‹ Récits et monologuesChapitre 2 sur 3 · A LIRE TOUT HAUT · texte numérisé non relu

A LIRE TOUT HAUT

L'Épagneul,

'avais un épagneul nommé Paz, un beau chien l Aulong poil blanc et feu, très doux et chassant bien : 3 Un animal de race, il me venait d'Espagne, i En ce temps, je vivais tout seul à la campagne, Il ne me quittait pas. Aux longs jours de juillet Il montait sur mon lit dés l'aube et m'éveillait : Nous partions. Nous avions déjà fait une lîeue,

Quand la montagne grise au loin devenait bleue

Et que le chaud soleil montait à l'horizon.

Nous rentrions alors ensemble à la maison :

Là, couché sur le flanc à mes pieds, sans paresse.

Il mendiait du coin de l'oeil une caresse

Et si je l'oubliais, 'je l'entendais gémir

Tout bas. C'était assez pour le faire frémir

Tout entier que du bout du doigt je le touchasse.

Enfin venait l'automne. A la première chasse

Son œil doux prenait feu. Paz courait en avant

Dans les grands bois jaunis, quêtait, flairait le vent ;

Sans mettre nez à terre il éventait la voie...

Et c'étaient des transports, d'ardents frissons de joie;

Puis, quand il avisait l'animal, quel arrêt!

Tout à coup, retenant son soufiie, il demeurait

Comme il était : le corps, la tête, la paupière

Ne bougeaient plus ; inerte et mort — un chien de pierre.

Il y mettait du cœur et de l'orgueil aussi.

Vous connaissez Roger, bonhomme au nez roussi, Franc buveur et garçon d'esprit, mais niquedouille Quand il chasse : un de ceux qui reviennent bredouille. Roger donc prit un jour mon frisil, mon carnier. Mon chien — et, découvrant au haut d'un marronnier Quelques pauvres moineaux pépiant sans alarmes. Il les manqua trois fois. Après ce beau fait d'armes Savez-vous ce que fit à Roger l'épagneul?

Il lui tourna le dos et s'en revint tout seul.

L'Êpagneuî. 5

Ainsi, mon Paz et moi, nous vivotions ensemble Et, quand on vit toujours à deux, on se ressemble : Il avait pris de moi, moi de lui; nous causions Longuement du regard et nous nous suffisions. Il entrait dans mes goûts, aimante créature, Et, me regardant lire, il aimait la lecture; Il eût voulu rester jusqu'au bout sous ma loi, Soumis, discret, n'ayant d'autre souci que moi. Se plaisant dans ma vie obscure et solitaire. Se couchant à mon ombie, et goûtant sur la terre Le bonheur sans besoins, le repos sans ennui... Ah! si je n'avais eu d'autre souci que lui!...

Mais j'avais une tante un peu raide et très forte

En vertu — le bon Dieu lui pardonne ! elle est morte —

Qui venait me donner des conseils en été :

C'est celui de ses dons qui m'a le plus coûté,

Car de tous les conseils compris dans son programme

Le plus tenace était celui de prendre femme :

« Il faut faire une fin, disait-elle, et qui veut

La fin, veut les moyens ! »

Des femmes, il en pleut ; On choisit dans le tas la première venue :

Belle ou non, blonde ou brune, inconnue ou connue; On pioche, sans savoir quel est le domino Qu'on prend — pourvu qu'elle ait des vertus, du piano. Du monde et de l'argent surtout. Ah! la famille! Qu'est-ce qu'un vieux garçon ? Pis qu^une vieille fille :

Récits et Mon$hgues.

Il épousC' à k fin sa cuisinière!...

« Aussi Prends une fille honnête ! »

Elle parlait ainsi Du matin Jusqu'au soir d^une voiK chevrotante. Paz grognait, pauvre bête ! Il n'aimait pas ma tante Et sentait à quel point j'étais contrarié...

Bref, pour qu'elle se tût, je me suis marié. '

Mon Dieu, je ne dis rien contre la fiancée • :

Qu'on me choisit : c'était une brune, élaacéey Ayant de la fraîcheur, l'œil confus et charmant, Elle se tenait droite et dansait proprement.

