SOUVENIRS DE L’EXPOSITION COLONIALE
e 24 avril 1886, je m’embarquais à Halifax pour me rendre à Londres, où j’avais mission pour installer la bibliothèque d’ouvrages canadiens que notre gouvernement fédéral avait décidé d’envoyer à l’Exposition coloniale. J’allais y remplacer temporairement M. De Celles, bibliothécaire du parlement, qui se trouvait empêché, pour le moment, de s’absenter du pays.
Je caressais l’espoir d’être rendu à temps pour assister à l’ouverture solennelle de l’Exposition, qui devait avoir heu le 4 mai ; mais les vents contraires, la mer constamment en furie, et, pour surcroît d’ennui, une brume épaisse qui nous enveloppa sur la mer d’Irlande et nous retarda encore de douze heures, furent cause que nous ne touchâmes Liverpool que le 4 mai, vers les six heures du soir.
Le lendemain, je prenais le premier train rapide pour Londres. Ravissant, ce voyage de quatre heures à travers la campagne anglaise, où ce n’est partout qu’une succession de prés et de bosquets verdoyants : parc immense et splendide, où d’innombrables troupeaux de bœufs et de moutons de la plus belle race paissent sur un moelleux tapis d’herbe grasse où ils enfoncent jusqu’au genou. Çà et là, des villes manufacturières, aux usines enfumées’ dont les hautes cheminées défilent dans un gigantesque et vertigineux tourbillonnement. Et puis,
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à nos pieds, dans le creux des vallons, apparaissent, non loin d’un château arrogamment perché sur la hauteur, de pauvres chaumières qui nous rappellent que toute cette belle et riche contrée appartient à un tout petit nombre de grands propriétaires, dont les habitants de ces chaumières ne sont que les fermiers besogneux auxquels la possession du sol est toujours restée défendue.
Rendu à Londres vers les trois heures de l’aprèsmidi, je me dirigeai, au saut du train, vers l’agence du gouvernement canadien, à deux pas de l’abbaye de Westminster. En mettant le pied sur le seuil de l’agence, je tombai dans les bras de mon ami M. Fabre, attaché comme commissaire canadien à l’Exposition coloniale. Sa femme et son fils étant restés à Paris, d’où ils ne devaient venir le rejoindre qu’une quinzaine de jours plus tard, et lui se trouvant seul à Londres depuis deux semaines, il parut me revoir avec plaisir et me fit descendre à son hôtel, le Rawlings, situé sur Germeyn-street, à deux minutes de Regent-circus, qui est l’endroit où la vie de Londres est le plus animée.
Quand j’eus secoué la poussière du voyage, nous allâmes tous deux, M. Fabre et moi, dîner au restaurant Royal, sur Regent-circus ; c’est le meilleur restaurant français de Londres. Oh ! l’agréable repas en la compagnie du plus aimable convive que je connaisse ! Servi par une nature des plus affinées, et par un tempérament de Parisien, son esprit, toujours en fête, pétille surtout à table, et tire alors des feux d’artifice à jets continus. Aussi combien jouissais-je en l’écoutant me mettre au courant des mille et un curieux détails de l’Exposition où j’allais passer trois mois dans l’intimité la plus complète avec lui ! Et puis, je le lançai sur la pente des nouvelles littéraires de Paris, son terrain de prédilection. 11 fut étincelant de verve. Moi, tout réconforté, après dix jours pénibles de mer,
tenu sous la charme, je me délectais à l’écouter. Que loin de moi était déjà l’Océan avec toutes ses misères !
Quand nous sortîmes du restaurant, la nuit sereine régnait sur la grande ville. Autant le jour est souvent terne, enfumé, autant les nuits sont généralement claires, étoilées à Londres. Avec les feux de ses cent mille usines, qui s’éteignent à la tombée du jour, se dissipe aussi le brouillard opaque de fumée qui plane sur la cité monstre, l’enveloppe, la pénètre et lui voile souvent tout à fait la clarté du soleil, à tel point qu’il y faut alors allumer le gaz en plein midi.
Je m’en allais heureux de vivre, et mon esprit en gaieté se grisait de tout le mouvement qui se faisait autour de nous dans ce quartier si élégamment animé. Comme je me sentais loin de la maussade et insipide petite ville d’Ottawa, où je me trouve toujours aussi exilé qu’Ovide à Tomes, au barbare pays des Gètes !
