‹ Récits du temps de la guerreChapitre 4 sur 6 · JOURNAL D UNE SŒUR FRANÇAISE · texte numérisé non relu

JOURNAL D UNE SŒUR FRANÇAISE

musique en tête, dans les rues principales.

Plusieurs drapeaux étaient portés par des dignitaires à turban blanc ; on voyait flotter aussi Tétendard vert de Mahomet, qu'on ne sort que dails les grandes circonstances. Mais les menaces des deux pachas ont arrêté ]*élan.

» L'état-major, campé à Notre-Dame-de- France, se compose d'une vingtaine d'officiers, allemands et turcs. Ils ont pris pour eux les meilleurs appartements, mais, comme la maison est vaste, ils sont obligés de se faire guider par ceux mêmes qu'ils viennent de déposséder. Dès ce premier soir, deux officiers ont été surpris, pieds nus, marchant avec mille précautions, pour venir écouter à la porte d'une pièce où se trouvaient quelques Français, désignés comme otages. »

W novembre, — « La défense de quitter le territoire ottoman, sous peine d'être fusillé, est levée momentanément, et on permet aux sujets des nations belligérantes de rentrer en Europe en profitant du passage, à Jaiïa, d'un paquebot italien. Mgr le Patriarche donne lautorisation à celles d'entre nous qui le désirent, de quitter Jérusalem. On demande les noms. 11 faut croire

que nous avons toutes bonne espérance de pouvoir continuer notre mission : personne ne se présente. D'ailleurs, à peine les autorités ont-elles donné cet avis, qu'on vient nous prévenir qu'il y a contre-ordre. »

Décembre, — a Nous nous sentons menacées.

Depuis des semaines on n'a plus, à Jérusalem, la moindre nouvelle certaine des événements européens. Le télégraphe ne fonctionne que pour les Turcs et les Allemands. Ces derniers en profitent pour faire circuler toutes sortes de nouvelles fausses, qui impressionnent quand même la population indigène. Depuis longtemps la prise de Paris a été annoncée. A présent, des affiches, collées sur les murs, apprennent aux habitants de Jérusalem que la ville de Londres est prise par les Allemands. Une vue de Londres est également affichée, et doit servir de preuve à ceux gui se contentent de peu. »

SO décembre. — a Les communautés françaises se tiennent prêtes pour le départ, de quelque nature qu*il doive être. Mais je crois qu'en définitive ce ne sera pas celui auquel nous pensions le plus. Par les soins du consul d'Espagne,

JOURNAL d'une sœur FRANÇAISE. 229

nous venons de recevoir copie d'un arrêté du gouverneur. Son Excellence veut bien reconnaître qu'il y a eu flottement et même contradiction dans les décisions prises à notre égard. Voici la traduction de la pièce : « Antérieure- » ment, je vous ai fait savoir que toutes les » religieuses et les religieux français devaient » quitter, avant le 28 courant, le territoire » ottoman; ensuite, je vous ai dit que personne » ne pourrait partir; et maintenant je vous fais » savoir que les religieuses et religieux peuvent » partir et s'embarquer au port le plus voisin, » mais qu'après le 28, tout départ est interdit. » Nous partirons la veille de Noël, pour prendre à JafTa, si nous le pouvons, le 26, un paquebot italien. »

21 décembre. — « Les rues de Jérusalem ont vu une longue procession religieuse : toutes les ouvrières de la France catholique s'en allaient. Nous marchions, portant nos petits bagages : Clarisses, Carmélites, Bénédictines, sœurs de la charité de Saint- Vincent-de-Paul, sœurs de Saint-Joseph. Quelques soldats turcs accompagnaient ce défilé. La contenance de ces hommes prouvait bien qu'ils accomplissaient

un ordre pénible. La foule était consternée.

Nous vîmes plusieurs de ces pauvres musulmans verser des larmes; d'autres murmurer dans leur langue : « Qu'Allah vous ramène « bientôt vers nous! »

27 mai 1915.

J'avais félicité un de mes amis de ce que son fils, homme déjà mûr, marié, père de famille, venait d'être promu capitaine. Il ne me répondit pas tout d'abord. Mais, ces jours derniers, je le vis entrer chez moi. Il tenait à la main une enveloppe ouverte, qu'il me tendit.

