JACOB LE TACITURNE
Dans UQ petit village de Souabe vivait, il n'y a pas longtemps, un paysan assez riche. Jaoob était encore jeune cl de bonne mine ; son champ et sa maison étaient bien entretenus ^ sa vie irréprochable ^ et cependant on ne voyait pas qu'il eût un seul ami intime. Aucun voisin ne venait s^asseoir aupi ès de lui, sur le banc adossé à sa maison , à la fin du jour ou pendant les moments de repos au milieu des travaux champêtres : partout il allait seul son chemin. Il était un peu œ que nous appelons un sournois; il aimait à faire toutes choses secrètement, et l'on ne pouvait le décider à dire ouvertement sa pensée sur quoi que ce fùi.
Jacob avait une bonne iemme ; quand il 1 épousa, c'était une fraîche, vive et joyeuse jeune fille, mais
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elle n'eut pas dvec lui beaucoup de moments heureux : deux ans après son mai iuge, elle était presque aussi concentrée et silencieuse que lui. Cependant Jacob n'était ni buveur ni joueur ; elle n'avait à redouter de lui ni injures ni mauvais traitements. Mais^ si fâcheux que puissent être dans le nuiriage les propos inconsidérés , quelques paroles ouvertes et amicales ont bientôt réparé le mal. Pour lui^ il allait aux champs le matin en silence; aucun propos badin, aucun épanchemeut affectueuX} n'abrégeaient le dur labeur^ quand ils travaillaient ensemble ; il revenait sans dire un mot à la luaison, et à peine répondait-il au salut amical de sa ménagère , si elle était restée au logis pendant qu'il était aux champs. Lui était-il arrivé quelque mécompte ou quelque chagrin , il n'en disait rien non plus, mais il le concentrait d'autant plus proioudoment , et la bonne Marie était saisie d effroi, quand un mot, qu'il laissait échapper par hasard, lui révélait la trace profonde que laissait dans Tâme de sua mari un ancien ressentiment, et combien il savait peu oublier la plus légère offense de ses voisins ou de ses proches*
Aussi fufr-ce une vive joie pour la pauvre femme de pouvoir enfin bercer un enfant, elle ne pouvait attendre le moment où la petite créature commencerait à babiller. « Ne sois pas si endormie, petite Barbara; cause, babille I » lui disait-elle avec instance , quand la petite bouche restait un peu muette; mais elle ne disait pas cela en présence du père, qui, rayant une fois entendue faire cette exhortation, jeta
sur sa reir.oie un regard sombre, qui la rendit muette pour longtemps.
Trois ans après la naissance de Barbara, Marie fut prise d une lièvre si violente, que, dans les intervalles lucides, elle jugea sa fin prochaine , et prévit que sa pauvre eulauL nWiui perdre s^i iiicre. Aussi muet que de coutume, Jacob se trouvaitassisdans la chambre de la malade, qui était le plus souvent sans connaissance, quand eile l appela auprès de son lit d'une voix faible et amicale : « Jacob , c'est la volonté de Dieu que je vous quitte: je serais restée volontiers à cause de notre enfant et aussi à cause de toi ; aie bien soin de notre petite P»;iibara: et, n'est-ce pas? tu lui diras quelquefois uu petit mot d'amitié /... Cela fait tant de bien aux enfants. N'esir-ce pas, tu me le pn>* mets!... » Jacob reprit son air sombre, a Bien, bien, pour toi, c'est Tessentiel, et, à cause de cela, tu n'es pas fâchée de uie quitlcr, cl ( c.^î pourquoi tu toujours pressé Barbara de babiller, parce que moi je ne peux pas. »
« Jacob, je l'eu prie, au nom de Dieu, dit la iemme affligée , ne laisse pas tes pensées te ronger le cœur ; apprends à oublier par amour; écoute: le diable s'attache à ces pensées rancunières, et ce qu'on a longtemps gardé sur le cœur secrètement finît par s'accomplir. N'est-ce pas, Jacob, tu ne m'en veux pas? » Et Marie lui tendit la main avec une si tendre . prière, que la glace se fondit enfin, et qu'il iui présenta la main en pleurant. Il sentait peut^tre que son bon ange le quiUait.
