‹ Récits et souvenirs: romans des famillesChapitre 6 sur 6 · UN AMATEUR. 2\S · texte numérisé non relu

UN AMATEUR. 2\S

moi qui le prends. Ceci est une leçon, n'est-ce-pas, mîutre Stella ? Vous avez voulu prouver que nous autres gens de qualité nous avions le caprice de Fart sans le comprendre, et que, prodigues pour satisfaire nos manies, nous étions avares pour remplir nos devoirs.

— Hélas l monseigneur, dit Stella, ce n'est pas vous qui êtes ainsi, mais tous les hommes. Le plus souvent nos goûts deviennent des vices. Nous n'aimons point les chefs-d*œuvre pour en faire jouir les autres, mais pour les dérober, pour les entasser à l'écart, comme les avares leurs trçsors. Notre amour de l'art n'est point, comme il devrait l'être, un reflet de l'amour de l'humanité, c'est une folie que nous flattons. Peintres

ou amateurs, nous préférons, pour la plupart, une toile enfumée à un visage souriant de bonheur. Les fils d'Adam sont égoïstes avant tout, et leur égoïsme les fait cruels.

— Vous prêchez bien, maître, ditM. de Vivonne avec une légèreté contrainte; merci de l'homélie; et, afin de vous prouver qu'elle opère, prenez ceci pour votre protégée.

Il présenta au peintre une bourse que celui-ci reçut. — Et moi, je garde le tableau, ajouta lord Pembroke sérieusement.

— Faites mieux, mylord, dit Stella, donnez-lui une place dans votre musée. Chaque fois que vous passerez devant lui, il vous rappellera une famille consolée; ce souvenir vaut un Raphaël.

Un de nos amis, M. Rémond, en visitant les mines de charbon de terre de la Cornouaille, où les enfants sont employés à des travaux si dangereux et si pénibleSf avait remarqué un jeune contre-maitre nommé Williams, dont la vive intelligence et le langage correct l'avaient frappé. M. Watson, le directeur de la mine, à qui il en avait parlé, s'était contenté de répondre :

— C'est un garçon qui a toujours fait son devoir.

Un matin qa'il se rendait chez un propriétaire du voisinage qui Pavait invité à voir une chasse au renard, M. Rémond apergut Williams assis à la porte d'un cottage à l'aspect riant, qui semblait être sa demeure. Le îexuûA coDtre-m^6 se leva à leur approche et les sa-

luâ avec une politesse digne. M. Rémond s'arrêta et lia conversation avec lui.

Après lui avoir fait plusieurs questions sur les travaux de la mine, la qualité de la houille, son abondance, les modes d'extraction, il lui demanda s'il était du pays.

— Pardonnez-moi, monsieur, répondit Williams : je suis du pays de Galles.

— Un pauvre et noble pays, observa M. Rémond*

— Noble, je le crois, reprit Williams ; car le maître d'école nous a souvent raconté des actes de courage et de dévouement accomplis par nos aïeux dans la défense de leur liberté; mais pour pauvre, je le sais par expérience.

— Vous avez donc connu la misère ?

— Et je puis dire que c*est une bonne mais rude institutrice, monsieur ; sans elle je ne serais point aujourd'hui contre-maître dans la mine de M. Watson.

— Comment donc cela est-il arrivé?

— Oh ! c'est toute une histoire, monsieur.

— Voulez-vous nous la conter? demanda M. Rémond en souriant.

Williams s'excusa en objectant qu'il n'y avait rien dans ce récit qui pût intéresser un autre que lui; cependant, sur les instances de M. Rémond, il consentit à le faire. Il lui présenta un siège et commença.

« Ce que j'ai à vous raconter est bien peu de chose,

monsieur, dit-il ; tout s'est passé bien simplement et selon la volonté de Dieu. Nous étions quatre enfants orphelins» sans autre ressource que la solde de notre frère aîné, John, qui servait sur les navires du roi ; il nous l'envoyait régulièrement, et c'était assez pour payer la pension de mes deux jeunes sœurs et du petit Richard : quant à moi, j'avais déjà onze ans, et je gardais les troupeaux sur la colline.

