‹ Récits et tableaux de la vie souabeChapitre 12 sur 17 · LE COMPOSITEUR · texte numérisé non relu

LE COMPOSITEUR

Celui-là ne seiiiblait pas non plus destiné a la vie solitaire. C'était le plus jeune fils d'un respectable et solide négociant, qui n'avait poui tant qu^une médiocre fortune. Quel autre avenir s'ouvrait à son enfant , que de marcher sûrement et commodément par le même sentier au terme de la vie, el qui aurait pu prévoir qu'il aimerait mieux se frayer son chemin par les montagnes et les vallées , par les bois et les précipices ?

n faut dire cependant qu'un soufOie inspirateur, d'une nature aiai manie, couinait dans celte famille, d'ailleurssi posée. Pour s'expliquer cette particularité, il fallait savoir que , parmi les honorables rejetons de

cette race bourgeoise , li s était trouvé jadis un

maître de danse. De là sans doute ces goûts artistes ; mais ils sï'taient ennoblis avec le temps ; en effet le papa a vait joué de la llilte dans sa jeunesse ; Toncle s'était occupé de peinture; le grand-papa avait fait des vers; les frères et les sœurs aimèrent, dès leur plus tendre jeunesse, à jouer la comédie de société, à improviser des proverbes ; Uenri était donc excusable de faire aussi un choix parmi les beaux-arts.

La maison était d'ailleurs mélomane ; Louise jouait

de la guitare , Pauline du clavecin ; où qu'on all&t ,

où qu'on s'arrêtât ^ on chantait. Dans les jours de féte y au nouvel an^ il pleuvait des poésies de toute

sorte. AuLîustCj Talné, composait des distiques d'un genre solennel :^

Dieu qui porLe:> la lyre, écoute ma prière!

Que je chante aujourd'hui celle qui fut ma mère!

François donnait dans le genre folâtre :

Qa*ai-je aperçu vers la feoètre ?

J'ai vu le jour natal paraître»

Ce jour, quarante fois bénit,

Où la cii^oune de son nid A DOS aïeule apporta notre mère

Pauline était plus naïve :

Chère maman, Voici ton jour de Tan» etc.

Mais Louise pindarisall, sans s luquîéter trop scrupuleusement des règles de la grammaire :

Déjà l'aurore aux doigts de rose Dans le ciel a^eat montré.

Et vient de ses fenx éclairé Le jour ou tu fna écloae !

Tous ces symptômes alarmaient peu le papa , dont la belle corpulence et le pas pesant opposaient un

respectable contrepoids à ce léger et antédiluvien

maître de danse. « Cela est sans conséquence , absolument sans conséquence , disait-il ; il faut à rhomme une folie ; celle des beaux-arts est encore la plus raisonnable; elle préserve les jeunes esprits do mal faire. Je sens encore le soufQet que je reçus, pour avoir dessiné dans le grand-livre un auLel ceint de guirlandes fleuries, et le nom de Philis au beau milieu : je n'en suis pas moins devenu un buu négociant; oui, tout cela est absolument sans conséquence. » Cependant cette veine de génie semblait couler chez Henri avec moins d abondance. 11 ne faisait point de vers, et la cantate qu'il essaya d'exécuter pour embellir une féte, ne réussit point, parce que ridée n'en fut pas comprise. Il se distinguait à la vente dans les leçons de clavecin, qu'il partairt^ail avec ses sœurs, et jouait le soir pendant des heures jusque bien avant dans la nuit; mais il consentait rarement de prendre part aux concerts de famille , parce que ses sœurs ne chantaient jamais assez juste. A l'école il se montra bon latiniste et bon calculateur, et le père ne douta point de le voir réussir aussi bien , lorsqu'après sa ^conlirmation , Henri fit son entrée au comptoir.

Les proi:i ès ne furent pas aussi beaux que le papa l'avait espéré. Trop souvent Henri chantonnait une mélodie en rêvant, ou bien il essayait sous le pupitre , sur toute sorte d'instruments de nouvelle invention, la mesure d'une marche, et s'amusait à cent autres bagatelles de ce genre. Le soufflet paler-

nel, qui avait produit sur le papn un si lx)ii effet, ne cadrait plus fort bien avec l'esprit du siècle : le père se résolut donc à placer son 61s chez un ami, dans une plus grande ville de commerce ; c elait , pensaitil , ,1e vrai moyen de le former.

On lui permit des leçons de clavecin, et Tami ayant trouvé a uu iiomme raisonnable, » qui se contentait d'un gros par leçon. Par malheur, les rapports que le nouveau palron dul adresser au père îrrîaiciil point favorables. À la vérité lienn menait une vie retirée et ne se dissipait nullement y sauf qu'il fréquentait trop souvent le théâtre; à la vérité ses lettres et ses comptes étaient généralement corrects , mais point d'élan , point d'ardeur commerciale ; rien de délié, de souple et d'aflable dans sa manière d'être. Le patron doutait que le jeune homme jamais réussir comme négociant. Le père en coii< uL un violent chagrin, et, comme en ce temps-là, « l'homme raisonnable s'avisa de demander trois gros pour deux heures, on écrivit a iienri qu il no devait pas y aller de ce train pour un pur agrément, et qu'il devait sur-le-champ renoncer aux leçons de musique. Henri trouva moyen de tout concilier ; il prit sa leçon dans la seule heure de liberté qui lui fût laissée, et il épargna un denii-i^ros sur son déjeuner.

Il n'était pas un commensal fort aimable pour la

maison de son patron; il était boudeur, concentré en lui-même , insensible aux prévenances de madame, aux grâces naissantes de ses filles. Pour savoir

s'il V avait une i\mc ou une vie sous col cxU-rieur si sombre y il fdilait Tobserver au coDcert ou à 1 opéra ^ plaisir pour lesquels il aurait sacrifié son dernier sou. U fallait alors le voir, himiobile , muet, les yeux ardents, comme absorbant ces flots d'harmonie; ou la nuit encore, essayant de retrouver sur son maigre clavecin les sons qui l'avaient charmé ! Lorsqu'il réussit enfin à s'introduire auprès d'un artiste mai-quant. et qu'il entendit éclalei- en accords vivants y sous cette main savante , sa première composition, qu'il lui avait timidement présentée, et dont il avait puisé péniblement les règles dans de vieux traités sur Faccompagnement , le génie de Fart lui fit prendre Tessor et secouer le joug de ses occupations journalières ; et il eut le courage de déclarer à son père qu'il ne se sentait de vocation que pour la musique.

Le père n'était pas un homme dur et il aimait la paix , mais cette fois on entendit éclater une tempête, qui parut ébranler jusque dans ses fondements la respectable maison , et qui faillit faire mourir la mère de frayeur. Henri fut inébranla hle. « Ecouleuioi, drôle; tu te trompes compléleuient, si tu crois que je sois riche et que tu pourras vivre à plaisir pour l'art: notre avoir ne peut suiiire à nous entretenir qu'à condition d'être maintenu et augmenté. — Qu'il suffise seulement pour me faire acquérir les connaissances qui sont la base de mon art. Je ne demande point de bien; l'art sera mon patrimoine . — ^Mais, imbécile , sais-tu quel avenir est réservé à l'artiste ? Ne

songes-ta pas que tu ne pourras jamais parvenir à

Cfiizncr rentretien d'une femme? — La muse sera ma seule lîaacée! » s'écria le jeune enthousiaste, les yeux étincelants; tout le beau sexe ne pesait pas à ses yeux dans ce moment la valeur d'une coquille. — Eh bien, à la garde de Dieu! Fais ton lit comme tu voudras , et ne te plains pas d^étre mal couché I »

