‹ Récits et souvenirsChapitre 12 sur 14 · III · texte numérisé non relu

III

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PROMENADE DANS PARIS

Bour le bibliophile, l’amateur de bibelots et des productions de l’esprit de toutes espèces, l’endroit le plus charmant de Paris où vous puissiez promener vos rêveries est certainement le quai Voltaire et le quai Malaquais. « Les boulevards, a écrit M. Claretie, c’est la vie même de Paris, et comme son petit journal. Mais les quais, c’est son passé, c’est son histoire, c’est sa véritable bibliothèque. »

Si donc, vous le voulez bien, nous nous éloignerons, pour aujourd’hui, des immenses artères où le pouls de la grande ville bat son plein, et, par une de ces tièdes journées d’avril, qui sont le renouveau de l’année parisienne, nous irons de compagnie dénicher des souvenirs littéraires et artistiques dans ce coin plus silencieux de la capitale du monde intellectuel.

Lorsque, laissant derrière soi le portique de la Chambre des députés, on remonte la rive gauche de la Seine, l’on suit d’abord le quai d’Orsay, auquel Boucher d’Orsay, prévôt des marchands, donna son nom au commencement du dix-huitième siècle. Ce quai est tout d’un aspect solennel, bordé qu’il est à droite par des ministères, des ambassades, des hôtels aussi graves, aussi corrects que les personnages de distinction qui les habitent. Viennent ensuite le palais de la Légion d’honneur, incendié par la Commune et rebâti par les légionnaires aussitôt après ; et puis, à côté, les ruines majestueuses de la Cour des comptes, dont les murailles calcinées et noircies témoignent encore de

la folie furieuse des communards de 1871. Après avoir enfin longé la caserne et le café d’Orsay, nous voici vis-à-vis du pont Royal, à la tête duquel commence le quai Voltaire. Le philosophe de Ferney lui a laissé son nom pour être venu mourir dans une maison située à l’angle de la rue de Beaune et du quai dont ils est devenu le parrain. Une inscription rappelle qu’il mourut au premier étage, chez son ami, le marquis de Villette, dans un appartement que l’on tint fermé jusqu’au temps du premier empire. On en profita, pendant la Terreur, pour y cacher, sous la protection du souvenir de Voltaire, ceux-là mêmes qu’il avait tant accablés de sa haine et de ses sarcasmes, des prêtres !

A côté de cette maison historique est l’hôtel Voltaire. Il me souvient que c’est ici que notre historien, M. Garneau, descendit lors de son premier voyage à Paris, en 1831. En évoquant la mémoire de ce grand esprit, si éminemment habile à redonner la vie aux choses du passé, ne trouvezvous pas curieux comme moi de connaître les impressions de l’illustre voyageur à la vue de ce merveilleux Paris dont, comme nous, il avait si souvent rêvé avant de le voir, et qu’il aimait tant à se rappeler par la suite. — « J’avais hâte, dit-il d’abord en débarquant à Calais, de fouler cette vieille terre de France dont j’avais tant entendu parler par nos pères, et dont le souvenir, se prolongeant de génération en génération, laisse après lui cet intérêt plein de tristesse qui a quelque chose de l’exil. » Et, plus loin, rendu à Paris : « Je descendis à l’hôtel Voltaire, en face du Louvre. La Seine seulement nous séparait. On célébrait, ce soir-là l’anniversaire de la révolution de l’année précédente, qui avait mis Louis-Philippe d’Orléans sur le trône des Bourbons. Je passai sur un balcon, d’où je pus voir le feu d’artifice qui se tirait sur le pont d’Arcole... Le spectacle que j’avais sous les

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yeux avait quelque chose de féerique. A mes pieds, c’étaient les quais où se pressait une foule immense, et la Seine où se réfléchissaient mille flambeaux. En face, les Tuileries et le Louvre ; à ma droite, le portail de l’église Saint-Germain l’Auxerrois et plusieurs ponts jusqu’au Pont-Neuf ; à ma gauche, le pont Royal, le pont et la place de la Concorde, le jardin des Tuileries, les arbres des Champs- Elysées et, dans le lointain, l’Arc de triomphe de l’Etoile tout rayonnant de lumières. Des lignes enflammées, embrassant l’horizon de tous côtés, éclairaient cette vaste étendue et permettaient aux monuments de dessiner leurs grandes masses sur les ombres de la nuit, tandis qu’à leur pied, les rayons tombés des flambeaux doraient la tête des promeneurs et faisaient étinceler les armes des patrouilles. Le ciel était en feu. Des fusées de toutes les formes et de toutes les couleurs s’élevaient de tous les points de Paris... Je passai une partie de la nuit au milieu de ces enchantements. Le lendemain, je m’éveillai comme après un rêve de choses merveilleuses. En rouvrant les yeux, j’aperçus devant moi la galerie du Louvre. Ma chambre était en face de ce palais, et je dus commencer à reconnaître la réalité du spectacle qui, la veille, avait saisi mon imagination. »

Il faut avouer que Paris, cette grande coquette, avait, ce soir-là, revêtu ses plus beaux atours, comme pour faire honneur au jeune étranger venu de si loin pour la voir !