Marie n'était pas morte de chagrin ; ce n'est pas
une maladie de viikigu; mais ce que Jacob lui avait fait perdre de joie et de courage; ce qu'avait souffert cette femme aimante et vive, accablée par la froideur et l'insensibilité de son mari , comme par le poids d'une montagne : elle seule a pu le connaître et elle ne Ta Jamais dit à personne.
Barbara n'avait pas le caractère froid et réservé de son père ; elle n'avait pas non pins ta vive sensibilité
de sa mère; c'était un joyeux petit oiseau; s'ennuyait-elle à la maison^ et son père lui ordonnait^il de se taire, elle tillait chez sa marraine ou vers ses compagnes dans la rue ; elle ne remarquait pas même que son père ne fût pas comme tout le monde.
Quand même Jacob a était pas fort aimé , les propositions de mariage ne lui manquèrent pas ; au village ces affaires se traitent fort simplement, et un veuf ne se croit pas obligé y par décence y de paraître inconsolable. Miiis Jacob ne voulait plus entendre parler de mariage : « Je n'ai pas besoin d'une bavarde à mes côtés, d Cependant le ménage n'allait pas bien; les habits de Barbara se déchiraient, elle courait partout, sale et mal peignée, les vaches étaient négligées; la servante vendait pour son compte le lait et les œufs.
Jacob était donc mécontent , lorsque Balthasar, paysan fort considéré dans le village, lui offrit une de ses cinq fiUes pour gouvernante.
Avec Catherine oommença dans la maison une vie
toute nouvelle ; c'était une femme active et forte, une belle personne, bien tournée y qui toute sa vie avait désiré que les chosesallassent à sa guise, et qui jusquelà n avtiiL pas eu cunlentement, trop de tètes lui ïaisant opposition chez son père. Elle résolut, dès le premier Jour, d'être maîtresse au logis; et d'abord elle agit sans iaçon à sa fantaisie, La lacilurnité de Jacob ne l'effraya point; s'il manquait de loquacité, elle en avait pour deux ; accoutumée chez elle à être assez rudement traitée, le silence lui parut le moindre défaut chez un mari. De savoir si Jacob pourrait l'ai* mer, si elle pourrait aimer Jacob; si Dieu béuirait une alliance où la maison et le bétail étaient pour elle Tobjet essentiel, plutôt que l'homme à qui elle devrait jurer amour et iidelite jusqua la mort: c'est de quoi elle ne s'inquiéta guères; sans cela elle ne se serait pas engagée dans une liaison dont elle iie pouvait prévoir la lin. Dans tout le village on considérait cette union comme une chose toute naturelle, et Ton s'étonnait que les choses n'allassent pas plus vite, il parut d'abord assez commode à Jacob d'avoir une femuic adioile et proprette . avec qui il n'avait pas besoin d ouvrir la bouche; mais, avec le temps, sa haiHliesse lui déplut; il trouva mauvais qu'elle agit de pleine autorité, même dans ses affaires a lui. « Si tu veux quelque chose , parle , » lui répliquait-elle simplement, quand il se fâchait de ce qu'elle en faisait à sa tète sans le consulter. Or, parler n'était pas son aflfoire; Marie avait su lire sa volonté dîans ses yeux.
Hais^ comme Catherine laissait paraître chaque jour ses vues plus ouvertement ; comme Balthasar fit
une propositiou directe; Jacob ^ dit eniin que, s^il devait se marier, il n'était pas nécessaire que ce fût avec Catherine. L'argent cL le bien ne lui étaient pas chose indifférente. U commença donc à jeter les yeux sur les filles de quelques riches paysans, et, dans cette pensée, il faisait sans bruit quelques rares visites çà et là. Catherine était trop clairvoyante pour ne |>as deviner ce que signifiaient ces sorties de Jacob en long habit bleu , en gilet d'écarlate aux boutons d'argent, en tricorne tout neuf.... Elle se sentit piquée au jeu. Elle ne voulait pas sortir à sa honte de la maison, pour faire place à une autre; elle y était fermement résolue, et peut-être la pauvre fille cachait^Ue^ sous cet air joyeux et serein, quelque triste raison qui roblii^^eait à ne pas souffrir que JcU'ob en épousât une autre. Avant tout elle crut devoir contrecarrer les poursuites de Jacob ; elle fit aussi ses visites secrètes, où elle s'efibri;ait de déprécier le prétendant auprès des jeunes filles qu'il recherchait; elle ne se génnil pas de découvrir tous les défauts que Jacob avait ou n'avait pas , quand même on lui ré- ' pliquait assez souvent avec ironie : « Ce qu'on méprise on voudrait bien Tavoir! » A la maison, elle s'efforçait de gagner le veuf dédaigneux , tantôt par ses prévenances, par le détail de ses avantages, tantdt par la fierté et les exigences. C'était justement le chemin pour leloigner d'elle.
