LES GRANDES EAUX DE VERSAILLES LA FÊTE DE NUIT
Dimanche, 16 juillet 1882. — Mon ami René Mauzaize nous ayant invités, ma femme, ma fille et moi, d’aller dîner chez lui, à Versailles, pour y voir ensuite jouer les grandes eaux et assister à la fête de nuit que l’on y célèbre tous les ans, nous prenons le train de la rive gauche, qui nous dépose à Versailles vers les quatre heures. Notre excellent ami nous attend à la gare et nous conduit chez lui au N° 1 de la rue du Marché-Neuf. La vaste maison dans laquelle il demeure et qui appartient à sa grand’mère, fut donnée, dans le temps, par Louis XIV à l’un de ses valets de chambre. Le grand roi logeait bien ses serviteurs !
PARIS EN LIESSE
Nous prenons un excellent dîner, arrosés de vins vieux et de fraîche gaieté. Nous causons des amis du Canada et buvons à leur santé plus d’une rasade. Après dîner, nous nous acheminons vers le château. La nuit tombe sur le palais désert, dont les abords et le parc n’en sont pas moins encombrés d’au moins cent mille spectateurs, venus de tous les côtés pour assister à cette fête unique en son genre.
Quand nous arrivons, après avoir percé la foule compacte, en face du grand bassin de Neptune, déjà sont allumées les lanternes vénitiennes qui l’entourent d’un immense cercle de feu. A distance, sous les voûtes sombres du bois, de nombreux cors font entendre de joyeux airs de chasse.
Soudain, des flammes de Bengale d’un rouge sanglant illuminent le grand bassin et des centaines de jets d’eau s’élancent en trombes de feu vers le ciel. L’instant d’après, la scène passe du rouge vif au bleu foncé et puis enfin au vert tendre ; les flammes multicolores jetant alternativement sur les eaux, sur la foule mouvante, sur les grands arbres immobiles, leurs magiques couleurs.
La dernière flambée verdâtre s’éteint, plongeant dans une nuit relative — à cause de la lumière pâle des lanternes qui éclairent les abords du bassin — cette scène grandiose un instant si puissamment éclairée.
Une fusée siffle et bondit du taillis comme un long serpent de feu, bientôt poursuivie dans sa course aérienne par des milliers d’autres, qui éclatent en mêlant leurs aigrettes pétillantes et multicolores au-dessus des eaux qui reflètent et doublent ce fourmillement d’étoiles tombantes. La dernière étincelle vient de s’éteindre, quand, soudain, du sein des eaux mêmes, comme des salves continues de mousqueterie, détonnent des milliers de pédards et de bombes qui couvrent le bassin d’une
averse de feu. Mais, ce n’est que le prélude d’un orage de flammes qui doit aller crescendo ; car, du fond de la futaie, s’ouvre en même temps un cratère d’où s’élance un gigantesque jet de salpêtre et de souffre embrasés ; il prend son vol puissant vers le ciel et retombe en gerbe énorme sur le dôme des arbres et sur la foule qui trépigne à leur pied dans un immense bravo d’admiration. C’est le moment suprême, l’apothéose de ce spectacle merveilleux que la plume ne saurait rendre avec ses mots sans couleur.
Quand cette avalanche de feu s’est écroulée, puis éteinte, sous les arceaux frémissants du bois, de furtives lueurs de Bengale s’allument, meurent pour renaître plus loin, s’éteignent et reparaissent plus loin encore pous expirer dans la nuit, à mesure que la foule s’écoule par les vastes allées. Ces feux follets furtifs s’en vont fuyant devant nous comme nous avançons dans le parc de plus en plus assombri.
Et là-bas, tous là-bas derrière nous, meurent les dernières notes du cor, tristes comme une plainte du grand roi, peut-être un instant évoqué de son tombeau par cette fête commandée par M. Grévy, président peu imposant de la République française.
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