Depuis le commencement du quai Voltaire, en passant par le quai Malaquais et celui de Conti, jusqu’au Pont-Neuf, d’où Henri IV, du haut de son fier cheval de bronze, laisse tomber son sourire sceptique sur le bon peuple de Paris, la librairie, le bric-à-brac envahissent tout, parapet des quais, devantures des boutiques et rez-de-chaussée au plafond bas d’en face. A l’étalage en plein air

s’offrent partout les livres, l’imagerie de moindre valeur, les trop fréquentes averses du ciel parisien ne permettant pas d’exposer aux intempéries de l’air les éditions princeps et les gravures avant la lettre. Voulez-vous plutôt admirer des incunables authentiques, de vrais elzévirs, des pasdeloups irréprochables, traversez la rue et vous arrêtez aux vitrines qui longent les quais à perte de vue. Là, des milliers de chefs-d’œuvre de l’imprimerie, de la reliure et du burin charmeront votre regard, tandis que, tout à côté, s’amuseront à vous tirer l’œil toutes les merveilles du bric-à-brac : vieilles armures damasquinées d’or ou d’argent, épées à poignée finement ciselée par quelque maître-armurier des quinzième et seizième siècles, bahuts d’ébène, coffrets mauresques aux délicates et fantasques incrustations de cuivre ou de nacre, lustres en vieux cuivre fouillés à jour, émaux cloisonnés, faïences de Bernard Palissy, ivoires, potiches, statuettes, porcelaines de Chine, de Saxe ou de Sèvres, tout cela vrai souvent, mais parfois aussi imité avec une perfection telle que des connaisseurs sérieux ont pu s’y laisser prendre.

Mais, croyez-m’en, il ne fait pas bon s’attarder à reluquer toutes ces curiosités : l’œil d’abord s’y laisse prendre, l’esprit ensuite, et enfin votre portemonnaie plus que vous ne l’auriez voulu peut-être. Retournons au parapet, où les caprices sont moins dangereux à satisfaire. Pour ceux qui, comme moi, aiment les livres pour le plaisir raffiné qu’on éprouve à les lire, et non pour la satisfaction stérile de posséder des exemplaires plus ou moins rares d’ouvrages que l’on n’étudiera jamais, voici l’endroit où l’on peut faire, aux plus bas prix, ample provision de pâture intellectuelle. Depuis les feuilletons populaires jusqu’aux productions plus sérieuses de la littérature et aux ouvrages de droit ou de science cédés à vil prix par des étudiants besogneux,

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on trouve ici au meilleur compte, et s’étalant sur un parcours de près d’un mille, à peu près tous les éléments d’une bibliothèque de choix.

[ Un cri parti du pont des Saints-Pères, près duquel nous passons, nous fait dresser l’oreille. Il est poussé par un gamin qui se penche sur le gardefou, en se faisant un porte-voix de ses deux mains. — Hé ! là-bas ! ça mort-il ?... — Une bordée de jurons qui monte de la berge, nous révèle aussitôt la présence d’un pêcheur malheureux que la voix éraillée du gamin a brusquement tiré de sa béate espérance. Pour peu que nous nous penchions aussi sur le parquet du quai, nous apercevons, tant que la vue peut porter, en aval et en amont du fleuve, une armée de pêcheurs à la ligne qui, d’un œil anxieux et d’un hameçon inoffensif, fouillent vainement en tous sens l’eau bourbeuse de la Seine, laquelle, en cet endroit du moins, contient bien des choses, le poisson excepté. Ce qui n’empêche pas que, dans la belle saison, comme dans la mauvaise du reste, ce fleuve en miniature ne soit couvert de pêcheurs, les uns dans des bateaux ancrés au milieu du courant, d’autres debout sur des trains de bois, ceux-là sur la rive, ceux-ci plus à l’aise — les moins convaincus, les tièdes — jambes pendantes sur le parquet inférieur des quais, tous attendant le poisson qui n’arrive jamais ou qui ne se montre, à de bien rares intervalles, que sous une forme si déplorablement exiguë, que c’est vraiment étrange de voir cette passion aussi malheureuse que tenace chez un peuple sceptique et remuant comme le parisien. On se rappelle encore avec stupéfaction tout un groupe de ces chevaliers de l’hameçon, qui, lors du siège de 1870, et même durant la Commune, suivaient, impassibles à leur poste ordinaire, le mouvement de leur ligne agacée par le seul courant du fleuve, alors que les obus prussiens venaient éclater auprès d’eux, et que, à deux pas, les Tui-