Un détail que je n’avais pas encore remarqué lors de mes deux précédents voyages, me frappa vivement : à chaque coin de rue, se faisait entendre un concert d’instruments et de voix qui gaiement montait dans la nuit. Dans chacun des groupes de ces musiciens ambulants que la foule entourait, une voix d’homme chantait accompagnée par un violon qui suivait la mélodie, tandis que le rire aigu d’un fifre s’entrelaçait dans les accords saccadés d’une guitare ou d’une harpe.
— - Je n aurais pas cru les Anglais si mélomanes, dis-je à M. Fabre. Jamais, lors de mes quatre passages antérieurs à Londres, je n’y ai entendu autant de musique en plein air. On se croirait plutôt dans les rues de Naples que sur les bords de la Tamise. Que veut donc dire cette frénésie musicale, pour moi si nouvelle en cet endroit ?
— Eh ! cher ami, c’est le May day qui se prolonge.
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— Et qu’est-ce que le May day ?
— C’est le premier jour de mai, c’est le renouveau, c’est le retour de la saison des fleurs et du soleil, que les peuples ont célébré dans les temps les plus reculés. Rien de plus naturel que cette gaie transition du sombre et froid hiver au printemps tiède et vivifiant, ait, de tout temps, fait éclater en joyeuses manifestations le sentiment de bien-être que ressentent les hommes à ce regain de jeunesse de la nature et des êtres animés.
Au XVIe siècle, en Angleterre, c’était encore l’usage à la campagne, dans la classe moyenne et parmi le peuple, de sortir au petit matin pour aller faire provision de fleurs et de feuillage, que l’on rapportait avec de grandes démonstrations de joie, au son des cors et des tambourins. Rameaux et fleurs servaient à décorer les portes et les fenêtres de chacune des maisons du village, dont la plus belle fille était ensuite couronnée comme « reine de mai. » Les gentilshommes et les nobles dames ne dédaignaient pas de prendre part à la fête, et l’on vit même des rois et des reines se mêler alors à la foule de leurs sujets en liesse'.
C’était aussi la coutume, dans les villages comme dans les villes, de planter, au milieu de la place publique, un mai tout enguirlandé de fleurs autour duquel on dansait.
La même fête se célébrait en France, et nos aïeux l’apportèrent au Canada, où l’usage du mai planté à la porte du colonel ou du capitaine de milice de la paroisse a subsisté jusque dans la première moitié de ce siècle. Chez nous aussi bien qu’en France, c’était une occasion de réjouissance et de ripaille, comme le témoigne cette vieille chanson qu’il me souvient d’avoir entendu chanter dans mon enfance :
Le premier jour de mai,
Labouré,
Quand fut fait, la semaille,
J’m’en fus planter un mai,
Labouré.
D’vant la porte à Jean Braille.
Oui, j’t’en goûte D’là rigoûte Oh ya !
Oui, j’t’en goûte de la rigaille !
Quand le mai fut planté,
Labouré,
Dans la maison j’entraille ;
Trouvant le couvert mis,
Labouris,
Sans façon, j’m’approchaille.
Oui, j’t’en goûte, etc.
...Tour à tour j’fais passer,
Labouré,
Dindons, fricots d’volailles...
Il faut croire que notre convive, mis en appétit par la plantation du mai et les danses rondes, y allait un peu goulûment, car le maître de la maison s’écrie tout à coup :
C’t’assez, m’dit-y, gourmand,
Labourant,
Y’a assez longtemps qu’tu tailles !
Ce à quoi l’insatiable et peu susceptible mangeur répond en riant, et la bouche encore pleine :
Je ne suis pas gourmand,
Labourant,
Je soulag’ mes entrailles !...
A Londres, de nos jours, les manifestations bruyantes en l’honneur du renouveau ne sont plus que l’apanage des ramoneurs. Ils s’en vont par groupes de trois ou quatre, attifés de vêtements carnavalesques. L’un d’eux, qu’on appelle « Jack
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in the Green, » est enveloppé dans une gerbe de feuillage et de fleurs que couronne le drapeau anglais. Ces bizarres personnages s’arrêtent dans les carrefours, au coin des rues les plus fréquentées, et y dansent au son du violon, du fifre et du tambour, récoltant la maison de piécettes que le passant laisse tomber dans leur sébile.
Je me suis facilement laissé entraîner à décrire ce trait de moeurs tout particulier à la ville de Londres, parce qu’il rappelle les coutumes charmantes du temps passé.
