‹ Récits espagnols --Chapitre 10 sur 11 · I. Soit 2,500 frs · texte numérisé non relu

I. Soit 2,500 frs

« Je connais les luttes de l'existence et leurs « dangers pour un jeune homme inexpérimenté. « Laissez-moi donc vous offrir le bénéfice de « mon expérience, au nom de mon amitié pour « feu votre père. Dès aujourd'hui, vous pouvez « solliciter du gouvernement un poste à votre « gré: je me fais fort de vous l'obtenir. Au cas « où vous vous trouveriez aux prises avec une « de ces difficultés pécunières qui se rencontrent « dans la vie des jeunes gens, je prends la liberté « de vous offrir ce modeste prêt, qui ne peut « vous offenser, puisque je me propose de vous « le réclamer quand vous serez en état de me le « rendre.

« Mon jeune ami, ce n'est pas le travail qui « déshonore. Prenez donc courage: écoutez des « conseils désagréables peut-être, mais qui vous « sont donnés pour votre bien. La prodigalité et « l'orgueil dans la prospérité, nous préparent « mal à supporter le malheur avec dignité. Pour « y réussir, pratiquez vos devoirs religieux, et « bientôt une nouvelle vertu, la résignation, cette « noble fille d'une sainte foi, prendra racine dans « votre âme. »

Manolo relut cette lettre à plusieurs reprises; mais ni la plus petite pensée de gratitude pour son mystérieux bienfaiteur, ni le moindre élan de reconnaissance envers la divine Providence, qui était venue si merveilleusement à son secours, ne jaillirent de son cœur égoïste. Sa seule idée maintenant, est de payer au plus vite le terrible

charpentier. La situation qu'on lui promet, lui sert de base pour échafauder de nombreux projets d'avenir: peu à peu, son inquiétude s'évanouit, ses craintes se dissipent et il finit par se persuader qu'il est impossible que la comtesse ait découvert son vol. Le vent, après tout, n'avait-il pas pu agiter les rideaux ?... N'étaientils pas de soie ?... Et ainsi s'expliquait le bruissement. Quant au mouchoir, la comtesse avait pu le laisser tomber à la porte, en prenant congé de lui. Mais ce petit cri étouffé ?... Ah ! ce petit cri, qui d'abord avait tant effrayé sa conscience coupable, ne lui semblait plus maintenant qu'une lubie de son imagination surexcitée. Il lui vint enfin à l'esprit, — et c'était par là qu'il aurait dû commencer ! — que peut-être cette lettre avait été écrite par la comtesse. Mais incapable de comprendre chez les autres cette délicate générosité dont il était totalement dépourvu, il examina de nouveau l'écriture et le style, qu'il jugea sans suite, et se dit avec une intime conviction :

— C'est absolument impossible !... A sa place, j'aurais jeté le voleur par la fenêtre... Cette lettre doit venir de quelque vieil ami de mon père, qui aura entendu parler du tapage fait par ce maudit charpentier.

C'est ainsi que les hommes s'illusionnent trop souvent eux-mêmes, en prena t leurs désirs pour la réalité.

Quand le moment du dîner approcha, Manolo

s'habilla avec son élégance accoutumée, et se rendit à la demeure de sa noble parente.

— Du courage! du courage, mon ami!...

se répétait-il à lui-même à mesure qu'il approchait de la maison et que ses craintes l'assaillaient de nouveau avec plus de force. — Si l'on ne sait rien, je ne risque rien. S'ils soupçonnent quelque chose, mon audace les déroutera. Si, au contraire, tout est su, il me reste toujours la ressource ou de nier, ou de demander pardon en confessant tout. Je serai pathétique: une femme ne résiste pas à cela !

Quand il traversa le large vestibule, les laquais se levèrent pour le saluer respectueusement. Manolo sentit le rouge lui monter au visage. Ses jambes tremblaient, pendant qu'il gravissait l'escalier, et quand il se trouva en face de la porte du salon, son cœur battit avec une telle violence qu'il fut obligé d'attendre un instant. A la fin, il reprit ses sens et entra d'un pas assuré. La comtesse vint au devant de lui et lui tendit la main avec sa cordialité ordinaire. Pas la moindre expression de surprise, d'indignation ou de dégoût ne se lisait sur ses traits,empreints comme toujours d'une gravité souriante.