— Voilà ma réponse» dit-il. Je n'ai aucun goût, et vous le savez bien, pour la publication des lettres intimes. Elles sont écrites pour être aimées, non pour être ébruitées.

Cependant, ce sont des fragments de lettres familiales que je vous apporte; elles ont été adressées à sa mère par ce capitaine d'infan-

terie nouvellement promu; j'ai enlevé ce qui nous appartient en propre • mais, ce qui reste, vous pouvez l'imprimer. Je dirais presque :

vous le devez. Car les récits de bataille; l'histoire de cette guerre industrielle, savante, économique ; les fautes et les responsabilités ; les luttes diplomatiques, aussi chaudes que celles des tranchées, ce n'est pas aujourd'hui qu'il est possible de les raconter. Nous ne connaissons, de la plus formidable guerre que le monde ait vue, que des traits et des mots, souvent héroïques*. Quelquefois, comme dans les lettres que je vous confie, un autre élément , apparaît : un état d'âme, la philosophie d'un combattant et, sans doute, de beaucoup de combattants. Témoignages que je crois utile de recueillir, et que personne n'aura le droit d'inventer par la suite. Nos petits-enfants demanderont : que pensaient-ils, nos pères qui se battaient? Lisez : j'apporte mon humble contribution.

Mon ami me tendit la main, et ajouta :

— Vous trouverez un autre fragment, que j'ai mis là, comme un écho à longue distance du grand vacarme de la guerre traversant les

campagnes. La jeune femme qui Ta écrit habite, en ce moment, la montagne pyrénéenne...

Adieu !

80 mars, — c Ma chère maman, je prendrai demain le commandement de ma compagnie d'infanterie. C'est un rôle important que celui de commandant d'une compagnie, et ce n'est pas sans une certaine inquiétude que je vais gagner mon poste.

D J'ai eu les adieux de mes hommes. Je les ai réunis, hier soir, dans un café du village où nous sommes en cantonnement, pour leur offrir un verre de vin d'adieu. Je leur ai fait un petit toast très soigneusement préparé. J'ai eu ensuite, d'un de nos sergents, le plus dévoué et le meilleur, une réponse des plus délicates. Et comme je m'en allais, une bonne grosse voix d'homme s'élevait, dans le silence d'adieux un peu tristes, et disait : « Pourvu que » le lieutenant qui va vous remplacer vous res- » semble! » J'en ai été touché aux larmes. Je reste aux arrières, pour un temps indéterminé, et dont la durée dépend de tant de choses que je ne puis ni ne veux rien prévoir. Vous savez,

du reste, que jo repartirai au front quand il le faudra, sansTombre d'une inquiétude, presque sans émotion, avec la mâle joie du sacrifice à faire, tant qu'il faudra.

j> Je suis de plus en plus convaincu que de grandes choses se préparent. L'état d'esprit est excellent. Les chevaux piaffent. Je suis toujours très bien, quoique mes premiers jours de repos m'aient fait sentir que j'étais fatigué. C'est une joie nouvelle de dormir dans un lit, de n'entendre plus que le roulement du canon lointain, au lieu des formidables échos de ma vallée inquiète.

» Les enfants m'écrivent souvent, et des lettres bien affectueuses. »

8 avril, — a Je suis dans ta période où l'on me craint sans me connaître. La confiance viendra bientôt, et le dévouement sympathique, seul facteur réel d'autorité, ce dévouement que j'ai obtenu, admirable, dans l'ancienne compagnie où j'étais lieutenant.

» J'attends les événements. Tout, j'espère, va se précipiter. Quelle époque admirable et tragique! Le spectacle est passionnant, et quelle joie d'être acteur, si modeste soit le rôle!

» Il n'y a plus de pessimiste, et Topinion générale est que la fin est proche, juillet peutêtre. Ce sera bon, doux et grand, de revenir après la victoire. Mais pas avant. Je n'imagine pas une permission à demander. C'est encore là une chose que je ne ferai pas, car je redouterais trop un nouveau départ. Non, rien de ce qui affaiblit, quand il faut toute sa force et tout son courage ! »

M avril. — « On s'est battu, dans mon ancien secteur. Vous me croirez si vous voulez : je sens un certain regret de n'avoir pas été là. Il y a, dans l'attirance de la lutte, quelque chose de plus puissant que l'instinct de conservation, puisque cela le domine et l'oblige à se taire, sans qu'il y ait effort.

