‹ Récits et monologuesChapitre 3 sur 3 · C- est la -méfie qui' tient k ménage, et la fiUe · texte numérisé non relu

C- est la -méfie qui' tient k ménage, et la fiUe

Lit sur un canapé les romans de Z(>ld. ' • '

Buvons ! — Tels èbnt'les maux^ue nbtre siéde éft^ndré.

Mais Dieu raierci -^^je dis Diéumerci^ car il faut '

Louer Dieu; ce qu'il fait est toujours saas défaut...'

Je n'en suis pas moins triste et jepleare enbongendre.

Hélas ! je n'aurai plus, entre ma femme et moi,

Quelqu'un qui nous sépare et nous fasse la loi,

Quand nous causons tout bas nous gourmande à voix haute.

Qui me dise toujours : « Ma fille m'appartient »,

Et qui darde sur moi, quand un bébé nous vient.

De ces yeux!... comme si, mon Dieu, c'était ma Êuite.

Mais enfin... elle avait du bon, beaucoup de bon...

On me le disait tant que j'ai bien dû le croire»

Elle était contre moi toujours d'une humeur noire...

i8 Récits et KÙnologues,

Elle disait toujours de moi : « Ce vieux barbon! » Et j'ai vécu quinze ans avec elle! — Il faut boire. — Quinze ans! Et chaque jour depuis quinze ans, tout bas D'abord et puis tout haut, après nos longs débats, Car nous nous disputions deux ou trois fois par heiu'e, Elle me répétait : a Vous voulez que je meure, Je serai bientôt morte ! »

Elle ne mourait pas !

Ce n'est pas que j'eusse eu jamais la moindre idée. . . Fi donc I vous sentez bien que je l'aurais gardée Quinze ans, vingt ans encore. Elle me détestait, Mais je n'ai jamais su lui rendre la pareille... Et si, par un miracle, elle ressuscitait. . . Brrr, j'en frissonne — Allons ! encore une bouteille. Non? Vous n'en voulez pas, et vous vous en allez? Quoi ! déjà ? — Je comprends. . . je n'ai rien qui vous plaise ; Mon chagrin vous attriste et vous met mal à l'aise ; On ne s'amuse pas chez les gens désolés.

Que je vous retiendrais volontiers ! Mais j'hésite A le Élire. A quoi bon vous affliger si fort? Allons ! embrassez-moî. Votre aimable visite M'a fait du bien. J'avais besoin de réconfort. Je me sens mieux. Merci de vos bonnes paroles. Vous reviendrez bientôt, n'est-ce pas, mes amis ? Car je serai peut-être alors un peu remis.

Et notfs rirons. Je pense encore aux choses folles Que noua faisions ensemble à Paris, à vingt ans. Quand nous étions garçons, quand nous croquions des prunes

Le Gendre. 29

A l'eau-de-vie avec les blondes et les brunes... Ah! les jolis soupers, les rires éclatants!... Nous recommencerons. Maintenant je suis brave, Je veux être chez moi le maître, et j'ai raison. — Ah ! tu ne voulais rien changer dans la maison ? Moi je veux changer tout du grenier à la cave. Tu m'as tenu quinze ans sous tes pieds abattu ? Je ferai de ta chambre un fumoir ! Je me venge. Je veux beaucoup de monde ici qui boive et mange A tire-larigot, à bouche-que-veux-tu !

Et nous ferons un bruit d'enfer jusqu'à l'aurore... Si les voisins en sont fâchés, tant pis pour eux ! Adieu! mes bons amis, embrassons-nous encore...

(Les amis sortent.) Embrasse-moi, Suzon. Je suis bien malheureux!

Perrette et Perrin.

Berquinade.

Ils étaient nés le même jour, Elle et lui dans le même bourg, On fit pour eux un seul baptême, Ils eurent le même parrain, Si bien qu'on les nomma de même, Elle Perrette et lui Perrin.

Enfants, avec le jeune monde Ils s'en allaient sous les tilleuls Les soirs d'été danser la ronde.

Mais aimaient mieux jouer tout seuls Elle grave, et lui vif et mièvre. Mangeaient ensemble leur pain bis.

Or Perrette avait une chèvre, Perrin avait une brebis ; Ils les menaient au pré s'ébattre Depuis midi jusqu'au soupe;

En juin ils se roulaient tous qua^e Dans les meules de foin coupé, Et la brebis et la chevrette Cabriolaient, toujours en train.

Et Perrin aimait sa Perrette, Et Perrette aimait son Perrin.

Un beau jour d'été, cherchant l'ombre.

Us étaient descendus tous deux Dans le ravin, souç le bois sombre, La brebis, la chèvre avec eux; Les chênes aux vertes arcades Passaient fièrement par dessus Le torrent sautant en cascades Des rochers frustes et moussus; Plus bas dans les- herbes mouillées Lentement le flot descendait, Jetant son murmure aux feuillées D'où les oiseaux lui répondaient; • La brebis broutait, sage et douce, La chèvre écorçait un bouleau.

Perrette et Perrin sur la mousse Étaient assis, les pieds dans l'eau, Perrette avait huit ans, mais lasse.

Pensive et le cœur soucieux, Elle tenait la tête basse.

Avec ses cheveux dans les yeux, Puis toute rouge et tremblant tçute,

Perrette et Perrin. 33

EUe dit â Perrin :

— « Écoute, Il faut nous marier nous deux. »

Perrin répondit (quoique tendre, Il était plus grand, plus madré) :

« Je veux bien, mais il faut attendre. »

Et Perrette dit :

« l'attendrai! »

La nature se mit en fête, Un souffle passa dans les foins, Les chênes penchèrent la tête Et les oiseaux furent témoins.

Ils s'aimèrent donc avant l'âge, Toujours ensemble et si contents I Mais on en jasait au village Quand tous deux eurent dix-huit ans.

On le dit au maire, le maire Le dit au curé, le curé Le redit à la bonne mère De Perrin, — et, bon gré mal gré.

Il dut s'en aller, pâle et morne.

Perrette, en lui donnant k main.

L'accompagna jusqu'^à la borne Où commence le grand chemin.

Il devait demeurer loin d'elle Quelques mois, le temps d'oublier...

Mais Perrette, brave et fidèle,

Ne mouilla pas son tablier — Quand on est fidèle, on est brave. • Elle allait à pas résolus Et répétait de sa voix grave : ' « Je t'attendrai, ne pleure plus ! »

Puis elle lui tendit la joue Et lorsque Perrin s'en alla, S'asseyant sur le boute-roue^ Elle lui dit :

« Je t'attends là. »

Les mois, les saisons, les années S'enfuirent; cinq fois le pré vert Rempli de fleurs bientôt fanées.

Jaunit l'été, blanchit l'hiver; L'hirondelle était revenue Cinq fois retrouver son repas Chez nous à la table connue, Et Perrin ne revenait pas.

Seule avec sa chèvre qui broute Perrette sortait chaque soir, S' acheminant vers la grand'route, Et sur la borne allait s'asseoir.

Jusqu'à l'heure où la cloche sonne Elle regardait l'horizon Et, ne voyant venir personne, S'en retournait à la maison.

Et si quelque vieille indiscrète

Perrètte ei Perrin. 55

L'accostait pour causer un brin, Disant : "

— « Que fais-tu là? »

Perrctte Lui répondait :

— « J^attends Perrin. »

Cependant c'était une fête

De la voir aller et venir

Quand, le bras levé pour tenir

La cruche posant sur sa tête.

Les yeux ouverts, le teint vermeil,

Toute droite, grave et hautaine,

De sa maison à la fontaine

Elle marchait en plein soleil;

Les garçons venaient pêle-mêle.

Pleins de tendresse ou de gaîté.

Voleter, bourdonner prés d'elle

Comme les mouches en été.

Les uns discrets, d'autres bravaches.

D'autres vêtus de beaux vestons :

Celui-ci possédait cinq vaches,

Celui-là quatre-vingts moutons,

Un antre maint et maint hectare

Au soleil : faites-en le tour !

Un autre avait une guitare

Et chantait des chansons d'amour :

« Allons donc! fais ton choix, la belle.

Nous avons langui trop longtemps.

— Mon choix est feit, répondait-elle, J'aime Perrin et je l'attends. »

Mais Perrin n'avait nulle envie De revenir, n'écrivait pas, Ne donnait plus signe de vie ; Chacun le croyait au phis bas.

Et tous l'allaient dire à Perrette, Car c'était l'avis des malins Qu'il avait jeté sa barrette Bien haut par dessus les moulins.

Paris nous gâte et nous affame ; Perrin s'y perdait follement; Il aimait Dieu sait quelle femme Qui Iç traitait Dieu sait comment; Le bruit, de commère en commère.

De porte en porte, allait grand train...

Enfin un jour monsieur le maire Reçut quelques mots de Perrin; C'était une affaire conclue.

Les bans allaient se publier; Mais Perrette, la lettre lue, ' Ne mouilla pas son tablier; Grave toujours, toujours fidèle, Ne pleurant pas même en secret :

a Je l'aime et je l'attends, dit-dile.

Il m'a promis qu'il reviendrait. »

Perrttte ,«/ Perrin. 37

Bien des saisons, bien des années S'enfuire;;i,t comme leurs aînées; Souvent l'hiver des hauts sommets Descendit comme une avalanche Couvrant la pUine.Vroide et blanche, ^ Mais Perrin ne revint jamais.

On racontait qu'en la grand' ville Il avait mangé tout son bien, Que sa vie ét^t basse et vile, Mais Perrette n'en croyait rien.

Il avait oublié- sa méie;

Sa mère, ayant longtemps gémi,.

Mourut enfin de peine amére; ,

Perrette excu^t $oq. ami :

— oc Vous le verrez bientôt, dit-elle.

Revenir au pays natal. a>

Un jour, on reçut k mpuvelle

Qu'il était mx?rt; à l'hôpital.

Et, bien qu'au village on oublie ^

Le coup fut tristement reçu ;

Le maire, avec mélaocolie,

Dit au curé : « Si j'avais su ! ... »

Et le curé n'eut riqn à dire;

Mais Perrette, avec up sourire.

Hocha la tète et murmura

Quand elle eut vu k lettre noire : .

« Ce n'est pas vrai, je n'y peux croire.

Il n'est pas mort, il reviendra. »- Et seule, sa chèvre étant morte, On la voit sortir chaque soir; A la même heure ouvrant sa porte, Sur la borne elle va s'asseoir.

Longtemps elle feste absorbée, Les yeux tendus, sur le chemin, ^ ^ Et s -en revient, la nuit tombée, En disant : « Ce sera demain! »

Efle est vieille aujourd'hui, bien vieille.

Chacun k croit folle, et pourtant Elle vous parle et vous entend.

Elle vous aide et vous conseille. Fait sa tâche et file en chantant.

Elle n'a pas la tempe creuse, Ni l'œil rougi par le chagrin; Et l'on dirait qu'elle est heureuse...

Seulement elle attend Perrin.

Le Juré.

(Il est sur son bane à la Cour d'assises, et il parle h part, )

Je suis juré, -r- Je siège à notre Cour 4' Assises.

J'étais là ce matija i dûi^ ^ureç précisas.

J'y suis encore. Il est maintenant midi six»..

Ce n'est pas amusant et Ton e^ mal assis.

Ecoutons, il ne faut p^s^* perdre mne parole»

L'accusé, nous dit-on, a^use du pétrole...

Ça le regarde. Il a, nous dit-on, mis le feu

N'importe à quel taudi^) ce qui me tpuçli& peu.

On nous force à juger l/ef:aâaireMBs autres,

Nous qui n'admettons pas qu'on s'occupe des nôtres.

Qu'il soit coupable ou non, ça nous est bien égal.

On m'a servi trop tôt un déjeuner frugal,

Aussi, n'ayant pas £iim quand je mange avant l'heure,

N'ai-je pris qu'un morceau de pain presque sans beurre

Et j'ai faim maintenant, et je demeure loin.

Bon ! voici qu'on amène un quinzième témoin.

C'est une blanchisseuse : elle est vive et gentille.

4Q Récits et MonùJôgues,

Un nez qui se retrousse, un regard qui pétille,.. Mais elle vit avec ce gueux sans foi ni loi.w C'est immoral J — Encor si c'était avec moi ! Pourquoi non ? J'ai conmi plus d'une lavandière. Car de mon temps j'étais moi-même incendiaire ! . . . Tiens» c'^st un mot. Je vais en régaler tout bas . Mon voisin.

(Il st penche vers un juré et luipatk à Vorrilte). * L'imbécile ! U ne le comprend pas Je suis vexé. Tout va bien mal. Le blanchissage Etait, trente ans passés,, un métier propre et sage; Alors — c'était hier «t je vois ça d'ici.:

Elle et moi, le coucou» le lac, idonitmorency^ . Les ânes, et ks bods.... On k mit ik porte .