Si vive fut la joie de Manolo qu'il faillit presque se trahir lui-même. Il se maîtrisa cependant, et se mit à converser et à plaisanter avec les autres convives. La comtesse, de son côté, semblait lui prodiguer ses attentions: elle lui servait elle-même les mets qu'elle savait qu'il aimait le

mieux. Et quand il fut sur le point de prendre congé d'elle, à une heure fort avancée de la soirée, elle lui demanda de façon à être entendue de tous :

— Irez-vous encore à l'Opéra, Manolo ?

— Oui, répondit le jeune homme, j'espère arriver en temps pour le dernier acte de Lticia.

— Dans ce cas, voulez-vous me rendre un service et m'éviter d'écrire une lettre?... La baronne de H### sera là, voulez-vous aller la saluer de ma part, dans sa loge, et lui remettre ceci: c'est l'argent que je lui dois pour quelques billets de loterie.

Et la comtesse lui remit ostensiblement dans la main, de façon à être vue par tous les convives, une enveloppe remplie de billets de banque. Cette marque de confiance dissipa si complètement les derniers doutes et les dernières craintes de Manolo, que, le cœur plein d'allégresse, il s'en fut au théâtre en répétant :

— Elle ne sait rien, rien,... j'en suis sûr ! Je suis sauvé !...

Quand il rentra chez lui, avec l'aurore,selon son habitude, il lui vint à la pensée de relire encore une fois la note anonyme qu'il avait reçue la veille. Il remarqua alors une particularité qui lui avait échappé tout d'abord: la lettre exhalait une forte odeur de cuir de Russie. C'était le parfum favori de la comtesse, et il savait qu'elle en imprégnait tout ce qui lui appartenait.

— Serait-il possible que ce fût elle qui m'eût

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écrit cette lettre ? — s'écria-t-il tout en colère, en rejetant loin de lui le papier. — S'il en est ainsi, cette femme est le démon de la dissimulation !...

L'ingrat ! il eût dû penser plutôt et se dire à lui-même: Quelle angélique délicatesse!

Malgré ses nouveaux doutes, Manolo se leva joyeux vers midi. Il se proposait de payer, sans plus de retard, l'irascible charpentier, dont le gourdin lui causait de sérieuses alarmes. Il avait aussi l'intention de régler de suite ses dettes les plus criardes, et quand il aurait obtenu le poste de son choix, — un emploi à l'ambassade de Russie — il les acquitterait peu à peu, à l'aide de son traitement. Il pourrait vivre avec économie dans cette contrée lointaine, et goûter de nouveaux plaisirs.

Après le déjeuner, Manolo s'achemina, avec l'argent dans sa poche, vers la demeure du charpentier. Il n'avait pas osé confier cette commission à son valet, de peur que celui-ci ne retînt quelque acompte sur ses gages échus depuis des mois. Non loin de la boutique du charpentier, il s'arrêta pour laisser passer une voiture pleine de jeunes gens. Le conducteur, un de ses compagnons de plaisir, serra les rênes et lui dit d'une voix forte :

— Manolo ! ne viens-tu pas à l'Hippodrome aujourd'hui ?

— Non ! impossible ! — répliqua-t-il en s'éloi-

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gnant : il avait reconnu cinq ou six membres de son cercle.

Allons, Manolo!... viens ici! Voyons, nous allons aux courses ! — crient-ils tous ensemble après lui. L'un d'eux saute à bas de la voiture et le saisit par le bras, tandis qu'un autre sort de dessous le siège une bouteille de Xérès débouchée, qu'il brandit en disant :

— Si tu ne viens pas, je t'asperge avec cela ! Manolo cherchait toujours à s'excuser. Le

jeune homme qui tenait les rênes se pencha alors vers lui, et lui dit en allemand :

— Tu n'as probablement pas d'argent pour parier ?...

Ces paroles, prononcées avec l'intention manifeste de l'humilier par le fils d'un riche banquier, irritèrent si fort notre héros, qu'il lui répondit dans la même langue et d'un ton arrogant :

— Combien veux-tu parier contre moi, maintenant ?

Et sans plus penser à ses dettes et au gourdin, il saute dans la voiture et accompagne ses amis aux courses.