leries, le Louvre, le palais de la Légion d’honneur et la Cour des comptes, incendiés par les communards, se tordaient dans un gigantesque embrasement qui enflammait le ciel et empourprait le fleuve comme d’une longue traînée de sang. Mais laissons ces stoïques tendre leurs hameçons à une proie chimérique, sans plus s’occuper des révolutions qui passent et des trônes qui s’écroulent que des bateauxmouches qui sillonnent la Seine en tous sens et des blanchisseuses et des chiens qui barbottent à côté des pêcheurs, et continuons notre promenade et nos observations. Aussi bien s’offre à nos regards une figure qu’il eût été vraiment dommage de laisser passer sans lui donner notre attention, d’autant plus que cette physionomie fait nécessairement partie du tableau vivant qui anime l’étalage des bouquinistes. Presque toutes les après-midi, quand il ne pleut pas, un vieillard, vert encore, au teint frais, à l’œil vif, à la figure fine et bienveillante, reprend son éternelle promenade le long des parapets couverts de livres — ses plus chers amis. Ce doyen peut-être des bibliophiles de Paris, ce grand dénicheur de livres rares, c’est M. Xavier Marinier, de l’Académie française. Pour donner une idée de ce que cette passion de bouquiner a dû lui procurer de vives jouissances, il me suffira d’ajouter, ce qui le peindra d’un trait, que, par une clause de son testament, M. Marmier laissera, dit-on, une somme assez ronde pour convier, après sa mort, tous les bouquinistes de Paris à un dîner plantureux.

Mais il m’a reconnu, l’érudit et aimable bibliophile ! — Comment vous portez-vous, cher ami ? me dit-il avec bonté. Et le voilà qui passe familièrement son bras sous le mien et se met à marcher doucement avec moi, tout en me demandant des nouvelles de ce Canada qu’il aime tant. Ainsi devisant, et nous arrêtant parfois tous deux pour feuilleter un livre dont la reliure ou le titre a fixé

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notre attention, nous arrivons au pont des Arts. Le tour de Nesle, la fameuse tour de Nesle de romantique mémoire, s’élevait là, sur notre droite, au lieu même où se dresse aujourd’hui le classique Institut de France.

Il y a séance solennelle à l’Académie. M. Marmier me le rappelle et me demande si j’ai reçu le billet d’admission qu’il m’a envoyé la veille. Je lui réponds affirmativement et l’en remercie. — Vous entrez ? me dit-il. — Certes ! je n’aurais garde de manquer d’assister à cette fête de l’esprit ! — Il vous va falloir faire queue, remarque en souriant mon interlocuteur. Et il me montre la foule qui stationne à l’une des portes latérales du temple où les quarante Immortels pontifient dans toute la dignité de leur gloire.

Mon illustre compagnon me donne une poignée de main, et disparaît par la porte centrale, tandis que je vais me confondre avec le commun des mortels, privilégiés cependant, qui attendent, quelquesuns depuis plus d’une heure, que l’on ouvre les portes donnant accès aux tribunes du palais.

On allait, ce jour-là, lire les deux rapports de l’Académie sur les ouvrages couronnés et sur les prix Montyon accordés aux plus beaux exemples de vertu remarqués durant l’année. Comme toutes les séances de l’illustre corps, qui sont bien courues par le monde élégant, celle-ci avait attiré un grand nombre de personnes, et les quelques centaines de sièges que la salle peut contenir étaient occupés jusqu’au dernier. La partie inférieure de la rotonde du dôme de l’Institut, le parquet, est occupée par les académiciens, par les parents des deux rapporteurs, et, aux jours de réception, par ceux des récipiendaires. Ces quelques privilégiés, des dames surtout, ont seuls l’avantage de s’asseoir tout près des membres de l’Académie. Le gros des spectateurs prend place dans des tribunes en amphithéâtre d’où

l’on a l’honneur de dominer l’ auguste assemblée.

Mon billet me plaçait dans l’amphithéâtre du nord, en face du bureau. Il y avait bien une heure que j’étais occupé, en attendant comme tout le monde à lorgner et analyser les toilettes charmantes de ces incomparables Parisiennes qui étalaient complaisamment aux yeux braqués sur elles leurs coquets minois, leurs robes fraîches, leurs bijoux et leurs dentelles de grand ton, lorsque enfin les deux portes placées à côté du bureau s’ouvrirent. Entre deux haies de soldats qui leur présentent les armes, les académiciens apparaissent. J’en reconnais quelques-uns dont la gravure a rendu les traits familiers à chacun : le premier d’entre tous, Victor Hugo, la plus grande personnification de la poésie au XIXe siècle. Cette tête blanchie par près de quatre-vingt-trois hivers et couronnée d’une auréole de plus de soixante années de gloire, je la revois bien telle que je me la devais fixer dans la mémoire, deux heures plus tard, en face du beau portrait que Bonnat, l’habile artiste, a fait de l’auteur des Contemplations. Assis dans l’attitude du penseur, il appuie sur sa main droite ce vaste front où s’anima tout un monde de prodigieuses créations qui ont promené la renommée de Victor Hugo sur tous les points du globe. Ses yeux perçants plongent dans les profondeurs des siècles pour en sonder les mystères et les révéler à l’humanité attentive à la voix de son barde si longtemps inspiré.

