A GENEVE
Voici un nouveau volume destiné aux lectures de famille ; nous lui souhaitons Taccueil fait à ceux qui ont été précédemment publiés par nous dans la même intention. Nous appuyons sur ces derniers mots, parce qu'ils répondent aux scrupules de quelques-uns des lecteurs qui nous honorent de leur sympathie.
Plusieurs ont exprimé leur étonnement, presque leur affliction, de ce que tous nos livres n'eussent point le même caractère, et ne fussent point exclusivement appropriés à celte espèce de mission domestique. Us ont regretté que certains volumes» renfermant une analyse de sentiments plus vifs ou de situations exceptionnelles, ne pussent être librement parcourus par tous les yeux I — A cela nous n'avons qu'une chose à
répondre : c'est que Tart ne peut s'astreindre exclusivement à des enseignements directs, puisés dans un seul ordre de sensations ou de faits. Son domaine embrasse Tétude de la vie sous tous ses aspects. L'écrivain n*est point toujours un fabuliste obligé à la démonstration d'une règle morale; c'est parfois un peintre qui regar(}e et copie, un philosophe qui raisonne ou déduit, un poète qui s'émeut et révèle son cœur ! Vouloir lui interdire tous ces modes de manifestations, c'est borner son âme, faire de lui un ouvrier fabricant seulement pour un besoin.
Nous ne croyons point qu'une pareille servitude puisse nous être imposée. Nous pensons avoir le droit d'étudier et de reproduire, selon nos forces, toutes les physionomies de la société humaine, qu'elles soient gracieuses ou terribles, gaies ou sinistres. La seule chose que Ton puisse exiger de l'écrivain, c'est le sens du juste et du vrai, une prévention avouée pour le bien, le désir ardent et visible de voir guérir les maux qu'il raconte ! Là est son devoir; le devoir des autres est de choisir parmi les tableaux qu'il expose ceux qui conviennent à l'éducation de chaque classe de spectateurs. -7 On n'a point condamné les peintres de l'école italienne à ne produire que des tableaux de sainteté ; on
a seulement veillé à ne pas les exposer aux mêmes lieux et pour le même public que ceux qui reproduisaient les scènes du monde profane.
On nous pardonnera de citer de si grandes choses et de si grands noms à propos de nos petits livres; mais cette explication nous a semblé nécessaire. — Au reste» pour éviter toute confusion, nous donnons ici les titres de tous ceux de nos volumes qui peuvent être admis sans objection dans les bibliothèques de famille et que nous avons spécialement publiés pour elles.
Ces volumes sont : Le Coin du Feu. — Sous la Tonnelle. — Au bord du Lac. — Pendant la Moisson. — Le Philosophe sous les toits. — Les Confessions d*v/a Ouvrier. — Bans la Prairie. — Les Clairières.
5 Abritée par sa ceinture de collines et ne communiquant avec rocéan que par une passe étroite, la rade de Brest forme un véritable lac que sillonnent incessamment une multitude de barques destinées à établir la communication entre la ville et les hameaux bâtis autour de la baie. Aussi, vers le milieu du jour, les cales de la Rose et de Recouvrance^ placées à l'entrée du port, sont -elles encombrées d*embarcations de toutes grandeurs attendant les marchandises qu'elles doivent emporter ou les passagers qu'elles doivent reconduire. On trouve là réunis les barques de Plougastel avec leurs rameurs à capes de toile et à bonnets phrygiens, les gabares de Lanvoc aux bordages élevés, les chaloupes de Camaret, noires t\ i\zs!s:k^'^^\^^ ..
canots de Roscanvel, toujours chargés de femmes, de paysans et de soldats.
Un de oes derniers venait précisément de lâcher son amarre pour déborder, quand un jeune garçon d'environ dix-huit ans, portant le large pantalon de toile blanche, la veste de drap bleu et la chemise rayée au collet rabattu, costume ordinaire des pilotins sur les vaisseaux de l'État, parut.au haut de la cale et agita son chapeau de paille.
— G!)é! de i*embarcatfon ! est-cô qu'on part sans moi, père Noirot? s'écria- t-il gaiement.
Le vieux patron, qui appuyait la ga&e contre le quai pour pousser au large, fit de la tête un signe amical.
— Quand les cancres ne descendent pas avec la marée, ils restent à sec, dit-il d*un ton bref et capable habituel aux vieux matelots.
Le pilotin, qui était arrivé vis-à-vis du canot, y sauta légèrement, passa à travers les femmes, les en* fants et les paquets avec l'adresse d*un clown qui danse la sabotière au milieu d'une douzaine d^œufs, et gagna Tarrière de rembarcation, où il déposa un grand panier soigneusement ficelé.
— G'est-y encore pour la fête de M. de La Roche ce que vous portez là , monsiear Julien ? demanda près de lui une voix à Taccent doucereux et traînant.
Le jeune homme se retourna.
-*• Tiens, c'est JeM Vollaiid, dit-il ; comment diable
ayez^vous quitté Kerninek? On chassera dans les bois de M. de Lescar pendant votre absence, vieux sauvage.
— Oh! que j'ai pas peur, répliqua le garde champêtre d*un air méchamment rieur, j'ai laissé mon fusil au neveu Pierre.
— Le petit rouge?
— Oui.
— Encore un fier gueux, celui-là.
— Y se forme , monsieur Julien , y se forme I il a déjà surpris la veuve Pérou qui ramassait des pommes de pin dans les bois de M. le comte, et si ça avait eu aussi bien quelque chose, je lui aurais déclaré procèsverbal, oui!... mais avec la veuve, j'aurais seulement pas fait mes frais! Aussi, on dit toujours : — les pauvres sont malheureux; moi, je dis qu'ils sont heureux! ça leur sert de défense, leur misère; on n'a pas d'avantage à les chagriner.
Julien jeta un regard de travers à Jean Vollard.
— Ce n'est pas vous, toujours, qui ne les chagrinez pas, dit-il, car le mois dernier encore vous avez fait emprisonner le grand George pour avoir tué un lièvre dans vos taillis.
— Tiens, faut-il pas qu'on défende ses droits t On est propriétaire ou bien on ne Test pas.
— H. de La Roche aussi est propriétaire, et jamais personne ne s'en est plaint.
Un nuage de mécontentement passa sur la figure blafarde de Jean YoUard.
— Ah! nous y voilà, répliqua-t-il en ricanant, vous ne parliez mal du comte que pour amener l'éloge de votre patron I Au fait, ils sont ennemis depuis qu'ils ont eu un procès...
— Que M. de La Roche a gagné, ou plutôt fait ga* gner à son pupille ; car il s*agissait de M. Henri, dont
Me comte voulait écorner l'héritage en qualité d'oncle.
— £t que M. de La Roche a défendu en qualité de beau-père.
— Comment, de beau-père?
— Oui, oui, on sait bien que le mariage de M. Henri Kerval avec mademoiselle Blanche est arrangé.
— Quand cela serait?
— Tiens, c'est juste, M. Henri est le plus riche parti de tout le département.
— Après ?
— Ça serait une bonne affaire pour M, de La Roche.
— Pourquoi ça?
— Parce qu'il pourrait prendre dans la bourse du gendre comme certains prétendent qu'il a pris dans la bourse du pupille.
Julien se leva d'un bond.
— Où sont- ils ceux qui disent ça? s'écria-t-il les yeux étincelants et les poings fermés; nommez-les, nommez-les donc! Mais c'est vous, vieille vipère, qui inventez ces mensonges.
— Par exemple 1
— C'est vous, j'en suis sûr! Vous vous fiez à votre
âge pour calomnier en sûreté; mais prenez-y garde pourtant, père Vollard ; votre chapeau cache votre crinière grise, et quelque jour, voyez-vous, je pourrai l'oublier.
Nul doute que le garde forestier n'eût relevé cette menace s'il se fût trouvé à terre, et son fusil à la main ; mais il était sur Teau, ballotté par le roulis qui commençait à agiter la barque et lui permettait à peine de se maintenir assis, tandis que Julien se tenait debout devant lui, ferme et libre dans ses mouvements. Sentant le lieu trop défavorable pour s'exposer à pousser plus loin le débat, Vollard se contenta de murmurer quelques-unes de ces phrases entrecoupées qui ont l'avantage de ne rien dire, en vous donnant l'air de répondre. Cependant le pilotin allait les relever et exiger des paroles plus claires, lorsqu'il fut interrompu par un passager qui avait jusqu'alors écouté la querelle avec une grande attention, bien qu'il y fût demeuré étranger.
C'était un homme d'environ cinquante ans, dont les traits, naturellement élégants, n'avaient été altérés par aucun signe de vieillesse : rœil'était clair, la bouche fermement dessinée, le front lisse, et les cheveux abondants. L'ensemble présentait cependant plus de force que de sérénité. On sentait dans ce visage, si merveilleusement conservé, quelque chose de dur, de froid, de rigide; on eût dit un masque d'airain. Quant au costume, il indiquait d'anciennes habitudes d!€\&%^s:^^^3
que le dénûment visible du moment rendait presque grotesques. C'était d'abord un habit trop soigneusement fermé pour ne point faire deviner l'absence du linge, et sur lequel pendait un lorgnon à monture élégante; un pantalon reprisé aux genoux, mais que tendaient des dessous de pied neufs ; des gants de premier choix souillés par l'usage, et une badine à tète précieusement ciselée, avec laquelle Tétranger caressait ses bottes éculées. Il se tenait à demi renversé sur le banc de l'arrière du canot, dans une attitude exprimant à la fois l'aisance du marin qui se trouve sur son élément, et la nonchalance impérieuse de l'homme accoutumé au commandement.
Ainsi que nous l'avons dit, il avait d'abord écouté avec un intérêt visible la querelle survenue entre Julien et le garde champêtre ; mais, voyant qu'elle me* naçait de reprendre et de se prolonger, il finit par s'entremettre.
— Eh bieni il parait que nous sommes à l'audience? dit-il d'un ton légèrement ironique ; les sieurs de La Roche et de Lescar ont trouvé deux avocats qui recommencent à plaider leur procès.
— Ça gènerait-il monsieur? demanda Julien en se retournant brusquement.
L'étranger sourit.
— Vous voudriez que je répondisse? dit-il ; mais, sur l'honneur, j'ai toujours aimé l'éloquence du barreau, sans compter que votre débat me parait fort
instructif. Je présume seulement que, pour prendre avec tant de chaleur la défense de H. de La Boches vous dcTCz être un de ses parents?
Julien, qui aux premiers mots de Tétranger avait tourné le dos avec un geste d'impatience, se redressa, et une subite animation éclaira tous ses traits.
— Mieux que ça, monsieur, dit-il avec une gravité expressives mieux que ça; je suis un de ses obligés.
— Ah ! je comprends, un protégé...
— Un orphelin qui peut-être sans lui serait maintenant à rhospice.
— Bien sûr, murmura Jean Vollard qui, en appuyant sur Tancienne misère du pilotin, pensait Thu* milier; il n'a pas toujours été si fier. Je me rappelle encore le temps où sa mère demeurait dans la petite maison de la grève.
— Oui, continua Julien sans prendre garde à l'intention malveillante du garde champêtre, une maison où personne n'a voulu aller demeurer depuis, parce qu'on dit qu'elle est trop malsaine; mais pour nous elle avait une commodité... On ne payait pas de loyer... en argent... on ne payait qu'en santé. Aussi nous restions, et c'est là que ma mère a pris le mal dont elle est morte.
— C'est bien plutôt faute de se ménager, objecta le garde-chasse; depuis le malheur qui était arrivé, sur l'eau, à son mari, elle travaillait comme pour se tuer.
— Fallait-il pas élever l'enfant? interrompit le patron
Noirot ; la pauvre femme a serré le vent tant qu'elle a pu, mais la meilleure barque ne dure que son temps.
— Oh ! je me rappelle encore , comme si c'était hier^ le jour où elle a été forcée de rester au lit, dit Julien avec émotion.
— C'est alors que la famine est entrée au logis, reprit le vieux marin ; avec ça que ton oncle, le père Morand, se trouvait je ne sais où, dans les mers de rinde.
— Oui, il était trop loin et moi j'étais trop petit...
— Qu'est-ce que tu avais bien, sept ans?
— A peine; aussi, tout ce que je pouvais faire, c'était de ne rien dire quand je sentais la faim, et de tâcher de dormir.
— Pour te distraire l'estomac? connu I On employait le même moyen sur les pontons.
— Et c'est alors que M. de La Roche est venu à votre secours? demanda Tétranger.
— Par hasard, répliqua Julien, car il arrivait dans le pays, et je ne le connaissais pas. Mais un soir, comme j'étais assis sur le seuil de la porte, je vis passer une petite demoiselle que je n'avais jamais aperçue auparavant, mais si fraîche et si jolie! un véritable ange du paradis 1 en m'apercevant elle s'arrêta et me demanda pourquoi j'ai l'air triste. Moi, je lui réponds naturellement que ma mère est malade et qu'il n'y a pas de pain dans la maison. — Pas de pain I répète-t-elle avec une voix qui se mit à trembler; pas
de pain, mon Dieu! Et elle court vers son père, M. de La Roche, qui était à quelques pas ; elle le ramène, ils entrent tous deux, ils parlent à la mère, ils la consolent, puis ils s'en vont pour revenir bientôt avec tout ce qui nous manquait.
— Et ils ont continué ces bons offices à votre mère et à vous ?
— ' A ma mère d'abord, monsieur. Pendant six mois leur générosité pour elle ne s'est pas ralentie : meubles, remèdes, médecins, M. de La Roche a tout fourni, tout payé. Malheureusement, c'était trop lard; ma mère avait souffert trop longtemps, voyez-vous. Le froid, la faim, le chagrin, tout cela fait une maladie dont on ne peut plus guérir. Aussi, un jour que M. de La Roche était là avec mademoiselle Blanche, la brave femme m'a appelé pour m'embrasser ; elle m'a recommandé d'être un honnête garçon, puis ses yeux se sont fermés...
— Et ça a fait un orphelin de plus dans la paroisse, dit le patron ému.
— Non, continua Julien chaleureusement, pas un orphelin, père Noirot, car M. de La Roche et mademoiselle Blanche me restaient. Ah ! c'est alors surtout que j'ai su combien ils étaient bons. D'ordinaire, quand il s'agit de pauvres gens comme nous, on prend les morts qu'ils ont aimés, on les jette dans un trou de terre... avec les autres... et tout est fini. Mais moi, ma mère a sa place au cimetière de Roscanvel. Quand je reviens
d'un voyage, je sais où me mettre à genoux ; je puis lui dire : « Me voilà, ma mère, je ne f ai point oubliée, et je suis toujours un brave garçon, comme tu voulais. »
Ces derniers mots avaient été prononcés avec une plénitude d'exaltation et d'attendrissement qui remua le cœur de la plupart des passagers. Quelques femmes essuyèrent leurs yeux ; le patron toussa deux ou trois fois en murmurant un juron sympathique, et Jean Vollard lui-même ne trouva matière à aucune allusion malveillante.
L'étranger seul demeura impassible et continua à épousseter son pantalon avec l'extrémité de sa badine.
Il y eut une assez longue pause. Le canot, qui avançait toujours, favorisé par la brise, venait de dépasser les derniers navires de la rade, et le clocher de Roscanvel apparaissait au milieu de son bouquet d'ormes et de frênes. L'homme au lorgnon, pensant que l'émotion de ses compagnons avait eu le temps de s'apaiser, reprit l'entretien interrompu, de l'accent demi-railleur qui lui semblait habituel.
— Je comprends qu'après de pareils services le garde champêtre soit mal venu à attaquer M. de La Roche devant M. Julien, dit-il en souriant.
— D'autant que le pilotin n'est pas le seul à qui le bourgeois ait fait du bien, fit observer le patron ; c'est un homme qui parle peu, mais qui agit, et il n*y au-
JUIilEN. 41
rait pas à se plaindre si tous les armateurs lui ressemblaient.
— N'a-t-il pas établi àRoscanvel des chantiers?
— Où il vient de faire construire V Armoricain.
— Un trois-mâts destiné à la pèche de la baleine?
— Vous le voyez là, mouillé sous le vent.
. L'étranger se leva pour regarder le navire, qui se balançait sur la lame à quelques encablures du rivage. Il l'examina soigneusement, loua ses proportions et critiqua quelques détails, de manière à faire comprendre que sa science nautique dépassait les connaissances générales familières à tous les habitants d'un port de mer.
Dans ce moment, le canot passait sous les bossoirs du trois-mâls. Les matelots, occupés à dresser la tente pour le bal, reconnurent le pilotin et le saluèrent par un joyeux hourra. Celui-ci y répondit en faisant voltiger son chapeau.
— C'est donc sur son navire que M. de La Roche donne une fête? demanda Tinconnu.
— Comme vous voyez, répliqua le pilotin, tout est déjà préparé.
L'étranger quitta son attitude nonchalante pour prendre l'air fat et jugeur d'un homme du monde, et rapprochant le lorgnon de son œil droit :
— Eh maisl pas mal! grasseya-t-il, pas mal du tout!... M. de La Roche a donc décidément de la for^tune?
— Quelque chose comme trente mille livres de rentes.
— Ah! pas davantage? je le croyais plus à son ^ise.
Julien n*eut point le temps de relever cette singulière observation, car le canot venait d'aborder, et les passagers commençaient à descendre. Il salua son compagnon, prit le panier déposé à ses pieds, s'élança légèrement sur la grève, et se dirigea vers la maison de l'armateur, que Ton apercevait au penchant du coteau.
Recueilli par M. de La Roche et élevé près de Blanche, sa fille, Julien avait été l'élève de celle-ci, jusqu'au moment où son goût pour la marine le poussa à s'embarquer, comme novice, à bord d'un vaisseau de l'État. Il n'avait point cessé de naviguer depuis ; mais, entre chaque campagne, il venait passer quelques semaines, souvent quelques mois, chez sonbienfaiteur. Blanche reprenait alors ses leçons, et il acquit ainsi, grâce à elle, la première instruction nécessaire pour entreprendre des études mathématiques. S'il devait un jour porter Tépauletle d'officier, comme tout le faisait espérer, c'était donc à Blanche qu'il le devait. Aussi sa reconnaissance pour la jeune fille
était-elle sans limites. Il eût sacrifié sa vie à M. de La Roche, mais mademoiselle Blanche était sa pensée de tous les instants, son souci le plus cher. Il avait tour à tour pour elle le dévouement aveugle du chien et la tendresse intelligente de l'ange gardien.
Ayant découvert depuis quelque temps combien Tancien pupille de M. de La Roche était nécessaire au bonheur de la jeune fille, il s'était fait le prolecteur mystérieux de leur affection sans qu'ils le soupçonnassent eux-mêmes. Il trouvait mille prétextes pour multiplier leurs entrevues ; il en défendait les innocentes joies contre les curieux ou les importuns; il gardait enfin ce pur amour comme les dragons ailés des contes arabes gardaient les trésors des fées, sans distraction et sans sommeil.
Son premier soin, en arrivant, fut de chercher mademoiselle Blanche de La Roche, qui Tavait chargé de plusieurs commissions pour Brest. N'ayant pu la trouver dans la maison, il descendit au jardin, et en parcourut d'abord une partie sans la rencontrer. Enfin, comme il approchait des dernières charmilles, il reconnut la YoiiL de la jeune fille et celle de Henri. Il se dirigea de leur côté; mais, au moment d'entrer dans la salle de verdure où les deux jeunes gens se trouvaient, il s'arrêta court, étonné de la vivacité de leur entretien, et regarda à travers le feuillage.
La jeune fille était assise, les deux mains posées sur sa broderie, dans une attitude de découragement.
tandis que Henri, qui portait l'unifornie d'ollicier de marine, se tenait debout devant elle, les bras croisés et la tète baissée.
— Et vous n'avez pu rien expliquer à mon père ? continua-t-elle.
— Rien, répondit le jeune homme; à peine lui ai-je parlé de quitter ma profession pour m'associer à la sienne, qu'il s'est récrié.
— Pourquoi cela?
— Pourquoi ? ne le devinez -vous point? Parce que le comte de Lescar est mon oncle ; parce que je dois porter la peine de ses calomnies contre votre père.
— Que dites-vous là, Henri?
— Oui, Blanche, oui. M. de La Roche s'est d'abord rejeté sur la nécessité de persister dans une profession commencée. Je lui ai alors rappelé que ma fortune, grâce à sa tutelle, me laissait toute liberté de choisir, et il m'a enfin avoué que le véritable obstacle était cette fortune même.
— Se peut-il?
— Si j'eusse été pauvre, il eût pu m'accepter pour, associé ; riche, il doit me refuser. Il craindrait qu'on ne le soupçonnât d'employer à son profit l'héritage de son ancien pupille ; il ne veut pas que M. de Lescar l'accuse de continuer à me dépouiller. Et en répétant ce lâche mensonge, votre père est devenu pâle d'indignation. ,
— Mon Dieu ! mon Dieu
— J'ai voulu insister, mais il m'a interrompu brusquement, en disant : — Assez, Henri ; restons ce que nous sommes l'un à l'autre, amis, et jamais autre chose.
Blanche joignit les mains.
— Ainsi, continua le jeune homme douloureusement, ce projet d'association que je ne mettais en avant que pour préparer une demande plus importante et plus chère, aura rendu cette demande impossible, car comment la hasarder maintenant? Les raisons qui m'ont fait repousser pour associé me feraient repousser bien plus sûrement pour gendre. Vous connaissez l'inflexibilité de votre père dans ce qui paraît intéresser sa réputation. C'est chez lui une passion aveugle, fanatique, à laquelle il sacrifiera tout.
— Ah! ne dites pas cela, .ne dites pas cela, Henri. Mon père est si bon, il nous aime tant I Quand il saura tout...
— Il nous séparera, acheva Je jeune homme.
— Lui!
— Je le connais mieux que vous. Blanche : c'est le cœur le plus noble, mais le plus inébranlable. Il nous sacrifierait sa vie, il ne nous sacrifiera jamais sa conviction.
— Eh bien! nous le changerons à force de prières, de patience. Nous attendrons, Henri ! Ne sommesnous pas déjà bien heureux? nous nous voyons presque tous les jours, nous pouvons échanger nos pen-
sées, vivre Tun pour l'autre. Y a-t-il donc de quoi se désespérer comme vous le faites ?
Le jeune homme secoua la tête d'un air sombre.
— Allons, reprit Blanche, voulez-vous m'affliger de votre tristesse? Je vous dis qu'il suffit de se montrer patient; je vous dis que j*ai bon espoir, moi. Il faut me croire. Voyez, malgré tout, je suis tranquille, je suis gaie.
Elle avait tendu les deux mains à Henri avec une grâce de cœur inexprimable, mais tout chez elle démentait ses paroles. En disant : — Je suis tranquille, sa voix tremblait ; en disant : — Je suis gaie, elle ne pouvait retenir les larmes qui gonflaient ses paupières. L'impuissance même de ses eflForts les rendait plus visibles. Le jeune oflicier en fut touché jusqu'à l'âme ; il prit les deux mains de Blanche, les pressa dans les siennes, et ses yeux se mouillèrent.
La jeune fille, qui avait maîtrisé sa propre émotion, ne put supporter la vue de celle de Henri; elle cacha son visage sur la poitrine du jeune homme et fondit en larmes.
Au même instant, Julien se précipita dans la salle de verdure, en criant :
— M. de La Roche !
Les deux amants n'eurent que le temps de s'élancer derrière la charmille, qui cacha leur fuite, et le pilotin se trouva seul en face de l'armateur.
Bien que celui-'ci fût né à l'île Maurice, peu de
chose en lui rappelait ce type créole si noble dans sa grâce et si fort dans sa mollesse. Ce qui frappait d'abord/ dans son extérieur, c'était je ne sais quoi de passionné et d*austère qui, en inspirant Testime, la sympathie même, arrêtait Tépanchement. La timidité de Blanche n'avait jamais pu vaincre cette première impression; elle adorait son père, mais elle lui trouvait quelque chose de redoutable qui la tenait devant lui dans une sorte de terreur. Bien qu'elle le sût capable de tous les dévouements, elle n'osait lui adresser aucune prière. Cet audacieux office avait toujours été laissé à Julien.
Lui aussi, pourtant, éprouvait le respect craintif que M. de La Roche inspirait à tout le monde ; mais, nature courageuse, il trouvait une certaine joie à surmonter sa peur, à affronter cette gravité saisissante, à s'aguerrir enfin contre les apparences, chose souvent plus difficile que de s'aguerrir contre la réalité. M. de La Roche lui savait gré de cette hardiesse, qui abaissait la barrière d'acier derrière laquelle il vivait habituellement seul. Ses efforts aidaient à ceux de Julien, et il se montrait presque toujours, avec lui, plus encourageant et moins silencieux.
En le trouvant dans la salle de verdure, il le salua d'un geste amical, et exprima sa surprise de le voir déjà de retour. Julien, qui voulait l'occuper, lui rendit compter des différentes affaires dont il l'avait chargé, et lui remit plusieurs notes, en y ajoutant de longues»
18 RÉCITS BT SOUVENIRS.
expIicatioBs. M. de La Roche écouta tout sans impa« tience, remercia le pilotin, puis le chargea de quelques nouveaux ordres relatifs à la fête du lendemain. Le jeune garçon partait pour les exécuter, lorque l'armateur le rappela.
— A propos, dit- il en baissant légèrement la voix, vous avez navigué avec M. Chatenais, Julien?
— Le capitaine de vaisseau? Oui, monsieur, répondit le jeune garçon.
— Et.., qu'en disait-on à bord?
— On le citait comme un des meilleurs oi&ciers de la flotte.
— Je le sais; mais quelle est votre opinion... sur rhomme ?
— A moi?
— Oui. Quelle que fût la distance qui vous séparât du commandant, vous avez pu faire des remarques, vous avez dû en entendre surtout, car un équipage ne laisse rien échapper, et juge généralement ses chefs avec équité.
— C'est vrai ; mais je ne sais trop ce que je dois
dire.
— Tout ce qui peut me faire connaître M. Chatenais ;
j'ai le plus grand intérêt à savoir toute la vérité.
— Mon Dieu I elle ne peut être que favorable au commandant, dit le pilotin intrigué.
— Ainsi, son caractère?...
— Est honorable.
— Et ses habitudes?...
— Régulières.
M. de La Roche parut hésiter un instant
— Tenez, reprit-il enfifn, vous nous êtes dévoué, Julien, et l'on peut compter sur votre discrétion; il vaut mieux tout vous dire, afin que vous sentiez la portée de mes questions : M. Chatenais demande ma fille en mariage.
Le pilotin recula.
— Vous avez refusé ! s'écria- t-il.
— Ni refusé ni accepté.
— Et mademoiselle Blanche ?
— Je veux m*être éclairé avant de lui faire connaître la demande du commandant.
— Mais. . . si elle ne pouvait l'agréer?
M. de La Roche fit un mouvement.
— Pourquoi cela î dit -il en regardant fixement Julien.
— C'est une supposition, balbutia le pilotin.
— Mais qui vous autorise à la faire ? Ce que vous savez de M. Chatenais justifierait-il les répugnances de Blanche?
— Je ne dis pas ça.
— Alors il y a autre chose. Vous connaissez à ma fille quelque préférence?
Le jeune garçon hésita.
— Parlez, Julien, reprit vivement M. de La Roche; je désire tout savoir, je le veux.
— Eh bien I dit le pilotin embarrassé, je pense... je crois... que mademoiselle Blanche peut avoir déjà fait un choix.
— Un choix ! répéta l'armateur saisi ; qui t'a dit cela?
— Je n'ai eu qu'à regarder.
— Quoi... ce serait... Henri?
Julien fit un signe affirmatif .
— Henri et ma fille s'aimeraient ! reprit M. de La Roche avec un étonnement douloureux. Es-tu bien sûr?
— Bien sûr.
— Depuis longtemps ?
— Oui.
— Et je n'ai rien su !
— Oh ! ce n'a pas été de leur faute, allez, reprit le pilotin ; vingt fois ils ont voulu tout vous avouer ; M. Henri l'a même essayé.
— Comment r ces propositions indirectes, ces demandes d'association qu'il m'a faites encore ce matin?...
— C'était une tentative préliminaire ; mais vous avez toujours repoussé ses avances.
— Et je le devais, répliqua vivement M. de La Roche; je le dois encore, ajouta-t-il sourdement.
Julien leva sur lui un regard inquiet.
— Si vous saviez comme ils s'aiment I murmura-t-il à demi-voix.
JULIEN. 3f
L'armateur tressaillit; puis, semblant se roidir contre l'attendrissement : ,
— Cela ne peut être, dit-il en parcourant la salle de verdure à grands pas et comme s'il se parlait à luimême ; ce mariage justifierait tout ce qu'a répété la famille de Lescar ; on dirait que j'ai abusé de mon influence de tuteur pour enrichir ma fille... Mon honpeur et le sien se trouveraient compromis.
— Oui, si vous ne pouviez pas aller partout tête levée, fit observer Julien ; mais, grâce à Dieu, on vous connaît! Vos ennemis n'ont qu'à fouiller tant qu'ils voudront dans votre présent et dans votre passé...
M. de La Roche pâlit.
— Non, dit-il précipitamment, je ne veux point qu'ils cherchent... Qui sait jusqu'où pourrait aller leur haine?... Vous ne connaissez pas le monde^ Julien... Ce mariage est impossible ! Je n'y consentirai jamais I
Le jeune garçon regarda l'armateur.
— Alors, reprit-il d'un accent ému, il faudra que mademoiselle Blanche et M. Henri renoncent à être heureux pour éviter d'être calomniés. Vous laisserez souflfrir les bons par peur des méchants?
— Ne comprends-tu pas que j'y suis forcé, qu'il le faut? dit M. de La Roche d'un ton d'impatience et de douleur.
Le jeune garçon fit un geste de dépit.
— Eh bien ! si c'est là le seul moyen de coitssfcT^^
sa réputation, dit-il, à la bonne heure 1 mais alors, que je sois damné si je ne perds pas la mienne à la première occasion où il faudra lui sacrifier ceux que j'aime!
— El que feras-tu donc? demanda l'armaleur frappé malgré lui de l'accent profond et sincère du pilotin.
— Ce que je ferai ! s'écria celui-ci, qui était trop troublé pour mesurer ses termes; si je ne puis les rendre heureux qu'à la condition d'être calomnie, eh bien! j'accepterai la condition...
— ^lais ton honneur, malheureux 1
— Je le niettrai à faire ce que je dois, reprit le jeune garçon en s'animant. Ahl vous ne savez pas comme j'ai une mauvaise tète, moi, monsieur de La Roche. Rien ne me ferait céder, voyez-vous. Pour ceux qui me tiennent au cœur, je me laisserais injurier, frapper, fouler aux pieds. S'ils étaient contents, je ne sentirais pas mon mal, je trouverais bon de souffrir, je serais seul plus fort que tout le monde I...
El, s'aperce vaut que M. de La Roche s'était arrêté devant lui et le regardait fixement, il s'interrompit tout à coup, comme honteux de cet élan, et ajouta, en balbutiant et en tournant son chapeau :
— Après ça, ce sont des idées... â moi... Mais, comme vous disiez, je ne connais pas le monde... et ce sont peut-êlre... des folies.
L'armaleur ne répondit rien. Il avait recommencé à marcher et semblait réfléchir. Il est rare que la réso-
JULIEN* âS
lution la plus ferme ne soit point ébranlée lorsqu'on lui oppose, comme Julien venait de le faire, des arguments, pour ainsi dire, involontaires, et qui la combattent sans Tattaquer. M. de La Roche se fût sans doute tenu en garde contre les raisonnements et les prières, mais cette leçon de dévouement qu'il venait de recevoir sans qu'on voulût la lui donner déconcerta toute sa logique. Il se demanda subitement s'il n'y avait pas trop d'égoïsme dans sa prudencci et, bien que cette prudence fût justifiée par des motifs particuliers que nous connaîtrons plus tard, il commença à croire qu'il pouvait l'exagérer, et il arrêta sa pensée avec moins d'eflfroi sur l'amour que Julien venait de lui révéler.
Celui-ci, qui n'était point dans le secret de cette hésitation, le suivait d'un œil inquiet sans oser interrompre sa méditation par de nouvelles prières. Il y eut ainsi un long silence et une longue attente. Enfin l'armateur s'arrêta devant le jeune garçon, posa les deux ma*r:s sur ses épaules, et le regardant :
— Je penserai à vos paroles de tout à Theure, Julien, dit-il ; je vous en remercie. Peut-être, oui, peut-être tout pourra-t-il s'arranger.
Le pilotin poussa un hourra de joie.
— Mais avant, continua H. de La Roche, il faut que j'interroge ma fille et Henri.
Julien fit un mouvement pour courir les chercher ; l'armateur le retint.