Mais il n'était pas dans le caractère de Jacob de
lui (lire ouvertement sa pensée et de rompre avec elle ; il ne pouvait pas non plus s*en séparer comme il aurait voulu : il ne lui disait aucune pcirole dure; il évitait seulement toute occasion d'être seul avec elle et renfermait en lai même toute sa mauvaise humeur. Mais peu à peu il couva cette pensée : « Si elle n'était pas venue! Si elle pouvait se retirer! Si elle ne revenait plus ! » C'était une de ces pensées dout ie diable s'empare^ que l'enfer mène par degrés à leur accomplissement ; et peut-être alors sa fidèle Marie s'est-elle présentée à lui dans quelque songe, dans quelque vague avertissement.
Un samedi soir, Catherine étant chez son père^ ses suîurs lui adressaient mamtes railleries. Pourquoi ces noces se faisaient-elles attendre si longtemps ? Etaitil vrai qu'où eut invité Jat ob a ia noce à Eichelhof *? Le rouge lui monta au visage : « La noce viendra plus vite que vous ne pensez, et, si j'avais voulu me donner autant de peine que d autres, si je m'étais parée comme plusieurs que je vois, qui sait si la chose ne serait pas déjà iaite. Mais on ne peut jamais causer à son aise ; depuis que Jacob est veut, tous les gens ont affaire à lui ; ou bien c'est le petit voisin qui vient s'asseoir sur le banc et qui observe tout; ou c'est la sœur qui arrive, ou il va chez son frère*., — Ah! ça, dit en badinant une de ses amies, tu as pris mesure à Windingen, chez la couturière, pour une si belle robe neuve ; qui sait l'effet qu^elle va faire ! » Catherine s'en alla ; le samedi soir on n'a pas le loisir de jaser longtemps ; et puis elle ne voulait pas se laisser
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prendre en faute, parce qu^elie avait ses plans pour le lendemain.
Au vilUige, les jours ouvriers méritent leur nom; c'est liltéralement à la sueur de son front que l'homme mange son pnin ; aussi le jour du repos a-t-il beaucoup plus son caractère sacré que dans les villes, où de la poursuite du gain on passe à celle du plaisir. Comme le dimanche est solennel et })aisible dans cette rue-tranquille, où l'on n'entend que le pas mesuré des fidèles en habits de fête, le rire joyeux des petits enfants bien lavés et endimanciics ! Et cet esprit du dimanche plane jusqu'au soir sur le village; la jeunesse ebi «is.sisc au-dehors sous les «u bivs, à la lisière des bois ; les vieilles gens sont de leur côté, dans une joyeuse causerie ou bien un doux silence, sur les bancs et les poutres devant la porte des uiaisons ; se livrant jusqu'à la fin au repos du dimanche, avantgoût pour bien des cœurs du repos ([u'ils attendent; ils supporteront plus légèrement le poids et la cha* leur du jour, après avoir joui de ces prémices.
On ne fait guères , pendant la durée du service, les courses dans la campagne , qu'elles aient pour objet les affaires ou le plaisir : aussi les voisines ne virent-elles pas de bon œil que Catherine traversât le village, portant au bras son petit panier, avant que la cloche du sui mon eût sonné ; elle aurait eu assez de temps l'après-midi pour aller chez sa couturière. Mais c'était une belle personne à voir que celle Catherine, passant endimiinchée, légère et forte, fraîche et fleurie ; au détour do la rue , elle tourna encore
une fois la iéte vers la fenêtre de Jacob, connue pour lui dire fièrement : « Que te faut-il enfin, si je ne
suis pas buuue pour toi*/ » Ou la vit ainsi par un
beau soleil prendre, à travers la forêt, le chemio qui
mène à Windingen. Entendit-elle encore le son des
cloches, qui la poursuivait comme Tappel d'une mère?
