‹ Récits et souvenirs [microforme]Chapitre 19 sur 26 · LA REVUE · texte numérisé non relu

LA REVUE

C'est aujourd'hui, 14 juillet 1882, la grande fête de la République, qui célèbre l'anniversaire de la prise de la Bastille, Muni de deux billets de tribune réservée, que je dois à l’obligeance de M. Æarmier, je me rends à Longchamps avec ma fille pour assister à la revue annuelle des troupes par le président Grévy. Nous prenons, au pont de l'Alma, un des bateaux-hirondelles qui font le service de la Ssine. Il est encombré de populaire.

‘. Le paysage qui défile devant nous est ‘fait à souhait pour le plaisir des yeux,” comme disait feu

l'archevêque de Cambray, qui écrivait bien un aussi bon français que M. Zola! Successivement glissent derrière nous Auteuil, le Point-du-Jour, Meudon, Sèvres, Saint-Cloud, avec leurs coteaux onduleux, leurs bouquets d'arbres tranchant par des tons plus vifs sur la tendre verduro des prés et laissant voir les habitations, ici coquettement groupées comme do rieuses paysannes qui vont entrer en danse, là isolées, mélancoliquement perdues en des taillis épais, comme de rêveuses jeunes femmes assises au milieu d'un bosquet pour y effeuiller plus à l’aise—dans le recueillement de la solitude —les corolles de la marguerite révélatrice des naissantes amours.

Enfin, voici Suresnes, etuous descendons à terre vis-à-vis de Longchamps, plaine magnifique pour un hippodrome et un champ de manœuvre, et

‘bordée par les grands arbres du bois de Boulogne,

Il est une heure quand nous prenons nos places, et déjà plusieurs régiments .sont rendus sur .le champ de parade. Bientôt, à gauche, surgissent d'autres bataillons, qui émergent successivement du bois, à côté de la Cascade. Et puis, à droite, souduin s'élance du taillis un fier régiment de cuirussiors dont les casques et les cuirasses r'e3plendissent au soleil dans une lonyue traînée d'éclairs. Enfin, à l'extrême gauche, apparaît le ministre de la guerre, suivi de son état-major et d'officiers étrangers qui attirent tous les regards. Le canon tonne: c'est le président: de ‘la Républi-

rss 4 que qui arrive. Tandis que son carosse, traîné par leans » quatre chevaux blancs, le conduit jusqu'à sa tridon, 1 bune, les musiques militaires jouent à l'envi la ileux, Marseillaise ; maïs, chacune d'elles l’exécutant de tons son côté, cela fuit bientôt une cacophonie qui n'est sant pas de nature à exciter l'enthousiasme.

upées EL | er en | Le ministre de la guerre passe devant le front n des L | des troupes, formées en trois colonnes, et vient se mmes | placer en face de la tribune présidentielle, La uiller revue commence. D'abord passe le bataillon des itude | | jeunes Saint-Cyriens, auquel la perfection de sa e des L marche vaut des applaudissements chaleureux, tout ainsi qu’à la solide garde républicaine, Mais, terre voici les régiments de ligne, et, à la tête de plupour sieurs d'entre eux, les tambours. . .., les tambours e, et | qu'avait supprimés le général Farre, les tambours ogne. | qu’on vient de rendre à l’armée, au pouple qui les pp | regrettaient. Chaque régiment qui a pu, en quel- 1 ques jours, 8e procurer assez de tapins pour battre je Je convonublement la petite cuisse, est acclamé avec sspnf des transports qui auraient pou flatté le général SE Farre, s’il eût été présent.

it spl 1 —Tambours! tambours! crient les spectateurs, d'68- L | vivent les tambours! Et chacun RIM à qui aînée EL | mieux mieux, . : La ligne, au dire de tous les journaux, et au vu : Sid de tous les spectateurs, n’a pas défilé avec assez de oublie précision ni suffisamment d'ensemble, Pour nous,

qui avions été habitués à la précision mécanique

des régiments anglais, ce flottement dans les lignes était frappant,

Le pas alerte des chasseurs de Vincennes, leur bonne tenuo leur valent des bravos prolongés. L'artillerie, avec les six pièces de chaque butterie alignées comme au cordeau, passe au grand trot avec un onsemble parfait. Et puis, c’est le tour de la cavalerie légère, et .onfin des cuirassiers, qui ferment superbement cette revne de vingt-cinq mille hommes. J'étais tout étourdi, ébloui, lorsque, le dernier escadron de cuirassiers disparaissant dans un éclair au coin du bois, la foule s'ébranla pour rentrer à Paris. Mais voici le revers de la médaille de cette belle fête, Qu'on se figure trois ou quatre cent mille personnes se précipitant à lu fois vers les omuibun, la guré du chemin de fer de Saint-Cloud et le petit ponton qui sert de quai aux bateaux; et que chacun —tous à la fois — s'efforce d’y arriver le premier. C'est comme une panique. Ne voulant pas me risquer avec ma fille dans cette foule menagçante, j'attends à l'écart qu'un gamiao, à qui j'ai promis deux francs, me trouve une voiture. Après plus d’une demi-heure d'attente, je le vois revenir avec un fiacre que je suis enchanté de payer vingt francs. Nous rentrons à Paris par le merveilleux bots de Boulogne, au milieu des rangs épais des piétons dont l'air ahuri, harassé, nous indique clairement combien ils doivent envier notre sort.