— Plus tard, dit-il; j'ai encore besoin [de réfléchir. L'arrivée d'un domestique empêcha Julien d'insister. Il venait annoncer à M. de La Roche un visiteur
étranger qui se présentait sous le nom de M. Achille. L'armateur quitta le jeune garçon en disant que dans quelques jours ils reprendraient leur entretien;»
— Dans quelques jours ! murmura Julien dès qu'il se trouva seul. Quand on a le vent bon, on ne doit pas attendre qu'il ait tourné. Je vais avertir M. Henri et mademoiselle Blanche. II faut qu'avant ce soir tout soit terminé.
Pendant les deux entretiens que nous venons de rapporter, les matelots de r Armoricain achevaient les préparatifs pour la fête du lendemain. Le pont du navire, tenté dans toute sa longueur, avait été transformé en une immense salle de bal décorée de guirlandes de lierre et de pavillons aux mille couleurs. L'oncle de Julien, maître timonier de la frégate /'Amphiiritey alors en rade, et qui était venu passer quelques jours à Roscanvel pour voir son neveu, présidait à ces arrangements dont il avait l'expérience.
Antoine Morand était un de ces vieux matelots de l'empire, nourris dans les principes de l'ancienne
école, qui sifflent pour appeler le vent et apaisent Forage en fouettant les mousses au pied du grand mât. Il avait conservé ses préjugés, ses superstitions et ses haines aussi fidèlement que les mèches de cheveux en tire- bouchon qui pendaient sur ses deux oreilles, et son langage avait cette fleur de rhétorique navale dont la tradition se perd chaque jour davantage dans notre marine moderne.
Les matelots employés sous ses ordres venaient de disposer une panoplie autour du grand mât lorsqu'il remonta de Tentre-pont où il avait fait dresser des tables pour les rafraîchissements.
— Allons I courage, mes lascars, dit-il en faisant voyager sa chique de droite à gauche, comme il en avait rhabitude dans ses moments de bonne humeur; arrangez -moi ça dans un goût ottoman qui puisse plaire à l'œil du sexe.
— Soyez calme, maître Morand, répondit un jeune matelot à chemise de laine rayée, je me flatte que ce sera un peu cossu 1 Et le pont ! voyez^moi donc comme ça a été passé au grès ; un vrai velours ! S'il y a des dames qui font des faux pas lâ-dessus, faudra que ce soit faute de jarret.
La chique de Morand s'arrêta.
— Ah I pas de calembour, Pierre, dit-il en fronçant le sourcil.
— J'ai fait un calembour? répéta le jeune marin étonné.
— Oui, dit le contre-maitre, mais comme demain je ne serai pas là pour veiller au grain, rappelez-vous que Tordre du jour commande la grande tenue et la décence ! Faut prendre Tair innocent du conscrit qui vient de naître.
— Vous retournez donc demain à bord de VAmphitrite^ maître Morand?
— Non, garçon, je vais à Rumengol pour mon pèlerinage.
-1- Un pèlennage ! s'écrièrent plusieurs des jeunes matelots en riant.
— Pourquoi pas? reprit Pierre, qui en sa qualité de savant d'entre-pont avait des prétentions à la tolérance philosophique, maître Morand a de la religion, c'est de son temps; ça ne lui va pas plus mal que les cheveux gris.
— Et qu'est-ce qu'il va donc demander à Notre- Dame de Rumengol?
— Il ne lui demande rien ; c'est un vœu qu'il remplit... rapport à l'ArieL
— Le pirate qu'on a si longtemps poursuivi dans la mer du Sud?
— Oui.
— Tiens I c'est vrai, maître Morand était de l'expédition. Alors je veux qu'il me dise une chose...
— Ce que je puis te dire tout de suite, interrompit brusquement le contre-maître, qui» depuis que l'on avait prononcé le nom de VAriel^ éprouvait une con-
trariété visible, c'est que j'aime pas les bavards; en conséquence de quoi je t'engage à lever l'ancre et à filer ton nœud.
Le matelot regarda Pierre.
— Pourquoi donc qu!il ne veut pas qu'on lui parle du pirate ? demanda-t-il à demi-voix.
— Comment, tu ne sais pas? s'écria celui-ci, le père Morand en a peur.
— De rAriel ?
— Il dit que c'est le voltigeur hollandais.
— Comment, ce vaisseau du diable qui a des damnés pour équipage?
— Juste.
Les matelots éclatèrent de rire. Le maître timonier haussa les épaules d'un air de supériorité dédaigneuse.
— Ça vous étonne, moussaillons, dit-il tranquillement. Parce que vous n'avez rien vu, vous doutez de tout. Mais ;c'est pas à des matelots de votre gabarit d'^n remontrer aux anciens. Si vous aviez poursuivi comme moi pendant près d'une année cet infernal pirate I
— Une année !
— Pendant laquelle notre commandant se croyait toujours près de mettre la main sur tAriel. Mais quand on allait le rejoindre, bonsoir; il nous envoyait un grain, une saute de vent ou un brouillard qui nous exposait à devenir de la chair à requin.
— Vous avez pourtant fini par le joindre?
— C'est-à-dire qu'une nuit, par un gros temps, nous nous sommes trouvés tout à coup bord à bord du soidisant pirate. Le capitaine était à la barre, éclairé par un fanal et fumant un cigare.
— Vous l'avez vu, père Morand?
— Comme je te vois ; et quand je vivrais aussi longtemps que le port de Brest, je n'oublierai jamais cette figure de damné.
— Vous lui avez donné la chasse pourtant?
— On a essayé, et, selon l'habitude, l'orage a commencé, mais si bien dans le grand genre cette fois que j'ai cru tout fini. C'est alors que j'ai pensé à Notre-Dame de Rumengol.
— Et VArielf
— Trois fois nous l'avons vu passer devant nous, emporté par la mer, avec le capitaine toujours à la barre. Il avait l'air de nous narguer 1 Enfin, la quatrième fois, le commandant lui a envoyé une bordée.
— Et il n'a plus reparu ?
— Non.
— Vous l'aviez coulé.]
Le contre-maître fit un mouvement d'épaules.
— C'est ce qu'ont dit les matelots de trois jours comme toi; mais les anciens, vois-tu, connaissent les traditions; ils savent que les navires de l'espèce de rAriel ne coulent pas, ils rentrent à volonté dans la mer...
— OÙ ils se changent en hippopotames, dit Julien qui venait de monter à bord et qui avait entendu les derniers mots prononcés par son oncle.
Il est probable que cette plaisanterie, venant de tout autre, eût. été mal accueillie par maître Morand, mais le pilotin était son orgueil : il cultivait avec amour cette graine d'officier, comme il l'appelait lui-même, et le dernier terme de son ambition était de pouvoir un jour être commandé par son neveu. Cependant il voulut garder sa dignité de maître timonier compromise par les rires des matelots.
— Que veut ce Parisien ? demanda-t-il en regardant Julien d*un air sévère.
Le pilotin porta la main à son chapeau de paille.
— D'abord s'informer de l'état de votre santé, maître Morand, dit-il, puis vous prier de rendre un service au commandant du Triton.
— M. Richard? tu Tas donc vu?
— A Brest : son navire part cette nuit, et il lui manque un nouveau contre-maître qui n'a pas rejoint, un nommé Claude Duroc. *
— Claude Duroc 1 mais il est à Roscanvel.
— Le commandant l'a appris aujourd'hui et va l'envoyer chercher. Seulement, comme ceux qui viendront n'ont jamais vu Duroc, il compte sur vous pour le leur faire reconnsdtre.
, — Ah! tonnerre, et moi qui allais partir pour Rumengol I
— Vous partirez demain.
— Demain, il sera trop tard, je n*ai plus que deux jours de permission.
La difficulté était sérieuse, car si d'un côté maître Morand tenait à rendre le service que lui demandait le commandant du Triton, de Tautre, il ne pouvait manquer à son vœu sans déshonneur et sans danger. Ne trouvant aucun expédient qui lui permît de concilier ces deux obligations, il commençait à répéter entre ses dents toutes les malédictions maritimes que trente années de navigation avaient pu mettre à sa disposition, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, frappé d'un trait de lumière. Ce Claude Duroc, que l'on voulait arrêter, Julien l'avait vu ; il le lui avait montré la veille au moulin deKelern. Lepilotin déclara qu'il se le rappelait à merveille et qu'il reconnaîtrait le déserteur entre mille. Il s'engagea, en conséquence, à remplacer son oncle dans la recherche qui devait avoir lieu le soir même ; et maître Morand, rassuré de ce côté, engagea les autres matelots à venir boire avec lui le coup du départ.
Julien les conduisit jusqu'à la porte du cabaret, y prit congé de son oncle, puis regagna l'habitation de M. de La Roche, mais en marchant à petits pas et comme quelqu'un qui craint d'arriver trop tôt.
En quittant l'armateur, après l'entretien que nous avons rapporté plus haut, il avait couru tout raconter à Blanche et à Henri, et ce dernier, poussé par lui.
s'était décidé à une démarche immédiate près de son tuteur. Le sort des deux jeunes gens se décidait donc dans ce moment même, et, quel que fût l'espoir du pilolin, il n'osait aller au devant de la nouvelle qui l'attendait. Il hésitait à sortir de son incertitude et s'avançait toujours plus lentement vers la maison, cherchant de loin s'il ne pourrait rien apercevoir qui lui servît d'indice et lui jSt deviner le résultat de cette entrevue.
Il arriva ainsi jusqu'au salon du rez-de-chaussée ; le salon était vide. Il allait le traverser pour se rendre à l'appartement de Henri, lorsque celui-ci ouvrit brusquement la porte opposée, et entra précipitamment avec Blanche. Tous deux étaient si émus et si pâles, que Julien comprit du premier coup d'œil ce qui s'était passé.
— Il a refusé ? s'écria-t-il en courant à leur rencontre.
— Refusé I dit le jeune homme haletant.
— Refusé 1 répéta la jeune fille d'une voix étoufifée.
— Et toujours pour la même raison? demanda Julien.
— Je ne sais, dit Henri; quand je suis arrivé, je l'ai trouvé tellement troublé, que j'ai hésité à parler; mais il fallait dire pourquoi j'étais venu ; il semblait attendre ; enfin je me suis décidé.
— Eh bien I
— Il a d'abord écouté avec une sorte de distrac-
tion; mais, quand il a compris, il s'est tout à coup écrié : — Il n'y faut plus penser, mon ami, c'est impossible.
— Dieu!
— Puis il m'a serré la main, et il s'est échappé.
— Mais cependant, lorsque je Tai quitté, dit Julien, il m'avait fait espérer ; que s'est-il donc passé depuis ?
— Ah ! vous me rappelez ! s'écria Blanche, un homme est venu lé demander.
— Je sais, un M. Achille... avec lequel j'ai traversé la rade.
— J'étais à la fenêtre de ma chambre, lorsque mon père l'a rejoint: je les apercevais de loin, sans pouvoir rien entendre. Mon père n'a point paru d'abord reconnaître cet homme; mais, après quelques instants d'explication, je l'ai vu reculer en faisant un geste de saisissement, échanger avec lui quelques paroles rapides, puis l'emmener précipitamment dans son cabinet.
— Et il venait de le quitter lorsque je lui ai parlé, ajouta Henri.
— Plus de doute alors.
— Mais quelle influence cet étranger peut-il avoir sur les résolutions de mon père?
— Voilà ce que j'ignore, ce qu'il faudrait savoir.
— Et ce que je saurai, dit résolument Julien. En revenant, je l'ai vu entrer à l'auberge du père Noirot;
je vais Vy rejoindre, et, quoi qu'il fasse, il faudra bien que j'en lire quelque chose.
Blanche et Henri applaudirent au projet du pilotin La première déclara qu'elle attendrait son retour au salon, tandis que le jeune officier, forcé de repartir pour Brest, où l'appelait son service, promit de revenir à Roscanvel le lendemain, à la première marée.
L'auberge du batelier Noirot n'était composée, comme toutes celles que Ton trouve dans nos villages, que d*une seule pièce servant à la fois de cuisine et de salle à manger. Quelques tables, des bancs, une pendule à coucou, un dressoir chargé de vaisselle commune à grandes fleurs, et un lit clos au-dessus duquel on avait suspendu une vieille voile de rechange, en formait tout le mobilier. Le large foyer était occupé par une demi-douzaine de chaudières rangées par ordre de taille, et faisant entendre une gamme de bouillonnements graves, moyens ou aigus, qui en faisait un véritable jeu d'orgues culinaire.
L'étranger à la badine, ou M. Achille, comme il s'était fait appeler, se tenait assis près de l'unique fenêtre qui éclairât l'auberge, et inventoriait, avec son lorgnon, le rustique ameublement de celle-ci, tandis (\iie
le patron, transformé en servante, dressait un couvert. Il avait déjà étalé sur la table voisine une grosse nappe rousse qui n'en couvrait que le tiers, une carafe ébréchée, deux salières dépareillées et quelques assiettes d'inégale grandeur, lorsque la voix du pilotin se fit entendre au dehors du seuil, criant :
— Eh ! père Noirot I père Noirot !
— Présent ! répondit le patron.
Julien entra.
— Tiens, il y a donc festin ici, mon vieux? dit-il en apercevant le couvert préparé.
— Il y a. un voyageur, répliqua Noirot avec un orgueil qui prouvait la rareté de Tévénemenl.
Julien chercha dés yeux, et aperçut M. Achille.
— Eh ! c'est notre compagnon de traversée, dit-il en tirant son chapeau.
M. Achille salua de la tète.
— Je venais de la part de M. de La Roche, père Noirot, reprit le pilotin, pour vous rappeler qu*il compte demain sur votre barque.
— Je ne Tai point oublié, garçon.
— Avec quatre nageurs.
— On les aura.
— * Et un tapis à l'arrière.
— Le patron de Trébéron m'a promis le sien.
— C'est donc réellement une grande fête que donne M. de La Roche? demanda l'étranger d'un air d'indifférence.
— Une fête magnifique, répliqua Julien, qui ne cherchait qu'un prétexte pour lier conversation, tous verrez ça demain... si vous êtes ici!
— J*y serai.
— Il y aura un bal à bord de VArmoricaifit puis un souper de deux cents couverts.
— Et quel souper ! fit observer maître Noirot avec admiration ; voilà déjà trois canots qui arrivent chargés de vivres.
— Sans parler des vins que nous sommes allés chercher, ajouta Julien.
— Dieu me damne I vous donneriez envie de prendre part au banquet, interrompit M. Achille, qui avait écouté ces détails gastronomiques avec un intérêt sérieux ; il ne faudrait rien moins pour me dédommager de rhorrible cuisine de Y Ancre d'or... Vous connaissez Y Ancre d'or, à Recouvrance?
— Chez le père Micou, un vieux coquin.
— Précisément, c'est un de mes bons amis... qui m'empoisonne deux fois par jour depuis une semaine que je loge chez luL Nous verrons si votre vin, patron, ressemble au sien.
— Ah I pardon, dit Noirot; j'avais oublié d'avertir le bourgeois qu'il ne nous en restait plus.
— Comment I pas de vin dans une auberge î
— Non ; mais si monsieur y tient, peut-être bien qu'on pourrait trouver à emprunter une bouteille chez M. de La Roche.
Julien saisit avec empressement Toccasion.
— Gomment donc 1 deux bouteilles , dix bouteilles ! s'écria-l-il ; entre voisins, est-ce que ça se refuse? Je vais vous chercher ça, père Noirot; qu'est-ce qu'il vous faut?
— Dame I je ne sais pas, répliqua le batelier, demandez au bourgeois.
— Donnez tout ce que vous voudrez, dit M. Achille.
— Si monsieur aimait le lunel? demanda Julien.
— Beaucoup.
— Ou le châleau-laflGitte?
— Soit.
— Selon ce qu'il préférera, j'apporterai l'un ou l'autre.
— Apportez l'un et l'autre, je me déciderai plus tard, dit l'étranger gravement.
Julien fit un geste d'assentiment et sortit.
Il fut bientôt de retour avec un panier chargé de trois bouteilles cachetées, auxquelles il avait joint, par forme d'accessoires, une terrine de foies truffés. M. Achille accepta le tout à condition que le pilotin en prendrait sa part ; c'était justement ce qu'il avait espéré. II accepta donc sans hésiter et se plaça à table vis-à-vis de l'inconnu.
On eût dit, du reste, que tous deux tendaient au même but; car, après quelques préliminaires insignifiants, la conversation tomba, d'qn commun accord, sur M. de La Roche. L'étranger s'informa soi-
gneusement de sa manière de vivre, de sa fortune, de la réputation dont il jouissait dans le pays. Les réponses de Julien le satisfirent sans doute, car la réserve derrière laquelle il s'était d'abord retranché disparut insensiblement. Il commença à boire et à parler sans contrainte. Le pilotin, qui désirait aug* monter cette disposition expansive, déboucha la troisième bouteille.
— Que me versez-vous là, petit? demanda M. Achille en laissant remplir son verre.
— Buvez et jugez, répondit le pilotin; M. de La Roche appelle ceci le diamant de sa cave.
— Ce n'est pas du kirsch? J'aime beaucoup le kirsch„et ilen avait d'excellent. Mais non, c'est son vieux vin du Rhin, je le reconnais.
— Vous en avez déjà bu ?
— Pardieu ! à Maurice» quand de La Roche nous donnait quelque fête, car il a toujours aimé la représentation...
— Vous le connaissez donc depuis longtemps?
M. Achille cligna des yeux.
— Avant que vous ne fussiez né, mon petit, dit-il.
— Vous êtes alors amis d'enfance...
— Et ennemis d*âge mûr.
— Ennemis !
— Irréconciliables!... Je prendrai encore un peu de pâté.
Julien le servit.
— Et serait-ce par hasard cette inimitié... qui vous amènerait à Roscanvel ? demanda-t-il avec une hésitation inquiète.
— En partie; je viens me venger d'un tour que de La Roche m'a joué il y a dix-sept ans.
— Dix-sept ans ! et vous n'avez pas oublié ?
— Du tout, du tout ; la vengeance, mon bon, ressemble à ce que vous me servez, ça se mange trèsbien froid.
— De sorte que vous êtes venu pour provoquer M. de La Roche ?
— Moi? allons donci je serais sûr de le tuer, et à quoi cela me servirait-il ? je n'hérite pas.
— Mais que lui demandez-vous alors ?
M. Achille vida son verre, le posa sur la table, et regarda Julien en face.
— Ah ! voilà la grande question, n*e$t-ce pas ? dit-il avec son sourire sardonique; mais, pour y répondre, il faudrait d'abord vous raconter mon histoire... et ce serait trop long.
Julien voulut parler.
— Tout ce que je puis vous dire, interrompit l'étranger en élevant la voix, et remplissant de nouveau son verre, c'est que, tel que vous me voyez, j'ai été aussi entouré de considération, d*amis intimes, de femmes qui m'adoraient, enfin de tous les objets de luxe.
— Mais, pour avoir perdu tout cela, vous avez donc eu des malheurs?
— Fi donc ! il n'y a à avoir des malheurs que les imbéciles...
— Et les honnêtes gens I
— C'est ce que je dis.
— Alors comment avez-vous été ruiné ?
— J'ai été ruiné, mon cher, par le plaisir, le bon goût et le caprice , trois charmants compagnons qui vous laissent toujours infailliblement à la porte de rhôpilal. Je me suis pourtant quelque temps efforcé de rattraper la fortune, et j'y aurais réussi, sans une série d'aventures à la suite desquelles je me suis trouvé... ce que vous me voyez. C'est alors que le souvenir de ce cher de La Roche m'est revenu. Je le supposais riche, et j'avais heureusement en main de quoi le perdre. ^
— Vous ! s'écria Julien saisi.
— Moi I répéta tranquillement M. Achille ; vous comprenez que j'ai voulu user de mes avantages. J'ai pensé que la réputation d'un honnête homme valait bien au moins cent mille écus.
— Comment?
— Et je suis venu prier de La Roche de me les donner.
— Allons donc! ça ne peut être qu'une plaisanterie ?
— Nullement, mon bon, je viens de lui proposer le marché.
— Et il a accepté ?
— Oh! Ton ne tombe jamais d'accord de ces choses - là du premier' coup ; tout ce qui se vend se marchande. Je lui ai laissé jusqu'à demain pour se décider.
— Est-ce possible?
— Cerlain.
— Ah ! je comprends maintenant le trouble de M. de La Roche, s'écria Julien, je m'explique son refus à M. Henri.
— Quel refus?
— Mais comment se trouverait-il ainsi placé entre sa ruine et son déshonneur? Non... ça ne se peut pas... La réputation de M. de La Roche n*est à la merci de personne. Que pourrait-il craindre, lui que tout le monde honore ici comme un modèle de loyauté?
— Qui dit le contraire? De La Roche est un véritable chevalier des temps antiques. Malheureusement, la loyauté peut avoir ses emportements.
— Expliquez-vous.
L'étranger prit son chapeau.
— Inutile, mon petit, dit-il d'un Icfn railleur. Vous m'avez fait goûter d'excellent vin et des foies truffés, dans l'espérance que je parlerais. J'ai été bon enfant, comme vous le voyez; je vous ai dit franchement ce qui m'amenait... Vous n'avez qu'à le répéter à de La Roche. Il comprendra que ce que je vous ai raconté pourrait être raconté à d'autres... à M. de Lescar, par exemple ; et la crainte de voir ébruiter ces débats le
décidera, j'espère, à traiter sans retard. En attendant, comme le vin est bu et le pâté fini, je vous laisse réfléchir, et jewais fumer un cigare sur la grève.
M. Achille se leva à ces mots, remit ses gants, salua Julien d'un geste cavalier e't sortit.
Le jeune garçon était resté atterré. Sans comprendre les rapports qui pouvaient exister entre l'armateur et l'étranger, une chose ressortait clairement de tout ce qu'il venait d'entendre : c'est que la présence de ce dernier était un danger pour le repos de M. de La Roche et un obstacle pour le bonheur de sa fille. Son esprit ne chercha pas à aller plus loin. Quelle que fût l'origine du pouvoir malfaisant exercé par cet aventurier sur ceux qu'il aimait, l'important était de les en délivrer au plus tôt et à tout prix. Ce fut de ce côté seulement que se tournèrent toutes ses méditations. Mais il y fut bientôt arraché par la rentrée du patron Noirot, qui demandait maître Morand. Julien répondit avec distraction qu'il était parti pour Rumengol.
— Tiens, dit le patron, comment donc va faire le sergent qui voulait lui parler?
— Un sergent?
— Qui estlà, avec des soldais de marine venus pour arrêter un nommé Claude Duroc.
Julien tressaillit à ce nom et se rappela la commission donnée par son oncle.
— Ils l'ont arrêté î demanda-t-il.
Noirot baissa la voix.
tô RÉCITS ET SOUVENIRS.
— C'est-à-4irc que j'en ai peur, dit-il ; tu sais bien ce M. Achille avec qui tu viens de souper ?
— Oui.
— Ils Tonl rencontré tout à Theure sur la grève, et, quand il les a aperçus, il a voulu prendre chasse devant eux.
— Ah bah!
— Tu conçois que ça a donné des idées au sergent. Il s'est informé à Pierre et anx autres, qui étaient là» de ce que c'était que ce particulier à qui Tuniforme de la marine royale fatiguait la vue ; on lui a répondu naturellement : — Inconnu ! et alors il Fa hélé pour lui demander ses papiers.
— Et il a refusé de les montrer ?
— Il n'en avait pas.
— Ah!
— Tu comprends que ça a donné encore plus de soupçons, si bien qu'on l'a arrêté provisoirement.
— Que dites-vous?
— Et maintenant on cherche ton oncle pour savoir si c'est bien réellement Claude Duroc.
Une tentation subite traversa l'esprit de Julien.
— Et si c'est lui? demanda-t-il.
— Le sergent l'embarquera tout de suite pour le Triton.
— Qui part cette nuit?
— Dans une heure.
— Et personne à bord n'a jamais vu Claude Duroc ?
— Personne. ^
Julien se leva brusquement sans en entendre davantage, et il sortit de Tauberge en courant.
Blanche était toujours au salon, attendant le retour du pilotin. Elle avait pris une broderie à laquelle elle travaillait machinalement et qu'elle abandonnait à chaque instant pour consulter la pendule, dont Fai*^ guille lui semblait immobile.
Les dernières lueurs du jour venaient de disparaître; Tair était étouffant. De lourds nuages, entrecoupés d'éclairs, s*avançaient,idu côté du sud-ouest, avec de sourds grondements, et la mer, qui semblait pressentir rapproche d'un orage, faisait entendre des murmures plus profonds.
Après avoir lutté quelques instants contre l'influence énervante du temps et de l'attente, Blanche venait de laisser tomber sa broderie, lorsque le bruit d'un pas rapide retentit dans le corridor. Elle se redressa palpitante. Julien ouvrit la porte et se précipita dans le salon.
— Ehbien?demanda-t-elle en courant à sa rencontre.
— Vive la joie! cria le pilotin, tout est arrangé. — Est-ce vrai, mon Dieu 1
— Vrai, njademoiselle Blanche.
— Vous avez vu cet étranger?
— Je l'ai vu.
— Et nous avions deviné juste?
— Trop juste.
— Alors il connaissait mon père?
— Il venait ici pour sa ruine.
La jeune fille poussa un cri.
— Oh! ne craignez rien, ajouta rapidement Julien, le danger est passé; ç*a été un vrai coup du ciel... que nous devons à un sergent de marine.
— Comment cela ?
— Il était venu à terre pour chercher un contremaître qui n'avait pas rejoint le Triton; il a cru le reconnaître dans M. Achille; j'ai appuyé le quiproquo...
— Et il Ta emmené ? demanda M. de La Roche qui venait d'entrer et qui avait entendu ces derniers mots.
— Pour un voyage de trois ans dans l'Inde.
— Malheureux! tu m'as perdu.
A ce cri de l'armateur, Blanche et Julien demeurèrent foudroyés. Il y eut un moment d'inexprimable stupeur.
— Perdu I répéta enfin le pilotin : mais la présence de cet homme n'était-elle donc pas un danger?
— Moins grand que son absence.
— Lui parti, que pouvez- vous craindre?
— Tout, car ses précautions étaient prises ; il m'en a averti.
JULiEN. 45
— Quelles précautions ?
— Craiguant que je ne lui tendisse ici quelque piège, il a laissé une dénonciation aux mains d*un ami qui en fera usage s*il a*est pas demain de retour à Brest.
Blanche ne put retenir un cri ; quant à Julien, il demeura un instant comme étourdi. Lui, avoir perdu M. de La Roche !... Il n'y pouvait croire, il repoussait cette pensée comme un horrible rêve ; il cherchait en lui-même s'il ne s'était pas mal expliqué, s'il n'avait pas mal compris, si ces mots qui résonnaient à son oreille n'étaient pas une folle illusion I Mais le sombre abattement du père et les larmes de la fille rendaient le doute impossible ! Le pilotin porta les deux mains à son front avec un gémissement aigu, et, s'affaissant pour ainsi dire sur lui-même, il tomba à genoux devant son bienfaiteur.
Il y avait dans ce mouvement d'enfant un repentir si naïf, si suppliant, que M. de La Roche en fut touché malgré sa douleur.
— Relevez-vous, Julien, dit-il avec bonté; vous avez eu rintenlion de me servir, et, quoi qu'il arrive, je ne puis vous en vouloir.
Mais Julien ne paraissait pas entendre.
,— Moi, l'avoir compromis! répétait-il d'un accent presque égaré ; moi . . . moi . . . mol ...
, Et à chacun de ces mots ses deux mains frappaient sa pToitrine avec rage.
— Non, ce ne sera pas; non, il faudrait croire qu'il n'y a plus de Providenôe.. , Non, vous ne permettrez point cela, ma mère. , .
— Julien, revenez à vous, répétait M. de La Roche attendri; relevez-vous, je vous en prie, je le veux.
Il prit le jeune garçon par la main et le força à se remettre debout.
— Mais quel pouvoir, mon Dieu I cet homme exercet-il donc sur vous ? cria celui-ci avec une explosion de désespoir; de quoi peut-il vous accuser?
M* de La Roche regarda le pilotin.
— Tu veux le savoir ? dit-il sourdement ; eh bien 1 cet homme m'accuse... d'assassinat.
— Et vous craignez un pareil mensonge ? s'écria le jeune garçon.
L'armateur baissa la tète.
-^ Qui te dit que ce ne soit point layérilé? balbutia-t-il.
Blanche et Julien reculèrent.
— Oui, c'est la vérité, reprit M. de La Roche, dont tous les traits s'animèrent subitement; oui, j'ai frappé cet homme. . . et si je me retrouvais en face de lui, dans les mêmes cireonstances... que Dieu me pardonne... mais je crois.. . que je le frapperais encore !
— Ah ! ne dites point cela, mon père ! dit Blanche en se jetant dans ses bras.
M. de La Roche la retint pressée sur sa poitrine.
— Tu ne sais pas ce que nous avons tous souflFert à cause de lui, dit-il les lèvres serrées. Cet homme était
JULIEhN. 47
notre parent, le fils d'une tante, madame de Blaville. Un projet de mariage entre ma sœur et lui avait été formé par la famille; on les laissa seyoir et s'écrire librement jusqu'au jour où ma mère, avertie des désordres de son neveu, se décida à tout rompre. Il partit alors pour la France, d'où il ne revint que cinq ans après.
— Et il trouva votre sœur mariée ?
— Oui ; mais, loin de respecter sa position nouvelle, il voulut invoquer près d'elle le passé, réveiller des souvenirs éteints. Elle le repoussa avec indignation. Alors, ne pouvant séduire, il tâcha d'effrayer.
— Gomment I
— Il avait gardé les lettres autrefois écrites par ma sœur, et qui, malgré leur innocence, pouvaient être honteusement interprétées ; il menaça de les publier.
— Misérable I
— Je fus heureusement averti. Un éclat pouvait nous déshonorer, et il fallait que tout se passât secrètement entre moi et cet homme. J'écrivis pour lui assigner un lieu où nous devions nous rendre, lui avec les lettres, moi avec des armes.
— Et il y vint?
— Pour me brayer. J'employai en vain le raisonne^ ment, les sollicitations, les prières. Oui, je le priai... à mains jointes, presqu'à geqpuxl... Tout fut* inutile. Enfin, à bout de patience, je lui criai de me rendre raison. Il refusa.
— Quoi ! lâche aussi.
— Non; il voulait une provocation publique, des explications, des témoins, la honte de ma sœur, en un mot. Une indignation furieusejme saisit. Je lui jetai une arme en lui criant de se défendre; il sourit dédaigneusement et voulut se retirer. Alors, fou de colère, je courus à lui, je le frappai, et je pris la fuite.
Blanche cacha son visage sur l'épaule de son père avec un frémissement d'épouvante; Julien demeura muet de frémissement.
— Le lendemain, reprit M. de La Roche d'un accent entrecoupé, des colons qui passaient aperçurent les traces de meurtre et quelques vêtements qui désignaient la victime. Celle-ci avait disparu ; mais oa connaissait notre inimitié ; j'avais été vu la veille revenant du lieu du rendez-vous. Les soupçons s'éveillèrent. Une instruction commencée contre moi ne fut abandonnée que faute de preuves suffisantes. Ce fut alors que je me décidai à quitter la colonie et à venir m'établir en France, où j'espérais mourir en repos, lorsque cet homme est arrivé. .
— Mais comment avait-il échappé ?
— Grâce à des contrebandiers espagnols qui débarquaient à la côte leurs marchandises, et qui, le trouvant privé de sentiment, l'emmenèrent à bord de leur navire, tui-même me Ta appris hier, sans s'expliquer davantage sur la manière dont il avait vécu depuis cette époque. Il a seulement ajouté à quelles conditions il mettait son silence.
— ^Je les connais, interrompit Julien; mais cette accusation dont il vous menace, elle a déjà été soulevée contre vous et écartée.
— Parce que la victime n'était point là pour l'appuyer, parce qu'une preuve manquait, et, outre sa déclaration, cet homme en apporte une irrécusable.
— Une preuve 1
— La lettre dans laquelle je lui assigne le rendezvous où il a été frappé.
— Dieu !
— : Il l'a* jointe sans doute à la dénonciation laissée à Brest; demain tout sera connu; demain, au milieu même de cette fête que je prépare, on peut venir m'arrêter comme assassin.
— Oh ! non, s'écria Julien impétueusement; ne craignez rien, monsieur de La Roche ; je jure que je l'empêcherai, moi.
— Et par quel moyen ?
— Je le trouverai.
— Mais celte dénonciation, malheureux 1
— Eh bien ! on ne la laissera pas remettre.
— Ah ! si cela se pouvait, interrompit Blanche en joignant les mains.
— Ç^ se peut, reprit le pilotin ; il faut que ça se puisse. -
-îT Mais tu ne connais point le dépositaire.
— Il ne vous l'a point nommé ?
— U me Ta seulement désigné comme son hôte.
— A Brest? Je sais alors, s*écria Julien : il est descendu à l'Ancre d'or.
— Tu es sûr?
— Sûr. Il m'a ditque le pèreMicou était une ancienne connaissance ; c*est à lui qu'il aura remis les papiers.
— Mais comment les lui arracher?
— Je m'en charge.
— Toi?
