Récits et souvenirs
Ju milieu du quinzième jour de mai 1760, la route qui mène de Beauport à Québec offrait à l’œil le spectacle le plus étrange et le plus triste qui se puisse voir. Sur le chemin rompu en maints endroits par la lutte du printemps contre l’hiver à peine terminé, à travers les flaques d’eau, dans les ornières boueuses où elles enfonçaient jusqu’à mi-jambe, se traînait une longue file de créatures humaines qui s’avançaient péniblement dans la direction de la ville. Courbées vers la terre, pliant sous le poids d’un fardeau, tirant ou poussant de petites charrettes à bras, chargées de victuailles, elles allaient comme des âmes en peine, chancelant presque à chaque pas sur la route devenue fondrière.
Pour traîner ces voitures, pour porter ces comestibles, pas un cheval, pas une bête de somme. Il y avait longtemps que le dernier cheval de la côte de Beaupré avait été mis en réquisition pour le service du roi de France, massacré ou brûlé avec les
bestiaux par les soldats du roi d’Angleterre. Deux grands souverains s’en mêlant, vous comprenez que la ruine de ces petites gens avait été bientôt consommée ! Donc, pour toutes bêtes de somme des vieillards infirmes, hors d’état de porter les armes, des femmes, des enfants au-dessous de quatorze ans. Quant aux jeunes gens et aux hommes faits qui avaient pu survivre aux dernières campagnes, qui n’étaient point restés sur les champs de bataille de la Monongahéla, de Ghouéguen, de William-Henry, de Carillon, de Montmorency, des plaines d’Abraham ou de Sainte-Foye, ces rares survivants de nos miliciens — trois mille hommes à peine — poussaient encore le dévouement, la sublime folie, jusqu’à assiéger Québec, avec les trois ou quatre régiments décimés qui achevaient de mourir pour le service du roi Louis XV dit le Bien-Aimé, qui s’en souciait vraiment comme d’un fétu.
Après la bataille du 13 septembre, à laquelle il n’avait malheureusement pu prendre part, le chevalier de Lévis, retourné aussitôt à Montréal pour y organiser la résistance suprême, était redescendu au printemps sous les murs de la capitale, où, avec un peu moins de six mille hommes manquant de tout, épuisés par des marches forcées dans les neiges fondantes, il avait accablé d’une défaite humiliante les sept mille hommes de troupes anglaises bien reposées et repues. Terrifié, Murray s’était renfermé dans la ville, que le général français tenait maintenant assiégée, depuis le 29 avril, avec un corps d’armée réduit à moins de six mille hommes. Les nôtres n’avaient, pour tout matériel de siège, que quinze mauvais canons, dont le plus gros ne portait que douze livres de balle. Encore avaiton si peu de munitions, que chacune de ces pièces ne tirait guère que vingt projectiles par vingtquatre heures. Les provisions qu’on avait recueillies en descendant de Montréal à Québec, étaient
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épuisées depuis plusieurs jours. Après avoir dévoré les maigres vivres qu’on avait pu glaner chez les habitants de Sainte-Foye, de Lorette et de Charlesbourg, l’armée, pourtant réduite par les pertes du dernier combat, allait voir le spectre de la famine tendre sa main de squelette au fantôme à tête de mort qui plane au-dessus des champs de bataille, lorsque M. de Lévis s’était avisé de rançonner à leur tour les habitants de Beauport et de l’Angle- Gardien. Quoique la côte de Beaupré eût été dévastée l’année précédente, bien que ses habitants eussent tout perdu, habitations, récoltes, meubles et bestiaux, et qu’ils eussent été obligés — après avoir vécu plusieurs mois comme des fauves dans la forêt — de se cabaner durant l’hiver comme des sauvages, à la lisière du bois, ces misérables devaient pourtant bien avoir encore quelque chose à mettre sous la dent, puisqu’ils n’étaient pas encore morts de faim ! Eh bien, cette bouchée dernière qui leur restait, M. de Lévis n’avait pas craint de la leur demander, à ces infortunés que nous avons vus charroyer, à force de bras, vers le camp français, à peu près tout ce qu’ils avaient de provisions de bouche. Ces besogneux sublimes allaient porter le viatique aux braves prêts à périr en livrant la dernière bataille. Il est vrai que, pour tous, mourir paraissait la dernière action qui leur restât à faire, et chacun s’y préparait sans murmure, tout simplement, avec un stoïcisme amené du reste par la succession ininterrompue des malheurs précédents.
Et, pendant que ces gueux héroïques agonisaient pour leur roi, Sa Majesté Louis XV fdait d’heureux jours dans les petits appartements dorés de Versailles, avec la belle marquise de Pompadour, enchantée que la perte du Canada pût dérider le front de son royal amant.
N’était-ce pas la plus navrante des misères que,
celle de ces êtres débiles changés en bêtes de charge, et venus de si loin, par des chemins atroces, ravitailler les débris de troupes que la cour abandonnait à la mort avec une si coupable indifférence !
Ahanant sous l’effort des fardeaux longtemps portés, ou des pieds tirés avec peine de la boue épaisse, ces pauvres créatures allaient toujours sans s’arrêter jamais, de peur de n’avoir plus la force de se remettre en marche. G’est ainsi, dans ces temps admirables, que ceux qui ne pouvaient pas se battre s’en allaient redonner quelque force à ceux-là qui de leur corps faisaient un dernier rempart à la patrie.
En tête du convoi, attelé à une petite charrette, marchait un invalide. C’était un homme de soixante ans, mais vert encore, à l’attitude martiale quand il se redressait. Pour le moment, il était tout courbé, tirant le véhicule, et sa jambe de bois donnant comme des tours de vrille dans le sol, à chacun de ses pas ; ce qui imprimait à son corps un déhanchement pénible, qui aurait dû l’épuiser depuis longtemps, s’il n’avait eu des muscles de fer, une volonté d’acier. Mais sa respiration stridente, ses cheveux collés aux tempes, la sueur qui lui ruisselait sur la face, témoignaient de ses efforts, j :l Derrière la charrette et la poussant de ses deux mains — pas bien fort, la pauvre ! — suivait une femme de vingt ans, la bru du vieillard. Et, dans la voiture, sur des lièvres et des perdrix entassés pêle-mêle, était couché un enfant au maillot, celui de la femme. Malheureuse créature, âgée d’un mois et conçue dans les larmes, au mois de juillet précédent, entre deux batailles, dont l’une fut notre avant-dernière victoire, et l’autre un irréparable désastre.
Jacques Brassard, le père de l’enfant, milicien incorporé dans une compagnie de la marine appelé sous les armes au commencement du printemps, avait laissé sa famille à l’Ange-Gardien. A peine
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y avait-il quelques semaines que les troupes étaient campées à Beaupcrt, que Brassard y avait vu arriver son père et sa jeune femme, obligés de fuir devant les soldats anglais, et de laisser derrière eux leur maisonnette avec tout ce qu’ils possédaient au monde. Quelques jours plus tard, au mois d’août, Brassard avait été dirigé sur Québec, pour servir dans l’artillerie de rempart. Depuis lors on ne l’avait point revu. Vivait-il encore, avait-il été tué à la bataille du 13 septembre, ou faisait-il partie de ceux-là qui maintenant tenaient à leur tour la capitale assiégée ? Les infortunés n’en savaient rien. Après avoir passé le plus terrible des hivers à l’Ange- Gardien, évacué par l’ennemi, et dans une cabane de branchages élevée par le vieux sur l’emplacement de leur maison, que les soldats de Montgomery avaient brûlée ; après avoir donné le jour à son enfant dans une hutte plus pauvre encore que l’étable où naquit le Christ, cette faible femme, ce vieillard infirme, profitaient de l’occasion du convoi pour aller s’informer si le cher absent vivait encore ou ne les avait pas quittés pour toujours. Vous comprenez donc que pour eux il n’y avait pas de fatigue qui les pût empêcher d’arriver là-bas, sur ces collines désormais fameuses où se jouait la partie suprême qui allait décider du sort de tout un peuple.
A mesure qu’ils approchaient, le grondement des canons qui tonnaient sur les hauteurs leur parvenait de plus en plus distinct. Mais c’était du côté de la ville qu’ils étaient plus précipités, les Anglais tirant dix coups de feu contre les nôtres un seul. Sur les remparts qui regardaient la plaine, à chaque instant éclatait un éclair, suivi d’un gros flocon de fumée couleur de soufre, qui bondissait, s’arrêtait, se tordait sur lui-même, et s’élevait lentement en blanchissant dans l’espace.
On arriva au point de bateaux jeté l’été précé-
dent par les Français sur la rivière Saint-Charles. Non détruit par ceux-ci après la retraite précipitée du 13 septembre, et conservé par les Anglais, qui, au dire de Knox, y entretinrent une 'garde tout l’hiver, jusqu’à l’arrivée des troupes françaises, ce pont volant avait bien un peu souffert de la débâcle. Mais le général Lévis l’avait fait réparer suffisamment pour permettre au convoi de passer l’eau. Il va sans dire que nos troupes étaient maîtresses non seulement des plaines d’Abraham et de Sainte-Foye, mais encore de tout le terrain qui s’étendait depuis les dernières maisons de Saint-Roch, alors groupées dans les environs de l’Intendance, jusqu’à l’Hôpital- Général et au-delà, l’ennemi se terrant dans la ville. Pour prendre la muraille de la place à revers, une de nos cinq petites batteries de siège était même élevée sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, quelque part où le Saint-Roch actuel mire ses usines et ses quais dans l’eau qui coule au pied du pont Dorchester.
Du côté de la ville, une redoute s’élevait à la tête du pont volant. Une garde française l’occupait. Quand le vieux qui marchait toujours en tête fut à portée de voix :
— Eh ! père Brassard, est-ce bien vous ? lui criat-on de la redoute.
