ÉTUDE HISTORIQUE
Le Manuscrit du sieur Franquet — • Le bateau de M. l’Intendant — L’hospitalité du bon vieux temps
?n très curieux manuscrit que celui du sieur Franquet (1). Chargé par la cour, en 1751, d’inspecter les fortifications de la Nouvelle- ! France, Franquet parcourt les différents postes de l’Acadie et du Canada, et tout en indiquant les repaiations a faire, les améliorations à apporter aux travaux destinés pour la défense du pays, il laisse tomber sur son carnet de voyageur des observations piofondes sur les réformations qui lui paraissaient urgentes dans certaines parties de l’administration de la colonie ; et puis, entre de savantes dissertations sur la courtine, le bastion, l’escarpe et le parapet, il glisse maints aperçus piquants sur les mœurs et les usages des habitants du pays qu’il traverse. C’est ici qu’il plaît davantage. Avec ces notes griffonnées au jour le jour, avec ces esquisses tracées d’après nature, il y aurait tout un tableau à peindre. Et, certes large en serait le cadre, puisqu’on y verrait tous les grands dignitaires de cette intéressante époque y figurer, depuis le superbe marquis Du-
0) Ce manuscrit fait partie des archives du ministère de la guerre à Paris
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BIGOT ET SA COUR
quesne de Menneville et le fastueux Bigot, jusqu’au fils de cordonnier Deschenaux, devenu secrétaire de M. l’intendant et, comme son maître, si âpre à l’ argent. Quant à ce bon major Péan, trop complaisant, sa bonne tête si bellement empanachée ne ferait-elle pas un plaisant contraste avec la figure disgracieuse du traître Verger ? Et la belle dame Péan, la sémillante amie de M. Bigot ; et les piquantes figures de mesdames de Lotbinière, de Repentigny, Marin et du Linon, ne se grouperaient-elles pas merveilleusement dans cette large toile historique ? Toutes ces charmantes beautés noyées de bouillons de soie, inondées de brouillards de blonde, ne croyez-vous pas qu’elles vous fascineraient comme moi ?
Ce tableau, nous l’avons déjà fait et nous ne prétendrons point le recommencer. Tel qu’il est, il restera en attendant qu’un autre, plus habile peintre d’histoire, arrive, en l’imitant peut-être quelque peu, à surpasser notre œuvre ; ce qui se verra certainement quelque jour à venir. Pour aujourd’hui, ce que nous voulons faire n’est qu’une courte étude sur la manière à la fois primitive et luxueuse de voyager il y a cent ans, et sur l’hospitalité large qui se pratiquait chez nous à cette époque : un croquis de la petite cour de l’intendant Bigot, moins qu’un tableau de genre, un peu plus qu’une simple pochade.
Au second volume des Voyages et Mémoires sur le Canada, de Franquet, nous trouvons ce dernier s’embarquant à Québec le 24 juillet 1752, pour aller visiter les Trois-Rivières et Montréal, ainsi que les différents postes échelonnés le long du Saint-Laurent et du lac Champlain.
Il est deux heures de l’après-midi et le sieur Franquet vient de prendre place, avec ses compagnons de voyage, dans le bateau affecté aux tournées de M. l’intendant. Celui-ci, en ce moment en
partie de plaisir à l’île d’Orléans, s’est empressé, par l’entremise de M. Péan, de mettre gracieusement sa propre embarcation au service de M. l’inspecteur. Il fallait bien que Bigot fît un peu sa cour aux personnages envoyés de France pour y retourner bientôt. Déjà l’on commençait à murmurer dans la colonie contre l’administration de l’intendant, et il était plus que prudent pour lui d’entretenir de bonnes relations avec les gens qui étaient bien en cour, afin de s’y maintenir luimême en faveur.
Le bateau ayant été mis à son entière disposition, Franquet avait favorablement accueilli la demande que plusieurs personnes de marque lui avaient faite de l’accompagner ; de sorte que, outre lui-même, ses deux domestiques et M. de Couagne, sous-ingénieur de Québec, chargé de le suivre et de faire la dépense, se trouvaient à bord : le Père Boniface, supérieur de la Charité de la maison de Louisbourg ; M. de Maizières, lieutenant ; M. de Charly, enseigne en pied, et M. Duplessis, enseigne en second, tous trois des compagnies de F Ile-Royale, avec leurs domestiques ; en tout vingt-trois personnes, y compris les treize hommes d’équipage, qui étaient tous de la Pointe-Lévy.
A peine s’est-on placé, que le maître-conducteur représente que le bateau est trop chargé. Chacun s’en aperçoit bien, mais sans se mettre le moins du monde en devoir d’y remédier. Franquet, craignant de désobliger ses hôtes, ne trouve rien à leur dire et ne peut que crier au conducteur :
— Allons, nage, et advienne que pourra !
Pendant que l’embarcation, laissant le Cul-de- Sac, remonte lentement le fleuve à la rame, avec le vent et la marée contraires, jetons un coup d’œil sur le bateau de M. l’intendant. Il était plat et pouvait porter environ huit milliers pesant ; au milieu, on avait ménagé un espace de cinq à six
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pieds carrés, entouré de bancs garnis de coussins bleus. Un tendelet, espèce d’impériale de carrosse, que soutenaient quatre montants de bois, avec des rideaux aux côtés, formait une cabine où les passagers étaient à l’abri du soleil et de la pluie.
Le bateau avait un mât propre à porter la voile et même un hunier au besoin. Enfin, comme Bigot avait l’habitude de ne se priver de rien, il y avait à bord abondance de vivres, de vin et d’eau-de-vie, et même d’argent pour les dépenses journalières du voyage.
Aujourd’hui que l’on est si friand de sport et qu’on ne parle que yacht et voyage d’agrément, l’on conviendra que Bigot, ce sportsman du siècle dernier, montrait bien quelque goût en ce genre d’amusement d’autant plus recherché qu’il est coûteux.
Notre intention n’est pas de suivre Franquet pas à pas dans son voyage, et de nous arrêter à chacune des minutieuses descriptions qu’il fait de tous les points de vue qui défilent devant ses yeux. A peine ferons-nous même deux ou trois stations avec lui, tout au plus pour donner une idée de l’hospitalité cordiale qu’il y reçut, et crayonnerons-nous à la hâte quatre ou cinq portraits des personnages les plus marquants qu’il rencontra sur sa route. Nous nous arrêterons davantage sur le mode de voyager par terre, vu que nous y aurons l’occasion d’étudier de près l’intendant et ses intimes.