Le lendemain. Ça m'a coûté cberl Elle «st morte.. Nous sommes tous moatek; seulement k plus taa^ Sera le mieux. •

Encore uâ témoin ? Un moQ^d ?

Leur enfant? Ahl ça mais, c'est k kinille «sitiiértil Nous avons entendu le portier, k portière^ Les voisin3^ coiuc.d'^n bas, d'en &ce et d'à**côtè Jurant tous qu'ils diront toute la vérité, Rkn que la vérité* Cette phrase m'assomme* Voye^ 4 quel supplice on réduit uist pauvre bomiile l Ah ! si j^'ét^is dxejs m^i^ tran^juiik et fortuné Je fumerais ma pipe et j'aurais déjeuné.

Les pieds surJes chenets, sans me faire de bile^ J'attendris V^m Cko:^y un archHeOe hdbilç ,

L€ Juré^ 41

Qui bâtit motk. immeuble, un jeune hoaime cbarmanti Ma femme ce matin m'a dit :

-^ « Va seukment, Va, cher viieux, jie «auiai retenir l'ami Geonge. »

Hum ! ^1 -kit sens imonter quelque dbose à h gorge ! *

Je ne suis pas jaloux, car un mari jaloux /

A toi^urs une odeur alléchant les 61gus;

D'ailleurs ma femme est sage^ die it*a pas deux Êices;

Elle ne connaît pas Dumas ni ses préfaces

Et n'en apaa oooclu que, par tempérament, «

Toute femme à Paris doit avoir un amant.

Elle est calme, très calnie et trop calme; elle m^aime»*..:

Pourtant ce George I... Il est, je le tiens de lui-même^

L'ami de l'avocat qui défend l'accusé../ » '

L'avocat soin aiïii ne m'a pas récusé... - '

Horreur ! Est-ce un complot ? Le traître ! Il me regaidé

En riant. Qu'oi-je donc dans les y^nx ? Prenons garde !

Hum 1 soyons aghé, mais n'en ayons pas r^«

«c Je saurai rdcnir l'ami Geoi^ ! » £st^<e clair ?

Ils sont ensemble.», et moi... muré dans ce prétoirei.J

Enfin le substitut fiût son réquisitoire.

Il patle bieh, iî esft dans te vrai. — Mais pourquoi Tant de grande mots ? Je suis forcé de restes* coi, ' ' • Mais je grille. Ah I rdfreUK bavard 1 II énumére '

Les preuiries.:^ qù'<m nous donne uti jugement somM^airel Nous en sivons ^is^èz; Totis leK témoins, les bohB,>

42 Récits Bi Monologues.

Uont dit : c'est .udxcxpim ni cher des: vagabonda Qui pia&ient dans kbone en -rompant leurs.goiinnettet^... On a trouvé 4âie2 lui des boteesd^aUnmettes.,* Donc il est criminel. £t quand on met le feu Soit aux immeubles, soit aux Cornues. . » Sacrebleu ! C'en est tropr Voules-vouiquece drôle en Tbvienne, Et qu'il en brûle une autre , et que ce soit la mieime? Ma femme on ma maîson ? Un peu de fermeté I Protégeons la fatnîBe et la propriété Et condamnons cet hoihme à mort !

Ils sont ensemble !

Que font-fls ? Je ne sais pourquoi ma jambe tremble. Je donne à mon voisin des coups de pied...

(hatét) Jfûxiotiy Monsieur... '■ .- .

(A pari.) Ensemble et seuls f Que se disent-lte donc ? Ils se moquent de moi... Faut'dl que je pâtisse! Le Êdt est^qu'à cette heure ^u Pakis de Justice Où je suis retenu sans pouvoir en bouger, • Comme si c'était moi que l'on eût à juger, Jç dois avoir un air de tigre... ou dç pécore !

fih ça, mais cet affireux substimt parle encore ? Mais, il be voit donc pas dans quel état je suis ? . Puis viendra l'avocat^ puis la réplique, et pi^is Cet ameux Président, qui jamais de sa vie Ne s'est tû, va parler,, csr il. en meurt d'^niTqe; Et répé^tià*hà£it ce qu'on a dit là-bas.

; L^ futé. 43

Faire un isy^nâal risiOini des âtàM^. :

j'enrat jtis.qu'à:4ea»aibLl Pour me fermer la bouche

Ma femm^ vjl caàet partout que Je découcbe...

Tandis qu'elIOé.* et jt'aui-ai l'estomac dégarni !

Substîtttt de; malheur, as-tu bientôt fini ?

Il suffit de troià mots et l'affaire est bâclée

Vem^tu voir ?

U s'agit d'une maison brûlée,.

Toute maison suppose un architecte — Vh bien I

L'architecte est toujours un e&onté vaurien

- >^a<^a^ de ^n toupet les maris qui sont chauves ,

Un polisson qu^ /ait des boudoirs, des alcûy^s.

Des escaliers, seçrçf^ pqur les séductions,.

Qjii, se c^j;)^ au besoin dans les substructions,

Se creuse dans le mur une porte suspecte... -,

Et .voilà, ce que c'est, messieurs, qu'un ardiitecte*..

Il &ut donc en finir vite avec ce bandit :

Qu'on k juge. et .qu'il soit g^iUotiné. J'ai dit. ,

Mais attendez... je vois... n'aî-je pas la berlue ? Parmi les auditeurs quelqu'un qui me salue... C'est l'architecte!... c'est mon George î... il est ici!... On dirait... ô bonheur I merci, mon Dieu, merci! Il n'est donc pas chez moi, chez elle... Etais-je bête I Une femme si calme ! — Où'diable ai-jê eu la tête ?. Ecoutons le procès — j'aî pris comme un bain d'air. ^

L'avocatr pairie. et dit au substitut :

«cMdnicher^ . ' '

Cet homme est innocent, il faut que tu l'admettes. On a trouvé chez lui des boites d'allumettes : Vraiment I la preuve est forte et bonne à mettre en jeu ! L'allumette aujourd'hui, jamais ça ne prend feu. S'il a de ces objets, c'est un garçon modèle Qui ne songe pas même à brûler sa chandelle... »

L'avocat a raison — et moi qui l'accusais I

Allons I mes bons amis, terminons ce procès!

C'est un pauvre homme, il faut l'acquitter : qu'il soutienne

Sa femme, et qu'elle soit sage comme la mienne !

S'ils veulent habiter ma maison, j'y consens...

Que c'est bon de sauver la vie aux innocents !

Le Tailleur de pierres.

Octavea.

Le sable est chaud, aucun flot ne le mouille ; Autour de moi qu'on s'étende au soleil!

Filles, quittez l'amour et la quenouille, Quittez, garçons, la pêche et le sommeil.

Je vais vous faire un conte sans pareil, Mais, avant tout, que chacun s'agenouille !

Bon saint Janvier, dottoe i.fi€s gens ta foi, Le pain du jour et quelques sous pour moi !

Peppîn était simple tailleur de pierres Et, comme nous, avait l'estomac creux :

Quand il voyait les traîneurs de rapières Gruger le pauvre en prenant tout pour eux, Et des barons, laissant les malheureux Sans vermicel, en manger deux soupières, Il se disait : « Tout va mal au pays, »

Et grignotait tristement du maïs.

4^ Réctts et Màndlogu^s,

« Bon samt'Janvîer, vous qui vivez en joie, S'écria-t-il, m'àidérez-vous enfin?

Je n'en peux plus, il faut que je m'assoie Et que jer mange aussi, vu que j'ai fdm.

Ce grand seigneur qui passe a tant d'or fin Sur son manteau, qil'on n'en voit pas la soie... Ce manteau-là comblerait tous mes Vûeux... »

Saint Janvier dît : « Soit fait ce que tu veux. »

Peppin reçut un manteau de parade ; Il s'y drapa, prenant Faîr éminent.

Ne voulut plus chez nous de camarade Et m'eût traité^ moi lettré, de manant.

Comme il allait un jour se pavanant Et qu'il lançait aux gueux mainte algarade.

Un cavalier par là caracolait Q.ui le crotta des talons au collet.

« Bon saint Janvier, dit alors le pauvre homme^

Voici carême après le carnaval.

Je n'ai pas même une bête de somme !

Certe en bonheur je serais sans rival

Si tu pouvais me donner un cheval :

Pour raconter ce bienfait, jusqu'à Rome

Au grand galop j'irais sans dévier...

— Ce que tu veux soit feit, » dit saint Janvier.

Le Tailleur de^ pierres^ 47

Voilà Peppiu cavalier. « Qiiel homme est<e? »

Se disait-on quand, tro^ax&t et pia&nt.

Il s'en allait à cheval à la messe,

Même au marché^ superbe et triomphant;

Mais apr^s tout c'était un bon enfant :

Donc à dieval, pour tenir sa promesse,

Il g4ppa vers Iç pays romain;

Or il eut chaud tout le long du chemin.

Peppin fondait en eau comme Artémise Vu que la route était chauffée à blanc; Il dut changer quatre fois de chemise Et son cheval se coucha sur le flanc.

« Affi-eux soleil] cria-^t-il en soufflant :

Qu'une prière encor nae soit permise!

Bon saint Janvier qui n'as pas ton pareil.

Que je voudrais devesiir le soleil 1 »

Saint Janvier dit : <ic Ton souhait me dérange. Mais tu le veux, ce que tu veux soit fait# ^ Dieu sait comment, car la chos^ est étrange, Peppin devint le soleil en effet.

De l'aube au soir il chauffait, surchaujO^t L'herbe, la feuille et la fleur et l'orange; Chaque rayon flambait comme un éclair Et les oiseaux étaient rôtis dans l'air*

Saint Janvier seul riait à pleine gorge Et se roulait dans le firmament bleu; Peppin grillait le blé, l'avoine et l'orge :

Quelle chaleur, quelle chaleur, bon Dieu!

Une fournaise où la neige eût pris feu, Le fer aussi, plus vite qu'à la forge...

On vit des morts descendre sans regrets Jusqu'en enfer et s'y trouver au frais.

Plus de fontaine où le peuple s'abreuve!

Les pauvres gens criaient à plein gosier :

a Nous avons soif! Oh! qu'il pleuve, qu'il [rfeuve! »

La terre était un immense brasier,

Peppin buvait sans se rassasier :

Il but d'un trait la source, il but le fleuve;

Si le breuvage eût été moins amer.

Avant le soir il aurait bu la mer.

Mais tout i coup sur la voûte étemelle

Un si léger nuage qu'un oiseau

L'eût dissipé du vent frais de son aile

Passa devant Peppin comme un rideau.

Puis descendit sur nous en gouttes d'eau :

La fleur des champs se releva plus belle.

« Quoi I ce brouillard, dit Peppin plein d'ennui.

M'a pu cacher? Je voudrais ôtre lui! »

Le Tailleur de pierres. 49

Et saint Janvier, toujours pJus débonnaire :

« Ce que tu veux soit fait ! » Alors Peppin Devint nuage et, chargé de tonnerre.

S'amoncela sur un sommet alpin, Puis en crevant s'abattit sur un pin, Déracina la -forêt centenaire.

Puis, en croulant du haut des monts, voilà Que dans la plaine en ttunulte il roula t

Il envahit les terres inondées.

Il emporta les toits et les gros murs, Gonfla la mer aux vagues débordées.

Mit en morceaux les phares les plus durs ; A coups de grêle il hacha les blés mûrs, A coups de feu les cités bombardées :

Il couvrit tout de ses flots dévorants.

Et les clochers roulaient dans les torrents.

Mais un rocher dé bonne et vieille lave .

Laissa passer l'orage et, planté là

Sur le volcan, restait tranquille et grave ;

Grêle ni foudre en rien ne T ébranla.

« Bon saint Janvier, qu'est-ce donc que cela ?

Ce vil caillou me résiste et me brave ?

Si fêtais lui, je serais satisfait... »

Et saint Janvier : « Ce que tu veux soit fait. »

Peppin devint rocher. Là bonne vie !

On est tranquille, on n'a besoin de rien, A nul amour Tâme n'est asservie.

On ne peut faire aucun mal , aucun bien ; On ne doit pas travailler comme un chien Pour le manger dont où n'a nulle envie; On voit tomber les fleurs, les amoureux Mourir et l'on survit. Rochers heureux l

Mais tout bonheur est mouvant comme Tonde.

Un jour. Peppin vit en bas un garçon

Qui lui faisait une entaille profonde

Et du marteau le frappait sans façon.

« Hé quoi ! je suis battu par un maçon !

Si j'étais lui, cria Peppin, le monde

N'aurait plus rien que je pusse envier...

— Ce que tu veux soit fait », dit saint Janvier.

Peppin reprit la scie — et voilà comme,

Après avoir été de son vivant

Soleil, nuage et rocher, le pauvre homme

Revint tailleur de pierres comme avant.

Mais j'ai pris soif à parler en plein vent :

Si vous avez sur vous la moindre somme,

Cent sous, vingt sous, dix sous, deux sous, eh bien !