Elle n'a jamais puie dire. On ne la revit jamais.
C'était au mois de septembre , époque de grands travaux pour les paysans ; on ne remarqua pas dV bord l'absence de Catherine, mais le mercredi les voisins demandèrent à Jacob où sa gouvernante était (iuuctillée. « Je n'en sais rien, » répondit-il; mais il s'achemina chez Balthasar^ pour lui dire que sa fille était allée, dimanche matin ^ chez la couturière, et qu'elle u était pas encore revenue; que, si elle lardait encore, il devrait prendre une autre gouvernante. La famille de Balthasu prit la chose uiuins froidement; une des sœurs se rendit chez la couturière : elle avait attendu Catherine, répondit-elle, mais elle ne l'avait pas vue; on alla de tous côtés aux informations : personne ne l'avait aperçue depuis qu'elle était eutFée dans le bois. On parcourut la forêt, bien qu'on ne pût imaginer qu'il lui fût arrivé quelque chose de funeste eu plein jour, dans un chemm fréquenté; on ne trouva d'elle pas le moindre vestige, pas le moindre signe de violence.
Jacob ue inivait rien du tout; il était ailé , couiiiie
on le sut de la petite Barbara elle-même, avant le sermon, à R., où il avait fait un paieiuent à l'aubergiste ; que Jacob eût choisi ce moment, cela ne surprit personne , line fréquentait pas })lus l'i-lise que le cabaret. S'il n'avait pas toujours été aussi froid que la glace, son indifférence aurait semblé étrange ; il n.en ferait pas plus, se disait-on, quand ce serait sa propre femme. Le père fit coi|naltre à Uautorité la disparition de sa fille; le magisUcil supposa (jue Catherine avait eu ses raisons pour s'éloigner, et une partie du village, qui la regardait comme une jeune fille étourdie et fière, partagea cette opinion. On donna son signalement : tout fut inutile. On murmu- ^ mit sourdement conti-e Jacob, qui avait pris une servante et vivait tranquille comme auparavant, mais personne n'osait articuler un soupçon.
L'hiver commença; la forêt se couvrit de neige; toutes les recherches furent suspendues ; mais les fileuses ne cessafent de raisonnei' entre elles, sur la mystérieuse disparition de Catherine. Jacob parut avoir renoncé à ses projets de mariage ; en revanche, il allait fréquemment à l'auberge, où il ne s'était montré autrefois que bien rarement. £t Barbara, qui se tenait toujours davantage chez sa marraine, disait à une camarade : a C'est drôle , mon père ne disait pas un mot autrefois, et h présent il parle tout seuL» 11 ne mettait pas les pieds chez Balthasar.
Dans les derniers jours de février, il y eut au vil^ lage une alerte de feu; Fétage .supérieur de Jacob était en flammes. On accourut; tout le monde appelait
Jacob; on craignait qu'il ne fût étouffé. Qoelques-um
moateût au foyer de l'incendie pour l'éteindre; les autres trouvent Thomme asssis à table et immobile eltius sa chambre. « Jacob, sus! sus! il y a du feu chez toi. — Vrai ? dit-il enfin, ah! je crois que la famée m'a étourdi. » Mais il y avait sur la tabk une cruche d'eau-de-vie, qui avait produit vraisemblablement plus d'effe%que la fumée. Barbara avait passé tout le jour chez sa marraine.