Après avoir mis trois jours à s’y rendre, tant à la rame qu’à la cordelle, les voyageurs débarquent aux Trois-Rivières, où ils sont reçus de la façon la plus cordiale par le gouverneur de l’endroit, M. Rigaud de Vaudreuil.
M. de Vaudreuil logeait dans une maison appartenant au Roi, bâtie pour servir de magasin et que l’intendant, par bienséance, avait bien voulu céder
à M. le gouverneur des Trois-Rivières. Les appointements de M. de Yaudreuil n’étaient que de mille livres, somme d’autant moins suffisante que sa maison, se trouvant à moitié chemin de Québec à Montréal, était le rendez-vous de tous les voyageurs. Et si honorable et généreux était-il, « qu’il recevait le petit comme le grand. »
Le gouverneur voulut absolument que Franquet descendît chez lui, et le présenta tout d’abord à madame de Vaudreuil — tille de M. de la Gorgendière, homme riche et directeur de la Compagnie des Indes pour le castor, à Québec. — C’était, dit Franquet, une des personnes les plus accomplies, tant par la figure que par l’esprit, et remplie de grâce et de politesse. Les premiers compliments échangés, on fit passer le voyageur dans Y appartement qui lui était destiné. En un clin-d’œil, il avait secoué la poussière de la route, et après avoir fait un peu de toilette, il rejoignait la compagnie.
« L’on ne tarda pas de passer dans la chambre à manger. Il y avait une table de vingt couverts, servie avec la profusion et la délicatesse de mets des meilleures provinces de France. On y but toute sorte de vins, toujours à la glace. Jugez du plaisir par le chaud excessif qu’il faisait. »
A ce dîner de vingt couverts se trouvaient sans doute les principaux fonctionnaires de la place : M. de Saint-Ours, lieutenant du Roi, M. de Noyelle, major, M. de Ganne, aide-major, et le gardemagasin, M. de Tonnancour, homme fort riche, d’une belle figure et de beaucoup d’esprit.
Après le dîner, avant de sortir pour aller voir la ville, on faisait une partie de quadrille. Sans doute, il s’agit ici d’une partie de cartes, le quadrille étant une espèce de jeu d’hombre qui convient beaucoup mieux à la digestion que toute sorte de sauterie, comme on dit de nos jours.
Le lendemain, vingt-huit juillet, visite des forges
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de Saint-Maurice, dont il est fait une longue description. Dîner splendide chez le directeur, M. de Rouville, enfin souper, le même soir, avec toute la compagnie, chez M. de Tonnancour.
A quatre heures du matin, le vingt-neuf, nos voyageurs quittaient les Trois-Rivières. Suivant l’usage, les bateliers avaient reçu un supplément de vivres, qui consistait en une once de tabac à fumer, un misérable d’eau-de-vie, un quart de lard et une demi-livre de pain. Gais, reposés et regaillardis, ils promirent de jeter l’ancre à Montréal avant les trois jours.
Voguant le jour et le soir, prenant pied à terre pour y passer la nuit, Franquet et ses amis continuèrent à remonter le fleuve. On était libre de descendre chez tel des habitants que l’on voulait, quoique ce ne fût point pour eux une obligation de recevoir les voyageurs par eau. Néanmoins, ceux-là n’auraient osé les refuser ; mais pour l’ordinaire, on arrangeait les journées de façon à pouvoir loger dans les meilleures maisons et les plus fréquentées. « L’on a coutume de payer douze livres pour le logement de toute une batelée, indépendamment d’ailleurs de la dépense que l’on peut faire. »
La Pointe-du-Lac, Yamachiche, sont laissés en arrière et l’on descend à Maskinongé chez « la fille à Lafosse, » dont le mari se nommait Dupuis. Les clameurs de la faim étouffées, on remonte en bateau pour aller coucher le soir chez le nommé Lafontaine, après avoir doublé la pointe de la seigneurie d’Autray.
D’un déjeûner qui fut mangé par un convive inattendu — Silhouettes — Portraits de femmes.
Le lendemain devait être un dimanche, puisque
nous voyons les voyageurs, partis le matin à l’aurore, s’arrêter sur les neuf heures vis-à-vis de la paroisse de Saint-Sulpice, afin d’y entendre la messe.
L’appétit développé par l’air frais du matin, ils se dirigent vers un cabaret situé à cent pas de l’église. A la vue de cette caravane de gens d’une telle importance, l’hôte d’étaler aussitôt aux yeux des arrivants un jambonneau cuit à point et tout reluisant de grasses promesses. Ce beau mouvement du cabaretier est accueilli avec le plus chaleureux enthousiasme, et chacun se met à table avec un admirable empressement.
Déjà de savoureuses tranches rosées, que chacun baise du regard, retombent dans le plat sous le tranchant du couteau, lorsque, ding-din-don, la cloche de l’église voisine sonne à toute volée le dernier coup de la grand’messe. Les figures, tout à l’heure si largement riantes, s’allongent démesurément.
— N’avons-nous pas au moins le temps de déjeûner ? s’écrie-t-on avec humeur.
L’hôte, qui déjà tâtait en esprit les branches piécettes que ces messieurs laisseraient tomber dans son escarcelle après le repas, s’empresse de les rassurer. Les figures commencent à se rasséréner quand, messager de malheur, apparaît M. le bedeau lui-même, en personne, et affublé de sa longue soutane bleue et rouge. La bouche en cœur, les mains dévotement croisées, ce digne personnage ne craint pas d’annoncer à ces affamés, qui l’envoient mentalement à tous les diables, que M. le curé venant d’apprendre l’arrivée de ces messieurs, n’attend plus qu’eux pour commencer la messe. Le moyen de ne pas se rendre immédiatement à une invitation aussi pressante que gracieusement formulée ? Chacun se lève en maugréant, tout en jetant un dernier regard attendri sur la chair carminée du jambon.