nes | M LA FÊTE nE£E NUIT,

leur | à Pour donner une idée plus complète de l'illumigés. D nation grandiose que Puris se paie tous les ans à erie F la même époque, je citerai d'abord quelques lignes trot EL ! d'an article du Temps, l'un des grands journaux tour E ! parisiens,

y qui - ‘ Ce n’est point exagérer que de dire que lu fête cinq ; donnée sur la Seine est ln plus belle que, de mélors- 4 moire de Parisiens, on ait vue. Le cadre prétait sant 4} merveilleusement à la décoration et on en avait anla \ merveilleusement tiré parti. Le spectateur qui, » mé- vers les neuf heures du soir, était placé sur le pont 8 Of L | des Sainte-Pères, contemplait la majestueuse orfois donnance des quais, transfigurés par la plus éblour de issante des féeries. Do doubles guirlandos de fou aux EL | domioaient les ponts; d'innombrables ballons de orce | ! papier, pareils à d'énormes fruits d'or, pendaient que. aux arbres; des lignes de gaz couraient sur les cette à façades des Tuileries, do l'Ecole des beaux-arts, des io, à LE théâtres du Châtelet et des Nations; des portiques ure: L | lumineux flamboyaient devant l’Institut; des feux vois L | de Bengale creusaient des cavernes étrangement é de coloriées sous les arcades des ponts, ct le fleuve qui ar le ne les reflétait, coulait tantôt rouge, tantôt bleu, Rngs Le | tantôt blanc.

nous

è ‘# Dans le lointain, le campanile de l'Hôtel-de- Ville, cerclé d’une quintuple guirlande de gaz, s'élevait comme une tour de feu; la tour Saint- Jacques, dont le sommet seul était illuminé, por-

tait une étincelante couronne; de tous côtés, sans que dans la nuit on pt se rendre compte de l’endroit où elles apparaissaient, couraient des lignes de lumière qui semblaient sortir du fleuve et monter jusqu'aux étoiles, après s’êtro croisées en cent dessins curieux. Et par-dessus toutes ces splendeurs nocturnes et tous ces rayonnements, un feu d'artifice tiré sur la pointe du Vert-Galant, au pied du Pont-Neuf, jetait l'éclat de ses bombes et de ses fusées.

‘ Toutes les règles de la perspective étaient renversées avec ces illuminations multipliées ; les masses architecturales, à demi noyées dans l’ombre des fonds, prenaient de fantastiques proportions. Cela avait l’air de quelque monstrueux rêve baby-

: lonien.”

Pour nous, Canadiens qui n'avions pas encore contemplé ce magnifique spectacle d’une grande fête de nuit parisienne, le coup d'œil présenté par l'avenue des Champs-Elysées et surtout par.la place de la Concorde, ne fit rie! moins que nous émerveiller. Tout au bout de l’immense avenue, se dr'essait la masso imposante de l’Arc-de-Triomphe que le rayonnement des mille feux qui éclataient à sa base faisait ressortir du fond sombre de la nuit, tandis que son sommet couronné de flammes, rayonnait sur l'inmensité du ciel, comme les souvenirs glorieux que ce monument évoque à la mémoire resplendissent en lettres d’or sur la grande épopée du premier empire.

, sans l’enignes mon- \ cent splen- 8, un nt, au bes et

taient s; les ombre rtions.

baby-

encore rrande té par a place émere dresomphe taient la nuit, rayonvenirs émoire épopée

En se retournant vers le jardin des Tuileries, d'immenses festons de feu couraient à perte de vue dans la direction du palais mutilé et veuf de ses empereurs et de ses rois! En avançant entre la double haie de flamme qui bordait la large avenue, le ravissoment devenait un de ces rêves comme en peuvent avoir les mangeurs de hachisch. À droite, les grandes lignes du portail du Palais de l'Industrie s’accusaient énergiquement en longs traits lumineux. A gauche, bien haut par-dessus les toits, le dôme éblouissant de l’église Saint- Augustin éclatait comme un immense soleil sorti soudain de la nuit. Et puis, en avançant, les cafésconcerts des Ambassadeurs et de l’Horloge, illuminés de milliers de lanternes, nous apparaissent à travers les arbres comme des nefs embrasées flottant sur une mer de sombre verdure.

Quand nous débouchâmes sur la place de la Concorde, nous crûmes entrer dans un océan de flammes, tant le feu nous enveloppait, nous débordait de toutes purts. Au centre, se dressait le majestueux obélisque avec ses hiéroglyphes dont les caractères, déjà bizarres, ainsi violemment éclairés, semblaient, selon les caprices du vent, s’animer comme de fantastiques figures et ricaner, avec le dédain de leur âge vingt fois séculaire, de cette inanité des choses humaines qui fuit que les mêmes lampions qui servirent à célébrer les victoires et les fêtes de la royauté de juillet et celles du deuxième empire, exaltent aujourd’hui le triomphe de

men creme ae pe aie

l'élément populaire sur des dynasties de rois et d’empereurs autrefois toutes puissantes et maintenant disparues. :

Aussi, lorsque, le regard ébloui par ces magnificences pourtant si passagères, je revins tout songeur au logis, et, que, pour reposer mes yeux fatigués, je les tournai de mon. balcon vers le ciel où n’en scintillaient pas moins les étoiles, je me dis que Lui seul est grand qui lança dans l’espace ces mondes innombrables, dont ne s’éteindra la lumière que quand il plaira à son immuable volonté.

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