» Tout allait donc bien, et la vieille femme chez qui logeaient mon frère et mes i^urs se rendait chaque mois à la ville pour toucher l'argent envoyé par John. Mais un jour... oh I je me le rappelle, monsieur, comme 8i c'était hier... je descendais le coteau en préparant un sifflet de sureau pour le petit Richard..., je la vis qui revenait d'un air agitée

» — Eh ! qu'avez- vous, mère Kitty ? lui criai-je.

» — Oh I c'est toi, dit-elle en m'apercevant; éh bien, me voilà bien attrapée avec tes frères, j'en sersyi pour mes seize schellings six pences.

» — Comment! m'écriai-je, n'avez-vous point eu l'argent de John ?

» — John, répéta la vieille; il s'est laissé tomber d'une hune, le malheureux gargon...

» — Et il est blessé ? ''

)» — H est mort !

» Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris au premier instant tout ce qu^il y avait dans ce mot : il est mort; mais il me sembla que je recevais un coup intérieur. Je

m'assis machinalement sur la route sans rien dire et comme un idiot.

^ » — Oui, mort, répéta la vieille femme ; et j'en suis, moi, pour mes seize schellings six pences. Ah ! ta peux pleurer, garçon, tu peux pleurer...

» Mais je ne pleurais pas ; je me répétais i moimême tout bas : John est mort! John est mort! sans pouvoir me le mettre dans l'esprit Je me rappelais à peine avoir vu mon frère aîné ; je ne le connaissais que par le bien qu'il nous faisait : aussi était-ce pour moi bien moins un homme qu'un bon génie. Dans tous les cas difficiles, à propos de toutes les espérances lointaines, je m'étais habitué à dire : Si John voulait ! comme on dit : Si c'était la volonté de Dieu! John était pour moi une puissance protectrice et bienfaisante à laquelle je n'avais point donné de corps, si bien que je ne pouvais associer son souvenir à l'idée de mourir.

)) Cependant, après être resté quelque temps assis sur la route, je me relevai lentement, et je me dirigeai vers la chaumière de la vieille Kitty . Comme j'approchais de la porte, j'entendis le petit Richard pleurer, et la voix rude de la bonne femme qui disait : — Ta as déjà mangé plus de pain qu'on ne m'en payera.

» Dans ce moment, je passai le seuil, et je vis mes deux sœurs qui étaient debout dans le coin le plus obscur avec Richard assis à leurs pieds* Auliea de l'écuelle de soup% au lard qui composait d'habitude

leur repas, chacun d'eux tenait à la main un morceau de pain sec et noir boulangé pour les volailles de la mèreKitty!...

» Je ne saurais vous dire comment cela se fit, monsieur; mais, à celte vue, je me sentis le cœur frappé et je fondis en larmes. Je venais de comprendre ce que signifiaient ces mots : John est mort f

*« Les jours suivants achevèrent de m'éclairer. La Tîeille Kitty diminuait à chaque repas, pour mon frère et pour mes sœurs, cette part d'un pain qui leur sem- Mait plus noir et plus sec à mesure qu*il leur était plus reproché; enfin elle arriva un jour chez le fermier où je servais, et lui dit devant moi :

t) — Je suis décidée à ne plus garder cette nichée de chiens, voisin.

» — Quelle nichée ? demanda le fermier.

j» — Eh bien ! mais le frère et les sœurs de ce garçon, répondit-elle en me montrant.

» Je tressmllis.

» — Et que voulez-vous faire d'eux, mère Kitty ? lui demandai^je.

» — Ce qu'ils ne tarderaient pas à faire de moi, léplîfiia-t-elle ; de la graine de mendiants.

)i —Ah ! m'écriat-je, vous n'aurez pointle cœur d'envoyer par les chemins de pauvres enfants que vous avez élevé» et qui vous ont regardée jusqu'à présent comflie leur mère.

» — Alors, trouve-moi le moyen de nourrir quatre

bouches avec la part d'une seule, reprit la vieille femmy j'aime mieux abandonner les orphelins à la charité de tous que de les voir souffrir près de moi : le besoin rend dur, et je sens que je les haïrais si je les gardais plus longtemps. Chacun ne peut faire que selon sa force, et de plus riches les secourront.