— Oui, monsieur de la Roche, oui. Oh! soyez caliae, maintenant; je connais l'hôtelier de V Ancre d'or; j'en sais sur son compte plus qu'il ne le voudrait, et il ne me refusera pas, surtout si je lui offre quelques avantages.
— Promets ce qu'il voudra ; je tiendrai tout ce que tu auras promis, ou plutôt je veux te suivre et te seconder.
— Non, dit vivement le pilotin ; votre présence lui ferait sentir l'importance de ce qu'on lui demande, et le rendrait plus difficile. Ce serait d'ailleurs vous compromettre. Il faut que vous restiez étranger à tout, que vous demeuriez ici, que Fon vous trouve l'air aussi tranquille que d'habitude, et à vous aussi, mademoiselle Blanche. Essuyez vos yeux, tâchez de sourire. Les larmes qu'on garde dans le cœurfont plus de mal, je le sais bien : mais on trouve d^ courage pour ceux qu'on aime. J'en ai, moi, allez, et de l'espoir aussi. Ne vous tourmentez pas trop avant mon retour. Dans une heure je serai à Brest.
— Yâ donc, dit M. de La Rocbe avec une effusion qui ne lui était pas habituelle; je m'abandonne à ta prudence et à ton dévouement.
Il tendit la main au jeune garçon, qui la prit dans les siennes et la porta à ses lèvres avec un attendrissement passionné.
— Comptez-y, comptez-y, dit-il d'une voix étouffée par les pleurs qu'il retenait. Seulement, faites des vœux pour moi ; et vous, mademoiselle Blanche, allez au cimetière, priez près de la croix de la bonne femme ; c'est une superstition peut-être ; mais il me semble que ça nous portera bonheur.
— Ah I j'irai, s'écria la jeune fille.
— Merci I dit Julien en regardant par la fenêtre le ciel qui s'assombrissait de plus en plus ; avec le petit canot j'ai encore le temps d'être arrivé avant la fermeture du port, et demain je serai ici de bonne heure. £n attendant, ayez confiance.
Il boutonna sa veste, enfonça son chapeau de paille, et s'élaB^a hors du salon. **
Tel était le trouble de M. de La Roche et de Blanche, qu'ils ne prirentd'abord point garde aux grondements de l'orage. Uniquement préoccupés du danger
dont ils étaient menacés, ils ne songèrent, pendant quelque temps, qu*à la démarche tentée par Julien. Ils cherchèrent à en prévoir les chances et en discutèrent les suites, jusqu'au moment où les rugissements de la tempête interrompirent leur entre^jen.
Celle-ci avait grandi lentement et venait enfin de se déclarer dans toute sa violence. Ce n'était pas un de ces grains passagers qui s'élèvent subitement à la fin d'un beau jour d'été et cessent au bout de quelques instants ; l'ouragan avait cette fois tous les caractères delà durée. Le vent, passé au nord-ouest, soufflait avec une fureur effrénée, mais soutenue; les nuages, qui fuyaient vers le sud, escortés d'éclairs et de bruits de foudre, laissaient à découvert un ciel immobile que Ton eût pris pour une plaque d'acier ; les vagues amoncelées roulaient l'une sur l'autre, en traçant d'immenses sillons d'écume, et un long mugissement courait le long des côtes assombries.
M. de La Roche trembla à cet aspect menaçant. Julien avait-il pu atteindre Bres;t? et s'il n'y était pas arrivé qu'allait-il devenir, seul, dans sa frêle embarcation, au milieu d'un pareil orage? L'armateur n'osa s'arrêter sur cette pensée. Il essaya même de rassurer Blanche, qu'épouvantaient les mugissements du vent et de la mer contre les falaises ; mais pour la persuader il était trop peu persuadé lui-même. Tous deux passèrent la nuit dans des angoisses d'autant plus douloureuses qu'ils s'efforçaient réciproquement de se les
cacher. Eafin, au point du jour, M. de La Roche sortit.
La violence de l'orage était toujours la même. Aucune barque n'apparaissait sur la rade, et le Triton, qui avait vainement essayé d'appareiller, était revenu prendre son ancien mouillage^ où il se balançait toutes les voiles carguées.
L'armateur rentra plus tourmenté que jamais. Il trouva au salon sa fille que la commune inquiétude y avait aimenée et dont le regard l'interrogea : il secoua la tête.
— Rien encore? demanda-t-ellê avec accablement.
— Rien, murmura M. de La Roche.
— La tempête continue ?
— Tu le vois.
— Et aucun moyen d'avoir des nouvelles ?
— Il ne nous reste ici que la grande chaloupe, et personne ne voudrait s'y embarquer avec moi pour essayer la traversée. Mon seul espoir est que la tempête aura forcé Julien à aborder un des vaisseaux mouillés en rade.
— Mais alors, mon père, ces papiers qu'il fallait ravoir...
L'armateur ne répondit pas. Cette objection de Blanche, il se l'était déjà faite à lui-même sans pouvoir y répondre. De tous les côtés il ne voyait que motifs de craintes, et le salut ou la perte de Julien lui étaient presque aussi sûrement funestes. L^arrivée du pilotin à Brest pouvait seule le sauver ; mais comment espérer
ce miracle? Il cherchait à en prouver rimpossibilité â Blanche, après avoir essayé la veille de lui en prouver la possibilité (car ce sont là les contradictions habituelles de la douleur), lorsqu'il s'interrompit tout à coup. Un bruit de pas et de voix venait de retentir dans le corridor, le nom de Julien avait été prononcé. M. de La Roche courut à la porte, qu'il ouvrit vivement. Maître Morand et Pierre parurent sur le seuil.
— Je te dis que c'est lui I répétait le vieux marin avec colère.
— Qui?... lui?... 6*écrièrent à la fois l'armateur et sa fille.
— Julien I
— Vous avez de ses nouvelles.
— Oui, que j'en ai !
Un double cri de joie partit.
— Et de fameuses nouvelles, continua Morand avec un redoublement de mauvaise humeur.
— Vous venez donc de le voir ?
— Je viens de voir de ses œuvres, au moini, le triple gueux !
— Comment cela ?
— Vous savez bien votre petit canot, que veus aviez confiéà sa garde?
— Sans doute.
— Eh bien, le brigand ne Ta pas amarré parce gros temps, et un coup de mer Ta emporté.
— Qui vous a dit ?
— Pardieul J*étais parti pour Rumingol, hier; mais Forage m*a pris en route, si bien qu'il m'a fallu m'ar* rèter à Lanvoc; et, ce matin, comme il me restait trop peu de temps, i*ai été obligé de virer de bord et de rallier Roscanvel. Je suivais la grète tranquillement, lorsqu'en arrivant ici, près de la pointe de Kelern, j'ai aperçu quelque chose d'échoué au bas des rochers ; je me suis approché, et qu'est-ce que j'ai reconnu!., votre canot.
— Dieu !
— A moitié brisé par les récifs.
— Brisé I... et Julien?
— Ah! lui, je le cherche pour qu'il m'explique...
— Mais il montait cette barque, s'écria M. de La Roche.
— Qui, mon neveu?
— Il a voulu traverser la rade, hier, pendant la tempête.
— Dans le canot?
— Oui.
Le cotttre-mdtre se frappa le front.
— Mais alors il a péri I cria-t-il.
L'armateur se laissa tomber sur un fauteuil, et Blan* che se couvrit le visage.
Morand les regarda l'un après l'autre.
— Est-ce bien possible? dit-il, Julien était sur le canot... Julien est mortl...
Et comme si ce mot devenait une révélation cour
lai-même, il poussa un cri, leva les deux bras avec désespoir, puis reprit au bout d*ua instant :
— Mais comment ça s'est-il fait? Qu'allait-il chercher à Brest? Qui l'avait envoyé? Pourquoi partir pendant Forage ? Mort ! Julien mort! en êtes- vous bien sûr? A-t-on retrouvé son corps?».. Je veux le voir; ditesmoi où il est ?
— Hélas! je Tignore! répondit celui-ci d*un accent étouffé.
— Ainsi, on ne Ta pas vu périr ? s'écria Morand,
— Non.
-— On ne Ta pas vu I répéta- t-il avec cette ardeur que mettent les malheureux à accueillir la moindre espérance; qui sait alors?... Je veux le chercher, moi.
— Que dites-vous, Morand?
— Laissez-moi, monsieur de La Roche; mort ou vivant, il faut que je retrouve Julien.
— Présent, mon oncle, dit une voix.
Tous se retournèrent. Le pilotin venait de paraître sur le seuil, ruisselant d'eau, les mains sanglantes, la chevelure souillée de sable et d'algues marines, mais la tête droite et le visage riant.
Morand laissa tomber son chapeau ; il voulut crier, il voulut parler, il ne put qu'ouvrir ses bras où le jeune garçon vint se jeter.
Après lui ce fut le tour de M. de La Roche, puis de Blanche, puis jle Pierre que la contagion dePatten-
drissement avait aussi gagné. Chacun exprimait sa joie à sa manière.
— Ah ! gredinî quelle douleur tu m'as donnée! balbutiait Morand, en posant sa large main calleuse sur son cœur étouffé; mais enfin te voilà vivant, tout à fait vivant, n'est-ce pas?
— Dame ! il me semble, mon oncle, répondit Julien gaiement.
— Eh bien, à la bonne heure, j'en suis pas fâché... mais tu peux te vanter de m*avoir fait passer un mauvais quart d'heure...
— Vous avez donc été bien effrayés, ici ?
— Le moyen de ne pas l'être ! dit M. de La Roche ; votre oncle venait de voir le canot échoué sur les brisants.
— Ah ! oui, reprit Julien en riant; c'est de ma faute. Hier, quand je suis parti, je veillais au grain, parce qu'il fallait arriver sans accident; mais ce matin la commission était faite,..
Il appuya sur ce mot qui fit tressaillir M. de La Roche et Blanche.
— Si bien, continua le pilotin, que je ne pensais qu'à arriver le plus tôt possible à Roscanvel. Il faisait une diable de brise carabinée ; en approchant je n*ai pas pris garde, j'ai lofé au lieu d'arriver au vent, elle canot a chaviré.
Blanche fit un geste de terreur.
— J'ai d'abord coulé, repi;it Julien, et. quand ie «►uis
revenu sur l'eau, la barque était partie sans m'attendre, de sorte qu'il a fallu regagner la terre en nageant; quelquefois dessus, plus souvent dessous... jusqu'à ce qu'une lame m'ait lancé» comme un cancre évanoui, sur la grève, où je suis resté pas mal de temps à me remettre le moral.
— Vous n'êtes point blessé ?
— Non ; le tout s'est borné à un bain de mer, ce que les médecins ordonnent souvent pour la santé I
Le contre-maître regarda son neveu avec une satisfaction orgueilleuse, tourna trois fois sa diique, puis, se tournant vers M. de La Roche, en clignant de l'œil :
— Un matelot fini, murmura- t-il ; ça a de Veau salée autour du cœur, comme ils disent dans le pays !..<*. Mais faut pas s'amuser à la bagatelle... Le canot, qui est resté là- bas, pourrait être emporté à la prochaine marée ; je vas le mettre en sûreté, pendant que le garçon accrochera ses guenilles au sec, de peur des rhumes de cerveau.
L'armateur approuva la double précaution, et suivit Julien pour rinlerroger pendant qu'il changerait de vêtement.
Le pilotin apportait, ainsi qu'il l'avaitfaitcomprendre, lepapierremisàl'aubergiste de l'Ancre d'Or. M. de La Roche l'ouvrit précipitamment : c'était bien la dénonciation annoncée, mais elle ne renfermait point le billet dont le cousin Achille l'avait menacé.
— Alors, tous deux vont faire le tour du monde, fit observer Julien, car, comme je passais, le Triton levait Tancre.
— Quoi! malgré le gros temps?
— Il paraît qu'on a envoyé des ordres..., et... tenez, il a quitté son mouillage.
M. de La Roche, qui s'était penché à la fenêtre, ne put réprimer un geste d'étonnement joyeux.
— Entendez- vous le canon? reprit le pilotin.
— En effet I
— C'est le Triton qui salue les forts du Goulet; il est parti.
— Parti !
— Avec M. Achille ! s'écria Julien fou de bonheur; hourra ! pour le Triton ! Le cousin va voir Tarchipel des Marquises et des îles Sandvvrich où Ton mange les Européens en guise de viandes blanches. C'est un petit voyage d'agrément qu'il fera, grâce à moi, sans payer sa place.
— Mais à son retour 1
— Dans trois ans ! Songez donc, monsieur de La Roche, à toutes les bonnes chances que Ton peut espérer pendant un pareil voyage. Le scorbut, la fièvre jaune, les coups de mer! Puis, ça nous donne le temps de respirer et de prendre nos précautions. Ah I il faut avertir mademoiselle Blanche!.. Justement la voilà qui cause avec Pierre sur le perron.
— Elle a l'air bien agité.
— Allons lui annoncer cette bonne nouvelle.
Tous deux descendirent rapidement et rencontrèrent à la porte du salon la jeune fille qni accourait.
— Le cousin est parti I cria joyeusement Julien.
— Il est revenu I répondit la jeune fille.
— Revenu I
— Pierre lui a parlé.
— A lui? Comment a-t-il pu?....
— M. Henri avait été envoyé, ce matin, pour porter les derniers ordres à bord du Triton.
—Il y a vu le cousin ?
— Et il a déclaré que ce n'était point Claude Duroc.
— De sorte qu'on Ta débarqué?
— II sera ici dans un instant !
Il est des coups si terribles et tellement inattendus que Fexpression manque à notre douleur. Le retour du cousin était *de ce nombre. Il ruinait toutes les espérances de M. de La Roche et le remettait de nouveau à sa merci. II fallait désormais acheter son silence aux conditions qu'il voudrait imposer, si Ton ne préférait braver lahonte d'une poursuite judiciaire.L*armateur le comprit et se résigna. Un remords secret avait toujours endolori ce cœur, et Tidée d'une expiation qui pût racheter la faute commise ne lui répugnait point. D*ailleurs, il voulait à tout prix sauver son honneur; non pas celui qui se garde au dedans, qui éohauffe Tàme et la soutient, mais celui du dehors, cet honneur visible, qui est à la vertu ce que le luxe est à la richesse ; .car
dans cette nature hautaine Torgueil dominait tout le reste. Il déclara donc, en se retirant, qu'il renonçait à lutter plus longtemps et qu'il payerait sa rançon.
Restée seule avec Julien, Blanche demanda ce que c'était que cette rançon :
— Ce que c'est? répondit le jeune garçon qui se promenait avec agitation; cent mille écus, mademoiselle, rien que cela 1 Cent mille écus à un gueux qui ne vaut pas la corde aVec laquelle il devrait être pendu! Et si ce n'était que l'argent encore 1 mais une fois ruiné, M. de La Roche ne voudra jamais consentir à votre mariage.
— Oh 1 jamais.
— Aussi, faut-il trouver quelque moyen de rendre le cousin plus raisonnable.
— Mais lequel ? Comment l'attendrir ?
— L'attendrir.... Tiens, c'est peut-être une idée, ça! On a beau être un enfant du diable, on conserve toujours un peu de cœur malgré soi, et, quand on ne se défie pas, on peut se laisser aller, par hasard, à un bon mouvement. Il faut que vous lui parliez, mademoiselle Blanche.
— Moi 1 oh 1 je n'oserai jamais.
— Pourquoi donc ? Je connais ces chenapans, allez ! Us ont la vanité d'être méchants, mais, quoiqu'ils fassent les endurcis, quand une femme s'adresse à eux, avec une voix douce, quand elle les prie, ils sont comme les autres ; ça leur fond toujours un peu le cœur.
— Mais.... j'aurai trop peur, je nesaurai que lui dire !
— Faut pas chercher; ça vient tout seul, comme quand on pleure ou qu'on rit ; vous n'aurez qu'à penseur qu'il s'agit de sauver yolre père. '
Blanche tressaillit.
— Ah! vous avez raison, dit-elle vivement; pour mon pèreje dois surmonter la crainte; oui, je veux essayer...
— C'est ça! essayez... le reste ira tout seul. Vous verrez que ce n'est pas difGicile ! Vous parlez si bien quand vous voulez ! Vous n'oublierez pas qu'il se nomme Achille; vous l'appellerez lé cousin Achille ; ça le flattera.
— Et... tenez, ajouta-t-il en courant à la porte; je ne me trompe pas... c'est lui qui arrive.
Blanche devint tremblante ; lepilotin lui prit les mains et les baisa.
— Allons, du courage, mademoiselle Blanche, ditil avec une tendresse pleine de protection ; il ne faut pas avoir peur, je serai là, voyons... du courage!... Asseyez-vous sur votre chaise, prenez votre broderie ; ayez l'air de travailler. Je lui parlerai le premier pour le préparer.
La jeune fille s'assit, prit la broderie, et Julien alla s'appuyer contre la console placée entre les deux fe-r nêtres.
Dans ce moment on entendit distinctement la voix du cousin qui demandait M. de La Roche : la porte s'ouvrit et il entra.
Son costume, qui était le même que la veille, semblait avoir sérieusement soufifert de sa visite forcée à bord du Triton. Plusieurs boutons de son habit étaient arrachés, un de sesllessous de pieds brisé laissait voir la tige rougie de ses bottines, et les bords de son chapeau mouillé d'eau de mer formaient une ligne encore plus cahotée que la veille.
En apercevant Julien il fit un mouvement, et un éclair de colère traversa ses traits.
— Ah ! c'est toi, s'écria-t-il en serrant la badine qu'il tenait toujours à la main ; pardieu ! je suis bien aise de te rencontrer I \
Julien salua du ton le plus naturel, et lui demanda des nouvelles de sa santé; mais, sans se donner le temps de répondre, M. Achille s'avança vers lui d'un air menaçant et avec l'intention évidente d'en venir à quelque voie de fait. Blanche effrayée se leva.
A la vue de la jeune fille, il s'arrêta court.
— Ah I pardon, dit-il étonné, je n'avais point aperçu mademoiselle.
^ Gomment, mademoiselle ? reprit gaiement Julien, qui espérait détourner sa colère en affectant de ne point la remarquer ; mais il ne faut donc plus croire à la voix du sang, vous ne reconnaissez pas une cousine?
— De La Roche a avoué la parenté? demanda H . Achille surpris.
— Il a bien fallu, quand il a appris que je vous avais fait arrêter.
— Ah ! parlons de cela ! s'écria le cousin dont les traits se rembrunirent.
— N'en parlons pas, au contraire, interrompit vivement le pilotin. J'ai fait une sottise qu'il faut me pardonner, monsieur Achille, puisqu'elle est réparée. J'ai eu assez de regrets, allez, quand j'ai vu combien M. de La Roche était contrarié.
— Lui! dit le cousin soupçonneux; n'agissais-tu pas sur son ordre ?
— Nous n'avons été instruits qu'après votre départ ! fit observer Blanche timidement.
Les traits du cousin s'éclaircirent. Si le piège auquel il venait d'échapper lui avait été tendu à Tinsu de l'armateur, il ne devait plus} y voir une déclaration de guerre, mais seulement Texcès de zèle d'un enfant effrayé. M. de La Roche n'avait point cherché à lui échapper, il accepterait sans doute une transaction, et tout pourrait se terminer sans un éclat que lui-même avait quelque raisou de redouter. Cette perspective adoucit son ressentiment. La vue de Blanche l'avait d'ailleurs dérangé de sa mauvaise humeur, et venait de donner un nouveau cours à ses idées. Frappé de la beauté de la jeune fille, il sentit se réveiller en lui cette galanterie qui, comme l'orgueil de Diogène, se faisait jour à travers les trous de son manteau. Il ajourna le compte qui lui restait à régler avec Julien, et s'approcha de sa cousine, en l'engageant à reprendre l'occupation que son arrivée avait interrompue.
Le pilotiti voulut profiter de cette réaction pacifique; il lui avança un fauteuil.
Le cousin s'assit, et commença à adresser à Blanche cette série de lieux «communs galants qui, dans un certain monde, constituent Thomme aimable. Il admira sa broderie, vanta son adresse de fée, parla de ses charmantes mains qu'il baisa.
Blanche écoutait, toute tremblante et les yeux baissés ; Julien renchérissait sur chaque éloge avec la persistance passionnée et la maladresse d'une mère de famille à la recherche d'un gendre. Il cita, à propos de broderie, la jolie voix de la jeune fille, et enveloppa dans le même panégyrique son goût pour la lecture et son talent pour les fausses fleurs en papier.
Le cousin, qui avait d'abord assez mal reçu les commentaires apologétiques du pilotin» ne put à la fin s'empêcher de sourire.
— Tu fais le chien couchant maintenant, drôle, dit-il en le frappant d'un débris de gant qu'il avait à la main; tu espères que le bien que tu dis de la cousine te fera pardonner le mal que tu as voulu faire au cousin; mais je t'avertis que je ne te tiens pas quitte.
— Quoi! monsieur Achille, dit le pilotin avec son sourire le plus caressant, pour une mauvaise plaisanterie ?.. .
— Une plaisanterie, misérable ! qui a failli me faire faire un voyage autour du monde, sans préparatifs.
sans bagages... sans cigares ! car il ne m'en restait pas un seul, et je n'ai pas fumé depuis him*.
— Est-ce possible! s'écria Julien, hé bien, à la bonne heure! madenioiselle Blanche peut vous dédommager.
— En efifet, dit la jeune fille, qui comprit l'intention du pilotin, mon père a toujours là sa boite à ciga« rettes ...
— Donnez, donnez, interrompit Julien, il faut que M. Achille nous dise son avis sur le tabac du Levant que j'ai apporté. Vous connaissez le tabac du Levant ?
— Autrefois je n'en fumais jamais d'autre.
— Voyez comme ça se trouve! je puis vous le garantir, celui-là; je l'ai acheté à Gonstantinople, dans la boutique d'un Turc qui était laid comme un Juif... Du reste, vous allez juger.
Blanche alla chercher sur la cheminée un petit coffret en palissandre incrusté qui renfermait tout l'attirail nécessaire à un fumeur. M. Achille y prit délicatement une cigarette, la flaira, la passa sur sa langue avec la sensualité réfléchie d'un connaisseur, puis fil de la tête un mouvement approbatif.
Pendant ce temps, Julien avait parlé bas à la jeune fille; elle alla au bufifel et en revint avec un verre et un carafon posé sur un plateau d'argent. Elle plaga le tout devant le cousin.
Celui-ci, qui venait d'allumer la cigarette, et qui, la tête renversée et les yeux à demi fermés, en savou-
raît le premier parfum, s'interrompit pourtant pour remercier.
Julien regarda le plateau.
— Dieu me pardonne I c'est du kirsch, s'écria-t-il ; mademoiselle Blanche a deviné que vous aimiez le kirsch, monsieur Achille ; voilà de la sympathie, par exemple?
— Je suis véritablement confus I reprit le cousin qui, malgré sa confusion, laissa remplir le petit verre jusqu'aux bords, et le vida à moitié. Cependant, au moment de replacer la cigarette entre ses lèvres, il parut se raviser, et témoigna la crainte d'incommoder sa cousine. Julien, qui voulait le retenir, appuya la faible dénégation de la jeune fille, en affirmant que le tabac du Levant pouvait être considéré comme un parfum. M. Achille ne demandait pas mieux que de se laisser persuader ; il déclara que, dans ce cas, sa jolie cousine ne refuserait pas de s'asseoir près de lui, et il avança une chaise. Blanche, tremblante, hésitait; mais le pilotin lui fit observer tout bas qu'un homme n'était jamais plus facile à attendrir que lorsqu'il fumait des cigarettes et buvait du kirsch. Elle fit donc un effort et s'assit à la place indiquée.
— Sur mon honneur, reprit M. Achille, je ne m'attendais pas à un aussi aimable accueil ; et j'en suis d'autant plus reconnaissant, que l'on a dû vous inspirer des préventions contre moi.
— Qui vous le fait penser ? demanda timidement la jeune fille.
— C'est inévitî^ble ; la famille m'a toujours traité de mauvais sujet.
— Bahl les familles! observa Julien étourdiment, on n*a pas de plus grands ennemis !
— Puis, reprit M. Achille, j'arrive ici avec des prétentions... que vous connaissez sans doute?
— Il est vrai.
— Et cela ne vous a pas éloignée de moi?
— D'abord, mais, ensuite, j'ai repris courage; j'ai pensé que vous ne pouviez vouloir la perte de mon père.
— Sa perte? fi donc! je ne veux jamais de choses inutiles.
— C'est clair ! s'écria Julien, ce serait inutile !
— Je me suis dit, continua Blanche, que si, de loin, vous aviez formé des projets de vengeance, de près vous hériteriez peut-être, et que les torts du père pourraient être rachetés par les prières de la fille.
— Ils le seront, mademoiselle Blanche, ils le seront, dit Julien, qui ne quittait pas le cousin des yeux, quand M. Achille apprendra que votre avenir en dépend.:..
— L'avenir de ma charmante cousine I
— Et celui de mon pèrej reprit Blanche ; il vivait si heureux avant votre arrivée. Entouré de notre aflection, de la reconnaissance des malheureux, de l'estime de tous !
—Au fait, ce doit être une existence charmante, dit le cousin.
— Ne la lui enlevez pas, monsieur, continua la
jeune fille; ne vous armez du passé contre le présent. Soyez généreux pour mon père ; faites -lui des conditions qu'il puisse accepter, qui ne le forcent point à Tabandon de toutes ses habitudes et de toutes ses joies; je vous le demande à mains jointes, comme on demande à Dieu.
La jeune fille s'était enhardie à force d*émotion; elle avait levé la tête, et, le front couvert de rougeur, les lèvres tremblantes, le sein palpitant, elle tendait les mains à son cousin. Celui-ci ne put retenir un mouvement d'admiration.
— Il est attendri ! s'écria le pilotin, qui, à travers ses larmes, croyait voir tous les yeux humides.
— Moi ! reprit M. Achille.
— Ohl ne cherchez pas à le nier! il n'y a pas de honte! Est-ce que je ne suis pas près de pleurer moimême? Et mademoiselle Blanche donc! regardez
comme elle est tremblante.
Il s'approcha du cousin et lui prit la main :
— Voyons, a]outa-t-il plus bas, un bon mouvement, monsieur Achille ; vous n'auriez pas le cœur de désespérer une si jolie cousine? Une cousine, ajouta- t-il en souriant au milieu de ses larmes, qui vous a donné du kirsch, des cigarettes de Constantinople, et qui vous aimerait tant si vous vouliez.
— Tu crois ? demanda le créole pensif.
— Elle vous adorerait.
Le cousin regarda la jeune fille. ,
M. de La Roche reprit :
— En arrivant ici hier, vous m'avez proposé un marché : l'échange d'une lettre qui pouvait me compromettre contre une partie de ce que je possède.
— En effet; mais vous avez trouvé que j'estimais vos autographes trop cher.
— J'ai changé d'avis. Voici le relevé exact de ma fortune, monsieur. Si vous y jetez les yeux, vous verrez qu'elle consiste principalement en marchandises, en créances et en fonds engagés dans des armements, valeurs auxquelles je ne saurais toucher, et dont vous ne pourriez vous accommoder vous-même. Reste donc mon habitation de Tile Maurice, que vous connaissez.
— La Petite-Guinée?
— Elle vaut à peu près la somme que vous réclamez de moi; je suis prêt à vous en signer l'abandon.
Le cousin dressa la tête d*un air étonné.
— Quoi! une plantation qui a toujours appartenu aux de La Roche de père en fils, dit-il, la livrer ainsi!
— Il le faut.
— Du tout, je ne le souffrirai pas. Cela dérangerait d'ailleurs mes projets.
— Ne ra'avez-vous point dit que vous vouliez quitter la France?
— C'était mon intention hier; je songeais à reprendre ma vie aventureuse ; mais depuis, j'ai fait comme vous, j'ai changé d'avis.
— Se peut-ii ?
— Oui, mon bon ; la vue du bonheur dont voiïls jouissez ici m'a séduit, et je me sens tourner au Berquin.
M. de La Roche fit un geste dimpatience.
— Je ne raille, pardieu! pas, reprit le cousin; ce que je vous dis est la vérité. J'ignorais les charmes d'une existence tranquille, laborieuse, rangée. Parce que c* est honnête, on croit que c'est bête; mais j'ai reconnu que c'était un préjugé. Il faut essayer de la vertu, commç de tout le reste ; c'est le seul moyen de savoir ce qui nous convient. Il arrive un âge d'ailleurs où l'on doit adopter les régimes adoucissants ; c'est le moment de devenir père de famille, capitaine de la garde natipnale, membre du conseil d'arrondissement. J'en suis arrivé là, et, par hygiène, je veux revenir à la morale.
— Enfin, monsieur? demanda l'armateur impatienté de ce persiflage dont il ne comprenait point le but.
— Enfin, mon cher, reprit M. Achille, je pense sérieusement à changer de manière de vivre, et pour cela je veux, entre nous, une réconciliation.
— Que dite3-vous ?
. — Mais une réconciliation complète. Il faut que les souvenirs du passé s'éteignent dans la communauté des intérêts pour l'avenir. Je veux, en un mot, cesser d'être votre ennemi pour devenir...
Il s'arrêta.
— Achevez, dit M. de La Roche, qui craignait de comprendre.
— Pour devenir votre gendre.
L'armateur le regarda fixement
— Ceci n'est point sérieux? demanda-t-il enis'efforçant de conserver du calme à ^a voix.
— Très-sérieux, au contraire, répondit le cousfm; ce serait terminer la guerre à la manière des tètes couronnées.
—Et vous avez pensé que je pourrais consentlir?
— Par la raison que vous ne pouvez refuser ; c'est le seul moyen de m'imposer silence.
— Misérable ! s'écria M. de La Roche en se levant.
— Allons, vous vous emportez toujours, dit le cousin, qui resta assis.
L'armateur s'approcha, les yeux étincelants.
— Et vous n'avez pas peur de me pousser à bout? demanda-t-il d'une voix étranglée par la colère ; vous ne craignez pas que le désespoir me porte à quelque violence ?
— Encore? dit M. Achille d'un ton ironique.
Ce mot fut comme un coup frappé au cœur de M. de La Roche ; il recula en poussant un cri sourd et se couvrit le visage de ses deux mains.
•— Que diable ! mon cher, ça peut se faire une fois, continua le cousin d'un accent railleur, mais on ne recommence point.
Le père de Blanche fit un effort suprême pour redevenir montre de lui.
—Écoutez-moi, monsieur, dit-il d'un ton entrecoupé.
JULIKW. 75
ce que vous demandiez hier, vous l'aurez. Je nb discuterai pas le prix que vous mettez à cette lettre, je me dépouillerai s'il le faut; mais un pareil mariage... vous comprenez que c'est impossible, impossiMe !
M. Achille se leva.
— - Je le regarde, au contraire, comme indispensable, dit-il tranquillement.
Et comme il vit le geste de M. de La Roche, il ajouta :
— Vous réfléchirez, du reste, mon cher, et, à défaut d'autre raison, l'intérêt de votre fille vous décidera ; car votre réputation est la sienne ; l'éclat qui vous perdrait la perdrait également. Il n'y a aucun moyen de , sortir de là.
L'armateur tressaillit et releva subitement la tète ; une sombre résolution venait d'illuminer tons ses traits.
— Vous vous trompez, dit-il d'un accent bref ; il est un moyen...
— Lequel?
— Moi seul je vous rends fort contre ma fille; vous espérez qu'elle se sacrifiera pour racheter mon passé?... Hais si je n'étais point là, elle serait à l'abri de vos poursuites, vous n'auriez pas de prise ni sur sa fortune ni sur son bonheur ; car, n'ayant plus à me sauver, elle n'aurait plus à vous craindre ?
— Sans doute ; mais que signifie ?...
— Vous l'apprendrez bientôt, dit M. de La Roche, ftti 8'avanca vers la porte.
— flappelez-vous que je ne puis vous donner que jusqu'à ce soir, fit observer le cousin en le suivant.
— Je ne vous demande que deux heures.
—Deux heures, soit. Réfléchissez comme vous l'avez fait hier, et vous reviendrez à ma proposition.
L'armateur ouvrit la porte sans répondre, et M. Achille sortit.
En arrivant au perron, il aperçut Blanche qui descendait la grande allée du ||irdin. Il prit la même direction et la rejoignit sous les charmilles.
La jeune fille s'informa avec empressement du résultat de Tentrevue. Il lui répondit que M. de La Roche avait demandé quelques heures pour se consulter, mais que tout s'arrangerait
Lui-même le pensait sincèrement. Enhardi par la facilité qu'avait mise son cousin à accepter ses propositions de la veille, il ne doutait pas que la réflexion ne l'amenât à accepter également celle qull venait de lui faire. Il n'avait vu dans les paroles de ce dernier en le quittant que Texpression d'une colère qui menace afin de voiler son impuissance.