Lui, à qui cette voix semblait familière, mettant sa main au-dessus de ces yeux pour mieux distinguer celui qui lui parlait :
— Est-ce toi, Jean Chouinard ?
— Oui, père.
fu vas donc — et la voix du vieux se prit à trembler — tu vas donc pouvoir me donner des nouvelles de mon gars ?
Derrièie le vieillard, la jeune femme était secouée par un frisson d’angoisse, comme une feuille de tremble agitée par le vent.
~ Votre garçon, père Brassard, il est en haut,
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sur le coteau, de service à la première batterie que vous y rencontrerez.
— Ah !... fit le vieux avec un long soupir de soulagement.
— Le bon Dieu soit béni ! dit la jeune épouse.
— Allons ! reprit gaiement l’invalide en se remettant en marche avec des demi-tours plus vifs de sa jambe de bois. Et le reste du convoi de suivre, car c’était au quartier général, là-haut, qu’il fallait porter les vivres.
Le chemin qu’ils suivaient passait à travers champs, à peu près à l’endroit où se joignent maintenant Saint-Roch et Saint-Sauveur, et grimpait sur les plaines par la côte Sauvageau.
D’où ils cheminaient, les gens du convoi apercevaient distinctement à gauche les maisons de la ville, dont le grand nombre, incendiées par les Anglais lors du premier siège, dressaient leurs cheminées calcinées vers le ciel, comme, dans un élan de désespoir, de grands bras décharnés, tandis que les embrasures des fenêtres crevées regardaient comme des yeux morts. Au-dessus s’étendait un ciel triste, sans soleil, où se traînaient de longues nuées basses et brumeuses, que le vent fauchait en les emmêlant avec l’épais nuage de fumée de poudre, qui largement montait de la plaine et des remparts. Et, maintenant, après chaque décharge d’artillerie, on entendait les rauques grondements des boulets qui se croisaient là-haut en hurlant la mort.
Il était quatre heures quand le convoi enjamba la crête du coteau. Déviant un peu sur la gauche, une parallèle couronnait les mamelons qui faisaient face à la ville, à huit cents verges des murailles. C’était le camp des assiégeants. Derrière les épaulements en terre, grouillait cette misérable armée de moins de six mille désespérés, qui persistaient, avec cruinze méchants canons, à bombarder une place
défendue par cent cinquante bouche à feu du plus fort calibre. Et depuis deux semaines, chacun de ces hommes avait dû se battre et vivre avec une ration d un quart de livre de viande et d’une demi-livre de pain par jour(l).
L artillerie anglaise faisait rage. Ses projectiles pleuvaient dru comme grêle et labouraient le sol jusqu’à deux milles au delà du camp français. Comme les gens du convoi auraient été trop exposés, à s’aventurer plus loin que le bord du coteau, le général envoya au-devant d’eux pour recevoir les provisions qu’ils apportaient.
Le pèie Brassard, une fois débarrassé des siennes, demanda à l’officier qui commandait le détachement, la permission de pousser jusqu’à la batterie la plus rappiochée, ou se trouvait son fils. Au même instant un boulet vint s’enterrer à cent pieds de là, et lit, en crevant le sol, jaillir des cailloux jusque sur les gens du convoi, dont la majeure partie, composée de femmes et d’enfants, prit panique et courut se mettre à l’abri dans la côte.
~ .Vous v°yez à quoi vous vous exposez ? dit 1 officier à Brassard, resté avec sa bru et quelcmes autres. *
~~ Bah ! mon lieutenant, ça me connaît les boulets, fit l’invalide en montrant sa quille de bois.
Raison de plus pour veiller à conserver l’autre mon brave.
T °h ! je n’ai qu’un regret, repartit le vieux en se frappant la poitrine, c’est de ne l’avoir pas reçu
la! Il y a bien des choses tristes que ie n’aurais pas été forcé de voir.
— Vous persistez donc ?
Oui; je voudrais embrasser encore une fois mon garçon.
— Allez...
(0 Journal de Knox, vol. II, p. 307.
LE DERNIER BOULET 19
Le vieux partit en sautillant avec sa jarn^be de bois. Sa bru le suivait.
— Mais pas vous, au moins, lui dit l’officie^ en l’arrêtant par le bras.
— Son garçon, c’est mon mari, dit-elle.
— Alors, allez-y donc, à vos risques et périls, fit le lieutenant avec un haussement d’épaules.
La jeune femme suivit le vieillard, son enfant serré contre son cœur. Un, par exemple, qui ne se doutait guère du danger, celui-ci, qui, les lèvres avides au sein de sa mère, puisait inconscient la vie au milieu de la mort. Car ils marchaient sur des fosses tout fraîchement remplies des malheureux récemment tués. Et puis, au-dessus, autour d’eux, la mort insatiable poussait dans l’air de sinistres clameurs.
Ils touchèrent pourtant sans encombre les derrières de la première batterie. Mais quand ils voulurent passer outre, on les arrêta. Ils exposèrent l’objet de leur désir.
— Braves gens, leur dit la sentinelle, savez-vous que ça n’est pas sain du tout par ici. Voilà aujourd’hui notre dix-septième tué qu’on emporte là-bas.
— Oh ! dites-moi, s’écria la jeune femme, est-ce que Pierre Brassard... ? i
Elle ne put finir, les mots s’étranglaient dans sa gorge.
— Pierre Brassard ? reprit le soldat, je l’ai vu servant sa pièce, il y a dix minutes.
— Oh ! Monsieur ! laissez-moi le voir, je vous en supplie !
— Eh ! bonnes gens, je n’y peux rien, moi. Mais, tenez, voici mon capitaine ; adressez-vous à lui.
Un éclair de joie illumina la figure du vieillard.
— Pardon, mon commandant, dit-il à l’officier qui passait distrait, ne me reconnaissez-vous pas ?
— Tiens, Brassard!... Que '-diable viens-tu faire ici, mon vieux! Tu n’es plus guère propre au service !
— Hélas ! non, mon capitaine. Mais j’ai profité du convoi de vivres pour tâcher de revoir un peu mon garçon, dont on était sans nouvelles depuis l’automne passé. Et c’est sa femme que voici. Nous refuserez-vous, mon commandant ?
— Il est de service à sa pièce, et ça chauffe où il est, je vous en avertis !
— Oh ! s’il vous plaît, Monsieur ! murmura la jeune femme de sa voix la plus douce.
— Venez-donc, fit l’officier, qui les guida lui-même vers l’embrasure de l’épaulement dans laquelle était la pièce du canonnier Brassard. Avisant un artilleur assis sur une pyramide de boulets, et qui se reposait de son tour de service :
— Noël, lui dit le capitaine, remplace un peu Brassard, que son père et sa femme viennent voir. Eh ! là-bas, Brassard, avance à l’ordre !
L’artilleur, en train d’amorcer le canon, se retourna. En apercevant sa femme et son père, la face lui blanchit sous la couche de poudre qui la recouvrait en partie, et, un instant il s’appuya sur l’affût pour ne pas chanceler.
— Viens donc, dit l’officier. Noël te remplace.
Il y eut trois cris délirants qui se perdirent dans une détonation voisine, et puis des bras qui s’enlacèrent, et des lèvres sur lesquelles trois âmes se pâmèrent avec des spasmes d’ivresse.
La première effusion passée, l’artilleur s’aperçut du danger que couraient les siens, et s’empressa de les entraîner plus près de l’épaulement. Il fit asseoir sa femme par terre, à l’endroit où ces sortes de travaux ont le plus d’épaisseur. Le vieux 11e voulut pas, lui. Ça ne lui allait pas de baisser la tête devant les boulets anglais — trop d’honneur à leur faire.
Ce qui se dit alors entre ces trois êtres aimants que séparait la guerre maudite, vous le pouvez deviner. Paroles bien simples, mais tellement
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accentuées par les battements du cœur, et soulignées par la caresse inexprimable du regard, que des mots écrits n’en sauraient jamais rendre la poignante expression.
— Et ce petit... ? dit le soldat, qui, les yeux humides, regarda l’enfant.
Entre deux coups de canon, celui-ci s’était endormi sur le sein maternel, et souriait, sa mignonne bouche entr’ouverte où perlaient des gouttes de lait.
— C’est vrai, tu ne le connais pas encore, et pourtant c’est notre enfant. Tu te souviens... ?
— Oui..., fit-il.
— Embrasse-le, Pierre.
Il se baissa, prit avec précaution dans ses grosses mains ce tout petit être fait de son sang, et le baisa sur la joue. La barbe du soldat, imprégnée de poudre, fit deux taches noires sur le visage de l’enfant ; ce qui les fit rire tous trois.
— Est-ce un garçon ? demanda-t-il.
— Oui.
— Tant mieux !
— Oui ! gronda le vieux, pour faire encore de la chair à boulet comme nous !
Il y eut entre eux un moment de silence. Car ces pauvres gens connaissaient assez tout ce que la guerre a d’effroyable pour les humbles que la gloire en courant écrase sous son char.
— Enfin, reprit la vieillard, puisse-t-il vivre en des temps meilleurs que ceux-ci ! Car depuis des années, c’est à jalouser ceux qui ont eu la chance de partir avant nous.
Le jour baissait. Le vieillard fut le premier à s’en apercevoir.
— Ma fille, dit-il, voici l’heure de nous en aller. On ne nous souffrirait pas longtemps ici : tu sais que le pain et la viande y sont rares, et nous sommes des bouches inutiles.
Et puis, comme il voyait que la seule idée de leur départ bouleversait son fils, il ajouta pour le distraire un peu :
— Je vois qu’on va tirer ta pièce. Demande donc à celui qui tient la mèche de me laisser mettre le feu. Ça me rappellera l’ancien temps, où, comme toi, j’étais canonnier.