CI éUiit une maison de paix que la maison paternelle de Henri ; une dissonance ne pouvait y durer longlenijis. La mère recommanda ( ii silence son lils au l$eigneur;ellese reposait sur son coeur âdèie; lessœui^ étaient au fond charmées d'avoir pour frère un véritable artiste, et les frères se prêtèrent généreusement à lui faire toutes lesavances que nécessitaitsa nouvelle carrière. Le père se rappella avec mélancolie la prière de l'enfant prodigue, lorsque Henri, après avoir achevé toutes les études préliminaires qu'il pouvait faire dans sa ville natale, le pria de lui accorder sa part de l'héritage qui lui écherrait un jour, sans que ses frères et sœurs eussent à souffrir du choix qu'il avait fait. Mais Henri n'avait jamais été un prodigue, et cet arrangement tranquiUisa le père lui-même ; la part de Henri lui fut équitablement assurée, avec l'assentiment désintéresse de ses frères. Gomme il se crut riche alors ! Le voilà lancé dans le v as le monde, à Vienne, la ville harmonieuse; dans la Bohème^ amie du chant ; en Italie, antique berceau de tous les arts ; partout où il espérait savourerà longs traits le divin breuvage, qui lui avait été usqu'alors mesuré goutte à goutte. Bien

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nippé, grâce aux soins de la mère et des sœurs, il partit joyeux et triomphant , à la recherche « de sa

fiancée; » ce fut le cri qu'il jota à ses sœurs en s'éloiguant. U ne savait pas quelle prude sévère il avait choisie !

Au bout de queli^ues années il revint pur et intact; il n'avait pas trompé la confiance de sa mère; le père apprit avec consolation que la recherche de la fiancée n'avait pas consumé Théritage ; mais la fiancée était-elle conquise? — Henri n'était pas un virtuose : dans une chambre secrète, chez lui, parmi les siens, il trouvait des accents pleins d'ivresse, pour exprimer ses inspirations, et « l'homme raisonnable » aurait été passablement surpris des progrès de son élève. Mais se faire entendre devant le monde! C'est ce qu'il n'aurait hasardé pour aucun prix. Il fut donc purement compositeur et pas autre chose ; ses mélodies inspirées charmaient bien des cœurs, le sien rarement. Il s'aperçut toujours davantage qu'il avait choisi une fiancée dont la patrie n'est pas ici-bas, et qui se platt rarement à bfttir des chaumières; au moment où il croyait contempler la radieuse figure , die avait déjà repris son vol vers sa patrie, et il n'avait saisi que le voile, qui demeurait dans ses mains.

Qui dira les jours de combats intérieuis, les nuits de luttes secrètes qu'il consuma dans cette noble recherche, jusfiu'au moment où rarlistc se fut résigné à recevoir sa fiancée comme elle se donnait, et à tenter d'en faire au moins une bonne ménagère, qui l'aiderait à pourvoir aux besoins de chaque jour ! Henri

cultiva son étude saintement, noblement, mais elle ne fut pas pour lui la poule aux œufs d'or ; elle ne réduisit jamais ni son corps ni son âme à Taffrease îndigence, mais elle ne lui donna pas non plus une maison, un foyer.

Son père et sa mère étaient descendus dans l'éternel repos ; ses frères et ses sœurs avaient suivi le penchaiiL de leurs cœurs, et accomplissaient leurs destinées ; de joyeux mariages furent célébrés» Le frère Henri s^y montra avec un visage nébuleux ; c'était un fâcheux tèmompour les riantes et joyeuses iiancées; autant qu41 le pouvait , il évitait les fêtes de fomille, les assemblées où riait la jeunesse, uùbriliait la joie. U bornait ses besoin^ avec la plus rigoureuse économie; ses compusUiuiis, (quoique répandues et vantées, ne lui rapportaient pas des monts d'or, et il aurait plus redouté (|ue la cruelle indigence les moindres secours de ses frères. Un « bon parti » aurait pu venir à son aide, mais il était trop fier pour se mettre à la recherche d'une femme, qui put reudre sa position plus large ; et nulle chance favorable ne lui présenta îno-

pinéiiieiit une de ees nobles natures de femme, qui, par rentrainement d'un amour libre et dévoué, déposent leur fortune aux pieds d'un homme adoré.

Dans les heureux foyers de ses frères et sœuis; dans le cercle joyeux de la florissante jeunesse, il parut le plus souvent un hôle liulillerent et silencieux, et, durant de longues années, il fut dans ce petit monde l'oncle le moins aimé ; les plus jeunes enfants se sentaient seuls de l'attrait pour lui, et souvent on

vit ses yeux humides s'arrêter sur leurs gracieux sourires.

Les frères étaient trop affectueux pour lui dire :

« Pourquoi ns-tu pris ce parti? Tu aurais été plus sage, si tu avais fait, etc. » Mais lui-même il s'était posé avec angoisse, pendant bien des années, la terrible queslioû : a Ai-je bien fait ? Ne valait-il pas mieux obéir à mon père, chercher îna vocation dans un travail simple et facile, et recevoir 1 art comme uu hôte passager, qui ne mérite pas le sacrihce de toute une vie ? »

Quoique ses compositiuiii) eussent le plus souvent un caractère sérieux, il ne s'était jamais essayé dans la musique sacrée ; cependant c'était celle quMl préférait; et ce fut dans les beautés proioades des chœurs magnifiques de la Messiade que les dissonances de son âme s'évanouirent ; c'est là qu'il commença de comprendre une autre vocation que celle de l'artiste, que celle du père de famille ; une vocation qui poursuit un but plus élevé que la iortune terrestre, plus élevé que l'impérissable laurier. 11 ne rechercha plus si Terreur ou si une inspiration fidèle l'avait conduit dans ce sentier : il s'y trouvait engagé, il voulut le suivre, fermement, honorablement, éclairé d'une éternelle lumière.

Alors il ne fut plus un hôte étianger dans le cercle des gens heureux; il put sourire aux joyeuses préoccupations de la jeunesse, et s uait à ses peines et à ses plaisirs. Il ne se refusa plus à la pure bienveillance, qu'une gracieuse beaaté, une douce voix éveil-

lait dans le cœur de l artiste; mais il y avait dans cette bienveillance une calme et paisible dignilé , uuiie trace de ces manières galantes^ si malséantes aux vieux garçons. Cependant il nourrissait une secrète mélancolie, le regret d'un foyer qui eût été le sien, même après qu'il eut trouvé chez une de ses sœurs, devenue veuve ^ quelque choàe de cette vie do> mestique, qu'il avait si amèrement regrettée.

Il montra tonte la gravité d'un père avec ses neveux et ses nièces, et fit paraître pour la première fois toute la tendresse et la profondeur de son caractère. Il s'appliqua de nouveau à son art avec un amour sans réserve, par reconnaissance pour les joies qu'il en retirait ; pour l'amour et radmiration qu'il recueillait dans ce petit cercle , renonçant de bon cœur à ce beau laurier, que ses jeunes regards avaient poursuivi avec tant d'ardeur et de conliauce. 11 dédia sa plus belle composition à sa sœur, qui, dans son amour et sa vigilance modeste , croj ait à peine être quelque chose pour lui. a C'est ton oovrage, lui disaitnil avec un mélancolique sourire. — Mon ouvrage ! dit-elle bien surprise. — Oui, le tien; c'est dans ta maison que pour la première fois de ma vie je me suis senti chez moi. »

L'oncle Henri était devenu un convive précieux pour les festins de noces. Avec quelle joie paternelle il conduisit à l'autel ses nièces tlorissantesl Les plus jeunes, les plus riantes des demoiselles dlionneur, ne craignaient plus sa figure sérieuse, et se sentaient réjouies et honorées par une de ses paroles amicales*

— ïua —

Mais peu de gens comprenaient le i e2;ar(l profontlémeut mélancolique avec lequel il coulemplait un coaple de jeunes époux.