Une heure après le déjeuner, Manolo avait perdu les mille francs qu'il portait au charpentier, sans compter plusieurs autres paris. Et le même soir.avec le reste de l'argent qui lui avait été si délicatement offert par une main inconnue, il donnait un souper fin à quelques amis.

Que l'homme est donc faible pour résister au mal, quand la grâce divine, chassée de son cœur

par l'habitude du péché, n'est plus là pour le soutenir !

Au pied des Alpes Maritimes, une source fameuse d'eau minérale jaillit d'un rocher, au fond d'un ravin. On y arrive par un sentier escarpé, et les nombreux malades qui viennent demander à ces eaux la guérison ou l'adoucissement de leurs souffrances, y descendent à dos d'âne ou portés sur des litières.

Du haut de la montagne, on aperçoit sur la gauche les plaines du Piémont, et sur la droite la route pittoresque et montueuse qui conduit à Monaco, la corbeille de fleurs, qui sert de cimetière à tant de suicidés. Expulsée d'Allemagne, la «roulette» de Baden-Baden a établi son empire dans cette minuscule principauté.

Près de cette fontaine, des spéculateurs habiles ont construit un bel hôtel-infirmerie. Le malade y trouve tout le luxe et le confortable qu'il peut désirer pour son corps, une magnifique salle de danse et une table de jeu pour son amusement ; mais pas de chapelle où il puisse implorer la miséricorde divine et se préparer à entrer dans l'éternité qui le guette.

Quel mélancolique spectacle de voir ces formes humaines, dont un grand nombre seront bientôt roidies et glacées par la mort, tournoyer rapide-

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ment aux joyeux accords de la musique ! Quelle horreur de voir ces mains décharnées, s'allonger pour jouer des sommes importantes, dont elles devraient bien plutôt disposer dans leur testament !...

Aux gens honorables qui viennent là pour prendre les eaux, se mêlent parfois des joueurs opulents, du cercle de Monaco, et quelques-uns de ces fripons qui foisonnent autour des tables de jeu, comme des rats en quête d'un morceau friand. Là, on parle toutes les langues, toute monnaie a cours, tous les crimes se commettent et tous les chagrins sont connus !... Là aussi, de temps à autre, la mort descend, et emporte une pauvre âme, qu'elle jette toute effarée aux pieds du Dieu vivant... Et toujours la danse, le jeu et la souffrance vont leur train !...

Au mois d'Août 188... j'arrivais à ce fameux hôtel, en compagnie d'un de nos Pères malade, que le médecin avait envoyé là pour prendre les eaux. Un soir que ce dernier s'était retiré plus tôt que de coutume, je me disposais à écrire quelques lettres dans une chambre voisine de la sienne, quand on frappa précipitamment à ma porte. C'était une servante qui venait me chercher pour assister un mourant. Je prends mon crucifix et suis la femme à travers tout un dédale de corridors.

— Est-il réellement à la dernière extrémité ? — lui demandai-je en chemin.

— Je crois qu'il est déjà mort, ■ — me répondit-elle tout tranquillement. — Ce matin, il m'a demandé d'aller lui chercher un prêtre qu'il avait vu à la fontaine : j'ai oublié sa commission. Ce soir, je suis allée voir s'il n'avait besoin de rien; il n'a pu me répondre ! Madona mia ! quelle peur j'ai eue en le voyant étendu, sans mouvement, les yeux au plafond et la bouche toute ouverte !...

Le temps était mal choisi pour adresser à cette femme les reproches qu'elle méritait si bien pourtant : je hâtai le pas, et ajoutai :

— Et qu'en pense le docteur ?

— Ah ! Signor, le docteur ne l'a pas vu. Cet homme n'est pas venu prendre les eaux : il est venu pour jouer. C'est un pauvre diable qui ne paye que trois francs !...

Cependant nous étions arrivés au dernier étage de la maison. Mon guide s'arrêta devant une porte entrebâillée, puis elle me quitta : elle allait, — disait-elle, — avertir le propriétaire de prendre les mesures nécessaires, pour faire enlever, avant le jour, le corps de l'infortuné, dont on n'avait même pas encore constaté le décès.