L’irritant souvenir de ce déjeûner si malencon-
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treusement interrompu, n’agace pourtant pas assez le sieur Franquet pour l’empêcher de remarquer, en avant du portail de l’église, plusieurs chevaux attachés à des piquets équarris et plantés en quinconce. « J’étais curieux, dit-il, de savoir à qui étaient ces chevaux ; on me répondit qu’ils appartenaient aux fistons de la paroisse et que chacun d’eux y entretenait son piquet. Ces jeunes gens qui, dans leur accoutrement, portaient une bourse aux cheveux, un chapeau bordé, une chemise à manchettes et des mitasses aux jambes, avaient, dans cet équipage, droit de conduire en croupe leur maîtresse à l’église. »
Après avoir entendu une messe « plus longue qu’ils ne l’avaient souhaitée » — Franquet ne laisse pas d’en convenir — nos gens s’en revenaient à l’hôtellerie d’un pas que la faim rendait fiévreux, lorsqu’ils firent rencontre d’un grand chien maigre qui se glissait doucement en dehors du cabaret, en se pourléchant les babines avec volupté. Sur le champ, personne ne daigna prêter attention à cet humble quadrupède, et l’on se coudoyait quelque peu à la porte pour entrer dans la salle à manger quand... ma plume hésite à l’écrire — chacun aperçut le cabaretier dans la pose de la désolation la plus profonde. S’arrachant les cheveux à pleines mains, le buste convulsivement ramené en arrière, les yeux et les jambes écarquillés par l’effarement, le gros homme restait ahuri, hébété devant un plat déplorablement vide, à côté duquel gisait un os de jambom parfaitement dénudé. En avant du plat, sur la nappe blanche, deux pistes, moitié boue, moitié poussière, et dessinant avec une évidente précision la trace des pattes d’un chien, dénonçaient clairement le trop coupable auteur du larcin.
Un hurlement de rage répondit aux lamentations de l’hôtelier. — Chien de malheur ! s’écrie-t-on en se précipitant à la porte de l’auberge. Sur la route
poudreuse l’animal, lesté d’un repas copieux et choisi, détalait à toutes jambes. Les malédictions parties à son adresse arrivent à son oreille qui se dresse ; il allonge le trot et, le corps tendu comme un arc, il disparaît comme un trait au premier tournant de la route.
Faisant piteuse grimace, nos voyageurs durent se contenter de pain et de beurre. Quant à l’hôtêlier, on peut se figurer sa déconvenue.
Le lendemain, Franquet, arrivé à Montréal, s’empresse de faire visite au beau monde. Entre autres il mentionne : M. le baron de Longueuil, gouverneur particulier de la ville. C’était alors, ditil, un homme de soixante-sept à soixante huit ans, extrêmement gros et pesânt, et dont la santé ne promettait pas une longue suite d’années ; du reste, honorable, veuf et chargé de quatre filles en état d’être mariées, et de deux garçons-. Viennent ensuite : M. d’Aut.agnac, lieutenant du Roi, fort vieux et plein de bon sens ; M. de Noyan, major, homme de cinquante-cinq ans et de beaucoup d’esprit ; deux aides-major, un capitaine des portes ; Varrin, commissaire de la marine, et Martel, garde-magasin, homme fort riche. Ces deux derniers, on le sait, étaient des créatures de Bigot et devaient finir par partager la disgrâce de leur bien digne patron.
Dans aucune ville d’Europe, proportionnellement à la grandeur, dit Franquet, on ne saurait voir autant de femmes et de filles qu’à Montréal. « Le militaire, qui y est nombreux, y donne lieu. C’est la résidence de la plupart des familles d’officiers. Tout le monde s’y marie, jusqu’au dernier enseigne, et même un cadet à l’aiguillette y est considéré comme un parti avantageux. »
Et il explique comment la seule espérance d’avoir un poste à commander donne lieu à ces mariages, où souvent ni l’une ni l’autre des parties n’apportait
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aucun bien. Le commandement d’un poste, qui était une faveur accordée par le gouverneur général aux officiers de la colonie, leur ouvrait une véritable source de fortune. Indépendamment de la gratification ordinaire qui y était attachée, on débitait, dans les postes, quoique ce fût défendu, de l’eau-de-vie aux sauvages, et toutes sortes de marchandises, sur lesquelles on gagnait, en échange des pelleteries, au moins cent pour cent. Les meilleurs postes étaient ceux des pays d'en haut ; un officier qui y commandait deux ou trois ans, s’en revenait avec au moins 30,40 et 50,000 livres.
Pour appuyer ce dire, l’auteur cite le cas de Marin, qui, l’année précédente, était revenu de la Baie des Puants avec 400 paquets de peaux de castor, et 365 de peaux de loutre, de martre et de loupcervier ; le tout estimé à 250,000 livres. « C’était la seconde année de son commandement ; la première n’avait pas moins produit, et pour peu que la troisième soit de même valeur, il gagnera, tous frais faits, plus de cent mille écus. »
Ce Marin appartenait aussi à la grande association Bigot et Cie. « C’était, dit fauteur des Mémoires sur les affaires du Canada, l’homme le plus difforme de la colonie ; il était bossu, et n’avait rien que de sinistre dans la physionomie et le maintien, mais il avait de l’esprit et beaucoup orné ; il était ambitieux et souvent généreux par vanité ; il poussa le luxe jusqu’où il pouvait aller au Canada ; et, à l’égard du désir d’amasser du bien, Cadet ne pouvait choisir deux personnes (Marin et Pénissault) qui se concilieraient mieux et qui emploieraient plus de moyens, de vexations et de détours qu’eux; aussi jamais on ne vit voler et en donner l’exemple plus impunément, et jouir ou plutôt triompher de la misère publique, avec plus de faste et d’arrogance qu’ils le firent. »
Après avoir blâmé hautement ce mode d’admi-
nistration en fait, sur les réformes à y apporter, des suggestions trop longues pour être énumérées dans cette étude, Franquet a l’occasion de constater la grande expédition que les gens de l’endroit mettent à bâcler un mariage. A peine avait-il passé huit jours à Montréal, qu’il était appelé à servir de père à un de ses compagnons de voyage, M. de Maizières, lieutenant d’une des compagnies de la marine en garnison à Louisbourg, lequel épousait une des filles du baron de Longueuil.