Son nouveau projet lui souriait trop, d'ailleurs, pour qu'il ne le crût pas facile; car cette nature vivace avait conservé, malgré tous ses excès, les désirs qui enflamment et fascinent. La beauté de Blanche, sa timidité virginale, l'atmosphère d'ordre et de pureté qui l'entourait, avaient agi sur lui comme ces tièdes températures des soirs d'^té qui, tout en accélérant
chez nous les mouvements de la vie, les rendent plus réguliers et pins faciles. La légèreté cynique de ses aveux à M. de La Roche n'ôtait rien à leur sincérité. En disant qu'il voulait essayer la morale, il avait traduit, sous la forme la plus nette et la plus vraie, ce désir de sensations nouvelles qui était Tinspiration de sa vie entière.
Blanche avait en outre, pour lui, ce charme particulier et bien connu des êtres qui touchent à Tadolescence pour les êtres déjà vieillis et blasés. Plus complète d'esprit et de beauté, elle Teût moins ravi. Ce qu'il aimait en elle, c'était ce qui était le plus loin de lui, la jeunesse et la pureté.
Cependant les raisons qui rendaient Blanche aimable à ses yeux agissaient en sens contraire aux yeux de Blanche, qui éprouvait près de lui une instinctive répugnaDce. Mais il ne s'en apergut pas ; il mit cette réserve de la jeune fille sur le compte de son inexpérience, de sa timidité, et, loin d'en être abattu, il y trouva une sorte d'excitation. Encouragé par son propre enivrement, il devint même insensiblement plus expansif, et finit par avouer le projet d'arrangement qu'il venait de proposer à M. de La Roche.
La jeune fille se leva avec un cri de saisissement ! Au même instant la voix de Julien se fit entendre appelant : Mademoiselle Blanche ; et lui-même se précipita sous le berceau, pâle et haletant.
—Que veux- tu? Qu*y a-t-il? demanda brusquemeiit le cousin contrarié d*ètre interrompu.
— Je n'en sais rien , répliqua le pilotia agité ; mais tout à Theure, en revenant delà grève, j'ai Toula remettre à H. de La Roche des lettres qui veaaieiil d'arriver; je suis entré, et je l'ai trouvé qui écrivail à son bureau d'un air égaré.
— Mon père?
— Â ma vue il s'est levé vivement ; je lui ai reatia les lettres,^ et il est entré dans sa chambre à coucher, moins pour les lire, à ce qu'il m'a semblé, que pour me cacher son trouble.
— Et il ne vous a rien dit?
— Bien; mais j'ai aperçu sur son bureau, près du papier qu'il avait écrit, sa boite de pistolets ouverte.
— Dieu I
— Ne craignez rien, je l'ai enlevée ; la voici.
— Des armes ! répéta M. Achille étonné ; serait-ee l'explication dé ses paroles de tout à l'heure î
— Quelles paroles?
— Quand je lui ai proposé de transiger en épousant ma charmante cousine...
— Vous I interrompit Julien d'un air stupéfait
— Il m'a répondu, continua M. Achille, que lui seul rendait cette transaction nécessaire ; que, s'il n'était plus là, sa fille se retrouverait libre.
— Ah ! je devine, s*écria le pilotin ; il a eu peur que
lULIEN. 79
mademoiselle Blanche ne consentît au sacrifice, et il a voulu le prévenir par le sien.
— U serait capable d'une telle folie ?
— Courez, mademoiselle, occupez-le, retenez-le, ne le quittez pas I...
La jeune fille n'entendait plus. Au premier mot dtt pilotin, elle s'était élancée vers la maison. Le cousin fit un mouvement pour la suivre, en déclarant qu'il voulait également parler à M. de La Roche. Julien l'arrêta.
— Un moment, dit-il vivement, nous avons d'abord à causer.
— Plus tard.
— Non, sur-le-champ. Vous venez de parler de mariage, et j'ai enfin compris ce que c'était que Tarrangement à l'amiable dont vous nous aviez flattés.
— Cela prouve en faveur de ton intelligence.
— Peut-être ; mais ça prouve aussi que vous ignorez Tempèchement qui s't)ppose à votre projet.
— Et quel est-il ?
— L'inclination de mademoiselle Blanche pour M. Henri.
— Ce jeune officier que j'ai vu à bord du Triton f
— Lui-même.
Le cousin ne put se défendre d'un [mouvement de dépit La révélation de Julien venait se jeter à travers ses espérances, au moment même de leur exaltation*, et lui opposait un obstacle complètement inattendu ;
cependant elle n'ébranla point sa résolution. Trop étranger aux délicatesses du cœur pour voir dans cet amour autre chose qu'une difiSculté de réussite, il se sentit plutôt excité qu'abattu, et le coup qu'il venait de recevoir produisit sur lui l'effet de ces blessures qui animent au lieu d'arrêter. Il répondit en conséquence à Julien, avec une tranquillité apparente, que les prétentions d'un rival ne pouvaient rien changer à son projet.
Julien releva la tête.
— Mais vous n'avez donc pas compris qu'ils s'aiment? s'écria-t-il.
— Parfaitement, répondit le cousin.
— M. de La Roche avait presque consenti à leur mariage.
— Il consentira tout à fait au mien.
— Et vous croyez que M. Henri le souffrira?
— On souffre toujours ce qu'on ne peut empêcher.
— Ne l'espérez pas. Il vous en demandera raison ; il se fera plutôt tuer...
— Qu'à cela ne tienne; je le tuerai.
Julien regarda M. Achille avec une expression d'étonnement indigné.
— C'est-à-dire, reprit-il, que vous ne faites aucun cas ni du bonheur ni de la vie des autres ? Non, non, je ne veux pas vous croire I... Vous ne persisterez pas dans votre idée, vous ne voudrez pas nous pousser tous au désespoir.
— Pourquoi cela? demanda le cousin ironiquement.
— Parce que vous avez le cœur d'un homme, enfin, s'écria le pilotin avec une sorte de confiance généreuse et pleine d'efifusion, parce qu'on ne peut pas trouver sa joie à faire souffrir ! Je ne vous parle pas seulement pour M. de La Roche, mais pour vousmême. Si vous voulez vous venger de lui, voyez quelle belle occasion! Vous pouvez lui dire : — Je suis msdtre de ton sort et de celui de ta fille, eh bien ! je ne veux pas vous faire de mal.
— Tu appelles cela se venger?
— Puisque vous lui ferez regretter ce qu*il a fait, n'est-ce pas là la plus dure punition qu'on puisse infliger à un homme, surtout quand il a la fierté de M. de La Roche?... Allons, un mouvement de cœur, làl.*. Vous avez dû aimer au moins une personne dans votre vie? Eh bien I pensez à elle I ça vous rendra meilleur, ça vous décidera ! Si vous saviez comme le père et la fille méritent d'être heureux, comme o>i les aime ici, moi surtout, oh ! moi !... Songez donc ; ils m'ont élevé, ils ont soigné ma mère, ils lui ont donné une tombe au cimetière... Vous comprenez bien qu'il faut qu'ils soient heureux. Oh I je ne sais pas comment vous prier, je ne sais point parler, et j'ai là cependant tant de choses I... Mais regardez, je vous prie, regardez, je n'ai pas honte de pleurer !
Et le jeune garçon pleurait en effet; il avait les mains jointes^ il était hors de lui.
82 RÉCITS ET SOaVEMRS.
IL Achille le contempla un instant d'un air ironique, suis murmura en ricanant :
— Il est fou.
Les traits de Julien changèrent subitement d'expression; il se redressa.
— Foui reprit- il d'un accent où Témotion. le cédaili à la colère, fou parce que je vous demande de renoncer à un projet impossible.
— £h ! pardieu ! pourquoi m'en avoir donné Tidée» alors? s'écria le cousin impatienté; c'est vous qui en êtes cause.
— Nous?
-- Oui; toi d'abord, en me faisant remarquer la beauté de ma cousine, puis elle-même, en se montrant aimable. ..
— Quoi ! c'est alors que vous avez pensé à ce mariage ?
— Pour la première fois ; mais maintenant j'y tiens»^ et rien ne m'y fera renoncer.
Les mains de Julien se crispèrent, ses yeux lancèrent sur le cousin un regard de haine ; il fit quelques pas vers lui et dit d'un ton bref et plus bas :
— Vous êtes décidé, monsieur, bien décidé à n'écouter aucune raison?
— Décidé, répondit le cousin.
— Vous n'accepterez aucun autre arrangement» quel qu'il soit?
— Aucun.
— Et vous persistez à vouloir que ce mariage se fasse ?
— C'est comme s'il était fait.
— Pas encore ! cria le piiotin avec explosion. Vous avez dit tout à Theure que c'était à moi que vous deviez celte idée?
— Sans doute.
— £h bien I vous en avez menti !
— Comment I
— Menti I... entendez-vous bien?
M. Achille fit un pas vers le piiotin.
— Tu veux donc décidément une correction, drôle ! s'écria-t-il.
— Voici de quoi la donner et la recevoir, interrompit Julien en ouvrant la boite de pistolets qu'il tenait toujours à la main.
M. Achille s'arrêta. Il regarda la boîte et le piiotin avec une sorte d'étonnement, puis un sourire railleur traversa ses traits.
— Comment, un duel! reprit-il. Ah ! pardieu I l'idée e^ originale, un duel entre nous 1...
— Il suffit de passer derrière la charmille, dit Julien^ qui montra l'entrée du berceau.
Le cousin parut hésiter une seconde ; mais prenant tout à coup son parti :
— Au fait, dit-il comme s'ifrse parlait à luirmême, le petit a besoin d'une leçon... Ces armes sont chargées ?
— Vous pouvez vous en assurer.
8i RÉCITS ET SOUVENIRS.
Il prit un des pistolets, Texamina, en fit jouer la batterie ; puis, se retournant vers Julien, il reprit :
— Vous comptez sur ce duel pour débarrasser de La Roche et sa fille de mes exigences, n'est-ce, pas? C'est efiectivement un moyen, mais, en toute chose, il est bon de considérer la fin.
— Eh bien ? demanda le pilotin avec impatience.
— Eh bien ! mon bon, dit M. Achille, qui avait armé le pistolet, je vous prierai de me dire si vous voyez làbas, au bout de Tallée, cette fleur de camélia?
— Je la vois.
Il avança la main et fit feu dans la direction indiquée.
— Allez la chercher, ajouta-t-il tranquillement ; je dois l'avoir coupée avec sa tige.
— La fleur et la tige sont à leur place, répondit Julien.
M. Achille sa baissa vivement pour voir au-dessous du nuage de fumée produit par l'explosion, et aperçut en efiet le camélia qui n'avait point été atteint.
Parmi tous les désappointements auxquels le hasard peut nous exposer, il n'en est point d'aussi cuisant, d'aussi envenimé que celui qui nous donne un ridicule là où nous espérions un triomphe. La honte et la colère firent monter le sang au visage de M. Achille, qui rejeta le pistolet avec une malédiction. Julien le ramassa.
— C'est un effet manqué, dit-il froidement ; mais
monsieur doit peu le regretter, il est depuis longtemps connu au théâtre.
— Prends garde de me faire perdre patience ! s'écria le cousin, à qui sa maladresse venait d'inspirer une rage furieuse.
— La fleur de camélia coupée n'eût prouvé que la difliculté de rendre les armes égaies entre nous, reprit le pilotin.
— Et tu ne crois plus à cette difficulté? demanda H. Achille.
— Parce qu'il est un moyen tout simple d'égaliser les chances, répliqua Julien; un de ces pistolets est chargé, l'autre vide.
— Après î
Le jeune gargon posa les pistolets sur le banc de la tonnelle et les couvrit de son chapeau.
— Choisissez, dit-il.
M. Achille haussa les épaules.
— A d'autres I reprit-il avec un ricanement forcé ; j'ai toujours été malheureux aux jeux de hasard, et j'y ai renoncé.
— Vous ne voulez pas ! s'écria Julien, dont Pindignation jusqu'alors contenue éclata, vous ne voulez pas!... Mais j'ai le droit de vous demander raison...
— Toi?
— Rien que pour ce qui vient de se passer. Tout à l'heure, je vous ai prié, je me suis presque mis à vos
genoux, j'ai serré votre main. Serrer votre main ! estce que ce n'est pas un déshonneur 7
H. Achille fit un pas vers le pilotin ; le souvenir de sa position, qu'une violence pouvsdt comprometre» le retint.
— Tu voudrais me pousser à bout, dit-il ; mais je te retrouverai plus tard« quand j'aurai fini avec da La Roche.
—Avec moi d'abord ! cria Julien, avec moi, monsieur!
Le cousin ne daigna point répondre, et s'avança vers la porte de la tonnelle. Julien exaspéré lui barra le passage en présentant les pistolets; mais, au même instant, deux bras l'enveloppèrent, et une voix cria derrière lui :
— Qu'est-ce que tu fais là, malheureux?
-^ Mon oncle I dit le pilotin, qui avait reconnu la voix.
— A bas l'artillerie de poche! répéta le contremaître.
— Laissez-moi ! s'écria le jeune garçon en se débattant.
— Ces pistolets, je te dis I
— Non, je veux en finir !
— A bas, double gueux !
Il avait saisi les armes et réussi à les lui arracher. Julien se dégagea, en rugissant, et se jeta devant- te porte.
— Cet homme ne sortira pas ! s'écria-t-iU je veux qu'il me rende raison I
JUUEJf. â3
— Te rendre raison ! répéta le contre-maître; qjtL'estce qui s'est donc passé ? comment se fait-il que monsieur...
Il s'interrompit tout à coup ; sa voix mourut sur ses lèvres, ses yeux, qui venaient de se fixer sur le cousin, demeurèrent grands ouverts, et il recula jusqu'au treillis qui fermait la tonnelle avec une indicible expression d'étonnement, de doute et de frayeur.
— Qu'avez-vous, mon oncle? demanda Julien stupéfait.
— C'est lui I balbutia Morand» je le reconnais*
— Qui lui ? demanda le pilotin.
— Seulement il fumait un cigare... quand je l'ai rencontré.
— Vous l'avez rencontré ?
— Dans le détroit de Malacca.
— Moi? s'écria M. Achille en tressaillant.
— Oh! j'en suis sur! reprit Morand; c'était bien la même taille, la même figure.
— Vous vous trompez, maître.
— Non, non, je l'ai vu à la barre de YAriel.
Julien regarda M. Achille qui p&lit.
— VAriel! reprit-il, vous avez vu monsieur à bord de VAriel?
— Oui, c'est lui! répéta le vieux marin, qui le regardait toujours d'un œil fixe, mais déjà moins efifrayé ; pirate ou diable, c'est bien lui.
— Cet homme est ivre, interrompit le cousin troublé.
— C'est ce que nous allons savoir, s'écria Julien, chez qui la révélation de son oncle venait de faire jaillir mille traits de lumière; hier, vous étiez pressé de repartir, vous vouliez éviter la rencontre des matelots du Triton^ vous m'avez parlé de courses, de naufrages !... Il faut que tout s*éclaircisse.
— A la bonne heure I
— Et tout peut s'éclaircir à l'instant même, car voici M. de La Roche avec sa fille et son pupille.
— L'oflQcier de marine ! dit le cousin effrayé.
— Il pourra nous répondre d'autant mieux qu'il a instruit l'affaire de YArieL
-Lui?
— Et qu'il a encore toutes les pièces, y compris le signalement du pirate...
— Ah!
— Du reste, nous allons savoir...
M. Achille saisit le jeune garçon par le bras :
— Pas un mot, sur ta tête! dit-il en baissant la voix.
— Ainsi vous avouez ! s'écria Julien.
— Tais-toi, malheureux !
— Alors vous vous tairez également ?
— Oui.
— Vous accepterez les conditions de M. de La Roche.
— Oui, oui.
— Vous repartirez aujourd'hui même?
— Oui, oui, oui.
— Silence, les voici, et laissez-moi faire.
L'armateur s'avançait, en effet, entre Blanche et
Henri, suspendus à ses deux bras, et semblait se dé-* battre contre leurs prières.
— C'est une démarche inutile , répétait-il ; cet homme a tout refusé il y a une heure.
— Il accepte tout maintenant, interrompit Julien, en courant à leur rencontre.
n y eut trois cris jetés en même temps.
— Tout est arrangé, convenu, reprit le pilotin ; M. de La Boche réglera lui-même les conditions; le cousin en passera par tout ce qui pourra lui plaire, il me Ta promis.
On devine la surprise et la joie. L'armateur, Blanche et Henri interrogeaient à la fois Julien; tous voulaient savoir comment il avait pu accomplir un pareil miracle. Il répondit en souriant quil suffisait de savoir prendre M. Achille, et que, cette fois, il était pris ! Le cousin se mordit les lèvres, mais ne répliqua rien, et suivit M. de La Roche afin de régler tout avec lui.
Une heure après, la barque du patron Noirot mettait à la voile pour Brest, emmenant l'ancien capitaine de VAriel, muni d'une forte somme, avec laquelle il devait gagner Nantes, et de là les colonies espagnoles. Déjà consolé de son désappointement et heureux de se retrouver riche pour quelque temps, il avait repris
dd RÉCITS ET SOUVENIRS.
son audacieuse insouciance. Au moment où le canot allait déborder, il apergut Julien qui traversait la i^ëve, et qui lui jeta de loin un souhait de bon voyage. Le pirate secoua la tête.
— Va, va, drôle I murmura-tril , tu triomphes de m'avoir joué; mais prends garde à toi-même. Tu as la prétention de rester bon, scrupuleux, dévoué... Ler monde me vengera.
Au moment où commence notre récita un monsieur en robe de chambre était assis devant son bureau, tenant à la main une lettre qu'il lisait tout haut à un second monsieur en paletot jaune étendu sur un divan. Le premier était gros et vif, le second maigre et nonchalant; delui-là pouvait paraître agréable, quoiqu'il eût les yeux trop petits; celui-ci ne. passait pas pour repoussant, bien qu'il eût le nez trop grand. Tous deux étaient auteurs dramatiques, mais à difiërents titres. L'homme à la robe de chambre refaisait les pièces dont il n'y avait rien à garder, Thomme au paletot jaune s'associait aux pièces dont il n'y avait rien à refaire.
 quelques pas d'eux un domestique se tenait debout.
portant une boîte recouverte de toile cirée et soigneusement ficelée.
La lettre que lisait le gros monsieur, adressée à Eugène Ballot, et datée de Cognac, était ainsi conçue :
« Maestro,
» Depuis votre voyage dans la Charente, nous n'avons » entendu parler de vous que par les journaux qui nous » ont annoncé vos nombreux triomphes. Un opéra, cinq » vaudevilles et un drame coup sur coup I que de gloire » en six mois ! i>
L'homme au long nez interrompit par un signe approbateur.
— Il est certain, murmura-t-il, que cela fait pas mal de droits d'auteur !...
Eugène Dallot continua :
« On comprend que tant de succès fassent oublier de » pauvres provinciaux; aussi ne trouverez-vous point » mauvais si je cherche à les rappeler à votre mémoire » en vous envoyant une production du pays... »
— Une production du pays, répéta le monsieur du divan ; ce doit être un drame.
« J'espère que vous trouverez la pièce de votre goût » et bien assaisonnée. »
— Ah diable I alors c'est un vaudeville.
« Connaissant votre faible, nous n'avons point épar- » gné les truCTes. »
LA GOLLABORATRIGE. 93
— Hein ?... comment les truffes ?
« On en a fait entrer trois livres pour six perdrix l » Le monsieur maigre se redressa.
— Ce sont des perdrix truffées ! s*écria-t-il ; au fait, Charente, eau-de-vie et truffes, c'est dans toutes les géographies. Trois livres I... ce doit être magnifique I Ouvrez donc la boîte, François, que nous puissions voir
un peu.
Le domestique enleva le couvercle, et trois exclamations admiratives partirent en même temps. C'était un immense pâté de perdrix truffées.
— Quelle croûte I s'écria Dallot dont les petits yeux parcouraient avec extase les vastes contours du pâté.
— Quel parfum ! continua Monard, dont le grand nez avait saisi, le premier, les effluves gastronomiques.
— Ça pèse au moins trois kilos ! ajouta François.
— C'est beau comme le dôme des Invalides ! reprit rhomme gras.
— C'est plus beau ! répéta Tliomme maigre.
— C'est un pâté de quarante francs I acheva le doestique. '
On écarta les enveloppes, on examina la merveille en tout sens, et il fut décidé, d'un commun accord, que Dallot ne pouvait manger seul un pareil plat. Il déclara qu'il inciterait quelques amis.
— C'est cela, s'écria Monard, vous aurez des huîtres et votre petit vin de Vouvrai !... Ah I ça, mon cher, il est entendu que j'en suis ?
9i RÉCITS ET SOUVENIRS.
Dallot ne put retenir un sourire : cette dernière phrase était, en effet, le delenda Carthago de Monard. Il la répétait si fréquemment, que les vaudevillistes, ses amis, y avaient trouvé le motif d'une modification à son propre nom, et, au lieu de rappeler Monard, ils l'appelaient habituellement Jean Suis (j'en suis).
Monard appartenait, du reste, à une variété particulière de la grande famille des auteurs dramatiques. C'était un de ces parasites mtellectuels qui viennent prendre place à tous les festins de Tesprit sans y être invités. Réussissant à se glisser dans une foule de collaborations où on l'acceptait par habitude, par nonchalance, il n'y prenait jamais d'autre part que celle qui lui revenait dans les recettes. Son incapacité n'était égalée que par sa paresse, et l'on avait dit plaisamment à propos de lui : — Dieu créa le monde en six jours, et Monard se reposa le septième I...
Après avoir suffisamment admiré le pâté-monstre dont François venait de faire Texhibition, il se retourna vers Dallot :
— Et quel est Thomme respectable qui se rappe ainsi à votre souvenir ? demanda-t-il.
— On le nomme Cyprien Durocher, adjoint à Cognac.
— Il méritait d'être maire.
— D'autant qtfil n y avait pas de port à payer 1 fit observer François.
— Et la lettre ne renferme rien autre choseî
— Que des lieux communs complimenteurs , dit
LA G0LLAB0RATRIG1E. 95
Dalloti qui achevait de la lire à demi-voix. On me compare àYoltaire... puisàM.de Jouy...Âh1 mon Dieul
— Qu'y a-t-ilT
— Il y a un post-scriptum.
— Eh bien ça vous fait pâlir?
— Écoutez.
« Je confie mon envoi à une de mes parentes, ma- » dame veuve Pulchérie Vidal, qui se rend à Paris n avec plusieurs pièces de sa composition. »
— Comment !
« Je compte sur vous pour l'aider de vos conseils » et lui ouvrir les portes de tous les théâtres. »
— De tous les théâtres ! répéta Monard saisi ; mais elle veut donc nous ruiner ?
— Et elle vient me demander des conseils !
— C'est-à-dire une collaboration.
— Où j'aurai tout à fahre !...
— N'acceptez pas, Dallot, n'acceptez pas, mon cher. Dites-lui que vous avez vos collaborateurs habituels.
— Au diable l'adjoint de Cognac I
— C'est une indiscrétion 1 ,
— Il eût bien dû garder sa parente et son pâté...
— Qui n'est, après tout, qu'un pâté de perdrix, reprit Monard dédaigneusement ; J'ai toujours préféré ceux de jambon.
— J'aurais dû me défier du piège, continua Dallot en frappant sur son bureau : un cadeau qui vous arri\e des départements est toujours unt kUtç^ àfc Oùa5i%^
tirée sur votre temps ou sur votre complaisance. Il faut dire des provinciaux ce que Virgile a dit des Grecs : Timeo Danaos et dona ferentes.
Monard ne répondit rien à la citation, par suite de la défiance que lui inspirait la langue latine depuis une aventure de jeunesse. Ayant, en effet, remarqué, autrefois, sur les livres d'un de ses amis, nommé Ricard, Tinscriplion habituelle : Ex libris Ricardi, et ayant appris que ces mots avaient pour but d'indiquer le propriétaire de Tobjet, il s'était avisé d'écrire, dans la même intention, au fond de son chapeau : Ex libris Monardi! et ce malentendu avait amusé tous les foyers de Paris aux dépens de notre vaudevilliste qui avait depuis juré rancune au latin.
Cependant Dallot s'était levé avec un geste de dépit, et parcourait son cabinet à grands pas. Ses regards s'arrêtaient vainement de loin en loin sur le pâté de perdrix; depuis le post-scriptum, il lui trouvait l'air moins appétissant.
— Encore, si je pouvais éviter cette muse de la Chai:^e, dit-il ; si j'étais parti pour mon voyage de Belgique ! mais elle va me venir dès demain !
— Elle est venue aujourd'hui, interrompit François.
— La veuve de Cognac ?
— Elle suivait le pâté.
— Et tu l'as reçue?
— Avec une autre dame ; elles attendent dans le salon.
Dallot et Monard firent un geste de saisissement; leurs regards se tournèrent vers la porte de communication, placée à Textrémité du cabinet.
— Nous sompaes bloqués I murmura Dallot avec un sérieux comique.
— Heureusement qu'on ne nous a pas coupé les yivres, ajouta Monard dont le nez se tournait toujours involontairement vers le pâté, comme l'aimant vers son pôle.
— Que faire maintenant ?
— Vous n'avez pas à choisir ; il faut la recevoir.
— Qu'elle vienne donc ! dit Dallot avec humeur et en resserrant machinalement la cordelière de sa robe de chambre.
— Mais le pâté, monsieur?
— Fais-en ce que tu voudras.
— Du tout, interrompit Monard ; soignez-le, François, mettez-le dans un endroit frais; nous reviendrons le manger demain.
— Demain, soit.
— C'est convenu. Adieu, mon bon, il faut que je passe à Feydeau, où Ton répète un acte d'Alloury.
— Vous en êtes donc ?
— Je ne sais pas encore; je veux m'entendre avec lui. J'ai des droits, du reste, car c'est moi qui Tai averti que la direction avait besoin d'un opéra en un acte ; mais je suis en retard, je vous laisse avec votre provinciale.
9B RÉCITS ET fiOUVENIUS.
— Oai, je vais la recevoir, puisqu'il le faut ; mais je me vengerai du guet-apens de l'adjoint 1 Je ferai tm vaudeville là-dessus.
Monard, qui allait ouvrir la porte du cabinet, se retourna brusquement.
— Un vaudeville ! répéta-t-il ; pardieu I c'est une excellente idée 1 un vaudeville en deux actes.
— ' Non, en un acte.
— C'est cela; un rôle pour Déjazet.
— Plutôt pour madame Guillemin.
— Oui ; il suflBra d'une petite intrigue.
— Je pensais au contraire à quelque chose d'embrouillé, à des quiproquos de pâtés, de manuscrits, «de demoiselles à marier...
— C'est justement ce que je me disais.
— Je tâcherai de mettre de la gaieté.
— ^Etmoi, des airs nouveaux... que Doche nous fera.
— Il faudrait seulement trouver la pièce.
— La pièce ? mais elle est toute trouvée I
— Sauf le plan, les situations, les caractères,..
— Ça, ce sont des détails ; on est toujours sûr des détails ; vous vous en chargerez ! moi, je parlerai au directeur... car, il est bien entendu, mon cher, que j'en suis.
— Est-ce que vous n'en êtes pas toujours ? répliqua Ballot en haussant lesi épaules.
— Le fait est que je travaille prodigieusement, dit Monard; mais sans travail on n'arrive à rien. A bien-
£A GOLLÀBORATaiCE. 99
tôt^ mon petit. Vous m'avertirez quand notre pièce sera faite.
Il serra la main de DaUot, et partit
François introduisit la parente de BL Durocher dans le cabinet de son msdtre.
Madame veuve Pulchérie Vidal pouvait avoir ciur quante ans. C'était une de ces femmes qui passent pour laides jusqu'au moment où Ton commence à dire qu'elles ont dû être bien autrefoLs» Elle portait un chapeau de velours noir, encadrant un bonnet de tulle ruche, une robe grenat serrée à la taille par une * boucle ouvrée, un châle rouge symétriquement retenu par des épingles aux deux épaules, et des gants dé soie tricotés. A son cou pendait une triple chaînette d'or, retenue par un fermoir en baril. Le tout formait un de ces ensembles confortablement désagréables, pour lesquels nous ne connaissons point d'autre expression que le vieil adjectif cossu! Madame Vidal était, en effet, dans son enveloppe, comme une graine dans sa cosse» fort commodément, peut-être, maia sans aucun doute, fort disgracieusement
Cependant, Dallot n'y prit point garde. De tout le
costume de la visiteuse, il n'avait remarqué qu'une seule chose : le sacr^à garniture d'acier d'où sortait à demi un manuscrit roulé! Le manuscrit roulé est, pour l'homme de lettres, ce qu'était le poignard pour les tyrans de l'antiquité ; il le cherche partout d'un œil scrutateur; il en reconnaît la forme sous le paletot le plus ample, il le devine au fond de la poche la plus profonde ; il en rêve la nuit et il en radote le jour. Dallot n'était point exempt de cette faiblesse. A la vue du rouleau assassin, il tourna les yeux vers un buste de Scribe qui ornait son cartonnier, et lui adressa mentalement celte prière : — Mon père^ éloignez de moi ce calice ! Mais son père lui répondit par la grimace absorbée que lui a donnée le sculpteur, et il dut se soumettre avec résignation.
Madame Pulchérie Vidal ne le fit pas du moins languir. Après quelques mots relatifs à son parent, M. Durocher, et à sa lettre dintroduclion, elle déclara à Dallot le but de son voyage. Son mari, M. Vidal, avait longtemps contrarié ses goûts en l'empêchant de quitter Cognac; mais elle avait eu le malheur delà perdre, ce qui la rendait libre.
« J'ai prodigieusement travaillé, monsieur, continua-t-eile, en ramenant son sac à portée de sa main, ce qui fit frissonner son interlocuteur ; voilà trente ans que j'étudie le théâtre... à Cognac. Je crois donc être en mesure de faire mes preuves; mais, femme et étrangère à Paris, je rencontrerai sans doute d'invin-
XA GOLLABORATRIGE. 404
cibles obstacles. Je me suis, en conséquence, décidée à un sacrifice; j'accepterai une collaboration, et c'est la vôtre, monsieur, que j'ai choisie !
Dallot s'inclina.
— Vous aurez, j'espère, peu de chose à faire, continua la veuve avec sang-froid, mon drame est soigneusement étudié....
— Ainsi c'est un drame dont il s'agit, madame ?
— En cinq actes et en prose, monsieur.
A ces mots, le sac fatal s'était ouvei't ; Dallot fit un geste de componction.
— Hélas ! vous arrivez trop tard, madame, dit-il ; le drame a fait son temps ; le drame est mort !
— Mort ! répliqua madame Vidal saisie.
— Les dramaturges l'ont tué, reprit Dallot avec un soupir. Le public repousse les grandes passions, les grands événements, le grand style I les émotions lui font autant peur que le choléra. On va au théâtre comme au billard pour s'amuser deux heures, et s'empêcher de penser. Le siècle s'est endurci, madame, il ne veut plus pleurer.
— S'il en est ainsi, reprit la visiteuse, sans trop se déconcerter, laissons le drame dont je voulais vous entretenir, monsieur; j'ai également en pprterfeuille plusieurs comédies...
— Genre éminemment français, madame, interrompit Dallot, qui avait vu avec effroi un second rouleau apparaître; notre nation est la seule qui ait réum
40Si RÉCITS ET SOUVENIRS.
dans la véritable comédie, la coméclie de caradcare.
— C'est précisément mon opinion; aussi, ai-je v(mla suivre dans mes pièces la marche des grands malliros.^
— Les maîtres ! madame, s'écria Dallot, maia onme les comprend plus, on ne les sent plus 1 Le parterre sifflerait Molière, s'il écrivait de nos jours^
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr 1 n*a-t-il pas sifflé, il y a six mois, ma pièce de Crispin marié ! Non, madame, le temps de la comédie est passé* On ne lui permet plus m les allures franches, ni la vive gaieté d'autrefois. Grossier» dans le cœur, noua voulons paraître délicats dan» la forme. On est sérieux par ton, par ennui, par égoïsme; le siècle tourne au spleen^ il ne veut plus rire.
— Mais alors, monsieur, dit madame Pulchérle Vidal un peu déroutée, il ne resterait donc de possible^ à votre avis, que les ouvrages lyriques ?
Dallot regarda de côté le sac menaçant et fit un de ces gestes qui peuvent être également pris pour ua signe négatif ou affirmatif; la. veuve lui donna ce dernier sens.
— J'ai précisément achevé un opérarcomiquie, dit-elle en laissant paraître un troisième manuscrit audeasua du fermoir d'acier.
Dallot secoua la tète.
— Ah ! que ne pouvez- vous ressusciter Boïeldieu ? dit^U avec une sorte d'abattement; lui seul savsât vivifier un poëme, y faire circuler la musique,, comme le
Là eOLLABORÀTRIGE. M^
sang dans nos veines, fondre le chant ed les paroles par d'imperceptibles transitions. Mais il a emporté l'opéra-comique avec lui au Père-Lachai&e. Maintenant tout se réduit à des grimaces et à des accompagnements. On a des cantathees qui chantent pour montrer leurs dents, des musiciens qui composent pour essayer de nouveaux trombones ; en un mot, l'art de Mozart et de Grétry a cessé d'exister; le siècle fait du bruit, mais il ne veut plus chanter.