Pierre s’approcha du canon avec son père et parla au soldat, qui tendit la mèche au vieil invalide :
— Volontiers, l’ancien, dit-il, si ça peut vous être agréable.
Au commandement : « Haut la mèche ! » le vieux se redressa comme autrefois.
— Feu ! cria l’officier.
Le canon tonne et se cabre. Mais en même temps, un boulet venu de la ville frappe la pièce, et, ricochant, coupe le vieillard en deux et fracasse la poitrine du fils. Le vieux tombe comme une masse inerte, tandis que Pierre, frappé de flanc, tourne sur lui-même, et, pantelant, s’abat à côté de sa femme qu’il inonde d’un flot de sang.
D’abord paralysée par l’épouvante, celle-ci resta sans mouvement, sans voix. Et puis, avec un cri qui n’avait rien d’humain, elle se jeta sur le corps de son mari. Le cœur emporté, il était étendu sur le dos, les yeux démesurément ouverts. Tout auprès, l’enfant, échappé des bras de sa mère et roulé dans le sang de l’aïeul et du père, poussait de pitoyables vagissements.
Comme on ne précipitait vers ce lamentable groupe — la guerre est sans merci — trois coups de clairon retentirent.
— Cessez le feu ! commanda l’officier.
Un aide de camp accourait.
— Qu’on encloue les pièces, cria-t-il, et qu’on se prépare à battre en retraite ! Une demi-heure pour enterrer les morts !
LE DERNIER BOULET
M. de Lévis venait d’apprendre que Vauquelain, écrasé par le nombre, avait eu nos derniers vaisseaux foudroyés par l’Anglais. C’était l’espérance suprême que nous arrachait le ciel.
Comme la nuit venait, dans une fosse creussée en toute hâte, pêle-mêle on jeta les morts de la journée. Ils tombaient avec un bruit mat, l’un couvrant l’autre, et mêlant leur sang dans un dernier holocauste à la France.
Autour du trou béant, muets comme des dantômes, s’inclinait un groupe d’hommes qui pleuraient. Son surplis se détachant lumineux au premier rang sur ces ombres confuses, un prêtre doucement bénissait les martyrs. A son côté, soutenue par un sergent à barbe grise, la femme du canonnier Brassard s’affaissait sous le poids de sa désolation.
Enfin, on entassa la terre sur cet amas confus de cadavre, et ce fut tout pour eux, ici-bas.
Là-haut, dans l’air qui s’obscurcissait toujours, une volée de corbeaux tournoyaient, jetant leurs croassements moqueurs au-dessus du plateau bondé de la chair des victimes de deux grandes batailles ; tandis qu’au loin, sur les remparts de la ville où l’artillerie se taisait, les vainqueurs, informés de la perte de nos navires, poussaient dans l’ombre montante des hurlements de triomphe. Vautours et corbeaux unissaient leurs voix discordantes avant de se ruer sur la dépouille des vaincus.
Les funérailles terminées, le sergent qui soutenait la veuve voulut l’arracher du bord de la fosse maintenant comblée, où la malheureuse semblait voir encore celui qui pour toujours dormait dans la terre des braves.
Mais elle résistait.
— Ma pauvre dame, vous ne pouvez pas rester ici, dit-il ; voici que la retraite a commencé.
Elle remua la tête, mais ne bougea point.
— Où demeurez-vous ?
— A l’Ange-Gardien, murmura-t-elle.
— Mais comment allez-vous faire pour y retourner ?
— Je ne sais pas, moi. Avant de me tuer mon mari et le père, ils avaient brûlé notre maison... Je n’ai plus rien au monde.
— Et votre enfant... ? dit la voix grave du prêtre.
— Ah ! c’est vrai ! s’exclama la mère en embrassant son fils.
— Sergent, dit l’aumônier, vous allez la conduire jusqu’aux premières maisons de Sainte-Foye. Elle y trouvera bien un asile jusqu’à ce qu’elle puisse retourner vers ceux qui la connaissent.
Quelques instants plus tard, l’arrière-garde qui couvrait la retraite, tournait le dos à la ville et s’engageait à son tour sur la route enténébrée de Sainte-Foye. Soutenue par son guide, la mère emportant son fils s’en allait avec eux.
Cette veuve de soldat qui portait cet orphelin dans ses bras, et qui, ployant sous le faix de la douleur et de la détresse complètes, s’enfoncait oans la nuit de l’inconnu, c’était l’image du Canada français vaincu par le nombre et la fatalité. A cette heure terrible, il semblait bien que c’en était fini de nous comme race. Et pourtant, merci à Dieu ! nous sommes la postérité, nombreuse et vivace, de cet orphelin français abandonné dans l’Amenque du Nord. A
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Ottawa, mai 1885.
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KIROUËT & CANTIN
ÉTUDE DE MŒURS CANADIENNES ( Scènes de la vie commerciale.)
aint Orner, l’un des plus considérables de tous les « bourgs » assis surla rive droite du Saint- Laurent, compte un bon nombre de pêcheurs parmi sa population de deux mille habitants. — Si quelque lecteur, plus ou moins fort en géographie, me fait remarquer qu’il n’existe sur tout le parcours du fleuve aucun village appelé Saint-Omer, je me hâterai d’ajouter que cette désignation ne s’en applique pas moins à un endroit bien connu dans le bas du fleuve, de même que les noms Kirouët et Cantin sont des masques qui voilent les traits des personnages vrais de cette véridique histoire. — Je disais donc qu’une partie de la population de Saint- Omer se compose de gens qui partent de compagnie, tous les printemps, pour aller faire la pêche à la morue sur les différents points du Golfe où l’on prend ce poisson en abondance. Le plus grand nombre de ces pêcheurs habite, durant la saison morte, cette partie de Saint-Omer que les gens du lieu appellent la Basse-Bretagne. Située immédiatement sur le bord du Saint-Laurent, ceux qui résident en cet endroit ont sous les yeux les vaisseaux de toutes sortes qui, pendant l’été, sillonnent incessamment les eaux du fleuve, large ici de cinq grandes lieues. Il n’est donc pas suprenant que la vue de ces navires qui défilent fièrement à toute vapeur ou penchés sous leur blanche voilure, inspire de bonne heure aux
fils de ces pêcheurs le goût des aventures et des hasards de la vie de marin. Aussi les voit-on, dès l’âge de quatorze ou quinze ans, quitter la maison paternelle et s’embarquer avec leurs aînés sur des barges ou des goélettes. Dans les premiers jours de mai, quand le vent est favorable, on peut voir une petite flottille appareiller dans le bassin de Saint- Omer, mettre à la voile, gagner le large et puis s’évanouir dans les lointains brumeux qui regardent le Golfe. Souvent, hélas ! quelques-uns de ces hardis travailleurs de la mer, que les épouses et les mères regardent s’éloigner sur de frêles barques, ne doivent plus jamais revenir au logis. Une goélette, au retour d’un voyage dans le bas du fleuve, apporte un jour la sinistre nouvelle de la perte de quelques pêcheurs, partis au printemps pleins de vie. Cette rumeur saute comme une traînée de poudre jusqu’à la Basse-Bretagne : — « Le petit Jean Couture s’est noyé avec Pierre Joncas et Thomas Fournir dans un coup de vent qui a fait chavirer leur barge à la Grand’ Grave ! » Et le deuil ouvre brutalement de
sa main de fer la porte des chaumières, qui retentissent des sanglots d une veuve ou d’une mère éplorée, que les voisines s’efforcent de consoler, en songeant que peut-être la tempête leur réserve un pareil malheur pour un prochain avenir. De tels accidents n’empêchent cependant pas ces pêcheurs de naissance, de suivre, pères et fils, la même voie dangereuse qui conduit tous les ans des milliers de nos gens dans les régions poissonneuses du nolfe ÎSamt-Laurent.
Au nombre des familles qui habitaient la Basse- Bietagne en 1850, celle des Kirouët comptait cinq pecheurs,, le père, Thomas, avec ses quatre fils âmes. C etamnt de rudes gaillards, solidement bâtis, hardis navigateurs, hâlés comme il convient a des loups de mer, durs à la misère comme des Canadiens de la vieille roche ; au demeurant, les
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meilleurs gens du monde. Le plus jeune fils de Thomas Kirouët, Pierre, qui avait alors quinze ans, ne paraissait pas être sorti du même moule que ses aînés. Petit, grêle et faible, avec des yeux bleus rêveurs, tout en lui contrastait avec ses robustes frères, dont la musculature épaisse semblait avoir été taillée à coups de hache dans d’énormes blocs de chêne tordu. Aussi bien, le petit Pierre, comme on l’appelait, ne suivait-il pas encore les autres dans leurs voyages, quoiqu’il eût alors passé quinze ans. Il fallait pourtant qu’il s’habituât à gagner sa vie ; une bouche de plus à la maison eût fait à la fin une entaille trop large dans la pitance déjà fort maigre de la famille. Pierre fut placé comme domestique chez le médecin du bourg. Le service y était assez doux : prendre soin d’un cheval, faire les commissions, conduire l’été deux vaches au champ et les en ramener le soir, vaquer aux petits travaux de l’intérieur, tels étaient les devoirs de Pierre chez le docteur Gérard. Comme tout cela n’exigeait pas un rude exercice du corps, Pierre Kirouët ne se trouvait pas trop mal et ne songeait nullement à envier les fatigues et la vie de misère dont ses frères se contentaient.