» Je ne répondis rien, car je ne trouvais après tout aucune raison capable de toucher la mère Kitty ; mais j'avais le cœur navré. Oh! si j*avais eu de la force comme mon frère John, si j'avais pu me faire le père de ces orphelins!... Malheureusement, je dépassais tout au plus la tète de mu sœur aînée ; et le fermier Dickson ne m'avait jusqu'alors donné pour gages que les vieux habits de la ferme et deux paires de sabots neufs par an.

» Pendant que je réfléchissais ainsi tristement, la conversation avait continué entre Dickson et sa vieille voisine.

n — Encore, si nous étions près des charbbnnages^ disait celle-ci, on pourrait y envoyer Vûnée des petites.

» — C'est une triste vie, fit observer le fermier en secouant la tête.

» —Je ne dis pas non, mais on paye bien, et ce qu'elle pourrait gagner suffirait presque pour nourrir l'autre et le petit Richard.

» Je fus frappé comme d'un trait de lumière.

» — Mais il y a des charbonnages à huit milles d'ici I m'écriai-je.

LE CONTRE-MAITRE. ii\

» — Eh bien ? demanda la vieille.

» — Eh bien ! je puis y aller travailler, et vous abandonner la meilleure part de mon salaire pour que vous gardiez les trois enfants.

» La mère Kitty releva la tète et me regarda.

)) — Tu ferais cela, toi? dit-elle.

» — Il ne sait pas ce que c'est que ce travail sous terre, interrompit Dickson.

» —Non, répliquai-je; mais puisque d'autres s'y résignent pour vivre, je m'y résignerai bien, moi, pour l'amour de mes sœurs et de Richard.

» La vieille femme devint pensive, et ajouta au bout d'un instant : — Ce serait toujours trois petits à nourrir avec le travail d'un seul.

» Mais Dickson reprit que, si j'allais aux charbon," nagesy ma sœur aînée pourrait me remplacer chez lui; si bien que la mère Kitly n'aurait à sa charge que deux pensionnaires. Tout fut convenu ainsi ; et, dès le lendemain, je partis pour les mines après avoir embrassé mon frère et mes sœurs.

» Dickson avait eu raison, monsieur, en me disant *^e je ne savais pas ce qu'était ce travail sous terre. Au premier instant, lorsque je sentis la tonne au fond de laquelle j*étais assis descendre dans le puits, et que je vis le soleil disparaître, il me sembla que j'entrais dans mon tombeau. Mais ce fut bien autre chose lorsque j'arrivai dans la galerie d'exploitation. J'apergus là une fourmilière d'hommes nus jusqu'à la ceinture et

tout Doirs : les uns étaient à genoux, d'autres accroupis, plusieurs étendus sur le dos, et tous s'agitaient en silence à la lueur des lampes. Je crus voir la réalisa* tion d'une vieille gravure que j'avais remarquée autre^ fois chez un de nos voisins, et qui représentait les supplices dePenfer.

» Il y avait aussi dans cette foule lugubre de travailleurs des enfants occupés à rouler des chariots sur des railsy ou à ouvrir et refermer les portes des galeries chaque fois qu'une brouette en sortait.

» J'étais destiné à ce dernier emploi.

» On me plaga au fond d'une niche creusée dans une des parois de la galerie, et Ton me mit en main une corde au moyen de laquelle la porte devait successivement s'ouvrir et se fermer^

» Ce travail était peu fatigant; mais mon isolement, le silence forcé qui en était la suite, l'obscurité surtout, me jetèrent dans une profonde tristesse. Figurez-vous, en effet, monsieur, un jeune garçon habitué à vivre parmi les genêts et les bruyères fleuries, à voir le soleil se lever et se coucher sur les campagnes, à courir partout où ses pieds pouvaient le porter, subitement condamné à l'immobilité, aux ténèbres et à l'atmosphère brûlante de ces affreux souterrains ! Pendant les deux premiers jours je tâchai^ de ne point m'écouter moi-même, et d'opposer ma volonté à mes sensations ; mais au bout de ce temps ma volonté céda : je me laissai aller au découragement; je pleurais quel-

quefois des heures entières, ne cessant que quand je n'avais plus de larmes et recommençant dès que j'en retrouvais.