Le lendemain, pour me rapprocher de l’Exposition, je me logeais dans une pension bourgeoise de Brompton-Square, sur Brompton-road, qui continue la rue Piccadilly en gagnant l’extrémité ouest de Londres. J’y étais à cinq minutes de marche de l’Exposition, que l’on avait très heureusement installée dans les spacieux jardins de l’Horticultural Society, à côté du musée de South-Kensington et de l’ Albert-Hall, au milieu de massifs de verdure et de fleurs, de fontaines et de jets d’eau rafraîchissants.
Je m’y rendis avec M. Fabre, qui m’apprit à me reconnaître dans ce dédale de galeries encombrées des produits innombrables de toutes les colonies de la Grande-Bretagne. Mes livres n’étant pas encore arrivés, je passai les deux ou trois premiers jours à me promener — sans crainte du mal de mer, cette fois — d’un pays à l’autre : de l’Inde à l’Australie, de la Chine à la Nouvelle-Zélande, de Malte au cap de Bonne-Espérance, de la Nouvelle-Galles du Sud au Canada.
Quelle immense variété dans les productions du sol et dans l’industrie de tant de pays si différents
et si éloignés les uns des autres ! Quoique je n’aie, certes, pas l’intention de faire entrer dans le cadre de ces souvenirs une étude agronomique ou industrielle sur les nombreuses colonies anglaises, je crois, cependant, qu’il paraîtra intéressant de jeter un coup d’œil rapide sur l’ensemble des principaux produits particuliers à ces diverses colonies.
Dans cette longue galerie aux arcades pittoresques — moitié plein cintre, moitié ogivales — et dont les montants et les arceaux capricieux, en bois de teck ou de santal, sont sculptés, ciselés, fouillés à jour avec un art infini, s’étalent les objets d’art, les armes et les riches soieries de l’Inde : vases d’or et d’argent massifs, aux formes étranges, aux fines ciselures dessinant des figures bizarres d’hommes ou d’animaux ; aiguières, coupes, coffrets merveilleux du repoussé ou ciselés avec un goût, une patience extrêmes ; épées, dagues, poignards, fusils et pistolets damasquinés, aux incrustations d’or et d’argent si finement déliées ; bijoux ruisselants de diamants, de rubis, d’émeraudes, de saphirs ou de perles fines ; ivoires découpés comme les plus légères dentelles ; brocarts tissus d’or, d’argent et de soie, aux reflets chatoyants comme le plumage des oiseaux des tropiques.
Les yeux encore éblouis par toutes ces richesses du luxe oriental, nous arrivons au palais indien, qui se dresse avec ses balcons aux sveltes colonnettes, ses tentures somptueuses et ses lourdes portières de damas d’Orient. Sa cour à colonnades est peuplée d’artisans indigènes : orfèvres, bijoutiers, ciseleurs sur métal, sur ivoire et sur bois, sculpteurs, tisserands ou potiers. Il me semble encore entendre la psalmodie étrange de deux petits Indiens travaillant à une tapisserie sous la direction d’un gros homme bronzé qui pouvait être leur père. Tous les matins, vers les neuf heures, alors que les visiteurs n’étaient pas encore
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admis, ces trois travailleurs chantaient comme une longue litanie. Tour à tour, les deux garçonnets criaient rapidement, sur le ton le plus élevé de la gamme et en deux notes seulement, une suite de mots gutturaux ; et, de temps à autre, la voix basse du vieux leur répondait par deux ou trois sons qu’il tirait des profondeurs de son énorme corps. Etait-ce une prière, un chant sacré ou profane ? Personne ne me l’a jamais pu dire ; mais cette déclamation aiguë, entrecoupée de mugissements de basse profonde, me poursuit encore et m’est restée dans l’oreille comme la mélopée la plus étrange qui se puisse entendre.
Nous passons à Chypre, qui se pare de ses dentelles et de ses soieries. Sur les drapeaux qui flottent au-dessus de cette cour, sont brodés des dessins qui rappellent des souvenirs fort anciens du royaume des Cypriotes. Ces dessins, copiés d’après ceux qui ornaient les drapeaux des Ptolémée, des Génois, de la dynastie des Lusignan, et, plus tard, les étendards turcs et anglais, indiquent les différentes époques de l’histoire de l’île de Chypre.