Il y avait deux ans qu’il était en service, lorsqu’un sentiment aussi nouveau qu’étrange, qui depuis quelque temps germait en lui, finit, en se développant, par provoquer un grand changement dans son existence. Le docteur Gérard avait deux enfants, un fils, Jules, qui était âgé de douze ans et fréquentait l’école du village, et une fille, Hélène, qui blondissait dans son quinzième printemps. Elle était mignonne, avec de grands yeux noirs pleins d’étincelles et une bouche petite et fraîche comme un bouton de rose à peine entr’ouvert. Elle arrivait du couvent, quand Pierre Kirouët, qui comptait alors dix-sept ans, s’aperçut à son maintien plus réservé que l’enfant avait, durant l’année, fait place
à la jeune fille qui était déjà très jolie. Avec ses airs de petite dame et ses fraîches toilettes, elle lui semblait bien gentille à côté des grosses filles mal étriquées de la • Basse-Bretagne. Et comme les moindres paroles qui tombaient de sa fine bouche lui paraissaient une musique ravissante et quasi divine, comparée au rude accent et au langage commun des filles de pêcheurs avec lesquelles il avait grandi ! D’abord, simple sentiment d’admiration pour la distinction, la grâce et l’élégance qui ornaient déjà la jeune personne, et la recherche dans la toilette, choses auxquelles il n’était pas habitué, ce mouvement intérieur ne devait pas tarder à s’accentuer chez le pauvre garçon. De l’admiration à l’adoration, la progression ne tarda pas à se produire.
L’heure du jour où il ne se sentait pas de joie, c’était quand Mlle Gérard sortait en voiture avec sa mère ; parce que alors il était plus près de la jeune fille. Pendant qu’il retenait le cheval trop ardent, il la contemplait avec extase comme elle montait en phaéton. D’abord, sa petite main, enserrée dans un gant de peau de couleqr tendre, saisissait la garde en exposant sous la manche de la robe un avant-bras blanc et déjà bien arrondi. Et puis son pied mignon s’avançait sur le marchepied, laissant apercevoir les délicates attaches roses de la cheville a travers le léger tissu du bas de soie blanc. Et dans un gracieux élan de jeune cnatte, elle sautait en voiture et se laissait doucement tomber sur le siège avec un grand froufrou de sa robe de soie gris de perle. Cette rapide et charmante vision, ce froissement de soie sur un corps souple et jeune où s’accentuaient pourtant déjà de gracieux contours, faisaient frisonner Pierre jusque dans la moelle de ses os. Le malheureux garçon sentait ses jambes lui flageoler comme il allait prendre place sur le siège de devant. Tout
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le temps que durait la promenade il lui semblait que la voix d’Hélène causant avec sa mère lui venait d’un autre monde, et que c’était celle d’un ange qui murmurait à son oreille des chants du paradis.
La première fois que le pauvre diable se prit à réfléchir sur la passion malheureuse qui s’allumait en lui, il eut frayeur. La distance qui le séparait de l’objet de sa vénération lui semblait un abîme béant dans lequel il ne pouvait manquer de choir et de se casser les reins. Comme il était intelligent, il se figurait entendre le grand éclat de rire que la fille de ses maîtres lui jetterait au nez, si jamais elle venait à s’apercevoir que Pierre Kirouët était épris d’elle. La seule idée de sentir le poids de tout le mépris dont elle saurait écraser son audace lui donna froid dans le dos, et il se jura bien que jamais personne au monde ne surprendrait rien de son terrible secret, qui resterait entre Dieu seul et lui. Dans un recoin le plus intime de son être, il n’en éleva pas moins un autel à son idole et lui voua un culte voisin du fétichisme.
Quelles pensées ruminait-il habituellement, tout en luttant contre les désirs qui l’envahissaient, c’est ce que le cadre de cette étude ne permet pas de développer. Nous dirons seulement qu’un jour — c’était le dernier qu’Hélène devait cette année-là passer à Saint-Omer, vu qu’elle retournait à son couvent le lendemain — comme Mme Gérard et sa fille faisaient leur promenade habituelle en voiture, Pierre se frappa soudain le front et dit tout haut : — Qui sait ?...
Mme Gérard surprit le geste et entendit le mot.
— Qu’as-tu donc, Pierre, demanda-t-elle.
— Rien, madame..., balbutia le jeune homme qui sentit un tressaillement passer par tous ses membres en voyant qu’on l’avait entendu.
— Voilà que tu parles haut sans t’en apercevoir, reprit sa maîtresse. Commenceiais-tu à radoter ?
Pierre devint rouge, et il lui sembla que le sang allait lui sortir par les oreilles qui lui chauffaient en arrière comme si elles eussent été frappées d’un coup de soleil.
Mme Gérard, qui était très bonne, remarqua la confusion dans laquelle elle avait mis le pauvre garçon, dont elle était du reste à cinq cent millions de lieues de soupçonner la folle passion, et elle se remit à causer avec sa fille.
Le soir, comme il sellait le cheval que son jeune maître montait tous les jours après souper :
— Monsieur Jules, lui demanda-t-il d’un ton suppliant, voudriez-vous bien me montrer mes lettres ? Je veux apprendre à lire.
— * Mais oui, répondit Jules en mettant le pied à l’étrier. Nous commencerons à la veillée.
— Oh ! merci, monsieur Jules, cria Pierre à l’enfant que son cheval emportait au petit trot.
Deux heures après, les vingt-quatre lettres de l’alphabet dansaient devant les yeux écarquillés de Pierre Kirouët, à la lumière tremblante de la chandelle de la cuisine, comme autant de petits diables fantastiques qui semblaient lui faire la nique et se moquer de lui.
— Jamais je ne viendrai à bout de rien comprendre à tout cela ! soupira-t-il, tandis que Jules tâchait de lui faire retenir les sons que chaque lettre représente.
Ce qui n’empêcha pas que quinze jours après le départ de Mlle Gérard, Pierre commençait à épeler passablement, et qu’au bout de sept à huit semaines, grâce à l’application, à la volonté qu’il sut y mettre, il lisait couramment. Alors il songea à s’initier aux mystères de l’écriture. Mais il devait se heurter mi à un obstacle qu’il n’avait pas prévu. Jules Gérard avait bien assez de ses classes à suivre et ne sentait pas pour l’école plus d’entraînement que n’en ont la plupart des enfants de son âge.
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Aussi commençait-il à témoigner beaucoup d’humeur, de passer une partie de ses soirées à rabâcher les choses qui l’avaient lui-même tant ennuyé. Au premier moment, Pierre se sentit bien malheureux de l’apathie de son jeune maître ; mais, après deux heures de réflexions profondes, il se jeta dans le banc-lit où il couchait, en se disant :
— C’est égal, le pire est fait, puisque je sais lire ; et je crois que j’ai trouvé le moyen d’apprendre à écrire sans M. Jules.
L’automne était arrivé, et les pêcheurs revenus du golfe. Pierre, qui les connaissait tous, guetta les plus jeunes, le dimanche suivant, à la porte de l’église, et leur représenta avec chaleur tout le bien qu’ils pourraient retirer d’une classe du soir qu’un vieil instituteur à la retraite offrait de leur faire, trois fois la semaine, moyennant la modeste somme d’un écu par mois, que lui donnerait chacun de ses élèves, s’ils pouvaient se réunir une douzaine. Plusieurs rirent au nez de Pierre Kirouët et lui demandèrent s’il avait la prétention de devenir aussi savant que son maître le docteur Gérard. D’autres haussèrent les épaules en tirant de grosses bouffées de leur brûle-gueule. Quelques-uns, enfin après s’être fait tirer l’oreille, promirent à Pierre de suivre avec lui l’école du soir, s’il pouvait trouver un nombre suffisant d’élèves. Celui-ci fit si bien qu’ après quinze jours de démarches incessantes, après avoir sollicité toute la jeunesse oisive et ignorante des environs, il put annoncer au père François Boulet qu’ils étaient onze prêts à suivre ses leçons durant l’hiver. Sur une trentaine de jeunes gens qu’il avait sollicités, dix seulement s’étaient laissé gagner, et avec quelle peine !
La vieil instituteur avait bien fixé le nombre des élèves de sa classe à douze ; mais enfin, puisqu’il n’y en avait que onze de bonne volonté dans le village, il faudrait se contenter de ce nombre.
D’ailleurs les cinq piastres et demie qu’ils lui donneraient chaque mois n’étaient pas à dédaigner dans l’état de pauvreté où se trouvait le vieillard. On sait à quelle vie d’abnégation sont condamnés nos instituteurs ; on connaît l’insuffisance du traitement qu’ils reçoivent pour leur ingrate besogne et l’exiguïté de la pension qui leur permet à peine de ne pas mourir de m ale-faim après toute une vie vouée à l’instruction de la jeunesse.
C’était chose curieuse de voir les onze gars réunis le soir dans le grenier de la maisonnette du père François Boulet. Elles auraient, certes, mérité d’être saisies sur place par le pinceau d’un Téniers toutes ces grosses figures, halées par les âpres caresses du soleil et de la mer, et dont les yeux s’ouvraient grands comme des écus en face des signes cabalistiques de l’alphabet ; tout comme le second groupe de ces grands écoliers qui, plus avancés que les premiers, traçaient d’une main lourde, avec leurs doigts noueux crispés sur la plume, les bâtons traditionnels titubant entre de nombreux pâtés. Ils suaient à grosses gouttes et semblaient fatiguer bien plus que s’il se fût agi de tirer à bord d’une barge un flétan de cinq cents livres. Quand au père Boulet, qui était assis, en face de ses élèves, sur une petite estrade improvisée, pour mieux jouer son rôle de professeur, a\ ec sa tête au crâne dénudé et surmonté de deux touffes de cheveux blancs qui se tordaient en cornes sur les tempes, ses grandes lunettes rondes aux fortes montures de cuivre à califourchon sur son gros nez rouge, et cette bonne ligure vieillote et placide, animée pourtant par le sourire un peu dédaigneux que l’ignorance profonde et la balourdise "de ses élèves faisaient courir de sa bouche lippue jusque sur ses joues tombantes et creusées de rides profondes, il offrait le plus beau sujet d’étude que pût caresser le pinceau si finement observateur du grand peintre
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flamand, auteur de ces admirables scènes villageoises, mi-grotesques, mi-sérieuses, et partant si vraies. Et puis, quel merveilleux effet de clair-obscur le peintre n’eût-il pas tiré de la lutte fantastique à laquelle se livrait la lumière douteuse et vacillante qui tombait de cinq ou six chandelles de suif, avec l’ombre épandue dans la partie supérieure du comble, où les poutres et les chevrons s’entre-croisaient dans de mystérieux accouplements.
