‹ Récits espagnols --Chapitre 11 sur 11 · TIO PELLE JO · texte numérisé non relu

TIO PELLE JO

la tombée de la nuit, la respiration me manqua, et je me laissai choir contre un vieux mur, épuisé, brisé par la fatigue et le chagrin. Ma femme mit pied à terre et vint s'asseoir à mes côtés.

— Ou'allons-nous faire maintenant, Chana ? — lui demandai-je.

Elle releva doucement la tête.

— Ce que dit le Notre Père, Cristobal, — me répondit-elle : — Que votre volonté soit faite sur la terre comme au Ciel !

Je me mis à pleurer, comme un enfant, mon bon Monsieur ; car, bien que je fusse de taille à arrêter d'une main une paire de bœufs attelés, je n'avais pas la force d'âme de ma sainte épouse, qui ressemblait plutôt à un ange qu'à une femme en chair et en os.

— Cristobal, — poursuivit-elle d'une voix qui semblait venir d'un autre monde, — il y avait une fois un homme appelé Jean ; il était pauvre comme nous. Il avait une femme et une fille et il cultivait un petit lopin de terre qui les faisait vivre tous les trois. Les sauterelles dévastaient alors la contrée : Jean vit avec effroi que son coin de terre était menacé de subir le sort commun. Sans perdre de temps, il va s'agenouiller au pied du crucifix de Mimbral ; il presse dévotement l'arbre sacré sur sa poitrine, et demande aide et protection à Celui qui fait croître et mûrir les blés dans les campagnes : « Seigneur,— priait-il en levant ses regards suppliants

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vers le ciel, — Seigneur, préserve ma récolte pour que la misère ne vienne point s'asseoir à mon foyer ! Garde mes gerbes de blé, pour que le pain ne manque point dans la maison de ton serviteur !... » — Cependant le Seigneur n'exauça point la prière de pauvre Jean ; il perdit sa récolte, et la misère vint frapper à sa porte.

— Ce qui doit arriver, arrive ! — dit-il à sa femme. — Le Seigneur nous a laissé la santé et des bras robustes et solides, il bénira notre travail. »

— A quelque temps de là, sa femme tombe malade : en peu de jours, elle est aux portes de la mort. Jean court de nouveau demander à Celui qui donne la vie et la reprend à son gré, de rendre la santé à sa femme. Prosterné au pied de l'image sacrée il crie : «Seigneur, je t'en conjure, sauve-lui la vie ! Ne laisse pas mon enfant sans mère!... Redonne-lui la santé, qui est l'unique rayon de bonheur qui ensoleille la chaumière du pauvre. » — Cette fois encore, Dieu demeura sourd aux prières de Jean ; sa femme mourut, et il demeura seul avec son enfant encore en bas âge. — Ce qui devait arriver est arrivé ! — s'écria Jean. — Le Seigneur a pris ma femme ; mais dans son infinie miséricorde, il m'a laissé ma fille. » — L'enfant, cependant, ne tarda pas à ressentir les premières atteintes de la maladie qui avait emporté sa mère. L'âme plus angoissée que jamais, l'infortuné père court une troisième fois se jeter au pied de son crucifix : « O Seigneur, — supplie-t-il

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dans sa détresse, — sauve mon enfant ! Je suis vieux et infirme : que ferai-je seul, pareil à un arbre dépouillé de ses feuilles et de ses fruits ? » — Il s'en retourna chez lui réconforté. Mais, hélas ! en approchant du lit de sa fille, il la trouve sans mouvement. . . Il met la main sur son cœur : il ne bat plus !.. Il sort et va mendier un suaire blanc pour l'ensevelir ; puis, avec les planches de son lit, il fait un cercueil et, le cœur saignant, brisé, il s'en va lui-même enterrer son enfant aux côtés de sa mère. — J'ai perdu ma récolte ; j'ai perdu ma femme; j'ai perdu ma fille!... sanglotait-il en regagnant son foyer solitaire. — Le Seigneur ne veut pas que je lui demande rien ; je ne lui demanderai plus rien ! — Mais, chaque jour, il continua de se rendre au petit oratoire, et prosterné au pied du crucifix, il baissait humblement la tête en signe de résignation. Il ne demandait rien ; il ne sollicitait rien ; la seule prière que murmuraient de temps à autre ses lèvres demi closes était : « Seigneur, voici Jean ! Seîior, aqtii esta Juan ! » — Puis il mourut, et son âme s'envola vers les cieux. Arrivé à la porte du Paradis, il s'agenouilla et récita pour la dernière fois sa prière quotidienne : « Seigneur, regarde, voici Jean ton serviteur!... » — Et les portes du Ciel s'ouvrirent toutes grandes pour le laisser entrer !