» J'étais bien résolu pourtant à persister malgré tout. Je me disais à moi-mèi&e : Ton frère John est mort en travaillant pour les petits ; travaille comme lui quand tu devrais mourir de même, c'est ton devoir.

» A force de me répéter ces mots, je repris courage; puis, craignant que l'abattement ne revint, je fis comme les enfants peureux qui tirent leurs couvertures pardessus leurs yeux pour ne rien voir ; je cessai de regarder ce qui m'entourait ; je m'empêchai de penser, et j'arrivai enfin à tirer ma corde machinalement sans savoir ce que je faisais.

» Cela dura quelques mois ; mais, au bout de ce temps, je m'aperçus que mon esprit s'endormait tout à fait, et que je ne pouvais plus }e réveiller même quand j'en avais besoin. J'entendis un des contre-msdtres dire m jour en passant près de moi ;

» — Ce garçon-là devient idiot.

» Ce mot m'épouvanta, mcfhsieur I Si je devenais idiot, comment pourrais-je protéger mes sœurs et mon jeune frèret A quoi serais-je bon, et quel maître voudrait de moi? Je résolus de secouer mon engourdisse^ ment et de faire marcher mon esprit que je tenais, depuis plusieurs mois, les jambes croisées pour ainsi dire. Le difficile était de lui trouver une occupation qui pût le tenir en baleine sans me ramener à mes tristessçi^»

Je commençai par m'amuser à compter les brouettes chargées de charbon qui passaient devant moi. Après avoir vu combien il en passait en une heure, je voulus calculer combien il en passerait en un jour, en un mois, en une année. Puis je me rapgelai qu'il y avait des jours de repos, et j'en fis la déduction; je multipliai le nombre que j'avais trouvé par celui des galeries où l'on exploitait une quantité égale de houille, je partageai le total en trois parts, et je sus ainsi ce qui revenait à chacun des associés de la mine. Ce problème modifié de mille façons, achevé et recommencé tous les jours, m'habitua à faire rapidement de tête toutes les opérations usuelles.

» Lorsque j'en fus là, je me dégoûtai de l'arithmétique, et je commençai à songer à autre chose. J'avais une Bible dans laquelle on m'avait enseigné à lire lorsque j'étais tout petit.

» Je me remis à l'apprendre par cœur pendant mes heures de repos, et, lorsque j'étais de retour à ma niche, je répétais à demi-voix les passages que je savais ; je m'efforçafs de m'expliquer à moi-même tous les mots et de me^rappeler comment ils étaient écrits.

» Je m'amusais même à en tracer les lettres dans l'air, avec le doigt, ce qui faisait rire les brouetteurs qui passaient. Ce fut ainsi, monsieur, que j'appris à m'exprimer plus correctement et que j'acquis quelques connaissances d*orthographe et de grammaire élémentaire, que j'ai tâché de perfectionner plus tard.

» Yerç CjBtte époque, des places d'enfants mineurs devinrent vacantes, et l'on me fit passer dans les ga^ leries.

» Le travail y était plus pénible, mais mieux payé, et Ton n'était pas du moins condamné à Tinaction.

» Je continuai à observer et à réfléchir, interrogeant les plus vieux mineurs sur tout ce que je voyais, et m'effbrçant de retenir les enseignements qu'ils devaient à leur expérience.

» Ces leçons m'étaient surtout données pendant les heures de repas, ou le matin en venant au travail ; car nous quittions tous les jours la mine à la nuit close pour retourner dans nos familles ou à nos pensions, et, le lendemain, il fallait revenir aux puits avant le jour. J'ai été ainsi trois années sans apercevoir le soleil, si ce n'est quelquefois à son lever, et sans voir la campagne que je traversais tous les jours : seulement en me rendant le matin à la mine, le long des champs de blé, je cueillais quelquefois des bluets et des menthes sauvages que j'emportais avec moi sous terre, comme pour me rappeler qu'au-dessus il y avait encore du jour, de l'air et des fleurs.