J'entrai seul dans une misérable mansarde, sans autre ameublement, qu'une table de sapin, deux chaises et une sorte de lit de camp. Sur ce lit, gisait le moribond. Sa respiration était pénible, sifflante et ses yeux demi clos. Sa main, blanche et délicate, sortait de dessous les draps et ses doigts crispés serraient étroitement quel-

que chose qui ressemblait à un habit râpé et graisseux, dont il avait sans doute essayé de se revêtir. A la lueur de la chandelle, j'examinai ses traits, déjà ternis par le souffle de la mort. C'était un homme d'une quarantaine d'années environ. En dépit de sa pâleur cadavérique, je lus distinctement, sur son visage couperosé, les indices certains de l'ivrognerie. Ceci, toutefois, ne me découragea pas. L'infortuné, — pensai-je, — a pu être vicieux, criminel même; mais certainement il n'est ni un impie, ni un athée. Avoir demandé un prêtre, cela indique un reste de foi qui crée un abîme entre l'impiété formelle et le simple libertinage.

Je le secouai doucement d'abord, plus fortement ensuite. Je lui parlai dans toutes les langues que je connaissais, car j'ignorais quelle était la sienne. Mais le moribond demeura insensible, immobile, les yeux vitreux et la bouche entr'ouverte; son souffle pénible s'exhalait comme un râle, et son cœur battait d'un mouvement saccadé, pareil à celui d'une horloge dont les poids se détraquent.

Il m'était impossible de lui administrer les derniers sacrements, car l'église de Roccabruna, la plus voisine, était à plus d'une heure de marche sur la pente escarpée d'une montagne. Considérant toutefois, que la demande d'un prêtre par l'infortuné, était une preuve suffisante de son désir de se réconcilier avec Dieu, je levai la main droite et lui donnai l'absolution sous con-

dition ; puis je plaçai mon crucifix sur sa poitrine et m'assis à son chevet, incapable de l'assister autrement qu'en humectant de temps en temps ses lèvres desséchées par la fièvre, avec mon mouchoir trempé dans une cruche d'eau fraiche.

Deux heures s'écoulèrent ainsi. J'entendais, dans le lointain, la musique joyeuse de la danse, et à mes côtés, la respiration haletante de cet inconnu. A la fin, oppressé par l'atmosphère viciée de cette étroite mansarde, j'ouvris la fenêtre pour respirer un souffle d'air pur. Sur l'autre côté de la cour, je voyais, grandes ouvertes, les fenêtres de la salle de jeu, et, sous les abat-jour des lampes, je pouvais distinguer des monceaux d'or, et les visages fiévreusement anxieux des joueurs penchés sur le tapis vert du tripot.

Tout à coup, j'entendis un grincement aigu qui semblait venir du lit: je m'approche en toute hâte, croyant que le moribond avait gratté la muraille. Je le trouve dans la même posture, insensible; tel que je l'avais laissé. Le mince bruit sinistre qui m'avait fait frissonner des pieds à la tête, retentit de nouveau: l'infortuné grinçait des dents !...

Le piano, là-bas, faisait toujours entendre ses mélodieux accords, accompagnant une voix puissante de contralto qui chantait un air d'opéra. Une horreur si vive, en présence d'une pareille scène, s'empara de mon pauvre cœur et le remplit d'une telle amertume, que je ne pus retenir mes larmes, et dans un subit élan, j'approchai le

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crucifix des lèvres du mourant; hélas! elles étaient toujours immobiles !

A deux heures du matin, l'homme releva la tête un instant, et le sang se mit à couler de sa bouche: quelques minutes plus tard, il entrait en agonie. Je m'agenouillai à ses côtés et récitai les prières des agonisants: quand j'arrivai à ces mots: <iRedemptorem tiuim facie adfacicm videos, Tu verras ton Rédempteur face à face », le malheureux commença de s'agiter ; il eut comme un soubresaut, ses veux s'ouvrirent démesurément grands, et il me regarda avec une sorte d'effroi; puis ses bras et sa tête retombèrent lourdement en arrière; il était mort !

Un frisson d'horreur me secoua tout entier, et ce fut avec une peine infinie que je pus continuer les prières des agonisants.

Quand je les eus achevées, j'appelai. Peu après, le maître d'hôtel arrivait accompagné d'un médecin et de deux hommes.

Devinant la scène qui allait se passer, j'allai m'enfermer dans ma chambre, et priai pour le repos de l'âme de ce pauvre mort inconnu.

