SAR
LOUIS FRÉOHETTE
Témoignage de fraternité Littéraire ob do sinoère amitié
Josxrr MARMETTE
Lu milieu du quinzième jour de mai 1760, la 8 qui mène de Beauport à Québec offrait à l'œil e spectacle le plus étrange et le plus triste qui se isse voir. Sur le chemin rompu en maint. endroits par la lutte du printemps contre l'hiver à 6 terminé, à travers les fläques d’eau, dans les ières boueuses où elles enfongaient jusqu'à mi-
iaines qui s'avangäient péniblement dans la direction de la ville, Courbées vers la terre, pliant sous
le poids d'un fardeau, tirant on poussant de petites charrettes à "bras, chargées de victuñilles, elles allaient comme des âmes en peine, chancelant pres que à chaque pas sur la route devenue fondrièro.
Pour traîner ces voitures, pour porter ces comeg-: tiblés, fs un cheval, pas une bête de somme, Il y avait longtemps que le dernier cheval de la «îte de Beaupré avait été mis en réquisition pour le service du roi de France, massacré ou brâlé avec les bestiaux par les soldats du roi d'Angleterre. Deux grands souverains s'en mélant, vous comprenez que la ruine de ces petites gene avait été bientôt consommée! Donc, pour toutes bêtes de somme des vieillards infirmes, hors d'état de porter les armes, des femmes, des enfants au-dessous do quatorze ans: Quant aux jeuhés gens ét aux hommes faits qui avaient pu survivre aux dernières campagnes, qui
n'étaiont point restés sur les champs de bataille de : la Monongahéla, de Chouéguen, de William-Henrÿ, de Carillon, de Monimorency, des plaines d’Abraha où de Suinto-Foye, ces rares survivaiits dénos miliciens= trois mille hotrnmes à peine—-poussaient encore: le dévouement, le sublime: fois, À si assiégér Québee; uvec les: trois ou quatre régiments: décirnés qui achevaient de mourir pour le:service… du roi Louis XV dit là Bien-Aimé, qui s' 'ensoueialt. vraithent comnie:d':n fétu,
Après lu batuille di 13 septembre, à il it
n’avail mällieurensement pu prendre part, leche. Vatier de Lévis, retoutné” aussitôt à Montrént pour
y orgañiser la résistance snprême, était, redercendn au printemps sous.les murs de la capitale, où, aveu: ‘an. pe u. moins de six mille hommes manquant de tout, épuisés par des marches forcées dans les neige . fondantes, il avait accablé d’une défaite humilianto
les, sept mille hommes de troupes anglaises bien
® reposées ot repues. Terrifé, Murray s'était ron- … formé dans la ville, quo le général français tapnit
maintenant assiégée, depuis le 29 avril, avec un .: corps d'armée réduit à moins de six mille hommos. … Les nôtres n'avaient, pour tout matériel de siège, ‘que quinse mauvais canons, dont le plus gros ne à portait que douze livres de balle. Encore avait- On #i peu de munitions, que chacune de ces pièces ne tirait. guère que vingt projectiles par vingtd quatre houres. Les provisions qu'on avait recuéil- * les en descendant de Montréal à Québec, étaient
épuisées dupuis Feu) jours. Après avoir dévoré les maigres vivres qu'on avait pu glaner ches lès “habitants de Sainte:Foye, de Lorette-et de Chatlesbourg, l'armée, pourtant réduite ‘par les pertes'du dérnier combat, allait voir: le spectrè de la famine fondre sa main.de squelette'au fantôme&tête do mort qui plane au-dessus des champs de bataille,
Jorsqu M. de Lévis s'était avisé. de ragçonner à le ir tour. les ts de D ra et ae LUE
—de se cabaner durant l'hiver comme dessauvages, à la lisière du bois, ces misérables devaient pourtant bien avoir encore quelque chose à méttré'sous la dent, puisqu'ils n'étaient pas encore morts de faim ! Eh bien, cette bouchée dernière qui leur restait, M. de Lévis n'avait pas craint de la leur demander, à ces infortunés que nous avons vus chârroyer, à force de bras, vers le camp français, à peu près tout ce qu'ils avaient de provisions de bouche. Ces besogneux sublimes allaient porter le viatique aux braves prêts à périr en livrant la dernière bataille: Il est vrai que, pour tous, mourir paraissait la dernière aotion qui leur restêt à ‘faire, et chacun s'y préparait sans murmure, tout simplement, avec un stoïcisme amené du reste par la succession ininterrompue des malheurs précédents. .
Et, pendant que ces gueyux héroïques agonisaient pour leur roi, Sa Majesté Louis XV filait d’heurenx jours dans les petits appartements dorés de Versailles, avec la bello marquise de Pompadour, enchantée que la is du Canada pût dérider le sant de son royal amant.