» J'ai presque honte de vous raconter ces enfantillages, monsieur, mais vous verrez tout à l'heure pourquoi.

» On faisait au milieu du jour un repas qui suspendait tous les travaux et pour lequel les enfants avaient coutume de se réunir au fond du puits de la galerie,

OÙ il venait un peu de jour, et d'où Ton voyait un morceau de ciel, à peine large comme la main, mais bleu et transparent.

» Un jour que je me trouvais là avec les autres, je proposai à une petite fille, appelée Jenny, de venir voir un couloir que Ton avait ouvert dans la matinée, et qui devait, distit-on, conduire à une nouvelle veine. Elle me suivit, et nous entrâmes en rampant dans le couloir qui avait déjà une vingtaine de pieds de pro-^ fondeur.

» Arrivés au fond, je relevai la lampe que j'avai3 apportée pour faire voir la coupe du terrain, et je coia> mençais à répéter pour Jenny les explications que le contre-maître m'avait données, lorsque, tout à coup, un craquement sourd se fit entendre à quelques pas» Jenny se détourna avec une exclamation de ten*ear; presque au même instant le couloir s'affaissa 4erri^ nous, et nous nous trouvâmes ensevelis sous les terres éboulées,

» Je ne puis vous dire, monsieur, combien de temps je restai étourdi; mais, quand je revins à moi, je m'é^ tais sans doute instinctivement dégagé, car je me trouvai assis au fond du couloir dans uns obscurité profonde, mais sans blessure.

» J'étendis les mains pour chercher Jenny : elle était âmes pieds, étendue sans mouvement; je l'appelai, car je n'osais bouger; elle me répondit par un gémissement. La pauvre fille reprenait à peine ses sem;

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enfin elle parut m'entendra» je la sentis 3e soulever, et elle jcne demanda où nous étions.

» -- Enterrés dans les couloirs, lui répondis-je,

» £lle se redressa comme si elle se fut «alors tout rappelé» et poussa un cvi,

» Je lui recommandai de se taire» parce qu'elle pourrait» en criant» amener quelque nouvel éboulemeot; elle se tut aussitôt et je Tentendis qui pleurait»

> Moi-même» je sentais mon courage près de m'aban-. donner; mais je me dis qu'il serait bonteux de montrer ma faiblesse à Jenny» qui n'avait que moi pour la soutenir. Je commençai donc à la consoler démon mieux» en rassurant que nous ne tarderions pas à être secourus,

» Cependant les heures se passèrent sans amener aucun changement à notre situation; vingt fois je crus entendre les coups de pioche indiquant que Ton ouvrait un passage vers nous» et vingt fois je reconnus que je me trompais. Enfin je calculai que la nuit était venuci et que les mineurs devaient être remontés. Il était impossible que Ton ne se fût point aperçu de réboulement du couloir; mais nul ne nous y avait vus entrer» on ne nous y savait point enfermés sans doute, et Ton pouvait être plusieurs jours sans reprendre les travaux de déblai. Cette idée m*ôta tout ce qui me restait de force ; je pensai au brave John qui était mort comme j'allais mourir» à mes sœurs» au petit Richard» et mes larmes coulèrent; seulement je pleurais bas, pour ne point aflOiger Jenny.

» La nuit se passa, le jour vint et rien ne parut. Je commençais à sentir un grand besoin de manger : je cherchai le morceau de pain que je n'avais pas achevé la veille, et j'allais y mordre, lorsque Jenny, qui gardait depuis quelque temps le silence, dit à demi- voix:

» — J'ai bien faim.

» Je pensai qu'elle était plus faible et plus jeune que moi ; je lui donnai le pain qui me restait. Mais les heures s'écoulèrent et l'air commençait à nous manquer. Jenny se mit bientôt à parler, à parler comme si elle avait la fièvre... Parfois, elle pleurait et appelait au secours ; d'autres fois, elle riait et chantait : ses chants et ses rires me faisaient encore plus de mal que ses pleurs. Cependant, je tâchais de l'entretenir dans ses idées joyeuses. Elle se croyait dans la campagne, égrenant des épis de blé et tressant des pailles, comme elle l'avait fait autrefois. Je lui avais donné un bouquet de menthes séchées que j'avais retrouvé dans ma poche, et elle disait à chaque instant : — Sens-tu la bonne odeur qui vient de là-bas ? C'est la bordure de. thym que la mère Potter a plantée près de ses ruches.