— Et q^ue veut-il alors ? s'écria madame Vidal décidément déconcertée; ni drame, ni comédie, ni opéra ? Faudra-t-il donc se borner au vaudeville !
— Vous l'avez dit, madame I répliqua Dallot, qui avait calculé d'après la capacité du sac qu'il ne pouvait contenir plus de trois manuscrits; tout vient du vaudeville et y retourne ; hors le vaudeville, point de salut. Je suis véritablement affligé de ce que votre talent ait pris une autre direction.
La veuve poussa un soupir.
— Croyez que je n'en apprécie pas moins ce que votre démarche a d'honorable pour moi, continua Dallot de plus en plus rassuré, et s'Use fût agit d'un vaudeville...
— Vous eussiez accepté î
— Sans aucun doute.
Madame Vidal plongea la main dans la poche de sa robe et en retira un petit manuscrit lié de rubans.
— Alors j'aurai du moins la. satisfaction de ne vous
avoir point dérangé inutilement, dit-elle en présentant le rouleau avec un sourire.
Dallot changea de visage.
— Quoi I madame s'est aussi exercée dans ce genre? balbutia-t-il, je croyais... j'avais cru comprendre...
— Que je m'étais bornée à de grandes œuvres ? Non, monsieur ; on a des heures de fatigue, de dégoût, où les travaux sérieux seraient impossibles ; j'en profite pour faire des vaudevilles; c'est si peu de chose un vaudeville ; cela s'écrit comme une lettre d*ami, sans rature... celui que je vous apporte a été achevé en une matinée.
Dallot regarda le cahier avec épouvante.
— Du reste, ajouta madame Vidal en se levant, j'en ai cinq à six autres, également terminés, que je pourrai vous remettre...
— Pardon, interrompit vivement Dallot; mais je suis loin, madame, d'avoir votre verve facile, et j'aurais peur que ma collaboration ne. vous retardât...
— Ne craignez donc rien, je ferai tout; j'ai, vous dis-je, une grande habitude de la scène. Il vient tous les ans une troupe ambulante qi^ joue pendant huit jourâ à Cognac, et je connais tous les vaudevilles de MM. Scribe, Théaulon, Mélesvïlle. Votre travail se réduira à fort peu de chose. Ce que je veux seulement, ce sont vos bons conseils... et votre appui.
En parlant ainsi, elle avait déposé le manuscrit sur le bureau et s'était levée ; Dallot se leva à son tour.
LA GOLLABORATRIGE. 405
Sa figure avait dans ce moment quelque chose de renfrogné et de penaud qui en eût fait un type précieux pour le crayon de Traviès ou de Granville; c'était Tair dont parle La Fontaine, Pair d'un personnage
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris.
II essaya pourtant d'adresser quelques banalités polies à madame Vidal, qui parut les prendre au sérieux et qui s'écria tout à coup :
— Ah ! mon Dieu, j'allais partir sans vous dire où je demeure... rue de Bussy, 16... Je dois, du reste, avoir là des cartes de visite.
Elle entr'ouvrit son sac de velours ; mais, à la vue des manuscrits, elle parut se raviser.
— J'y pense, dit-elle ; mon adresse est sur mon ' drame et sur ma comédie... j'ai envie de vous les laisser... avec l'opéra-comique, vous pourrez peut-être les parcourir...
— Ce serait avec grande joie, madame, dit Dallot ; mais je craindrais que le temps ne me manquât.
— J'attendrai, monsieur... songez-y seulement dans vos moments perdus. Ce sont quelques heures que je vous aurai dérobées, mais je vous les rendrai dans notre collaboration.
Dallot baissa la tète avec la résignation du condamné à mort ; la veuve interpréta ce geste comme un consentement, déposa ses trois manuscrits à côté du
4Qi6 RÉCITS ET SOUVENIRS.
vaudeville et prit congé d'un air joyeux, serrant contre son cœur le sac vide, nouvelle boite de PandcHre d'où venaient de s'échapper de terribles fléaux, mais au fond duquel elle gardait Tespérance.
Cependant au moment de sortir, elle hésita :
— Pardon, monsieur, dit-elle, je n'étais point venue ici seule, et je voudrais reprendre ma nièce qui m'attend dans la pièce voisine.
Dallot se rappela, en eiet, que François lui avait parlé de deux dames et s'empressa d'ouvrir la porte qui communiquait avec le salon. «
— Pauline est une enfant, continua la veuve ; elle n'eût rien compris à un entretien littéraire; je l'ai laissée occupée à admirer vos tableaux, et voyez..... elle y est encore.
Une jeune fille se tenait effectivement debout à l'autre extrémité de la pièce, les regards fixés sur une charmante toile de Lancret, représentant un bal de nuit dans une salle de verdure. Son attention était sans doute bien vivement absorbée par cette contemplation, car elle ne se détourna qu'en^^entendant son nom prononcé par sa tante. A la vue de Dallot, elle rMgit et salua. Celui-ci ne put retenir un mouvemaat de surprise.
— C'est une orpheline, monsieur, dit madame Vidal en la désignant du geste, la fille de mon frère, mademoiselle Pauline de Vorel...
Ces mots avaient été prononcés avec une sensibilité
LÀ €0€LÀBORÂTRICE. 4117
pftternelle, qui visidt à la mélancolie ; mais l'aspect de la jemne fille répondait si peu au ton plaitttif de eette présentation que Dallol n'y prit point garde.
Mademoiselle de Vorel pouvait passer, en effet, pour la personnification de la jeunesse dans toute sa séve^ Aans toute sa, grâce et dans toute sa gaieté. On eût en vain cherché un angle dans son visage frais ; ses yeux bleus semblaient illuminés de joie, ses lèvres toujours flottantes dans un sourire. Sa chevelure blonde, relevée à la manière des coiffures chinoises, s'attachait si harmonieusement à son front rosé que l'œil ne pouvait distinguer où finissait l'un, où commençait l'autre; enûn ses formes soutenues, souples et palpitantes, donnaient à toute sa personne une sorte d'attrait chaste et excitant.
Dailot demeura ébloui deva,nt cette luxuriante beauté dont Paris offre si peu d'exemples. Dominé par une sorte de fascination, il ne pouvait détacher ses regards de la jeune fille qui souriait et rougissait à la fois, heureuse de l'admiration qu'elle sentait exciter et confuse de s'en apercevoir. Quant à madame Vidal, son esprit était trop constamment en travail pour qu'elle remarquât oe qui se passait autour d'elle. Oôcupée à peindre les mœurs et les caractères, elle n'avait jamais eu le temps de les observer; aussi continua-t-elle ses confidences, sans remarquer ni rembarras de sa nièce, ni l'admiration de Dailot. Elle apprit à celuici que Pauline était sous sa tutelle, qu'elle avait
dix -neuf ans et deux cent mille francs de dot!
Ce dernier renseignement put seul arracher Dallot à son extase ; mais ce fut pour le jeter dans une exaltation de politesse que ses manières précédentes n'auraient pu faire supposer. Il s'aperçut tout à coup qu'il n*était point en costume convenable et se confondit en excuses... il n'avaitpu prévoir l'honneur d'une pareille visite... il avait été surpris... il se recommandait à l'indulgence de ces dames...
La veuve crut devoir le rassurer, et s'informa du jour où elle pourrait revenir ; mais Dallot se récria, en déclarant qu il aurait l'honneur de lui apporter luimême ses manuscrits : il ne demandait que le temps rigoureusement nécessaire pour en prendre connaissance ; il était trop heureux de pouvoir être agréable en quelque chose à une parente de ce cher Durocher, trop honoré d'avoir été choisi par une collaboratrice aussi distinguée!...
Il reconduisit madame Vidal et sa nièce jusqu'au palier, y resta immobile, les saluant de loin à chaque rampe d'escalier, et il ne rentra que lorsque toutes deux eurent disparu.
Arrivée dans la rue, la jeune fille se retourna.
— Ce monsieur nous a enfin laissées, dit-elle en riant, je croyais qu'il nous eût reconduites jusqu'à la voiture I
Madame Pulchérie Vidal hocha la tête d'un air profond.
— Oui, oui, il est fort aimable, dit-elle, mais je ne suis point sa dupe.
— Comment cela, ma tante?
— M. Dallot m'a d'abord reçue assez froidement.
— Se peut-il ?
— Heureusement que je n'ai point perdu la tête, j'ai insisté, et il a vu à qui il avait affaire. Ce que je lui ai dit de ma facilité surtout a paru le saisir. Il a compris qu'une collaboratrice aussi féconde serait pour lui un véritable trésor, et s'il a fini par se montrer prévenant, comme tu Tas vu....
— Ge n'était point par désir de vous être agréable, ma tante?
— Non, mon enfant, je n'ai point assez de vanité pour me faire de pareilles illusions ; il espère seulement exploiter mon talent !
L'empressement de Dallot ne tarda pas à confirmer l'opinion de madame Pulchérie Vidal. Il se présenta chez elle, dès le surlendemain, dans, une de ces toilettes fantastiquement extravagantes appelées toilettes du matin. Madame Vidal se trouvait au salon avec sa nièce, qui voulut se retirer pour laisser toute liberté à leur entretien littéraire: mais Dallot la supplia de rester. Il n'avait, après avoir lu les quatre manuscrits, qu'un seul mot à dire, le mot que Voltaire voulait écrire au bas de toutes les pages de Racine : Parfait!
La veuve essaya en vain de l'interroger sur quelques situations hasardées, sur quelques détails douteux ;
rien ne put le faire sortir de son invâriaUe réponse : Parfait ! Ce fut use véritable contrefaçon de la tarte à la crème du marquis dans Molière. Ses exclamations admiratives à propos des œuvres de la tante étaient entremêlées de questions et de compliments adressés à la nièce.
— Mademoiselle a sans doute été élevée à Paris?
— Non, monsieur, en province.
— En province!... c'est impossible!
— Pourquoi donc?
— Mon Dieu! pardon... c'est un préjugé, mais on se figure en général que la grâce et l'élégance sont Tapanage exclusif des Parisiennes...
— Ainsi vous pensez, interrompit madame Vidal, qui en était toujours à sa comédie, que Ton peut faire la cour à mon héroïne devant son père, sans qu'il s'en aperçoive?
— Incontestablement... Mademoiselle a déjà sans doute visité nos monuments.
—Nous avons essayé, mais laplupart étaient fermés.
— Comme toujours; c'est là ce qui constitue réelle* ment les monuments publics à Paris ; quand on ne les répare plus, on les balaye, et quand on a cessé de les balayer, on recommence à les réparer. Mais j'ai des cartes de faveur avec lesquelles toutes les portes vous seront ouvertes, et si madame votre tante me permet de les lui apporter..^
— Volontiers, monsieur; je-^erai bien aise surtout <
de voir l'intérieur du château de Saint-Cloud, où se passe le second acte de mon drame... car je ne sais si vous approuvez^ cette hardiesse, de commencer une action à Copenhague et de la continuer en France.
— C'est la chose du monde la plus naturelle!... Mais mademoiselle a au moins vu nos théâtres 1
— Fort peu, monsieur, nous sommes seules ici, et ma tante trouve difficile de sortir le soir...
— Mon Dieu I je crains d'être indiscret... et cependant si j'osais m'offrir quelquefois pour conducteur...
— Mille grâces ! monsieur, ma nièce et moi nous craindrions d'abuser. . .
— Ah I ne craignez rien. Mademoiselle est sans doute musicienne : je puis disposer d'une loge à Feydcau...
— Au fait, je serai bien aise d'étudier ce 'genre. . . A Cognac, on jouait les opéras sans musique, ce qui leur nuit toujours un peu.
— Eh bien I si demain vous étiez libres...
— Tout à fait.
— Je demanderai la permission de venir vous chercher à sept heures ?
— Soit.
— On représente précisément une pièce de ma façon ; j'espère que mademoiselle sera contente... de la musique I On ne peut rien entendre de plus distingué ; tout l'opéra se joue déjà sur les orgues de Barbarie. Quoi qu'on dise, voyez«vous, notre époque est vraiment
l'époque musicale par excellence I on ne pense pas beaucoup peut-être, mais du moins on chante I
— £h bien I c'est entendu, monsieur Dallot, nous comptons sur vous. Quant à nos affaires de collaboration...
— J'aurai Thonneur de vous revoir pour que nous puissions en parler.
— Comme il ne s'agit que d'un vaudeville, ce sera bientôt fait I
— Permettez-moi d'espérer, au contraire, madame, que nos relations pourront se prolonger.
— Je ne demanderais pas mieux, monsieur, mais vous savez que je me suis surtout livrée au drame...
— Eh bien I qui nous empêche de faire jouer des drames? Les succès les plus éclatants de notre époque n'appartiennent-ils point à ce genre ? Qu'est-ce donc qn'Antony, Clotildey CAa^^er^on ? Notre génération est folle de grandes émotions, de grands événements, de grand style ; on n'a jamais trouvé tant de plaisir à pleurer.
— Je suis ravie de vous entendre parler ainsi ; alors, je n'aurai à sacrifier que mes trois comédies ?
— Les sacrifier, madame 1 pourquoi cela ? Sacrifier des comédies, au moment où l'on élève un monument à Molière I... Mais dans quel temps le public s'est-il trouvé mieux disposé à applaudir la critique des vices et des ridicules ? Tout n'est-il point tourné à Hronie ? Qu'est-ce que le vaudeville, la caricature, les petits
journaux, sinon la monnaie de cette comédie que Ton dit perdue ! la comédie perdue ! à une époque où les malheurs publics mêmes ne peuvent nous attrister et où nous rions de tout I
— Alors, monsieur, nous pourrons causer de mes grands ouvrages.
— Nous en causerons, madame... nous en causerons... souvent, .je n'ai qu'une seule crainte... c'est que mes visites ne vous fatiguent...
— Comment donc 1 mais elles sont indispensables ; ne faut-il pas s'entendre î
— C'est cela, dit Dallot, dont le regard se porta involontairement sur mademoiselle de Vorel ; je voudrais que nous pussions nous entendre... el je l'espère 1 ajouta-t-il par forme d'encouragement pour lui-même. Quant à notre petite pièce, je veux qu'elle soit en répétition avant la fin du mois.
Il revint le lendemain, selon sa promesse, et presque tous les jours suivants sans l'avoir promis. Grâce à lui, madame Vidal et Pauline purent tout visiter, tout voir. Uniquement occupé de trouver à leurs journées un emploi qui lui permit de les accompagner, il leur fit épuiser en un mois les merveilles de Paris.
444 RÉCITS ET SOUYETCIRfi.
Hadetnoiselle de Vorel jouissait de tout avec cette curiosité heureuse et bruyante des jeunes filles auxquelles la mode n'a point encore appris comment elles doivent admirer. Au lieu de la nonchalance ennuyée que le bon ton ordonne de mettre dans tous ses plaisirs, elle laissait éclater un étonnement et un intérêt naïfs ; elle regrettait que son parrain Lormier ne fût point là pour partager son bonheur. Elle remerciait Dallot avec effusion de ses incessantes prévenances. Quanta madame Vidal, elle les recevait avec un calme digne et comme quelqu'un qui voit le fond des choses. Elle comprenait que tous ces empressements étaient des avances faites à son génie, et, ne voulant point ^ichaîner l'avenir qui l'attendait, elle se tenait sur la réserve. Il fallait voir d'ailleurs les résultats de son alliance littéraire avec Dallot, qui jusqu'alors n'av^t encore rien produit.
Le malheureux travaillait pourtant depuis un mois à refaire là pièce de la veuve sans avoir Pair d'y rien changer; problème inextricable que la plupart des collaborateurs débutants vous obligent à résoudre. Enfin, à force d'art, il réussit à peu près. Il avait eu soin de préparer madame Vidal à la transformation de son œuvre, en lui suggérant Tun après l'autre tous les changements, et ayant ensuite Tair de les accepter d'elle ; aussi se montra-t-elle satisfaite lorsqu'elle vit le vaudeville achevé d'après ses nouvelles idé^s.
Dallot le fit aussitôt recevoir et mettre en répfti-
tion. Hais ici commencèrent de nouvelles difficultés.
Depuis Uolière jusqu'à Picard, les auteurs dramatiques avaient eu le privilège de faire traduire leur inspiration. Dans une représentation scénique, la pièce était l'objet principal ; c'était pour elle que Ton disposait les décorations, les costumes, les acteurs ; on admettait la suprématie de la pensée sur la matière, la soumission de Tinstrument à la musique qu'il de^ vait rendre. Aujourd'hui, nous avons changé tout cela ! la pièce est Taccessoire ; le directeur l'essaye à ses toiles peintes, l'arrange pour ses comédiens ; il la rogne au commencement, rallonge à la fin, l'élargit au milieu ; on dirait un habit de rencontre. Vous comprenez ce que devient l'idée dans ces transfigurations (en supposant qu'il y ait une idée !), comment elle se déplace, se déforme, s'évanouit» A force d'émonder les branches de peur de longueurs, d'enfoncer des coins dans le tronc pour l'élargir, il vient un moment où tout éclate; vous aviez un arbre, il ne vous reste qu'une bûche !
La Jeune Pensionnaire (c'était le titre de la pièce dont madame Vidal avait fourni le prétexte) fut sou* mise, comme toutes les autres, à cette manipulation théâtrale. Le directeur, qui venait d'engager un AmaU lui donna le principal rôle, en observant qu'il suffisait, pour cela, de tourner la pièce du dramatique au plaisant; la duègne refusa de jouer, et il fallut lui substituer un père noble ; enfin, la jeune pensionnaire
s'étant trouvée hors d'état de représenter soh person-* nage, on proposa h Dallot d'intituler son vaudeville le Jeune Pensionnaire et de confier le rôle à un amoureux. Ce n'était qu*une modification d'article, comme lui fit observer spirituellement le directeur (car les directeurs ont de Tesprit depuis qu'ils ne permettent plus aux auteurs d'en avoir) ; mais comme ce léger changement en entraînait un autre, celui de toute la pièce, Dallot résista et réussit à sauver le sexe de son héroïne.
On ne s'occupa donc plus que des arrangements de détail.
Chaque acteur vint successivement faire son observation. Les uns, particulièrement versés dans l'argot des bals masqués, déclaraient tous les mots dan^^ereua?; d'autres demandaient Ja suppression d'une phrase inutile, c'est-à-dire utile seulement à la pièce. Les femmes voulaient que l'on parlât de leur beauté, les hommes de leur esprit; tous étaient, comme à l'ordinaire, mécontents de leurs rôles et prédisaient une chute, afin de pouvoir s'attribuer le triomphe en cas de succès.
L'habitude avait heureusement cuirassé Dallot contre ces tracasseries. Il répondait aux réclamations par un calembour, aux impertinences par un compliment, défendait le mieux possible son vaudeville rapiécé contre les tiraillements de tout le monde, sacrifiant un lambeau de scène pour en sauver un autre; fai-
LA GOLLÀBORATRIGE. 447
sont, défaisant, refaisant, toujours battu, mais toujours satisfait !
Le résultat de cette élaboration fut une espèce de scénario écourté, où chaque comédien, au lieu de représenter un caractère, venait révéler sa propre personnalité : on ne jouait pas une pièce, on jouait des aeteurs !
Dallot s'en inquiétait peu, il était accoutumé de longue main à cette fabrication d'habits d'arlequin littéraire pour lesquels chacun fournit son morceau; mais il craignit Teffet que produirait cette transfiguration sur madame Vidal. Aussi, chaque fois qu'elle lui avait témoigné le désir de voir un^b répétition, s'étaitil excusé sous quelque prétexte. Il eût voulu jouer la pièce sans l'avertir et venir lui en annoncer ensuite le succès, certain qu'elle lui pardonnerait cette joyeuse surprise ; mais le hasard dérangea ses projets.
Le jour même fixé pour la première représentation et, au moment où il allait faire répéter les acteurs pour la dernière fois, le garçon de théâtre vint l'avertir qu'on le demandait : il descendit à la loge du portier et il recula de deux pas à la vue de madame Vidal accompagnée de sa nièce.
— Vous ne wous attendiez pas î dit la veuve en souriant.
— Je l'avoue, balbutia Dallot; je croyais... j'avais eu l'honneur de vous dire...
— Qu'il n'était pas encore temps de venir, je le sais ;
mais le parrain de Pauline est arrivé à Paris ; il m'a témoigné le désir d'assister à une répétition.
— Désir que j'ai appuyé, interrompit mademoiselle de Vorel.
— Je me suis, en conséquence, décidée à voir par moi-même où vous en étiez, ajouta madame Vidal.
— Et M. Lormier va nous rejoindre, acheva la jeune fille.
Dallot essaya quelques objections, mais ces dames venaient d'apprendre qu'on répétait la Jeune Pension-naire et persistèrent dans leur intention; il fafiut donc se résigner.
Dallot les conduisit à travers les corridors obscurs jusqu'à l'orchestre, où il les laissa, prétextant quelques dernières recommandations à faire aux acteurs qui entrèrent en scène presque aussitôt.
I Ceux qui n'ont vu le théâtre qu'avec la foule des spectateurs et les prestiges de la représentation ne peuvent comprendre ce que c'est qu'une répétition : il faut, pour cela, avoir au moins traversé ce monde de lampions fumeux, de palais à roulettes, de toiles et de figures peintes que Ton appelle les coulisses. Bien que mademoiselle de Vorel et sa tante eussent été averties par Dallot de l'espèce de désenchantement auquel elles s'exposaient, la réalité dépassa toutes leurs prévisions. L'absence des costumes avait obligé les deux principaux acteurs, qui se battaient en duel, à boucler des sabres de hussards par-dessus leurs pale-
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tots de caoutchouc; le père noble, dont la mémoire faissût défaut, s'interrompait continuellement pour s'en prendre au souffleur, bouc énâssaire obligé de tous les oublis et de toutes les distractions ; enfin, Théroïne, qui était enrhun^e, terminait ses tirades les plus pathétiques en offrant à sa rivale de la pâte de mou de veau.
Mademoiselle de Vorel ne pouvait revenir de son étonnement. Quant à sa tante, elle était moins occupée du Jeu des acteurs que de la pièce même. Elle avait d'abord écouté attentivement sans pouvoir rien reconnaître de son ouvrage; enfin elle crut que l'on répétait un autre vaudeville avant la Jeune "Pensionnaire, et attendit avec une certaine impatience. Cependant, de loin en loin, des noms, des intentions de scène, des phrases même réveillaient ses souvenirs et ramenaient ses doutes, de sorte que le premier acte s'acheva sans qu'elle - pût savoir à quoi s'en tenir. Elle chercha Dallot des yeux pour l'interroger, mais sansTapercevoir.
Celui-ci venait pourtant de se glisser à quelques pas d'elle et, caché dans Tombre, s'efforçait de deviner sur ses traits Timpression que lui avait produite le premier acte. Il ne savait pas encore s'il devait ou non se montrer, lorsqu'une main s'appuya sur son épaule; il se retourna et aperçut Monard tenant par le bras Payen.
— Bonjour, gros, dit celui-ci, qui s'était fait une
réputation d'esprit parmi les vaudevillistes, à force de méchanceté ; eh bien, tu as donc refait encore une fois Misanthropie et Repentir ?
— Moi?
— Ton premier acte n'est pas autre chose, mon petit; je Tai dit tout de suite à Jean Suis... Du reste, c'est commun, ça réussit toujours.
— Certainement que cela réussira, ajouta Monard ; aussi, je suis fâché que Dallot ne m'ait point parlé de la pièce, nous aurions pu la faire jouer au Gymnase.
— Oui, reprit Payen, et le bon garçon ne t'eût demandé qu*un tiers des droits d'auteur pour l'avertir qu'il y avait un théâtre boulevard Bonne-Nouvelle! A propos, tu sais l'histoire de notre confrère Tollet?
— Non.
— La direction lui a demandé de faire des coupures à sa pièce, afin que le public sifflât moins longtemps; il a travaillé trois jours, et tout lui a semblé si parfait qu'il n'a trouvé qu'une chose à retrancher au premier acte.
— Quoi donc?
-» Le tapis de pieds et un pâté de carton.
— A propos de pâté, s'écria Monard, en saisissant Dallot parle bouton de l'habit, et le nôtre, mon cher...
— Comment, le nôtre ?
— Oui, vous savez le fameux pâté de perdrix !
— Eh bien, nous l'avons mangé il y a plus d'un mois.
LA GOLLÀBORATRIGE. 424
— Parbleu I je ne l'ai point oublié, j'en étais; mais il nous avait donné Tidée d'un vaudeville en un acte... dont je suis également....
Dallot fit un mouvement pour Tempêcher de conti* nuer, mais son regard rencontra celui de madame Yidal qui s'était retournée et qui écoutait : ils n'étaient séparés que par quelques stalles vides, la veuve pouvait entendre le moindre mot, remarquer le moindre geste ; en interrompant Monard, il la prévenait, pour ainsi dire, que c'était d'elle dont il s'agissait : aussi demeurat-il incertain et déconcerté.
Payen profita de son hésitation pour demander le sujet de la pièce.
— Un sujet excellent, répliqua Monard ; figurez-vous d'abord, mon cher, un rôle pourBardou; un rôle de vaudevilliste; mais là... un vaudevilliste amusant.
— C'est rare.
— Non, je veux dire grotesque.
— Ah 1 bien ; un imbécile ! je vois ça d'ici.
— Il reçoit une boîte de Cognac.
— Silence ! Voici les musiciens... interrompit Dallot.
— Une boîte avec une lettre de recommandation.*..
— On frappe les trois coups.
— Or, la lettre parle d'une dame...
— Paix donc 1 la toile va se lever...
— Au diable ! le garde municipal! s'écria Payen ; as-tu peur, par hasard, que je te vole ton plan... surtout raconté par/ean Suis ?
m RÉCITS ET «0U¥£NIfl6.
— Venez vous asseoir, dit Monard, je vous expliquerai le reste... le curieux, voyez-vous, c'est que l'aventure est réelle.
Il fit un pas vers les stalles qui touchaient à celles de la veuve. Dallot frissonna.
— Non, dit-il vivement, en saisissant Monard sous le bras ; vous ne pouvez rester ici. C'est impossible !
— Pourquoi cela ? je n'ai point de répétition !
Une idée traversa l'esprit de Dallot, comme un trait de lumière.
— Pas de répétition, s'écria-t-il, et la pièce de l'Opéra- €omique!...
— Quoi, le Captif?
— Vous voyez que je ne puis y aller.
— Et vous voulez que je vous remplace?
— Il me semble que dans une collaboration on doit s'entr*aider.
— Alors, j'en suis! s'écria Monard surpris et enchanté ! Pardieu ! il fallait me prévenir, mon cher ; vous comprenez que je ne demande pas mieux... je ne suis pas de ces gens, moi, qui laissent tout à faire à leurs collaborateurs... Ah I je suis du Captif! eh bien, mon bon, vous pouvez compter sur moi : je vais de ce pas surveiller notre pièce.
— Ce qui vous donnera occasion d'en prendre connaissance, observa Payen.
— Oh ! Dallot m'en avait déjà parlé; venez-vous, mon cher ?
Là COLLABORATRICE. ISS
— Oui, VOUS me raconterez Thistoire de la dame recommandée par un pâté venant de Cognac.
Dans ce moment, le rideau se levait pour le siecond acte ; tous deux serrèrent la main de Dallot et sortirent.
Celui-ci voulut alors se tourner du côté de madame Vidal et de sa nièce ; mais leurs stalles, ainsi que celle du parrain Lormier, étaient vides ; tous trois avaient ' disparu.
Dallot ne douta pas que le départ 4e sa collaboratrice ne fût dû aux indiscrétions de Monard. Dans ce cas, toute explication paraissait inutile, et le plus sûr moyen de se faire pardonner était de flatter la manie de madame Vidal en lui préparant un triomphe qui pût lui faire oublier tout le reste. Il se décida en conséquence à un nouveau sacrifice et se rendit chez un entrepreneur de succès dramatiques qu'il connaissait de longue main.
Cependant il s'était trompé dans ses suppositions. La brusque disparition de la veuve n'avait point été causée par le bavardage de Jean Suis, auquel eUe n'avait point pris garde, mais par l'arrivée de Lormier qm lui annonça que la première représentation de la Jeune Pensionnaire était affichée pour le soir même.
Cette nouvelle, jointe à l'affectation de Dallot à l'évi-
42i RÉCITS ET SOUVENIRS.
ter, fut pour elle une véritable révélation ; elle comprit qu'après avoir défiguré sa pièce on voulait la faire représenter à son insu, afin d'éviter ses justes réclamations. C'était un complot formé contre son avenir dramatique, un moyen de compromettre son talent dès le début, un piège dressé par l'envie I Ne voulant pa3 au moins que sa présence sanctionnât plus longtemps une aussi odieuse manœuvre, elle sortit indignée.
Le parrain Lormier essaya vainement de la calmer en lui parlant de la possibilité d*une explication-; la veuve déclara que les tribunaux seuls devaient désormais juger entre elle et Dallot.
— Il faut que Ton décide enfin, s'écria-t-elle, si nous habitons un pays barbare, où le plus fort a tout droit contre le plus faible.
—Ce n'est point précisément cela, objecta Lormier
— Je veux savoir si les femmes doivent continuer de se regarder comme des ilotes opprimées.
— Non, sans doute!...
— Dans quels cas les lois consentent à reconnaître leur génie...
— Mais... dans le cas où elles en ont...
— Et jusqu'à quand on pourra les dépouiller de leur bien le plus précieux ! . , .
— Permettez... il me semble qu'il n'y va point, en tout ceci, de votre honneur!...
— Et qui vous parle d'honneur, monsieur? mon
bien le plus précieux, c'est ma réputation littéraire» et je la défendrai contre tous !
Ils étaient arrivés rue de Bussi ; madame Vidal y laissa sa ntèce, et voulut se rendre sur-le-champ chez son avocat, pour lui exposer ses griefs et prendre ses conseils. Malheureqsement Tavocat avait obtenu, le jourmème, la remise de toutes ses affaires, pour cause de maladie, et faisait une partie de chasse à Saint- Ouen. Après plusieurs heures d'attente, madame Vidal revint chez elle dans un état d'exaspération qui effraya sa nièce. Elle essaya vainement toutes les consolations, et dut enfin avoir recours aux moyens extrêmes, l'infusion de tilleul ! Madame Vidal avait toujours tenu essentiellement à ce qu'on la crût nerveuse. Les nerfs sont, en effet, un signe de choix et de prédestination ; ils indiquent d'avance la femme de lettres comme le double nez indique le chien de chasse. La veuve, qui le savait, dut se soumettre, dans l'intérêt de sa réputation, à s'abreuver de tisane et d'eau sucrée.
Cette médication la calma, l'heure du spectacle était venue ; Lormier avait prétexté une affaire pour se retirer ; elle renvoya sa nièce en lui déclarant qu'elle n'avait plus besoin de rien, et se mit à son bureau.
Une inspiration lui était venue,- une de ces inspirations qui vous saisissent au moment des grandes et douloureuses crises ; elle voulait écrire à Dallot.
Nous donnons ici sa lettre telle qu'elle la traça d'une main convulsivement résolue.
tW • RÉCITS ET SOUVENIRS.
« Monsieur,
» L*innoceBt qu'une trahison condamne à iâ honte peut, quelques minutes avant le supplice, adressa ses reproches à Thomme qui Ta perdu ! * •
» Je fais comme lui 1
w Pendant que je vous écris ces lignes, je crois entendre les clameurs insultantes de la foule, semUables à celles des cirques romains, quand les martyrs et Ips vierges chrétiennes venaient y mourir I
» Pourquoi, au milieu des clameurs, ai-je entendu retentir mon nom ?
» Vous le savez, vous, à qui j'avais confié le fruit de mes veilles !
» Vous, qui l'avez soumis à la torture de votre plume et de vos ciseaux !
» Vous, qui avez égorgé mon jeune avenir !... n
Ici, madame Pulchérie Vidal s'arrêta, et relut ses dernières phrases avec une satisfaction involontaire. L'éloquence de la plainte lui avait fait oublier le grief. Cependant, après qudques instants consacrés à admirer l'art pour l'art, elle reprit sa plume et son indignation.
« Dieu demandait à Caïn : — Qu'as-tu fait de ton frère ?
)) Moi aussi, je vous demande : — Qu'as-tu fait de mon œuvre?
» Je vous l'avais donnée animée, palpitante, et ce
Là COLLABORATRICE. 427
D'est plus que cette chose sans nom dont parle Bossuet !
» Non , votre Jeune Pensionnaire n'est point la mienne ; non, elles ne sont pas sœurs !
» Je ne suis pour rien dans cette pièce qui se joue, je la répudie... »
Madame Vidal fut interrompue par un carillon de sonnettes qui la fit bondir sur son fauteuil. Presque au même instant, la porte de sa chambre s'ouvrit avec fracas, et Lormier se précipita, sans chapeau et les deux bras tendus.