Son esprit me parut d'abord une promesse Qu'elle n'a pas tenue. Elle allait à la messe Sans trop penser à Dieu, se levait tard, mett^ût Ses ohiâveux, s'habîUait souvent, se dorlotait; Le soir venu, jouait coup sur coup vingt sonates, Puis allait se coucher, non sans poser ses nattes. Voilà tout. Elle n^a jamais rieti fait de mieux, Mais rien de pis non plus. Bénissoiis-^n les dieux!

■Cependant elle était vmiment jeiàne et jolie

Et je i'aifilai trois mois de suite à la folie ;

Je souris à ma tante et lui dontïai raison.

Quand je vis cette enfance entrer dans ma maison;

Mon cœur^bûttît Hùsi fort, ^tant qu'il m*en souvienne.

Quand cettb blanche ittarn s'allongea dans la mienne;

V ÊpagneuL

Je sentais un frisson courir dans mes cheveux. Quand elle me disait doucement : « Si tu veux!... »

Mais Paz, le plus ancien ami, le plus fidèle

S'agitait tristement quand je m'approchais d'elle :

Il venait, aussitôt se camper entre nous,

Me regardant d'un œil si plaintivement doux,

Avec tant de reproche, avec tant de tendresse.

Qu'il détourna sur lui bien des fois ma caresse

Et que je lui disais, l'œil fixé sur le sien :

« Pauvre Paz, tu n'as rien perdu, je t'aime bien ».

Alors il ?e couchait, moins affligé peut-être,

Mais sentait qu'il n'était plus seul avec son maitrc

Et qu'on ne peut avoir deux amours à la fois.

Puis je ne chassais plus ; il regrettait les bois Où nous courions jadis dans la neige en décembre ; Puis le soir je l'avais exilé de ma chambre Où naguère il dormait d'un sommeil si léger; Puis il ne dînait plus dans la salle à manger. Car ma femme craignait qu'il ne salit sa traîne; Je n'étais plus le maître et j'avais une reine ! Aussi devenait-il plus hargneux chaque jour ; La nuit, nous l'entendions qui hurlait dans la cour; Il fallut rudement lui crier de se taire...

Alors il se roula comme un fou sur U terre ; Être ainsi maltraité, lui Paz, le pauvre chien. Le vieux à qui la jeune avait vplé son bien I

Ah! comme il exécrait l'étrangère, et contre elle Comme il grognait, grinçant des dents, cherchant querelle Et d'un oeil furibond lui barrant le chemin !

Je dus intervenir, la cravache à la main.

Dés que je l'eus frappé, sa plainte fut stridente

Et, baissant jusqu'au sol son oreille pendante.

Il se traîna, rampant, dans sa niche, et depuis

N'en voulut plus sortir. Hélas! toutes les nuits

Il geignait d'une voix toujours plus douce et tendre.

Mais si faible bientôt que seul je pus l'entendre ;

Le jour il ne voulait plus manger. Pauvre Paz !

En vain je lui portais moi-même son repas.

Il refusait la viande, il refusait la crème

Et tout ce qu'il aimait, tout, mes caresses même !

Il était maigre, inerte et s'en allait mourant.

Un jour enfin, penché sur sa niche en pleurant,

Je lui tendis ma main qu'il sembla reconnaître ;

Il allongea le cou, pour la lécher peut-être...

Et je crus un moment que j'étais pardonné, —

Quand il vit tout à coup un visage incliné

Qui posa sur mon fi"ont, comme un dernier outrage.

Un baiser. C'était elle. Alors, saisi de rage,

Il tâcha, se levant par un suprême effort.

De se jeter sur elle — et puis retomba mort.

Le Dégel.

Il dégelait. Des toits changés en égouttoirs Tombait à âots la neige épaisse, et, des trottoirs

Rejaillissait au seuil des portes; Vous eussiez dit qu'ayant tout à coup débordé, La Seine répsuidait sur Paris inondé

Son limon jaune en flaques mortes;

Les passants affairés sautaient sur l'enduit gras, Les balayeurs battaient la mare à tour de bras.