» Mais, je vous demande pardon, monsieur, de m*arrêter si longtemps sur ces détails ; quand nous avons couru un grand dianger, tous les souvenirs qui s'y rattachent nous sont if récieux, et nous finissons par croire qu'ils intéressent également les autres. Je ne vous ferai pas languir plus longtemps.

» Ainsi que je Tâvais craint, on ne se douta que le troisième jour de notre accident ; on se mit alors à déblayer avec précaution, et on nous retira de notre tombeau quasi môtirants.

» Le grand air et les soins qui nous furent donnés nous rappelèrent à la vie. M. Watson visitait alors par hasard les mines du pays de Galles. Il voulut me voir ain$i que Jenny, et celle-ci lui raconta comment tout s'était passé; il parut content de ma conduite, me proposa de le suivre et devint mon protecteur. C'est grâce à lui, monsieur, que j*ai pu avec le temps élever mes sœurs et le petit Richard, devenir contre-maître, et é|)ouser Jenny, qui m'a toujours su gré du morceau de pain et du bouquet de menthes fanées. »

M. Remond avait écouté l'histoire de Williams avec beaucoup d'intérêt: lorsqu'il eut fini il lui serra la main.

~ Je vous remercie de votre récit, dit-il ; c'est à la fois un exemple et un enseignement : vous avez prouvé par votre conduite qu'il n'est point de position tellement désespérée qu'on ne puiisse en sortir avec du courage et de la patience, et à l'aide de Dieu.

Au quatorzième siècle, il y avait dans la principauté de Kalenberg une grande ville nommé Hamelen. Bâtie au confluent du Hamel et du Weser, elle recevait dans son port des navires de tous pays, et distribuait ensuite leurs chargements dans TAllemagne. On la citait par* tout pour son commerce, sa ricbesse, sa puissance ; et rhomme qui pouvait dire : — Je suis citoyen d'Hamelen, était siir de ne trouver partout que des protec^ teurs ou des complaisants.

Aussi les habitants étaient-ils devenus durs, injustes et orgueilleux, comme il arrive d'habitude à ceux qui peuvent tout ce qu'ils désirent.

Or, il entra un jour dans le port un vaisseau étranger, d'une construction tellement singulière que les

plus vieux marins ne purent dire où il avait ét$ construit, n voguait sans voiles, sans rames, et son chargement était composé de marchandises précieuses, telles qu'étoffes de soie, cuirs parfumés, poudre d'or et épices d'Orient. Un seul homme le conduisait. C'était un vieillard à barbe blanche, habillé d'une robe de velours jaune, serrée par une ceinture de lin, et portant, suspendues au cou par une chaîne d'argent, deux flûtes, dont Tune était d'if oire et l'autre d'ébëne.

Tous les habitants d'Hamelen accoururent, comme on peut le croire, pour voir l'étrange vaisseau et le capitaine inconnu qui le conduisait. Celui-ci reçut les visiteurs avec bienveillance ; mais à toutes leurs questions il répondait qu'il était venu pour faire du commerce, non pour raconter son histoire, et il montrait sa marchandise étalée sur le tillac.

Cependant tous s'en allaient sans rien acheter, et chacun faisait sa supposition sur le mystérieux étranger : les uns disaient que ce devait être quelque juif d'Orient que l'appât du gain avait attiré dans ces mets éloignées; d'autres prétendaient qu'il était venu de l'Inde en suivant une route inconnue par le Nord ; il y en avait enfin qui le soupçonnaient d'être un pirate enrichi qui s'était défait de tous ses compagnons.