— Victoire, madame Pulchérie, s'écria-t-il ; victoire sur toute la ligne I
— Comment ! qu'y a-t-il, demanda la veuve, saisie. — Il y a que là Jeu,ne Pensionnaire vient d'avoir un
succès foudroyant !
— Que dites-vous ?
— Et que votre nom a été porté aux nues !
— Mon nom?
— Oui, votre nom seul, car M. Dallot a voulu vous laisser jouir de tout le triomphe! vous l'aviez mal jugé; c'est le roi des hommes... Ah! quelle soirée, si vous aviez entendu les rires et les pleurs... cela aura cent représentations. Mais embrassez-moi donc, madame Pulchérie !
La veuve se laissa embrasser sans savoir trop ce qu'elle faisait; la nouvelle de Lormier Tavait complètement étourdie. Celui-ci fut obligé de lui receler
quels bravos avaient accompagné chaque scène, chaque mot, et madame Vidal les reconnut toujours pour les scènes et pour les mots fournis par elle ; enfin, à force d'entendre détailler le succès, elle finit par convenir que Ton avait fait moins de changements qu'elle ne se Tétait imaginé. Comme elle laissait échapper cet aveu, on vint l'avertir que les garçons de théâtre lui apportaient un bouquet auquel était jointe Tépitre suivante :
<( Lé garson des assesoir, Madame, vien vous aufrir un boqet insi que le machinis, pour vous félicité de votre bel pièce, si différant de tamp d'oteur qui vienn de nêtre comme le vermisso et qui voudré avoir des sucs -c'est ridicule,
» Signez Antoine et Mottet *. »
Madame Vidal trouva les fieurs charmantes, mit Torthographe sur le compte de la précipitation et fit donner un louis aul deux signataires.
Elle venait de remettre le bouquet à sa nièce pour qu'elle en prit soin, lorsqu'on lui annonça messieurs Dallot et Monard !
Le premier s'avança avec quelque hésitation, mais un coup d'œil jeté sur la veuve le rassura.
— Vous me pardonnerez de me présenter à une pa-
^ Historique.
reille heure, madame, dit-il d*un ton de déférence, mais j'ai voulu vous féliciter aussi de votre réussite.
— Dites la partager, répliqua madame Vidal, en lui tendant majestueusement la main; bien que nommée seule, je n'oublie point mes collaborateurs, et je les mets de part dans le succès, puisqu'il parait que c'en est uni
— Succès de dix mille francs au moins, dit Monard avec un soupir...
— Monsieur doit s'y connaître, reprit gracieusement la veuve.
— En effet, madame, j'ai eu beaucoup de succès... avec Dallot surtout ; mais celui-ci est véritablement hors ligne, et je sui^ fâché de ne pouvoir point dire fen suis.
Madame Vidal comprit que c'était une avance indirecte.
— Une gloire partagée en trois ferait la part trop petite à chacun, répliqua-t-elle finement.
— Sans compter que je Veux garder seul mon privilège de collaboration, ajouta Dallot en souriant... Mais pardon, il est tard ; je reviendrai demain avec des billets, car encore faut-il que madame entende applaudir son œuvre.
— N*otre œuvre, répéta généreusement madame Vidal ; mais demain, soit, je vous attendrai.
Tout le monde prit congé et elle resta seule.
La joie du succès qu'elle venait d'obtenir était réelle,
mais sans éclat. Madame Pulchérie Vidal avait trop de logique pour s'étonner que les autres eussent de son esprit la bonne opinion qu'elle en avait elle-même; aussi accepta-t-elle son triomphe avec la placide fierté d'une personne qui s'est appréciée avant qu'on l'apprécie. Son émotion se bornait à une préoccupation riante, qui lui faisait murmurer à demi-voix ses pensées, tout en mettant ses papillotes pour la nuit.
Or ces papillotes n'étaient autres quç les fragments de la lettre écrite à Dallot, et qu'elle avait déchirée à son entrée.
— Enfin je prends ma place, répétait-elle tout bas ; déjà les auteurs en renom viennent solliciter ma collaboration ; dans quelques mois je suis sûre de me trouver au premier rang !
Et, en parlant ainsi, elle roulait une boucle dç cheveux dans la fameuse phrase :
<( Vous avez égorgé mon jeune avenir ! »
Puis elle continuait :
— Du reste, comment ne point réussir avec un pareil sujet? tant d'intérêt, des situations si plaisantes 1...
Et elle retaillait le triangle de papier sur lequel elle avait précédemment écrit :
« Votre Jeune Pensionnaire n'est point la mienne... elles ne sont pas même sœurs 1 »
— Quant à M. Dallot, reprenait-elle d'un ton, expressif, s'il ne se fait point nommer, c'est qu'au fond
il s'est rendu justice; il a compris que l'ouvrage m'appartenait...
Et elle tortilait la dernière papillote sur laquelle on lisait :
« Je ne suis pour rien dans cette pièce qui se joue, je la répudie, je... »
La lettre s'était arrêtée là, et il en fut de même pour les réflexions. Madame Pulchérie Vidal, qui avait sommeil, se coucha et se vit placée, en rêve, comme présidente de l'académie de M. de Castellane, entre les bustes illustres de madame du Boccage et de mademoiselle de Graffigny.
Dallot apporta le lendemain des places pour la Jeime Pensionnaire, ainsi qu'il l'avait promis.
Il trouva la veuve dans son cabinet d'étude, entourée d'une montagne de ces manuscrits d'amateurs, ma- Duscrits sans ratures et cousus de faveurs roses, que l'on reconnaît comme la fausse monnaie, parce qu'ils ont l'air trop neuf.
Madame Vidal reçut son collaborateur avec je ne sais quelle langueur noble ; on l'eût dite doucement fatiguée de sa gloire de la veille.
— Vous me voyez occupée à faire la revue de mes troupes, lui dit-elle en souriant.
— Et prête sans doute à livrer un nouveau combat, demanda Dallot.
— Comme vous le dites ; celte fois seulement je voudrais un champ de bataille plus éclatant.
— Ahl
— Un succès de vaudeville, c'est très-bien.., pour commencer ; mais la nature de mon talent m'appelle sur une scène plus large 1 J'ai là des pièces que je voudrais voir au Théâtre-Français; pensez-vous que l'on soit capable de m'y jouer?
— En vérité, je ne sais, madame, répliqua Dallot avec une ironie involontaire, voilà longtemps qu'ils ne jouent que du Casimir Delavigne, du Scribe, du Dumas.. «
— Eh, mon Dieu! ne plaisantez pas, interrompit madame Vidal, ces messieurs ne sont point sans talent! Us ont leur genre comme j'ai le mien. Le succès ne me rendra jamais injuste envers mes rivaux littéraires.
— C'est de la générosité !
— C'est de Téquité ; j'ajouterai, monsieur, que la résolution de m'exposer, seule et sur une grande scène, aux arrêts du publiô, ne me fait point oublier nos engagements antérieurs ; votre droit de collaboration aux trois manuscrits que je vous ai confiés est un privilège acquis que je suis incapable de contester.
En toute autre occasion, Dallot eût exprimé sa re-
connaissance pour des procédés si délicats; mais depuis quelques instants ses regards s'étaient tournés vers la porte enlr'ouverte du cabinet de travail, et restaient arrêtés sur un épisode inattendu qui se passait dans le salon voisin.
Au coin le plus obscur de <;e salon, un jeune homme était assis près de mademoiselle Pauline de Vorel, le visage penché vers le sien et lui parlait à demi-voix. Celle-ci écoutait avec une espèce de confusion tendre et rieuse. Tout à coup les lèvres du causeur effleurèrent son front ; Dallot ne put retenir un cri.
— Qu'y a-t-il? demanda madame Vidal effrayée.
Il indiqua du geste le salon où la veuve jeta un regard.
— Eh bien, dit-elle, je ne vois là que ma nièce et son parrain Lormier.
— Son parrain 1 répéta Dallot.
— Ce titre respectable vous étonne, vu l'âge de celui qui le porte; mais il n'avait que six ans lorsqu'il a nommé Pauline qui a continué, par plaisanterie, à l'appeler son parrain... en attendant qu'elle lui donne un nom plus intime !
— Comment ?
— Oui, je puis vous faire celte confidence, leur ma? riage était depuis longtemps convenu.
— Il se pourrait !
— Je voulais seulement attendre que ma nièce eût atteint sa vingtième année; mais hier Lormier a
profité de mon succès pour m'arracher un consaitement.
Dallot se sentit froid jusqu'aux eheveux.
— Enfin, il épouse Pauline à la fin du mois.
Dallot chercha sa canne et son chapeau.
— Quoi, vous partez ? dit madame Vidal, j*aurais voulu vous présenter à mon futur neveu...
Dallot lui lança un regard que Ton ne pouvait comparer qu'à celui jeté par Tours de la ménagerie, lorsqu'après ravoir fait monter jusqu'au haut de son arbre dépouillé, on lui enlève subitement Tàppât au moyen duquel on Pa attiré.
Cependant il se contint, balbutia quelques excuses et s'échappa suffoqué de colère.
Hais, en arrivant chez lui, il trouva l'entrepreneur des succès dramatiques avec une note de deitx mille deux cent quarante-trois francs cinquante-cinq centimesy prix du triomphe confectionné la veille, par son ordre, au profit de madame Pulchérie Vidal \
C'était trop de coups à la fois ! Dallot comprit qu'il ne pourrait les supporter, s'il n'y opposait une série de distractions et de sensations nouvelles ; il avait, en un mot, à choisir entre faire une maladie ou son voyage de Belgique ; il alla arrêter le soir même une place pour Bruxelles.
Il prit seulement ses précautions avant de partir, et madame Vidal reçut le lendemain ses trois manuscrits avec une lettre par laquelle Dallot déclarait renonce
au privilège de collaborateur, que sa générosité avait voulu lui conserver.
La veuve ne vit dans ce renvoi que le dépit d'une infériorité envieuse, et déclara qu'elle marcherait seule, comme Othello, dans sa force et dans sa liberté!
Elle adressa, en conséquence, ses pièces aiix directeurs des différents théâtres, qui les lui retournèrent toutes avec des lettres, dans lesquelles ils se plaisaient à rendre justice aux éminentes beautés de ces œuvres, et en concluaient qu'il était impossible de les jouer.
Désappointée, elle se rappela Monard, et lui écrivit ; mais celui-ci avait appris de Dallot le système de collaboration applicable aux œuvres delà veuve, et, pour la premièrefois desavie, il vé^oxiàH(\\i''ûnepouvaiten être.
EnjBn, aigrie, découragée, à bout de patience et d'espoir, madame Pulchérie Vidal alla rejoindre madame Lormier, sa nièce, à Cognac, où elle continue d'étudier le théâtre comme par le passé I
Une seule chose y trouble le calme de sa retraite ; dans chaque pièce nouvelle, dont les journaux lui annoncent le succès, la veuve a la douleur de reconnaître un de ses ouvrages volé par quelque monopoliseur en renom ! Aussi vient-elle de publier, dans le journal de son département, deux lettres sur la décentralisation et sur la propriété littéraire. Ces deux lettres, dans le genre des Provinciales, ainsi que le dit madame Vidal elle-même, sont signées V auteur de la Jeune Pensionnaire.
J'étais assis devant le poèle d'une hôtellerie suisse, séchant au feu mes pieds chargés de la neige des Alpes. Les voyageurs, qui à mon arrivée s'étaient dérangés pour me faire place, avaient repris leurs attitudes nonchalantes, et la conversation, un instant interrompue, s'était engagée de nouveau.
Je commençai bientôt à sentir qu'une douce chaleur m'entrait par tous les pores; mes yeux, fatigués par l'éclat des glaciers, se délassèrent dans la demi-obscurité qui nous entourait, et ma poitrine respira plus librement un air moins raréfié que celui des hautes montagnes. Satisfait de mon comfort, je me rapprochai encore un peu des bouches de chaleur du çoèle^
i38 RÉCITS ET SOUVENIRS.
qui m'envoyaient de véritables rayons de soleil, je m'étendis plus voluptueusement sur mon fauteuil de jonc, et je songeai enfin à regarder autour de moi.
Douze voyageurs, environ, étaient réunis dans la grande salle de l'hôtel de la Cigogne ; Allemands pour la plupart, comme il était facile de le voir à leur manière de fumer, pleine de gravité et de philosophie. Us ne buvaient point à longs traits l'odorante fumée, mais à petits coups, et avec la patiente économie du bœuf ruminant son herbe fleurie. Un seul fumait avec celte impatience française qui hâte tout, même le plaisir ; je le reconnus sur-le-champ pour un Alsacien que j'avais déjà rencontré dans mes excursions; nous nous adressâmes un bonjour de connaissance, bien que nous ne nous fussions jamais parlé.
— J*ai eu rhonneur de voir monsieur à Lausanne?
— Et à Chamouni.
— C'est cela !
Nous nous saluâmes de nouveau, et la cooversatioa en resta là. Mon Alsacien se mit à causer en allemand avec ses voisins ; j'entendis qu'il parlait de toiles peintes et d'huiles de colza.
Cependant, au bout de quelque temps, il se tourna vers un coin de la salle, et s'écria :
— Eh bieni professeur, vous savez nos conventions; vous me devez une histoire.
Je regardai le^ nouveau personnage auquel cette interpellation s'adressait, et j'aperçus un voyageur de
moyen âge que je n'avais point encore remarqué. Près de lui était assise une femme que je reconnus sur-lechamp pour la sienne, à je ne sais quelle identité d'expressions, de gestes, de pose, que peut seule expliquer une cohabitation intime et habituelle.
A rappel de mon compatriote, le professeur avait fermé le livre qu'il lisait :
— Vous avez raison, dit-il ; lorsque le hasard nous réunit à Genève, et que je racontai devant vous à des amis le Courant de mer, je vous promis une nouvelle histoire dans le cas où je vous retrouverais ; je veux tenir ma promesse.
A ces mots, les Allemands se regardèrent en signe de joie; les pipes furent remplies, chacun s'arrangea plus commodément dans la place qu'il occupait, et le professeur commença.
« Avant que Luther fut venu prêcher la grande réforme, on voyait des monastères au penchant de toutes les collines de l'Allemagne : c'étaient de grands édifices à l'aspect paisible, avec un clocher frêle qui s'élevait du milieu des bois, et autour duquel voltigeaient des palombes. Là se cachaient quelquefois les vices qu'engendre Tignorance jointe à Toisiveté ; mais là ' aussi vivaient des hommes insensibles aux jouissances de la terre, saints avares qui n'occupaient leur esprit que de l'héritage promis par le Christ.
» A Olmutz surtout, il y en avait un qui s'était , rendu célèbre dans la contrée par sa piété et son instruction : c'était un homme simple comme tous ceux qui savent beaucoup ; car la science est semblable à la mer : plus on s'y avance, plus Thorizon devient large, et plus on se sent petit.
» Frère Alfus avait eu pourtant aussi ses heures de doute ; mais, après avoir ridé son front et blanchi ses cheveux dans la recherche des démonstrations inutiles, il avait appelé à son secours la foi des petits enfants; puis, confiant sa vie à la prière comme à une ancre de miséricorde, il l'avait laissée se balancer doucément au roulis des purs amours, des religieuses visions et des célestes espérances.
» Cependant de mauvaises rafales agitaient encore, par instant, le saint navire I par instant les tentations de rintelligence revenaient, et la raison interrogeait la foi avec orgueil. Alors frère Alfus devenait triste : de grands nuages voilaient pour lui le soleil intérieur, son cœur avait froid, et il ne savait plus prier. Errant par les campagnes, il s'asseyait sur la mousse des rochers, s'arrêtait sous l'écume des torrents, marchait parmi les murmures de la forêt ; mais il interrogeait vainement la nature ; à toutes ses demandes les montagnes, les flots et les feuilles ne lui répondaient qu'un seul mot : Dieu !
» Frère Alfus était sorti victorieux de beaucoup de ces crises, et chaque fois il s'était affermi dans ses
croyances, car la tentation est la gymnastique de la conscience ; quand elle ne brise point celle-ci, elle la fortifie.
)) Mais depuis quelque temps une inquiétude plus poignante s'était emparée du frère. Il avait remarqué souvent que tout ce qui est beau perd son charme par le long usage ; que l'œil se fatigue du plus merveilleux paysage, l'oreille de la plus douce voix, le cœur du plus sincère amour, et il s'était demandé comment nous pourrions trouver,, même dans les cieux, un aliment de joie éternelle. Que deviendrait la mobilité de notre âme au milieu de magnificences sans terme? La jouissance immuable ne devait-elle point conduire à l'ennui? L'éternité!... quel mot pour une créature qui ne connaît d'autre loi que celle de la diversité et du changement! Quel homme voudrait de sa plus grande joie pour l'éternité ? mon Dieu ! plus de passé ni d'avenir, plus de souvenirs ni d'espérances ! L'éternité ! l'éternité 1... — mot triste ! ô mol qui fais peur et qui fais pleurer sur la terre, que peux-tu donc signifier dans le ciel?
w Ainsi pensait frère Alfus, et chaque jour ses incertitudes étaient plus grandes. Un matin, il sortit du monastère avant le lever des frères et descendit dans la vallée.
» La campagne, encore toute moite de rosée, s'épanouissait aux premiers rayons de l'aube ; on eût dit une femme souriant dans ses pfeurs»
» Alfus suivait lentement les sentiers ombreux de la colline : les oiseaux, qui venaient de s'éveiller, couraient dans les aubépines, secouant sur sa tète chauve une pluie de rosée, et quelques papillons encore à demi endormis voltigeaient nonchalamment au soleil pour sécher leurs ailes. Alfus s'arrêta à regarder la campagne qui s'étendait sous ses yeux. Il se rappela combien elle lui avait semblé belle la première fois qu'il l'avait vue, et avec quelle ivresse il avait pensé à y finir ses jours. C'est que pour lui, pauvre enfant des villes, accoutumé aux ruelles sombres et aux tristes murailles des citadelles, ces fleurs, ces arbres, cet air, étaient des nouveautés enivrantes. Aussi la douce année qu'avait été l'année de son noviciat !•.. Que de longues courses dans les vallées I que de découvertes charmantes 1 Ruisseaux chantant parmi les, glaïeuls, clairières habitées par le rossignol, églantines roses, fraisiers des bois, oh ! quel bonheur de vous trouva* une première fois ! Quelle joie de marcher par des sentiers inconnus que voilent les ramées, de reftconlrer à chaque pas une source où Ton n'a pas encore bu, une mousse que l'on n'a pas encore foulée. — Mais, hélas! ces plaisirs eux-mêmes durent peu; bientôt vous avez parcouru toutes les routes de la forêt, vous avez entendu tous ses oiseaux, vous avez cueilli de toutes ses fleurs, et alors, adieu aux beautés de la campagne I l'habitude, qui descend comme un voile entre vous et la création, vous rend aveugle et sourd.
» Hélas! frère Alfus en était arrivé là. Semblable à ces hommes qui, pour avoir abusé des liqueurs les plus enivrantes, n'en sentent plus la puissance^ il regardait avec indifférence le spectacle naguère si ravissant à ses yeux. Quelles beautés célestes pourraient donc occuper éternellement cette âme que les œuvres de Dieu sur la terre n'avaient pu charmer qu'un instante
)» Tout en se proposant à lui-même cette question, Alfus s'était enfoncé dans la vallée. La tète penchée sur sa poitrine et les bras pendants, il allait toiyours sans rien voir, franchissant les ruisseaux, les bois, les collines. Déjà le clocher du monastère avait disparu ; Olmutz s'était enfoncé dans les brtimes avec ses églises'et ses fortifications ; les montagnes elles-mêmes ne se montraient plus à Thorison que comme de bleus nuages.
n Tout à coup le moine s'arrêta, il était à l'entrée d'une grande forêt qui se déroulait à perte de vue, comme un océan de verdure ; mille rumeurs charmantes bourdonnaient à Tentour, et une brise odorante soupirait dans les feuilles.
» Après avoir plongé son regard étonné dans la molle obscurité des bois, Alfus y entra en hésitant, et comme s'il eût craint de faire quelque chose de défendu. Mais à mesure qu'il marchait, la forêt devenait plus grande; il trouvait des arbres chargés de fleurs, qui exhalaient un parfum inconnu. Ce parfum n'avait rien d'énervant
i44 RÉCITS ^T SOUVENIRS.
comme ceux de la terre ; on eut dit une sorte d'émanation morale qui embaumait Tâme : c'était quelque chose de fortifiant et de délicieux à la fois, comme la vue d'une bonne action, ou comme l'approche d'un homme dévoué que l'on aime.
» Bientôt Alfus entendit une harmonie qui remplissait la forêt : il avança encore, et il aperçut de loin une clairière tout éblouissante d'une lumière merveilleuse. Ce qui le frappa surtout d'étonnement» c'est que le parfum, la mélodie et la lumière ne semblaient former qu'une même Chose ; tout se communiquait à lui par une seule perception, comme s'il eût cessé d'avoir des sens distincts, et comme s'il ne lui fût resté qu'une âme.
» Cependant il était arrivé près de la clairière et s'était assis pour mieux jouir de ces merveilles, quand tout à coup une voix se fit entendre, mais une voi$ telle que ni le bruit des rames sur le lac, ni la brise riant dans les saules, ni le souffle d'un enfant qui dort, n'auraient pu donner une idée de sa douceur. Ce que l'eau, la terre et le ciel ont de murmures enchanteurs, ce que les langues et les musiques humaines ont de séductions semblait s'être fondu dans cette voix. Ce n'était point un chant, et cependant on eût dit des flots de mélodie ; ce n'était point un langage, etcependant la voix j9aWa^^/ science, poésie, sagesse, tout était en elle. Pareille à un souffle céleste, elle enlevait l'âme et la faisait onduler dans je ne sais
UNE RENCOPÏTRE. 445
quelle région ignorée. En l'écoutant, on savait tout,^ on sentait tout; et, comme le monde de Ja pensée qu'elle embrassait en-entier est infini dans ses secrets, la voix toujours unique était pourtant toujours variée ; on eût pu l'entendre pendant des siècles sans la trouver moins nouvelle.
» Plus Alfus l'écoutait, plus il sentait grandir sa joie intérieure. Il lui semblait qu'il y découvrait à chaque instant quelques mystères ineffables : c'était comme un horizon des Alpes à l'heure où les brouillards se lèvent et dévoilent tour à tour les lacs, les vais et les glaciers.
» Mais enfin la lumière qui illuminait la forêt s'obscurcit, un long murmure retentit sous les arbres, et la voix se tut.
» Alfus demeura quelque temps immobile, comme s'il fut sorti d'un sommeil enchanté. II regarda d'abord autour de lui avec stupeur, puis voulut [se lever pour reprendre sa route; mais ses pieds étaient engourdis, ses membres avaient perdu leur agilité. Il parcourut avec peine le sentier par lequel il était venu, et se trouva bientôt hors du bois.
» Alors il chercha le chemin du monastère. Ayant cru le reconnaître, il hâta te pas, car la nuit allait venir; mais sa surprise augmentait à mesure qu'il avançait davantage : on eût dit que tout avait été changé dans la campagne depuis sa sortie du couvent. Là où il avait vu des arbres naissants, s'élevaient main* tenant des chênes séculaires I II chercha sur la rivière
lift RÉCITS ET SOUVENIRS.
k petit poat de bois ta|ûssé de roaces qu'il jwaîl taœe de Inverser» il n'existait piw, et à sa place s'élançait une solide arche de pierre 1 En passant près d'un étang, des femmes qui faisaient sécher leurs toUes sur les sureaux s'interrompirent pour le voir etae dirent entre elles :
» — Toici un vieillard qui porte la robe des moines d'Olmutz ; nous connaissons tous les frères, et eepcAdant nous n'avons jamais vu celui-là.
i» — Ces femmes sont folles, se dit Alfus, et à passa outre.
» Cependant il commençait à s'inquiéter, lorsque le clocher du couvent se montra dans les feuilles; il pressa lept^s, gravit le petit sentier, tourna la prairie, et s'avança vers le beuil. Mais, ô surprise ! la porte n'était plus à sa place accoutumée I
» Alfus leva les yeux et demeura immobile de stn* peur. Le monastère d'Olmutz avaiit changé d'aspect ; l'enceinte était plus grande,les édifices plus nombreux; un platane qu'il avait planté lui-même près de la chapelle, quelques jours auparavant, couvrait mainlenut r asile saint de son large feuillage I
» Le moine, hors de lui, se dirigea vers la nouvelle entrée, et sonna doucement : ce n'était plus la même cloche argentine dont il connaissait le son ; un jeune frère gardien vint ouvrir.
» — Que s'est-il donc passé ? demanda Alfios ; Aaloine n'est-il plus le portier du couvent ?
UNE fi£NGONTR£. 117
)> — Je ne eonnais point Antoine, répondit le frère.
» AlAis porta les mains à son froni avec épouvante.
» — Suisse devenu fou ? dit-il^ n'est-ce point ici le monastère d'Olmutz, dont je suis parti ce matin f
» Le jeune moine le regarda.
» — Voilà cinq années que je suis portier, réponditil, et je ne vous connais pas.
M Alfus promena autour de lui des yeux égarés ; plusieurs moines parcouraient les cloîtres ; il les appela, mais nul ne répondit aux noms qu'il prononçait ; il courût à eul pour regarder leurs visages, il n'en connaissait aucun.
» — y a-t-il ici quelque grand miracle de Dieu ? s'écria-t-il ; au nom du ciel, mes frères, regardez-moi ; aucun de vous ne m*a-t-îl déjà vu? N'y a-t-il personne qui connaisse le frère Alfus ?
» Tous le regardèrent avec étonnement.
» — Alfus ! dit enfin le plus vieux, oui, il y a eu autrefois à Olmutz un moine de ce nom ; je l'ai entendu dire à mes anciens. C'était un homme savant et rêveur qui aimait la solitude. Un jour, il descendit dans la vallée, on le vit se perdre au loin derrière les bois, {mis on l'attendit vainement, on ne sut jamais ce que ce frère Alfus était devenu ; mais depuis ce temps il s'est écoulé un siècle entier.
» A ces mots Alfus jeta un grand cri, car il avait tout compris. Il se laissa tomber à genoux sur la terre, et joignant les mains avec ferveur :
» — mon Dieu, dit-il, vous avez voulu me prouver combien j'étais insensé en comparant les joies de la terre à celles du ciel. Un siècle s'écoule pour moi comme un seul jour à entendre votre voix; je comprends maintenant le paradis et ses joies éternelles ; soyez béni, ô mon Dieu ! et pardonnez à votre indigne serviteur.
» Après avoir parlé ainsi, frère Alfus étendit les bras, embrassa la terre et mourut. »
Quand le professeur eut fini son histoire, il n'y eut ni exclamation, ni applaudissements, mais un long silence. Chacun semblait méditer le sens de la légende qui avait été racontée, et pendant plusieurs minutes on n'entendit que la rumeur éloignée des cascades et la douce respiration du chien étendu à nos pieds.
Le récit du vieillard nous avait tous jetés dans je ne sais quelle rêverie craintive : on eût dit qu'aucune voix n'osait troubler le silence de la grande salle de l'hôtellerie, lorsque tout à coup onze heures sonnèrent. Le timbre de l'horloge sembla briser le charme qui nous tenait muets.
— Déjà I dit le vieux professeur en regardant sa montre et en se levant. Sa femme allait l'imiter, lorsque je lui pris la main.
— De grâce, encore une histoire, monsieur, m'écriai-je.
Le vieillard sourit.
—Il est tard, etma course d'aujourd'hui a été longue.
— Au nom de Dieu ! encore une histoire^ répélai-je; songez que nous ne nous retrouverons plus, et que c'est probablement la seule prière que je vous adresserai dans ce monde.
— • Vous avez raison, dit-il en se rasseyant, il ne faut point refuser celui qui ne peut vous demander qu'une fois, surtout lorsqu'il vous prie au nom de Dieu.
Les Allemands qui entouraient le foyer tirèrent leurs pipes d'entre leurs dents, pour cracher sur les tisons, et firent entendre un grognement de joie. Le vieux conteur avait posé la main sur son front, il parut chercher un instant, puis commença ainsi :
« S'il y a parmi vous quelqu'un de Stuttgard, nul doute qu'il n'ait connu Frantz Harick, médecin de l'université. Harick m'aimait en frère, et nous ne nous quittions guère du temps que nous habitions la même ville. Nous passions ensemble des soirées entières, comme les vrais amis seuls peuvent les passer, sans nous regarder, sans nous parler, mais heureux de savoir que nous étions l'un près de Tautre. Nous allions souvent nous promener le long des sentiers bordés de coquelicots qui côtoient les blés mûrs; nous marchions en écoutant les grillons, en regardant les nuages, et nous nous sentions heureux sans nous le dire, parce que nous étions ensemble et que nous nous complétions l'un l'autre. Seulement, quand un beau
rayon tombait da ciel sur quelque gaie cabaoe tapie dans les vignes ; quand, an fond d'une gorge sauvage, un rnisseau s'élançait tout écbevelé du milieu fya ronces ou gazouillait dans les cressons en fleur, noos nous regardions en souriant, car la même pensée nous venait toujours au même instant. Ob ! c'était une bonne amitié que la nôtre, une de ces amitiés solides qui nais- * sent quand les cœurs sont encore jeunes et que k» cbeveux sont gris ; car Frantz Harîck était déjà avancé en âge, quoiqu'il ne fût pas encore aussi célèbre qu'il l'est devenu depuis.
» Ses commencements avaient été durs, et il s*étail bien débattu contre les flots de la vie avant de pouvoir surnager. Aussi était-ce un homme triste comme tous ceux qui ont été longtemps maltraités et dont le calme n'est que du courage ; les jours d'épreuves semblaient finis pour lui, mais les réussites tardives ne guérissent point ces âmes qui ont contracté l'infirmité du malheur. La bonne fortune est, pour l'homme fatigué par la lutte, ce qu'est la bonne chère pour le vieillard qui a perdu l'appétit.
» Un jour que Frantz était plus triste que d*ordinaire :
» — Harick, lui dis-je en lui prenant la main, tu penses encore au passé ?
» — Oui, me répondit-il en soupirant.
» — Et tu l'affliges en te rappelant Tinjustiee des hommes envers toi ? *
UrrS RENCONTRE. 454
n — Je m'afflige en soBgeant à ma faiblesse et à ma méehaDceté.
» Comme je m'étonnais, il secoua }a tète avee rnie mélancolie amère.
» — Oh 1 qui pourrait dire ce que les existences les plus innocentes en apparence renferment de coupables folies? Celui-là seul est pur, qui n'a point été éprouvé, car quiconque a passé à travers l'adversité y a laissé quelque chose de sa probité. Hélas ! quand nous sommes jeunes, ardents au bien et sans souillares, le bonheur nous fuit ; nous nous épuisons à combattre, puis viennent les découragements ou les colères, et nous nous lassons ; nous disons adieu à nos pudeurs intimes, à nos scrupules de cœur ; nous cherchons les rigoureuses limites du bien et du mal, nous nous exerçons à côtoyer le vice adroitement et sans trop nous y salir ; c'est là ce qu'on appelle apprendre à vivre. Alors la fortune se montre moins rebelle ; nous réussîssims mieux à mesure que nous devenons plus durs ou plus lâches, car les victoires de la vie sont comme celles du champ de bataille, on ne les remporte qu'en égorgeant quelque scrupule, ou en enchaînant quelque vertu. Oh I crois-moi, Wilhem, le passé est plus triste pour les fautes que pour les malheurs qu'il rappelle; crois-moi, il y a bien peu d'hommes qui fourraient y regarder en détail sans rougir I
» — N'es-tu donc pas un de ces hommes, toi?
Quelle mauvaise action as-tu commise ?
I) — Aucune aux yeuK du monde» mais aux yeux de la justice !... Vois-tu, Wilhem, on n'a pas beaucoup souffert sans avoir fléchi quelquefois ; le malheur est la plus redoutable des tentations ; il nous fait douter de nous-mêmes et de Dieu. Je me suis rendu coupable de bien des fautes depuis que je suis né, mais il en est une dont le souvenir me revient sans cesse.
» Il se tut un instant, et voyant que je ne l'interrogeais pas :
„ — xu n'oses point m'en demander l'aveu, n'est-ce pas ? Tu fais comme les fils de Noé qui fermèrent les yeux devant la nudité de leur père ; mais je veux tout te dire, Wilhem : confesser une mauvaise action, c'est commencer à l'expier.
» Je sortais de l'université lorsque j'allai m'établir à Offenbach. Offenbach est un petit village de la Souabe, ou chaque maison a devant sa porte un sapin et un tilleul, comme un double symbole de la douleur et de la joie qui veillent au seuil de toute demeure mortelle. L'air y est pur, les femmes y sont belles, et les vieillards y meurent sans infirmités. Un médecin eût pu choisir une meilleure résidence ; mais je fus séduit par la beauté du Heu ; puis aucune raison ne m'attirait ailleurs. Je possédais cette triste liberté que donne l'abandon. Je m'établis donc à Offenbach, espérant que ma profession me procurerait toujours le pain et le sel, seules richesses auxquelles je voulusse prétendre.