Les chars y plongeaient à mi-roue :

La boue ici, la boue autour de moi, là-bas La boue, à l'horizon la boue; après un tas

De boue, un autre tas de boue!...

Et moi j'allais à pied chez celle qui m'attend :

Elle est brune, elle est blanche ; un beau rire éclatant

Arquant sa lèvre purpurine, Lui fait monter au fron^ un sang jeune et vermeil. Et l'on voit comme un chaud rayon de vrai soleil

Dans ses yeux de Transtévérine.

10 Récifs et Monologues,

J'allais chez elle à pied, j'étais heureux et fier : Mes rêves d'aujourd'hui, mes souvenirs d'hier.

Mes espérances infinies.

Comme aux doux soirs d'été font les oiseaux en choeur. Sonnaient à pleine voix leur fenfare en mon cœur —

Et j'avais des bottes vernies.

Ah ! quand on aim€ bien, comme on est fort et bon ! Comme on respire à l'aise, et, s' élançant d'un bond

Hors du monde impur et pouacre, Comme on se sent plus haut, toujours plus haut montet Dans l'air libre, en plein ciel ! i^ Pour ne pas me crottcr

J'aurais bLen voulu prendre un fiacre.

Ah! si peu de plaisir sufiirait au bonheur!

Un lever de soleil, un chant de moissonneur.

Le bruit furtif d'une eau courante.

Un bois sombre égarant nos pas irrésolus...

Je fouillai dans ma poche, hélas ! — Je n'avais plus

Que vingt-huit sous, un fi'anc quarante !

Oh ! quatre sous encor, quatre sous seulement : Deux pour le fiacre et deux pour le cocher ! — Comment

L'auteur divin de la nature, Celui qui sut créer la femme sans défaut, Négligea-t-il d'offirir à l'homme ce qu'il faut

Pour aller la voir en voiture ?

Le Dégel, ii

Car j'avais à franchir les marais, les fourrés Du boulevard Montmartre où, serrés et bourrés,

Se bousculaient des véhicules Qpi creusaient en tous sens de lugubres sillons. Soulevant autour d'eux comme des tourbillons

De jaunâtres animalcules.

En long, en large, en croix, vis-à-vis, dos à dos, Coupés, briskas, bogheis, calèches et landaus,

Le beau monde et la vile tourbe, Sapins, coches, coucous se cognaient par milliers, Et les lourds omnibus, comme des sangliers.

Se vautrouillaient en pleine bourbe.

Et moi, je murmurais, m'isolant dans ces bruits : <c Sans souillure d mes pieds, ô vierge, si je puis

Traverser la vase maudite.

Je fais vœu de rimer pour toi qui m*aimes seul Trois fois plus de sonnets qu'au passage Choiseul

Lemerre en sept ans n'en édite. »

Mon vœu fut exaucé. Je ne sais plus comment J'entrai dans la bagarre, et je pus lestement

Sortir vainqueur de la mêlée — J'avais fermé les yeux — et quand je les rouvris, La botte droite avait à peine un ourlet gris,

La gauche était immaculée !

Victoire ! je pourrai me présenter chez toi !

Nous serons là tous deux, moi plus heureux qu'un roi,

Et toi plus belle qu'une reine, Nous partirons tous deux pour ton pays charmant, Là-bas où l'oranger fleurit en parfumant

La mer où chante la Sirène*

Quand je suis prés de toi, quand je presse ta main. Je vois dans ton boudoir un monument romain.

Dans ton feu le soleil qui flambe. — Ainsi sur l'autre bord je rêvais. Un passant M'écarta d'un grand coup d'épaule en me poussant

Dans le ruisseau jusqu'à mi-jambe.

Adieu chimère, adieu bonheur! j'étais perdu.

Immobile, un instant je restai confondu;

J'entendais son doux rire jd'ange En rire de démon bruire, âpre et moqueur...

L'avenir eflbndré s'écroulait sur mon cœur :

Mes pieds étaient bottés de fange.