Malgré l’attrait que peut offrir un pareil tableau, nous ne saurions, pour l’étudier davantage, rester assis plus longtemps sur les bancs de l’école du père Boulet, et nous dirons tout de suite qu’au printemps Pierre Kirouët écrivait assez lisiblement et possédait bien les quatre premières règles, simples et composées, de l’arithmétique. Aussi avait-il énergiquement travaillé pendant l’hiver ! Une fois muni de ce léger bagage, il jugea qu’il était temps de réaliser son rêve, depuis longtemps caressé, d’entrer dans une maison de commerce à Québec. Vers la fin d’avril, il alla trouver le capitaine Poitras, qui employait les Kirouët à la pêche.
Pierre savait que le capitaine était cousin de l’un des marchands de nouveautés les plus achalandés de la rue Saint-Joseph, et le pria de le faire entrer dans cette maison, qui, l’une des premières, a fait la réputation commerciale de Saint-Roch.
— Je ferai tout ce que l’on voudra, dit Pierre ; pour commencer je porterai les paquets, s’il le faut.
— Sais-tu lire ? demanda le capitaine.
— Lire, écrire et compter.
— C’est bon, je parlerai de toi au cousin Brassard, reprit Poitras, qui partit la semaine suivante pour Québec.
Huit jours après, il apportait à Pierre, l’heureuse nouvelle que M. Brassard voulait bien l’engager, à raison de six piastres par mois, avec la nourriture
et le logement. Pour Pierre Kirouët, qui jusqu alors n’avait gagné que deux piastres et demie, c’était une superbe position; sans compter qu il mettait enfin le pied sur le premier degré de 1 échelle au bout de laquelle miroitait son rêve d’azur et d’or.
Le jeune homme demanda tout aussitôt son conge au docteur Gérard, qui le félicita de chercher, en travaillant, à améliorer son sort, et lui donna un excellent certificat de conduite. Quand il quitta la maison où il avait passé près de trois ans, Pierre, songeant à Mlle Hélène qu’il ne reverrait pas comme d’habitude au temps des vacances, eut le cœur si gros, que les larmes lui en jaillirent des yeux. Mais il secoua la tête, s’essuya les joues avec la manche de sa blouse, et murmura de nouveau les deux mots qui lui étaient échappés en présence de son idole : « Qui sait ?...
Cette fois personne ne l’entendit.
N’ayant fait aucun apprentissage, Pierre fut naturellement le dernier d’entre les commis qu’employait la maison Brassard & Cie. D’abord on lui fit porter les achats à domicile. Ce fut le temps le plus dur qu’il eut à passer. C’était lui qui ouvrait le magasin, à sept heures du matin en hiver, à six heures en été. Lorsqu’il descendait, tout grelottant, du grenier où il couchait avec les autres commis — c’était alors l’usage chez les marchands de loger leurs employés — lorsque, les pieds dans la neige et l’air froid dans le cou, il enlevait les contrevents de la boutique ; lorsqu’il entrait dans le magasin glacé pour y allumer le poêle, ses rêves de fortune à venir se refroidissaient bien un peu comme ses doigts devenus gourds. Mais bientôt le bois pétillait sous les mordantes caresses de la flamme, le poêle se mettait à ronfler et commençait à pénétrer d’une chaleur bienfaisante le pauvre commis, qui pelotonné tout auprès, en attendant l’arrivée de ses compagnons,
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sentait bientôt ses espérances se dégourdir, et les voyait, entre ses paupières encore à demi fermées par le sommeil, reprendre vie et s’agiter en traits distincts dans une perspective assez rapprochée.
Et puis le soir, lorsque la chaleur de son corps avait un peu réchauffé son lit glacé, pendant que les autres commis bavardaient ou vidaient quelque flacon d’eau-de-vie indroduit dans le grenier en contrebande, Pierre donnait libre cours à son imagination qui fuyait à tire-d’aile ce misérable réduit et se mettait à planer dans les nuages que doraient ses désirs. Là, il se revoyait tout métamorphosé, à la tête d’une grosse maison de commerce, riche, bien mis, avec de beaux équipages où trônait Mlle Gérard devenue sa femme ; et, vermisseau amoureux d’une étoile, il s’endormait en la voyant rayonner tout au fond du firmament radieux où l’enlevaient les ailes de ses ambitieuses rêveries.
Cependant, son air intelligent et son teint rosé le firent bientôt remarquer de M. Brassard, qui le garda au magasin. Les jolis garçons font bien derrière un comptoir. Les patrons le savent, les commis ont l’air de s’en douter et les acheteuses de s’en apercevoir.
Nous n’avons pas le temps de suivre Pierre Kirouët dans sa carrière d’employé. Il nous suffira de dire qu’il montra tant de bonne volonté d’adresse, d’intelligence et d’activité, qu’il sut si bien courber l’échine sous les averses de brusqueries et de gros mots que M. Brassard faisait souvent pleuvoir sur ses employés, qu’en moins de trois ans Pierre était l’un des premiers commis de la maison.
Dans l’intervalle, il lui fut donné de revoir une fois Mlle Hélène Gérard à Saint-Omer, pendant un congé de huit jours qu’il put attraper au temps des vacances que la jeune fille passait chez son père. Pierre, attifé d’un habillement tout de drap noir, le cou raidi par un faux col droit autour duquel
s’enroulait une cravate voyante et ornée d’une épingle trop volumineuse pour être d’or, Pierre Kirouët, une badine à la main, frappa un beau jour — avec le marteau — à la porte d’honneur de la maison de son ancien maître. On le fit entrer dans la salle à manger, en attendant que le docteur, Mme et Mlle Gérard qu’il demandait, fissent leur apparition. Quoique la servante, qui l’avait reconnu, ne l’eût pas fait monter au salon, Pierre ne ressentit pas moins beaucoup d’orgueil de se voir admis dans cette pièce où il lui était donné pour la première fois de s’asseoir. Il se dit qu’il avait bien dû gravir quelques degrés de l’échelle sociale pour en être arrivé là.
Le docteur, qui parut le premier, accueillit son ancien domestique avec bonté, et s’enquit avec intérêt de sa position présente et de ses projets pour l’avenir. Pierre commençait à répondre, quand Mme et Mlle Gérard apparurent et lui tendirent la main avec cet air moitié hautain moitié bienveillant qu’elles croyaient devoir garder avec leur serviteur de jadis. Le jeune homme, qui avait pourtant fait bonne provision de ces façons de petits-maîtres que se donnent messieurs les commis, perdit tout à fait contenance à la vue de Mlle Gérard, qui était maintenant une grande et belle personne, à la mine fière et distinguée. Un nuage passa devant ses yeux, et c’est à peine s’il put répondre par monosyllabes aux questions banales que l’on daigna lui poser. Pourtant, lorsaue la porte se fut fermée derrière lui et que l’air du dehors eut un peu rafraîchi son visage en feu, il s’écria à part soi :
— Est-elle belle !... et hère !... Mais qui sait ?
Dans la maison Brassard et Cie se trouvait un autre jeune homme de Saint-Omer nommé Louis Cantin. Il y était entré quelque temps après
irouët et à l’instigation de celui-ci qui le connaissait de longue date. Louis Cantin était fils d’un
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cultivateur qui possédait un bien d’une certaine valeur à Saint-Omer. Depuis longtemps Pierre savait cela et avait imaginé de s’aider du futur héritage de son compagnon, Cantin, pour se pousser dans le monde. Celui-ci était plus jeune que lui et beaucoup moins futé. Aussi Pierre réussitil à lui faire partager ses espérances de fortune rapide à gagner dans le commerec. Le soir, sur les dix heures — l’automne était venu — quand le magasin se formait, Kirouët, qui avait su capter tout à fait la confiance de ses patrons et avait une clef pour rentrer quand il voulait, faisait un signe à son ami Cantin, qui le suivait avec empressement à certain cabaret de la rue du Pont. Là, tout en avalant de compagnie une couple de douzaines d’huîtres, arrosées de quelques verres de bière ou d’eau-de-vie, qu’il payait généreusement, Pierre faisait miroiter aux yeux de son ami — quelque peu grisé par l’alcool et par le plaisir d’être ainsi libre à l’heure où les autres commis grelottaient dans leurs lits froids du grenier de la maison Brassard — la séduisante perspective d’être bientôt tous deux à la tête d’une maison de commerce, de réaliser de jolis bénéfices et de jouir enfin, à leur tour, des bonnes choses de la vie.
Kirouët chauffa si bien son ami qu’il le persuada d’engager le bonhomme Cantin à hypothéquer son bien, pour permettre au fils d’acheter un fonds de commerce avec Pierre, qui joindrait au montant qu’apporterait son associé quelque quatre cents piastres qu’il avait su mettre de côté. La plus grande expérience que Kirouët avait des affaires comblerait la différence de leur mise de fonds ; Cantin jeune devant prélever un emprunt de sept à huit cents piastres sur la terre paternelle. Lorsque, plein de ce projet, Louis Cantin s’en ouvrit à son père, celui-ci se regimba tout d’abord, effrayé de grever ainsi son bien. Mais au voyage suivant que le bon
paysan fit à la ville, son fils revmt à la charge assisté cette fois de Pierre Kirouët, qui leur offrit à souper dans un hôtel de la basse-ville. On était à la fin de l’hiver et les magasins fermaient encore à sept heures. Une demi-heure plus tard, les deux Cantin et Kirouët étaient assis en face d’un plantureux souper, auquel une couple de verres de whisky, avalés coup sur coup avant le repas, leur permit de faire brillamment honneur.