Cette dernière opinion ne tarda pas à l'emporter, par cela seul qu'elle était la plus défavorable. Elle se répandit dans la ville, et bientôt il fut accepté de tout le monde que le vieillard aux deux flûtes (c'était ainsi

qu'on ravâit appelé) était un écumeur de mer qui cherchait à vendre le fruit de ses rapines. Quelques habitants se hasardèrent alors à dire qu'il serait pru* dent d'interroger cet homme afin de connaître la vérité ; d'autres prétendirent que Ton avait même le droit de l'arrêter; enfin, un marchand, qui craignait la con« currence que pouvait lui faire Tétranger, s'écria que le plus sage serait avant tout de saisir ses marchandises comme celles d'un homme suspect. Ce dernier avis fut sur-le-champ partagé par tout le monde. On s'adressa au conseil qui gouvernait alors Hamelen, et quelques-uns des magistrats furent envoyés vers le navire pour s'emparer de ce qu'il contenait.

Le vieillard voulut en vain s'y opposer, en remontrant qu'on le dépouillait sans raison et contre toute justice ; les magistrats répondirent que les marchandises lui seraient rendues lorsqu'il aurait prouvé qu'elles lui appartenaient légitimement, le menaçant, s'il faisait résistance, de le jeter lui-même en prison.

L'étranger comprit alors que Ton était décidé à ne rien entendre ; il s'assit donc près du gouvernail, et laissiA emporter le chargement sans rien dire. Enfin, quand tout le monde se fut retiré, il se leva, détacha la corde qui retenait le navire, et le laissa descendre au cours du fleuve.

La foule curieuse s'était rassemblée pour le voir partir, et les magistrats eux-mêmes étaient restés sur

le port. Le vieillard, qui les aperçut, se pencha sur le bord du navire.

— Je pars, hommes injustes 1 dit-il d*uné voix menaçante; je pars chassé et dépouillé par vous ; mais je laisserai ici de quoi vous punir et me venger.

A ces mots il ouvrit Tescarcelle rouge qu'il portait à la ceinture, et on en vit sortir trois petits animaux presque semblables : l'un était un lérot, l'autre un campagnol, le dernier un raspeçon i. Tous trois s'élancèrent dans le fleuve» le traversèrent à la nage et atteignirent le rivage ; après quoi le navire continua sa route.

Les habitants s'étaient contentés de rire de la singulière vengeance du vieillard, mais ils ne tardèrent point à éprouver combien elle était sérieuse. Le lérot, le campagnol et le raspeçon se multiplièrent si prodigieusement qu'ils finirent par s'emparer de la ville entière. Us avaient chassé des maisons les animaux domestiques, et nichaient au coin des fenêtres à la place autrefois occupée par les hirondelles, A peine la table était-elle dressée, qu'on les voyait accourir tous et manger le repas préparé pour la famille. Ils pénétraient par troupes innombrables dans les greniers d'abondance, consommant en quelques jours les vivres qui devaient suffire pour une année. U en résulta bientôt une disette qui les rendit plus dangereux en les affamant. Us se répandirent alors dans Hamelen, détrui-

^ G0 sont troi» espèces de rats. '

sant toutes les marcbandisesy et dans les navires dont ils rongeaient les voiles et les cordages. Plus tard ils attaquèrent les charpentes des maisons qui commencèrent à tomber en ruines ; enfin, la rage de faim qui les tourmentait devint telle qu'ils arrivèrent à attaquer les hommes pendant leur sommeil, et à dévorer les nouveau-nés dans leurs berceaux.

Les habitants, qui avaient vainement employé tous les moyens connus, ne savaient plus comment échapper à cette calamité. Leurs magasins étaient vides, et les vaisseaux étrangers n'osaient plus approcher de leur port. C'en était fait d'Hamelen si le conseil supérieur ne se fût décidé à faire annoncer qu'il accorderait une récompense de cent mille pièces d'or à celui qui pourrait délivrer la ville des animaux qui la désolaient.

U y avait déjà quelque temps que cet avis était publié, et personne ne s'était encore présenté, lorsque l'on vît, nn jour, reparaître le navire sans voiles, monté par le vieillard aux deux flûtes.

Celui-ci n'aborda point au port, mais il envoya au conseil suprême une lettre dans laquelle il proposait de délivrer Hamelen du fléau qu'il y avait envoyé, au prix des cent mille pièces d'or proposées.