Donnez-les moi — sinon je ne veux rien.

Le Pestiféré.

(Il Hi dans son lit Entrt le docteur »J

Ah! docteur, venez vite, accourez! j*ai la peste.

Tenez, tâtez mon pouls. Depuis longtemps, du reste,

J'avais je ne sais quoi d'étrange et d'anormal.

Je mange, bois et dors tantôt bien, tantôt mal.

Et, quand je dîûe bien, j'ai toute la soirée

Des lourdeurs. Mon café, même sans chicorée,

Quand j'y mets peu de sucre est amer, la liqueur

M'agite et le tabac me donne mal au cœur.

L'autre soir, je m'étais endormi sur ma chaise.

Quand je me réveillai, j'avais un tel malaise

Que je vous fis chercher : — vous étiez Dieu sait où. — »

C'était une douleur là, derrière le cou.

Puis les yeux lourds, l'esprit obstrué, Thumeur noire,

Et j'eus firoid dans mon lit, malgré la bassinoire.

Le lendemain, j'étais pâle, flasque, impotent.

Vous savez que je suis intrépide, et pourtant '

Je compris que ma fin approchait; — mais vous, traître,

Vous étiez dans le monde et vous dansiez, peut-être.

52 Récits $t Monologues^

Eh bien! là, franchement, j*ai trouvé ça mauvais. Hier, enfin, j'ai voulu savoir ce que j'avais. Je ne suis pas de ceux dont l'esprit se calcine. Mais je possède un livre ou deux de médecine : Je les ai lus, docteur, et je sais ce que j'ai. Ce désordre nerveux dont je suis affligé.

Ce trouble que niait votre tête endurcie, C'est ce qu'en votre langue on appelle ataxie. Oui, monsieur, ataxie, entendez-vous ? Et quand J'ai reçu mon journal qui parle d'Astrakan Où la peste sévit -^ car vous n'allez pas dire Qu'elle n'y sévit pas, monsieur! — Ça vous fait rire? Il rit! il croit tromper son malade en riant! Voilà ce que nous vaut la guerre d'Orient. — Ils avaient bien besoin de se battre! Ah! la France Aurait dû l'empêcher. L'Europe est en souffrance; A quoi bon ce Congrès ? n'est-ce pas insensé? Quand la guerre a fini, la peste a commencé.

Hé ! j'aimais cent fois mieux, mille fois mieux la guerre ! Qu'ils se mangent entre eux, il ne m'importe guère. Mais qu'on respecte au moins la santé des pays Neutres. Vous le voyez, nous somines envahis, J'ai la peste, et je suis la première victime. N'allez pas le nier, ma crainte est légitime, J'en sais autant que vous et le péril est grand. Mon livre dit ceci : que la peste nous prend .Dès que nous respirons des miasmes délétères ; C'est mon cas. On s'obstine à remuer les terres,

Le Pestiféré, 53

A démolir les murs pour faire uq grand chemin, Un affi-eux boulevard au faubourg Saint-Germain : C'est tout près de chez moi. J'ai respiré des miasmes j Voilà d'où sont venus mes tremblements, mes spasmies Et ce désordre afireux dont je suis torturé.

Monsieur. J'ai déjà fait appeler le curé, Car l'autre jour, après un accès de colique, Je me suis souvenu que j'étais catholique.

Puis le fléau — lisez, page 29, en bas *— Atteint surtout les gens malpropres : c^est mon cas I Depuis trente-deux jours, vu la neige et la brume. Je n'ai pas pris de bain pour éviter un rhume; J'en suis cruellement puni. — Ce n'est pas tout. Mon livre est dans vos mains, lisez-le jusqu'au bout. Vous savez que ce mal qui nous vient de Russie, Ce mal a pour premier symptôme l'ataxie ^- L'ataxie ! Et voilà mon aflàire, A présent» Le croirez-vous enfin? je suis agonisant* Cessere2-vous de rire enfin, mille tonnerres ! Chez moi tout se détraque : oignes pulmonaires, . Organes digestifs et la peau -^ car la peau... Voulez-vous, s'il vous plait, poser votre chapeau, Monsieur, et m'écouter prés de mon feu qui flambe... Hier, en me couchant, j'ai regardé ma jambe Et j'ai vu nettement des taches de rousseur... Tenez, regardez-la, de grâce, avec douceur... Vous ne voyez rien? Non? La nuit les a blanchies, Mais elles reviendront ; ce sont des pétéchies 1 ! !

34 Récit syti\MûfU>}ûgues.

^a»— a»*»giJîtil ■>!

Tous les sympttteicSy ïccs\ >-^ exdepté le charbo9».».:rJ Mais je tVltteh^s^ >^ Docteur,: mon ami, soyez bon ^ Et ne me i^aehest mn. jk sai^ qu'<m déménage . ; :

T df où iàrd, ^t(e je peUiL/motiiii!, mftme à aotoix lige». Même avant vous, docteur ! J'en ai pris jjravement Mon parti. <2ulmte fc^s j'ai i&k ipon: testament Et je vous ai lèigat^ la montre da;mûn père : Elle màrcbe tou^'ours* Ce ^i. me désespère^ . C'est que voi^s '2èjûz peor de me désespérer . Dites-moi tout; Combien e^ peut^H- durer P Quoi ! vous hausser les^ bras.«t ^vous kvisz l'épaole! Quel barbare 1 r^' Une sœur de saint Vincent de Paul» M'a proâi^s de r^nirveillerâ taçxsi xiievety Mais vods pla&tede^ là votre ami, s'il crevait* ; ' Je ne veut, pas tno|irtr encorl }e suis toop. jeune» Moi qui me soignais tant l sobrement f exl^^nne . I Et sobbdiiient j& dîne, et je j&e coache. t6t Même en été; le soir, jeiporte un paletot*.. i

Pourquoi donc m'endormir dons- la nuit éterneUe ? Je n'ai jamais qnitté mon {[ilet de. âanelk I Je n'ai pas soixatste ans, je ne veux pasinourir. Ah! docteur, pai' pitié, daignez me secoufir^!... Docteur, vous 4e ponvezi- je ^is votre mâdte.^t ... : i J'ai deux ou trois neveux, mais je les déshérite Et, si je ne meurs pas, je vous léguerai tout. Sauvez-moi I sauvez-moi ! — Dieu ! ma force est à bout. . . C'est fini... je m'en vais... Infernales tortures! Je n'ai qu'im édredon et quatre couvertures

La BiMififi< \ . ?\ 5-5

Et jesûis en sœur. Lx^ueut deJ^inodtt!.

Je ne vottft en vfinx paSy docteur, parlez plus fort**. Plait-il? sxù!&*^ entente déjà? si!ii$<-je eo. dédire? Vous me tendez mon livrer*. O Dieu! 4}ne Tai$-je lûre^

« En Egypte, un Fmnçtis atteint par le âé^tu . « Fut guéri tout :à coup, en suant: s«ng «et e$u . . , » . , En effet... je^vais mieux maintenant... cela passe... Et j'ai faim. J'ai besoin de lumière et d'espcice,.» . > Quel mirade:l..« Soyez assez bon pour sonner. ;

Sauvél».^. Je'Tsâs changer de linge et déjeuner... >

Mais j&crafns..« Donnez^moi de l'acide phini4ue;.. Vous le savez^ docteur, k mal se communique... Vous l'avez pris peutrètre en me tâtant le pouls..» Vous pourriez jne le rendre H I *^ Et puis, songezi vousj Le périlf étaçt grave, il convient qu'on l'évitci* . • Songez à vous.;.. Rentrez au logis. «. Rentrez vite».^ En vous voyant.'ici, je suis sur un vcdcab.*» Bien des docteurs sont morts au pays d'Astfakan^ : Ils sont couchés en tas^comme auxchafnps les javelles. «; Adieu donc! j^enverrai chercher de vos nouvelljes^ Tâchez de transpirer, prenez un édredon Et ne reimnezipas^de siitôt. -r Adîeu djoncK

Martin.

(An ctmetih'i du village.)

Vous n'êtes pas d'ici, monsieur, et vous voulez Savoir qui sont ces deux qu'on enterre au village, Ne vous désolez pas ; c'est pas grand'chose, allez ! Deux pauvres idiots qui sont morts avant l'âge. Avant-hier.

L'un àA% deux, l'homme, avait nom Martin ; Les uns le croyaient fou, d'autres disaient crétin : C'était roulant de voir son costume et sa pose. Tout rond, il rassemblait à ces magots pansus Qu'on voit sur la console au château : quelque chose Comme une tonne avec une courge dessus.

Quelle tête ! On n'en a jamais vu de pareilles : Des yeux écarquillés, un nez comme un soufflet Qui tantôt se gonflait, tantôt se dégonflait; Quand il riait, sa bouche allait jusqu'aux oreilles

56' Récits et Mondlogues,

Qui rarrêtaient à pdint, pour qu'elle ne flt-pas ^

Tout le tour de sa tête. Il ûisait de grands pas

Bien lourds, bien écaitâs, te pied sans bas m botte,

Sa grosse face teinte en rougé sur fond i)nin :

Il allait du matin an soif «vec sa hotte

Sur le dos; cette hotte <et lui ne faisaient qt}*un.

Il allait, tout chargé de nippes et de vivres,

Du village au hanieau, vu qu'il était valet

Dé tout k mèndûj ayant parfois Jusqu'à dent livrés

A porter; il allait tout de même; il allait

Des mitrons aux bouchers, des fruitiers ûjclx fripières.

Et les garçons <i'ici lui jonaient M bons tours,

Se glissant vers sa hotte et remplissant de pierres;

Il se courbait tin peu, mais iidlàit toujours.

Oh Tarrosaît dé boue, on le touvfait de neige. -^

Est-ce qu'il Veû Montait? me direz^vous. Qu'en s^s^je?

Il nous disait bonjour des yeux et de la main.

Puis secouait sa blousé et passait son chemin *-^

Jamais fâché, jamais de mauvaise parole.

Un beau jour irentm the£ nous en demandant

A boire ; On lui tendit là- bouteille au pétrole;

Il en but et faillit mourir. C^était tondant.

On le poussait au fond des fossés de là route, '

Et quand il en sortait » tout t ouvert d'une croûte

Jaune^ ah! comme on riait et cdmme on rigolait .

Et comme on retigueùlàit : » ^ :

— ^.^ * Héi Martin, beau waletf .

Commeiâit vom les' amotys? Que Ëtis^u derSylvie^?.».:' j

Mfifiin^, :.V. ^A $9:

Cette Sylyijî éuU^a m^iît^e^pç^^d^ifou» , r ^

Chétive, 5^as pftr«nt«i..yçioaat on ne- sait 4.'oùj : . r Elle (^t twx^ seule et menait . pauvre vie ; ' . . . i Quand les j^$ d'Ici yçnt a,u four^ au lavoir , ^:

Reluquer les garçons ôt Jacasser ie^tre dl^Si . .. < Jamais, ^gran^ jamais, noiis-n'aKuns pu Ty voir. . . Elle ne disait^ ^otl» n'avait ppiiMï de querelles; [

Jamais elle ne /vint sw^t s^r le gazoo^ . )

Car ^•^aitjd'à$ fiércf ei: |K>^s.|]ric^vait $an$ charmes^ f Elle cousait de l'aube au soir dans- sa maison^ . • . ^ ' Et pat îWêtieot?5, liQVant les yeux^ fondait en laripeis — j Nous n'avons jaioâis fm c^vair ce: que c'était :. Elle awt^ k. ^isaÎQ blanche av^c des veines* bleues. • . ; ^ Les filles du village ont de$» robie^ 4 queues, ^ i

Mais Ix-mmi rouge au m^Hnsi rr-r Bjrefy on la détestait. ^ Hé hîm I Maniai faisait tOPs . les jours quatre liciuea • ^^ Pour lui porter un peu >de v^relne le soir.

Alors dewaut sa porte. eJIc y^naiî s'asseoir, î

Il s'asseyait près d'dle,,.et tous lea deux §ans rire - , Causaient loiQgteiups-^ sans rire et pourtant san$ eanui; r De quoi dpflc? Qiilet sait- Q.uç pouvwnt-ils se, dire ^ Je pense qu'elle él»itjansmjbêt.e que .lui. • f

Souvent npu$, éçontions» l'un ^chédaia^ Ja, vigne, L'autre jierriôre. un. mur -r: pfïn qu'on soit curieux. Mais potuf savoir.. tt Charma écoutait de çou^mituxy Mais on n'entendait rien du tout* C'é|[ait indigne», > Âkt.^iila'iâi,oin9;ii.f&tl^Uréchez elle. — Eh bieni Oa atmt xHt J <$. Brato* ç>$tî: unftjfilte.IminoQdel »

6o Récits et Monologues.

Mais ils restaient toajotirs dehors devant le monde Et ne s'embrassaient pas. Je n'y comprenais rien.