Tout à coup il me vint une idée, et soudain, Pareil à Rodomont, l'antique paladin.

Sauvage, effaré, hors d'haleine.

Dans tous les sens roulant mes yeux, tendant le cou. Je me mis à courir devant moi, comme un fou.

De Montmartre à la Madeleine,

Le DégeL 13

Et de la Madeleine aux quais, des qoais aux ponts, Du Corps-Législatif au Palais où fripons

Et gens de robe entrent en lice ; A travers les piétons, les chevaux, les abbés. Les porteurs d'eau, heurtant vieillards, femmes, bébés,

Cuirassiers, agents de police,

M'égarant, me jetant au hasard en tout lieu.

Sans voir le Panthéon, le Louvre, T Hôtel-Dieu,

Ni r Institut, ni Notre-Dame, Ni Saint-Michel qui foule aux pieds le Tentateur ... « Un décrotteur! criai-je. Oh! pour un décrottcur,

Pour un seul, ma vie et mon àme ! »

Je n'en trouvai pas un I Tous avaient déserté, L'un portant un paquet, l'autre un pli cacheté,

L'autre un billet plein de mystères, Ceux-ci pour le tripot quittant le décrottoir Et celui-là tondant un chien. Sur le trottoir

Gisaient leurs boîtes solitaires.

Je regardai la Seine et sentis ma raison S'en aller. Le soleil à l'extrême horizon

Parut soudain comme en extase.

Inonda de lumière un coin du firmament Et jeta sur le Louvre un flot d'or, allumant

A chaque vitre une topaze.

14 Récils et Monologues,

Et l'espoir me revint. J'avisai prés de là Dans la rue où l'on vend les romans de Zola

Un portier brossant d'cs chaussures ; Je n'eus qu'à faire un geste, il me comprit. Bientôt Mes pieds, mon pantalon &ngeux, mon paletot

Étaient vierges d'éclaboussures.

Alors, laissant vingt sous dans ses doigts étonnés — Si j'en avais eu cent je les aurais donnés —

Je courus, ivre d'espérance.

Léger comme le vent, par le plus court chemin, Chez la vierge qui parle avec l'accent romain

Le doux langage de Florence.

Je marchais d'un tel pas en montant Fescalier, Qu'en atteignant sa porte au dixième paher,

Le cœur me battait. Dieu sait comme, Et j'entendis le bruit d'un baiser déchirant, Puis deux mots : « Au revoir !» — et la porte s' ouvrant.

Un homme en sortit, un jeune homme !

Je restai là, muet, nul comme un chroniqueur Dont le sac est vidé, sans esprit et sans cœur,

Réduit à l'état de machine. — Cet homme qui venait de sortir, un ténor D'opéra répondant au vil nom d'Agénor,

Était crotté jusqu'à l'échiné ! . . .

Le DégeL 15

Il me restait huit sous. Je mangeai du pain noir. Je bus à la fontaine et m'endormis le soir

En détestant cette pécore... .

Dix-huit mois sont passés. J*ai fait pour Coquelin Ces vers qu'ils vous a dits avec son air malin —

Vous en riez, j'en pleure encore.

Dora.

Idylle de Tennyson.

Prés d'Alain le fermier demeuraient dans la ferme

Son fils, qu'il nommait Will, et sa nièce Dora.

Alain se 3it un jour : « Mon fils épousera

Ma nièce. » Il était vieux, mais volontaire et ferme.

La douce jeune fille obéissait toujours;

Le coeur lui battait bien pour Will, mais le jeune homme

Ne la regardait point, la voyant tous les jours.

Donc le fermier manda Will, et lui dit en somme :

« Avant de m'en aller, je voudrais bien avoir

Un enfant au logis. Vois Dora, bonne à voir.

Et donne-lui ta main, c'est moi qui le réclame.

Son père était mon fi-ère. Un jour il eût le tort

De me quitter après une brouille; il est mort;

Moi, j'élevai sa fille; elle sera ta fejnme.