Voici Ceylan, l’île merveilleuse, aimée du soleil, avec ses pierres précieuses, ses perles renommées, ses bijoux en filigrane d’or de D’jafna, ses vases d’argent au repoussé, ses dentelles, ses mignons coffrets d’ivoire ou d’ébène et ses potiches de Candy.
Défilent ensuite les bois précieux de l’île Maurice, ses plumes d’autruche aux brillantes couleurs, ses épices et ses plantes médicinales, ainsi que les meubles de bois noir, les cordages et les produits pharmaceutiques de Hong-Kong.
Laissant les Indes et la Chine en arrière, nous prenons pied en Australie, qui exhibe fièrement ses échantillons d’or et d’argent, ses bois précieux, ses perles, ses vins, un peu capiteux, et ses laines soyeuses.
Ici, les Antilles nous montrent leurs produits tropicaux : tabacs, cafés, liqueurs, coquillages, perles et coraux ; le Honduras, ses bois, ses fruits, ses potiches préhistoriques et ses curiosités astèques. Là, le Cap fait étinceler ses diamants, ses pierres précieuses, et semble non moins fier de ses peaux brutes et de ses cuirs, tandis que la Côte d’Or nous dit son nom par le scintillement de ses bijoux.
Avant de traverser en Amérique, abordons un instant à Sainte-Hélène pour y rêver en face d’un moulage en plâtre de la figure de Napoléon, pris par le capitaine Rubidge, immédiatement après la mort du grand empereur.
Enfin nous voici bien chez nous, dans notre Canada, qui, par la nature solide, la qualité supérieure et l’abondance de ses produits agricoles et industriels, attire le plus l’attention des visiteurs sérieux.
Le trophée agricole, élevé au bout de la plus longue galerie de la section canadienne, tire l’œil du visiteur autant par l’élégance de ses lignes que par l’originalité des matériaux variés de cet arc triomphal, composé de tous les produits de l’agriculture et de l’horticulture de la confédération canadienne. Les quatre piliers, formés de bocaux superposés contenant d’appétissants échantillons de tous nos fruits, pommes, poires, pêches, etc., reposent sur un socle de barils et de sacs de grains de toutes espèces. Des festons de paille, de tiges et de longues feuilles de maïs, enjolivent la portée des arceaux, tandis que des lames de faux entrecroisées jettent le fauve éclair de leur acier poli sur le chapiteau des colonnes. Sur l’entablement de cette première tour se voient des instruments aratoires, des barils de cidre, etc., servant de fondations à une seconde tour aux proportions réduites. Des conserves de viandes et de fruits, en boîtes et en bocaux, à côté desquels s’entrelancent gracieuse-
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ment des épis de blé et les longues herbes des prairies du Nord-Ouest, constituent les piliers de la seconde arcade, qui se couronne, au centre, de sveltes gerbes de blé s’élançant en panache au sommet aminci du trophée.
Viennent ensuite les nombreux échantillons de nos bois et des objets d’ébénisterie qui composent l’ameublement. Les pianos canadiens étonnent surtout les Londoniens autant par la qualité supérieure du son que par la richesse et le fini de leur bois. La perfection du mécanisme, le moelleux et la sonorité de ces instruments leur valurent le diplôme le plus flatteur du grand musicien Franz Liszt, qui devait s’éteindre quelques mois plus tard, chargé de gloire et d’années.
Le trophée de chasse, où figurent si avantageusement nos fauves et nos fourrures, est le centre d’attraction des visiteurs ; et nous y voyons tour à tour s’arrêter la reine Victoria, la malheureuse impératrice Eugénie, à qui l’infortune n’a plus laissé qu’une couronne de cheveux blancs, la gracieuse princesse Louise, et toute une légion de grandes dames de Londres.
Ici, nos étoffes ainsi qu’une collection minéralogique très complète, font s’approcher l’industriel, et le savant.