Bientôt j'entendis une porte de derrière, qui donnait sur la campagne, s'ouvrir au-dessous de ma fenêtre; et, à la pâle clarté de l'aurore naissante, je vis deux hommes conduire un âne sur le dos duquel était attaché un paquet assez volumineux, enveloppé dans un drap sale.

C'était le cadavre de l'étranger que l'on portait au cimetière éloigné de Roccabruna.

Le même soir, le propriétaire de l'hôtel vint me voir, et me "pria de lui traduire en italien plusieurs lettres espagnoles que l'on avait trouvées dans la valise de cet inconnu qui venait de mourir.

— C'était un faussaire espagnol, — me dit-il, — voyez plutôt, ce que nous avons découvert dans le double-fond de sa valise.

Et il me montra plusieurs clichés destinés à imprimer de faux billets sur les Banques de Turin et d'Espagne.

Je jetai un coup d'œil sur les enveloppes des lettres, et vis avec une indicible douleur et un immense dégoût qu'elles étaient adressées à Manolo H***!...

Il me vint alors à la pensée d'écrire cette histoire et de la dédier à certains pères de famille.

TIO PELLEJO.

Toutes les nations de l'Europe civilisée se sont livrées, de nos jours, à des recherches minutieuses, pour recueillir les chants et les légendes populaires, et arriver par là à déterminer le génie particulier de chaque race. Cette étude, encore toute nouvelle en Espagne, a suffi néanmoins à démontrer d'une façon péremptoire que nos populations possèdent, à un degré éminent, le sentiment de la poésie et de la religion. Une foi robuste et profondément enracinée, leur a inspiré de gracieuses et symboliques traditions, qui embellissent leurs croyances, sans diminuer la pureté et l'intégrité du dogme.

Le récit suivant est une de ces légendes de piété naïve, qu'anime un souffle de haute poésie, parce qu'elle a sa source dans les sentiments religieux de ce peuple de poètes. Elle m'a été racontée par Cristobal, un vrai poète, plus connu sous le nom de « Tio Pellejo » ou « Papa la Carcasse ». Il faisait le métier de contrebandier dans tout le pays qui s'étend depuis Gibraltar jusqu'aux montagnes de la Ronda.

Il y a déjà longtemps de cela. Je traversais cette Andalousie si pittoresque — non pas l'Andalousie entrevue par le voyageur qui, emporté à toute vitesse par la vapeur, voit passer rapidement devant ses yeux les roches énormes, les

champs d'oliviers, les vignes, les marais salins, puis la mer qui bat de ses vagues mourantes le rocher surplombant sur lequel est assise, comme une blanche mouette, la ville de Cadix ; — mais cette Andalousie qui s'étend en droite ligne des monts Ronda à la pointe de Gibraltar, avec ses collines boisées, ondulantes, ses prairies fertiles, ses forêts ombreuses, ses chênes festonnés de lierre, ses plaines sans horizons où pâturent des troupeaux de buffles sauvages, et, bâtis au sommet de rocs sourcilleux et inaccessibles, ses antiques châteaux mauresques, dont les ruines se descellent lentement sous le pas des siècles. Le tout forme un ensemble grandiose et varié à l'infini, où les riches campagnes, arrosées de belles eaux et couvertes de moissons, alternent avec les bois, les rochers et les torrents qui se précipitent en bondissantdu haut des montagnes. A moins d'avoir parcouru cette contrée, comme je l'ai fait maintes fois, il serait impossible de s'en faire une idée même approximative.

Dans une de ces excursions, que j'aimais tant à faire lorsque j 'étais jeune, je pris un jour pour guide ce même Tio Pellejo.

C'était par une froide nuit de novembre. Nous marchions dans la direction d'Algar, petite bourgade blottie comme un nid dans les collines. Je m'étais soigneusement enveloppé dans mon grand manteau espagnol, tandis que mon pauvre conducteur n'avait pour se protéger con-

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tre la bise et se défendre du froid, que son paletot tout troué et... le poids de ses soixantedix ans !

— Quelle heure est-il ? — lui demandai-je tout à coup, voyant que je ne pouvais tirer ma montre.

Tio Pellejo releva la tête, et, fixant les étoiles, il me répondit sans la moindre hésitation :

— Une heure un quart.

— Je crois que votre montre s'est arrêtée, — repartis-je en riant.