N'était-ce pas la plus navrante des misères due, celle de ces êtres débiles changés on bêtes de charge, et venus de si loin, par des chemins atroces, ravitailler les débris de troupes que la cour abandonnait à la mort avec une si coupable indifférence !
. Abanant sous l'effort des fardeaux longtemps portés, ou des pièds tirés avec peine de la boue
ssauvages, |
dent pourmettré sous o morts de re qui leur ; de la leur avons vus np français, ovisions de jent porter n livrant la tous, mouur restât à rmure, tout lu resté par eurs précé-
agonisaient it d'heurenx orés de Veripadour, enider le front
misères que, es de charge, troces, raviur abandondifférence !
«longtemps s de la boue
| pain ces pauvres créatures allaiant toujours sans | s'atrêler jamais, de peur de n'avoir plus la force de 8e remattre en marche. C'est ainsi, dans ces temps 11 admirables, que ceux qui ne pouvaient pas se battre
… s'en allaient redonner quelque force à ceux-là qui
de leur corps faisaient un dernier rempart à la,
| patrie.
1 En tête du convoi, attelé à nno petite charrette, marchait un invalide. C'était un homme de soixante ans, mais vert encore, à l'attitude martiale * quand il se redreñsait. Pour le moment, il était tout courbé, tirant le véhicule, et sa jambe de bois donnant comme des tours de vrille dans lo s0l, à “chaçun de ses pas ; ce qui imprimait à son corps un déhanchement pénible, qui auruit dû l'épuiser depuis longtemps, s’il n'avait ou des muscles de * fer, uhe volonté d'acier. Mais sa respiration stridente, ses cheveux collés aux tsmpes, la sueur qui lui ruisselait sur la face, témoignaient deses efforts,
Derrière la charette ot la poussant de ses deux mains— pas bien fort, la pauvre l—suivait une “femme de vingt ans, là bru du vieillard, -Et, dans Ja voiture, sur des lièvres et des perdrix entassés - pêle-mêle, était couché un enfant au maillot, celui dé la femme. Malheureuse créatw'e, âgée d'un mois et conçue danë-les larmes, d Éfis de juillet = précédent, untre deux batailles, dont l’une fut notre. avant-dernière victoire, et l'autre un irrépsrable & déenatre.
| Jacques Brassurd, le père de: l'enfant, milivieci
incorporé dans une compagnie de la marine apneléo sous les armés au commencement du printemps, avait laissé sa famille à l’Ange-Gardien. A peine y avait-il quelques semaines que les troupes étaient
campées à Beauport, que Brassard y avait vu arri-ver son père et sa jeune femme, obligés de fuir devant les soldats anglais, et de laisser derrière eux leur maisonnette avec tout ce qu’ils possédaient au monde, Quelques jours plus tard, au mois d'août, Brassard avait. été dirigé sur Québec, ponr servir
dans l'artillerie de rempart. Depuis lors on ne l'avait point revu. Vivait-il encore, avait-il été tué à la bataille du 13 septembre, ou faisait-il partie de ceux-là qui maintenant tenaient à leur tour la capitale assiégée ? Les infortunés n’en savaient rien. Après avoir passé le plus terrible des hivers à l'Ange- Gardien, évacné par l'ennemi, et dans une.cabane de branchages élevée par le vieux sur l'emplacement de leur maison, que les soldats de Montgomery avaient brûlée ; après avoir donné le jour à son enfant dans une hutte plus vauvre encore qué . l'étable où naquit le Christ, cette faible femme, ce vieillard infirme, profitaiont de l’occasion du conoi pour aller s'informer si le cher absent vivait encore ou ne les avait pas quittés pour toujours.
: Vous comprenez donc que pour eux il n’y avait pus de fatigue qui les pût empêcher d'arriver là-bas, eur ces collines désormais fameuses où se jouait la partie suprême qui allait décider du sort de tout un peuple.
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+ A mesure qu'ils approchaient, le grondement des canons qui tonnaient sur les hauteurs leur parvenait de plus en plus distinct. Mais c'était du côté de la ville qu'ils étaient plus précipités, les Anglais tirant dix coups de-feu contre les nôtres
un seul. Sur lesremparts qui regardaient la plaine,
à chaque instant éclatait un éclair, suivi d’un gros ‘flocon de fumée couleur de soufre, qui bondissait, s’arrêtait, se tordait sur lui-même, et s'élevait len-
‘tement en blanchissant dans l'espace.
