LA FÊTE DE NUIT
Pour donner une idée plus complète de l’illumination grandiose que Paris se paie tous les ans à la même époque, je citerai d’abord quelques lignes
d’un article du Temps, l’un des grands journaux parisiens.
« Ce n’est point exagérer que de dire que la fête donnée sur la Seine est la plus belle que, de mémoire de Parisiens, on ait vue. Le cadre prêtait merveilleusement à la décoration et on en avait merveilleusement tiré parti. Le spectateur qui, vers les neuf heures du soir, était placé sur le pont des Saints-Pères, contemplait la majestueuse ordonnance des quais, transfigurés par la plus éblouissante des féeries. De doubles guirlandes de feu dominaient les ponts ; d’innombrables ballons de papier, pareils à d’énormes fruits d’or, pendaient aux arbres ; des lignes de gaz couraient sur les façades des Tuileries, de l’Ecole des beaux-arts, des théâtres du Châtelet et des Nations ; des portiques lumineux flamboyaient devant l’Institut ; des feux de Bengale creusaient des cavernes étrangement coloriées sous les arcades des ponts, et le fleuve qui es reflétait, coulait tantôt rouge, tantôt bleu, tantôt blanc.
« Dans le lointain, le campanile de l’Hôtel-de- Ville, cerclé d’une quintuple guirlande de gaz, s’élevait comme une tour de feu ; la tour Saint- Jacques, dont le sommet seul était illuminé, portait une étincelante couronne ; de tous côtés, sans que dans la nuit on pût se rendre compte de l'endroit où elles apparaissaient, couraient des lignes de lumière qui semblaient sortir du fleuve et monter jusqu’aux étoiles, après s’être croisées en cent dessins curieux. Et par-dessus toutes ces splendeurs noctures et tous ces rayonnements, un feu d’artifice tiré sur la pointe du Vert-Galant, au pied du Pont-Neuf, jetait l’éclat de ses bombes et de ses fusées.
« Toutes les règles de la perspective étaient renversées avec ces illuminations multipliées ; les masses architecturales, à demi noyées dans l’ombre
PARIS EN LIESSE
des fonds, prenaient de fantastiques proportions. Cela avait l’air de quelque monstrueux rêve babylonien. »
Pour nous, Canadiens qui n’avions pas encore contemplé ce magnifique spectacle d’une grande fête de nuit parisienne, le coup d’œil présenté par l’avenue des Champs-Elysées et surtout par la place de la Concorde, ne fit rien moins que nous émerveiller. Tout au bout de l’immense avenue, se dressait la masse imposante de l’Art-de-Triomphe que le rayonnement des mille feux qui éclataient à sa base faisait ressortir du fond sombre de la nuit, tandis que son sommet couronné de flammes, rayonnait sur l’immensité du ciel, comme les souvenirs glorieux que ce monument évoque à la mémoire resplendissent en lettres d’or sur la grande épopée du premier empire.
En se retournant vers le jardin des Tuileries, d’immenses festons de feu couraient à perte de vue dans la direction du palais mutilé et veuf de ses empereurs et de ses rois ! En avançant entre la double haie de flamme qui bordait la large avenue, le ravissement devenait un de ces rêves comme en peuvent avoir les mangeurs de hachisch. A droite, les grandes lignes du portail du Palais de l’Industrie s’accusaient énergiquement en longs traits lumineux. A gauche, bien haut par-dessus les toits, le dôme éblouissant de l’église Saint-Augustin éclatait comme un immense soleil sorti soudain de la nuit. Et puis, en avançant, les cafés-concerts des Ambassadeurs et de l’Elorloge, illuminés de milliers de lanternes, nous apparaissent à travers les arbres comme des nefs embrasées flottant sur une mer de sombre verdure.
Quand nous débouchâmes sur la place de la Concorde, nous crûmes entrer dans un océan de flammes, tant le feu nous enveloppait, nous débordait de toutes parts. Au centre, se dressait le ma-
jestueux obélisque avec ses hiéroglyphes dont les caractères, déjà bizarres, ainsi violemment éclairés, semblaient, selon les caprices du vent, s’animer comme de fantastiques figures et ricaner, avec le dédain de leur âge vingt fois séculaire, de cette inanité des choses humaines qui fait que les mêmes lampions qui servirent à célébrer les victoires et les fêtes de la royauté de juillet et celles du deuxième empire, exaltent aujourd’hui le triomphe de l’élément populaire sur des dynasties de rois et d’empereurs autrefois toutes puissantes et maintenant disparues.
Aussi, lorsque, le regard ébloui par ces magnificences pourtant si passagères, je revins tout songeur au logis, et, que, pour reposer mes yeux fatigués, je les tournai de mon balcon vers le ciel où n’en scintillaient pas moins les étoiles, je me dis que Lui seul est grand qui lança dans l’espace ces mondes innombrables, dont ne s’éteindra la lumière que quand il plaira à son immuable volonté.