Un beau soir — vous voyez si j'y mettais du zélé,

Mais enfin, je voulais en avoir le cœur net — *

Je montai sur son toit — les toits, ça me connut -^

Et par la cheminée étant tombé chez elle,

J'arrivai par derrière à trois pas d'eux, certain

D'attraper leur secret : la chose était &cile...

Hé bien! je n'entendis qu'un mot : mon imbécile

Disait : « Pauvre Sylvie! » — Elle : « Pauvre Martin! »

C'est vexant, quand il ïslxxI après ça qu'on s'enfuie

Par une cheminée en se couvrant de suie*

Puis j'avais parié — j'ai perdu mon pari — *

De rapporter chez nous leurs folâtres paroles...

Mais je m'en suis vengé par un charivari :

Un soir nous vînmes tous avec des casseroles. . .

Ils pleurèrent. — Non, vrai : je n'ai jamais tant ri.

Depuis lors cette fille avec ce vilain être

Ne causa plus du tout en plein air; seulement.

Quand il passait le soir, elle ouvrait sa fenêtre

Et tous deux se disaient adieu piteusement.

Ça dura tout l'été. Nos fillettes accortes

Les regardaient de loin et riaient. Tout i coup

L'hiver vint en automne avec un froid de loup

Et les oiseaux tombaient avec les feuilles mottes. .

Nous étions tous gelés. Sylvie alors toussa

Martin. . * ^i

Jour et nuit et crachait tout son sang, impossible

De l'aider — ^ vous s^sSfeZy on a le cœur sensible...

Ça faisait mal à voir, on n^aime pas voir ça.

On fit venir de loin une vieille, une aïeule

Qui la soigna, malgré la mauvaise saison.

Trois longs mois — et Sylvie alors n'étant plus seule,

On permit à Martin d'entrer dans la maison...

Le fou n''en' bougea plus. Étendu sur deux planches,

En travers de la porte il veillait comme un chien,

Et, ronflant sans dormir, il passait des nuits blanches.

Elle avait beau tousser, les fous ne sentent rien...

Elle mourut.

Martin, Cj£)iïché devant la porte.

Ne bougeait pas. La vieille alors lui dit tout bas : « Martin !» '

Il ne souffla pas mot,

« Sylvie est morte ! »

Il n'eut pas l'air d'entendre et ne remua pas. Pour récarter, la vieille eut besoin de notre aide. Je criai :

« Nom d'un' chien! t'en iras-tu d'ici? »

Quand on le souleva de terre, il était raide ; ■ Sa Sylvie étant morte, il était mort aussi -^ Est-ce drôle ?!

' On l'enterre auprès de son amie; On n'a fait qu'un seul trou, c'est une économie. Vous voyez, tout le monde est à l'enterrement : Ça se doit au village — et d'ailleurs on s'embête

En hiver; un convoi, c'est toujours une fête Et l'on n'est pas fâché de s'ébattre un moment : Ici la peine est rude et la vie est sévère, Nous n'avons pas de bal, monsieur, ni d'opéra — Après l'enterrement nous allons prendre un verre.. Si le cœur vous en dit, venez donc — on rira I

Le Ministre.

(Il êst dans son cabinet. Entre son amùj

Ah ! c'est toi, cher ami? mets-toi donc là. Comment Te portes-tu? — Merci, je vais passablement, — Bien que je sois ministre. Ah! quelle charge et comme Les travaux, les soucis vieillissent vite un homme ! Je n'ai pas un moment à moi. De l'aube au soir Et du soir au matin, je ne peux pas m'asseoir Un moment, si ce n'est pour lire un kilomètre De papier, y répondre, écouter... et promettre! Ah ! les solliciteurs ! Tous hommes purs et droits ! Trois cent mille inconnus me demandent la croix. Je devrais la donner au plus ignoble cuistre. Toi seul tu viens ici, pour voir, non le ministre, Mais ton vieux camarade. . . Ah ! c'est bien, c'est très bien, J'estime les amis qui ne demandent rien.

Causons de toi, fais-tu toujours de la peinture ? Je n'en fais plus. Adieu les arts et la nature,

Ô4 Récit f et Mcnoïogues.

Je suis une machine à signer. Ah !. mon cher, Que le pouvoir est lourd, et comme il coûte cher. J'applaudis au petit journal qui me diâame, Me traitant d'idiot. Parle-moi de ta femme ?

La mienne est Ëitiguée, elle regrette un peu Le temps où tu venais manger son pot au feu.

Elle tient table ouverte et partout de la truffe ! Elle a dû commander son portrait à Dubufe ; Dix mille francs ! dix mille! et bien qu'il soit flatté, Il ne vaut pas le tien qui ne m'a nen coûté.

Puis ma femme n'est plus .à moi d'aucune sorte, Elle sort ou reçoit. Qu'elle reçoive ou sorte. Elle brille au milieu d'une foule en émoi.

Jamais mari ne fut si peu mari que moi.

C'est vrai qu'elle est charmante : on n'emprunte qu'aa riche : Tiens, l'autre soir encor, l'ambassadeur d'Autriche Disait en ma présence au princ%de Schofiick : (c La femme d'un niinistre appartient au public. 3> Moi, je les écoutais sans laisser rien paraître ; Je ne suis pas jaloux, car il ne faut pas l'être Si l'on tient à garder quelque peu de crédit. — Mais que de fois, pensant à toi, je me suis dit : Est-il heureux ! son corps s'arrondit en plein cintre. Il a gardé l'œil vif, le teint frais, il est pdntre, Il peut filmer sans gêne à l'atelier le soir Sa pipe, et n'a jamais besoin d'autre encensoir. Car l'adulation d'une foule cafarde ' Ne vaut pas les vapeurs qu'exhale sa bouffarde.

Le Ministre, 65

Il travaille à son gré, mange et boit tant qu'il peut.

S'il fiût beau se promène et ne sort pas s'il pleut,

Dit tout franc ce qu'il aime et tout haut ce qu'il blâme,

11 voit enfin les gens qu'il veut, même sa femme I

Ah! l'heureux être! Aussi comme il est satis&iti

Ce n'est pas lui qui cherche un emploi de préfet,

Un bureau de tabacs, ou bien — que sais-je encore ?

La croix. — Ce n'est pas lui qui veut qu'on le décore...

Hein? tu parais ûché. Je vois quelque souci

Dans tes yeux. . . Quoi ! vraiment, toi ? — Tu voudrais aussi. . •

Ah, le gourmand ! goûter de ce plat indigeste ?

La croix ? — Non, n'est-ce pas ? — Si ? — Je comprends ton geste. . .

Pour toi tu n'as jamais rien demandé vraiment!...

Mais ta femme le veut. La femme 1 être charmant,

Mais plein de vanité. Ces douces créatures,

Qui mettent des rubans â toutes leurs coutures.

Veulent que l'homme en porte un bout à son habit.

C'est ici qu'on en donne et tu viens au débit?

Non ? tu protestes ? Bien ! touche là, mon brave homme.

Paris a des Brutus tout aussi bien que Rome :

Tu ne veux pas la croix, tu ne l'auras pas ! — Quoi !

Tu fais une grimace? Allons! explique-toi,

Et ne me laisse plus parler seul. Va, demande.

Dis-moi ce que tu veux. Serait-ce une commande?

Nous en avons beaucoup, beaucoup trop. — Cependant...

Tiens, j'en parlais hier encore au Président

Qui ne se doutait pas du tout de ton mérite.

Or tu sais si je hais la louange hypocrite :

Un ministre, a-t-on dit, quand il est sans déËiuts, Préfère également tout le monde, c'est faux.

Mon cœur est sans reproche. Un ami de collège Est sacré : l'oublier, c'est plus qu'un sacrilège, C'est une trahison. Je n'ai pas déserté Le drapeau de l'honneur et de la liberté, Messieurs; je le déclare, au besoin je le jure. Allez ! accumulez injure sur injure, Vous n'atteindrez jamais la hauteur... Ah! pardon. Mon cher, je me croyais à la Chambre... Ainsi donc. C'est entendu, tu peux me mener par la corde. Et tout ce que tu m'as demandé, je l'accorde; Tout ce que tu voudras, tu l'auras ; viens me voir Souvent, entre tout droit, use flU mon pouvoir, Abuses-en^ tu peux en abuser, te dis-je !

Quand un ami réclame un service, il m'oblige. Je suis ton obligé, cher et vieux compagnon ! Pas de remercîments, pas un seul mot, sinon Je ne ferai plus rien pour toi. Tu gesticules Beaucoup trop, ces transports deviennent ridicules. L'un de nous doit donner à l'autre un coup de main : Aujourd'hui c'est mon tour, ce sera toi demain. Je ne veux rien entendre. Adieu. De cœur et d'âme Je suis à toi. Merci. Mes respects à Madame... Vous, huissier, regardez Monsieur. Matin ou soir. N'importe à quel moment, s'il demande à me voir. Quand même l'antichambre et toutes les entrées Seraient par une foule innombrable encombrées,

Le Ministre. 67

Qu'il passe devant tous. Adieu, mon cher, adieu; Non, au revoir.

(L'ami sort,)

Enfin ! il est parti, bon Dieu !

Huissier, ce vieux bonhomme est un sot qui m'assaille; S'il revient, vous direz que je suis à Versaille, Et s'il court aussitôt, pour me voir à tout prix, A Versaille, on dira que je suis à Paris.

Le Valet de Pétrarque.

( Il parlé à d'autres valéis.J

Je suis le serviteur du bonhomme Pétrarque,

Un nigaud qui jamais n'a su mener sa barque :

On le vante partout, je ne sais trop de quoi;

On l'appelle grand homme... il ne l'est pas pour moi.

Si l'on voyait de près ces gaillards qu'on renomme,

On ne dirait d'aucun d'entre eux : « C'est un grand homme. y>

Le mien peut rester là, du soir jusqu'au matin.

Couché sur un gros livre à lire du latin

Où l'on ne comprend goutte — et, non content de lire,

Il écrit! — Qu'est-ce donc, si ce n'est du délire?

Encor s'il était gueux conmie vous et moi ! Mais

Il est chanoine et rien ne lui manque jamais :

Il pourrait bien manger, bien boire, et satisfaire

Tous ses goûts, et passer sa vie à ne rien Êdre.

Si j'étais lui, trois cent soixante-cinq fois Tan,

Polente de Turin, risotto de Milan,

Saucissons de Bologne et fromage de Parme,

Vrai Dieu ! je m'en mettrais jusque là, comme un Carme ;

Mon souper ne serait jamais, jamais fini :

Tout ce que Naple entière a de macaroni

Se noîrait en mon ventre avec les mortadelles

Dans un vin qui rendrait chrétiens les Infidèles

Et donnerait cent ans de vie aux trépassés...

Quand on ne boit pas trop, on ne boit pas assez.

Mais lui, sitôt qu'un verre est bu, ferme l'écluse.

Puis il part un beau jour et me mène i Vaucluse : C^est uti pap affireux tout pelé, tout rôti : Pas un seul cabaret! Au lieu de vin d'Asti L'on n'y boit que de l'eau qui jaillit d'une source... Beau plaisir quand on a de l'argent dans sa bourse ! Et là, par la campagne, il rôde en songe creux Poussant de ces soupirs ! . . .

Car il est amoureux.

Il l'est depuis trente ans, le pauvre homme, et s'en porte Assez mal. Savez-vous ? Sa connaissance est morte, ]^Pp se nommait Laure et ne m'eût pas tenté ; C'était menu, fluet, pâlot : pas de santé, Des cheveux blonds avec des yeux noirs — il me semble Que ce noir et ce blond, ça ne va pas ensenfUe '^' Bref, on l'aurait éteinte en lui soufflant dessus.

Le Valet de Pétrarque. 71

« Nous autres, nous aimons des charmes plus cossus,

N'est-ce pas ? Nous cherchons ce qui nous ravigote.

Tandis que celle-là... Puis, coquette et bigote,

Elle portait toujours un voile sur le nea —

Et lui, k regardant de ses yeux obstinés,

S'exaltait, se pâmait, tombait en dê£ûllance.

Ou restait sans bouger, comme un chien de faïence.

Tout le monde riait de lui, jusqu'aux manants...

Et cela, s'il vous pMt, dura vingt et un ans !

Vous croyez que pour prix d'un amour si fidèle?.,.

Pas du tout, rien de rien. Pour se faire aimer d'elle

Il écrivait des tas de chansons, de sonnets

Limés et relimés cent fois. Je m'y connais.

Étant poète au$si quand j'ai du vague à l'âme... .

Hé bien ! mes bons amis, tous ces vers qu'il déclame

t)u matin jusqu'au soir, et qu'on vante partout

Comme de vrais joyaux -— c'est bète comme tout!

Il n'était jamais las de rimer et d'écrire;

Qu'y gagna-t-il? Parfois un salut, un sourire.

Un gant qu'il ramassa, mais qu'il dut rendre — et puis

Plus rien. Vingt et un ans il rôda jour et nuit

A l'ombre du pommief sans croquer une pomme...