Voici le portrait qu’il trace des habitants de Montréal, avant de quitter cette ville ; nous le reproduisons tel quel, en lui en laissant toute la responsabilité :
« Les hommes sont généreux, obligeants, mais la plupart d’un caractère insubordonné. Ils aiment la parure et le faste, sont forts et vigoureux, assez pourvus d’esprit mais l’éducation leur manque, de sorte que, s’ils étaient instruits, je les croirais capables de pénétrer les sciences et de posséder les charges qu’exige l’administration d’un Etat.
« Les femmes y sont de figure plus jolies que belles, y sont d’une constitution forte, ont la jambe bien faite, peu de gorge, marchent bien et ont dans leur port bonne grâce ; elles l’emportent sur les hommes pour l’esprit — généralement, elles en ont beaucoup — parlent un français épuré, n’ont pas le moindre accent, aiment aussi la parure, sont généreuses, polies et même maniérées. Je leur soupçonnerais un peu de coquetterie ; au moins leur façon de se mettre semble l’annoncer. Elles sont ordinairement bien chaussées, portent le jupon fort court, sont serrées à la ceinture et vêtues, au lieu de robe, d’un mantelet des plus propres qui ne leur pend que jusqu’à la taille ; il est aisé de se représenter que, sous un tel habillement, tous leurs mouvements sont marqués, et que, pour peu qu’ils soient soutenus de regards flatteurs, elle captivent aisément les cœurs. Elles sont néanmoins
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attachées à leurs maris et à leurs enfants, aiment le plaisir et s’en font un sensible de prévenir les étrangers de politesse... »
Bu voyage que M. le Général et M. l’Intendant faisaient tous les ans à Montréal, et de l’escorte dont ils s’entouraient — U* galant intendant — ■ Course en traîneaux et soupers fins — La Cour de M. Bigot
Il était alors d’usage que le Gouverneur montât chaque année à Montréal, dans le courant de janvier, pour ne revenir à Québec que dans le mois d’août. Entre autres affaires qui nécessitaient ce voyage, les principales concernaient l’administration des différents postes du roi dans les pays d’en haut ; le choix des officiers et des soldats chargés de la défense des postes ; les moyens et le prix de transport de ces troupes, des vivres et des munitions dont chaque fort devait être pourvu pour un an. Il fallait encore délivrer des congés à ceux des commerçants qui se présentaient pour aller y faire la traite, déterminer le nombre des engagés pour le service du roi et pour celui des négociants, afin de pouvoir constater, tous les ans, le juste nombre dès habitants qui sortaient de la colonie. Il y avait aussi à recevoir les députés des nations sauvages, qui venaient, chaque année, à Montréal apporter des présents en échange de ceux qu’on leur distribuait au nom du roi. Enfin, l’on profitait de ces entrevues pour faire aux différentes nations sauvages, les représentations et les réclamations concernant les possessions que nous avions chez elles, et l’on recevait de leurs députés les colliers qu’elles envoyaient pour la sûreté des engagements qu’elles prenaient avec nous.
Or, en l’année de grâce 1753, le général, M. Du-
quesne de Menneville, ayant fixé son départ de Québec au 14 janvier, M. l’intendant s’offrit à l’accompagner jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, à lui donner à souper, le même soir, en cet endroit et à déjeûner, le lendemain ; proposition gracieuse qui fut aussitôt acceptée. Pour la décence de son état, le général avait coutume, en pareil cas, d’être accompagné de plusieurs officiers. Ceux dont il avait fait choix pour son escorte en ce voyage étaient : d’abord, M. Duchesnay, son capitaine des gardes, et M. Merelle, son secrétaire ; ensuite, les capitaines de Saint-Ours, la Martinière, Morin et Péan, et MM. Saint-Laurent, le chevalier de La Roche et M. Le Mercier, lieutenants ; enfin ses domestiques et deux gardes.
« L’on pouvait, remarque Franquet, considérer cet arrangement à l’instar de la liste que fait le Roi pour les seigneurs de la cour qui doivent être du voyage de Marly. »
Il en était de M. l’intendant comme du général, il ne voyageait point seul, mais accompagné d’un certain nombre d’officiers qui lui formaient une petite cour. Et M. Bigot devait savoir rendre ces voyages fort agréables, à voir l’empressement que chacun mettait à s’y faire inviter. Cette fois-ci, les heureux élus étaient le sieur Franquet, les capitaines Saint-Vincent, Dumont et de Lanaudière, et M. de Repentigny, lieutenant, î 5 Mais qu’on n’aille pas croire que M. Bigot ne s’entourât en voyage que d’admirateurs choisis parmi le sexe laid : certes, était-il trop galant pour cela ! Les belles dames du temps étaient aussi admises à lui faire escorte. Parmi toutes les femmes de la suite du fastueux fonctionnaire, marchait au premier rang la reine des belles, Madame Péan : et puis venaient, étoiles de deuxième grandeur, Mesdames de Lotbinière, Marin, de Repentigny et du Linon.
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Tout ce beau monde prit place, à dix heures du matin, deux à deux dans des carrioles traînées chacune par deux chevaux ; ce qui, pour les maîtres seuls, faisait douze traîneaux.
Venaient ensuite les gardes de M. le général et de l’intendant, les domestiques, les bagages, la batterie de cuisine et la vaisselle de M. Bigot, le maître d’hôtel, le cuisinier et ses aides : ce qui donne un surcroît d’au moins dix à douze voitures. Mais ces dernières n’étaient tirées que par un seul cheval.
Groupés sur la place d’armes, entre le couvent des Récollets et la porte d’honneur du château Saint-Louis, plus de trente chevaux piaffaient d’impatience et, en secouant la tête, agitaient leurs colliers à grelots qui rendaient mille joyeux tintements. Enfin la voiture du général se mit en mouvement et toutes les autres suivirent à la file. Le cortège défila par la rue et la porte Saint-Louis, au bruit d’une salve de coups de canon, et s’enfonça dans la campagne au milieu d’un nuage de poudrerie. Il faisait un grand froid, et la neige, chassée par un fort vent de sud-ouest, désolait les voituriers en leur fouettant la figure.