On arriva au pont de bateaux jeté l'été précédent par les Français sur la rivière Saint-Cbarles. Non détruit par ceux-ci après. retraite précipitée du 13 septembre, et conservé par les Anglais, qui, au dire de Knox, y entretinrent une garde tout
+ l'hiver, jnsqu'à l’arrivée des troupes françaises, ce
pout volant avait bien un pou souffert de la débâcle. Mais le général Lévis l'avait fait réparer suffisam-
& ment pour permettre au convoi de passer l’eau, Il
va suns.ire que nos troupes étaient maîtresses non seulement des plaines d'Abraham et de Sainte-Foye, mais encore de tout le terrain qui s'étendait depuis les dernières maisons de Saint-Roch, alors groupées dans les environs de l'Intendance, jusqu'à l'Hôpital- Général. et au-delà, l'ennemi se terrant duns la ville, Pour prendre la muraille de la place à revers, une dé nos cinq petites batteries de siège était même élevée sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, quelque part où le Saint-Roch actuel mire ses usines et ses quais dans l’eau qui coule au pied du pont Dorchester. nee
Du côté de la ville, une redoute s'élevait à la tête du pont volant. - Une garde française l'occupait. Quand le vieux qui marchait toujours en tête fut à portée de voix :
Eh! père Brassurd, est-ce bien vous ? lui criat-on de la redoute.
Lni, à qui cette voix smbiait familière, mettant sa main au-dessus de ses yeux pour micux distin- guer celui qui lui parlait:
— Est-ce toi, Jean Chovinard ?
— Oui, père.
—Tu vas donc —et In voix du, vieux se prit à trembler — tu vas donc pouvoir me donner des nouvelles de mou gars?
Derrière le vieillard, la jeune femme était seconée par un frisson d'angoisse, comme une feuille de
tremble agitéo par le vent, -
Votre garçon, père Brassard, il est en baut, sur le coteau, de sorvice à la première batterje que Vous y rencontrerez.
Ah... fit le vieux avec un long soupir de soulagement, Le bon Dieu soit béni ! dit la jeuno épouse,
—Atlons! reprit gaiement l'invalidé en s6 rometunten marche avec des demi-tours plus vifs de sa jumbe de bois, Et le reste du convoi de suivre, car c'était au quartier. général, là-haut, qu'il fallaic post les vivres,
svnit à la ise l'occuujours en
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se prit à
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s6 r'ometvifs de sa aivre, cAr il fallait
champs, à peu près à l'endroit où 8e joignent maintenant Saint-Roch et Saint-Sauveur, et grimpalt. sur les plaines par la côte Sauvageau.
D'où ils cheminaient, ‘les gens du convoi aper-,
cevaient distinctement à gauche les maisons de la ville, dont le grand nombre, incendiées par les * Anglais lors du premier siège, dressaient leurs
cheminées calcinées vers le ciel, comme, dans un.
élan de désespoir, de grands bras décharnés, tandis que les embrasures des fenêtres crevées regardaient
comme des yeux morts. Au-dessus s'étendait un. ciel triste, sans soleil, où se traînaient de longues nuées basses et brumeuses, que le vent fauchait on les emmélant avec l'épais nuage de fumée de poudre, qui largement montait dela plaine et des rem-
parts. Et, maintenant, après chaquo décharge
d'artillerie, on entendait les rauques grondements des boulets qui se ocroisaient là-haut en hurlant la. mort. 2
Il était quatre heures quand. le la crête du coteau, Déviant un p#
une parallèle ceuronnait les mamelons qui f8i8atète Fe
face à la ville, à huit cents verges des murailles.
C'était le camp des assiégeants, Derrière les épaule- ments 6n terre, grouillait cette misérable armée - :
de moins de six mille désespérés, qui persistaient, avec quinze méchants canons,à bombarder une place
. défendue par cent cinquante bouche à feu du plus : fort calibre, Et depuis deux semaines, chacun de ces
Le chemin qu'ils suivaient passait: à travers
ON
“hommes avait: dû se battre.st. zviyre aweo.nne ration - È “d'un quart, de livre de viande et, d’une slemi-iyre de pain par jonr 1,
L’artillerie anglaise faisait rage, Ses projectiles
. pleuvaient dru , comme grêle et labouraient. le 80! jurqu'à deux milles au delà du camp, français. «Comme les gens du convoi auraient été trop exposés, à s'aventnrer plus loin que le bord du coteau,,
Je général envoya au-devant d'eux pour recevoir
les provisions qu’ils apportaient,
Le père Brarrard, une fois débarrassé des siennes, demanda à l’offit ierquicommandaitle détachement, Ja permission de pousser jusqu'à la batterie la plus rapprochée, où 6e trouvait son fils. Au mémeinstant an boulet vint s’enterrer à cent pieds delà, et
‘fit, en crevant lé sol, jaillir des cailloux j jusque sur les gons du convoi, dont la majeure partie, composée de femmes et d'enfants, prit panique et cou-
‘rut se mettre à l'abri dans la bôte.
—Vous voyez à quoi vous vous exposer ! ? dit | 'offleior à Braérard, resté Avec sa Lois et quelques autres.
—Bah! mon lieutenant, ça .me connaît les boulets, ft l'invalide en montrant sa quille de bois.
— Raison de plus.pour veiller à conserver l'autre, mon brave.
: = Oh! je n'ai qu'un regret, repartit le vieux en