Et puis, ce sont : Alexandre Dumas, fils, non moins célèbre aujourd’hui, du plus merveilleux conteur qui existât jamais ; Xavier Marinier, le révélateur, en France, de la littérature des pays du nord de l’Europe et le bienveillant ami du Canada ; Jules Simon, avec qui j’avais eu l’honneur de déjeuner chez M. Marmier en compagnie de MM. Chapleau et Fabre ; Henri Martin, qui, dans son His-

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toire de France, a parlé du Canada avec un enthousiasme qui nous fait tant d’honneur, et qu’il me fut donné de connaître personnellement quelques mois avant sa mort ; Sardou, le spirituel auteur dramatique, dont la figure railleuse reflète tout l’esprit qui pétille dans ses Faux Bonhommes et dans Divorçons. Enfin, Renan, qui, malgré son scepticisme, n’a pu se départir de ses airs de séminariste défroqué, et qui, de loin, a toute la tournure d’un bon gros bedeau de cathédrale.

J’en passe et des meilleurs.

— La séance est ouverte, dit le secrétaire perpétuel, M. Camille Doucet. Il prend la parole d’une voix un peu grêle, mais qui sait nuancer avec art les passages délicats qui abondent dans son rapport sur les ouvrages couronnés par l’Académie. Au nombre de ces livres se trouvent deux romans exquis : Le crime de Sylvestre Bonnard de V Institut par M. Anatole France, que je devais connaître plus tard, et L'abbé Constantin par Ludovic Halévy.

Mais le nom qui provoque les applaudissements les plus prolongés est celui de Gustave Nadaud, auteur de tant de chansons si populaires jusque chez nous, et dont l’Académie s’est plu à couronner l’œuvre si gauloise et si profondément philosophique sous ses dehors légers.

Nadaud est là, assis, radieux, à côté de ses juges qui lui sourient.

« Est-ce un poète, est-ce un musicien, est-ce un philosophe ? dit M. Camille Doucet. C’est tout cela, Messieurs, c’est un chansonnier. Depuis plus de trente ans il chante ; ses chansons nous sont allées au cœur et nous les avons tous chantées après lui :

C’est bonhomme Qu’on me nomme !

a-t-il dit un jour, et le nom lui en est resté. J’allais

vous parler du talent, de la belle humeur, du désintéressement, de toutes les vertus de ce bonhomme, je m’arrête. Déjà, du milieu de vous, j’entends s’échapper comme un écho d’un refrain connu qui nous dit :

— « Vous avez raison ! »

Et l’auditoire d’applaudir avec d’autant plus d’entrain qu’il sent bien que c’est peut-être à l’œuvre du dernier vrai chansonnier de France qu’il accorde ses chaleureux suffrages. Car, avec bien d’autres bonnes choses encore, avec la franche gaieté gauloise, par exemple, la véritable chanson française est tout près de disparaître de France. Hélas ! cette bonne, sémillante et si fine chanson de Béranger, de Désaugiers et de Dupont ne se chante plus à Paris, où maintenant on beugle et on applaudit, dans les cafés-concerts, tout ce qu’il y a de plus bête comme couplets et de plus atroce comme musique. Voilà pourquoi, sans doute, l’Académie s’est empressée de déposer une couronne d’immortelles sur l’œuvre du dernier chansonnier de France. Certes Nadaud peut-il être fier de son succès ; mais peut-être pas sans tristesse, car ne sont-ce pas là fleurs de cimetière ?...

A M. Camille Doucet succède M. Mézières, chargé de la lecture du rapport sur les prix de vertu. Plein de son sujet, il débute d’une voix retentissante, mais s’enroue au bout de cinq minutes, au point que bientôt on l’entend à peine. En vain M. Doucet inonde son confrère de verres d’eau sucrée, la voix de l’immortel n’en descend pas moins aux plus infimes proportions.

Est-ce le débit monotone et étouffé du rapporteur, est-ce l’effet de la chaleur écrasante qui règne dans la salle, ou bien la longue énumération de tant de traits de vertu groupés en imposante phalange ? je ne saurais le dire ; mais je vois, Dieu leur pardonne ! quelques-uns des immortels —

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Victor Hugo tout le premier — incliner doucement la tête de droite et de gauche et sommeiller comme de simples humains. Enfin, la voix de M. Mézières s’éteint dans un suprême effort pour couronner sa centième rosière, et chacun se précipite au dehors pour y retrouver un peu d’air respirable.