Quand le vieux paysan, satisfait, s’essuya la bouche du revers de sa main, l’ami de son fils rompit la glace. Pierre s’étendit d’abord sur l’état singulièrement prospère du commerce à cette époque : — un grand nombre de vaisseaux se construisaient, qui donnaient ouvrage et argent à la population ouvrière de Saint-Roch ; on commençait aussi les travaux préliminaires de ce fameux chemin de fer du Nord dont on parlait tant depuis quelques années, ce qui allait encore faire hausser les gages et amener un surcroît extraordinaire de travail et de numéraire dans la ville (1). Aussi, depuis plusieurs mois, une activité inusitée, sans précédent, se manifestait dans le commerce. C’était le temps, pour les jeunes gens intelligents et vigoureux, de tenter fortune. Et justement, une occasion superbe s’offrait d’acheter à bas prix le fonds de commerce d’un marchand qui venait de mourir, laissant une veuve incapable de continuer les affaires de son mari, et qui cherchait à se défaire de l’établissement du défunt. La chose n’était guère encore connue, et ce serait grand dommage de laisser échapper l’opportunité de s’établir dans les conditions les plus avantageuses. — Ici, Cantin, fils intervint et fit l’éloge des capacités commerciales de Kirouët, qui,
(1) On se rappelle les tentatives infructueuses faites il y a plus de vingt ans, pour construire cette voie ferrée qui aujourd’hui, à peine terminée, produit teja des résultats avantageux. ( J’écrivais ceci en 1881).
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en trois ans, avait su monter si rapidement dans la maison Brassard, dont il était maintenant l’un des premiers employés. Bref, ils tirèrent tous deux un tel feu d’artifice, que le brave cultivateur, ébloui par toutes les étincelles qu’on lui faisait danser devant les yeux, se laissa convaincre. Huit jours après, son bien était grevé d’une forte hypothèque, le fils touchant l’argent, s’associait avec Pierre Kirouët, et tous deux — Pierre sachant toujours garder la préséance, — fondaient la maison connue sous la raison sociale de « Kirouët & Cantin. »
Le printemps vint, amenant avec lui ce renouveau de floraison dans le commerce qui remet l’espérance au cœur de nos négociants, après le long chômage de l’hiver. Jamais, de mémoire de marchands, ne vit-on pareille activité, semblables bénéfices. Plus de cinquante vaisseaux étaient en construction dans le port ; aussi l’argent affluait-il dans la classe ouvrière et de là chez les marchands. Chacun se rappelle encore à Saint-Roch cette ère de prospérité qui — il y a une vingtaine d’années — passa sur notre ville et ne devait être, hélas ! que de bien courte durée.
La maison Kirouët & Cantin ne fut pas sans profiter de cette aubaine, et, grâce au travail des deux associés, en moins de six mois, ils avaient fini de payer et doublèrent même leur fonds de commerce. L’automne vint et cette saison, où l’on achète le plus chez nous pour subvenir aux besoins de l’hiver, donna même mieux que la précédente. Ce fut pour nos jeunes gens une année splendide ; aussi, lorsque, après la clôture de la navigation, ils exposèrent leur bilan au père Cantin, en lui payant plusieurs mois d’avance l’intérêt de la somme empruntée sur sa terre, et qu’ils lui firent cadeau d’un pardessus de beau drap de Moscou, le bonhomme sentit se dissiper ses dernières craintes, et ne demanda plus au Seigneur que de le laisser vivre assez vieux
pour voir son fils devenir l’un des plus riches négociants de Québec.
Dans l’hiver, la compagnie du chemin de fer du Nord ne réalisant pas les fonds sur lesquels elle avait compté, suspendit, ajourna indéfiniment les travaux commencés. D’un autre côté, la vente des navires n’avait pas été aussi fructueuse que pendant les deux dernières années, par delà l’Océan ; et les constructeurs, les uns restreints par leurs bailleurs de fonds, les autres de crainte d’y perdre de l’argent, mirent sur les chantiers moins de vaisseaux qu’ils ne l’avaient fait précédemment. Sans être affecté d’une manière désastreuse par la diminution du travail, le commerce de détail n’en souffrit pas moins d’une manière sensible durant le printemps qui suivit.
Quoique les bénéfices de la maison Kirouët et Cantin se ressentissent de ce contre-coup, cependant, comme les associés n’avaient pas autant à rembourser cette année-là que la première, ils firent encore assez de profits pour bien asseoir leur crédit, vivre convenablement et bien augurer de l’avenir. Du reste, l’automne, sans être aussi productif que celui qui l’avait précédé, jeta un nombre assez considérable de minots d’écus dans les boutiques de Saint-Roch, pour laisser voir que les marchands de l’endroit trouvaient encore à tondre d’assez épaisses poignées de laine sur le dos de ces moutons qui se nomment consommateurs.
Pierre Kirouët n’était plus maintenant le pauvre diable frêle et gauche que nous avons connu au début de ce récit. Il avait près de vingt-quatre ans et possédait l’aplomb que donne la maîtrise d’une boutique bien achalandée. Il fallait le voir à la porte de son magasin, surtout le samedi soir, jour où les ouvriers sont payés de leur travail de la semaine, et encombrent les établissements de commerce du plus populeux faubourg de la ville.
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Debout, à l’entrée, pour recevoir et saluer les chalands, les deux mains plongées dans les poches de son pantalon et y remuant à pleins doigts deux poignées de pièces d’argent dont le son lui chatouillait agréablement l’oreille, il contemplait, souriant, ce va-et-vient incessant, cette affluence extraordinaire d’acheteurs qui ne se voit que dans cette partie de la ville. Le rêve qu’il faisait autrefois, dans son galetas de petit commis, ne semblaitil pas maintenant à bon droit près de se réaliser.,? Il n’avait plus besoin de fermer les yeux pour se voir traverser les rues emporté par un cheval fringant ; car il en avait acheté un, de moitié avec son associé, ainsi qu’une jolie voiture, dans laquelle ils allaient le dimanche se promener aux alentours de la ville. Il est vrai que Mlle Hélène Gérard manquait bien encore pour achever d’animer son rêve en partie devenu réalité : aussi Pierre songea-t-il, au commencement de l’hiver, qu’il était temps de faire un petit voyage à Saint-Omer, afin d’y entamer la question de son futur bonheur conjugal. Un vendredi soir, il prévint son associé qu’il serait absent trois jours et il partit le lendemain.
Le dimanche, après la grand’messe, à la porte de l’église de Saint-Omer, entouré de ses anciens compagnons de pauvreté, restés aussi besogneux que par le passé, et qui l’interrogeaient en le contemplant d’un œil d’envie, Pierre aperçut le docteur Gérard, s’ouvrit un passage à travers les rangs de ses admirateurs, et manœuvra de manière à se trouver sur le passage du médecin. Celui-ci, qui était au fait des succès de son ancien serviteur, le reconnut, lui tendit cordialement la main, et, après quelques questions banales au sujet du commerce, il invita Kirouët à dîner. C’était tout ce que voulait le jeune homme, qui accepta sans se faire prier. Il comptait voir Mlle Gérard ; mais quel ne fut pas son désappointement lorsque, avant de se mettre à
table, il apprit que la jeune fille était en ce moment à la ville chez une de ses tantes. Pierre avala sa déconvenue avec le petit verre que lui offrit le docteur. — C’est égal, se dit-il à part lui en prenant place à la droite de Mme Gérard, j’ai fait quelque chemin depuis six ans que je suis parti d’ici, pour y manger aujourd’hui à la table des maîtres de la maison ! A l’égard de Mlle Gérard, je m’arrangerai de manière à la voir à Québec. Je n’en serai là que mieux pour lui parler.
Quand il prit congé du docteur, celui-ci lui dit qu’il irait dans quelques jours à la ville faire certains achats, assez considérables, et qu’il ne manquerait pas de se rendre à son établissement. Kirouët remercia son hôte, l’assura qu’il serait tout aussi bien servi chez lui et à meilleur marché que partout ailleurs, et revint à la ville, enchanté de la réception du Dr Gérard et caressant plus que jamais sa réduisante espérance.
Pendant la semaine qui suivit, deux fois Kirouët se présenta chez la tante d’Hélène, à la haute ville ; mais on lui dit que Mlle Gérard était sortie. Le lendemain de sa seconde visite il grommelait contre le guignon qui s’attachait à ses démarches, lorsqu’il vit le docteur Gérard et sa fille entrer dans son établissement. En les apercevant, Pierre eut un tressaillement nerveux au cœur et courut à leur rencontre.
Quatre ans s’étaient écoulés depuis la dernière fois qu’il avait vu la jeune fille, maintenant parvenue à 1’entier épanouissement de sa jeunesse et de sa beauté. Elle était superbe avec ses grands yeux noirs, sa bouche un peu charnue et d’un rougecerise, ses formes séduisantes et son port de déesse comme pour un instant descendue des nuages. Quand elle tendit sa main gantée à Pierre, celui-ci ressentit une commotion électrique dans tous ses membres, et s’inclina gauchement devant l’idole à
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laquelle il avait depuis longtemps voué un culte aussi ardent qu’il était concentré.
— Mon cher Monsieur Kirouët, dit le docteur Gérard en donnant une poignée de main au marchand, je suis heureux, à l’occasion du prochain mariage de ma fille, de faire chez vous quelques emplettes.