Plus loin, dans la bruyante galerie des machines, où d’immenses roues font s’agiter, comme des crustacés monstres ou d’énormes araignées, nos instruments d’agriculture si perfectionnés aujourd’hui, se pressent surtout les paysans des environs de Londres, qui, chaque jour, accourent par milliers à l’Exposition. En contemplant les grands bras des moissonneuses, les longues dents tranchantes des faucheuses mécaniques, qui se meuvent automatiquement et représentent chacune le travail de quarante hommes peinant à la fois, ces braves cens sont ébahis de voir une civilisation toute
jeune encore apporter au vieux monde un aussi parfait outillage.
j Non moins encombrée de curieux est la section voisine, installée de manière à donner une excellente idée de l’instruction publique au Canada. Chaque province y rivalise à se montrer la plus avancée dans l’enseignement ; mais, dans tout ce déploiemment de cartes géographiques, d’instruments de physique ou de chimie, de dessins, de cahiers des élèves, Québec et Ontario brillent entre toutes les provinces-sœurs de la Confédération ; tandis que la bibliothèque de 2,000 volumes d’histoire, de science et de littérature canadiennes, est la seule exhibée à cette Exposition de toutes les colonies anglaises.
Somme toute, l’exposition canadienne primait les autres et faisait le plus grand honneur au marquis de Lorne et à sir Charles Tupper, notre si digne et si sympathique haut-commissaire à Londres. Pour avoir une idée de l’activité, de l’intelligence et de la souplesse de caractère déployées en cette occasion solennelle par le représentant du Canada en Angleterre, il faut avoir vu, comme nous, sir Charles à l’œuvre durant plus de trois mois, sur pied du matin à la nuit, toujours affairé, dirigeant tout et ne négligeant pas le plus mince détail qui fût de nature à profiter à chacun des nombreux exposants, et à faire mieux ressortir l’ensemble de cette colossale organisation.
Les bureaux de direction destinés à chaque colonie, se trouvaient réunis dans un endroit pittoresque, désigné sous le nom attrayant de « Old London, » et qui représentait une rue du vieux Londres reconstruite dans toute l’intégrité de son cachet moyen âge. Avec ces étroites maisons à toit pointu, aux façades sculptées, sur lesquelles s’entrelacent des poutres faisant saillie au-dessus de balcons projetés en avant et s’arc-boutant entre
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des fenêtres dont les carreaux de couleur sont taillés en losanges et encadrés dans de minces châssis de plomb, cette ruelle étrange, d’une largeur de vingt pieds à peine, offrait à l’œil rêveur l’aspect le plus intéressant. Un beffroi, tout peuplé de cloches aux voix graves, y chantait les heures puis « l’air du prince de Galles, » avec des vibrations mélancoliques, qui tombaient tristes sur nous, comme les sanglots des trépassés, jadis — il y a des siècles — habitants de ce coin pieusement reproduit de la vieille cité. Comme elles nous faisaient remonter loin le passé ces mêmes cloches qui appelèrent pour la première fois les fidèles à la prière à l’abbaye de Glastonbury, en 1335, avant que la bataille de Crécy eût encore mis en usage la poudre à canon, qui allait bouleverser l’art cruel de la guerre et donner aux hommes un nouvel et terrible moyen de s’entre-détruire.
Tel était, durant la journée, l’aspect général de l’Exposition, avec, en sus, le fourmillement de 60 à 80,000 personnes qui, chaque jour, l’envahissaient et puis se répandaient dans les jardins spacieux régnant entre les galeries et l’ Albert-H ail, vaste salle de concert où 15,000 auditeurs tiennent à l’aise. Le soir, quand la lumière électrique poudroyait de ses fulgurantes clartés les galeries resplendissantes d’articles de luxe de toutes sortes, d’étoffes les plus riches, d’objets d’art les plus précieux ; lorsque, dans les vastes jardins, neuf mille sept cents lampes électriques multicolores éclataient comme une rivière de pierres précieuses sur le front de la nuit, et rayonnaient sur les dentelures mauresques des kiosques, à travers les jaillissements diamantés des fontaines, en s’épandant sur le flot mouvant des quelques cinquante mille personnes qui peuplaient les allées; lorsque, enfin, l’oreille était charmée par d’excellente musique dissimulée dans des massifs de verdure, l’on se croyait trans-
porté dans le pays des songes, emporté, comme Sindbad le Marin, sur les ailes de la fantaisie, à travers les pays enchantés des Mille et une Nuits.
Le samedi, 8 mai, l’on donnait à l’Albert-Hall le premier grand concert de la saison. Ce qu’on appelle la season à Londres dure depuis le premier mai jusqu’à la fin de juillet. G’est le temps où le pouls de la capitale bat son plein : le temps des courses, des concerts, de l’opéra, des bals, des grands dîners, des fêtes de toutes sortes. Au mois d’août, le beau monde, la gentry prend sa volée pour aller s’abattre dans les châteaux et dans la si verte campagne anglaise, où elle se livre, sur les pelouses veloutées, aux jeux fashionables du lawn tennis et du croquet, jusqu’à ce que, la moisson étant terminée, la chasse à courre offre aux cavaliers consommés, ainsi qu’aux hardies amazones, une magnifique occasion de s’enfoncer quelque côte ou de se casser un membre à la poursuite d’un pauvre renard fuyant affolé à travers les champs jaunis.