Depuis longtemps j'y pense et tu l'épouseras. »

Mais Will ne répondit qu'un mot : « Je ne veux pas ! »

i'8 Récits -et Môkôlogues,

Le vieux, Joignant ses mains^ les l&^ pleîù de ragei.: . « Tu dis c Je ae tbux pas ! et tu le dis à moi ? La volonté du p^ au vieux iteÀips ^disait Icd; • < Et je suis du vieux temps^MalheiH* à ; qui >m' outrage!'' Songes-y^ prendis un mois pour y. songer, sur quoi! * i Réponds selon mes vœux, ou va-t-en. Queje meure . Si tu salis enoor le seuil dé nia demeure l> i ' •

Will sortit, se mordant les lèvres, sans savoir Ce qu'il disait. Il prit la pauvre fille en haine ; Plus il la regardait, moins il pouvait la voir. Brusque et rude souvent il lui fit de la peine, Mais elle était toujours douce et bonne avec lui.

Will quitta la maison avant l'heure fixée Et dans les champs alla travailler pour autrui; Bientôt, l'amour aidant la rancune et l'ennui. Une humble enfeuit, Mary, devint sa fiancée — Et la cloche sonna.

Pendant qu'elle sonnait, Alain dit à sa niécc, étant seul avec elle r « Je t'aime bien, pourtant je parle fi-anc et net : Plus un mot i celui qui fiit mon fils, à celle Qu'il appelle sa femme, ou ma maison pour toi , N'est plus une maison. Ma volonté fait loi^ » v^

Et Dora le promit, parce qu'elle était douce.

Elle pensait : « Mon oncle aujourd'hui le repousse 5 Il changera sans doute ; attendons à demain ! »

Difi^a. -^ /\\ > ^'A 19

Wilb^iit vtsaSisî; àèajlorà i^caaoaitttia; unisse. Chaque fourr il .passait/ jaarjcféta4t>sott dneolm, Le cœur briàé^ dstaIUr]»jtIzai^on'de^80^ père, MàÎ8;> son < péore .p^ais ^né ! hftl tendit; la main ; • Et Dor^ brave cœur, vsan& rien dire à personne, EirrcnpBÔt s(^n épargne «1 foyer dndigent, :

Qui ne soupçèanait'pds id^oùiYënaôt clet argent. WiU enfin prit la fièvre au temps où l'on moissonne; Quand il fiit mort. Dora vint chez Mary. Mary . Seule, assise, les yeux sur ^oii enfant chéri, Sanglotait, et Dora lui semblait dure et haute. Dora vint et lui dit :

a J*ai dû céder aux vœux De mon oncle et n'ai fait qu'obéir. Je m'en veux; Si WiU fiit malheureux si longtemps, c'est ma feutc. Pour l'amour de celui qui n'est plus me voici, Pour l'amour de son fils et pour le vètte aussi. Depuis cinq ans jamais moisson ne fut si belle : Si je portais Vejokat dans ks blés prés d'ici ? Mon oncle y doit venir. La récolte nouvelle Sans doute le rendra joyeux et triomphanft. . . Et pour l'amour ;du' père il: bénira l'-eûfent. »

Dora prit dans ses bras le paii^re petit être, Et sur un tertre alla dans les pavots s'asseoir. Mais nul n'ayant le cœur àé la montrer au maître, Quand Alain vint aux champs, il passa sans la voir. Elle aurait bien voulu s'élancer, pauvre fille^

Vers lui, mais n'osa pas, La faux et la faucille Moissonnaient, le soleil tomba, tout devint noir.

L'aube suivante au tertre elle était revenue* Elle orna son chapeau de fleurs ; elle pensait Plaire à son oncle. Il vint et, l'ayant reconnue. Quitta les moissonneurs et dit :

. « Qa'esti^ce que c'est?

D'où viens-tu ? Qu'as-tu fait hier ? Ici qui t'appefe ? Et de qui cet enfant?

~ Ehi pauvre Will, dit*«lle.

— C'est ainsi^ criart-il, que vous bravez ma kd ? » Mais Dora :

% Frappez^moi, de grâce, et chassez^moi, Mais daignez accueillir et garder à ma pkce, Pour l'amciur de celui qui n'est plus, rprphehn.