» Votre sympathie pour l'Italie vous amenait, dans une lettre déjà ancienne, à souhaiter que la guerre lui fût épargnée. Vous trembliez pour Venise. Vous avouerai-je que, dans la crise effroyable que nous traversons, dans le danger vital dont il faut que sorte la France, rien ne compte plus, que son intérêt à elle, France. Les événements vont faire de l'Italie notre compagne d'armes. Le front de l'immense

bataille va encore s'étendre. Tant mieux! Je suis devenu fruste, guerrier, depuis neuf mois, et je ne me reconnais plus, quand je sens que toute autre préoccupation se subordonne d'ellemême, et s'efface.

]» Rien ne change dans ma vie. Je m'intéresse, le plus possible, à des choses qui ne sauraient passionner personne. C'est un bel exemple d'obéissance. Il n'y a pas que les couvents où on doive s'exercer à cette vertu. »

4f mai. — « Un ordre soudain m'a rappelé aux tranchées. Je retourne, à peu près, dans la région où j'ai combattu comme lieutenant.

Peut-être aurai-je un peu moins de dangers à courir, ma chère maman; mais vous nous l'avez toujours dit : il faut aller tranquillement, sans hésiter, là où l'on est appelé. Ce m'est dur, tout de même, de penser que je vous cause une angoisse nouvelle. Pardonnez-lamoi, et gardez toute votre provision de courage, avec toute votre tendresse, qui m'est si douce. »

4 S mai. — « Je viens de faire une reconnaissance, vêtu d'une capote de fantassin, dans un boyau commun aux Allemands et à nous.

J*ai été émerveillé de la gaîté simple des hommes qui gardaient cette antenne, si dangereuse, en avant de nos premières lignes, et j'ai entendu plaisanter au pied même du frêle barrage qui nous sépare de Tennemi.

a Les nouvelles arrivent quelquefois ici, et les journaux un peu plus rarement. J'aime les articles de X...; ceux de Y...; il ny a que cet imbécile de Z... qui m'exaspère. S'il n'existait pas, je crois que, comme un enfant, je dirais : j'aime tout le monde. J'aime surtout Dieu, la France, vous, mes enfants, et cet amour débordant me fait vivre dans une âpre joie. Si vous saviez le calme qu'on a sous la mitraille, vous seriez étonnée. Cela vient-il de la complète acceptation du sacrifice qui devient si doux? Je n'ai jamais si bien compris la vocation religieuse. »

Voici maintenant la lettre qui, d'après mon ami, faisait écho :

dS mai. — « Je suis arrivée mardi, et, tout de suite, j'ai commencé à me sentir mieux. Le silence surtout est reposant. Je marche avec une étonnante facilité*

)> Oui, nous sommes tout à fait au printemps. En ce moment, nous revenons des bois; il y a des feuilles très légères partout, et les arbres fruitiers sont blancs. Il fait tiède, le pays est aussi bien cultivé que d'habitude, tout semble énergique. Nous sommes comblés d*iris, de pivoines, de glycine et de muguets. L'angoisse et la gloire de la guerre paraissent irréelles. J'ai proposé à Henriette, qui part pour le front, — qui essaye, — de faire travailler ses enfants, pendant l'absence. Tous ces petits sont gentils. Ce soir nous irons goûter dans les bois.

» Vous me dites que Jean va en Belgique.

Je crains que nous n'entrions dans une période dure. On est honteux de se sentir à l'àbri, et ce confortable ». J'ai beau savoir combien vous avez de ressort, ces angoisses renouvelées sont si cruelles que cela me peine infiniment de vous les voir subir. J'espère que maintenant vous savez quelque chose de précis. Je déteste ce pays d'Ypres autant que vous, mais il est bien important pour notre défense, et ceux qui auront contribué à le garder seront parmi ceux à qui nous devrons le plus de gratitude. Il paraît que nous avons là-haut une épaisseur de

rv

troupes formidable. Nous avons près de nous Lucien, qui est venu, grâce à une permission de quatre jours, revoir sa mère. Comme il vient de passer quatre moi;^ dans les tranchées de Champagne, en qualité de lieutenant de chasseurs à pied, il ne parle pas d'autre chose, naturellement. Il nous fait éprouver le sentiment de l'arrière; il trouve que cet arrière est déprimant, qu!il n'y a de bon moral et d'entrain que sur le front. Et on se sent humilié d'être si loin de tant d'action, de tant de souffrances!