Du moins il ne connut pas la triste langueur d'une vieillesse abandonnée. 11 lui fut donné de mourir entouré de soins afïeetneux, avant que son esprit fût affaissé, que sa main devint tremblante; et maintenant la fiancée a levé pour lui le voile qui lui dérobait sa radiei^se figure, et il a trouvé, ce qui lui «tvait toujours manqué sur la terre^ un domicile ^ un établissement !

l'atare.

Si M. Grindier resta célibataire, on ne peut dire que

ce fût pour vivre agréablement. Sa petite chambre, dans la partie la plus reculée d'un arrière-eorps de logis, sombre asile où jamais ne pénétrait un rayon de soleil, ne paraissait rien moins que confortable. Les fenêtres, à l'exception d'une seule, devant laquelle se trouvait une vieille table à écrire, cl.iuvnt doublées de planches, pour garantir du froid pcndant l'hiver; et, comme en été elles ne pouvaient recevoir un rayon de suieil, elles restaient ainsi toute l'année. Les meubles n'avaient point entre eux un air de famille, et paraissaient surpris de se trouver ensemble. Le canapé, non rembourré, qui pouvait provenir de quelque ancien cabaret à bière , avait une api)iircnce toute plébéienne ; le fauteuil, au contraire,

où l'on apercevait encore des restes de maroquin vert, avait vu des jours meilleurs, avant que M. Grind- 1er I eût acliete aux enchères dans la succession d m voisin goutteux, son troisième maître; aussi avaitr-il encore une loin nure aristocratique. La labié aurait été un joli meuble rocooo, si le quatrième de ses pieds chantournés, brisé dans quoique rencontre, n'avait été remplacé par un bâton tout droit et vulgaire. Les deux chaises, qui complétaient Tameublement, n'affichaient aucunes prétentions , et leurs pieds droits s'écartaient sans façon les uns des autres vers les

quatre points canlimiux.

Nous trouvons le possesseur de cet admirable établissement dans une de ses heures les plus sereines : il n'en avait pas beaucoup; il est occupé à faire la chasse aux mouches , ce qui était son amusement après diner. Dans son négligé d^élé, une vieille blouse de toile, qui lui avait servi lors de son premier voyage, il est debout dev.uit sa fenêtre, dont la t<iblette est couverte de mouches tuées; il en fait le compte, et range Tarmée en bataille sur une vieille gazette, a Doucement, Frédérique, crie-t-il à la servante, qui entrait à ce moment, et qui, poussant le })ni)icrdu coude, avait mis Tarmée sur le carreau. Maladroite ! £lles étaient si bien rangées ! — Oui, c'est un liiiracle de voir ici des mouches : car de quoi >e nourrissaient-elles"? Une pauvre fourmi n'y trouverait piis de quoi vivre. — C'est ta faute, pourquoi ne fais-tu ]>as des provisions? Le légume était si fade aujourd'hui i — Avec un quarteron de beurre par se-

maine , je ne peux pas le faire bien gras ! — Et ce matin le lait était encore plus clair et plus bleu que de coutume. — Allez donc traire vous-même, murmure la cuisinière ^ qui a l'habitude de prélever la crème pour elle. Pourquoi ne buvez-voub pas du café, comme tous les chrétiens ? — C'est par raison de santé. — Bon! et lorsque madame voire sœur était ici et qu'elle fournissait le café , vous le trouviez assez bon pour votre estomac, n*est-ce pas? — J'en buvais pour faire plaisir à ma sœur. Au reste j'ai lu dans le Conseiller médical de Paulizki , pour les gens du monde, que le cale convient aux personnes qui mènent une vie sédentaire, c'est pourquoi j'ai résolu d'en boire dorénavant. Un quart d'once par jour, la livre étant à vmgt^liuit sous , ce serait un demi-sou par jour, en tenant compte du déchet. — Bon ! pour un rouge liard de lait, avec une croûte de pain, et pour moi la fumée !

— Seras-tu contente une fois? dit le maître, essayant de l'apaiser ; cela pourra suffire ; nous verrons. Qui était là ce matin? — Monsieur votre neveu, dit elle, d'un ton singulièrement radouci. — Mon neveu ? cjue me veut-t-il î — Je ne sais pas , poursuit Frédenque, avec une souplesse croissante. Vous emprunter de l'argent peut-être; il doit aller, disait-il, aux i^randes inaïuDUvres dViuloiuiie; il a peut-être besoin de monsieur son oncle ; je le crois aussi endetté. — Endetté ! s'écrie avec indignation M. Grind- 1er, et qui peut prêtera un pareil garnement? — Mon Dieu, quand on a un oncle riche, on trouve tou-

jours des préteurs. — Bon , bon , murmura en luimôme M- Griiidlci y je prendrai mes mesures.

— Oui, sans doute, poursuivit Frédérique, j'ai déjà vu cela chez monsieur le conseiller défunt , qui demeurait dans la maiiioa où j'étais en service , et qui, sauf respect, était aussi célibataire. On voyait paraître ici un cousin , là une cousine, et le frère du beaufrère,, et le iiis du cousin issu de germain ; tous faisaient la cour au conseiller, mais monsieur le conseiller leur a joué un bon tour; il a tout donné à une maison d'orphelins et à ses fidèles domestiques. Aussi sa mémoire est bénie ; un testament si chrétien ! Voilà Unir en honnête homme! Que sais-je quand mou tour viendra ? Le temps passe, la mort approche !

Frédérique sortit de la chambre après avoir prononcé cesonctueuses paroles. M . Grindier , la regardant travers : « Un testament, vieille sorcière! diWil en lui-même. Il faudrait te grai^seï' encore la griffe? Attends, attends, tu es loin de ton compte et mon neveu aussi. Des dettesl... assignées sur moi !... Attende, drôle! Je suis encore trop vert pour un oncle à héritage ; je suis encore valide, et me marierai, sHl me plaît, pour les faire tous enrager ; j'attendrai seulement que les chambres aient supprimé les frais d'annonces. »

Avec ces idées agréables M. Grindier s'assit à soa bureau, charmé d'être un moment délivré de Frédérique, qui^ de fiStcheuse humeur tout le long du jour, ne se radoucissait que si elle trouvait Toccasion de parler héritages et testaments. Elle se fiait beaucoup

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à sa diplomatie, et ne songeait pas que son maître était un vieux renard, qui Tavait pénétrée depuis luuy temps, quoique, dans le commerce journalier, elle fût parvenue à lui faire , par son humeur mordante, une espèce de peur.

Au reste la journée était bonne pour lui. Le petit garçon du voisin venait de lui apporter le journal tout fripé, dont M. Grindier partageait l'abonnement avec douze personnes ; son premier coup d'œil fut pour les fonds publics, et il vit qu'ils avtueat haussé notablement. « Pas mal! pas mail se dit-il, avec un sourd groi];nementj à peu près comme un chien qui vient d'attraper un os. J'ai gagné cette nuit quelque chose comme cinq cents écos. « Puis il regarda autour de lui avec défiance , pour s'assurer que personne n'avait observé sa joie ; et il se mit à parcourir son journal. 11 s'arrête aux annonces : a Un vieux marchand, père d'une nombreuse famille le malheur

des temps .... des circonstances fâcheuses cherche

une place de teneur de livres, de gérant d'aliaires, probité rigide , etc. » Bah ! une nombreuse famille ! Pourquoi la mettre au monde ? Qu'il aille se promener avec ses malheureuses circonstances ! ... A un autre ! . . . « Je prie qu'on veuille bien ne rien livrer à mon lils Wilbelm sans mon exprès consentement Des sacrifices trop considérables ne plus payer ï> Il

continuait à feuilleter. « Fort bien, tort bien, je n'ai pas besoin d'interdire mon iils. n»

La lecture du joui nal procurait prcstiue toujours à M. Grindier une secrète satisfaction ; il fallait que la

chance fût bi« ii mauvaise pour qu'il De trouvât pas an moins quelque malheur dont la source dérivât du mariage, oi, comme les joies de la vie domestique nt sont pas encore. Dieu merci, proclamées dans les gazettes, excepté quelquefois Theureuse naissance d^un liis, il n'avait nul sujet d'être mécontent.