— Cette femme li-bas m'a joué, dit Alain, Toid-a^ccord avec elle. Eh bien! soit, je te chasse Et j'emmène l'enfant, puisqu'il le faut. Va-t'en !

Alain partît alors, le cœur plein de furie ; Le petit dans ses bras criait, se débattant.

Dora courba le front, sa couronne fleurie Se défit, et ses mains tenaient ses yeux voilés... Et les cris de l'enfant s'éloignaient dans les blés... Et tout ce qui s* était passé dans la famille Lui revint tristement au cœur, et jusqu'au soir Elle pleura sans bruit. La faux et la faucille Moissonnaient, le soleil tomba, tout devint noir.

Dora, 21

Dora vint chez la veuve et se tint sous la porte. Mary vit que Tenfant ne suivait point Dora, Et loua le bon Dieu qui lui prêtait moin^forte* Dora dit :

« Il a pris PenÊuït et Taimera, Mais il faut maintenant que je reste et travaille Nmt et jour avec vous. Il veut que je m'en aille, Il ne xne verra plus» »

Mary dit : a Non, pdur sûr, Non, sur vous ne doit pas retomber ma misère. Il n'aura pas ren&at, il me le retfdrait dur; Il apprendrait au fik à mépriser sa mère.

Allons nous deux, je veux ramener le garçon Et dire au vieux qu'il vous reprenne en sa maison. S'il ne veut pas, eh bien I que ce toit nous rassemble. Nous saurons bien y vivre en travaillant ensemble Pour le fils de mon Will, jusqu'à ce que, plus grand. Il nous aide. »

A ce mot, toutes deux s'embrassèrent.

Et dès l'aube à la ferme allèrent en courant. La chambre était ouverte et leurs yeux s'y glissèrent : Elles virent l'enfant sur les genoux du vieux Qui le Élisait sauter avec un air joyeux, Le tapant sur la joue et sur la main, tout comme . S'il l'aimait; et l'enfant tendait les bras, causait. En tâchant d'attraper le cachet du vieux homme. Qui pendait à l'anneau de la montre et luisait. La mère entra; l'enfant pleura, voyant sa mère.

'22 Récits ef Mànologues,

Pour aîlef aiiprês d^ellc ; Alaiti le ftiit à tene*' ^î ^ > • 1 « Mon père, puiià-je' ainsi \<î>us nomtôler ? dit Mary, Kî Je n'ai jamais pour môî, jamais pommonmârî;]'.' -^ Tendu laiûairi chez voiis.ni pour cet eiïfoiit même; 1' Mais reprciiiez ©ôl-a, riionsieuf, elle v0»s aittie^ Quant à mon WiU, 'énpaiùi avee teiifr^l e«: mort^ • ' Je l'ai questionhè; jaisiàis dàHis sa pensée : Il ne s'est repenti de m'avoir épousée.

Je fus bonne avec lui, mais il s'en voulait fort D'avoir blessé son père. Il dit, quand vint son heure « Dieu le bénisse et donne à mon père offensé ce D'ignorer tous les if^^u^ où ^on fils a passé. » Puis il tourna la tête etjîi,ouj^. Moi, je pleure. Laissez-moi donc, monsîim:, ramener mon enfant; Vous le rendriez dur, vous lui pourriez apprendre A mépriser son père, et Dieu nous le défend; Mais reprenez Dora; vous devez la reprendre, Et que tout aille ici comme avant la moisson. »

Mary se tut. Dora se cachait derrière elle, Il se fit un profond silence en la maison.

Puis le vieillard fondit en pleurs.

« Ame cruelle.

J'ai mal fait, j'ai tué, dit-il en sanglotant, Mon fils, je l'ai tué ! Je l'aimais bien pourtant. Dieu me pardonne ! Enfants, embrassez votre père î »

Les femmes à son cou s'attachèrent alors, Et le vieillard semblait brisé par les remords.