On arriva à la Pointe-aux-Trembles dans l’aprèsmidi, sans aucun incident digne de remarque. On descendit au couvent des Sœurs de la Congrégation, à la porte duquel une vingtaine de miliciens formaient la haie pour faire honneur au général. Cette garde y devait passer la nuit et ne se retirer que le lendemain, après le départ de M. Duquesne. La maison des Sœurs était assez grande, et le général en fit son logis pendant que chacun allait chercher couvert dans les environs. Franquet et l’intendant logèrent chez le curé. Quant à sa cuisine, M. Bigot l’avait installée au couvent, dont les cheminées vomirent toute l’après-midi et toute la journée du lendemain, un® fumé® d’enfer.
A cinq heures du soir, on se réunit chez le général, où l’on soupa et joua avant de s’aller coucher. A dix heures, chacun avait regagné son gîte.
Le lendemain, à neuf heures du matin, le générai continua sa route avec les officiers qui l’accompagnaient. Cinq ou six carrioles précédaient la sienne pour battre le chemin. Après le départ du marquis l’intendant vint le remplacer au couvent, et proposa à toute la compagnie d’y passer la journée, « ajoutant que son maître d’hôtel s’était précautionné de vivres à cet effet, et que, le lendemain, 1 on partirait après le dîner. » Chacun y consentit avec joie. On y joua beaucoup, dit Franquet, et l’on y fut servi avec la même propreté et les mêmes attentions de la part de l’intendant, que si l’on eût été à la ville. ■ i
Le 16, après avoir dîné, ils remontaient tous en voiture sur les deux heures de l’après-midi, pour revenir à Québec. La temps était beau et clair. Aussi ne s’arrêtèrent-ils qu’un instant chez le passeur du Cap-Rouge pour permettre aux dames qui souffraient du froid de se réchauffer. Arrivée en ville a^ cinq heures ou soir, toute la joyeuse compagnie s abattit chez madame Péan, dans sa maison de la rue Saint-Louis, où, après avoir soupé grandement, l’on ne se sépara qu’à dix heures. Pendant que sa femme faisait ainsi les honneurs de sa maison, ce bon capitaine courait vers Montréal a la suite du général.
Comme il l’avait promis au gouverneur, en le quittant à la Pointe-aux-Trembles, Bigot dut se prepaier à le rejoindre à Montréal vers le milieu de levner. Il était aussi d’usage que l’intendant fît ce voyage tous les ans en hiver. Il allait y régler la fourniture des vivres aux postes des pays d’en haut, le choix des présents à faire aux différentes nations sauvages, suivant les mémoires et les états signes de la main du général, et les frais de Trans-
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port par canots de tous ces effets. Il devait encore y arrêter les dépenses d’une année à l’autre, et constater l’état des magasins du roi. Habituellement, ce voyage ne se faisait qu’au commencement de mars. Mais il fut avancé cette année-là, eu égard aux arrangements considérables qu’il y avait à prendre pour le départ d’un parti qui, sous le commandement du capitaine Péan, devait aller s’emparer de la Belle-Rivière (l’Ohio), afin d’y arrêter l’envahissement des Anglais (1).
Madame Daine, femme du lieutenant général de la prévôté ; madame Péan, mesdames de Lotbinière et de; Repentigny, toutes les deux mariées à des lieutenants, madame Marin, dont le mari était enseigne, et enfin madame du Linon, qui était la femme d’un négociant, composaient l’escorte féminine dont M. Bigot voulut s’entourer. Messieurs Franquet, l’inspecteur des fortifications, Saint-Vincent et de Lanaudière, capitaines de la marine, Dumont, capitaine réformé, de Repentigny, et M. des Meloizes, qui était enseigne et proche parent de madame Péan, représentaient la partie masculine de cette aimable société qui entourait Bigot d’hommages intéressés. Le secrétaire de l’intendant, Deschenaux, et M. de Saint-Luc, capitaine de la garnison de Montréal, que des affaires avaient temporairement attiré à Québec, étaient aussi du voyage. En tout seize personnes — Franquet se trompe en en comptant seulement quinze — indépendamment du maître d’hôtel, du hoqueton, des cuisiniers et des domestiques.
(1) Pcan fut envoyé avec un détachement du côté de la Belle-Rivière. Le capitaine de Contrecœur, qui commandait en cet endroit, fit, d’après les instructions données par Péan, bâtir au lieu où la Monongahéla (la Malengueulée, comme nos Canadiens l’appelaient) se jette dans l’Ohio, un fort qu’il nomma Duquesne. C’est près de cet endroit que devait partir bientôt ce coup de fusil doublement fatal qui, en tuant M. de Villiers-Jumonville, allait déterminer cett* longue série d’hostilités qui devait amener la chute de la domination français* dans l’Amérique du Nord.
M. Bigot en voyage — Sur la route — Visite à une malade — Quête pour les pauvres — Rencontre inattendue — A l’épouvante — Montréal — L’intendance et le château — Une coquette — Grands galas — Le carnaval il y a cent ans — Jugement de Franquet sur les fonctionnaires du temps — Voleries et pillage — Les coupables — Le châtiment
M. l’intendant avait prévenu ses invités d’envoyer chez lui, six jours avant le départ, les malles et les effets qu’ils voulaient emporter, « afin de les expédier de bonne heure, sur des traînes , à Montréal, avec une partie de ses gens, ainsi que la batterie de cuisine, le linge en tous genres, et tout ce qui sert à l’aisance et usage pour être logé commodément, et y pouvoir tenir tous les jours une table de vingt à vingt-quatre couverts. »
On voit que M. Bigot faisait assez bien les choses. Le huit février, on se rendit au palais de l’intendant, où l’on dîna avec le même ordre et le même luxe que s’il n’eût pas dû bouger de chez lui ; après quoi, chacun fut joindre sa carriole avec la dame qu’il conduisait. La joyeuse caravane ayant M. Bigot en tête, s’élança dans la rue Saint-Vallier, pour gagner de là le chemin de Lorette. Les chevaux, gorgés d’avoine, bondissaient ardents sur la neige durcie, et, la crinière au vent, la tête fièrement relevée, aspiraient bruyamment l’air froid d’une claire journée d’hiver. Le cortège, lancé au grand trot, disparut bientôt aux yeux des bourgeois que tout le brouhaha du départ avait attirés aux abords de l’intendance.