)) Ma première visite fut au docteur qui habitait déjà le village. '
» Je trouvai un homme sec, froid, calculateur, qui me répondit à peine, et m'observa beaucoup. Il me fut aisé de comprendre que mon arrivée à Offenbach effrayait son avarice, et qu'au lieu d'un confrère j'avais rencontré un ennemi.
» — Que m'importe après tout? me disais-je, il ne pourra me rendre le ciel d'Offenbach plus froid, ni sa campagne moins belle '
» J'étais loin de prévoir ce que peut faire souffrir la jalousie d'un méchant.
» Dans un pays écarté comme Offenbach, touthomme qui voyage est au moins un escroc en fuite ; étranger y est synonyme d'aventurier. J'étais inconnu, peu causeur, et par conséquent facile à rendre suspect; je m'aperçus bientôt que j'inspirais de la défiance. Les marchands ne me fournissaient rien qu'en me présentant sur-le-champ leurs mémoires, et mon hôtesse me demanda de la payer d'avance. J'avais fait la connaissance de deux voisins ; insensiblement leurs visites cessèrent. Je voyais ainsi s'élever contre moi des préventions sans nom et dont j'ignorais la cause. J'aurais pu mettre fin à ces tracasseries en quittant le village; mais l'orgueil blessé m'y retenait, je repoussais l'idée de partir en laissant derrière moi une réputation douteuse.
» Une circonstance frivole vint accroître la défiance
générale. Le docteur avait répandu le bruit que je n'étais point médecin. Le juge du canton me fit en conséquence appeler, afin que j'eusse à justifier de mon titre. Je lui montrai mes diplômes, qu'il examina et qu'il me rendit en s'excusant ; mais on sut à Offenbach que j'avais paru devant le juge, et chacun expliqua à sa manière cette comparution.
» Pour comble de disgrâce, mon isolement m'ôtait tout moyen d'éclairer l'opinion. Aussi ma position devenait-elle plus pénible chaque jour. Il s'était formé autour de moi une sorte de cordon sanitaire qui tenait tout le monde à l'écart sans que je connusse la maladie dont on m'accusait. Lorsque je traversais le village, les enfants interrompaient leurs jeux pour me regarder, et, si je voulais sourire à l'un d'eux ou passer ma main sur ses cheveux, il s'éloignait en baissant la tète.
» Mais, dois-je le dire, Wilhem? quelque chose me tourmentait plus que tout le reste (quelque chose de futile en apparence et que j'ose à peine avouer maintenant). Le vieux médecin avait un chien fort beau et fort aimé dans le village; on l'appelait Obéron. Soit que son maître lui eût appris à me connaître, soit que mon isolement habituel lui déplût, ce chien ne pouvait me rencontrer sans me poursuivre. Acharné sans motif à mes pas, il personnifiait en quelque sorte l'opinion publique. Aussitôt qu'il m'apercevait, ses aboiemients attiraient aux portes les habitants d'Offenbach,
et il me semblait lire siir toutes les figures une méchante joie.
» Cette haine d'Obéron était un supplice d'autant plus cruel y que c'était une sorte de témoignage contre moi. Je sentais qu'aux yeux de gens grossiers cet acharnement d'un animal doux et caressant pour tout autre avait quelque chose d'accusateur ; j'avais l'air d'avoir assassiné quelque nouveau gentilhomme de Montargis ! Aussi, quand j'entendais de loin la voix d'Obéron, faisais-jede longs détours pour l'éviter. Vous ne pouvez guère me croire, WilhaÉ|^ et cependant c'est la vérité ; j'avais supporté le reste avec courage, sinon avec calme, mais ce chien mit à bout ma patience» ce chien me devint plus insupportable que toutes les calomnies. Je le détestais surtout, parce qu'on ne pouvait ni se venger d'un tel ennemi ni le mépriser ; il me ravalait en me faisant souffrir une douleur ridicule.
» Je revenais un soir des environs d'Offenbach, le fusil sur l'épaule, mais peu disposé à la chasse et fort mécontent de quelques nouveaux mensonges du vieux médecin, lorsqu'au détour d'un chemin je le rencontrai lui-même face à face; nous pâlîmes tous deux, lui de peur, moi de colère. Cependant j'allais passer sans rien dire, lorsque Obéron s'élança vers moi avec des aboiements furieux.
»— Rappeliez votre chien, monsieur! m'écriai-je en saisissant mon fusil.
» Je ne sais ce que le docteur s'imagina, mais il pressa le pas sans m'écouter; le chien s'animait de plus en plus, et tournait autour de moi en me montrant les dents: j'armai mon fusil.
» — Rappelez votre chien 1 répétai-je.
» Le coup partit presque au même instant; j'entendis un long cri plaintif, et je vis Obéron qui se roulait tout sanglant. Le vieux médecin s*était arrêté.
» — Vous Tavez voulu, lui dis-je d'une voix altérée; je vous avais dit de le rappeler.
» Et je passai rarement
» Arrivé chez moi, je m'assis tout tremblant. J'étais ému comme si j'eusse commis un crime. Je voyais toujours Obéron se débattant dans la poussière.
» Je me couchai, espérant échapper par le sommeil à cette vision pénible ; mais je dormis mal : une sorte de fièvre m'agitait. Le» lendemain, je me levai plus tôt que de coutume; j'essayai d'écrire, d'étudier ; je ne pus fixer mon esprit. J'aurais voulu sortir, mais je craignais de traverser le village ; il me semblait que j'allais lire des reproches dans tous les regards. On ne pouvait connaître les excuses de ma violence, et le docteur allait sans doute s'en servir pour me rendre plus odieux. Puis ma conscience me disait elle-même que je m'étais abaissé à une vengeance cruelle ; j'avais honte de ma misérable action.
» Vers la nuit pourtant, je me hasardai à traverser le village. En passant sur le place, il me sembla que
les enfants s'écartaient de moi avec plus de crainte. Obéron, que je rencontrais habituellement dans cet endroit, n'y était pas, et son absence me serra le cœur! Que n'aurais-je point donné ce soir-là pour entendre ses aboiements, qui, la veille encore, me causaient tant d'irritation 1
» Plusieurs jours se passèrent dans cette anxiété. J'aurais voulu savoir ce qu'était devenu le chien du docteur, et je n'osais m*en informer à personne; je ne l'avais point tué, je l'espérais du moins ; mais qu'en avait-on fait ? Plusieurs fois déjà j'avais passé vis-à-vis la maison du vieuK médecin, que j'évitais autrefois, dans l'espoir de découvrir quelque chose, mais sans rien •apprendre ; enfin, pourtant, un soir, j'aperçus de loin un chien étendu sur le seuil ; je hâtai le pas : c'était Obéron qui dormait au soleil couchant I
» Celte vue me fit battre le cœur. Je m'approchai vivement en l'appelant par son nom ; au son de ma voix il se redressa épouvanté, voulut fuir, chercha en vain la porte, et alla se frapper le front contre la muraille. Étonné, je pris sa tête entre mes mains et la relevai : Obéron était aveugle !
» Je ne saurais te dire, Wilhem, à quel point cette découverte me saisit. Je laissai aller !e chien du docteur, et, sentant qu'une larme me venait aux yeux, je continuai mon chemin.
» Les jours suivants, je passai par le même endroit pour revoir Obéron ; mais sa haine contre moi s'était
transformée en terreur, et il rentrait aussitôt qu'il sentait mon approche.
)> Du reste, je m*aperçus bientôt qu'en perdait la vue le chien du docteur avait tout perdu. Devenu inutile, on avait cessé de lui donner des soins, et sa maigreur attestait assez le cruel abandon de son maître. II était clair que celui-ci ne le gardait plus que pour rappeler à tous ma violence : c'était une preuve vivante qu'il conservait contre moi. Les enfants d'Offenbach, qui avaient aimé Obér,on tant qu'il avait été beau et joueur, le prirent aussi en dégoût, dès qu'ils le virent malade et triste ; ne pouvant plus s'amuser de sa force, ils s'amusèrent de ses infirmités. Alors le chien, naguère si vif, si fier, si irritable, devint lâche par souffrance ; sa tète se courba, ses jambes s'affaissèrent et son attitude révéla l'attente continuelle du châtiment.
» Je suivais cette progression des souffrances endurées par Obéron avec toute l'attention qu'un hanune solitaire et malheureux lui-même peut donner à une douleur dont il a été la cause. Plus heureux, j'aurais peut-être moins songé au mal que j'avais fait, car la prospérité endurcit le cgpur, et Ton s'habitue vite à la considérer comme une justification de tous ses actes ; mais j'étais triste, j'avais l'âme vide : à défaut d'autre chose, un remords était une occupation.
» Ce coup de fusil m'avait d'ailleurs fatalement éclairé. Je m'étais demandé ce qu'eût fait ma colère
si un hommQ se fût trouvé à la place d'Obéron, et j avais compris avec efiEroi qu'il y a dans ce que le monde appelle \m honnête homme tout ce qu'il faut pour faire un assassin. Que te dirais-je enfin? Je regrettais d'avoir fait souffrir volontairement un être doué de vie; mais je regrettais surtout mon impuissance à me dominer. Qu'importait le peu de gravité du résultat? l'acte lui-même n'en avait pas moins de valeur morale ; c'était ma première cruauté.
» Le séjour d'Offenbach me devint de splus en plus insupportable : à toutes mes afQictions se joignit bientôt la misère, car tous les genres de confiance m'avaient été refusés. Je résolus enfin de chercher ailleurs une hospitalité moins amère.
» Mais, en partant, je.ne voulais laisser derrière moi aucun souvenir fâcheux, aucun regret surtout ; et qu'ailait devenir Obéron? Qu'on ne me raille point de cette préoccupation; son objet pouvait la rendre puérile, mais elle était juste dans son principe. Je résolus à'emmener avec moi le chien du docteur en expiation de ma faute, et aussi comme enseignement pour l'avenir. Je me rendis donc chez le vieux médecin, qui se montra fort surpris et presque effrayé à mon aspect.
» — Je quitte Offenbach, lui dis-je.
I) Un sourire triomphant traversa son œil rusé.
» — Hais avant de partir, j'ai une demande à vous faire.
» Il redevint sérieux.
)) — Voulez-vous me donner Obéron?
» — Mon vieux chien aveugle ? dit-il en me regardant stupéfait.
» — Lui-même.
M — Qu'en pourrez-vous faire? C'est donc pour avoir le plaisir de le tuer ?
, )) Je me levai d'un bond, les mains serrées de rage ; mais je m'apaisai presque aussitôt.
» — Donnez-le-moi, répélai-je, je ne lui ferai point de mal.
» — Prenez-le si vous voulez, dit le docteur en haussant les épaules ; aussi bien il vous appartient déjà un peu : il porte votre marque.
» Je saluai sans répondre, et je sortis.
» Le soir même j'étais sur la route de Berlin, et Obéron dormait sur la paille de l'impériale. Arrivé à Tauberge où nous devions déjeuner, je priai le conducteur de le descendre. J'étais à la porte, et, dès qu'il fut à terre, je l'appelai ; mais à peine eut-il entendu ma voix, qu'il se mit à fuir à travers la campagne. Nous nous trouvions au sommet d'une colline, brusquement interrompue à droite par un ravin, au fond duquel tournait un moulin ; le chien aveugle courait dans cette direction ; je m'aperçus qu'il allait droit au précipice. Je voulus le poursuivre ; mais, au bruit de mes pas, il s'élança plus rapidement, et je le vis disparsdtre dans le gouffre : au moment où j'arrivais, son corps en lambeaux passait sous la roue du moulin. »
Ici le professeur se tut. J'avais écouté son récit avec un intérêt que ne pourra faire comprendre la pâle contrefaçon que je viens d'en donner. Il se leva avec sa femme, vint à moi en souriant et me tendit la main :
— J'ai fait ce que vous me demandiez, dit-il, le ciel soit loué si mon histoire vous a plu. Maintenant, adieu : bon sommeil pour cette nuit et bonheur pour toujours.
— Merci, lui dis-j^ à mon tour en lui serrant la main ; je n*oublierai de ma vie ni cette rencontre, ni vos histoires.
Le lendemain, je me réveillai de bonne heure, et je me levai en toute hâte, espérant revoir notre conteur de la veille. Je trouvai à ma porte l'Alsacien, qui sortait aussi.
— Avez-vous vu le professeur et sa femme ? lui demandai-je.
— Ils sont partis.
Je ne pus retenir une exclamation de surprise.
— Et savez-vous au moins leur nom ?
— Pardieu ! qui ne connaît Schubert, le professeur de Munich?
— Que dites-vous? Schubert le naturaliste, Tauteur de V Histoire de Vâme ! de la Symbolique des rêves ! des Considérations sur le côté obscur de la nature, des Voyages dans le pays de Saltzbourg, le Tyrol et le midi de la France!
— Lui-même.
— Mais il voyageait i pied ?
— Toujours. Il a parcouru ainsi une partie de l'Europe, ayant pour tout bagage une boite à herborisation, la Bible et sa femme, qui le suit en tricotairt. Dans ce moment ils gagnent tranquillement je ne sais quel port de mer où ils veulent s'embarquer^
— Et où vont-ils donc? m*écriai-je de plus en plus surpris.
—En Palestine*.
1 Ce qae nous disons ici de Schubert et de sa maniée de voyager est exact, n est également vrai qu'au moment où nous écrivions ce récit l*habile écrivain se trouvait en Palestine. L'histoire du moine Alfus fait partie d'un de ses ouvrages, intitulé : Be CAnden ef du Nowûeau; son titre est : C Oiseau du Paradis. Nous nous sommes souvent écarté pour les détails de la version allemande. Schubert passe parmi les savants de son pays pour un auteur plus ingénieux qu'exact. Mais si son imagination pleine de poésie a nui à sa réputation de naturaliste, en revanche elle lui a acquis une juste célébrité comme écrivain, et il est peu d'auteurs qui soient maintenaot plus populaires en Allemagne.
Morlaix est une petite yille qui s'allonge entre deux hautes collines couvertes de jardins, et dont la mer vient tous les jours baigner le pied. Ses maisons encadrent le port sans cesse sillonné par de paisibles caboteurs à voiles roses.
Cette ville, fondée par les Romains sous le nom de Julia, fat saccagée au douzième siècle par Henri II, roi d'Angleterre ; elle se releva bientôt de ses ruines. En 1506, la duchesse Anne, deux fois reine de France, y fit son entrée solennelle, et on lui offrit en présent, dit la chronique, un petit navire d'or enrichi de pierreries/et une hermine apprivoisée ayant un cbllier de diamants. Ce fut aussi à Itforlàix que débarqua, en 1548, Marie Stuart, cette Française d'Ecosse, belle et tendre reine dont la vie fut un roman et la mort une tragédie. Elle se rendait alors à Paris pour épous^ le
dauphin, depuis François IL Le seigneur de Rohan la reçut à la tète de la noblesse.
Après avoir entendu le Te Deum, la princesse était prête à passer le pont-levis du château, lorsqu'il se rompit sous le poids de la cavalerie ; des Écossais s'écrièrent : Trahison! mais le seigneur de Rohan se détourna en disant ; Jamais Breton ne fit trahison! et le tumulte s'apaisa. — Nobles paroles, qui seraient dans toutes les rhétoriques françaises si elles eussent été prononcées en latin par quelque descendant des bandits de Romulus.
Du reste, Morlaix, qui joua un rôle important dans les guerres de Bretagne, n'est connu aujourd'hui que par ses toiles et ses beurres salés I L'industrie a hérité de la gloire historique... sous bénéfice d'inventaire.
C'est peut-être encore pourtant une des villes de France où le moyen âge a laissé le plus de traces de son passage. Les vallées qui s'étendent aux alentours sont parsemées de ruines gothiques, perdues dans des flots de verdure ; car il est peu de campagnes plus fleuries, plus brodées de haies vives, plus murmurantes de rivières cachées sous les saules.
Les abords du vieux château surtout présentent un site merveilleux. La coulée se resserre en cet endroit et forme une sorte de précipice tapissé de jardins, de maisons,, de bocages, au sommet duquel la route serpente sous de grands marronniers. C'est là que les enfants viennent lancer leurs cerfs-volants et vider
leurs cartels sans danger. Comme c'est aussi le chemin de rhospice, on voit le lotig de l'avenue quelques pâles vieillards qui tiennent s'épanouir au soleil, quelques convalescents qui regardent la campagne en eflfeuillant des marguerites, et quelques fous paisibles poursuivant à travers les allées les plus écartées leur chère visiori.
Parmi ces derniers, on remarquait encore, il y a quelques années, une vieille femme timide et douce, que la foule appelait la Folle d'amour. C'était la fille d'un de ces officiers de marine désignés avant la révolution sous le nom i*officiers bleus, et qui, sortis des derniers rangs par quelque action d'éclat ou par un heureux hasard, avaient conservé sous leurs épaulettes la rudesse ignorante du matelot.
Aussi le père Hirel était-il plus célèbre dans la marine par ses fautes de français que par le combat glorieux auquel il devait son élévation. Les jeunes aspirants, qui avaient reçu les éléments d'une instruction littéraire, trouvaient un plaisir singulier à se jouer de son ignorance, et Ton racontait mille anecdotes réelles'ou inventées dans lesquelles le père Hirel jouait toujours quelque rôle ridicule. C'était lui, disait-on, qui, étant à terre, avait écrit un jour à son lieutenant, resté à bord, un billet ainsi conçu :
Mon Chair!
Anvoyé moi katrom !
Signé, Pierre Hirel.
466 RicrTS et souvenirs.
Le lieutenant vint lui apprendre qu'il avait fait chercher vainement le nommé Katrom, et qu'il né se trouvait aucun marin de ce nom dans l'équipage.
— Monsieur, s'écria le père Hirel, exaspéré, ne comprenez-vous donc rien à la langue française T Je ne vous ai pas demandé le nommé Katrom ; je vous ai demandé quatre-z-hommes.
£t, depuis, il avait toujours soin de mettre la marque du pluriel au nombre quatre, racontant ce qui loi était arrivé pour n'avoir point pris ses précautions.
Le capitaine Hirel était donc fort recherché des jeunes ofSciers, non par estime pour son caractère, qui était pourtant honorable, mais comme objet de moquerie. Il ne s'était heureusement jamais aperçu de la cause réelle de cette cruelle amitié. Les rires qui s'élevaient lui semblaient l'approbation de ce qu'il venait de dire, et sa naïveté servait de bouclier à son amour-propre.
Comme, d'ailleurs, on s*amusait trop de ses fauta pour les relever, il ne s'en était jamais aperçu ; il avait fini par oublier lui-même, de bonne foi, son ignorance, et par prendre pour du savoir l'assurance qu'il avait acquise. Aussi l'eût-on fort offensé en se permettant une critique ; il en donna un jour une preuve singulière.
Au nombre de ses habitudes plaisantes, se trouvait celle de citer à tout propos des phrases latines, accompagnées de la traduction bouffonne que lui avait enseignée un de ses mystiàcateurs ; il appelait cela ses
proverbes. Un matin, il sort très-affairé de la chambre du commandant, et monte sur le pont, cherchant des yeux l'aspirant de service.
— <Juels ordres ? demande celui-ci en accourant.
— Arma virumque cano, répond le père Hirel.
Et comme le jeune homme semblait ne point comprendre :
— Avez-vous déjà oublié vos classes ? reprit TofiBcier bleu : je vous dis en latin : Armez les avirons au canot.
L'aspirant éclata de rire et voulut lui expliquer qu'on s'était moqué de lui ; mais le capitaine l'arrêta court.
— Est-ce que vous auriez la chose d'en apprendre à vos anciens ? dit-il d'un ton sévère.
Et montrant le canot du commandant suspendu à la poupe en porte-manteau.
— Tityre, tu patulœ^ ajouta-t-il, tire là'dessus' et patine-toi. Puis il tourna le dos au jeune officier avec un mouvement de superbe dédain.
On conçoit combien de tels faits durent rendre le capitaine Hirel ridicule aux yeux de jeunes gens rieurs et encore un peu entachés de la pédanterie des écoles. Cependant l'homme qui commettait de tels délits contre la syntaxe était, de l'aveu de tous, un de nos meilleurs marins, et avait fait preuve en vingt occasions de bravoure etdecoupd'œil. A l'heure du danger on oubliait les barbarismes de l'officier bleu, car alors le canon seul parlait, et le père Hirel savait cette langue-là.
H connaissait aussi celle que le cœur enseigne, car
dans plusieurs circonstances il avait consolé des compagnons malheureux qui n'avaient point alors remarqué ses fautes de grammaire. Il s'était même fait aimer d'une femme intelligente et cultivée qui avait deviné un coQur généreux sous cette enveloppe grossière, et qui avait consenti à Tépouser. Malheureusement pour le capitaine Hirel, cette union dura peu; sa femme mourut en lui laissant une fille sur laquelle il concentra toutes ses affections.
Les qualités précieuses de cette fille empêchèrent TofiBcier bleu, d'ailleurs peu connaisseur, de remarquer ce qui lui manquait en grâces et en esprit. Dans la vie domestique, la bonté peut tenir lieu de tout, mais on n'en sent le prix qu'à l'usage et lentement. C'est, comme l'air, comme l'eau, une chose vulgaire et qui manque de saveur.
Aussi la foule, amoureuse des seules apparences, frappait-elle mademoiselle Hirel, excellente au fond, mais laide et ignorante, du même anathème qui avait déjà atteint son père. On fit de ces deux ôtres courageux et bons un objet de curiosité que Ton tenait à montrer aux étrangers, et, lorsque mademoiselle Hirel sortait en donnant le bras au capitaine, tout le monde se penchait aux fenêtres pour les voir, et Ton répétait avec un rire moqueur :
— Voilà Œdipe et Antigone.
Car, pour comble d'infortune, mademoiselle Hirel s'appelait Antigone ! Or un nom ridicule est, après la
laideur, le malheur le plus grand qui puisse frapper un enfant à sa naissance; c'est une véritable difformité que lui inflige le mauvais goût des parents, et les doléances de Tristram Shandy àcet égard ne sont point dingénieux paradoxes, comme on l'a prétendu, mais de profondes vérités. Un nom qui éveille les épigramraes est une sorte de honte que vous traînez toujours forcément après vous. Soyez spirituel, noble, dévoué, il suffira de dire comment vous vous appelez pour exciter le rire, ce nom restera attaché à votre personne comme un signe grotesque, et sera la queue de papier qui fera courir la foule sur vos pas et excitera les huées.
Ajoutons que tout dans la personne de mademoiselle Hirel formait un contraste choquant avec la noble héroïne qu'on lui avait choisie pour patronne. Elle était petite, noire, louche, et ses mouvements avaient quelque chose d'interrompu qui indiquait la gène. Sa toilette, toujours en révolte ouverte contre la mode, était à la fois commune et extraordinaire. Quant à son langage, elle n'avait point eu d'autre maître que son père, et elle parlait, comme lui, ce qu'on appelait dans la marine le français- hirel ; aussi les amis du capitaine venaient-ils lui rendre visite autant pour les bons mots de sa fille que pour les siens.
Parmi ces mystificateurs d'habitude se trouvait un lieutenant de vaisseau, auquel le père Hirel avait loué une chambre dans sa maison. Charles était un de ces jeunes officiers auxquels la protection assure une car-
470 RÉCITS c;t souvenirs.
rière brillante, et qui, confiants dans l'avenir, se laissent vivre joyeusement. On le citait conime un marin d'intelligence et de courage ; mais il y avait en lui une sécheresse de cœur, enveloppée de sans-facon et de légèreté, qui en faisait un caractère plus heureux qu'estimable.
Reçu chez le capitaine, qui le traitait non en locataire, mais en ami, il ne s'en joignait pas moins à ceux: qui s'amusaient de son ignorance. Agissant en cela comme la plupart des hommes qu'bn appelle aimables dans le monde et qui ne sont que des égoïstes riants, il acceptait les soins du père Hirel et de sa fille parce qu'il y trouvait son profit, et les tournait en ridicule parce qu'il y trouvait son plaisir.
Du reste, bon compagnon avec le capitaine, se résignant à faire sa partie de dominos et à boire son grog toutes les fois qu'il n'était point invité ailleurs, et n'oubliant jamais d'offrir à mademoiselle An tigone les pastilles qu'il n'avait pu distribuer aux bals delà préfecture.
Quelque insignifiantes que fussent ces marques d'intérêt, c'étaient les premières et les seules que mademoiselle Hirel eût jamais reçues d'uft jeune homme. Les cœurs les plus tendres sont aussi les plus crédules et les moins exigeants ; ils se nourrissent de leur propre affection, et s'en réchauffent : c'est comme un soleil intérieur, aux rayons duquel ils éclairent et colorent tout ce qui est en dehors d'eux-mêmes. Aussi Antigone était-elle heureuse et reconnaissante des
attentions du jeune officier. Elle le témoignait, non par des paroles, mais par des soins attentifs et continus^.
Malheureusement, toutes les actions de la pauvre fille reflétaient la gaucherie de sa perscftme ; son dévouement même manquait de charme. Or nous sommes généralement moins touchés du bien que Ton peut nous faire que de la manière dont on le fait ; car, si Ton apprécie la bonté pour le profit qu'on en retire, on ne Taime guère que pour la grâce dont elle s'entoure.
Peut-être aussi Tintelligence de mademoiselle Hirel nuisait-elle un peu à son cœur. Comme tous les esprits sans culture, elle avait resserré la vie dans les besoins matériels de chaque jour, et ses soins tendaient uniquement à les satisfaire. C'était une femme rangée, économe, attentive, mais dont l'imagination se promenait invariablement de la cuisine à la chambre à coucher: sans cesse oecupée de ceux qu'elle ;iimait, elle connaissait au juste leurs mets favoris, leur vin préféré, et la manière dont leur lit devait être fait ; mais la perspicacité de son affection n'allait pas plus loin : elle ne savait ni deviner vos sentiments, ni distraire vos ennuis. Si vous étiez triste, elle vous proposait une promenade, vous faisait préparer un dîner plus délicat, puis elle était à bout ; et si votre tristesse continuait, elle ne savait plus que pleurer tout bas, ce qui l'enlaidissait encore. — Pauvre âme déshéritée, à laquelle le monde des intelligences était resté fermé et qui sentait sms comprendre!
Charles n'avait jamai s vu dans Antigone Hirel qu'une idiote assez bonne fille, qui faisait brosser exactement ses habits et veillait à ce que rien ne lui manquât.
Or, un soir qu'il n'avait rencontré aucun de ses amis, il revint plus tôt que de coutume, et, ne sachant que faire, entra chez le capitaine Hirel. Antigone lui remit une lettre qui venait d'arriver pour lui.
— Pardieul s'écria Charles après l'avoir lue, voici du nouveau : mon frère va venir à Brest.
— Quel frère? demanda le père Hirel; l'administrateur?
— Précisément : il a sqn changement, et me prie de lui chercher une maison.
— Bah ! c'est donc un homme établi ?
— Un peu, papa Hirel.
— Et il arrive avec son épouse?
— Comme vous dites... une blonde charmante !... élève de Hertz, rien que cela I... Allons-nous faire de la musique !.. . Vous ne connaissez pas de maison à louer?
— Faut-il que ça soit conséquent ?
— Mais oui ; mon frère voudrait que nous puissions loger ensemble.
Antigone leva brusquement la tète en laissant échapper une exclamation.
— Je comprends la manœuvre, reprit le capitaine : vous allez nous quitter, muscadin ?
•— Peut-être bien: je ne puis refuser mon frère.
D'ailleurs, vous le savez, je suis ici trop à Tétroit; je n'ai qu'une chambre, et j'en voudrais deux : je ne sais où placer mes livres, ma musique.
— C'est juste, ousqu'il y a de la gêne, n'y a pas de plaisir. Voyez la maison de M. Noiraud le serugien, ça vous ira.
On vint demander Charles, et la conversation en resta là.
Mais le lendemain, en sortant, le jeune olBcier rencontra sur l'escalier mademoiselle Hirel qui faisait tout déloger de la chambre qu'elle avait jusqu'alors occupée.
— Qu'est-ce que cela? demanda le jeune homme.
— Ne vous êtes-vous pas plaint d'être trop à l'étroit? répondit Antigone ; cette chambre peut communiquer avec la vôtre ; désormais vous aurez place pour vos livres, et peut-être vous vous trouverez assez bien pour ne pas nous quitter.
Charles fut presque ému , il prit la main de mademoiselle Hirel.
— Vous êtes bonne comme une sainte, dit-il, mais je ne veux pas que vous vous dérangiez ainsipour moi.
— C'est convenu avec mon père.
— Et où logerez-vous, si vous me donnez cette pièce?
— Tiens, s'écria Antigone, avec un gros rire, est- ce que nous n'avons pas le ratz-de-chaussée ?
' Charles laissa aller la main de la jeune fille, en se mordant les lèvres.
— Au fait, répéta-t-il, le ratz-de-chaussée est au niveau de la cuisine ; vous y serez fort bien.
Cependant, ce fait et mille autres lui apprirent la tendre affection que lui avait vouée la fille de son hôte. Chaque jour lui en apportait quelque nouvelle preuve. Son appartement était toujours le premier fait et le mieux ciré de la maison ; Antîgone avait dépouillé toutes les autres chambres pour Torner : on n'y voyait que vases de fleurs sous verre, pendules mythologiques, porcelaines dépareillées, plâtres coloriés et tableaux représentant le Temple de la Fidélité, brodé à Taiguille.
Les amis de Charles finirent par remarquer ces attentions de mademoiselle Hirel et par en deviner la cause. Ce fut alors un thème inépuisable de plaisanteries ; on ne Taborda plus sans lui adresser d'ironiques compliments sur sa conquête. Il se lassa, à la longue, de ces épigrammes banales, et y répondit avec aigreur; dès lors, elles redoublèrent.
Comme tous les olBciers parvenus sans peine, Charles avait beaucoup d'envieux ; lorsque ceux-ci apprirent qu'il y avait chez lui un point vulnérable, tous voulurent y toucher avec une maligne joie; les indifférents suivirent, portèrent à leur tour le doigt à sa blessure, par imitation ou par curiosité.
Ainsi tourmenté de toutes parts, le jeune homme prit en haine la cause innocente de ses ennuis, et chercha les moyens de quitter la maison du capitaine '
Hirel, où le retenait un reste de pudeur. En attendant, il cessa presque entièrement ses visites chez TofiBcier bleu, et ne parla à sa fille qu'en passant, lorsqu'il j était forcé.
Antigone s'aperçut du changement de Charles, mais sans en deviner le motif. Le pauvre fille était loin de
' savoir jusqu'à quel point la nature lui avait été marâtre. Elle avait souvent entendu dire que Tamour d'une femme était une gloire et un bonheur pour Thomme aimé; comment eût-elle soupçonné que le sien était un ridicule? L'affection de son père lui ayant longtemps suffi, elle n'avait point encore été assez malheureuse pour se rendre justice; car on ne se voit tel que Ton est que le jour où Ton apprend qu'on ne peut être aimé. Puis, nous l'avons dit précédemment, elle remplaçait
• aisément le bonheur par la bonne volonté. Quant à son amour, c'était un de ces sentiments qui s'ignorent ; passions sourdes et muettes, qui vivent sans communication avec le monde extérieur, ne se donnent point de nom, et dont les gens vulgaires meurent, sans savoir eux-mêmes ce qui les a tués. Il n'y avait dans cet amour aucune apparence d'exaltation; c'était un besoin impérieux et tranquille à la fois, comme ceux que donne l'habitude; quelque chose de comparable au jour, dont la vue n'excite aucun transport, et sans lequel, pourtant, nous ne pouvons vivre.
Un matin qu* Antigone était triste de n'avoir pu parler' à Charles depuis longtemps, elle monta doucement à.
un petit cabinet qu'elle s'était réservé» et qui n'était séparé de la chambre du jeune homme que par une simple cloison.
Elle s*y rendait souvent, sans savoir trop elle-même pourquoi, si ce n'est qu'elle s'y trouvait mieux qu'ailleurs. De là, elle écoutait la voix de Charles, quand il chantait ; elle entendait le bruit de ses pas ; elle épiait tous les mouvements, pour savoir s'il était joyeux ou triste, indulgent ou moqueur.
Ce jour-là, elle fut étonnée du silence qui régnait dans l'appartement. Elle se demandait déjà ce qui avait pu forcer son hôte à sortir si matin, lorsqu'un bruit de pas retentit sur l'escalier. Le nom de Charles avait été prononcé. Antigone ouvrit vivement la porte du cabinet, et jeta un cri... Elle venait d'apercevoir le jeune oflBcier, que l'on rapportait couvert de sang.
Par suite des plaisanteries auxquelles l'exposait depuis quelques mois la passion de mademoiselle Hirel, Charles avait provoqué un de ses camarades et venait d'être grièvement blessé. Après le premier mouvement de surprise et de douleur, Antigone ne s'occupa que des soins à lui donner. Son état inspira d'abord de sérieuses craintes; mais insensiblement les symptômes devinrent moins alarmants, et au bout d'un mois il entra en pleine convalescence.