Mmes Albani et Nilsson devant chanter à ce concert du 8 mai, je n’eus garde — dilettante enragé que je suis — de manquer d’assister à cette fête des nerfs auditifs. A trois heures, la vaste salle de l’ Albert-Hall contenait ses quinze mille auditeurs.
Un orchestre puissant, très bien composé, que son chef enlevait vaillamment, exécuta la belle ouverture du Freyschutz de Weber. J’avais entendu déjà trop de bonne, d’excellente musique à Paris, pour être empoigné par l’orchestre de l’Albert-Hall, si bon qu’il fût. Du reste, il m’a paru que les musiciens anglais manquent un peu de chaleur dans d’interprétation. Ils rendent, selon moi, les andantes avec trop de langueur, et ne savent pas mettre le brio, la maestria des Latins, dans le mou-
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vement plus vif de l’allegretto, dans le rendu de la progression ascendante ou descendante du rinforzando et du diminuendo. Leur musique est correcte, mais elle manque de cette fougue, de cette passion qui se communique à l’auditeur dans les concerts parisiens et fait vibrer tous ses nerfs comme les cordes d’un instrument chatouillées par l’archet.
La Nilsson se fit entendre la première. J’avouerai qu’elle me désappointa. Soit qu’elle fût fatiguée, soit que sa voix n’ait jamais été plus forte, elle paraissait visiblement lutter contre l’immensité, la sonorité rebelle de la salle. J’avais décidément entendu d’aussi bonnes cantatrices à Paris, entre autres Mmes Devriès, Richard et Krauss, au grand Opéra.
Enfin l’Albani lança, dans les ondes plus sonores pour elle de la salle, les premières notes du grand air de Lucie de Lamermoor. On aurait, par l’énorme enceinte, entendu glisser dans l’air une plume d’oiseau-mouche. D’un volume plus ample que celle de la Nilsson, la voix de l’Albani n’en a pas moins la pureté cristalline de lamelles de verre. Et quelle souplesse dans les vocalises, quel art dans les nuances, quelle chaleur contagieuse, quelle inspiration dans î’interprétation de l’œuvre des grands compositeurs ! Il y eut un moment où, l’orchestre soupirant en sourdine, la flûte éleva la voix pour suivre d’abord, et comme pour provoquer ensuite, la prima donna à un combat singulier. L’instrument, raccompagnant en tierce, semblait, à bandante, défier la chanteuse pour la pureté des sons émis. Mais la voix de la cantatrice se balançait mollement dans l’espace comme ces grands oiseaux qui arrêtent le battement de leurs ailes et n’en continuent pas moins de fendre l’air avec la plus gracieuse aisance. Dépitée de se voir vaincue par la pureté des notes les plus longuement soutenues, la flûte se
lança sur la pente étourdissante des trilles, des roulades familières aux rossignols européens, ces virtuoses fantaisistes des bocages recueillis dans le silence des nuits d’été. Sans pius d’effort, la voix de l’Albani se prit à se jouer à travers les dentelures de sons de l’ instrument, faisant entre elles les plus fines ciselures, décrivant les arabesques les plus capricieuses, les plus délicatement et les plus correctement dessinées qui se puissent admirer. Stupéfiée se tut la flûte, et la voix triomphante monta crescendo et se tint longtemps suspendue tout en haut, remonta encore d’un dernier coup d’aile pour aller decrescendo s’évaporer dans l’infini du rêve.