Dora. 2}

Trois heures^ en pressimt la tète douce et chère

De reniant^ il pleura son fils et» désolé»

Se rappela celui qui s'en était allé.

Ils vècutrent ensemble, unis, par cette épreuve,

Car l'épreave est toujours le lien le plus fort.

Avec ie temps Mary se lassa d'être veirye,

Dora voulut rester fille jusqu'à sa mort.

Le Gendre.

(Il est en deuil. On vient lui annoncer une visite.)

Suzon, faites entrer ces messieurs. Dites-leur De s'essuyer les pieds, et fermez bien la porte.

{Entrent les visiteurs,) Chers amis, vous venez me voir dans ma douleur, Merci. Vous êtes bons. Ma belle-mére est morte, Et si je vous disais à quel point son trépas M'afflige, — ah! mes amis, vous ne me croiriez pas. Je n'ai plus faim, je suis tout pâle et j'ai l'œil cave. Ai-je assez mal dormi! Le ciel m'en est témoin. Mais il pleut, n'est-ce pas, et vous venez de loin ? Pauvres amis ! — Suzon, descendez à la cave Et montez-nous du vin de Madère. — Ah! je suis Hors de moi, je n'ai plus ma tête...

(A Suxpn.) Et des biscuits !

Que vais-je devenir? La pauvre vieille femme! Tous les petits journaux lancent des mots charmants Que je trouve idiots sur les belles-mamans :

Tenez, lé Figaro d* aujourd'hui les diffame. —

a6 Récits, et Mp^ofogues.

Je ne- sais pas comment et d'où ce numéro

M'est venu; je ne lis jamais le Figaro*

Mais j'ai tant de chagrin que, sans y prendre garde...

Vous comprenez. On trouve un papier sous sa main,

Et machinalement on le prend, on regarde...

La mienne était un ange. On l'enterre demain.

Et vous ne sauriez croire à quel point je redoute

Ce moment. On a beau se faire une raison

Et se dire : Elle était vidlle et sourde sans doute,

Ça ne fait rien, c'est dur> bien dur !

(Enir$ k vin de Madère,) Merci, SuzQn« . / Servez-vous. Ma main trçmbl^ et je bats la campt^nQ. J'ai passé presque une heure ^ hier à son chevets . < Goûtez donc de ce^ via : il vient; tout drcHt d'Espagne, Et me coûte six frarics la bputçille. EUe avait Peut-être ses défauts... quelque peu routiiaiére... Parfois maussade... Ah b^h ! je ne m'en souviens pli;^. Puis gourmande] Une bouche et.^e gros yeux gc^ulu^. Il fallait tous les mois changer de cuisinière. Mais qu'importe, après tout ? Il ne faut désonnais Penser qu'à ses vertus, n'est-ce pas? Je l'aimais^ Ma femme était pour elle une fille soumise Et lui laissait tout faire au logis. Quand venait Un pauvre, on le priait d'entrer, on lui donnait Mon aigent, mes habits, ma dernière chemise,.. Plutôt que de ne pas l'aider, on m'aurait mis Sur la paille. — Attaquons la seconde bouteille. — Aussi comme on l'aimait, la pauvre bonne vieille !

Lt ôtndre^ ' >J7

Moi, j'étais nti grigôa. -«- Biivez dottC,' ittes aftiis-. !

Depuis qu'elle n'est plus je Faihié' sans résféï^^el, • ''

Je ne sens qu^âujourd'huî tout te bien que je' perds/..

Et je trinque en plajmnt. -^Allons \ Dieu nous conserve

Le plus longtemps possible à ceux qui nou^ sont cheH !

N'est-ce pas qu'il est bon? C'est un vin qui console,

Et j'en ai grand besoin. C'en est fait maintenant!

Je ne la verrai plus dés l'aubie, en camisole.

Aller, venir, monter, descendre en bougonnant...

Car vous savez, ma femme, indolente et momie.

Ne fait rien tout le jour et le -soir se repose :

C*est ainsi qu*on Pavait élevée, et •voilà, . -^

Mes bons amis j comment dndétïliitktfemîlle: I

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