; Les voyageurs s’arrêtèrent à la Pointe-aux- Trembles pour y coucher. Le premier soin de
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chaucn d’eux, en y arrivant, fut de se chauffer et de chercher son logement. Après quoi, la société se réunit à celui que l’intendant s’était choisi. L’on y joua jusqu’à sept heures, et l’on soupa « grandement » pour ne se séparer que sur les neuf heures. « Le secrétaire de l’intendant paya et congédia tous les voituriers venus de Québec, et donna des ordres au capitaine de la côte de tenir prêt pour le lendemain, à sept heures du matin, le nombre de chevaux nécessaires pour faire route. »
Le lendemain matin, chacun se rendit au logement de l’intendant, où il fut servi du thé, du café, du chocolat et même un morceau à manger pour ceux qui le désiraient, et l’on remonta en carriole. Après avoir dépassé l’église du Cap-Santé et descendu, plus loin, « la côte à Pagé, » toute la compagnie vint chez le sieur Mercure, capitaine de la côte, pour y prendre des chevaux de relais. On profita de l’arrêt pour se chauffer et déjeûner pendant deux bonnes heures, et l’on repartit après midi.
Arrivés à Sainte-Anne de la Pérade, sur les quatre heures, M. Bigot et sa suite firent halte chez M. Noet, capitaine de la côte. Tandis que l’intendant y établissait son quartier général, Franquet était appelé à prendre son logement chez M. de la Pérade, lieutenant réformé, seigneur de l’endroit et père du capitaine de Lanaudière. Le soir, comme d’habitude, réunion chez M. l’intendant, jeu et grand souper jusqu’à neuf heures.
Repartis le lendemain de bonne heure, les voyageurs changeaient de chevaux au Cap de la Magdeleine, chez le sieur Rochereau, mais sans s’y reposer. Madame Marin, que Franquet conduisait, voulut descendre aux Trois-Rivières chez sa sœur, madame de Rigaud Vaudreuil, qui, l’on s’en souvient, était la femme du gouverneur particulier de la ville. M. Franquet n’avait pas un moindre désir
de présenter ses hommages à madame de Rigaud, qui l’avait si bien reçu l’été précédent. Madame Daine et M. de Saint-Vincent, dont la voiture suivait celle de Franquet, voulurent aussi arrêter chez le gouverneur. Il était onze heures quand ils y arrivèrent. Bien que la maîtresse du logis fût au lit et gravement malade, elle n’en accueillit pas moins bien ses hôtes et leur fit servir un dîner « des plus amples en gras et en maigre. » Pendant qu’on était à table, M. l’intendant passa en dehors de l’enceinte de la ville, sans s’arrêter ; suivant l’usage, on le salua de plusieurs coups de canon. Après le dîner, lès voyageurs retournèrent dans la chambre de la malade où, tout en causant, iis prirent du café. A deux heures de l’après-midi, ils repartaient pour rejoindre leurs compagnons de route et s’en aller coucher à Yamachiche.
Le lendemain était un dimanche. Le curé de Yamachiche, dit Franquet, était un prêtre extrêmement charitable et donnant jusqu’à son nécessaire aux pauvres. Il dit, ce jour-là, la messe de bonne heure, et madame Daine, y ayant quêté, recueillit vingt et une livres. Après avoir déjeûné, l’on se remit en route, à dix heures du matin.
Il était à peine trois heures de l’après-midi quand la société atteignit l’Ile-au-Castor. Le jeu s’engageait à l’ordinaire pour faire attendre le souper avec plus de patience, lorsque, contre toute attente, le général parut. Il arrivait de Montréal avec MM. Duchesnay, Marin, Péan, et Le Mercier, deux gardes et autant de domestiques. Surprise agréable, parties de jeu surpendues, force embrassades, compliments, et propos en l’air pendant un gros quart . heure. Les salutations terminées, l’on se remit à jouer et puis 1 on soupa comme à l’ordinaire.
Le jour suivant, après avoir déjeûné et fait atteler les chevaux, tous, le général en tête, repartirent pour aller coucher à la Pointe-aux-Trembles de
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nie de Montréal. Dans la traversée, Franquet, qui était seul clans sa carriole avec le voiturier — le général ayant pris avec lui madame Marin, qui souffrait de la migraine — Franquet, dis-je, faillit se noyer. Les chevaux s’étant emportés, le cocher descendit de son siège pour les arrêter, mais il reçut un coup de pied du cheval de devant, qui lui enleva toute la peau du sourcil et du front. Comme les chevaux affolés se rapprochaient rapidement de la partie du fleuve qui n’était pas gelée, Franquet, ne pouvant les maîtriser seul, sauta sur la glace pour éviter un plongeon des moins agréables à cette saison de l’année. Les deux fringants coursiers finirent pourtant par s’arrêter.
Quand toute la société fut réunie, le soir, à la Pointe-aux-Trembles, dans la maison affectée pour y rassembler la compagnie, il fallut démonter les cloisons et ne faire qu’une seule chambre de plusieurs. On y joua beaucoup, mène le pharaon, et puis on soupa grandement, comme toujours, après quoi l’on se retira un peu plus tard qu’à d’ordinaire.
Le 13, après le déjeûner, ces messieurs allaient faire leurs baise-mains aux dames et présenter leurs hommages aux généraux. Après le dîner, ils poursuivirent leur route jusqu’à Montréal, où ils entrèrent par la porte de Beauharnois. Ils descendirent à l’intendance, où le logement avait été retenu pour toutes les dames — à l’exception de madame Marin — pour Franquet et M. Saint- Vincent séparément, pour M. Péan et M. de Repentigny avec leurs femmes, MM. Le Mercier et des Meloizes ensemble. Après s’être reposé, chauffé et décrassé (Franquet se sert souvent de cette expression), chacun se rendit au château, où le général avait invité toute la compagnie à souper.