Après l'avoir lue, les magistrats accoururent au port et crièrent au vieillard de descendre à terre, jurant qu'ils lui payeraient la somme s'il avait réellement le pouvoir de les sauver.

Le vieillard, se fiant à ce serment, descendit, et, pre-

nant sa flûte d'ivoire, il se mit à parcourir les rues d'Hamelen en répétant un . air singulier, dont aucune musique connue ne pourrait donner idée. A mesure qu'il jouait, envoyait les raspeçons» les campagnols et les lérots accourir de tous côtés et se presser à sa suite comme une armée ; lorsqu'ils furent ainsi réunis» il retourna au port et les fit tous entrer dans son ns^vire» qui repartit seul, et disparut bientôt à Tembouchure du fleuve.

Se tournant alors vers les magistrats, il leur dit :

— Vous voyez que j'ai tenu ma promesse; maintenant songez à tenir la vôtre.

Mais les magistrats, n'ayant plus rien à craindre, commencèrent à trouver des raisons pour violer la parole donnée.

— Le salaire, dit l'un d'eux, doit être proportionné à la peine, et un air de flûte ne peut être raisonnablement estimé cen^mille pièces d'or.

— Donnez-lui-en deux cents, et il devra nous estimer généreux, ajouta un second.

— Deux cents ! répéta le marchand qui avait conseillé autrefois de confisquer le chargement du vieillard ; avez-vous oublié que cet homme est la première cause de tout ce que nous avons souffert ?

— C'est la vérité I s'écrièrent toutes les voix.

— Loin de lui devoir quelque chose, nous serions en droit de lui infliger un châtiment rigoureux, reprit le marchand ; qu'il s'estime donc heureux de repartir

sans qu'on lui demande compte du passé ; car notre pardon est une récompense suffisante.

Le vieillard rappela en vain que le fléau avait été la punition d'une première violence commise contre lui, et qu'avant de le faire disparaître il avait exigé le serment qu'on lui accorderait les cent mille pièces d'or; les magistrats lui imposèrent silence, et Tun d'eux, prenant un air pieux, ajouta que, tout venant de Dieu, c'était lui seul qu'il fallait remercier. Tout le monde applaudit, et l'on se rendit à l'église pour lui adresser des actions de grâces, comme si Dieu acceptait les prières des injustes et des parjures. ^ Le vieillard demeura debout à la même place, jusqu'à ce que le dernier des habitants eût franchi le seuil du temple; mais, saisissant alors sa flûte d'ébène :

— Qu'ils soient donc récompensés selon leurs œuvres! dit-il d'une voix terrible.

Puis il recommença à parcourir ]||xues d'Hamelen en jouant de sa flûte noire, et, ceTte fois, tous les enfants sortirent des maisons, et se mirent à le suivre, entraînés par ug pouvoir irrésistible. Il passa ainsi devant chaque porte, et sa troupe grossissait toujours ; enfin, quand elle fut complète, il redescendit vers le fleuve.

Or, pendant ce temps, les habitants d'Hamelen priaient dans Téglise; mais tout à coup une voix lugubre retentit sous les voûtes, et elle disait :

« Le crime des pères sera puni dans leurs fils. »

Us se levèrent épouvantés, car ils avaient reconnu l'accent de l'inconnu, sortirent en foule et coururent au port : le vieillard n'y était plus ; mais chaque vague du fleuve roulait dans ses replis le cadavre d'un de leurs enfants.

Une chapelle fut élevée en commémoration de ce grand désastre. On peignit sur les vitraux des mères en pleurs parcourant les rives du Weser, au milieu duquel se montraient de petites tètes flottantes et de petites mains qui s'élevaient pour demander du secours; au fond apparaissait le vieillard jouant delà flûte d*ébène,' et Ton écrivit au-dessous :

A nos enfants morts par la malice du dém^on.

Mais dès le soir même une main invisible eflfaça, diton, les derniers mots de cette inscription, et les habitants lurent, le lendemain, avec surprise et épouvante :

A nos enfants morts à cause de V injustice de

leurs pères.

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