Grand dadais ! — Et voilà ce que c'est qu'un grand homme.

Vous me demanderez <•*-* c'est étmnge, en ç^t -^ , ( Pourquoi je f ai gardé si longtemps? -^ J'y su|s &it^-

72 Récits et Monologuas.

Et d'ailleurs en ce monde il faut qu'on se supporte. Je n'aurais pas le cœur de le mettre à la porte : C2ue ferait-il sans moi? Son esprit est léger Au point qu'il oublirait de boire et de manger, Si je ne lui mettais les morceaux à la bouche Et le verre à la main. Sa bêtise me touche* C'est un grand vieux en&nt dont 3 faut prendre soin. Quand j'ai besoin d'argent (souvent j'en ai besoin), Je lui dis : « J'ai besoin d'aqgent. » Vite il m'en baille Et jamais il ne coniipte. Il mourrait sur la paille Sans moi qui, pour sauver quelques écus vaillants. Ferme toujours la porte au nez des mendiants; Vous le vQyez, il a du bon, il est Ëtcile.

Hier son ami Boccace — encore un imbécile — Lui dit qu'il m'avait vu nettoyer le buffet 5 Mon n:iaitre répondit :

« Q.u'e$t-ce que ça me Ëdtl »

Il n'a souci de rien, moins encor de lui-même. Tenez, en ce moment, tout perclus, maigre et blême. Il est au Ut, il est malade, il l'est si fort Que je le crois mourant, qui sait ? peut-être mort. Hé biei;! ce têtu-là ne veut d'aucune drogue. J'ai fait ici venir un médecin en vc^e Qui m'a dit:

« Mon garçon, tu feras ce qui suit :

Ne laisse pas dormir ton maître cette nuit; Tu vois bien cette drogue et cette liqueur noire? Il faut k lui donner tous les quarts d'heure â boire.

Le Valet de Pltrarque. 73

Sans quoi ton maître est mort. »

J'allai dire, éperdu, La chose au patient, mais il m'a répondu :

« Si tu viens m'éveiller cette nuit, je te chasse, s»

Comprenez mon état, mettez-vous à ma place :

. Si par malheur on va l'éveiller quand il dort, Il me chasse, et si l'on n'y va pas, il est mort. Je me suis d^nandé de quart d'heure en quart d'heure : Lequel des deux vaut mieux : qu'il me chasse ou qu'il meure ? Ah! moi qui l'aimai tant; ah! moi qui tant lui plus. Que résoudre? S'il meurt, je ne le verrai plus, Mais j'aurai même sort en suivant l'autre voie; Conmient pourrai-je encor le voir, s'il me renvoie? Qu'il meure, j'aurai fait du moins ce qu'il voulait; Mais si je suis chassé, comme un piètre valet. Oubliant quelle ancienne amitié fîit la nôtre. Il faudra nous quitter mécontents l'un de l'autre; Il nous restera là quelque chose d'amer.

Comme au noyé qui but un grand coup dans la mer... Tandis que s'il mourait, nous n'aurions, je vous jure, Que de bons souvenirs : pas de tort, pas d'injure. Pas l'ombre d'un remords dont on ait à frémir. •• C'est pourquoi, mes amis, je l'ai laissé dormir -— Et s'il ne doit jamais se réveiller -^ sans doute J'en aurai du chagrin; j'irai seul sur la route Où nous marchions à deux, je vivrai chichement... Bien que je compte avoir ma ligne au testament...

Mais je l'aurai laissé mourir à sa manière, Et lui, du haut du ciel, sa demeure dernière. Où l'on voit mes tourments, car on a dû les voir, Il dira que je suis martyr de mon devoir.

Dors, mon vieux, dors en paix !

Mais, qu'entends-je ?I1 s'éveille, Il m'appelle, il n'est donc pas défunt? O merveille! Il allait le laisser dormir, je le savais...

C'est moi qui l'ai sauvé !^ — J'y vais, monsieur, j'y vais !

Beïda.

NouTclle saharienne.

Un jour, les montagnards du Sabra descendirent Dans la plaine, et bientôt, comme ils étaient nombreux,

Ils eurent faim. Les chefs et les anciens se dirent :

— Les Chàmba, nos voisins du désert, ont pour eux Plus de provisions que n'en tiennent leurs tentes. Ils sont nos ennemis : l'un d'eux nous déroba Des chameaux. Nous avons des armes éclatantes : A nous leurs biens ! Allons au pays des Chàmba !

Alors les montagnards, se levant pêle-mêle, Quand chacun eut rempli son outre au puits d'où sort Une eau blanche pareille au lait d'une chamelle. Se ruèrent en foule immense vers le Nord.

j6 Récits et Monologues.

Au pays des Châmba la plaine était ouverte :

Les douars s'y dressaient plus volontiers qu'ailleurs.

Les chèvres, les chameaux paissaient dans l'herbe verte.

Et l'azed abritait les agneaux sous ses fleurs.

Et les tentes semblaient s'élever sur la mousse.

Et les femmes sortant sans crainte au point du jour,

La guerba sur l'épaule, allaient puiser l'eau douce.

Beîda la plus belle était chère à Mansour.

Svelte, craintive, ouvrant de grands yeux de gazelle. Blanche sous des cheveux noirs qui flottaient au vent, Mais le cœur plus léger que le sable mouvant Qui, lorsqu'elle dansait, tourbillonnait sous elle.

Et ses frères avec Mansour étaient allés.

Pour acheter la robe et les bijoux des noces. Vers les pays du Nord et dans les lieux peuplés.

Cependant les guerriers affiimés et féroces S'avançaient au galop des chameaux dont les flancs Retentissaient battus par des boucliers blancs. Le grand sabre au côté, le telak au bras gauche, La lance étincelant au soleil, à travers La plaine, ils s'avançhient comme le vent qui fauche Les arbrisseaux *brûlés, envahit les champs verts Et tarit l'eau des puits que d'un souffle il peut boire. Ils marchaient et la plaine en était toute noire. C'était une forêt immense en mouvement,

Beîda. 77

La montagne roulant pour écraser la plaine...

Et les chameaux couraient devant eux hors d'haleine.

Et le peuple afiamé marchait fatalement.

Puis un soir tout se tut dans le silence austère

De la nuit qui tombait, le tourbillon maudit

Se dissipa comme un nuage et se fondit

Comme les djinns avec les ombres de la terre.

Et tout à coup ce fiit-un long mugissement.

Des cris désespérés jetés éperdûment,

Des coups de feu, l'éclair du sabre et de la lance,

Le rouge de la poudre, — et ce bruit s'en alla

Par degrés : une plainte, un râle çà et là.

Puis plus rien. — Le désert rentra dans son silence.

Et quand Mansour, avec les trésors achetés.

Revint et qu'il chercha son douar dans la plaine. Il n'y vit plus de tente et la terre était pleine De cadavres sanglants l'un sur l'autre jetés. Ceux qui l'avaient suivi pour lui prêter main-forte Survivaient presque seuls. Alors il demanda Si celle qu'il avait tant aimée était morte. Mais les Maudits avaient enlevé Bdda.

Et Mansour longuement laissa couler ses larmes. Les frères de la blanche enfiint, d'un air moqueur. Le regardaient, disant :

— Qu'a-t-il fidt de son cœur?

Est-ce un homme ? II ne s'est pas jeté sur ses armes Et ne va pas reprendre aux Maudits notre sœur.

Mansour s'étant levé se mit seul en campagne, Et ses palmiers vendus, sur un chameau léger Traversa le désert, atteignit la montagne Et vit un pâtre assis.

— Puis-je t'interroger ?

Lui dit-il doucement.

— Tu le peux, dit le pâtre.

— Beïda, la Châmbie est blanche comme albâtre : La connais-tu ?

— Je la connais, elle est ici

Chez nous ; TAmenoucal, notre chef, est son maître.

— L*aime-t-elle ?

— Qui sait ?

— Puis-je la voir ?

— Peut-être.

— Voici quelques douros, ami, prends-les.

— Merci.

— Parle-lui de Mansour, obtiens que je la voie, Que je puisse rester auprès d'elle un instant

Et que sur ta maison soient la paix et la joie!

— Dieu te conseille! dit le pâtre en le quittant, Car c'était déjà l'heure où tombe la nuit brune. Aussitôt il courut vers Beïda :

— Là-bas

Beida, 79

Est run des tiens, Mansour.

— Je ne le connais pas, Dit la femme en trayant ses chèvres une à une.

Le lendemain, le pâtre alla vers le Chàmbi :

— Elle feint d'ignorer ton nom, elle redoute Son maître et ne veut pas s'éloigner du gourbi. Mais que Dieu te cofnseille! elle viendra sans doute.

Puis retournant vers elle, il lui dit gravement :

— Femme, ton fiancé te demande, il se nomme

Mansour,

— Pâtre, je n'ai jamais connu cet homme.

Reprit-elle, et s'il dit qu'il me connaît, il ment.

Et le pâtre au Châmbi revint comme la veille :

— Elle refuse encor, mais que Dieu te conseille, Elle viendra.

Mansour retira de son doigt Un anneau.

— Montre-lui cette bague, elle doit La connaître.

Et pendant qu'elle trayait ses chèvres, Dans le vase de lait le pâtre ayant jeté La bague, Beïda la prit entre ses lèvres.

— Connais-tu cet anneau? dit-il.

— En vérité.

Je le connais.

— Hé bien! celui qui tout à l'heure

So Récits et Monologues,

Le portait est Mansour; il te cherche et te pleure. Tu vas le voir.

Soudain sortit d'un rocher* creux Celui que la Châmbie avait £dt malheureux; Il lui prit les deux mains et, debout devant elle, Il s'écria :

— Ta foi dans ton mdtre est donc telle Que tu ne saches plus, femme, qui sont les tiens.

— Je te connais, Mansour, cette bague est la tienne.

— Suis-moi donc.

— ; Je ne puis.

— Femme, qu'il t'en souvienne, Dit Mansour, le poignard levé, tu m'appartiens. Si je n'étais pas là pendant l'horrible fête, Me voici; j'ai risqué ma vie et tu viendras, Beïda. Si tu veux t'arracher de mes bras.

Je te tue, et les tiens auront au moins ta tête.

Et l'attachant sur son chameau rapide et fort. Il roula dans la plaine et courut vers le Nord.

Le chef, ne trouvant plus Beîda, prit la fièvre. On la chercha partout^ mais on ne trouva rien; On fit venir le pâtre :

— En suis-je le gardien?

Dit-il; je répondrai s'il te manque une chèvre.

Beîda^ Si

Un garde reconnut sur les sentiers poudreux Les trates d'un chameau très chargé mais rapide^ Et le chef dit alors :

— Je courrai derrière eux.

On voulut l'escorter, mais le chef intrépide. Ne craignant pas la mort et le froid du linceul, S'écria :

— Puisqu'ils n'ont qu'un chameau, j'irai seul.

Il partit. Et Mansour au galop dans la plaine. Ayant déjà couru trois longs jours et deux nuits. Sentit que Beïda se tenait à grand'peine.

Et le troisième jour s'arrêta près d'un puits. Il descendit au fond, et pour que l'infidèle Pût boire et qu'elle fît boire aussi le chameau, Sans cesse il lui tendait la settla pleine d'eau ; Mais la femme en riant jetait cette eau loin d'elle Et disait :

— Le chameau veut encor s'abreuver.

Donc le chef des Maudits eut le temps d'arriver; Il s'arrête le cœur plein d'une haine amère :

— Chien de Châmbi, dit-il, maudite soit ta mère. Tu viens chez nous voler nos femmes ; tu verras Comment les voleurs sont châtiés par nos bras.

Alors au fond du puits le chef jeta sa corde. Mansour étant vaincu la mit en soupirant

Autour de son cou.

— Dieu, dit-il, est le plus grand.

Puis il baissa la tête et, sans miséricorde, La femme et le Maudit, l'un par l'autre aveuglé, Le tirèrent dehors déjà presque étranglé.

Et pieds et poings liés, couché nu sur le sable, Le patient, sachant que l'homme est périssable Et qu'il allait mourir, fit sa prière à Dieu. La femme et le Maudit, ayant faim, égorgèrent Le chameau du Châmbi Mansour et le mangèrent. Et pendant qu'ils mangeaient ils retiraient du feu La viande et, s'égayant d'une horrible torture, La laissaient refroidir sur le dos du mourant. Mais le chef s'avisa que sa propre monture S'était enfuie et dut la rejoindre en courant.

— A boire! dit alors le Châmbi.

— Non, dit-elle.

— A boire, au nom de Dieu ! ma souffrance est mortelle^ Qui n'aide pas son frère est toujours châtié !

Le cœur de Beïda fut ému de pitié.

Et vers son fiancé marchant la tête basse,

Elle lui présenta la cruche ^ bras tendu.