Le lendemain et les jours suivants furent ern-
ployés à faire des visites de bienséance chez les dames, chez tous les officiers et généialement chez tout le beau monde de la ville. Nous avons déjà nommé quelques-uns des principaux personnages qui tenaient alors le premier rang à Montréal, et, entre autres, le baron de Longueuil, gouverneur de la ville, M. d’Autagnac, lieutenant du roi, M. de Noyan, major ; MM. J. -B. Varin, commissaire oe la marine, et J. -B. Martel de Saint-Antoine, garde des magasins du roi. Il nous faut mentionner encore MM. LeMoine-Despins, qui était chargé de la fourniture des vivres à Montréal ; Louis-A.ndré- Antoine Pénisseault, commis, à Montréal, de Cadet, le munitionnaire général, et François Maurin, aussi commis de Cadet (1).
A cette époque, le capitaine Péan faisait, pour se consoler de ses chagrins domestiques, une cour assidue à madame Pénisseault, qui devait cependant finir, dit l’auteur des Mémoires que nous avons déjà cités, par lui préférer M. le chevalier de Lévis, qu’elle suivit plus tard en France, et qui se compromit beaucoup pour elle en Canada. Au dire de Dussieux, lorsque Pénisseault fut enveloppé dans la disgrâce qui frappa Bigot, madame Pénissault sut tellement gagner les bonnes grâces du duc de Choiseul, qu’elle obtint de ce ministre des lettres de justification pour son mari, et lui con-
(1) Dans mon second article, j’ai un instant confondu ce Maurin avec le mari da la dame Marin qui était la compagne de voyage de M. Franquet ; et, trompé par la similitude des noms et l’intimité des deux personnages avec l’intendant, j’ai pu croire un moment qu’ils ne faisaient qu’un seul individu. Il me semblait que Franquet, qui connaissait intimement madame Marin, devait savoir bien orthographier le nom de l’homme dont il est fait un si vilain portrait dans les Mémoires sur les affaires du Canada, et qui s’appelait bien Maurin, comme on peut s’en convaincre en consultant le jugement rendu contre Bigot et ses complices. Le mari de madame Marin, dont parle Franquet, était officier. Du reste, il me paraît être celui-là même qui avait fait des profits si scandaleux au poste de la baie des Puants. Mon seul tort serait donc de l’avoir un marnent confondu avec ce François Maurin qui, tout en étant aussi malhonnête, n’avait de plus que le tort d’être laid et bossu.
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serva les gains frauduleux qu’il avait été condamné à rendre.
Après ces visites chez les principaux dignitaires de la place, tous les hôtes de M. Bigot revenaient à l’intendance pour dîner et y passer les soirées. « Il avait tous les jours dix-huit à vingt couverts, soir et matin, mettait six fois la nappe contre le général une, et il n’aurait cessé d’avoir des dames de la ville à manger, si le général, dont le dessein était de n’en prier aucune, ne l’eût engagé de s’en dispenser. M. Bigot souscrivit malgré lui à cet arrangement ; mais les dames n’étaient point contentes. Aussi y avait-il tous les jours nouveaux brocards répandus dans le public. Elles étaient d’autant plus animées que le général, à son arrivée, avait fait connaître qu’il n’irait rendre visite qu’aux femmes des capitaines. Une conduite aussi nouvelle pour la colonie indisposa tout le monde. M. l’intendant n’était pour rien dans tous les propos. Il y avait tous les jours assemblée chez lui, les dames venues avec lui de Québec suffisant pour attirer beaucoup de monde à l’intendance. D’ailleurs, comme tous les gens d’un certain ordre sont liés de parenté et d’amitié dans ce pays, il en venait de temps en temps quelques-unes de la ville au palais, mais on ne les y retenait à souper qu’autant qu’elles y avaient passé la soirée. »
Voici maintenant, entre mille, un fait qui prouve que l’intendant et ses amis songeaient bien plus à s’amuser qu’à remplir les devoirs de leur charge. Franquet avait, entre autres missions, celle de choisir un endroit pour y élever des casernes. Il proposa plusieurs fois aux chefs de la colonie de visiter et de déterminer avec lui l’emplacement le plus propre à cette destination, mais inutilement. « Un jour l’on était trop affairé, et l’autre il faisait trop mauvais temps pour sortir. Enfin on ne put trouver l’instant d’y aller. Je pris le parti de n’en plus
parler et je suivis le torrent des plaisirs. Il y avait, soir et matin, grande chère, beaucoup de jeux et nombreuse assemblée. » L’intendant s’étant décidé à ne retourner à Québec qu’à l’ouverture de la navigation, toutes les dames souscrivirent de grand cœur à cette décision. Elles engagèrent aussi à rester quelques-uns des cavaliers qui avaient monté avec elles. Il n’y eut que M. Franquet qui n’y voulut point consentir et qui, le mercredi des cendres, reprit le chemin de Québec.
Le galant colonel dut cependant quitter la ville à regret ; car, depuis le commencement des jours gras, ce n’avait été qu’un enchaînement de fêtes et de plaisirs. Ainsi, le dimanche, il y avait eu bénédiction de trois drapeaux destinés à la milice qui allait partir pour la Belle-Rivière ; tout le beau monde y avait été invité. Après la cérémonie, il y avait eu dîner et grandissime souper chez le général. Le lundi et le mardi gras ne furent, certes, pas moins bruyants au palais de l’intendant. Il y eut beaucoup de jeux de commerce et de hasard, et quarante couverts tous les soirs, sans oublier la danse et les masques.
Malgré toutes les politesses dont M. Bigot l’a comblé, Franquet ne peut cependant pas s’empêcher de remarquer et de déplorer l’énorme gaspillage des deniers publics auquel les goûts fastueux de l’intendant et de son entourage devaient donner lieu. Entrant dans quelques détails des dépenses qu’entraînaient de pareils voyages, il nous apprend que l’on payait vingt sols par lieue pour un seul cheval, ce qui, pour une voiture à deux chevaux, faisait 114 livres pour aller de Québec à Montréal, en comptant cinquante-sept lieues entre les deux villes. Quant aux traînes pour les équipages et aux carrioles à une personne, le prix de chacune était de 70 à 75 livres d’une ville à l’autre. Indépendamment de ces dépenses, il y en avait d’autres
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comme la nourriture de tout ce monde, maîtres et valets, et ensuite les journées du grand-voyer qui devançait le général ou l’intendant de quelques jours pour l’arrangement des chemins. Il était payé à raison de 7 livres et 10 sols par jour, sans compter les frais extraordinaires.