Cette fois, le choc électrique fut un coup de foudre, et Pierre vit tous les rayons du magasin, chargés d’étoffes aux diverses couleurs, tournoyer comme les rais d’une roue qui traverse une traînée de~ soleil. Heureusement que Mlle Gérard, pour cacher la rougeur que l’annonce de son prochain mariage lui avait aussi fait monter à la figure, détournait en ce moment la tête, et que le docteur jetait un regard circulaire dans le magasin de son ancien domestique, en s’écriant :
— Sapristi ! Pierre, savez-vous que vous voilà joliment monté en marchandises !
— Oui,... assez bien,... assez bien, balbutia le jeune homme, qui, tout en essayant de se remettre, se hasarda à demander :
— Est-il permis de ... s’informer avec qui... se marie mademoiselle Hélène... mademoiselle Gérard ?
— Eh ! sans doute, repartit en souriant le docteur, que nous soupçonnons d’avoir eu vent des deux visites rapprochées de Pierre à Mlle Gérard ; il n’y a pas si longtemps que vous faisiez partie de la maison, l’on peut bien vous dire cela. Ma fille épouse M. Léon Duclos, député du comté de Bienville, jeune homme plein de talent et d’avenir. Seulement, vous savez, ceci est entre nous. Nous ne voulons pas que la nouvelle s’en ébruite maintenant.
Ce que Kirouët vendit ce jour-là au docteur Gérard pour le trousseau de sa fille, il ne put se le rappeler ensuite qu’en consultant le mémoire dressé sur son ordre, au fur et à mesure, par 1 un de ses
commis. Quant à lui, il perdit conscience de tout ce qu’il put faire ou dire pendant l’heure entière que Mlle Gérard resta dans le magasin avec son père.
Mais ce dont il se ressouvint toujours, c’est qu’après leur départ, il se précipita plutôt qu’il ne monta à l’étage supérieur où il logeait avec son associé, qu’il se jeta sur un canapé où Cantin, surpris, le trouva pleurant à chaudes larmes à l’heure du souper ; qu’il se grisa déplorablement le soir et se réveilla le lendemain avec le plus violent mal de tête qu’il eût jamais ressenti.
— Au diable toutes les filles à marier, et en particulier Mlle Gérard ! s’écria-t-il au saut du lit. Où avais-je la tête, aussi ? Avec ça que j’ai bien le temps de me marier ! Attendons un peu, mon ami, avant de nous mettre la corde au cou, nous allons d’abord jouir de la vie de garçon! Mille tonnerres ! que j’ai mal aux cheveux !...
A partir de ce jour, Pierre qui, jusqu’alors, avait été assez rangé, changea complètement de manière de vivre. D’abord il persuada à son associé de renouveler leur mobilier, pourtant convenable à la position qu’ils occupaient, et d’en acheter un fastueux. Et comme il fallait quelqu’un pour animer et admirer ces splendeurs, il fut convenu entre Kirouët et Cantin qu’ils donneraient à dîner à leurs amis, chacun à tour de rôle, une fois la semaine. Cela les poserait aux yeux de leurs confrères. Cette décision les obligea de faire l’acquisition d’un service, qui, à l’instar du mobilier, leur coûta plus cher qu’il n’était de bon goût. On parla bientôt des dîners de MM. Kirouët et Cantin dans le cercle de leurs connaissances.
La première fois que le père Cantin fut reçu dans ces pièces richement garnies, ses grosses bottes de paysan restèrent comme clouées au moelleux tapis de velours. — Prenez garde, mes enfants,
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s’écria-t-il, n’allez pas trop vite ; vous vous casseriez le cou !
Autant pour rassurer le bonhomme que pour lui embrouiller la vue des choses, Kirouët sortit du large buffet chargé de sculptures, qui s’étalait dans la salle à manger, un carafon de vrai rhum de la Jamaïque, boisson pour laquelle il nous faut avouer que le vieillard avait un faible. Et tout en lui expliquant que les tapis, les rideaux et la lingerie leur revenaient à très bas prix, vu qu’on achetait ces effets en gros, Pierre lui versa, coup sur coup, deux ou trois verres qui durent agir singulièrement sur le cerveau du père Cantin ; car il partit convaincu que les deux associés avaient le don non seulement de gagner de l’argent à pleines mains, mais encore de se meubler avec luxe et de bien vivre sans qu’il leur en coûtât grand’chose.
Le soir, à un souper auquel le digne mais un peu trop lourd paysan ne fut pas invité, quoiqu’il fût encore à la ville, on mangea ferme, on but sec, et on chanta fort avant dans la nuit chez les deux associés. Il paraît même que, lorsque tous les convives et leurs hôtes furent suffisamment échauffés, Kirouët, poussé par je ne sais trop quel esprit malin, proposa de boire à la santé du bon, de l’excellent père de son associé Cantin ; toast qui fut bu avec d’autant plus d’enthousiasme qu’aucun des convives ne connaissait le bonhomme.
Ces goûts fastueux qui distinguent les parvenus tout frais sortis des haillons de leur jeunesse, Pierre Kirouët les devait pousser loin en fait de chevaux. Cette manie avait sans doute germé en lui alors qu’il demeurait chez le docteur Gérard et qu’il conduisait Mlle Hélène à la promenade. Avant les derniers changements apportés à la manière de vivre, il possédait bien un cheval qui avait assez bonne mine sur le chemin de Charlesbourg, lorsqu’on revenait grand train du lac Beauport, le
dimanche soir. Mais, un jour qu’il avait ete depassé par la voiture de l’un de ses confrères de Saint-Roch, Pierre se jura que cette fois serait la dernière ; et, à quelque temps de la, il était 1 Heureux propriétaire du plus fort trotteur qu 1 y eu alors à Québec, et pour lequel il n’hésita pas a donner six cents piastres. Kirouët fut alors le coq des alentours, dans ces promenades du dimanche qui font les délices de notre bourgeoisie. 11 fallait le voir, armé de son fouet à poignée d argent et crânement campé sur le siège élevé de son élégant tilbury, serrant haut les rênes, la tête penchée en avant, les yeux étincelants de jouissance et de vanité satisfaite ! A la suite d’un refroidissement, ce cheval étant devenu malade, Pierre, sur le conseil que lui en donna un maquignon, nourrit 1 animal plus de quatre mois avec des œufs frais.
Pendant un certain temps, Kirouët et Cantin continuèrent à mener un assez grand train qui faisait l’admiration et l’envie des jeunes, tandis que les vieux marchands de la place hochaient la tête. — Qu’ils prennent garde, disaient ces grognards du commerce, les affaires ne sont plus ce qu’elles étaient
il y a trois ans !
f En effet, cette fièvre qui avait, durant plusieurs mois, possédé nos constructeurs de navires, les avait maintenant laissés presque tous. Un moment, le marché européen s’était trouvé encombré de vaisseaux neufs, et les trois quarts de nos constructeurs avaient dû se défaire des leurs avec perte. Quelques-uns firent faillite et les autres rendus à bon droit craintifs, restreignirent de beaucoup le champ de leurs opérations. Au lieu de deux et même trois ou quatre navires que chacun d’eux construisait autrefois en même temps, c’est à peine si les moins maltraités par la fortune se risquaient maintenant à en mettre un sur le chantier. A la place de cinquante vaisseaux que l’on
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voyait se dresser sur les bords de la rivière Saint- Charles trois années auparavant, l’œil attristé en comptait tout au plus une quinzaine. Les deux tiers des charpentiers de la ville se trouvaient sans ouvrage, et partant sans argent. Naturellement, le commerce se ressentit aussitôt des effets du chômage prolongé de cette grande partie de la classe ouvrière.
Dans cette paralysie qui commençait à affecter le commerce de détail, Kirouët ne tarda pas à trouver que ses dépenses excédaient les recettes. Il ouvrit les yeux, eut peur et songea tout d’abord à modérer son train d’existence. Mais il s’aperçut alors que lorsqu’une fois l’habitude est prise de vivre à grandes guides, il est extrêmement difficile de ramener au pas tous ses appétits lancés au galop. Les plus forts, deux sur mille peut-être, parviennent à s’arrêter à temps sur le bord de l’abîme. Mais les autres sentent leurs bras fatigués lâcher les rênes et roulent éperdus dans le gouffre de la ruine. Kirouët et Cantin, qui n’appartenaient pas à la catégorie des hommes forts, ne poussèrent pas loin leurs velléités d’économie et se fournirent l’un à l’autre des excuses pour éviter de réformer leurs habitudes. — Que diraient leurs confrères en les voyant changer subitement d’allure ? Ne croiraient-ils pas les affaires de la maison beaucoup moins prospères ? Le crédit des associés n’en souffrirait-il pas ? Et puis, quelque heureuse spéculation les remettrait un bon jour à flot. En attendant, on allait redoubler d’efforts et travailler davantage. A ce sujet, les deux amis décidèrent qu’ils iraient à tour de rôle, le mardi et le samedi, relancer les cultivateurs sur la place du marché pour les attirer au magasin.
Pendant un certain temps, ce dernier procédé, fort ennuyeux du reste, et pour eux humiliant, leur réussit assez ; mais le jour vint enfin où, ayant
vidé l’escarcelle des habitués du marché, cette manœuvre même manqua d’effet. G’est alors qu’ils eurent recours à ce moyen extrême des marchands en détresse, qui est de ne jamais refuser d’argent et de laisser aller leurs effets sans réaliser un profit raisonnable.
Pour comble d’infortune, à la suite d’une partie fine faite aux environs de la ville, Kirouët fut atteint d’une fluxion de poitrine qui le tint six semaines au lit et plusieurs jours sur le bord de la fosse. On se souvient que, tout jeune homme, il était de tempérament faible ; or, la vie de plaisir qu’il avait menée pendant deux ou trois ans, les veilles, les libations trop copieuses, avaient ébranlé sa santé au point que cette maladie, épuisant le peu de forces qui restaient dans ce corps naturellement frêle, le laissa dans un état de débilité extrême. Le médecin saisissant même chez son patient les premiers symptômes de la phtisie, lui ordonna d’aller passer l’hiver en Floride. — S’il s’obstinait à rester ici durant la saison des froids, peut-être n’en verrait-il pas la fin. — Pierre effrayé se vit contraint de suivre une ordonnance aussi coûteuse que préjudiciable à son commerce.