— Quel malpuis^jc te faire? approche-toi de.grâce^ Dit-il, j'ai les deux poings liés, je suis perdu*

Betda, 83

Et sitôt qu'il la vit se pencher jusqu*à terre, Le Qiâmbi lui mordit la main ; ses yeux ardents Roulaient; il grommela sans desserrer les dents :

— Coupe avec ton poignard le lien qui me serre.

— Lâche ma main, dit-elle, et je t* obéirai.

— Non, obéis d'abord et je te lâcherai.

Et Beïda coupa le lien sans murmure.

Soudain Mansour, debout, revêtit son armure, Prit son fusil chargé, courut à pas de loup Au chef qui revenait, l'abattit d'un seul coup, Puis lui trancha la tête et, quand il l'eut salée. Sur le chameau du chef il lia fortement Beïda que la crainte avait presque affolée.

Et revint au pays. Allah seul est clément.

Le ciel était heureux, la moisson déjà faite; L'air ému palpitait sous l'aile des ramiers ; Les pasteurs, accroupis en ^ond sous les palmiers, Ecoutaient le conteur qui parlait du Prophète. Un cri se fit entendre :

— Il revient parmi nous !

C'est Mansour.

Le conteur suspendit son histoire, Et toute la tribu, debout, chanta victoire.

Le chameau s'arrêta, ployant ses deux genoux. Soudain Mansour sauta sur la terre occupée Par les siens, Beïda lestement descendit,

84 Récits et M'^rologues.

Puis le vainqueur montra la tête du Maudit Et raconta comment sa main l'avait coupée. Les frères de la femme élevèrent alors La voix disant :

— Mansour, on t'aime et te renomme, Longue fut ton absence, on t'a cru chez les morts. Sois bienvenu, Mansour, tu t'es conduit en homme;- Mais celle qi;ii se liyre aux Maudks, et sans cgeur A renié son sang et, pour un amour ivre, Immola l'un des siens, est indigne de vivre.

Et tous tirant le sabre, ils tuèrent leur sœur.

Louîs-Léonard de Loménîe.

Lettre à M. Taine.

Monsieur, malgré votre génie.

L'éloge de feu Loménie

Vous met, dit-on, dans l'embarras :

Vous ne savez comment le faire;

Appuyez-vous donc sur mon bras,

Et je vais vous tirer d'afiBdre.

Vous pourrez, grâce à mon secours,

Edrire un superbe discours

Rempli de choses inédites

Que nul avant vous n'aura dites.

J'ai connu fort intimement

Le grand esprit qu'en ce moment

Pleure la France infortunée»

Nous sommes nés la même année,

Dans le même département.

Mil huit cent dix-huit, Haute- Vienne.

C'est au collège d'Avignon

Que je devins son conipagnon.

Sa famille était fort andenne.

Moins pourtant. Monsieur, que la mienne,

Car la branche d'où je naquis

Descend des Maucreux de Sardaigne,

Et mon ancêtre, le marquis»

Eut pour devise : « Roi. ne daigne, »

Mon père, homme des temps jadis,

Emigrant dès quatre-^vingt^dix.

Dut gagner sa vie à Mayence

En peignant des pots de faïence.

Vingt-cinq ans il vécut en paix.

Dites-le dans votre harangue.

Parmi ces Allemands épai^

Sans daigner apprendre leur langue*

A soixante ans, n'ea pouvant plus,

Il s'en revint goutteux, perclus,

Aigri par cette coupe amère

Qu'il avait vidée à longs traits;

Alors il épousa ma mère

Et je naquis trois ans après.

Ma naissance fut une fête :

On vit le château jusqu'au £iite

Pavoisé de mille couleurs,

Couvert de branches abattues^

Louis-^Léonari de Lominie, 8^

Et les jeunes fides, vêtues >

De blanc;, apportèrent des ôeurs*

Une Arlésienne assez robuste »

Me nourrit d'un lait abondant, )

Et j'avais quatre mois tout juste • •

Quand )t as ma premiàfe djsnt. •

Je courus bientôt dans la chambre^

Et la ntiit je >crtais toujours.

En mil huit centviogt^ fin noveioibre.

Je perdis l'^ttKetirde mes jours :

Une âu;tl6n de poitrine

Emporta cet tee adoré;

Et l'on fit veidr le curé

Qui m'apprit bientôt la doctrine

Chrétienne et ce qui vient après.

Je fis de rapides progrès,

C'est du moins ce que l'on raconte ; »

Ma mére49sarait en tous lieux

Qu'elle avait on ffls merveilleux ;

Son jeune cousin le vicomte.

Qui ne quittait pas la maison,

Affirmait qu'oSe avait raison. )

J'avais l'esprit vif, l'âme faaote;

A neuf ans, je disais sans hvxt

Par cœur la fable du Renard. '

Enfin, — p45rmette2.qae j*abrége,'— *•

On voulut me mettre an collège; ^ i

Où je vis Loûls^Léonaixl '

8i Récits et Monologues.

De Loménie. Il sut me fhvtt

Par son air doux et commet £int.

Fut-il un élève exemplaire ?

Ma mémoire ici h\t déftut;

Je crois qu?U-oe .fat pt» le pire

Ni le meiJlmr. Q^iaot vx swKès .

Qu'il obtintji^ fe.pounai voi» dire.

Que j'eus l'accessit de françait ;

On parlait d«! med aptitudes .

Dont chacun ^eiaà^t encfa^ntéi

Mais pour dj9» motife de 3ai3lé

Je dus suspendre mes étades*

Ah I Monsieur, yn loogteiïçs g&mi .

De cette disgrâce imprivim;

Il iidlut qi^kior jwai' asxd.

Depuis, je l'ai perdu de vue^

Je dus rentrer 4ms^ itosi chàtea», .

Et l'on me yit dés mon jeune âge

Prendre la bé.dî« et le râtieau, .

Car j'abmis f<^ kj«di»i^ge.

De plus, c'était là mon tïaveîîs,

J'écrivis deuxietires en verj,

Avec une verv^ .cufitntinç.

L'une à Mon$ipur.de. Lamvtitn^,

L'autre à Monsieur. Beboul- Tous.dewat

Ont daigné ijj^ répondre^ en i»"ose,

Exactement la même chost ; .

Que j'avais rri^dçt^tem-qB^ecixj c

Louis^Léonard.d$ ■ Lamiikie. 8ij.

Cet éloge n'étàk pas ffiiôcc.

Jamais je hem' expatïiai,

Je n'ai pas quitté lûa province,

Et ne me suis pa^ marié;

Mais j'eus d'heùreàses aventures «

Dans deux ou trois sou^piéfectttres.

On me trakàit non sans %atti;

Je donnais sônvenr des soirées.

Le malheur est que dan$ le Gard

Les vignes sont J)hylloxerée«^

Si bien que l'an dender je n'eus

Que le tiers de mes revenus.

Puis les cartes sont indociles.

Tout l'hiver je perd^ au jeu»

J'ai donc, pour me refaire un peUi

Traduit Horace en vers fecil^»

Le curé, (jûi n'est point flatteur,

Dit que mon œuvre en '«aut une autre;

Mais j'ai besofo d'un ëdkeur.

Veuillez, Monsieur, parler au vôtre.

Je copie, en la <SDïr%eantv

Ma traduction pour Hadiètte >.

Dites-lui bien que s*il l^achéte,

Il gagnera bcâucoiâp d*aïgent.

Contre la cabale ennemie

J'aurai des amis haut perché«y ■

Et je suis de l'Académie

Des Musas tsantdimès; Tàcfaeis,

Dans votre discours, de le dire.

Pour Loménie, en vérité, '

Ce fut un assez triste sire

Et qui ne m'a pas bien traité.

Ses notices biographiques,

Les trouvez-votis si magnifiques?

Dites plutôt, de bonne foi.

Monsieur, que c'est une œuvre immonde ;

Il a parlé de tout le monde

Et n'a pas dit un mot de moi.

Il a fait les biographies

De personnalités boufSes

Que l'on ne connaît qu'à demi...

Ce n'est pas, znttmàf ^jM-f' y tienne ;

Mais enfin, c'était okifi ami,

Et jamais il n'a fait laLfnienne.

Que diable ! il eut pu m'accorder

Un peu d'honneur et de justice.

J'avais moi-même, pour l'aider.

De ma main écrit ma notice ;

J'avais pensé qu'il la mettrait

Telle quelle, avec mon portrait.

Il savait pourtant que je l'aime...

Je n'ai dit de lui que du bien.

Ah! qu'il s'est bien jugé lui-même

En se nommant l'Homme de rien.

Voilà, Monsieur, sur Loménie,

Quelques faits encore ignorés :

LouisrLéonard de Loménie. 91

Faites-en ce que vous voudrez; Je ne crains pas qu'on les dénie; Dans votre discours qu'on attend, Publiez-les en me citant.

Sur ce — pardonnez^moi ce style Familier — je suis très heureux.

Cher ami, de vous être utile,

GODEFROI, BARON DE MaUCREUX.

Les Gorilles

Je suivais, un jeudi, le peuple émerveillé Au Musée où le règne animal empaillé,

Par son attitude énergique, Effirayant les poltrons, amusant les moqueurs, Fait semblant de revivre et maintient dans les cœurs

L'émotion zoologique.

Le lion vous regarde avec des yeux ardents.

Le tigre va sauter sur vos chairs où ses dents

S'enfonceront comme des vrilles, La girafe au long cou monte au plafond cintré, L*aigle ouvre sa grande aile en un buflfet vitré;

Ailleurs se dressent les gorilles»

Et les gens stupéfaits, s'arrêtant devant eux, Discutent longuement sur ces monstres douteux :

a Sont-ils des singes ou des hommes ?

Sont-ce là les aïeux que nous prête un savant ? Etions-nous aussi lourds, aussi laids qu'eux avant

D'être jolis comme nous sommes? »

Et les dévots criaient : « O profanation.

Abomination et désolation !

Quoi ! rhomme, esprit plus que matière, Qui leva le premier son front noble au saint lieu. Et, parce qu'il fut fait à l'image de Dieu,

Asservit la nature entière;

a Quoi ! le père de qui le genre humain descend, De qui sont nés Veuillot, Bonald, Villemessant,

Grégoire VII, François de Sales, Baragnon qui fait peur au clan républicain, Granier de Cassagnac-et Saint-Thomas d'Aquin...

Serait cette brute aux mains sales? »

Ainsi parlaient tout haut les hommes regardant

Les singes, qu'ils trouvaient monstrueux. Cependant

Les gorilles, mâle et femelle, Sans parler, s'adressaient de graves questions, Nous regardant aussi pendant que nous étions '

Pressés devant eux pêle-mélé.

Les Gorilles. 95

Le gorille disait : « Que ces gens sont petits ! Pâles, maigres, chétifs, essoufflés, mal bâtis,

Quelques dents minces dans leurs bouches.

Deux mains au lieu de quatre, un œil terne et peureux^ On les verrait soudain, si je soufflais sur eux,

S'enfuir comme un essaim de mouches.

« Je les mouillerais tous d'un seul éternûment; Si je déracinais, prés de ce monument,

Un des misérables arbustes Qui nous feraient pitié dans nos grandes forêts, En deux coups assénés sur eux j'en abattrais

Quinze et trente des plus robustes.

« Mais. surtout qu'ils sont laids ! Cet ignoble troupeau Sous de chaudes toisons doit abriter sa peau,

Qui grelotte avant la vieillesse.

Leur pied marche en boitant dans un cuir étranger; Tu ne voudrais pas d'eux même pour les manger.

N'est-ce pas, ô ma gorillesse ? »

La gorillesse dit : « Non, non, raille fois non ! Ms^is.vois donc leur femelle, une étrange guenon

Dont le cri turbulent me vexe.

Tout est faux et mauvais dans son œil pétillant, Quand je la vois aller, venir en sautillant,

Vraiment, j'en rougis pour mon sexe.

« Je ne vois que sa face, et le reste est secret. Caché sous d'autres peaux très minces. L'on dirait

Qu'elle a peur de se montrer nue.

Son minois provoquant ofiiisque ma pudeur, Et le poil emprunté couronnant sa laideur

Forme une touffe' saugrenue.

« Dans ses rotondités elle n'a que du vent; On trouverait bien peu de chose en soulevant

Son accoutrement ridicule.

Un si maigre fretin ne peut te régaler, Et tu ne voudrais pas, même pour l'avaler.

De ce malingre animalcule. »

Et tous deux à la fois : « O profanation.

Abomination et désolation !

Quoi! quand on voit ces pauvres êtres Sans os, ni poils, ni chairs, sans muscles et sans dents, On ose proclamer qu'ils sont nos descendants

Et que nous sommes leurs ancêtres ! »

UEau-de-vie.

Fabliau ukranieD.

Vous, buveurs d'eau-de-vie, ivrognes Aux yeux hagards, aux rouges trogaes.

Devinez quel mauvais garçon Imagina cette boisson.