On éteignit bientôt le feu ; le dommage était insignifiant. Quelle avait été la cause de raccident? Quelle relation avait-il avec les bruits sinistres qui circulaient? Personne ne pouvait rien dire là-dessus de positif; on avait trouvé sous la cendre quelques lambeaux d|habits de femme ; c'étaient, à ce que dit Jacob, des robes de la deiuiile Marie; des bardes qu'il avait pendues au galetas. En un mot, Tincendiene fit rien découvrir; mais on causa de nouveau sur le compte de Jacob; on osa dire plus librement quil devait savoir ce que Catherine était devenue ; on pressa Ballliasar de présenter à la justice les raisons qu'il avait de soupçonner Jacob. Ces indices n'étaient pas suffisants pour faire arrêter un homme jusque-là sans reproche ; cependant il reçut une citation, il se présenta avec sa tranquillité ordinaire , et se mêla aux autres [H'i sonnes appelées ce jour-là ; mais, quand il fut appelé à son tour, il avait disparu ; on mit des gendiuaiesà sa poursuite; on lança un mandat d'arrêt; deux jours après, il sortit lui-même de sa grange, où il s'était caché, et se présenta d'un air
simple : a il avait été un peu effrayé, disait-il, n ayant jamais paru en justice, Il répondit clairement et sans troiil)le à toutes les (lueslions : Catherine avait toujours iait ce qu'elle voulait, sans trop le consulter ; . elle avait dît qu'elle allait chez la couturière et n'était jamais revenue. Il n'en savait pas davantage. Il rendit compte exactement de ce ^u'il avait fait le dimanche; la femme de Taubeii^isle se rappela lui t bien que l'arrivée de cet hôte, le dimanche matin, l'avait frappée* L'homme fut donc relâché, et il s'en alla chez lui d'un air aussi calme qu'il était venu.
Il était chez lui depuis plusieurs semaines, quand la fille du maire se rendit a la ville pour acheter un collier de grenats ; le bijoutier lui en présenta un trèsbeau. « Vous devriez le prendre, mademoiselle, un veui bourru me Ta vendu il y a deux ou trois jours : avec ce bijou vous serez bientôt fiancée. » La jeune tille le regarda loi t attentivement; il semblait neuf; et tout à coup elle découvrit derrière le bourrelet, qui fermait le collier, le nom de Catherine cousu sur rétofi'e. Proiundément émue, incapable d'en dire davantage et de marchander, elle retourna chez elle à la hate pour annoncer la chose à son père. Le père envoie aussitôt sa fille faire sa déclaration devant le juge, pendant qu'il va lui-même s'assurer du collier.
On avait cette fois un indice suffisant pour entamer une enquête sérieuse ; Jacob fut arrêté sans autre ménagement, et il parut perdre un peu de son sang-froid, ([uand le bijoutier l'eut reconnu pour l'homme qui lui avait vendu la parure de grenats,
et il pâlit visiblement, quand on lui fit lire le nom de
Catherine ; mais il persista dans ses dénégations : il n'avait point vendu de collier que celui de sa femme; il ne savait que dire du nom ; il se pouvait que Catherine eût fait elle-même l'échange.
Nous n'avons plus de torture pour arracher les aveux, et le juge était trop humain pour employer les toi'luies indirectes, qui sont en dehors du texte de la loi. Mais un poids toujours plus accablant s^* blait oppresser Jacob : il n'avait plus ni Taiiberge, ni ie travail pour se distraire ; son regard était toujours plus farouche ; son visage plus pâle ; on ne pouvait plus douter si c était la conscience du crime ou Tair de la prison qui l'accablait ainsi. Ses réponses au juge étaient toujours plus brèves ; pressé par les questions, il hnit par garder un silence absolu, en sorte qu'on fut obligé, pour le moment, de le renvoyer en prison.
Un dimanche matin le soleil était radieux , et le jour parut aussi serein, aussi splendide , que ce dimanche funeste où Catherine était entrée dans la forêt. Personne n'était venu dans la prison de Jacob; les paroles de recclésiaslique avaient longtemps glissé sur ce cœur froid , mais le clair soleil , ie son des cloches, trouvèrent un passage à travers les barreaux; il fit prier ie juge d'appeler ses frères et ses sœurià; il désirait leur parler. C'était la première fois, depuis bien longtemps , qu'il consentait seulement à les voir, et ces braves gens vinrent fort agités et dévorés d'inquiétude.