A peine avons-nous fait quelques pas en revenant sur le quai Malaquais, qu’une grande affluence d’équipage de maîtres, stationnant à la porte du palais des Beaux-Arts, nous rappelle que l’on vient d’y ouvrir l’exposition des portraits du siècle. L’idée de réunir cette collection de merveilleuses toiles disséminées par tous les coins de Paris, est due à la Société philanthropique, qui s’est adressée aux grandes familles et aux collectionneurs de la capitale pour en obtenir l’autorisation d’exposer quatre cents portraits historiques au profit de cette œuvre de bienfaisance. Fondée en 1780, la Société philanthropique entretient dans Paris trente-deux fourneaux, trois asiles de nuit pour femmes et enfants, un hospice pour les vieilles femmes, onze dispensaires pour les adultes et un dispensaire spécial pour les enfants. C’est donc faire œuvre de charité que de suivre la foule élégante qui se presse à l’entrée du palais des Beaux-Arts. Et certes n’aurons-nous point d’ailleurs à regretter notre aumône ! Comme à toutes les expositions de ce genre, l’élite de la société se réserve un jour ou deux par semaine en haussant le prix d’entrée, ce qui éloigne la grosse foule. Nous n’aurions pu mieux tomber, c’est le jour des privilégiés de la naissance et de la fortune. Le v'tan, le pshutt, comme on dit en ces derniers temps à Puris, en un mot, pour parler français, la fine fleur de la société parisienne s’est donné rendez-vous au palais des Beaux-Arts. L’élégance de bon ton des toilettes féminines, le grand air, voire la mine adorablement hautaine des femmes, la correction de mise

et de tenue des hommes, qui s’inclinent devant leurs idoles avec cette suprême distinction que donne seule la fréquentation habituelle des salons, tout nous dit que nous sommes en présence de ces cinq ou six cents personnalités qui donnent le ton à Paris, au monde entier. Mais n’allons pas nous laisser éblouir par tout ce monde plein de superbe, pour lequel nous, pauvre étranger, n’existons même point, pas plus que nous laisser griser par ces enivrants parfums de femme émanant des bouillons de dentelles et de soie qui nous frôlent en passant de leurs énervantes caresses ; fuyons aussi les troublants regards que ces reines de la mode laissent tomber sur nous avec la chaleur distante d’un rayon de soleil qui n’en brûle pas moins à des millions de lieues, et allons reprendre nos rêveries en passant la revue des grandes figures historiques que l’art a fixées sur les quatre cents toiles appendues aux murs du palais.

Nous ne saurions, dans cette visite rapide et dans l’entraînement du tourbillon humain qui nous pousse et nous emporte plus vite que nous ne voudrions aller, nous ne pouvons songer à nous arrêter devant chaque portrait, à résumer, même le plus succinctement possible, les impressions diverses que chacun d’eux nous cause, les intéressants souvenirs qu’ils nous rappellent tous. C’est même à peine si nos yeux ont le temps de se fixer sur une cinquantaine parmi ceux que la nature de nos études littéraires et de nos préférences personnelles nous porte à examiner avec plus d’attention. Voici donc, au hasard du catalogue qui nous guide, les figures qui nous frappent le plus à mesure qu’elles défilent devant nous.

C’est d’abord une des reines du chant, peut-être la première entre toutes, qui s’offre à notre contemplation, la Malibran ! Comment une créature aussi frêle a-t-elle pu remplir le monde entier des

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prodigieux éclats de sa voix ? C’est que, dans ce corps débile, un merveilleux organe obéissait aux élans d’une âme éperdue d’idéal et d’une virtuosité que les vers de Musset ont immortalisée :

Chaque soir, dans tes chants, tu te sentais pâlir,

Tu connaissais le monde et la foule et l’envie,

Et dans ce corps brisé concentrant ton génie,

Tu regardais aussi la Malibran mourir !

A quelques pas, Balzac, peint par Boulanger, dans ce froc blanc de moine qu’il aimait revêtir aux heures du travail. Curieuse antithèse entre ce costume de cénobite et l’œuvre du plus grand analyste du cœur féminin qui ait peut-être jamais existé ! Quelle intelligence, quel monde de créations variées s’agite dans ce vaste front, blanc comme du marbre sous cette épaisse chevelure noire rebroussée en arrière ainsi qu’une crinière de lion ! Et dans ces yeux étincelants comme deux diamants noirs, quelle inspiration, quel feu surnaturel dans ce miroir où se reflètent les flamboiements du génie créateur de la Comédie humaine !

Salut à toi, Rachel, reine de la tragédie, qui rajeunis dans ce siècle l’art antique de Melpomène ressuscité par Corneille et Racine ! Le beau front pour porter la couronne, et comme dans ton regard profond et sombre se réfléchissent toutes les fatalités que l’antiquité a jetées sur la scène !

Et toi, Berlioz ! tête d’aigle, irrité devoir, de ton vivant, ton génie méconnu par la France, alors qu’à l’étranger l’on t’acclamait comme l’un des plus grands maîtres de la musique moderne, laisse un petit-fils de la France s’incliner devant toi ; car ta magistrale symphonie dramatique la Damnation de Faust m’a fait éprouver les jouissances les plus vives qui aient jamais fait vibrer les fibres de mon être î

La taille prise dans une redingote d’homme, les

cheveux coupés sur le cou en boucles épaisses, les yeux brillants comme deux escarboucles — ces yeux dont la flamme brûla la vie de Musset ! — très pâle, et rêveuse comme une vignette des romans de l’époque où elle écrivait Indiana et Valentine, telle est George Sand dans cette petite toile de Delacroix, qui est un chef-d’œuvre, et telle elle était — fantasque créature en rupture complète avec les convenances — lorsqu’elle composait ses exquises Lettres Lun voyageur, en parcourant l’Italie un bâton de touriste à la main, tout comme un étudiant ou un rapin à la recherche d’impressions et d’aventures.