— C'est le Bon Dieu qui la remonte, Monsieur, et il ne dort jamais ! — prononça le vieillard d'un ton grave.

— Mais pensez donc, il était minuit quand nous sommes partis de la ferme de Mimbral, et il y a au moins trois heures que nous cheminons.

— Oui-da?... Le jour où vous n'avez rien mangé, vous paraît un jour de quarante-huit heures, — reprit Tio Pellejo. — Nous sommes partis à minuit, et actuellement il est juste une heure et un quart. Ne voyez-vous pas les Trois Sœurs, là-haut, sur nos têtes ? — poursuivit-il en me montrant les trois étoiles qui forment la ceinture d'Orion. — Eh bien ! quand à cette époque de l'année, elles sont sur le Rocher de la Tempête, l'aiguille de l'horloge marque une heure, pas une minute de plus, pas une minute de moins. Une demi-heure plus tard, la moitié des Larmes de la Vierge descend sur les monts de

San Cristobal : voyez-vous, Monsieur, elles commencent déjà à descendre.

Et tout en disant cela, il me montrait du doigt la Voie Lactée, qui commençait en effet à disparaître derrière les montagnes qu'il indiquait.

— Mais pourquoi appelez-vous ces étoiles : « Les Larmes de la Vierge » ? — lui demandai-je, curieux de savoir ce qu'il entendait par là.

— Pourquoi ?... Mais pour la même raison qu'on appelle le pain, pain, et le vin, vin, — me répliqua-t-il avec une grande simplicité. — Cette multitude innombrable de petites étoiles est formée des larmes que la Très Sainte Vierge répandit durant sa vie mortelle : les anges les recueillirent dans des coupes d'or, et Dieu les plaça dans le firmament. Voilà pourquoi elles sont si nombreuses et si belles !...

En entendant Tio Pellejo m'expliquer, avec plus d'assurance que Laplace, la formation de ces nébuleuses célèbres, je ne pus m'empêcher de songer à la fable de la Mythologie grecque immortalisée par les poètes.

Et combien elle était plus belle et plus poétique à la fois, la version de ce simple paysan ! Si elle n'a point eu d'Homère pour la chanter, elle n'a pas laissé pourtant d'émouvoir bien des cœurs, qui aiment à contempler en Marie le « Refuge des Pécheurs » et la « Consolatrice des affligés ! »

Comme son explication naïve m'intéressait au plus haut point, je lui demandai encore :

— Oui vous a appris tout cela, Tio Pellejo ?

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— Oui ?... Mais je le savais avant d'être né! C'est comme pleurer ; tout le monde sait pleurer, sans avoir eu besoin de l'apprendre. Jamais personne ne me l'a appris... Un jour, mon bon Monsieur, ma femme, qui est maintenant Là- Haut, avec le Bon Dieu, me le rappela presque à cet endroit même,... un peu plus à gauche,... tenez, là, sur la route d'Algéciras. Mon Dieu!... Douze ans se sont écoulés depuis lors, et j'entends encore bourdonner dans mes oreilles le son de sa voix !... J'avais trois enfants, mon cher Monsieur ; la conscription me les prit tous les trois, et on les envoya se battre contre les Maures d'Afrique. Ma pauvre Chana (') pleura toutes les larmes de ses yeux, et son visage devint d'une pâleur et d'une maigreur effrayantes. Je cachai mon chagrin ; mais je sentais constamment quelque chose au dedans de moi qui ne me laissait de repos ni le jour ni la nuit ; je devins triste, morose ; je n'avais même plus d'attache pour mon foyer. Un soir, j'aperçus un voisin qui se dirigeait du côté de notre maison ; en voyant Chana avec moi, il siffla pour me faire signe d'aller le trouver. Son coup de sifflet me sembla plus triste, plus perçant que le son des crécelles durant la Semaine Sainte. J'accours. Mon cœur ne m'avait pas trompé. Son fils, qui venait d'arriver d'Afrique, rapportait de mauvaises nouvelles de mes enfants. Il m'apprit que mon aîné avait été tué à la prise de Sierra-

i. Diminutif de Sebastiana.