Ënûn il s'épancha devant eux ; il t évéia le secret qui lui pesait depuis si longtemps sur k cœur. Oui, il avait tué Catherine ; celle funeste pensée : a si elle pouvait ne plus revenir ! » s'était gravée dans son i^me, il n'avait pu l'on ai raciier, et, sans qu'il s'en doutât, rhornble action s'était accomplie, comme une conséquence de cette pensée.
tt En s éioi^^nant de la maison, » dit-il, ^ Catherine a regardé encore une fois aux fenêtres, alors je Tai suivie; je voulais lui p.aler une fois sérieusement, parce que j'avais entendu dire qu'elle m'avait diffamé. Je ne Tai atteinte que bien avant dans le bois ; là nous avons commencé à disputer ensemble ; enfin elle m'a dit que j'étais un méchant homme ; elle m a répété que j'étais le plus méchant des hommes ; alors je l'ai saisie par le cou, et je l'ai égorgée \ je l'ai crue morte, et je me suis effrayé. Tout à coup elle m'a regardé encore une fois ; alors je me suis dit, elle en reviendra et rendra plainte; et je lui ai porté un second coup : cette fois elle était morte. Je l'ai traînée dans le buisson et je l'ai couverte de feuilles, et, comme j'étais hors de moi, j'ai couru de toutes mes forces jusqu'à R. où j'avais une atlaire avec l'hôte \ mais je n'ai pu boire , tant j'étais ébranlé ; j'ai jeté le vin à la dérobée , et ne suis pas revenu par la iorét. Le lendemain je n'avais point de repos, et, de ma vigne, je suis retourné au bois : elle était encore à la même place. Alors j'ai creusé une fosse, pas bien profonde, et l'ai enterrée, en la traînant par le bras sans la regarder. J'ai brisé en chemin
. son petit panier, et j^en ai jeté les débris dans la forêt ; j'ai caché le collier chez moi , et je l'ai vendu, parce que je ne pouvais le sentir dans la maison. Depuis ce temps je n'ai jamais pu m'endormir sans avoir bu«»
Tels furent ses aveux ; il les répéta devant la
justice et il y persista. Mais il nia toujours, d'avoir eu la pensée de tuer Catherine , quand il la suivit dans la foret.
La neige était iondue ; la forêt poussait de nouvelles feuilles, (juand on s'y transporta pour chercher le cadavre. Jacob marchait entre deux gendarmes ; ils eurent beaucoup de peine à le protéger contre les mauvais traitements de la foule , qui se pressait sur les pas du cortège solennel des hommes de justice. Jacob reconnut parfaitement son chcuiiii, et, détournant le visage, il montra eniin, derrière les buissons y la fosse où il avait jeté sa victime. Mais on ne retrouva pas le corps ; il avait été la proie des bétes sauvages. Quelques ossements épars , quelques lambeaux de, vêtements, fut tout ce (lu'on retrouva de la belle et tière jeune hlle. Tout le village se mit en devoir de chercher encore ; ce fut un vrai pèlerinage à la maison de justice, où Ton portait des ossements d'homme et d'animaux , depuis longtemps décomposés, mais le cadavre de Catherine ne fui pis retrouvé, et, à défaut du corps de délit, pour parler comme les jurisconsultes^ Jacob ne put être condamné à mort.
^ Ge fut encore un dimanche matin qu'on donna la
sépulture à ces débris de la pauv re Catherine ; le soleil brillait, les cloches sonDaient, comme le jour où, sans funeste pressentiment, elle pénétra dans la forêt. Une longue hle de jeunes paysannes, ses compagnes, en habits de deuil , suivirent la bière , et peut-être le sou des cloches leur a~t-il rappelé le saint usage , qui commande à une jeune fille d'attendre en silence i[uo son sort s'accomplisse, et de ne pas prétendre ce régler tièrement elle-même.
Peu de semaines après, Jacob fut conduit en prison. Depuis qu'il eut avoué sa faute, il sembla soulagé d'un grand poids; son regard fut moins sombre, sa marche plus légère ; il accepta humblement sa sentence.
Connut-il toute l'étendue de son crime? Ce repentir qui ne cesse jamais s'éveilla-t-il dans son cœur, lorsqu'après une longue captivité il retourna prés de son enfant, dont la jeunesse s'était écoulée, pendant que son père subissait sa peine? Le Dieu qui voit tout en eut seul connalsi^nce. Veuille-t-il nous garder contre Tennemi qui se cache au fond de tous les cœurs!