C'est, pensez-vous, un pauvre sire Ayant soif et voulant occire, Par ce feu qu'il but à longs traits, Lui d'abord et vous tous après ?

Mais point. L'inventeur effroyable Du fléau, ce ftit qui? Le Diable.

Dans un temps si vieux que, ma foi, Nul ne l'a vu, ni vous ni moi, La soif était vite assouvie,

Les gens vivaient sans eau-de-vie.

Tous en paix, en joie, en santé ; Seul le diable en fut tourmenté :

Aussi mit-il son industrie A trouver quelque diablerie Contre Thomme, heureux animal Dont le bonheur lui faisait mal.

Et grattant sa tête sauvage :

a Inventons, dit-il, un breuvage Qui détruise le genre humain, Car je veux l'avoir sous ma main.

Pour mon enfer je le recrute :

Il sera semblable à la brute Et fera, gorgé de liqueur.

Le mal qui réjouit mon cœur. »

Cela dit, le Diable avec rage, Commençant aussitôt l'ouvrage.

Fit un bûcher, y mit le feu; La fumée alla jusqu'à Dieu.

Le Seigneur était dans sa gloire Et tous les saints du Consistoire L'environnaient au firmament.

« Il fiime ici terriblement, Dit-il.

— Nous sentons la fumée.

VEaU'de-vie. 99

Répondit la céleste armée;

Mais d'où vient-elle? On ne voit pas.

— Vous, saint Pierre, allez de ce pas, Dit le Père, et, courant l'espace, Voyez un peu ce qui s'y passe. »

Saint Pierre, ayant mis son manteau,

Quitta le ciel et subito

Vit sur la terrestre limite

Le Diable chauffant sa marmite :

— « Que feis-tu là, vieux polisson ?

— Je fais pour l'homme une boisson.

N'ayant que de l'eau sur sa table.

Il en boit trop.

— Est-ce potable ?

— C'est excellent, fit le Maudit :

Goûtes-en, si le cœur t'en dit. »

Le saint, qui s'en passa l'envie, N'ayant jamais bu de sa vie.

S'endormit du coup, et si fort Que les passants le croyaient mort.

Le Diable reprit de plus belle Sa besogne; une ribambelle De pauvres fous venaient en chœur Gueuser un peu de sa liqueur ; La fumée encore plus noire

Montait jusqu'au trône de gloire. Et les saints se frottant les yeux Éternu^ent à qui mieux mieux.

Le Seigneur dit :

« Il filme encore.

Où donc est saint Pierre ?

— On l'ignore.

— Saint Paul, allez donc voir un peu Ce qu'il &it, » dit le Seigneur Dieu.

Saint Paul descendit comme l'autre Et surprit son collègue apôtre Couché de tout son long, dormant - Tout prés du feu profondément.

— « Qu'a donc saint Pierre ?

— Il fait sa sieste, Dit le Diable ; il est vieux du reste Et vite éreinté, courbatu.

— Mais toi, dit saint Paul, que fais-tu ?

— Une boisson.

— Est-ce bon?

— Goûte.

Pour en boire une seule goutte, Les hommes se battent là-bas. »

Saint-Paul but, fit un pas, deux pas.

Et sentant comme un feu qui flambe

L'Eau-de-vie, loi

Au cou, du plomb dans chaque jambe, Tremblant, titubant, Toeil éteint.

Il tomba prés de l'autre saint.

La voûte du ciel embrumée Se remplit encor de fumée ; On toussait là-haut comme ici.

Et Dieu le Père ayant aussi Des picotements dans la gorge Dit à son cosaque saint George :

— « Va, mon brave, et cherche partout Saint Pierre et saint Paul, mais surtout Plus de fumée, ou dare dare

J'y descends moi-même : alors, gare! »

Saint George ne badine point, Aussi prit-il sa lance au poing.

Ceignit l'épée et sur la terre Tomba comme un coup de tonnerre.

Il y vit de quoi se fâcher.

— « Héin ? Comment ? Quel est ce bûcher ?

Cria-t-il au Diable avec rage :

C'est ce maraud qui nous outrage ?

Nous veut-il avec ses charbons Enfumer comme des jambons?

Viens çà, pendard, qu'on te terrasse I Si ton dos a perdu la trace

loa Récits et Monologues.

Des coups de pied qu'il a reçus, J'en mettrai d'autres par dessus. »

Il allait brandir sa rapière,

Quand il vit saint Paul et saint Pierre

Qui, tout prés du bûcher fumant,

Dormaient imperturbablement.

IL chatouilla leur indolence

Avec la hampe de sa lance :

Le bon saint Pierre s'éveilla

Le premier, s'étira, bailla.

Disant :

« Mon manteau des dimanches Est brûlé presque jusqu'aux manches !

Triste boisson et vilain jeu I L*eau-de-vie est une eau de feu :

Ahl mes amis, vive l'eau claire ! »

Sur quoi les trois saints en colère Tombèrent à grands coups de pié Sur le démon estropié Qui s'esquiva, hargneux et rogue ; Il a donc payé cher sa drogue, Mais n'en est pas moins satisfait.

Voyant le mal qu'elle nous fait.

La Création du Monde,

Légende ukranienne.

Aux premiers temps où tout n'était que mer et ciel, Dieu fit venir à lui, voulant créer le monde. L'archange le plus grand de tous, Sataniel.

Alors, rayant conduit au bord de l'eau profonde Et noire comme un gouffre, il éleva la voix Et dit :

« Vois-tu ce goufire ?

— Oui, Seigneur, je le vois.

— Plonge et va jusqu'au fond, remplis ta main de sable Que tu m'apporteras, mais dis en le prenant Que tu le prends au nom de Dieu. Va maintenant. »

Sataniel plongea dans le gouf&e insondable,

Mais il dit en ouvrant la main : « Je prends ce sable

Au nom de Dieu d'abord, puis je le prends au mien. »

Soudain, l'eau de la mer emporta la poignée

De sable, et quand l'archange, ouvrant sa main baignée,

La tendit au Seigneur, il n'y restait plus rien.

Dieu murmura, le front sillonné d'une ride :

« Redescends dans l'eau sombre et fais ce que j'ai dit. »

Sataniel au fond de l'eau redescendit.

Fit encore à sa tête et revint la main vide ; Mais Dieu qui n'aime pas qu'on résiste à ses lois L'envoya dans le gouffre une troisième fois.

Sataniel chercha du sable au fond de l'onde,

Et quand il en eut pris au nom seul du bon Dieu,

Hors de l'eau dans sa bouche il en mit quelque peu.

« Je verrai, pensa-t-il, comment Dieu fait son monde, Et je saurai m'en Ëiire un qui sera mon nid. »

Le bon Dieu modela la terre et la bénit.

On la vit aussitôt d'une manière étrange Grossir; en même temps, Sataniel sentait Le sable se gonfler dans sa bouche d'archange : Sa joue était bouffie et sa lèvre éclatait.

La Création du Monde. 105

Comme il eût, en crachant, découvert sa malice, Il râlait, écumait, roulait des yeux ardents, Soufirait plus qu'un damné sans desserrer les dents.

« Q-ache, » dit le Seigneur, touché de son supplice.

Partout où cracha l'ange, un grand mont décharné Surgit, plein de rochers qui nous font perdre haleine. Sans lui le monde entier ne serait qu'une plaine.

Et voilà, mes enfants, comment le monde est né.

Donatel.

Fabliau sicilien.

Donatel, un brave et pauvre bomme.

Voulait aller au Paradis,

Mais ne savait par où ni comme.

Un jour il quitta son taudis,

Pensant : tout chemin mène à Rome.

Son paquet bientôt préparé.

N'ayant ni coche ni valise,

Il marchait d'un pas assuré

Et dit, passant devant l'église :

« Si je réveillais le curé ? »

Le curé, saint, digne et bon être Qui craignait de se lever tôt, N'aimant pas à voir l'aube naître, Au fracas que fit le rustaud

io8 Récits et Monologues.

Sauta du lit â la fenêtre :

« Qui sont, cria-t-il, ces bandits

Troublant ma paix intérieure ?

— C'est moi, — Qui toi? — Moi, je vous dis.

— Et que veux-tu de si bonne heure ?

— Je veux aller au Paradis.

— Attends donc, noiaraud, l'heure extrême Et laisse moi. — Je veux aller Au Paradis. — Avant carême Nous avons le temps d'en parler.

— J'y veux aller à l'instant même.

— Laisse-moi dormir et vas- y.

— Mais montrez-moi par où l'on passe.

Ou je fais du vacarme ici

Jusqu'à demain. » De guerre lasse.

Le bon curé lui dit ceci :

« Ecoute-bien, mon fils, écoute :

Il est deux chemins, l'un étroit, L'autre large : une grande route Qui vous mène à l'enfer tout droit; Aussi les gens la couvrent toute.

L'étroit sentier plaît beaucoup moins.

C'est au Paradis qu'il débouche.

On y va presque sans témoins; Mais retiens ce mot de ma bouche :

Il faut y marcher à pieds joints.

Donatel, 109

Va, mon fils, et Dieu te convoie ! »

Le prêtre alla se recoucher.

Et Donatel, rempli de joie, A pieds joints se mit à marcher, Prenant la plus étroite voie.

Toujours à pieds joints il entra Dans un pays où vieux et mioches, Hommes, femmes, et cœtera, Les cuivres, les orgues, les cloches, Tout chantait comme à l'Opéra.

Entendant ces pieux vacarmes :

« Je suis au Paradis, je crois, »

Pensa notre homme, et chez les Carmes,

Dans l'église, au pied de la croix.

Longtemps il pria tout en larmes.

L'or des fenêtres se voila.

Vint le soir, puis la nuit livide

Tomba, la foule s'en alla.

Toute l'église resta vide...

Mais lui ne bougeait pas de là.

Un moine allant fermer la porte

Lui cria : « Lève-toi, chrétien!

La messe est dite, il faut qu'on sorte.

— Point, je reste ici, j'y suis bien.

— Les moines ont faim. — Que m'importe ?

— Et voici l'heure du repas.

— Bon appétit. — Sors vite et preste.

iio Récits et Monologues,

J'ai fait à pieds joints tant de pas Pour voir le Paradis; j'y reste :

Va-t'en donc, je ne m'en vais pas. »

Le moine qui vit la carrure Du manant solide et musclé.

Craignant fort quelque déchirure, Prit la porte et, tournant la clé.

Mit l'œil au trou de la serrure.

Que vit-il? Un saint qui du ciel Descendait, peut-être saint Pierre, Et qui doucement sur l'autel Venait poser une soupière Pour le souper de Donatel.

Et Donatel qui pleure et prie.

Disait, parlant au crucifix :

— « Qui donc cloua ta main meurtrie ?

— Ce sont les péchés que tu fis, »

Répondait le fils de Marie.

— « Qui t'insulta par ses défis.

Te dépouilla par ses rapines ?

— Ce sont les péchés que tu fis.

— Qui donc te couronna d'épines ?

— Tes péchés, tes péchés, mon fib.

— Puisque j'ai £ait tout ce dommage, Dit l'homme en pleurant, je promets De vous rendre sans cesse hommage

Donaiel. m

Et de ne plus pécher jamais.

— Amen, fit la divine image.

— Je veux être un homme de bien, Un brave cœur qui vous ressemble.

Aussi ne me refusez rien :

Mangeons nous deux la soupe ensemble. »

Jésus répondit : « Je veux bien, »

Et, la croix aussitôt quittée, Jésus comme un simple mortel.

Ne dédaignant pas la pâtée Dont se régalait Donatel, En mangea plus d'une assiettée.

Puis il dit : a Tous ces moines sont Bien mauvais : l'un d'eux nous épie, Dieu sait ce que les autres font; Qu'on m'amène leur bande impie.

Je veux les confesser à fond. »

Aussitôt les moines cessèrent Leur banquet et leur bacchanal ; Tous, l'un après l'autre, ils passèrent Devant le confessionnal.

Tous à Jésus se confessèrent.

Jésus accorda son pardon.

Bien qu'il eût de quoi les maudire.

Entre eux que se passa-t-il donc?

Qu'est-ce qu'ils purent bien lui dire?

Je ne sais trop, mais ce fut long*

Depuis lors, cet ordre est austère; Les moines sont de bons chrétiens :

Ayant vendu le monastère, Us ont partagé tous leurs biens Entre les pauvres de la terre.

Ils vont pieds nus, point rebondis Ni rubiconds, sans patrimoines, Moins altérés qu'au temps jadis...

Et Donatel chez ces bons moines Serait vraiment en Paradis.

Griselde.

Conte de Boccace.

« Boccace est vieux et saugrenu, »

Direz-vous en hochant la tête.

— Pas du tout, lecteur ingénu ; Ce conte étant le plus honnête Qu'il ait fait, est le moins connu.

Lui-même a Tair de n'y pas croire :

« C'était, dit-il, au temps ancien. »

Je vais donc vous conter l'histoire De Griselde : écoutez-la bien.