Le samedi d’après, 15 mai, autre concert, auquel prenait part le violoniste Sarrazate. C’était au St- James’-Hall, salle infiniment plus petite, mais aussi plus favorable à la musique de concert. L’orchestre, entre autres choses, y exécuta les « Préludes du poème symphonique » de Liszt, et rendit ce fragment de musique savante et un peu trop bruyante, ainsi que l’ouverture magistrale du Struense de Meyerbeer, avec plus de brio, de bravoure que ne l’avait fait, le samedi d’avant, l’orchestre de l’Albert-Hall des morceaux qu’il y avait joués. Peut-être ce meilleur effet produit était-il dû à l’acoustique excellente du St-James’-Hall, où pas un son ne s’affaiblit inutilement. Ainsi, lorsque Sarrazate, le premier violoniste de ce temps, fit chanter à son divin instrument les accents suaves de l’adagio et de l’andante de la Fantaisie écossaise de MaxBruck, et les notes les plus langoureuses du Chant du rossignol — composition assez faible du virtuose lui-même — les vaporeuses vibrations des cordes enchantées se balançaient audessus de l’élégant auditoire avec la grâce du colibri faisant sa cour aux fleurs d’un parterre délicatement nuancées. Le grand artiste me tint tout le temps sous le charme, autant par la souplesse et le fini de son jeu que par l’exquise pureté des mélodies qu’il
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fit soupirer à son instrument, un stradivarius qui lui a coûté 2,000 livres sterling. Jolie somme pour cinq petits morceaux de bois et quatre boyaux de chat !
Le soir du 18 mai, illumination générale des jardins de l’Exposition, et musique excellente dans les kiosques. Comme je m’étais envolé au pays idéal des rêveries sur les ailes de la ravissante mélodie de Gounod : O Balkis, reine du matin ! et que déjà il me semblait être un des personnages mystérieux de cette délicieuse légende de la reine de Saba, apportée d’Orient par Gérard de Nerval, le doux poète, voilà qu’une exclamation générale de la foule me ramena parmi mes contemporains. C’étaient les eaux de la grande fontaine centrale qui jouaient, et sur lesquelles on dirigeait des flots de lumière électrique aux reflets changeant à chaque instant de couleur. La gerbe d’eau du grand cercle extérieur forma d’abord comme un lis au calice énorme, tandis que, pistil gigantesque, le jet central s’élançait à cent cinquante pieds en l’air, comme une fusée qui s’éteignait soudain pour resplendir l’instant d’après et rebondir de nouveau dans la nuit. D’abord diamantés, ces jaillissements des fontaines prirent une teinte d’ambre qui devint or fauve ; et puis ils se firent vert tendre, pour se parer des tons plus graves de l’émeraude et pour passer encore par des teintes bleu pâle et azur foncé. Enfin cette transparente masse, toujours bondissante, s’embrasa et parut être de la fonte ardente, dont le rouge vif descendit au violet et finit par s’endormir dans la demi-teinte langoureuse des lilas tendres.
Placidement, tout en haut, dans le ciel pur, souriaient les étoiles, elles qui, sans efforts, sous le regard de Dieu qui les créa d’une pensée, éclairent notre chétive planète depuis des milliers d’années, à des cent millions de lieues !
Le 20 mai, comme je suis occupé à surveiller le déballage de mes livres, arrive le marquis de Lorne à qui je suis présenté. Il me dit être heureux de faire la connaissance de l’un des membres de sa Société royale du Canada. Après quelques moments d’entretien au sujet des livres canadiens envoyés à l’Exposition, il me demande si j’ai vu le salon des peintures canadiennes. Je lui réponds que non. — Ah ! reprend-il, il faut voir cela, venez donc ! Et il me conduisit à l’ Albert-Hall, une promenade d’un quart d’heure par les galeries et les jardins.
Ce fut avec plaisir que je retrouvai des peintures canadiennes dont j’avais fait une étude dans les journaux de Montréal et de Québec, quelques semaines auparavant, et je fus heureux d’apprendre, de la bouche de lord Lorne lui-même, combien le talent de MM. Brymner, Edson, Lawson, Peel, Watson, Woodcock, etc., trouvaient d’admirateurs à Londres.
Bref, le marquis resta au moins une heure à me montrer des choses qu’il avait déjà dû voir vingt fois, et cela par pure amabilité et pour honorer l’un des membres de la société littéraire et scientifique qu’il est si fier d’avoir fondée chez nous. — Vous allez bien voir, me dit-il en me quittant, combien votre titre de membre de la Société royale du Canada va vous valoir ici d’honneurs et d’invitations flatteuses.