Pendant ses jours de fièvre, Charles avait à peine remarqué mademoiselle Hirel, qui l'avait pourtant
raremcDt quitté; mais, lorsque la liberté d'esprit et la réflexion lui revinrent, il s'irrita de trouver à son chevet celle qui avait été la cause de son combat et de sa blessure. Les grands cœurs s'attachent aux êtres pour lesquels ils ont souffert, les petites âmes au contraire s'en éloignent et les prennent en détestalion. Elles ne comprennent point que la douleur est, après Tamour, le plus sacré des liens, et que les sûres affections ne se cimentent jamais si bien qu'avec du sang ou des larmes. La présence de mademoiselle Hirel devint insupportable à Charles, et il le lui fit savoir avec une dureté que la politesse ne déguisait plus ; car, pour voir un égoïste dans toute sa sincérité, il faut le prendre vieux ou malade,
Antigone, n'ayant point appris le motif du duel, ne vit dans cette ingratitude qu'un caprice de convalescent, et s'y soumit sans murmurer. Elle visita Charles plus rarement, et seulement lorsqu'il était seul, car elle avait remarqué que sa présence était surtout désagréable au jeune homme lorsqu'il avait près de lui quelque camarade.
Elle allait un jour entrer dans son appartement, pour savoir si rien ne lui manquait, lorsqu'elle entendit monter Tesçalier en riant. Elle reconnut, à la voix, des amis de Charles, et, ne voulant point les rencontrer, elle entra brusquement dans le cabinet dont nous avons déjà parlé. Les trois oificiers de marine passèrent sans l'avoir aperçue.
478 RÉCITS ET SOUTENIRS.
— Eh bien ! s'écrièrent-ils en entrant, commentI?a aujourd'hui le blessé?
— Fort bien, si ce n'est qu'il s'ennuie; tous arrivez à propos pour me distraire. Il y a là un hamac, des chiboucks et du tabac turc; asseyez-vous, fumez, et causons.
Antigène, qui allait sortir, eut un mouTement de curiosité; elle prêta l'oreille.
— Comment diable es- tu seul ? demanda l'un des visiteurs au malade; est-ce que ta châtelaine néglige les devoirs de l'hospitalité?
— Pas de plaisanteries, messieurs, vous savez que je ne les aime pas, répondit Charles avec humeur.
— Allons, vas-tu encore te fâcher et nous proposer un duel pour savoir qui de nous a plus belle amie .^ tu défendrais une mauvaise cause, je t'en avertis : j'ai vu hier ta tourterelle; elle est plus jaune qu'une chaloupe que Ton vient de passer au brai.
— Avec cela qu'elle nous regarde toujours de travers : ses yeux ont l'air de batteries à feux croisés.
— Et sa taille 1... as-tu remarqué?... gracieuse comme une barre d'anspect.
— Il faut avouer que le papa Hirel a construit là un bateau plat fait pour naviguer de conserve avec lui!.,.
— C'est le plus beau couple d'orangs-outangs que j'aie vu dans mes voyages, et Charles, qui a un cousin au Jardin-des-Plantes, devrait les expédier tous deux pour la ménagerie.
MADEMOiSILLB ANTIGONE HIREL. 179
— Je voudrais les envoyer au diable! s'écria le jeune officier en se retournant dans son lit avec peine. Comprenez-vous, messieurs, que je ne puisse me débarrasser de cette famille? Quand le père ne m'assassine pas de son latin, la fille me poursuit de son français, qui est pis encore. Dès que je suis seul, elle arrive ici pour me dire le temps qu'il fait ou m'avertir que la volaille a renchéri au marché. C'est là le fond de sa conversation.
— Que veux-tu? elle t'aime!
— Et mordieu I on n'aime pas quand on est si laide 1...
— Ne t'a-t-elle jamais demandé une mèche de tes cheveux ?
— Non, mais elle me vole mes vieux cordons de montre, qu'elle se passe au cou en manière de souvenirs.
— Admirable 1 et tu ne lui as pas proposé un bouton de chemise pour l'y suspendre en guise de médaillon I
Charles ne put s'empêcher de rire.
— Je donnerais, reprit-il, six mois d'appointements à celui qui me débarrasserait de la noiraude ; cette malheureuse me rendra ridicule aux yeux du monde entier ; c'est mon vice.
— Messieurs, s'écria le plus jeune des officiers, entre amis il faut du dévouement. Voilà assez longtemps que Charles a pris chasse devant TAntigone ; si nous l'abandonnons, il faudra qu'il amène pavillon : une pro-
position ! tiroDs à la plus belle lettre qui de nous le remplacera près de la demoiselle.
— Si vous faites cela, dit Charles, en se redressant sur son séant, je vous donne un déjeuner de vingt-cinq couverts à l'Hôtel de Paris.
— Marché fait I s'écrièrent les jeunes gens.
— Ainsi Tun de vous s'engage à prendre ma chambre, à se faire aimer de mademoiselle Hirel...
— Et à lui fournir des cordons de montre, ajouta celui qui avait fait la proposition.
— Et Ton ne me tourmentera plus de cette ridicule passion ?
— Puisqu'un autre seca devenu le bouc expiatoire.
— C'est entendu!
— Convenu.
— Alors, donnez ici un volume, et à la plus belle lettre.
On apporta a Charles une Imitation qui lui venait de sa mère, et ce fut ce livre tout de tendresse et de piété qui servit à cette cruelle mystification.
Un bruyant éclat de rire annonça l'arrêt porté par le sort.
— Roujoux! c'est Roujoux! s'écrièrent-ils tous ensemble.
— N'oublie pas à quoi lu t'es engagé? ajouta Charles qui craignait déjà de voir la victime reculer.
— Messieurs, dit Roujoux en se levant, avec une gravité burlesque, je suis homme d'honneur; je renouvel-
lerai en faveur de Charles le dévouement de Nisus pour Euryale, et, quand l'Antigone se présentera, je crierai courageusement : Me, me, adsum! Donnez-moi votre bénédiction, et je descends à l'instant même chez le papa Hirel pour lui proposer trois francs de plus par mois de son appartement.
— Non, non, attends que je puisse me lever, dit Charles; dans une dizaine de jours, je partirai sous prétexte de prendre Tair à la campagne, et tu l'élabliras ici en mon absence.
— Soit.
Le blessé serra la main à ses camarades, qui tous trois sortirent en riant.
Cependant mademoiselle Hirel avait tout entendu ; elle n'avait d'abord pas bien compris, mais la conversation était ensuite devenue trop claire pour qu'elle pût s'y méprendre»
Il se passa alors en elle quelque chose d'étrange. Il y eut un moment où l'intelligence de la pauvre fille s'ouvrit comme sous un effort douloureux ; elle comprit l'amour qu'elle avait au cœur, et sentit dans toute sa plénitude l'horrible malheur qui la frappait. Cet instant de profonde lucidité fut court, mais ce fui comme un coup de toi^nerre qui suffit pour ravager jusqu'au fond cette âme simple. La jeune fille sentit quelque chose se briser dans son sein. £lle demeura immobile, insensible, muette sous le poids d'une pensée unique : elle était méprisée !...
ItS RÉCITS IT sauvmiBs.
Aa ddi de cette odieose conriction, tout dispaonit; elle jeta lesr bras autOHr de cette crois ignomiiûeiise qsii s'était subitement dressée à ses yeuxt et ne vei^vt phis 8'ea séparer. Les plus dangereux désespoirs sont ceux qui s'accroupissent ainsi sur eux-mêmes. Quand l'imagination s'empare d'une douleur, elle la traite eomme les cavales indomptables que V(m irrite peur les épuiser et les soumettre; l'exaltation nous emporte aiors loin de l'objet qui nous fait souffrir, et raid ainsi notre angoisse moins navrante. L'âme, jetée à travers mille souvenirs et mille rêves, va d'une douleur à une autre, et ressemble à ces aérostats changeant à chaque instant d'atmosphères; comme eux, die finit par troover quelques courants favorables qui la r^nèiest insensiblement à de plus douces régions ; mais lorsque l'imagination ne vient pas au secours du coeur, et que celui-ci reste silencieusement attaché au cadavre de ses espérances, rien ne peut le distraire, et la eoosolation lui est à jamais interdite !
En rentrant le soir, après la scène que noms veums de rapporter, le capîtaine Hirel ne trouva point sa fille aa salon. Il t'appela, et ne reçut point de répesse. Étonné, il parcourut toutes les chambres saas la cencontrer, el monta enfin ehez son hôte, peiyant qu'elle s'y trouvait peut-être; mais, en passant, îl aperçut le cabinet entr'ouvert et poussa la porte. La jeune fiHe était assise à terre, la tête droite et les yeux fixea
— Que fais- tu là ? demanda le capitaine.
MADEMaiSELLE AKTIGONE HIREL. 483
Ellfi ne répondit rien. Il s'approcha, et youlut lui prendre la main ; cette main demeura immobile.^
— Mais qif as-tu donc ? reprit-il, [de plus en plus inquiet.
La jieiine fille le regarda^ f cissûxma légèrement, remua le& liÈires, et dit :
— Je suis son vice.
Hirel toucha le front de sa fille : il était 'brûlant; il pri& ses maîJBbs : elles étaient glacées et treur Uaates.
— Tu as la fièvre ! s'écria-l-41 épouvanté.
— Trop laide pour aimer l murmura la malade avec égarement
Le capitaine fit chercher sur-le-champ un ukédedn, qui déclara que mademoiselle Hirel était menacée d'uh épanchement au cerveau. Sa vie fut en danger pendant plusieurs semaines ; enfin le docteur déclara qu'elle était gjuérie.
— Guérie ! répétale capitaine, mais eUe ne prononce encore <{ue quelques mots sans suite.
— Gela est vrai, dit le docteur embarrassé.
— EUe nemeconnaitpas.
— Je le sais.
— EtTôUfkdîtes qu'elle est guérie?... Quelle est doua la maladie de ma fille, monsieur ?
-^ EUe est folle.
L&^aq^itaîne consulta d'autres médecins, mais tûos ses efforts pour rendif e la raison à Antig(me furent
inutiles. Lorsque Charles, qui était absent, apprit ce malheur, il se contenta de dire :
— Bon ! j'en serai du moins délivré.
£t il n'y pensa plus.
Cependant la folie de mademoiselle Hirel était douce, tranquille et quelquefois même touchante. Cette grâce, dont la femme douée de raison avait toujours manqué, la folle la rencontrait quelquefois. Pais le ridicule avait disparu sous la grandeur de Tinfortune. Ajoutons que Dieu avait pris la jeune fille en pitié : ses idées avaient changé de cours pendant sa maladie, et maintenant sa folie était de se croire aimée et sur le point d'épouser Charles.
Le capitaine Hirel supporta le malheur inattendu qui l'avait frappé sans verser une larme ni pousser une plainte. Seulement il demanda sa retraite, rompit toutes ses relations et déclina rapidement. Chaque soir on le voyait sortir, tenant le bras de sa fille : tous deux suivaient en silence les rues les plus isolées et gagnaient lentement le cours d'Ajot. Là, le vieux marin s'accou^ dait sur le parapet de granit et regardait longtemps la mer, tandis que la jeune fille, la tête penchée, murmurait tout bas quelques phrases d'amour. Puis, quand la nuit venait, on voyait ces deux pâles ombres reprendre leur route le long des remparts déserts, et l'on enten* dait parfois une parole d'encouragement que l'insei^ée adressait encore par instinct à son guide, et qui rassérénait son âme. — Tristes promenades, où c'était le
MADEMOISELLE ÂNTIGONE HIREL. ^85
père déjà vieux qui conduisait les pas de sa fille jeune encore, et où la folie consolait un instant la raison !
ï)u reste, le'capitaine mourut bientôt. Après sa mort, Antigone fut confiée à des parents qui, pour se débarrasser d'une gênante tutelle, la placèrent à l'hospice de Morlaix, où elle vécut longtemps. C'est là que nous l'avons vue dans notre enfance, et que nous avons recueilli ces détails de ceux qui« la gardaient. La folie n'avait altéré en rien la bonté ni la douceur d' Antigone; c'était toujours, comme autrefois, une pauvre fille sans colère ; et, quand des méchants ravivaient s6s chagrins par des railleries ou des insultes, die croisait les mains en pleurant bas ; mais, lorsqu'on l'interrogeait avec bienveillance, elle répondait à toutes les questions, et parlait longuement de Cliarles, le fiancé qu'elle attendait.
Quant à celui-ci, poussé par des protecteurs puissants, favorisé par d'heureux hasards, il obtint un avancement rapide, et le jour même où Antigone Hirel, la pauvre folle d'amour, mourait à l'hospice de Morlaix, une ordonnance insérée au Moniteur le nommait au conunandement d'une de nos escadres.
Parmi mes amis de collège, il en est un qui est •devenu riche ! — événement vulgaire, direz-vous 1 — Peut-être; mais, ce qui Test moins, c'est que cet ami n'est ni un fripon ni un imbécile ; et ce qui ne Test plus dû tout, c'est qu'il continue à me voir, moi qui n'ai d'autre équipage que Vomnibus du quartier.
A la vérité, Arthur Lebel n'est point un homme ordinaire. U n'a jamais eu de prix de thèmes ; il Ut Dante et ne lit point Paul de Kock. Aussi, à la Bourse, passe-t-il pour un poète ou un idéologue, désignations évidemment identiques, et qui s'appliquent indifféremment à tous ceux qui ne croient pas que le monde a bien dîné lorsqu'ils sortent de chez Véfour. — Du reste, Arthur Lebel donne des bals, et gagne œnl
mille francs par an ; c'est donc au fond un homme estimable, auquel il ne manque qu'un peu d'égoïsme pour être tout à fait comme il faut.
J'allai le voir, il y a quelques jours ; il me donna à lire une lettre reçue la veille, et dans laquelle on lui recommandait un jeune peintre qui désirait une place dans ses bureaux; la demande eût paru extravagante à tout autre.
— ^Tu lui as donné cette place, n'est-ce pas ? lui dis-je.
— Pardieul... il en avait besoinl...
— Et le connais-tu ? *
— Je Tai vu ce matin.
— Un rapin qui pose le portrait de Van Dick, n'estce pas?.... Longs cheveux, barbe' rousse, et l'habit boutonné jusqu'au col?
— Point du tout ; mais un bon jeune homme aussi prompt à rougir qu'une pensionnaire, frottant le parquet du bout du pied, et cherchant sa contenance au fond de son chapeau; avec cela triste et un peu pâle, car il relève d'une grande maladie.
— J'y suis, un de ces sublimes niais de vingt ans, qui font de la vie un poëme épique, passent dans le monde pour stupides parce qu'ils ne peuvent se résoudre à n'avoir que de l'esprit, et qui n'osent manger leur soûl à la table des heureux, de peur de paraître pauvres ou mal élevés.
— Nous vérifierons ceci, car il dîne avec nous aujourd'hui.
— Alors je reste.
Le jeune artiste arriva juste à l'heure indiquée; rien n'égale Texactitude des gens qui n'ont point de montre. Arthur Lebel eut Tesprit de ne pas nous présenter Tun à l'autre; de sorte que nous n-eûmesni lieux communs, ni mensonges à nous adresser ; on vint annoncer que nous étions servis, et nous nous mimes à table.
Le jeune homme semblait d'abord ne vouloir ni regarder, ni entendre, ni parler; cependant, après le premier service, il commença à voir; au second, il écoutait; au dessert, il retrouva tout à fait la parole. Nous rinterrogeâmes alors, et il nous fît en peu de mots son histoire.
Tout jeune, il avait rêvé à ces artistes d'autrefois qui, après avoir travaillé soixante ans faméliques ou maltraités, mouraient en laissant un nom qui devenait une religion, et il avait voulu se mettre en croix comme eux, pour être aussi, après sa mort, un Christ adoré. Mais les forces lui avaient manqué dès le début.
— Qui sait si le travail n% vous en eût point donné ? dit Lebel.
— Oh I non, monsieur, car ce n'était point la faiblesse, mais Tardeur, qui me perdait. Je ne pouvais régler l'étude de Part selon ma puissance; dès que j'y avais touché, il m'emportait. C'était quelque chose comme la passion du joueur. L'art était pour moi une
tunique de Nessus ; à peine Tavais-je serré sur mon sein qu'il m'embrasait, et je ne pouvais l'arracher de moi qu'avec mon sang et ma chair!... Ma raison a déjà failli succomber dans cette lutte...
-1- Comment, cette maladie dont vous sortez!...
—Je la dois aux fascinations de la peinture.
Nous nous accoudâmes tous les deux sur la table, comme pour prendre acte que nous nous attendions à un récit, et le jeune homme reprit en rougissant un peu :
— On a souvent parlé des hallucinations delà musique, mais on ne sait point assez dans quelles extases peut jeter la peinture. Plus d*un voyageur se rappelle qu'en Italie, après avoir admiré longtemps la composition, le dessin et le coloris de quelque grand maître, la toile s'animait tout à coup, et que les personnages s'en détachaient silencieusement comme des fantômes. J'avais éprouvé moi-même plusieurs fois cette fascination, mais elle avait toujours été courte, et, pour ainsi dire volontaire. Je m'y étais livré comme à un rêve que Ton sent, et auquel pourtant on se laisse aller ; — espèce de représentations scéniques que l'imagination donne parfois au dedans de nous, et auxquelles l'âme assiste en spectatrice.
Un soir, après avoir longuement étudié un squelette et ravoir dessiné dans toutes les postures, je m'étais entouré d'ouvrages de physiognomonie et je tâchais de pénétrer le secret de cette science qui met
le cœur sur le visage. J'étais absorbé dans la comparaison des observations faites et des résultats obtenus par les difTérents auteurs ; mon application était aussi èiitière que peut l'être une application humaine. Kid souvenir ne venait la troubler ; car, étranger au mondes uniquement occupé de mes études depuis plusieurs moiSf mon esprit était devenu pareil à ces eaux abritées et immobiles qui reflètent tous les objets jusqu'au fond.
Deux heures du matin sonnèrent tout à coup à Thorloge éloignée : ce bruit sembla briser le charme qui me séparait de la vie extérieure, je sortis de ma longue méditation et je regardai autour de moi.
Ma lampe, sans que je l'eusse remarqué, avait pâli insensiblement et était près de s'éteindre. Entourée d'un cercle bruni, elle jetait pourtant une lumière rougeâtre qui éclairait ma mansarde de teintes étranges. Cela rappelait un soleil couchant, mais de loin et par induction. Mon squelette, une calotte grecque surPoreille et une pipe turque à la bouche, grimaçait dans un coin cet horrible sourire que les peintres du moyen âge ont rendu avec tant d'énergie; des membres de plâtre, suspendus au lambris, vacillaient au vent de la nuit et l'on entendait, dans le lointain, quelques roulements affaiblis, quelques rumeurs mourantes, derniei-s bruissements de la grande ville qui va s'endormir.
Tant que mon attention s'était soutenue, je n'avais
point remarqué ma fatigue ; mais, une fois sorti de ma méditation, je sentis quelque chose de semblable à ce qu'éprouve le nageur qui^ en quittant une eau profonde où il s'est joué longtemps sans se lasser, sent tout à coup ses membres se détendre sous le poids du jour et une langueur d'épuisement s'emparer de tout son être. Il me sembla que ma mansarde vacillait autour de moi; ma tète était vide; j'avais froid dans les cheveux et je ne sentais plus mes pieds.
Presque aussitôt je fus pris d'un vertige qui m'entoura de mille cercles de feu. Je vis les livres danser sur ma table, le squelette tendit la main à un buste de Niobé et se mit à valser avec lui; mes petites poches de couleur s'élancèrent sur ma palette en formant de grotesques quadrilles, et mes pinceaux, rangés en rayons symétriques, commencèrent à tourner comme un soleil d'artifice autour de mon chevalet.
Étourdi, je fermai les yeux et me laissai aller à une sorte de demi-évanouissement, pendant lequel tout devint confus pour moi.
Je ne puis dire combien de temps dura cette situation singulière; mais, après une longue crise pareille à celle qu'éprouverait un malade pour sortir du délire de la fièvre, tout s'éclaircit à mes yeux, et je me trouvai debout au milieu de ma chambre.
Il faisait grand jour. . . Le soleil jetait de longs rayons sur les peintures qui encombraient mon étroit appartement, et il me sembla que chacune d'elles avait pris
une expression dévie que je n'avais jamais remarquée auparavant. La toile remuait; les contours étaient saillants. Je me trouvais alors vis-à-vis le portrait de ma grand' tante, qui, les yeux baissés et Téventail à demi-relevé, semblait jouer la modestie; sa bouche trembla subitement, et j'entendis ces mois tomber de ses lèvres :
— Parlez à mes parents, monsieur !... finissez donc, monsieur!...
Je demeurai la tète en avant, immobile, effaré, ne sachant encore si je rêvais, lorsqu'une voix dit derrière moi :
— Comment me trouvez-vous ? '
Je me détournai ; c'était le portrait de mon cousin le sous-lieutenant, qui, le buste en ayant, les moustaches cirées et l'œil aussi bleu qu'une porcelaine de Chine, m'adressait celte question en grasseyant.
Je n'étais pas encore revenu de ma surprise lorsque mille autres demandes, mille autres exclamations retentirent à mes oreilles ; tous les portraits accrochés aux murs de ma mansarde parlaient I...
Je m'assis épouvanté, et je jetai autour de moi un regard éperdu. J'étais pourtant bien éveillé, je reconnaissais bien ma mansarde, je sentais bien le vent du matin et l'odeur de mon héliotrope; tout cela n'était point un rêve. Je continuais d'ailleurs à entendre les voix de mes portraits, à voiries toiles s'agiter et vivre. Le prodige était si clair, si incontestable, que je m'y
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habituai peu à peu. Le fait le plus étrange vous étonne moins une fois constaté; car l'évidence se fait accepter de force.
Je me levai de nouveau et je fis quelques pas dans ma chambre, écoutant ces cinquante voix qui se mêlaient, se confondaient, et recommençaient sans cesse la même phrase ou le même mot. On eût dit une réunion de perroquets apprivoisés ou un cercle du grand monde.
— Maudits soient, m'écriai-je enfin, les peintres qui n'ont su conserver qu'une seule pensée à leurs portraits.
Et me tournant vers deux pastels informes que le temps avait effacés :
— mon père, et ma mère bien-aimée, pourquoi le pinceau n'a-t-il pas su reproduire votre âme tout entière dans votre sourire, au lieu de clouer sur vos lèvres une phfase banale? Et toi, ma jolie Thérèse, se peut-il que ce badigeonneur allemand n'ait su mettre sur ta bouche que l'éternel ah ! d'un étonnement de complaisance ?
En ce moment mes regards tombèrent sur une petite miniature, chef-d'œuvre d'un grand artiste ;^ c'était le portrait du plus cher de mes amis et tout ce qui me restait de lui. Une teinte animée passa sur ses lèvres, il les entrouvrit et parla vaguement des profondes mélancolies de la terre, d'un monde meilleur où la vie ne trompait pas; puis, rappelant d'émouvants souvenirst il me récita tout bas quelques vers faits pour une femme qu'il avait aimée et qu'un autre avait
LEfi TTABLfÀ'DX PARLANTS. 195
obtenae. Déjà la voix plus tremblante s'abaissait atteHdrie, et je sentais deux larmes ghsser sous mes paupières» lorsque ks exclamations invariables de mes portraits de famille redoublèrent et m'arrachèrent malgré moi à mon émotion... Je montrai le poing à ma grand'tante, à mon oncle, à tous mes cousins, en leur criant de faire silence, mais inutilement; la douce voix de l'ami s'était perdue au milieu de leurs bruyMiteB phrases.
— Oh I q.ui me délivrera, m*éeriai-je, de œs tuyaux d'orgue qui ne rendent qu'un son et m'étourdissent ! que n'ki-je ici, au lieu de ces imitations grossières, les poétiques conceptions de nos divins maîtres 1 ^ *
Tout à coup une pensée me saisit : le Musée I le Musée I... Je ne pus prononcer que ces deux mots et je me sentis inondé de joie. — Oh l entendre parler les vierges de Raphaël, les Christ du Titien et de Corrége, les saints martyrs du Dominiquin 1 Tes bergers. Le Poussin, oh ! les gais refrains de tes bergers chantant sous les bocages d'Arcadie près d'un tombeau xongé de lierre 1... Silence, misérables portraits; silence, échos stupides 1... Le Musée 1 le Musée I
Et je me précipitai dans la rue pour courir au Louvre.
En sortant je heurtai un commissionnaire qui portait un grand tableau la tête en bas. C'était la belle marquise que j'avais vue quelques mois auparavant quèlor pour les prisonniers et les orphelins. Pieuse dame L..
Sa bouche s'entr ouvrit; je crus qu'elle allait prononcer quelque sainte parole.
Je m'arrêtais, déjà édifié, lorsqu'elle prononça un nom qui me fit tressaillir !... C'était celui de sa couturière I
Je me remis à courir, toujours dominé par la même hallucination. En passant près d'un étalage de brocanteur, j'entendis les cris lamentables des tableaux enfumés, meurtris, frottés de vitriol, qui remplissaient l'étroite boutique. \]ne Naïade, de Boucher, placée à la porte, pleurait sa coiffure à poudre exposée aux éclaboussures d'une gouttière, et un bouvier en satin rose, d'après Watteau, demandait à rentrer, en criant qu'il avait peur des chevaux.
— Pourvu que le Musée ne soit pas fermé, répétai-je en redoublant le pas; pourvu que l'on n'apprête point déjà les salles pour l'exposition, et qu'on ne soit point occupé à rouler un Salvator Rosa afin de faire place à M. Gabassol 1 Pourvu surtout qu'on ne répare pas les irréparables galeries I Car il y a deux choses sur lesquelles il ne faut jamais compter à Paris : les rues que l'on repave sans cesse, et les édifices publics qui sont toujours fermés. Mais, non, tout le monde pénètre librement aujourd'hui ; c'est un jour d'entrée particulière. .
Je m'élance à la suite d'un de mes voisins qui venait de s'introduire avec un passe-port d'étrangçr et une pièce de trente sous ; je montre ma carte, je serre les deux mains du suisse; si je n'avais craint le retard, je
l'eusse embrassé. Je monte l'escalier, et les tourbillons de sons commencent à venir jusqu'à moi ; j'approche encore... et la porte s'ouvre !..w
Non, jamais langue humaine ne pourra rendre ce que j'éprouvai I C'était une tempête de voix à rendre insensé. — Chants discordants, langues étrangères, idiomes oubliés, accents de tous les âges, menaces, prières, amours, combats, bruits de ciel, bruits de mer, tout cela roulait confondu dans les vastes salles comme un ouragan 1 — Je m'arrêtai pâle, hagard, et tremblant de tous mes membres ; j'avais l'air d'un voyageur conduit par la nuit sous un porche abandonné et qui se trouverait tout à coup en face d'une ronde du sabbat.
Cependant le désir de pénétrer dans les galeries l'emportait en moi sur tout le reste ; de même que sur un champ de bataille, le feu, le bruit des armes, les hennissements des chevaux et l'odeur du sang vous enflamment, de même ce tumulte, ces rugissements, ces chansons qui se croisaient, sifflaient et rebondissaient dans les salles, m'y attiraient malgré moi.
— Oh! si seulement je pouvais arriver jusqu'à l'Italie ! pensai-je.
Et me décidant enfin à un effort, je fermai mes oreilles de toute la vigueur de mes deux mains, et je me mis à courir.
U ne m'arriva aucun malheur en traversant Técole française. J'entendis seulement un bourdonnement
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sourd et monotone comme celui d'une douzaine de moulins à eau ; c'étaient les Romains de David qui récitaient des tirades de tragédie de l'empire, et TEndymion de Girodet psalmodiant, en sourdine, un madrigal de Dorât; mais, en arrivant à Téoole hollandaise, je glissai ; une de mes mains quitta mes oreilles, et cent ¥oix glapissantes me pénétrèrent à la fois dans le cerveau. Toutes chantaient si faux, que je me crus un instant à l'Opéra. A droite, à gauche, ce n'étaient qu'injures, batteries d'ivrognes, chansons de kermesses; j'étais au milieu des buveurs de Téniers! Je détournai les yeux ; mais les naïades de Rubens m'appelaient du doigt avec un gros rire. Partout autour 4e moi je n'apercevais que beaux militaires fièrement campés sur la hanche gauche et le feutre sur l'oreiUe ; grands seigneurs à trognes échauffées, courtisans débraillés ; il me sembla que j'étais transporté dans une de ces tabagies d'Amsterdam où les princes en exil et les gentilshommes ruinés du siècle de Louis XIY apprenaient la philosophie pratique entré un pot de bière et une fille d'auberge.
. Mais ce qui me frappait surtout au milieu de ce tumulte, c'était de voir les jeunes peintres tranquillement assis et s'escrimant de la brosse contre leurs toiles, tandis que le gardien, les mains d^rièreledos, arpentait lentement la galerie en me recommandant de ne point courir si fort.
Je n'avais garde de l'écouter ; je m'étais de nouveau
bouché les (Milles, et je m'élançai vers le fond de la salle ; enfin, mes yeux aperçurent les toiles que je ehenehais; j'entrais daas Téoole îlaîiennel... je baissai to«t à coup les deux mains pour jouir en plein de la céleste harmonie que j'espérais .
in premier instant je n'entendis qu'une rumeur fraîche et moqueuse. Les amours de FAlbane montraient au doigt les anges de Raphaël qui se cachaient tout honteux sous leurs aies. Mais, à mesure que j'ai^ançais, la ruifteurallaôl grossissant I Ce futliientàt um bruit de mille voix rieuses ou chuchotantes ! J'a^ods beaai me retourner de tous côtés, je n'apen^vais que ées femmes 1 il y eu avait à droite, à gauche, en haut, en hais; ce n'était que boudies rosées qui {parlaient 4H[i ehantaieut, que tètes mutines se penchant anrec coquetterie, que joues veloutées rougissant pour être vueis, fue doux regards qui nous appelaient en dessous. Seulement il me sembla que, par moments, une ravissante mélodie s'élevait de tous les tableaux comme de trois mille buffets d'orgue, et qu'alors un reteaitisseineat harmonieux courait dans la longue galerie ; mais œla ne durait que le temps d'un édair. Presque aussitôt la confusion bruyante revenait, et alors c'était un inexplicable mâange de religieuses pensées et d'exdamftr tiens profanes, une lutte bizarre entre la terre et le del, un étemel dâ)at de Dieu et de Satan 1
Ce tcunulte, m4»ns retentissant que celui de l'école flamande, avait à la longue quelque chose 4e plus
pénible. L'oreille n'était point blessée, mais on éprouvait une sorte de malaise intérieur ; c'était comme du bruit dans Tâme. Toutes les émotions, tous les instincts réveillés à la fois s'entre-choquaient douloureusement; on se sentait en même temps païen et catholique.
Aussi le combat entre la matière et l'esprit était-il passé des tableaux en moi-même. J'étais là, incertain, palpitant, ne sachant qui écouter de toutes ces voix CQUlraires qui m'appelaient avec une égale douceur ; j'aurais payé du reste de ma vie un peu d'ordre et de paix; je criais avec fureur :
* — Silence, amours; silence, misérables olympiens! Que je t'entende, ô Christ ! Que tu me parles, ô brune Egyptienne, Marie, mère des anges, étoile du paradis î
Et j'allais d'un tableau à l'autre avec désespoir ; je me jetais aux pieds de la belle jardinière ; je tendais des mains suppliantes à l'archange Michel ; je conjurais Raphaël lui-même, qui me contemplait la tête penchée. Il allait me répondre peut-être, lorsque je sentis une main s'appuyer sur mon épaule : je me détournai; j'étais entouré de soldats auxquels le gardien me désignait. Je voulus leur échapper ; mais presque au même instant je fus pris d'un éblouissement qui fit tout disparaître à mes yeux, et je me sentis défaillir.
Lorsque je repris connaissance, j'étais dans un hospice, et Ton me dit que j'avais été fou pendant trois mois. Tout s'expliqua alors pour moi, et je compris qu'il fallait renoncer à la peinture.
— Et ce fut sans doute une grande douleur, dit Arthur Lebel ; vous passâtes six semaines au moins à maudire le sort qui vous forçait à quitter votre soleil pour descendre dans la vie prosaïque ?
— Je passai six semaines à apprendre Tarithmétique, monsieur, et au bout de ce temps je me fis donner une lettre de recommandation pour vous.
Je pris la main de jeune artiste et je la serrai dans la mienne.
— Monsieur, m'écriâi-je, nous serons amis. Vous n'avez pas pris la folie pour le génie, et vous ayez mieux aimé avoir le sens commun que d*être un grand homme! Dieu vous protège ; vous êtes une âme rare. Quant au bonheur, n'en ayez souci, vous le trouvera ; car vous l'avez cherché comme le Christ a dit de chercher la vérité : amc un cœur simple i