M. Grindler avait montré dès sa plus tendre enfance Tinstinct de Téconomie. Il fallait des menaces et des cris pour le forcer de porter le terme du loyer au maître de la maison; il battait la servante, quand il la voyait recevoir ses gages de la maman« U dérobait secrètement à son oncle le pasteur les pièces de monnaies de la collecte, qu'on avait mises à part comme fausses, et il savait, en jouant, les échanger à ses frères et à ses sœurs contre de l^un ari^enl , il faisait aussi un commerce lucratif de plumes, de touches et de crayons, qu'il avait ramassés sur le parquet de Técole après i heure des leçons, et vendait régulièrement son petit pain du déjeuner, parce quHl recevait le pain gratis à la maison.

Il entra en apprentissage avec un cousin du même âge chez le môme patron, qui, pour encoui jizer ces jeunes gens, leur permettait de temps en temps d'eutreprendre quelque petite affaire po'ir leur propre compte. Le premier sou qu'Adolphe gagna, il le donna à un pauvre ; Simon Grindler en acheta des pommes, qu'il revendit aux commis secrètement , pendant les heures de travail, avec deux sous de profit. La deuxième affaire rapporta un demi-florin, dont Adolphe acheta une magnihque jacinthe qu'il apporta

en triomphe au bureau. Simon acheta des cigares, objet de contrebande en ce lieu, et il les revendit aux commis d'une manière encore plus avantageuse. Les choses continuèrent de la sorte. Enihï Adolphe savait par cœur les poésies de Schiller, et les déclamait avec délices, tandis que Simon avait déjà gagné vingt-Cinq ilorius avec Técu d euipire qu'Adolphe avait consacré à celte bagatelle, et , lorsque Adolphe entrait le visage radieux, dans le premier magasin de nouveautés pour acheter, avec ses modestes épargnes, un beau chàle à sa jeune fiancA», Simon touchait à la caisse le montant de deux petits effets, sur lesquels il bénéficia de quelques centaines de florins.

£t quelle a été la fin de la chanson? Adolphe a bravement lutté , travaillé , avec le secours de son excellente femme, poui' assurer à ses enfants une position honnête. Jusqu'ici les choses ont marché, et bien des larmes de joie, bien des actions de grâces ont suivi les nuits sans sommeil et les jours de labeur, cependant il a gagné toute sa vie le pain quotidien. Mais Adolphe laissera moins de patrimoine à tous ses enfants c|ue Simon n'a de revenus, et avec cela un cœui- froid et une maison vide !

Cependant Simon eut un jour de sérieux projets de mariage. Il porta ses vues sur une pupille de son patron, qui ne se trouvait pas heureuse chez une tante, personne bizarre; elle n'était pas jolie le moins du monde, et sa fortune n^était pas considérable; mais ses dix mille florins étaient si clairs, si solidement placés, et puis tout avoir à la fois !

Quoique M. Grindler a'eùt tiea de fort attrayant

sur sa personne, Charlotte se rétsolut a raccepter; elle souhaitait ardemment d'avoir ou chez eUe; avec la meilleure volonté du monde , elle se flatta que les prévenances, que Tamitié, qu'une aflectueuse condescendance, triompheraient des bizarreries qu'elle avait déjà reniai quées chez son fiitur. EUe fit cependant quelques réflexions lorsqu'à son premier jour de naissance, Simon lui donna un ducal, pour s'acheter quelque chose à son goût, en ajoutant, d'abord après, le conseil de laisser plutôt la pièce d^or sans emploi: elle était si brillante et 1 empreinte si neuve! Charlotte réfléchit plus sérieusement encore , lorsque , se rendant à pied avec lui à la capitale, pour faire la première visite de noces, comme elle se trouva fatiguée au milieu du chemin, il ne put s'accorder avec un voiturier, qui lui demandait six sous de plus qu'il ne voulait donner ; les réflexions de Charlotte furent plus sombres encore lorsque Simon voulut acheter les meubles chez un revendeur, et déclara inutile une armoire pour les habits, attendu qu'il possédait un vieux coffre, qui en tiendrait lieu parfaitement. Mais, quand elle vint à découvrir, le jour des premières annonces, qu'il lui avait donné une alliance de laiton, et qu'il avait échangé contre «un anneau du même métal celle qu'elle lui avait donnée, la patience de Charlotte fut à bout ; elle renvoya à M. Grindler le ducat d'or et 1 anneau de laitun.

Ce fut l'unique tentative de M. Simon dans cette carrière; cependant il se promettait d'y revenir

encore pour faire enrager ses héritiers, mais il attendait toujours que la loi eût aboli les frais d'annonces.

Malgré ses talents pour la spéculation , il ne put se résoudre à entreprendre un commerce régulier; il redoutait tout ce qui pouvait le mettre en rapport avec beaucoup de c;ens ou TobliiJîer de tenir une maison. Il se contenta de spéculer sous main sur les blés, les vins, les fonds publics, sur tout ce qui pouvait rapporter quelque chose. Il commença par louer une chambre meublée et se fit servir par la famille du pi upriétaire, mais ce fut pour lui un temps d'angoisses perpétuelles^ parce qu'il craignait, malgré toutes ses précautions, de ne pouvoir cacher assez bien sa richesse. U résolut enfin de se mellre à son ménage, et loua la tanière que nous avons fait connaître : il y resta jusqu'à sa mort. Quoiqu il lût décrié pour son avarice, Frédérique s'était facilement décidée à le servir, en considéra liuii de sa face amaigrie et de sa toux fréquente. Mais , si elle avait prévu qu'il tousserait encore vingt ans, et qu'elle aurait tant de peine à faire quelques profits particuliers, elle y aurait réfléchi à deux fois avant de s'engager. Maintenant elle ne \ oulait pas renoncer à ce service, les chances de mort étant toiqours plus proches; seulement elle se vengeait parfois, en attendant, des tournientset des privations qu'elle endurait, en rendant eile-méme à son maître la vie aussi dure, aussi amère qu'elle pouvait.

M. Grindler remplissait une des conditions d'une

vie bien réglée, en ce qu'il ae poursuivait qu'un seul

but, le profit. Une seule passion venait a la traverse, c^était une horrible frayeur de la mort, qui le fit enfin

recourir aux remèdes les plus dispendieux , s'il les croyait nécessaires à sa conservation. U avait acheté d'occasion lo Conseiller médical pour les gens du monde, niais cela le eoiuluisit peu à peu chez un pharmacien, qui lui coûtait des sommes considérables; c'était une heure bien pénible pour lui i[ue ceWe où il se croyait contraint pour cet objet à de nouvelles dépenses.

Il avait longtemps conservé un reste d'afiection pour une sœur, qui s'était efiTorcée de maintenir avec lui des rapports d'amitié; toutefois depuis qu'en un cas pressant elle avait osé le prier de lui prêter quelque argent; il y avait consenti à la vérité, mais dèslors il avait i unipu avec elle. Et pour son neveu, fils d'un frère défunt, lieutenant d'une vie un peu déréglée, il lui avait ferm<^ sa porte depuis longtemps.

Par une iroide soirée d'autonine, M. Grindler, qui avait un mal de gorge, s'était cependant résolu à sortir, pour défendre ses droits dans une saisie iiio bilière. Il revint à la hâte chez lui, saisi de fièvre et de frisson. « Frédérique, mon lit , vite , vite t.. . Mes bas de laine autour du cou... j'étoufie... du thé!.. Frédérique, donne*moi le Conseiller médical.

