UN AMATEUR
qui vous parle, je suis en avance sur mes revenus de six mille guinées.
— La noblesse ne suffit plus, mylord, il faut qu'elle compte comme la roture; c'est humiliant! Si j'étais plus riche, je jetterais à cette malheureuse ses douze ducats ; mais le jeu m'a ruiné.
— Comme moi les collections. Croiriez-vous que je propose, dans ce moment, à un coquin de Rotterdam, cinquante mille écus pour les Sept Sacrements du Poussin, et qu'il refuse? Je serai forcé d'aller à quatre-vingt mille, et peut-être au delà.
Le juif écoutait tout, bien décidé à faire son profit du goût de l'Anglais pour la peinture; mais, à quelques pas, une autre personne prêtait également l'oreille à la conversation des deux étrangers. C'était un homme de moyen âge, vêtu de noir, et qui n'avait de remarquable que la vivacitjé maligne du regard. Il avait souri en entendant les plaintes des deux gentilshommes sur la pauvreté de la noblesse, et leur avait jeté un regard ironiquement amer, auquel ils n'avaient point pris garde. Dans ce moment le crieur mettait en vente une toile enfumée.
— 11 y a donc aussi des tableaux? demanda lord Pembroke en riant.
— Quelque enseigne de marchand de macaroni qui sera restée pour compte au barbouilleur, observa M. de Vivonne.
— A six paoli ! cria le vendeur.
2t6 RÉCITS ET SOUVENIRS.
— n ne les trouvera pas, dit Israël.
Il y eut un silence.
— Je donne trois ducats, dit tout à coup Thomme ' habillé de noir.
Une rumeur s'éleva dans la foule.
— Trois ducats ! répéta le juif étonné.
— Quel est cet homme? demanda mylord.
— C'est maître Stella, monseigneur.
— Le peintre?
— Oui, et l'un de nos plus fins connaisseurs. — Est-ce que celte toile aurait du mérite?
— C'est un chef-d'œuvre peut-être, dit M. de Vi- Tonne avec indifférence ; qui sait? un Carrache ou un Titien.
— Chez un barbouilleur !
— Pourquoi non? N*a-t-on pas retrouvé dernièrement un Corrége qui servait de dessus de porte à un fabricant de boutons ?
— A trois ducats ! reprit le erreur ; personne ne surenchérit?
— Je donne quatre ducats! cria le juif.
— Moi huit ducats 1 reprit Stella.
— Dix ducats !
— Douze ducats!
Il y eut une pause ; Israël demanda à voir de plus près le tableau.
—C'est inutile ! interrompit vivement l'homme noir; je donne vingt ducats.
UN AHATEUR. 314
Jusqu'alors mylord Pembroke avait tout observé sans parler. H s'avança enfin, et avec ce ton de supériorité calme et îroide^que donne la fortune :
— Cinquante ducats, dit-il brièvement.
Le peintre se tourna vers lui.
— Le tableau ne les vaut pas, monseigneur, observat-il.
L'Anglais lui jeta un regard de côté, et sourit d'un air superbe.
— C'est bien, mon cher, dit-il en se dandinant ; on n'a pas une collection de cent mille livres sterling sans s'y connaître un peu en peinture. Vous aviez sans doute vos raisons, maître Stella, pour surenchérir cette toile.
— En effet, mylord.
— Eh bien ! j'ai aussi les miennes.
Et se tournant vers le crieur :
— Cent ducats, dit-il, et que cela finisse 1
La foule semblait émerveillée. Tous les yeux s'étaient tournés vers mylord Pembroke ; la pauvre veuve, éperdue de joie, croyait rêver; et mîulre Caverdone essuyait ses lunettes en riant
Le crieur, après avoir demandé trois fois si Ton ne Msait ancune offre nouvelle, déclara que le tableau appartenait à mylord.
Maître Stella avait tout suivi de l'xBil ; il Isdssa PAnglais payer les cent ducats.
— Vous ne vous atteudiez pas à la concurrence, maître, dit celui-ci en le regardant d'un air goguenard,
— Pardonnez-moi, mylord, répondit Stella, je l'espérais.
— Gomment cela ?
— J'avais entendu votre entretien avec ce gentilhomme; je savais que, trop pauvre pour donner douze ducats à la veuve de Pelegrino, vous étiez assez riche pour payer un Poussin quatre- vingt mille livres; j'ai voulu profiler de votre goût pour vous forcer à soulager une misère; j'ai réussi à vous faire faire une bonne action en lui donnant l'air d*un bon marché. Quand j'ai proposé trois ducats, j'étais sûr que vous en offririez
davantage.
^ Ainsi cette peinture...
— Ne vaut pas les six paoli auxquels elle était mise à prix, mylord.
M. de Vivonne éclata de rire.
— C'est impossible I s'écria l'Anglais ; si cela était, maître Stella aurait à oie rendre compte...
— Des cent ducats?... volontiers. Dans le cas où mylord n^eût point surenchéri ce tableau, je l'eusse acheté, non pour posséder un chef-d'œuvre, mais pour avoir un bon souvenir de plus dans mon cœur. Si mylord regrette qu'on lui ait surpris une aumône, et s'il ne peut décidément disposer de cent ducats en faveur d'une malheureuse, il peut me céder son bienfait.
— Doucement ! s'écria Vivonne : s'il le cède, c'est