Le lendemain, 21 mai, à midi, la reine vient visiter l’Exposition, qui reste fermée au public. Il n’y a que nous, les délégués des différentes colonies. Je me place à l’entrée de la section réservée pour la bibliothèque et l’exposition scolaire canadiennes, afin de mieux voir défiler le cortège royal.* La reine vient en tête, guidée par sir Charles et lady Tupper et s’appuyant au bras du prince de Galles. Comme Sa Majesté va dépasser
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notre section, arrive tout à coup le marquis de Lorne qui, me désignant, dit au prince de Galles :
— « M. Joseph Mai mette, of the Royal Society of Canada. » A peine ai-je fait un respectueux plongeon, que le prince de Galles se tourne vers la reine et lui décline mon nom et mon titre. Je resalue plus profondément encore, et j’aperçois, en revenant à flot, la reine qui me sourit gracieusement. J’étais tout étourdi de l’honneur qui m’était fait et auquel j’avais d’autant moins droit de m’attendre qu’il avait été compris que, seuls, les commissaires généraux seraient présentés. Je ressentais donc déjà les effets de la bienveillante et si délicate attention du marquis de Lorne.
Le jour qui suivit, j’étais à causer, dans notre bureau, avec l’honorable M. Ouimet, surintendant de F Instruction publique à Québec, lorsque le marquis de Lorne survint. Il fait avec nous un bout de causerie, part et revient l’instant d’après avec la princesse Louise, la princesse Victoria de Prusse et une autre princesse, belle à ravir, mais dont nous ne saisissons malheureusement pas le nom. Le marquis nous présente, M. Ouimet et moi, et tout ce beau monde s’asseoit dans notre modeste bureau. Nouvelle conversation de dix minutes, toujours en langue française, que la princesse Louise prononce avec l’adorable grasseyement des Parisiennes. Comme ces dames nous parlaient d’une intéressante collection d’animaux de la Nouvelle-Zélande qui avoisinait notre section, M. Ouimet, se redressant de toute sa belle stature, dit aux princesses : — « Ici, Mesdames, c’est la cage aux lions ! » Ce mot les fit rire aux éclats. Avant de nous quitter, le marquis de Lorne m’invite à l’aller voir le lendemain au Kensington-Palace qu’il habite ; et les princesses s’en vont, après nous avoir donné une poignée de main que nous nous étions bien gardés de leur offrir.
Le 22 mai, grande soirée chez lady Tupper. Beaucoup de beau monde, de la musique et souper à la fin, avec intermèdes de punch au champagne. J’aperçois l’Albani, qui, à mon grand déplaisir, ne chante pas. Sir Charles et lady Tupper sont très empressés auprès de leurs invités, et charmants pour chacun d’eux.
Le 23 mai, sur les trois heures, je me rends seul au Kensington-Palace situé dans Kensington-Garden, qui n’est autre chose que la continuation de Hyde-Park. J’envoie ma carte par un valet de pied, qui me fait traverser une longue galerie toute peuplée de bustes, de statues, de portraits, de tableaux, de vieux bahuts de grand prix, de curiosités de tout genre. Le valet jette mon nom à l’entrée d’une vaste pièce, d’où le marquis vient audevant de moi. Il me fait prendre un cigare, et le voilà parti dans une longue conversation sur le Canada qu’il aime beaucoup. Il parle aussi politique, éducation anglaise. — Votre système d’instruction publique vaut bien mieux que le nôtre en Angleterre, me dit-il, entre autres choses.
A ce moment, on annonce le père de lord Lomé, le duc d’Argyle, un très aimable vieillard. Le marquis me demande s’il me plaît de les accompagner à l’Exposition. Je n’ai garde de refuser. Nous sortons. La sentinelle présente les armes, et nous montons en landau. Rendu à l’Exposition, je fais les honneurs de la section canadienne aux deux illustres visiteurs. En me laissant, le marquis me dit qu’il a fait mettre mon nom sur la liste des invitations qui vont être faites par la reine, le prince de Galles et les grandes familles anglaises aux délégués des différents gouvernements coloniaux.
Si j’ai appuyé sur l’amabilité du marquis de Lorne à mon égard, que l’on veuille bien croire que ce n’est point par un sentiment de vanité
TROIS MOIS A LONDRES
puérile. Au contraire, je suis si convaincu que toutes les attentions flatteuses dont j’ai été l’objet de la part du noble lord, n’étaient adressées qu’à celui d’entre nous qu’un heureux hasard avait conduit à l’Exposition coloniale, que j’ai voulu en faire rejaillir l’éclat sur mes chers confrères et leur bien marquer la haute estime en laquelle son illustre fondateur tient la Société royale du Canada.
Ottawa, mai 1888.
Ils
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