— La vie avant tout ! dit-il à Cantin, quand il lui annonça son prochain départ. — Et après avoir pourvu aux affaires les plus pressantes, il partit, laissant la maison sous la direction de son associé.
Pendant quelques semaines, les fonds en banque permirent à celui-ci de payer les premiers billets qui vinrent à écheoir. Mais ces ressources épuisées, Cantin se vit entrainé dans toute sorte d’embarras qui ne devaient que s’accroître. On était dans la morte saison, et c’est à peine si le menu profit des ventes suffisait à couvrir les dépenses du magasin et de la maison, c’est-à-dire à payer les commis, le loyer et les choses nécessaires à la vie.
KIROUËT ET CANTIN
Cantin dut, alors demander à ses fournisseurs qu’ils lui permissent de renouveler les effets de commerce souscrits par la société ; ce qu’on lui accorda tout d’abord d’assez bonne grâce.
Bientôt, cependant, le jeune homme vit les sourcils se froncer, les mines se renfrogner, à la demande réitérée de semblables faveurs. L’un des plus hargneux alla même jusqu’à grommeler au sujet des dépenses inutiles faites par les deux associés. Il fit mention du cheval payé six cents piastres, l’année précédente, et s’informa si on ne proposait de le garder. Cantin — fa figure en feu — répondit qu’il ne pouvait prendre aucune décision en l’absence de son ami, et qu’il allait lui écrire immédiatement. Le soir même, il adressait une longue lettre à son associé, lui exposant l’état de plus en plus embarrassé des affaires de la maison et le suppliant de revenir au plus vite.
Un mois après, Kirouët était de retour à Québec, plutôt fatigué que rétabli par le voyage, et affecté par le trop brusque passage du climat si doux de la Floride à la température maussade de la fin de l’hiver au Canada. On était aux premiers jours d’avril, et la saison se montrait des plus désagréables. Quand il ne pleuvait pas, un brouillard épais couvrait la ville ; atmosphère mortelle pour les poitrinaires. C’est alors que je revis Pierre Kirouët, comme il passait dans la rue Saint-Jean au grand trot de ce beau cheval qui attirait le regard de tous les connaisseurs. — Le superbe animal ! s’écria l’un de mes amis, qui pataugeait modestement avec moi dans la neige fondante. Quel en est donc l’heureux propriétaire ?
— L’heureux propriétaire, lui répondis-je, est un marchand de Saint-Roch, Pierre Kirouët, que l’on dit à la veille de faire faillite et de mourir de la poitrine ! N’as-tu pas remarqué que le mouchoir qu’il tenait sur sa bouche était tout tacheté de sang ?
Il a la passion des chevaux. La course en traîneau l’enivre et le suffoque à la fois. Pauvre garçon ! c’est probablement une de ses dernières jouissances. Peut-être, du reste, n’en est-elle que plus vive...
L’arrivée de Kirouët, qui avait plus de ressources, de savoir-faire, et surtout plus d’audace que son associé, maintint quelque temps encore l’équilibre de leur maison, tout comme le retour de l’été donna au malade une apparence de santé, et lui fit espérer une guérison complète. Mais enfin, le jour vint où les fournisseurs se lassèrent d’attendre après leur argent et les banques de renouveler les effets de la société. Le premier billet protesté fut la chute de la clef de voûte, qui détermina aussitôt l'écroulement de l’établissement de cartes « Kirouët et Cantin. » Les associés déposèrent leur bilan.
A quelques jours de là, il y avait nombreuse réunion de tous leurs créanciers chez le plus important fournisseur des faillis. Et vous voudrez bien croire que les figures n’étaient ni des plus gais, ni des plus avenantes. Une vraie collection de tigres rugissants au milieu desquels Kirouët et Cantin, ahuris, piteux, avaient l’air de deux victimes livrées au carnage.
— Vous avez monté votre maison sur un pied ruineux ! s’écriait l’un.
— Vous viviez comme des seigneurs ! glapissait l’autre.
— Vous avez payé un cheval six cents piastres !
Et ces mots « six cents piastres » lui emplissaient la
bouche.
-- Vous ne le nourrissiez qu’avec des œufs frais ! hurlait un quatrième créancier.
— Oui, mieux que nous et à nos dépens ! grommelait un autre.
Et vous ne rougissez pas de l’avoir encore dans vos écuries ?...
KIROUËT ET CANTIN 51
— Mais... faisait Kimuët en essayant de calmer la tempête.
— Il n’y a pas de mais qui tienne, Monsieur ! reprenait d’une voix de tonnerre le plus animé de la bande. Moi, qui vous parle et qui, depuis vingt ans que je suis dans le commerce, n’ai jamais failli, Dieu merci ! j’ai vendu ma paire de chevaux l’automne passé. Voilà ce que l’on fait, Monsieur, quand on est honnête homme !
— Ces va-nu-pieds d’il y a dix ans ne voulaient plus qu’aller en carrosse et marcher sur; des tapis de velours !
— Oui, mon... le tapis de votre salon, il n’est qu’à moitié payé S et vous... vous marchez encore dessus ! criait un petit homme tout rouge de colère.
— Et quand la ruine frappait à sa porte, ça allait passer l’hiver dans les pays chauds !...
— Mon médecin me l’ordonnait, avec menace de mort si je ne suivais point ses recommandations, répliquait timidement Kirouët.
— Monsieur ! beuglait le plus acharné, avec une de ces poses à la Joseph Prud’homme, immortalisées par le si fin observateur Henri Monnier, — Monsieur ! apprenez qu’un homme d’honneur doit savoir mourir à son poste !
Cette apostrophe foudroyante mais burlesque mit fin à la séance ; et les deux faillis sortirent en portant bas l’oreille.
L’émotion ressentie, la colère contenue, déterminèrent chez Kirouët une terrible hémorragie des poumons, qui le mit à deux doigts d’une mort immédiate et le laissa trois ou quatre semaines dans un état de faiblesse extrême. Mandée en toute hâte, sa vieille mère s’établit à son chevet, d’ou elle sut écarter les importuns et toute fâcheuse nouvelle du dehors. Mais,. à sa première sortie, le pauvre garçon apprit que les créanciers avaient refusé tout arrangement, que le fonds de commerce de la société
était déjà vendu et que c’était par pure pitié pour le malade, qu’on avait bien voulu attendre qu’il fût mort ou sur pied, pour disposer de ses meubles. Il rentra en pleurant. Sa mère, qui savait tout, lui dit en l’embrassant :
— Viens-t’en chez nous, mon Pierre ; il y a encore un morceau de pain pour toi à la maison, quoique ça n’y soit pas aussi beau qu’ici. Tu as été si bon pour nous autres, quand tu avais de l’argent, que ni ton père ni tes frères ne te fermeront la porte au nez.
— Merci, mère ! dit Kirouët avec des sanglots plein la gorge. Dans tous les cas, je ne vous serai pas longtemps à charge...
Il se sentait frappé à mort.
Au mois de novembre suivant, par une matinée pluvieuse, morne, il y avait à Saint-Omer de modestes funérailles. C’était le pauvre Pierre Kirouët que l’on menait en terre. Bien peu de gens, et des moins cossus, ses parents, quelques amis, l’escortèrent jusqu’à la fosse, qui se referma sans éclat sur la dépouille de celui qui avait un instant fait sa toute petite part de bruit sur la terre.
Par une coïncidence étrange, le même jour la propriété du père Cantin était vendue par le shérif de Saint-Omer, à la demande de celui qui avait avancé l’argent englouti par la société « Kirouët et Cantin. »
Aujourd’hui, Louis Cantin est commis à trois cents piastres par an, et le père, ruiné, demeure chez son gendre, qui ne perd aucune occasion de lui reprocher avec aigreur son fol aveuglement à l’égard de son écervelé de fils.
« Le frère aîné de Pierre Kirouët, resté pêcheur, a réussi, à force de travail et d’économie, à s’acheter une goélette avec laquelle il fait la pêche pour son compte. A la place de la masure où s’écoula l’enfance des fils de Thomas Kirouët, s’élève une pro-
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prette maison. Une femme jeune et forte, au frais visage, à l’air heureux, y surveille trois ou quatre bambins, qui, joufflus comme des potirons et vigoureux comme de jeunes chiens, remplissent la maison de Thomas Kirouët, fils de leur réjouissant vacarme ; tandis que la grand’mère, devenue veuve, est assise, songeuse, triste, au coin du feu. Tout en ayant sa part du bien-être qui a remplacé pour elle la misère d’autrefois, elle ne peut s’empêcher de penser à son pauvre Pierre, mort d’une fièvre de jouissances inconsidérées, à l’enfant de ses entrailles qui, tandis qu’elle chauffe ses membres engourdis par l’âge, au bon feu clair pétillant dans l’âtre, dort, lui, son dernier sommeil sous la terre glacée.
Voilà, dans toute sa brutale vérité, l’histoire de Pierrre Kirouët, principal associé de l’éphémère maison « Kirouët et Cantin. »
En avons-nous assez vu de ces pauvres fils de cultivateurs ou d’artisans, arrivés nus de leur village, affamés de jouir et de paraître, se hausser pour quelques jours au-dessus de la foule, faire un peu de bruit, attirer un moment sur eux l’attention de leurs plus proches voisins, et retomber bientôt, faute de force pour se maintenir, épuisés, perclus au milieu de la multitude qui se refermait sur eux en les broyant sous ses pieds !
Québec, octobre 1881.
BIGOT ET SA COUR