Encore un Delacroix, encore une merveille du pinceau qui nous a conservé les traits d’une célébrité de l’art. Maigre, pâle, l’air fatal, avec de petites moustaches ombrant des lèvres minces, marquées à peine au-dessous de deux grandes rides qui entaillent les joues comme les deux S d’un violon, c’est bien là Paganini, ce virtuose endiablé, cet archange du violon, que la légende accusait d’avoir assassiné sa maîtresse et d’en avoir ensuite emprisonné l’âme dans son instrument. Frappé du sceau dont 1 empreinte est visible sur la face de ceux qui doivent mourir jeunes, la figure de l’artiste semble, sur la toile, revivre de la vie surnaturelle de delà le tombeau. Ce n’est plus un vivant, c’est un mort au moment de la résurrection. On dirait ce portrait fait pour continuer et confirmer la légende des sinistres aventures qu’on se plaisait à lui "attribuer, quand son prestigieux talent émerveillait l’Europe.

Mais voilà que le courant de la foule nous attire et nous emporte, sans que nous ayons le temps de nous recueillir en présence d’une multitude de personnages d’époques différentes, et qui, passés à l’immortalité, ne paraissent nullement surpris de se trouver maintenant côte à côte : Guizot, Thiers,

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Louis XVI, Gluck, Louis XVII, le prince Eugène, Mlle Duchesnois, Mlle Georges, Royer-Collard et M. de Barante.

Pourtant, résistant au flot qui passe, arrêtonsnous quand même devant ce pastel de Giraud. Celui dont le peintre dessina les traits eût pu garder le titre de marquis de la Pailleterie. Il se contenta de porter le nom du général républicain Dumas, et de devenir le plus amusant, le maître conteur de ce siècle, et de tous les autres. La bonne, large et sympathique figure, exubérante de gaieté communicative et d’intelligence primesautière ! Que de héros sont sortis tout armés de cette grosse tête crépue pour faire la conquête du monde intellectuel !

Non loin de lui, Chateaubriand, grande figure, pose, drapé dans son immense orgueil et dans son éternel ennui de toutes choses. Que c’est bien là l’illustre vaniteux qui ne cessa de répéter jusqu’au dernier jour : « Je m’ennuie, je m’ennuie de la vie ; » l’ennui m’a toujours dévoré : ce qui intéresse les » autres hommes ne me touche point. Pasteur ou » roi, qu’aurais-je fait de ma houlette ou de ma » couronne ? En Europe, en Amérique, la société » et la nature m’ont lassé... Puissance et amour, » tout m’est indifférent, tout m’importune ! »

A côté du grand écrivain dont la maussaderie de caractère perce dans tous les traits, voici bien la plus charmante figure de femme qui puisse respirer le talent, la jeunesse et le plaisir de se sentir vivre de la vie intellectuelle et physique. C’est Mme Delphine Gay-Girardin, dans tout l’éclat de ses vingt ans et de sa beauté. Avec sa robe de mousseline blanche, serrée à la taille par un large ruban de satin bleu, avec son auréole de cheveux d’or et son écharpe bleu de ciel artistement jetée sur l’épaule gauche et retombant avec grâce sur le bras droit, elle est bien telle qu’elle apparut à la première représentation d’Herncini, où l’ardente jeu-

nesse de 1830, qui allait acclamer Victor Hugo et le sacrer grand poète, applaudit à outrance la fière beauté accoudée sur le bord de sa loge, dans l’attitude d’une muse en extase.

Voici Napoléon ! Qu’il nous paraît petit, perdu dans les replis d’hermine de sa toge d’empereur ! et comme il nous a toujours semblé plus grand, malgré sa petite taille, dans les portraits qui nous le montrent franchissant les Alpes à cheval pour commencer la conquête de l’Europe, ou debout sur le rocher de Sainte-Hélène, les yeux perdus sur la mer immense comme sa renommée !

A côté de lui, Talleyrand, ce Machiavel de la politique moderne. Le dédain superbe qui tombe de son œil et de ses lèvres hautaines n’est pas de nature à nous faire oublier qu’il servit et trahit successivement tous les pouvoirs auxquels il sut imposer la puissance de ce génie d’intrigue que l’on est convenu d’appeler poliment, suivant le cas, politique ou diplomatie.

Dans un admirable pastel de Prudhon, nous apparaît, digne dans sa mélancolie d’épouse répudiée, l’impératrice Joséphine, à qui il ne manqua, pour être la plus heureuse et la plus aimée des femmes, que de n’être point celle d’un empereur.

Lamartine, par Ary Scheffer ! Le plus suave des poètes par le plus poète des peintres de ce siècle. Le front, les yeux, sont du doux auteur des Méditations et de Graziella ; mais le bas de la figure, aux lèvres sévères, me parle du tribun, de l’auteur des Girondins, doublé de l’homme politique incompris et récemment revenu des illusions du pouvoir.