» Beaux succès près d'Arras. Moi qui n'ai pas, vous le savez, les larmes faciles, je pleure en lisant les communiqués.

» Nous sommes étonnés que vous n'ayez pas chaud. Ici, nous somnàes presque toujours en robe de toile, et dès qu'on marche, on a trop chaud. Le sqir, j'apprends aux enfants la Marseillaise, C'est impayable de voir la figure angélique de Maillette chantant : « Aux armes, » citoyens! » Ensuite, nous jouons aux classiques petits papiers, et cela les enchante. Je vous embrasse avec anxiété et tendresse. »

30 mai 1915.

— Bien-Aller, tu es sûr?

— Madame la baronne, je les ai vus.

— Tu les as entendus, cest évident; la bataille nous rompt les oreilles depuis avanthier; mais vus de tes yeux?

— A preuve, madame la baronne, c'est mal placé, mais la balle a traversé ma culotte... Il faut laisser les chiens, madame, il faut partir !

Le garde-chasse, ancien piqueur, maigre, vêtu de velours à côtes, sa bombe de cuir dans la main gauche, tirait de la main droite l'étoffe de son pantalon, un peu en arrière de la poche, et passait Tindex dans la déchirure que la balle

avait faite. Son crâne fumait; son pâle visage, qu'allongeait une barbe grise en éventail, à la zouave, était contracté par l'émotion. La bicyclette reposait à terre, la poignée du guidon enfoncée dans Therbe. Les chiens du chenil, deux épagneuls, six briquets morvandiaux et six griffons d'Aquitaine, excités par la présence du garde et de leur maîtresse, dressés contre les barreaux et les grillages des compartiments, toutes les mèches de leurs pattes et de leur ventre secouées par le vent, aboyaient, suppliaient et saluaient. Le roulement du canon, au loin, ne cessait pas. Madame de Chelles, une veuve de vrai deuil, bien qu'elle fût belle encore et d'humeur jeune, écouta un moment le bruit de la guerre, qui emplissait tout l'horizon au-dessus des bois du Tertre, et entendit nettement le crépitement des coups de fusil, dans le grondement de la canonnade.

— Voilà la pluie, en effet, mon pauvre Bien- Aller. Tu as raison. Mais il est trop tard pour éviter l'orage. Je reste!

— Si madame m'avait écouté !

— C'est vrai. Je croyais... Tu vas te mettre à

2i2 RÉCITS DU TEMPS DE LA GUERRE.

Tabri. Ils te fusilleraient, les Allemands. Moi, je ne risque rien. Où iras-tu?

L'homme étendit le bras dans la direction des bois.

— Ils ne connaîtront jamais ça comme moi, répondît-il. J'ai des amis là-dedans.

Puis, abandonnant les formules, afin de parler plus vite :

— Vous ne m'empêcherez pas de me tenir à votre disposition. Je vous verrai et vous ne me verrez pas. S'ils veulent vous faire un mauvais parti, j'en tuerai deux, comme deux lapins. Si vous criez, en vous tournant du côté de la futaie de Maucroix, je ne tarderai pas à venir, je vous en réponds, à moins qu'ils ne m'aient découvert et. . .

Il fit le geste d'épauler.

— Au revoir, madame. Je vas recommander toutes les bêtes à la vieille Julie ; je vas prendre mon fusil; et puis vous ne me verrez plus, mais je serai toujours là.

Madame de Chelles tendit la main à Michel Tourte, dit Bien-Aller, qui enfourcha sa bicyclette, et grommela en partant :

— Quand je pense qu'elle est restée pour

iki/.

LE CHATEAU DLANC. 243

ses chiens, quand tout le monde est parti! Une femme qui a le moyen ! Rester pour ses chiens !

Il fila par la petite allée, la roue d'arrière bringueballant à Thabitude, et tourna dans Tavenue, pour gagner le château, puis les bois. Une heure plus tard, les chevaux des ulhans sortaient de tous les taillis ; quelques coups de feu, vers le sud, indiquaient que Tarrière-garde de quelque régiment français combattait encore et couvrait la retraite; le soir tombait; deux automobiles, roulant à toute allure, arrivaient par la grande avenue qui coupe la forêt de Test à Touest, et huit officiers casqués, bottés, gantés, montaient le perron blanc, le revolver au poing.