Frédérique le servit en murmurant. Grindler cherchait dans le Conseiller médical l'article anghxe et, après l'indication de divers symptômes, il trouva cet avis: « Ici les prorapts secours d'un médecin seront nécessaires ! » — Vite , vite, Frédérique chez le doc-

leur, cri.i-l-il , en s'enfoncant dans son oreiller. — Chez lequel? cria Frédérique. — Chez le docteur Sœller... dans la rue au Bois; il n'est pas si cher... Mciis d^abord du thé ! » Frédérique se disposait à courir chez le médecin, mais elle retira d'abord furtivement les habits de dessus le lit : a II me faut la clé, se ditr-elle, en la tirant de la poche ; on ne sait ce qui peut arriver : je trouverai peut-être un testament, si non. . . il faut bien que je sois dédommagée pour vingt ans de famine. » Elle se contenta de cacher la clé sur elle, et courut chez le docteur.

Tremblant de fièvre et de frayeur, le malade resta seul, après avoir cné a la servante de fermer la porte. « Mourir ! ... se disait-il à lui-même, bah ! un un simple accident, cela passera bientôt... Mais si c'était vrai pourtant?.. Ohl quelle joie pour cette vieille coquine et pour mon drôle de neveu I ... Si j\nvais pu seulement me marier, pour les afiFronter ! Mais épouser qui? Pas Frédérique, certes ! je ne lui ferais pas ce plaisir; non, plutôt la première bonne femme. Et si j'étais longtemps alité! et tout cet argent ( omptant dans mon bureau! ... Il faut me lever et voir. » Tel était le tumulte de ses pensées ^ et il se courba pour chercher ses habits : A sa grande terreur, il s aperçut que Frédérique les avait déplacés. Il se tratna hors du lit sur le parquet, trouva enfin son gilet : mais la clé du secrétaire avait disparu 1 Quelle horreur !

Le njédecin, que Frédérique avait enfin déterré, trouva le malade sans connaissance, gisant sur le

parquet. Pendant qu'il envoyait la servante en grande hâte à ia pharmacie, et que le mal faisait des progrès rapides, un juif entra dans sa chambre avec des officiers de justice. 11 semblait avoir flairé d'avance Todeur de cadavre ; il avait des billets du lieuleDant^ et voulait assurer, par une prompte apposition des scellés, lès droits du jeune libertin, ne pouvant les faire valoir pour son compte.

Les officiers hésitaient encore à procéder, et Frédérique, qui était revenue comme un Lourbillon, se uût à déplorer, avec de grands cris, ses longs tourments dans ce service, et demandait qu'on pressât son maître de faire un testament. Le médecin ne pouvait la réduire au silence. Cependant le malade luttait avec la mort et, à travers ses folles rêveries, s'échappaient quelques paroles longtemps oubliées. « Que sert à l'homme ? ... Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille... qu'à un riche de. . . Oh ! l'insensé. • . Dieu te ... et ton ème !.. .»

Ses yeux égarés observaient toutes les personnes présentes, qui se retirèrent enfin, à la prière du docteur ; il ne restait que Frédériqne. « Allez donc chercher un ecclésiastique, s'écria le docteur, ébranlé à la vue des anîj;oisses du malade, et qui n'appartenait pas à la catégorie des esprits forts. — Ah ! c'est inutile ; il est trop bas, dit avec dédain Frédérique, qui, désespérant désormais d'avoir un testament, s assurait seulement qu'elle avait bien la clé du bureau dans sa poche.

Quatre jours après, un char funèbre décemment

orné, partait de Tarrière-corps de logis. Une seule couroime se voyait sur la bière ; c'était la sœur qui l'avait envoyée, n'ayant pu venir elle-même. Une seule voiture suivait, où étaient le lieutenant^ le médecin et Tecclésiastique. Celui-ci recherchait avec sollicitude un seul trait de la vie de Grindler qui pût jeter un rayon lumineux sur son oraison funèbre. Quelques gamins regardaient le convoi bouche béante; quelques femmes demandèrent en le voyant tourner dans la grande-rue : « Qui s^en va ainsi ? — C'est le vieux Grindler ? — Ah ! ah I la perte n'est pas grande. i>

Chez lui, c'est un silence de mort ; le secrétaire est scellé} et Frédérique n'a pu faire usage de la clé dérobée. Elle fouille le lit mortuaire, pour voir si le défunt n'y avait point caché quelque argent.

L'AETJlSIii.

Pour celui-ci, on Taurait exempté de la taxe sur les célibataires; son berceau n'entendit point de joyeux chant ; son père se détourna de lui, en se cachant le visage, quand on mit le nouveau-né sur ses bras, et sa mère le salua de ses larmes. Cependant c'était le iils d'une heureuse et respectable maison, l'enfant de bons parents; un cercle florissant de frères et sœurs heureusement doués attendait avec une joyeuse et timide impatience le nouveau petit frère. Mais la belle et lumineuse face humaine, le prcmierj le plus simple don de la nature, duquel la valeur

inestioiablc n'est comprise que par ceux à qui il est refusé, était chez lui diffonne et défigurée ; la mère, au lieu de montrer, avec un joyeux ori^ueii, le petit enfant à ses amies, leur adressait, avant de lever le voile du berceau, ce regard douloureux, qui seniblait implorer un jugement favorable.

Il n'est assurément aucune femme qui, dans un pareil moment, voulût affliger une mère ; chacun trouvait des sujets de consolation; Tune se rejetait sur une opération, l'autre assurait que cette lèvre s'arrangerait, la troisième admirait les beaux veux de l'enfant; mais, entre elles, toutes convenaient que le bon Dieu ferait bien de rappeler à lui le petit innocent ; et le père lui-même eut cette pensée, quand le pauvre enfant, après avoir crié jour et nuit, parut à deux doigts de la mort, à la suite d'une opération assez inutile. La mère osait à peine demander à Dieu la vie de son enfant, mais elle voua un incroyable amour à la pauvre créature, un amour qui devait lui tenir lieu du monde entier ; reniant vécut, a Mon Dieu, dit alors la mère avec une pleine confiance, puisque tu lui as conservé la vie, tu lui ménageras aussi une petite place sur la terre » , et cette prière fut exaucée.

jSouvelles douleurs, lorsque i'eiifaut pi ouonça péniblement et tard, avec des sons désagréables et mal articulés, ces premières pm oies, qui font crordinaire la joie et l'admiration des parents ; longtemps il ne fut compris que de sa mère, mais elle signalait avec orgueil et avec joie chaque trait d'une raison saine

et d un esprit vigoureux^ qu'elle démêlait dans oes sons inarticulés*

Il giandit, sa taille devint ïorU) et rohustej mais sa physionomie était sombre, au milieu de ses frères et sœurs pleins de grâce et de gai té. Tout Tamour dont il se voyait entouré dans la iiuiison paternelle ne pouvait le préserver des blessures qu'il recevait au-dehors, et qui sont inévitables avec un état comuie le sien. Bien souvent il revint de la place des jeux ou de l'école avec des larmes de colère ; Tun avait contrefait sa voix, l'autre avait IViil sa carricature, il versait sa douleur impatiente dans le sein maternel. La plainte amère de Job : a Pourquoi ne suisr-je pas mort dans le sein de ma mère ? Pourquoi n'ai-je pas été emporté en ouvrant les yeux au jour ?» Cette plainte s'élevait dans son àme à un âge où les autres hommes ne connaissent que la pure joie d'une existence qui ne réfléchit pas sur elle-même. Il ne faut pas s'étonner qu'une ombre ait ol)scurci son visage pendant toute sa vie. Qui lui aurait prédit qu'il prolongerait son pèlerinage au delà de soixante et dix ans, ne lui aurait pas annoncé une agréable et réjouissante nouvelle.