Bullones, que mon second avait été lâchement assassiné par un Maure dans les tranchées, et que mon troisième, Sébastien, — un beau et solide gaillard comme vous n'en avez jamais vu, Monsieur, — était à l'hôpital malade du choléra!. .. Je revins trouver ma femme et lui fis part de cette triste nouvelle. La malheureuse, elle courba la tête, comme si elle eût vu la haute tour de Tempul prête à tomber sur elle ; on eût dit que ses yeux allaient sortir de leurs orbites, et elle devint pâle comme un revenant !

— Cristobal, — me dit-elle, — allons à Algéciras.

J'apprête notre âne, et nous partons. Nous suivîmes la route de San Roque, qui était la voie la plus courte pour aller à Algéciras. La nuit nous surprit un peu au delà de Martelilla.

Montée sur la bourrique et enveloppée dans son châle, ma pauvre femme ne cessait de réciter àesje crois en Dieu et des Salve Regina. Je suivais par derrière, maugréant et jurant entre mes dents. Je n'étais pas plus mauvais qu'un autre : je croyais en Dieu et en la Bonne Vierge et en tout ce qu'un chrétien doit croire , mais ce coup soudain, terrible, avait rempli mon cœur d'amertume et de révolte contre les décrets de la Divine Providence.

Tout à coup la bourrique buta, et la courroie de la selle se brisa : ma colère sourde, contenue, éclata alors en violentes imprécations. Aveuglé par la passion, je proférai un horrible blasphème. Chana sauta à terre comme si elle eût entendu

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la trompette du jugement dernier, et se planta devant moi raide comme un mort.

— Tais-toi, Cristobal ! — s ecria-t-elle, — tais-toi, malheureux!... Tu mériterais que le Bon Dieu te prenne sur-le-champ ton dernier enfant !

— Et pourquoi Dieu, aussi, nous traite-t-il avec tant de cruauté ? — répondis-je plus furieux que jamais.

— Parce que nous avons péché ! — reprit-elle avec la solennité d'un juge qui prononce une sentence de mort. — Regarde là ! — poursuivit-elle en me montrant de son doigt cette multitude de petites étoiles que vous voyez au firmament. — Regarde les larmes que nous avons coûtées à la Bienheureuse Vierge Marie!... Compte-les si tu peux !... C'est pour nous qu'elle les a versées ; et nous, nous continuons toujours d'offenser son Divin Fils !...

Je ne sais ce qui se passa en moi alors ; mais il me sembla que mon cœur était monté tout à coup à mes lèvres. Je ralentis le pas de façon à me trouver en arrière. Et quand je fus seul, je me mis à contempler ces larmes bénies, et bientôt des pleurs, comme une rosée rafraîchissante, tombèrent de mes yeux. Très Sainte Vierge, tu as pleuré pour moi!... sanglotais-je. Je ne savais au juste ce que je disais. — Mère et Refuge des Pécheurs, protège une pauvre brebis égarée, perdue!... Mère de la Miséricorde, couvre-moi de ton manteau !... O Mère ! toi qui

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as vu mourir ton Fils, aie pitié de celui qui en a perdu trois du même coup!...

Arrivés à Algéciras avec l'aurore, nous nous rendons tout droit à l'hôpital. Nous demandons des nouvelles de Sébastien Perez. Le portier nous conduit au sergent qui tenait les registres. Ce dernier ouvre un gros livre et cherche.

— Sébastien Perez, — lut-il à haute voix, — entré le 25 mai ; sorti le ier juin.

— Et pour aller où ? — s'enquit Chana.

— Où?... Et parbleu! en terre sainte, les deux pieds les premiers, — 'repartit le sergent un peu brusquement.

Je sentis les ongles de ma pauvre Chana s'enfoncer dans ma chair quand, tremblante comme la feuille, elle saisit mon bras pour s'y appuyer.

— Allons au cimetière ! — murmura-t-elle d'une voix éteinte.

Nous nous y rendons du même pas ; il était fermé, et le gardien refusa de nous en ouvrir les portes. Chana s'assit sur le seuil et se mit à regarder à travers les barreaux la place où son fils dormait son dernier sommeil.

Nous avions apporté avec nous deux pesetas ; ma femme fit célébrer une messe en l'honneur de la Vierge des Douleurs. Cependant, je m'en fus trouver un prêtre pour me confesser ; tout le long de mes joues de grosses larmes de repentir roulaient brûlantes et pressées.

En nous en retournant, nous marchâmes pendant sept heures sans nous dire un seul mot. A

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