Sur le palier extérieur, devant la porte fermée, madame de Chelles, bien droite et les regardant, souleva un peu vers eux Tombrelle noire sur laquelle elle appuyait sa main, et dit :

— Tant de revolvers sont inutiles, messieurs : je n*ai d'arme que cette ombrelle, et je suis seule dans le château, avec une vieille femme de charge qui a soixante-douze ans.

Le général s'inclina, avec un sourire de chat féroce, et répondit :

— Vous déclarez deux habitants; je ne vous Tai pas demandé; si j'en trouve un de plus, il sera fusillé.

Il ne trouva personne. Six des officiers, — les deux autres étaient allés rassembler les troupes, de tous côtés mouvantes dans les bois et les charroyères, — firent une perquisition en règle, partagés entre la crainte d'une surprise, d'une mine, d'une tapisserie tout à coup soulevée par un traître, et l'admiration pour le mobilier du château. Ils s'installèrent dans les salons, confisquèrent la cuisine, et permirent à la châtelaine de dormir et de manger dans sa chambre, faveur insigne, à laquelle ils ajoutèrent cette autre, — qui leur parut de la plus haute courtoisie, — de se servir de l'escalier d'honneur, c'est-à-dire de les rencontrer quelquefois, eux, les vainqueurs.

C'était au début de septembre.

Ce que disait Bien-Aller n'était vrai que pour une faible part. Si madame de Chelles n'était pas partie, c'est d'abord qu'elle avait organisé le départ de la fermière de Alaucroix et de ses deux filles, et que l'attelage, une forte carriole tirée par un poulain, n'était pas

revenu. Elle devait apprendre, plus tard, que le cheval avait été tué, par un éclas d'obus, à six kilomètres dans Touest. Les écuries étaient vides. Elle aurait eu le temps de gagner à pied quelque village voisin, du côté où nos troupes se retiraient en combattant, et les avertissements ne lui avaient pas manqué. Mais son parti était pris : « C'est bien, je ne m'en irai pas! »

Elle avait passé les dernières vingt-quatre heures, aidée de Bien-Aller, à cacher des objets précieux dans les massifs, dans les pelouses du parc et sur les chevrons de la charpente, et, comme le garde insistait, au moment de traverser la forêt et d'aller aux nouvelles du côté où l'on se battait : « Mon brave, avait-elle répondu, je suis décidée pour trente-six raisons dont voici la dernière : Eh bien ! Je ne veux pas qu'ils tuent nos douze briquets; je veux que mon fils, au retour de la guerre, retrouve au grand complet son équipage de lièvre! » C'était un mot de belle humeur qui cachait son courage, et que le garde avait pris au sérieux.

La cour d'honneur, la grande avenue fores-

tière, furent bientôt envahies. Les automobiles, les cavaliers, les patrouilles de soldats, les régiments môme ne cessaient de passer devant la façade blanche et basse, aux fenêtres arrondies, que flanquaient deux pavillons carrés, demeure de luxe et de repos, tout à coup violée dans son silence et dans sa grâce rurale. Le premier soir, tous les officiers allemands s'enivrèrent des vins et des liqueurs de la cave, et le second jour de même. Ils avaient demandé la clef, et se croyaient, dès lors, tout permis. Dans les escaliers, dans le parc, ils ne saluaient pas madame de Chelles, mais s'ils devaient lui parler, ce qui arrivait presque à toute heure, pour lui réclamer de l'avoine, du foin, des lampes, des bougies, des draps, ils prenaient une attitude obséquieuse et mécanique dont elle souriait à la française, c'est-à-dire trop finement pour qu'un sot en pût être assuré. Le troisième jour, l'inventaire, sans doute, ayant été achevé, deux fourragères furent remplies de meubles, de tentures, de portraits de famille, et de linge aussi, à destination de l'Allemagne. Le général ne commandait pas Topération. mais il s'y intéressait. Ce

même jour, madame de Chelles sortit, vers quatre, heures après midi, et se dirigea vers la haute futaie, du côté nord, qui portait le nom de Massif de Maucroix. A plus d'un kilomètre du château, au delà des pelouses, à la lisière du cirque de forêt, il y avait, de loin en loin, des bancs de bois. Elle s'assit, et se mit à faire un passe-montagne en laine blanche, afin que les surveillants qui l'avaient suivie à distance, et qui coupaient des gaules dans les bordures de noisetiers, n'eussent point de doute à son endroit. Elle n'était pas là depuis un quart d'heure qu'une voix bien connue, en arrière, demanda doucement :

— Madame la baronne n'a pas eu de mal?