Un Gauthier, marquis de Saluce, Ne voulait pas se marier; Mais on vint si fort l'en prier, On mit tant de zélé et d'astuce A lui prouver qu'il le fallait;

114 Récits et Mono.lûgucs,

Que tout sicîgneur, que tout valet Tôt ou tard entre dans rorniére, Et que chacun doit i son tour Faire cette sottise un jour.

Afin que ce soit la dernière ; Bref on plaida si bien l'hymen, Qu'à la fin,Cauthiçr dit : Amen I

La nouvelle aussitôt criée Se répandit aux epvjrp^s :

Bergers, laboureurs, bûcherons^ Tous voulaient voir la mariée Dont le nom restait inconnu.

Le jour dcj npce étant venu,.

Le; marquis» suivi d'une escorte,

A cheval se mit en chemin :

Par le^ chaqips unç fille açcort^

Trottinait, sa cruch.e;à la main,..

Portant Tç^u qu'elle av^it, puisjé^,

Elle tâchait;, ^p^l:s^s. soucia . ^

De $e hâter, cî^;^He. ^^^| ^

Voulait voir Ja nplpjeépouçée. f[ ,o

Gauthier l>ppeJ^,parjçoja poçi ,; ." r , ^ ^ ^

«Griseldel:.,.^,^^^^,^^^.^.,.^.^^.. ^^,;^;^P

S'arrêta. ... ... ^,,, ^^,,^

a Jç veux voir ton pére^

Griseldè. 115

— Seigneur, mon père est au logis, »

Dit rhutnble fille aux doigts Toùgîs.

Alors Gauthier mit pied à terre Et voulut qu'on f attendît là, Puis, suivant <ïrisélde " il alla :

Dans la maison du pauvre' hèré^ Et lui dit, isans même s'asseoir :

« Je dois me niàiièr ce ^oîr.

C'est Griseldè que j^aî thofeic; Mais il faut qu^cî,' devant toi, * • D'abord elle jure sa foi De faire en toiît ma fantaisie, ' - ' D'être en tout soumise à ma loi, De se montrer, qiiôi qiie'l'ordonne.

Humble, éaîme et douce 'à mbn'grè. »

Le père dit f « Je vous la âàtmt. jî Et l'enfant dit : a J*bbéirâi.' »' Sur quoi r on^ ihiet la jeune fiHc Toute nue, et puis on l'habifle De vêtements bïen étofiSs, On la pare ^ëii jetiiie ' tiiatrôile, On plante une riche couronne Sur sts cheveux ébouriffés.

Et quand Gauthier l'eut amenée Vers ses gens, il poussa le cri Des anciens : Hymen, hymènéel .

lié Récits et Monologues.

Puis : .'••..

— « Me- veux^tu pour ton mari?

Dit-a à Grialdc.

•— Ouï, fit-elle»

— Et moi, rseprit-il, je te veux Pour ma femme et tu. seras telle. »

Ils s'unirent ainsi tous deux;

Chacun leur fit la rév&^ence

Et le repas fat n^ensè;

Le marquis eût inonas dépensé

Pour la fille du roi de France.

Griselde méritait l'hoimeur

Que lui fit un si haut seigneur :

En voyant sa beauté sans taches.

Son maintien, son air et son pas

De princesse, on ne croyait pas

Qu'elle eût jamais gardé les vaches.

Elle plut si bien sans efibrt.

Elle se fit. aimer, si fort^

Parut si belle, bonne et. pure,

Qu' on vantait partout le -marquis

D'avoir su trouver sous la bure »

Ce grand cœur et ce charme exquis. .

Griselde un beau jour devint mère i î D'une fiUè, et le peuple entier . V

Se mit en féte^; mais Gauthier

Grisélde, 117

Murmura d'une voix amére

Qif on en voulâdt au châteMa

D'avoir compromis sa lignée :

Foin dek-'fiUtehcluveau-née

Dont le grand' père était vilain.

GriseldCy étant soumise et sage,

Lui dit, sans changer de visage,

Sans pleurer-: • . . ■•

T^ «. Fais de moi; seigneur.

Ce que veut ton rjing,. ton bonheur. ■ ■ C'est ta faveur qui m'a portée Si haut, moi pauvre en^wit de rien; ».

Ce que tu feras sera bien; :»

Griselde était doiœe et. fidèle. .

Après quelques jours vint prés d'eEe . .

Un serviteur qui l'appela Et lui dit : , . ; - .. ., ;

<c Mor^ :màître réckme < :/ i Votre fille, il vif uft- que je. la : . 1 ^ ■» -> : ' ■ ' 1 L'homme ;setuti' La pauyrè. femme- ; . . ^ • Comprit alors, èoétoufiant^' ;. * :.

La dôulpu» qui kluap^ait toute, . ; Qu'on venait ravir son enfant.

Qu'on voulait la tuer sans doute, Et la prenant dans le doux nid Où ses mains l'avaient tant bercée,

(1$ Récits ei M0nologues.

Sans pleurer elle hb bénit.

Sans pâlir la tint embrassée^

Sans trembler la mit dans ka bras . .

De l'homme et lui dit :

« Tu feras Ce qu'on veut de ce petit être; Tâche pourtant que les oiseaux Ne rongent pas ses pauvres os...

A moins qu^îl ne plaise à ton maître. »

Et le serviteur ô'^ïi alla- - ' •• .

Griselde.à peu de terqps de là Eut un filSy le plus b^au du monde ; Mais Gauthier qui voulait encor Eprouver sa femme au cœur d'or, Vint lui dire :

« Le peuple gronde Et plus encor les gens de couf ; C'est là ce qui me désespère i' '-' - Nul ne veut que le maître un' jour * Soit le petit-fils de ton père.

L'honneur, dîsent-Hs; le défend;' ' '' • Dois-je souffrir, de giferre lasse, ■• ' * • Qu'on te prenne èncof céténfkht" " -' Et qu'une autre viehiie à ia place?'» ''

HumblesaMtGriiseldie ^^gom^.

Ce qu'il dmit «t rép<m.diit :

'■y tj: '

Gfiseldé. 119

ff Pense à toi, seigneut, non à celie Que ta bonté daigna choisir*».

Rien ne m'est cher que ton ^kisir^ »

Le serviteur revint prés .d'elle,

Et bientôt l'enfant nouveau-né

Comme l'autre fut emmené.

Toute la^ cour jetait le blâme

Sur le mari, louant la femme

Qui simplement parlait aiasl; , ;

A ceux qui plaignaient sa misère :

« Ces enfants étaiéntà leur père, ' ' '

Et ce qu'il veut me plaît aussi. j> '

Enfin, après bien des années, . . .^ Gauthier dit à Qriselde lui jour :

« En unissant nos destituées Le Ciel nçus fit un nifiuv^is tour* Vois qui. je fus et qui nous sommp? i ^ Les aïeux de, qui .je proviens . , , ., ^ De tout .temps fiirent gjentilshommps^ j Et manants, furent tous le^.tieps. .. ,, , D'aillepfs won état qui prospéra ,•.•.. j Réçlaiççup.hfiritiefj jeyeux , .^. , , ...

Me marier selon mes voeux« J'ai les di^etises dii Saiiit-^Pére -i-' i 1 Et je suis pôvk g&ifyt ûctepVkJ' >|

lao Récits et Manologues,

Va donc, quitte la place, empoitf Le bien que ta ^l'as apporté»

Et laisse le reste à la porte. »

Griselde, quand il eut tout dit, Retint ses pleurs et répondit :

a Seigneur, ma naissance est trop basse Pour vous, je le sens en effet.

Tout le bien que vous m^avez fait, Vous et Dieu, je vous en rends grâce, Sachant qu'il ne m^a pas été Donné, mais seulement prêté.

Puisqu'il vous plaît de le reprendre, De bon cœur je le rends aussi :

Reprenez l'anneau que voici.

De bon cœur je dois vous le rendre.

Je n'étais rien, je n'avais rien, ' Sans dot ici je suis venue; J'aurai vite emporté mon bien :

Vous m'avez prise toute nue, Et nue aussi, bon gré mal gré.

Le voulez-vous? je m'en irai.

J'honore en tout votre puissance Dont les ordres sont absolus « Pourtant, au nom de l'innocence Que j'avais et qu« je n'ai plus.

Qu'une chose me soit {ierniise !

Seigneur, ne trouvcE pas mauvais ..

Or Ml de, 121

Qu'au lùoim j'emporte une chemise Par-dessus k dot que j'avais. »

Le marquis avait grande envie

De pleurer; il cria pourtant

D'un ton bourru :

« Mort de ma vie !

Prends une chemise et va-t-en. »

Griselde partit et chez elle,

Nu-pieds, en chemise, arriva.

Fort à propos elle y trouva

Ses vêtements de pastourelle

Que son pére^ en homme sensé,

Avait gardés ppur les lui rendre,

N'ayant, dit-il, jamais pensé

Qu'un marquis fût longtemps son gendre.

Et Griselde, le joi;r entier

Dut avec la robe de bure

Reprendre spn ancie^i métier

Dans les champs où la tâche est dure.

Un jour Gaittthier la fit venir

Et lui parla. ,

« Je vais m'unir, Dit-il, à la fille d'un comte; Mais, poQir décorer mon palais

tai Récits êf MâHo^logues,

Et pour diriger mes valets,

Il me faut too aide et \*y compte.

Que le festin soit riche et gras !

Invite ici qui tu voudras ;

Enfin, dans ce jour d'allégresse, -

C'est toi qui seras la maîtresse^

Et puis, le' soir, tu t'en iras. » ;

Griselde avait la mort dans Tâme, Pourtant elle dit : « Je veux blefi,'> ' Et fit de ses mains, paovrp femme, ' Le lit qui n'était phis lé sien; ; • ' Elle prit le balai, la brosse.

Mit la table, ordonfea \t% hiett Et prépara tout pour la noce ■ • : ^ Qui devah k pertlf^ei jamais.

Le jour venu, dofiwe et diêcréie, ^ / ^ Griselde accueillit tour â tour / ' ' Les belles dames de. la coup ' / En sa robe de bergerette, • > ./

Car Gauthier le voulait ainsi j i ^''' Elle allait, venait sans rancune,' > *> . i Souriant, disantà chacune ^ r j Salut, ou bonjour, ou menil. • u ^r'' i. i Et quand vint l'épouse^inicownué," ^^fî Très jeune file au froiit charmant^ -"'y^c Griselde lui dit doucement :

« Que nia i^me sçit bien^^âtte* » ^^ i/

Griulài^ .} laj

L'épousée attirait les yeux Par sa tête et sa grâce d'ange, Tous répétaient à. qui mieux mieux Que le marquis gagnait au change, Et chacun lui donnait raison ; Griselde,.en h$bit) d^a bergère, Mieux que to»s louait l'étrangère Qui la chassait de la maison.

Lors. GftUthi^r pensa que l'épreuve, Longvm.déji, pouvait finif^ Et fit auprès; de lui ^enir Griselde qui se croyait veuve ; « Que pensej-tu de cette enfant ? »

Lui dit-il. ..

rr^ f$ Elle est bien, fit-elk; Qu'elle soit: sage autant .que belle> Et je vous prédis sûrement , .

Que, son coQur s'attachaat au vôtre.

Vous serez heureux. Seulement Ne la trait^ pas comnac l'autre.

Elle est trop jeuneen vérité...

On l'éleva comme une. reine;, .

Tandis que l'autre^ ayaait été ' Dès le berceau faite à la peine, Sans soujfek.a^.tcmtisuppofté. » ; /;

Alors Gauthàer,.cba»gcaKt:degBmmç}

Lui dit :

a Griselde, assieds-toi là ' ' Prés de moi, douce et noble femme !

Jamais ton cœtir fie chanoela, • - Tu souffris tout sans déMlance^ On m'a cru michant et maudis, .

Mais apprends que je t'éprouvais; Je sais maintenaât ta vaillance; ^ ^ Tu verras encor d'heureux jours :

Tes deux enfants vivent toujours.

Je te rends ta jeune famille Pour tout le bien que tu me fis :

La jeune épousée est ta fille, Et son jeune ftèrc est ton fils. »

Griselde, à ces mots, stupéfaite, Tendit les bras à ses enfants...

Et quelle joie et quelle fête !

On éclate en cris triomphants; On l'aime, on l'admire, on l'entoure, On lui rend sa couronne d'or, Bien que tout à l'heure, en pastoure, Elle fiîit la maîtresse encor.

— « Cette Griselde, où donc est-elle ?

Va-t-on nous la montrer bientôt ?

Direz-vous, Est-ce une immortelle?

Griselde. 125

Est-ce une sainte, ou bien plutôt Est-ce une rebe d* Yvetot ? »

Si vous tenez à la connaître, Ouvrez vos yeux de bonne foi, Cherchez, elle est chez vous peut-être,..

Je cherche, elle n'est pas chez moi.

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