Avec tes épaules pliant sous le poids des plus sombres pensées, sous le fardeau du remords peutêtre, figure tourmentée de Lamennais jetant au monde les effroyables Paroles d'un Croyant, il me semble t’entendre dicter la terrible vision des Sept rois sur leurs sept trônes de fer.

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Sa Majesté l’impératrice Eugénie ! Inclinons-nous en présence de la plus grande infortune de ce temps, en face de celle qui fut impératrice, épouse et mère, et qui, jetée violemment sur la terre de l’exil, a tout perdu, beauté, trône et famille, et, brisée par la douleur, descend lentement la longue spirale de sa désolation.

Du premier coup d’œil, je te reconnais, minois bizarre de la plus cascadeuse des actrices, qui ne te fais pardonner tes caprices et tes incartades insensées qu’à force de talent. Oui, Sarah Bernhardt, ce sont bien là ces yeux d’un noir d’enfer qui te brûlent la moitié du visage, et qui, de la scène, lancent ces éclairs dont le fluide électrique fait frémir les milliers d’auditeurs que tu tiens haletants sous le charme.

Bien pris dans une taille relativement petite, voilà le marquis de Gallifet, le plus brillant général de cavalerie, et peut-être, dit-on, le futur vengeur de la France.

Voilà S. A. R. le prince de Galles, le président de la République, M. Grévy, et le duc d’Aumale, dont les figures sont familières à tous.

Quoiqu’il ne soit pas moins connu, certes, et bien au contraire, comment ne pas nous arrêter en face de l’auteur de Rolla, des Nuits , de Y Ode à la Malibran, et de la lettre à Lamartine, qui — superbe égoïste, qu’as-tu fait là ? — ne daigna même pas répondre à cet envoi de vers aussi beaux que ses plus belles inspirations ! Longtemps, bien longtemps m’arrêtai-je en face de ce remarquable pastel de Landelle, pour me fixer dans l’esprit chacun des traits de mon bien-aimé poète, de celui de mes prédilections : très blond, le teint clair et coloré sur les pommettes, la lèvre inférieure sensuelle et la supérieure gonflée au milieu par un rictus douloureux. — Les tristesses humaines que tu as traduites en immortels sanglots, amant infortuné, ont laissé leur empreinte sur ta face. C’est que tu

les avais plus vivement, plus cruellement ressenties, peut-être, qu’aucun autre avant toi. Et voilà pourquoi, avec ton génie, tu seras toujours le chantre de l’amour et de la jeunesse, qui trouve en tes lamentations sublime l’idéal écho de ses propres désespérances.. — Un jour que je m’étais rendu en pèlerinage au cimetière du Père-Lachaise pour y rêver auprès du tombeau de Musset, un jeune couple, se tenant par la main, s’en vint ajouter une couronne de fleurs à toutes celles qui couvraient déjà le mausolée. Longtemps, les doigts serrés dans une muette étreinte, ils contemplèrent le buste qui couronne le marbre mortuaire. Sous l’émotion qui les étreignait, leurs têtes s’inclinèrent vers la terre où repose le cher poète, et je vis des larmes glisser de leurs paupières et tomber sur le gazon. Ils avaient dû s’aimer en le lisant ensemble...

Barbey d’Aurevilly ! type non moins étrange que ses œuvres : La vieille Maîtresse et Les Diaboliques. Grand, brun, avec des cheveux noirs frisés et rejetés en arrière et encadrant largement la figure, coupée, aux deux tiers par une épaisse moustache. La taille est fortement cambrée et pincée dans une redingote aux parements bordés d’un large ruban de satin noir. Au cou une cravate, large aussi, et dont les longs bouts de soie mauve et mordorée retombent sur la poitrine en voilant le plastron de la chemise. Sa main gauche, dont l’index expose aux regards un diament qui étincelle, est fièrement appuyée sur la hanche, à la royale, comme on disait au grand siècle. En un mot, l’air provoquant d’un capitaine Fracasse en redingote, voilà le portrait vrai de l’excentrique auteur de la Théorie du dandysme, dont il pose, successeur amoindri de Brummel et du comte d’Orsay, pour le dernier modèle.

Mais, de tous les portraits exposés, celui qui attire le plus les regards, représente une des fem-

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mes les plus accomplies, les mieux douées du côté de l’esprit et de la beauté, dont le pinceau d’un grand peintre ait jamais fixé les traits sur la toile. Demi-assise, demi-couchée sur une chaise longue, elle pose dans un négligé étudié avec tout le raffinement propre à mettre en relief les formes les plus exquises, mais qui serait fatal à toute beauté tant soit peu moins parfaite. Suave figure de brune au teint clair et aux longs yeux noirs d’une pénétrante douceur, elle penche vers nous son front qu’illumine l’auréole d’une intelligence hors ligne agrémentée d’une expression de bienveillance extrême. Epaules et gorge d’une blancheur et d’un modèle à faire rougir celles de la Madeleine au désert du Corrége, beaux bras découverts qui pendent dans un abandon plein de charme et d’une gracieuseté de lignes telles que les dut rêver le grand inconnu qui sculpta la Vénus de Milo, — les pieds nus pieds d’enfants qui tiendraient dans la main — cet adorable corps s’enlève, avec une vérité qui lui donne la vie, sur un rideau cramoisi tendu au fond d’une pièce à colonnes s’ouvrant sur des massifs d’arbres. Si grande est la perfection à laquelle le peintre est arrivé, si empoignante cette fascinatrice beauté, qu’après l’avoir contemplée quelque temps, il vous semble que le souffle de la vie soulève sa poitrine et que vous allez tomber à ses pieds.