Elle ne se détourna pas, continua de travailler, et répondit :

— Non, mon ami, seulement peur pour toi.

— Et les briquets?

— Julie et moi, nous les nourrissons.

— Je les entends bien : ils font un hourvari, à cause de ces bêtes puantes qui sont partout dans le parc !

— Approche un peu, sans te montrer;... je vais lancer un petit billet, que j'ai écrit pour

le commandant du poste français le plus voisin ; veux-tu le porter?

— Je crois que je réussirai; c'est-il pressé?

— Autant que possible avant demain matin.

Je le préviens d'une attaque.

— Ça sera fait, madame la baronne.

Madame de Chelles lança en arrière la petite

enveloppe lestée d'un grain de sable, quelques feuilles remuèrent. Puis, comme la chaleur était grande ce jour-là, toute la forêt redevint muette d'accablement, et l'on n'entendit que les grillons des pelouses et, par intervalles, au loin, le canon.

Le lendemain, l'attaque projetée et tentée, manqua. Les officiers allemands ne cachèrent pas leur dépit. Ils parlèrent de a cette damnée malechance », tout haut, devant madame de Chelles, qui, évidemment, ne comprenait pas l'allemand, puisqu'elle ne répondait jamais quand on lui adressait la parole en une autre langue que le français.

Ce même jour, elle revint s'asseoir sur le' même banc, et jeta une autre lettre pour le commandant de nos postes avancés, qui tenaient dur, dans cette partie de la frontière

de guerre. Mais, la troisième fois qu'elle voulut écrire, sur une table à coiffer de sa chambre, elle faillit ne pas pouvoir signer le billet. Elle avait commencé ainsi : « Monsieur, les Allemands ont achevé le déménagement de mon château. Il ne reste rien de précieux, je vous assure. L'état-major que je loge a augmenté en nombre ; ils sont au moins vingt officiers : tirez dessus! le meilleur moment est... »

Ici elle s'arrêta. La porte venait d'être brusquement ouverte. Un capitaine de cavalerie, immobile, regarda tout autour de la chambre, et ne vit pas la lettre commencée, ni l'encrier. Car madame de Chelles s'était levée. En même temps, elle enlevait son peigne d'écaillé, et criait :

— Quel est le malotru qui entre quand je me coiffe?

Il sortit sans s'exc^::scr.

Elle acheva la lettre, n'ajoutant que ces mots : « Entre six et neuf heures du soir », et descendit.

— Julie, dit-elle à la servante, tu iras coucher, cette nuit, et l'autre nuit, à la ferme, n'importe où, mais pas ici.

— Et VOUS?

— Ne t'inquiète pas de moi.

Comme les jours précédents, la lettre fut emportée par le garde, et, à travers la forêt, celui-ci s'en alla. Madame de Chelles revint plus lentement que d'habitude, et sans plus travailler. Elle regardait le château, et puis le ciel, du côté de Toccident, où le canon tonnait toujours.

Gomme elle approchait du perron, le même officier qui, deux heures plus tôt, avait ouvert la porte de la chambre, s'avança vers la châtelaine, et dit :

— Nous n'avons pas confiance : vous allez vous rendre à la porterie, là-bas, au bout du parc, où vous serez prisonnière, vous entendez? gardée par nos soldats, vous entendez?

Elle le considéra un instant, et répondit :

— Vous ne savez pas le service que vous me rendez, en me privant de votre compagnie.

Il essaya de comprendre, ne comprît pas, appela deux uhlans, et remonta le perron blanc.

A neuf heures du soir, exactement, Tétatmajor au complet dînant dans le grand salon, une rafale d'obus abattait le château blanc.

Et le lendemain, c'était la Marne, et la forêt était reprise.

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