Son récit terminé, Tio Pellejo garda le silence. L'obscurité m'empêcha de voir s'il pleurait ;

mais, je le crois. A la fin, pour l'arracher à ces tristes pensées, je lui demandai :

— Et qu'advint-il de Chana ?

— Hélas! mon cher Monsieur, — me répondit-il, — il arriva à Chana, ce qui arrive à un vieux cheval qui n'en peut plus. A partir de ce moment, jamais elle ne releva la tête. Le courage et le cœur ne lui manquaient, certes, point ; mais son corps semblait descendre graduellement dans la tombe. Trois mois plus tard, elle allait rejoindre aux cieux ses enfants. J'étais seul, mon bon Monsieur ! tout seul !... je cessai mon métier de contrebandier ; car on dit qu'il n'y a qu'un pas entre le contrebandier et le voleur, et ma foi, je crois que c'est aux trois quarts vrai. Je travaille quand je trouve de l'ouvrage ; quand je n'en puis trouver, jamais on ne me refuse un morceau de pain dans les fermes. J'accompagne les messieurs qui vont chasser le sanglier dans ces montagnes, et chaque fois que je passe devant le petit oratoire de Mimbral, je vais m'agenouiller au pied du crucifix du pauvre Jean et je dis : « Seigneur, voici ton serviteur Tio Pellejo : il a déjà soixantedix ans !... Ne l'oublie pas, Seigneur ! »

Tels étaient nos paysans espagnols d'autrefois. L'histoire de pauvre Jean n'est, comme je l'ai dit, qu'une naïve légende, qui met en relief l'héroïsme de la résignation. Mais l'histoire de Tio Pellejo et de Chana, qui est absolument authen-

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tique, nous montre avec quelle constance les pauvres gens savaient pratiquer cette vertu, quand ils en comprenaient la sainte nécessité.

De nos jours, tout ceci a disparu. Ce Tio Pellejo n'était plus lui-même, au moment où je l'ai connu, qu'un dernier et bien rare vestige de ce type du paysan espagnol, qui s'efface pour faire place à l'ouvrier socialiste.

D'où est venu ce changement radical qui s'est produit dans la société moderne ? Quel souffle empoisonné a donc tari, dans le cœur de nos populations, la source si vive, si abondante de la foi ? Quelle main sacrilège les a dépouillées de ces croyances si simples, mais si profondément enracinées, qui faisaient toute leur consolation sur cette terre ? 11 est vrai qu'une révolution impie, sanguinaire, a passé comme un ouragan sur l'Europe et l'a bouleversée ; il est certain aussi que les meneurs du socialisme, afin de mieux semer dans le cœur des pauvres le germe du mécontentement et de la révolte, ont mis tout en œuvre pour en arracher cette résignation tranquille, presque gaie, qui répétait avec le Sauveur : <r Que votre volonté soit faite » ; cette absence de toute ambition qui ne demande que « le pain quotidien » ; cet amour du travail qui est la sauvegarde de la vertu du riche comme du pauvre, et cette foi sainte et vaillante qui est « le fondement de toutes nos espérances terrestres ! »

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Mais il n'est pas moins vrai aussi, qu'à certaines époques, des causes différentes concourent à produire les mêmes effets. Et celui qui ne se contente pas seulement de gémir sur la grandeur et l'étendue du mal, mais qui cherche à y apporter un remède efficace, doit combattre chacune de ces causes en particulier.

C'est pourquoi nous posons la question suivante : Cette révolution impie, ces doctrines subversives, trouvèrent-elles nos populations, naguère si résignées, suffisamment soutenues par les largesses et la bienveillance du riche ?

La résignation du pauvre, en effet, demande à être encouragée par la charité de celui qui possède. Ce sont deux devoirs sacrés, que Dieu a imposés à l'homme pour maintenir ici-bas l'ordre établi par sa Providence, et rendre ses arrêts plus faciles à supporter. « Quand le dés- « hérité de la fortune perd la résignation que « lui donne la charité, — a dit un célèbre écrivain « moderne, — il perd l'espérance, et en perdant « l'espérance, il ne connaît plus d'autre loi que la « brutale loi du plus fort. »

Et maintenant, — demanderons-nous, — laquelle des deux à la première fait défaut, ou la libéralité du riche, ou la résignation du nécessiteux ?...

Oui que vous soyez, vous tous qui lirez ces lignes, si la fortune a été généreuse envers vous, posez-vous cette question, interrogez votre cœur et écoutez la réponse qu'il vous fera : cette ré-

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ponse, méditez-la, pesez-la au pied du divin Crucifié, de Celui qui entendit autrefois le pauvre Espagnol murmurer :

« Se/ïor, aqui esta Juan ! Seigneur, regarde, voici ton serviteur Jean ! »

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