D’ailleurs, pour la plus grande Sûreté des chemins en hiver, les habitants des côtes étaient obligés de les frayer avec un certain nombre de carrioles. Plus il y en avait et plus on était content d’eux, vu que l’on considérait que c’était une marque d’attachement et d’affection. Ainsi peuton dire que, lorsque les généraux étaient en marche, toutes les côtes étaient en mouvement. Aux endroits désignés pour les relais, il fallait que le nombre des chevaux demandés s’y trouvât, « sans quoi, punition de prison, ainsi qu’elle s’est ensuivie à plusieurs défaillants qui ne s’y était point rendus, dans la confiance que, le temps étant par trop dûr et trop mauvais, le général ne marcherait point. »
« Enfin, dit Franquet en concluant, on n’épargne rien dans ce pays quand les chefs de la colonie méditent quelque voyage. Tout se paie largement, et, comme ils sont dépositaires des fonds, on ne ménage point les dépenses. Il n’y a qu’à juger de toutes autres en général par celles d’un voyage de cette nature. Tout le monde est voituré aux dépens du roi. Maîtres et domestiques sont défrayés, et la nourriture s’étend jusque sur les voituriers. Il arrive de là qu’on ne peut détacher un officier pour le bien du service, sans le payer grassement. Encore le plus souvent n’est-il pas content, et peut-on dire que rien ne se fait qu’à force d’argent. »
Pour donner une idée des malversations et des exactions auxquelles se livrèrent tous ces tripotiers qui causèrent la ruine et la perte de la colonie, nous compléterons cette étude en citant, d’abord, l’énorme augmentation annuelle des dépenses de la
colonie sous l’administration de Bigot, le jugement rendu contre cet effronté pillard et ses dignes amis, et, enfin, les sommes fabuleuses qu’il leur fallut restituer.
Les dépenses annuelles du gouvernement, pour le Canada, n’avaient pas dépassé quatre cent mille livres en 1729 ; mais elles s’étaient élevées depuis jusqu’en 1750 à dix-sept cent mille livres. Dès lors, elles ne connurent plus de bornes, et cette année-là, elles montèrent à deux millions cent mille livres. L’année 1751 coûta deux millions sept cent mille livres ; l’année 1752, quatre millions quatrevingt-dix mille livres ; l’an 1753, cinq millions trois cent mille livres ; l’an 1754, quatre millions quatre cent mille livres ; l’an 1755, six millions cent mille livres ; l’an 1756, onze millions trois cent mille livres. L’année 1757 engouffra dixneuf millions deux cent cinquante mille livres ; l’an 1758, vingt-sept millions neuf cent mille livres, et l’an 1759, vingt-six millions. Les huit premiers mois de l’année 1760 coûtèrent treize millions cinq cent milles livres. Cette augmentation, dit Dussieux, était en grande partie le résultat des malversations de l’intendant, M. Bigot. Comme il avait fallu recourir aux ordonnances et aux lettres de change pour fournir à ces énormes dépenses, de ces sommes prodigieuses il était dû, à la paix de 1763, quatre-vingts millions.
L’indignation que la perte de la colonie souleva en France, fut la cause immédiate de la mise en accusation de ces hommes, auxquels l’opinion publique attribuait déjà justement cet irréparable désastre. Voici le sommaire du jugement que le lieutenant général de police, M. de Sartine, et les conseillers au Châtelet, rendirent contre les prévaricateurs, le 10 décembre 1763 :
Bigot, banni à perpétuité du royaume, 1000 livres d’amende •t 1,500,000 livres de restitution.
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Varin, banni à perpétuité du royaume, 1000 livres d’amende et 800,000 livres de restitution.
Bréard, banni pour neuf ans de Paris, 500 livres d’amende et 300,000 livres de restitution.
Cadet, banni pour neuf ans de Paris, 500 livres d’amende et 6,000,000 livres de restitution.
Pénisseault, banni pour neuf ans de Paris, 500 livres d’amende et 600,000 de restitution.
Maurin, banni pour neuf ans de Paris, 500 livres d’amende et 600,000 livres de restitution.
Corpron, 6 livres d’amende et 600,000 livres de restitution.
Estèbe, 6 livres d’amende et 30,000 livres de restitution.
Martel de Saint-Antoine, 6 livres d’amende et 100,000 livres de restitution.
Payen de Noyan, 6 livres d’amende.
Et déclarés contumaces et condamnés :
Laudriève, à être banni pour neuf ans, à 500 livres d’amende et 100,000 livres de restitution.
Deschenaux, banni pour cinq ans, 500 livres d’amende et 300,000 livres de restitution.
Dumoulin, banni pour cinq ans et 50 livres d’amende.
Villefranche, banni pour cinq ans et 50 livres d’amende.
Hauteraye, banni pour cinq ans et 50 livres d’amende.
Rouville, banni pour trois ans et 20 livres d’amende.
Jacquespré, banni pour trois ans et 20 livres d’amende.
Quant à Péan, il fut mis hors de cour par un jugement du vingtcinq juin 1764, mais condamné à restituer 600,000 livres.
Par là le roi recouvra plus de onze millions de livres.
Il est bon de mettre ainsi, de fois à autre, sous les yeux du public les noms des trop fameux concussionnaires et le châtiment qu’ils ne purent éviter. De tels exemples doivent contribuer à diminuer, sinon à empêcher les malversations au temps présent, tout en couvrant ces grands coupables de temps passés du mépris et de l’infamie qu’ils ont mérités.
Québec, février 1876.
Au commencement de janvier 1882, mon ami, M. l'abbé Casgrain, m’ayant décidé à V accompagner en Floride, autant pour refaire un peu ma santé que la sienne, j’allai le rejoindre à Windsor, Ontario, où il m’avait devancé de quelques jours.
Après deux journées charmantes passées à Windsor, chez M. le docteur Casgrain, aujourd’hui sénateur, nous quittions Détroit, l’abbé et moi, pour nous diriger vers le sud, nous arrêtant à Buffalo, à Niagara, à Washington et à J acksonville, et faisant enfin une station de quinze jours à Saint-Augustin, ville aimée du soleil.
Ce sont mes impressions durant ce voyage qu’on lira ci-après.