Cette admirable peinture est l’attirant portrait de Mme Récamier, qui, depuis la fin du siècle dernier jusqu’au milieu de celui-ci, vit un empereur et toute une armée de princes, de généraux et d’écrivains les plus distingués, l’assiéger de leurs hommages et de leurs adorations. Tous furent ses amis : Napoléon et Lucien Bonaparte, Adrien et Mathieu de Montmorency, le général Bernadotte, Camille Jordan, le neveu du grand Frédéric, le prince Auguste de Prusse, qui, après avoir fait peindre ce portrait de Mme Récamier par le baron

Gérard, voulut en faire le princier cadeau à l’original ; Benjamin Constant, Ballanche, Ampère, qui fit, dit-on, sa promenade en Amérique pour se distraire un peu du souvenir de son amour malheureux, et enfin, et surtout, Chateaubriand. Cependant, aucun ne fut jamais son amant, et, pour eux tous qui s’en désespéraient en vain, elle fut tout ce que par nature elle pouvait être, leur laissant au moins cette consolation suprême de pleurer leur malheur en commun.

Mais voici que sur toutes ces toiles célèbres, les tons clairs commencent à se fondre avec les parties ombrées ; c’est le jour qui s’en va. Nous laissons à regret tous ces grands morts et toutes ces célébrités contemporaines s’épanouir dans leur gloire, et nous redescendons parmi les vivants.

Pendant que les brillants équipages s’ébranlent à la suite les uns des autres, pour ramener chez elle la foule élégante, encore tout émerveillé d’avoir vu défiler devant moi cette étonnante procession de célébrités dont le rayonnement illumine ce siècle, je m’en vais m’appuyer sur le parapet du quai, en face du palais des Beaux-Arts. Le soleil se couche dans la pompe de sa majesté parisienne. Sur l’autre rive, en face, l’immense bâtiment du Louvre se fond dans un nuage d’or, tandis que la Seine semble rouler de l’argent en fusion. A droite et derrière nous, du côté de la cité, les aiguilles de la Sainte-Chapelle, les vitraux de Notre-Dame, clochetons, tourelles, rosaces, ainsi que l’interminable traînée de fenêtres et de toits qui dominent les deux rives, étincellent, chatoient, miroitent dans un incomparable flamboiement ; tandis que, sur la rive gauche, les grands arbres du jardin des Tuileries et de 1 avenue des Champs-Elysées se poudrent la tête de poussière d’or. Tout là-bas, au point culminant du lointain, 1 Arc de triomphe ds FEtoile — rêve gigantesque du grand empereur — plane un mo-

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ment dans les feux du couchant comme un ostensoir avec ses ruissellements de rayons.

Enfin, en acteur content de ses effets, l’astre radieux s’incline jusqu’à terre, et disparaît derrière le grand rideau pourpré tendu sur l’horizon.

Déjà les quais et les monuments d’alentour commencent à s’effacer dans l’ombre montante, et voici que sur les ponts les réverbères s’allument, piquant leurs clous à tête d’or sur la tenture bleu pâle du ciel.

En revenant par le quai Voltaire, je me heurte à mon excellent ami Victor du Bled, qui vient de laisser son article au Moniteur, et qui, saisi d’un bel enthousiasme pour le Canada, me parle des études qu’il va bientôt faire sur notre pays. Pour m’en causer plus longuement, il m’entraîne à dîner du côté des boulevards. Nous traversons la Seine en face de la vaste place de la Concorde, qui resplendit déjà de mille flammes de gaz, auxquelles se mêle le rayonnement fugitif des lanternes des nombreux équipages revenant du Bois.

Nous débouchons bientôt sur le boulevard de la Madeleine, au milieu du vacarme assourdissant de centaines de voitures qui roulent et se croisent dans tous les sens, et nous parvenons à percer notre voie dans le torrent de piétons qui inonde les larges trottoirs, couverts, par la moitié, d’une multitude de consommateurs humant une dernière gorgée de vermout ou d’absinthe avant d’envahir les restaurants, dont les glaces sans tain resplendissent au feu des lustres de l’intérieur.

Pendant que mon ami continue à me développer les idées de ses futurs articles sur notre histoire et notre littérature, je m’en vais me grisant du bruit, toujours montant, de l’indescriptible surexcitation de Paris, qui, la nuit venue, détend bruyamment ses muscles tirés par le travail ou les ennuis du jour, et, bacchante affolée, pousse une formidable clameur de joie en se ruant aux plaisirs.

TROIS MOIS A LONDRES

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