Cependant la maison paternelle éleva un mur protecteur entre lui et un monde ennemi. Tous paraissaient sentir qu'ils lui devaient une compensation ; Frédéric était laissé neutre d.ias les démêlés fraternels ; ses frères étaient toujours prêts à faire le coup de poing pour le défendre y dans les jeux d'enfants, contre toute insulte ou moquerie ; les mains habiles

des jeunes sœurs étaient mfatig^les à le réjouir de joHs cadeaux^ car cet enfant disgracié avait manifeste de bouue heure uii sentiment délicat de la beauté, qui augmentait, il est vrai, le r^et de ce qui lui

11 reçut de bonne heure les meilleures leçons; un de ses frères était à ses cdtés pour le seconder, lui servir d interprète, quand son organe le rendait inintelligible ; il entra plein d'ardeur dans le champ des études classiques ; cependant il coujprit que le monde savant ne lui offirait aucun avenir.

Toutes les carrières turent passées en revue ; on cherchait celle qui aurait pu convenir à Frédéric, car il ne manquait pas de dons intellectuels : mais un ecclésiastique, un médecin, un officier public, un avocat, un marchand, un pharmacien même, ne peuvent se passer d'un extérieur qui n'ait rien de difforme, d'un organe clair et net, pour faire leur chemin et réussir. La mère ne voulait pas d'un métier; ce n'était, dans ce temps-là, pour les enfante de de bonne maison qu'un fâcheux pis-aller, et d'ailleurs la mère craignait que, dans cette carrière, son extérieur ne Texposàt davantage aux affronts. Cependant elle était sans inquiétude ; elle attendait avec confiance un signe d'en haut pour marquer Tavenir de son enfant, un signe que les enfants attentifs savent toujours comprendre ; elle prévoyait déjà uue ressource, mais elle voulait la laisser s'offrir d'ellemême.

La maison paternelle était pleine de vie et de galté,

Oigitized by

et, tout silencieux, tout reuiermé que Frédéric parût quelquefois, un courant de ces flots de vie traversait aussi son àme et eu nourrissait les forces secrètes. Le père était un homme d'une culture variée, qui s'intéressait aux plaisirs de TespriL, et, bien au-dessus de la sphère, souvent bornée, des employés de ce tcmps-là ; la mère avait de la sensibilité et de l'imagination; ils avaient développé chez leurs enfants Uamour du beau, dont ils étaient Fun et l'autre richement doués. Chez eux, Tancienne discipline, les anciennes mœurs, régnaient encore; les filles étaient accoutumées à des travaux que le sexe regarde aujourd'hui comme impossibles, mais elles conservaient aussi une franche et vive sensibilité, malheureusement toujours plus rare parmi notre jeunesse. Un père bienveillant, une mère encore jeune, des filles cliiu mantes, de joyeux fils, un esprit de paix et de sérénité planant sur toute la maison, offiraient un beau champ de fêtes pour les vacances des cousins et des cousines, et, quoique Frédéric préférât souvent la solitude, il ne pouvait se dérober tout-à-fait à renirainement du plaisir.

C'était aussi l'époque des temples à Tamitié, des colonnes brisées, des autels parés de fleurs : le papa . ne goûtait pas infiniment ces spectacles solennels, mais les poétiques sœurs de Frédéric ii en persistaient pas moins à célébrer par des chants et des guirlandes fleuries toutes les fêles de famille.

Le papa allait atteindre la cinquantaine : on médita pour ce grand jour quelque chose d'extraordi-

naire : on élèverait ua autel dans le jardin ; devant l'autel les jeunes filles, vêtues de blanc ^ recevraient leur père au chant d'une cauUile; après de longues réflexions, il ne se trouva aucun meuble plus coujinode pour fii^urer Taut^l qu'une table de nuit ; elle fut drapée de biauC| couronnée de guirlandes, et chargée de tous les cadeaux. La mère accepta la mission difliciie d amener le papa dans le jardin dès la matinée; il s'y prêta bonnement, quoiqu'il parût sur son visage une ombre de gène ; il écouta patiemment la cantate, et reçut les cadeaux d'un air satisfait; seulement il jeta sur l'autel un regard soupçonneux et dit à ses âlles : a Faites-moi disparaître bien vite ce meuble, qui me rappelle malgré moi ie choléra. » Les jeunes filles furent un peu déconcertées, puis elles se mirent à démolir Tautel eu riant ; h ce moment une petite feuille de papier fut présentée au père : c'était le cadeau de Frédéric. Il reconnut avec une joyeuse admiration son jardin fidèlement représenté ; seulement, au lieu du vieux berceau en ruines, s'élevait une charmante maisonnette, son réve depuis des années, où il pouirait s'asseoir en plein air et pourtant à l'abri, pour fumer sa i)ipej lire sa gazette et ses poôtes favoris. 11 était enchanté, et sa tendresse compatissante pour Frédéric se changea en une sorte de respect pour ce tal^t naissant, qu'il n'avait pas soupçonné, tandis que depuis longtemps la mère l'avait excité secrètement el

dirigé selon ses moyens.

a Le Seigneur lui ouvre une voie I s'écria le père

^L-d by Coq ^Ic

avec allégresse; laissons Fenfant dessiner et peindre; quoi qull arrive , il réussira toujours assez bien pour se faire une petite place dans le mondé. f>

Après de courtes études préparatoires, dans lesquelles sa vocation se déclara , l'académie de Charles (1 j lui ouvrit ses portes; ua maître plein de génie, à qui le jeune homme s'attacha avec toute Tardeur d^une âme forte, sut éveiller cl former son talent, et bientôt Frédéric s^adonna entièrement à la branche de Tart pour laquelle il se sentait une secrète inclination.

Ses premières études eurent déjà pour objet le

paysage, et particulièrement les formes si gracieuses et si diverses des arbres ; sa plus jeune sœur n'était pas satisfaite de son choix : « Les arbres sont ennuyeux ; tu devrais aussi peindre des personnages : c'est bien plus beau. » Mais l'étude de la figure humaine rappelait douloureusement à Frédéric sa disgr&ce; c'est pourquoi il chercha la tranquille, secrète, éternelle beauté de la nature. Le monde des couleurs eut même peu de charmes et d'attraits pour cet esprit sérieux; il aima la lutte, le travail, même dans son art paisible; il fut graveur, et força le dur métal de produire ces belles et douces images dans lesquelles il immortalisa les charmes de sa patrie.

Alors , la tète haute , il suivit son tranquille sentier ; Dieu lui avait fait sa part; il vit sans envie ses frères prendre leur essor, s'ouvrir dans la vie pu-

(1) A SiuUgarU

blique une carrière honorable ; il les vit ressentir et inspirer Tamour ; il vit Tétoile, la gloire de la maison,

sa sœur, la belle Glaire, marcher à côté de son époux ; il ressentit vivement toutes les joies et les douleurs de sa famille.

Les voyages étaient alors une entreprise plus difficile qu ciujourd'hui , et Frédéric ne fit jamais de grands et brillants voyages d'artiste. Ce fut déjà une grande affaire et un énorme sacrifice pour ses parents de l'envoyer à Vienne, où florissait à cette époque l'art de la gravure.

Là il se trouva dans un cercle où le talent avait plus de prix que l'extérieur; où Ton se trouva disposé a lui croire des dons intérieurs d'autant plus riches^ que son extérieur frappait d'une manière plus défavorable; on allait presque chercher en lui un Michel-Ânge. Une cordiale et franche amitié l'unit avec de jeunes artistes ^ et , bien qu^il choisit par amour pur sa patrie poui*sa résidence, il se rappela toujours avec joie ce beau temps où s'épanouirent son talent et sa vie.

Il revint dans sa patrie ; ses parents moururent , ses frères et sœurs s'étaient établis successivement; Frédéric se lixa dans une maisonnette environnée de verdure, avec un peintre, un ami, qui lui fut attaché jusqu'à la mort. Là il ne vivait que pour son art.

Il avait toujours aimé la solitude et commencé de bonne heure à travailler d'après nature. Contre rasage ordinaire des autres graveurs | ce ne furent pas les tableaux célèbres qu'il multiplia avec son burin ;

ii compos«nlui-nième. Accompagné de son chien fidèle, il faisait au loin des promenades solitaires ; il recueillait ses matériaux. Il pouvait errer des journées entières , s^asseoir de lonp;ues heures sur une colline, dans une verte vallée, étudier à loisir les ombres délicieuses des arbres , la tendre verdure , la richesse iniiiiic des feuilles et des gazons , dans le plus petit coin de bois ; savourer le charme inexprimable de la solitude, sentir le souffle de Dieu, qui plane encore sur les eaux, les montagnes et les vallées.

C'est après ces heures de délices qu'il composait les charmantes petites iuiages où se révélait îe mieux son poétique génie, traduisant aux regards inexpérimentés la langue mystérieuse de la nature. C'était Tenfant de la maison , qui produit avec orgueil aux étrangers les trésors de sa mère : un sentier qui se perd dans le bocage ; une perspective, à travers un verger, s'ouvrant sur une église de village; une source dans une forêt, une passerelle sur un ruisseau des bois. Charmantes compositions, dont la valeur peut se sentir mieux que se décrire I

Il ne se tint pas toujours au fond des forêts; il s'avança d'une marche hardie à travers le pays, pour en essayer les scènes historiques, quil rendit dans des œuvres ])lus considérables; les ruinis solitaires de iiohenstaulièn , le château patrimonial , berceau de notre maison régnante, mainte ville agréablement située , fui eut pour lui le sujet de grandes compositions.

Ses œuvres furent goûtées et recherchées, quoiqu'il

— au —

ne possédât pas l'adresse mercantile , dont Tart luimême à besoin, pour se faire un beau revenu, li avait mômebeaucoupde peine àse dessaisir de ses ouvrages,

qui étaient devenus comme une ])ai-tie de son être.

bon cœur, si capable de sentiments profonds et fidèles, a-t-il une fois éprouvé l'amour? C'est ce que personne ne sut jamais. En pi éseace du monde, il avait une attitude tranquille et fière. a Je n'ai pas besoin de vous, sembhul-il dire; je ne me soucie point de vous. » Un amour inflexible pour la justice et la vérité faisait le fond de son caractère. L'affectation lui faisait horreur.

Si son extérieur choquait les étrangers , il cessa bientôt de s'en émouvoir; ses amis l'aimaient tel qu'il était, et se réjouissaient dés quîls venaient à entendre sa voix discordante ; ceux qu'il avait connus Liilhmts et beaux, dans le temps de su triste jeunesse, étaient vieillis et flétris : «l pour moi , disait-il avec gatté, je n'avais rien à perdre I »

Il n'avait jamais eu de prétentions à rélégance ; il était plus indépendant que personne des jouissances extérieur(\s vl dos ])esoins de la vie ; il fournit d^un pas ferme sa carrière ici-ijas , et il donna plus à la terre qu'il ne reçut d'elle.

Sa chambre témoignait quelle part considérable l'art avait dans sa vie et combien les agréments de la vie y tenaient peu de place. En meubles et en ustensiles, il ne possédait que le rigoureux nécessaire; son sopha était un vieux coussin sur le coffre où il tenait ses habits ; mais tous les murs étaient couverts d'ob-

jeu» d'art, sou ouvrage ou celui des autres : planches de cuivre, dessins, études, esquisses ; car il gardait soigneusement la moindre feuille de sa première jeunesse. Mais pas une lithographie! Il ne cessa de s^éiever en ennemi contre ce rameau dégénéré de l'art, qu'il regardait comme une plante parasite sur un arbre vénérable.

Puis sa imm perdit de sa fermeté ; ses yeux s'obscurcirent; il avait entrepris une grande composition, un paysage, sous un ciel orageux ; il y devait exprimer en traits sombres et sévères toute la poésie secrète, tous les combats intérieurs de son àme : la force lui manqua ; il ne put achever son œuvre. Alors il tourna son application infatigable vers les couleurs, qu'il ayait longtemps dédaignées, et il peignit d'agréables lableaux à i liuile et à Taciuarellc, jusqu a ce que le pinceau lui tomba de la main.

Il avait vu mourir un ami après l'autre ; la nouvelle généralioii lui paraissait un monde étranger ; Theure suprême sonna enfin pour lui. il tomba au pied de ses ouvrages pour ne plus se relever. Ses conirùres décorèrent son cercueil d'un beau laurier.

On peut espérer que ce génie, qui avait senti si profondément la nature , n'était pas resté éloii2;né du Créateur, et qu'il a revêtu la robe de gloire dans le séjour où la vérité et la beauté sont une même chose, où l'ânie purifiée doit prendre une forme pure \ enfin où toutes les dissonnances se résolvent en céleste harmonie.

Vit-on jamais un plus agile danseur, un meilleur cavalier, un homme de société plus agréable que le jeune Bergmann? J'ai de la peine à le croire. Il ne se donnait pns un bal sans lui à six lieues a la l uiitle, et la dame avec qui il avait dansé le cotillon , en avait pour huit jours de ravissement. Au tour de la chaise, il était sûr de ne pas rester assis, et, quand on distribuait une corbeille, une rose, un anneau, Tanneau était toujours pour lui.

U était flatté de s'entendre nommer le conquérant .des cœurs et le papillon ; il n'avait pas d'intentions perfides, mais il trouvait beaucoup de ch<irme a lire dans un œil ingénu les premières traces d'un tendre sentiment, puis il se retirait avec une louable précaution, avant d'avoir donne de sérieuses espérances.

11 n'y avait rien de coupable dans ces badinages légers. Comme il rendit heureuse la timide fille de pasteur, qui assistait pour la première fois au bal dans une petite ville , lorsqu'il l'engagea pour le cotillon, lui, le lion de la société; lorsqu'il lui indiqua les figures de la contredanse, et l'accompagna le soir chez elle ! S'il fit, le dimanche suivant, une promenade à cheval jusqu'au presbytère villageois, ce ne fut qu'une innocente joie pour la pauvre enfant, qui

avait si peu de distractions î Couiaïc elle rougit agréableuieut, lorsqu'au retour de Téglisc elle rcu-

dit au fringant cavalier son salut ! Il dut renouveler quelquefois cette promenade, pour apprendre à connaître juissi le vieux papa. Les presbytères sont des maisons hospitalières : il ne fut pas diilicile à Berg» mann de s'introduire ; et Marie était si charmante, lorsqu'avec un joyeux embarras elle lui faisait les honneurs de sa table frugale. Ces visites au près- ^ bytère ne purent, il est vrai, se prolonger plus d^un mois; le juge nouvellement arrivé avait une fille extrêmement jolie, qui passait de plus pour instruite ; il iallaii du temps pour cultiver cette nouvelle connaissance. Marie se consolera bientôt ; en attendant elle a eu quelques semaines de plaisir ! Si les visites, trop remarquées du beau cavalier, ont fait jaser sur la jeune fille dans le village et les environs; si le jeune et timide pasteur, qui l'aurait volontiers demandéeenmariage, s'est retiré, après avoir rencontré une fois au presbytère Mr. le référendaire, qui avait fait de son mieux pour l'éclipser; si ces courts moments de triomphe ont coûté à la pauvre Marie des larmes amères, de cruelles moqueries et laissé son cœur désolé, ce n'est point la faute de Mr. Bergmaun ; pourquoi la jeune personne était-elle si simple?

La fille du juge était une conquête plus difficile; c'était une personne prudente, qui avait passé la pre- • mière adolescence et connaissait un peu le monde. Il commença de la manière la plus respectueuse ; lui apporta de la capitale les livres nouveaux et des charades à deviner ; il se fit enseigner l'anglais par elle; il organisa des soirées de lectures dramatiques, où

elle avait avec lui les premiers rôles, lin coinmerce d'esprit tel que celui-là doit avoir un charme particulier au milieu du monde bourgeois d'une petite ville. Mais ces badinages ne pouvaient se prolonger longtemps; Bergmann iuait mieux à faire qu'à étudier l'anglais et à lire des pièces de théâtre. Clara ressentit son abandon soudain avec une amère douleur^ avec le cruel désenclianieiuent d'un noble cœur^ qui ne s'est pas donné à la légère : mais cela ne regardait qu'elle seule ; elle ne pouvait s'en prendre qu'à soi ; il ne lui avait jamais dit un mot d'amour, et elle n'était p;»s beaucoup plus jeune que lui.

Les jolies filles du riche M. Schulzen, son voisin, méritaient qu'on y pensât plus sérieusement : Bergmann était bien décidé , si jamais il se mariait, à prendre un riche parti. Avec mesdemoiselles Schulzen le jeu n'était pas diflicile : leur conquête seitul l'affiiire de ses loisirs. Plus il galoppait bruyamment près de leur fenêtre ; leur adressait de compliments en face ; leur portait de larges portions de biscuits et de gâteaux dans les bals et les soirces du casino, plus elles lui souriaient avec bienveillance. Il pouvait leur servir, comme des nouveautés, ses bonsmots les plus usés; leur bruyante approbation lui était assurée. Mais^ lorsqu'après mûre délibération il eut reconnu qu'elles étaient pourtant trop simples pour lui , et cessa peu à peu ses visites , cela ne dul leur faire aucun tort : ces demoiselles étaient asseï riches poui* trouver de lidèles adorateurs.

On comprend qu'il ne se borna pas à un seul

théâtre ; quand ses fonctions l'appelèrent dans un autre lieu, il n'était certes pas obligé de laisser son cœur derrière loi. Il eut, pour son nouveau séjour^ une recommandation auprès d'une famille affable et de mœurs simples et douces. Sa position ne serait

* pas plus désai^réable dans la maison, s'il pouvait captiver l'attention d une des demoiselles. Sophie avait un si doux et si bon caractère ! H était bien agréable de lire dans ses beaux yeux bleus , quand il luiarrîvaiti de les lever de dessus son ouvrage; lorsqu'il lui présentait les ciseaux , lui aidait à dévider le ixl ou lui lisait des nouvelles. Elle lui ourlait ses cravates, et recousait ses gants, lorf^qu'il lui en adressait la prière ; il était très convenable qu'en échange il lui apportât de belles ileurs, et, à son jour de lèle, un almanach nouveau ; et tout naturel enfin qu'il vint chaque soir dans la maison. 11 est vrai que Sophie lui paraissait trop peu animée pour qu'il voulût en faire sa femme, et les parents étaient bien simples d attendre, après des assiduités si innocentes, une demande de mariage, et d'être un peu offensés lorsqu'il cessa th se montrer, parce que cette cour silencieuse avait lini par l'ennuyer.

Une fraîche et brillante rose telle qu'Amélie, nouvelle étoile sur Thorizon, devait attirer l'attention d'un jeune homme au cœur tendre. Elle ne devait pas s'étonner, s'il arrangeait en son honneur des bals , des promenades en traîneau ; s'il lui oilrait les plus belles fleurs de serre pour orner sa chevelure au bal, et s'il lui donnait la plus belle sérénade qu'on

eût jamais entendue dans la petite ville, il ne son^

geiiil point à jouer avec elle son jeu ordinaire. Tant s'en faut ; elle lui plaisait fort et pour l'amour d'elle il eût volontiers renoncé à son voyage de Paris, si la ctiose avait été possible; c'était fort séneubemeal que, le soir avant son départ, il grimpa sur le balcon, au pcnl de sa vie , pour lui jeter par sa fenêtre encore un bouquet de fleurs et des vers d'adieu. Il avait des vues si sérieuses qu'il cliarizc ;i très expressément une dame mariée de lui garder ce cher petit cœur.

Dans le cours de son voyage il avait eu l'occasion de voir des yeux plus brillants encore que les beaux yeux bruns d'Amélie, et, à son retour, il trouva fort déplacé que l'amie eût présenté sa commission presque comme une recherche ; et qu'elle Tappelàt perfide, volage et lu ut ce qui s'en suit. N'était-ce \)\\s ridicule de vouloir qu'un jeune homme sans position fixe, et qui avait les plus belles espérances, liât son sort à celui d une ûUe sans bien? 11 valait bien mieux pour Amélie et pour lui ne pas s'engager que se lasser l'un et l'autre dans d'éternelles fiançailles! 11 était d'ailleurs un homme loyal ! Ce fut un vrai soulagement puur lui d'être placé dans une plus grande ville ; il avait assez des petites bourgades, et n'aspirait qu'à se voir le lion d'un cercle plus étendu.

La jeunesse d'un homme dure un peu plus que celle d'une femme , cependant la jeunesse de Bergmann, le grand vainqueur, coumien( ail a décliner; ses cheveux bouclés s'éclaircissaient chaque jour davantage, si sui^neusemenl qu'il les traitât par toutes

les pommades connues; et qu^il soignât les places critiques ; la souplesse des membres et le goût de la danse allaient aussi diminuant ; il se borna peu à peu à s^asseoir commodément à côté d'une dame^ observant les danseurs avec sa lorgnette.

Il se lassa insensibiemenl (i aUaquer de jeunes cœurs et d'entendre des reproches ouverts ou déiounics sur son iiiconslance. Les jeunes filles prenaient avec lui un ton moqueur et sans gène , auquel il n'était pas accoutumé, et qui prouvait qu'on ne le regardait plus coniuie ua homme dangereux. Dèslors il porta de préférence son admirable talent de conversation et ses hommages dans les coulisses du théâtre et dans les salons et les boudoirs des femmes mariées. Les femmes de théâtre étaient plus accoutumées aux hom [liages que les peliles sottes du pays ; on ne voyait pas d'abord apparaître un papa avec un contrat de mariage et une maman avec un trousseau. Ses galanteries auprès des dames mariées étaient d'une nature tout innocente; on l'invitait comme un meuble utile au divertissement dans les soirées ; comme maître de plaisir dans les parties de campagne , et, s^il se trouvait avec une dame en tète à tète , tout se passait en échanges de compliments ironiques; c'était un jeu d'esprit où le cœur n'était pour rien et ne courait aucun risque.

Les cheveux s'éclaircissaient toujours davantage et grisonnaient peu à peu ; les pommades devinrent insuftisantes; il îaWul un toupet pour couvrir ce orànc dépouillé. Mais la toilette lut d'autant plus recherchée

que l'individu perdait de ses avantages ; les tailleurs

se recommandaient à la protection deBergmann; les marchands de nouveautés lui faisaient présent des étoffes qu ils désiraient mettre à In mode. 11 ne manquait pas d'invitations ; M. Bergmann était aussi indispensable à une société élégante que la bouilloire à thé ; il était si bien mis^ si spirituel , si galant, et Ton était si à son aise avec lui !

Dans les bains, où les dames abondent, il était comme un coq de village ; on soupirait des semaines après lui; on saluait son iu rivée par des acclaaiations; il était sans rival, il régnait; on attendait son jugc^ment sur les tableaux et les spectacles de société; dans les promenades bocagères on le couronnait de lierre, et, lorsqu'il descendait de sa voiture parée de fleurs, ou eût dit qu'il revenait lauréat d'un concours agronomicpie. Cependant il s'apercevait quelquefois, et avec un vif chagrin, qu'il commençait à servir d'amusement, lui qui s'était si longtemps amusé des autres. Il avait de la peine à s'avouer cette humiliation.

Au reste H. Bergmann faisait à la société des

saci ifices qu'elle ne connaissait pas et dont t;lle no lui savait aucun gré. 11 n'avait jamais ,été riche et n'était jamais parvenu à un emploi très^ucratif; il en coûte un temps considérable {)our être toujours un homme charmant I II n'avait ni femme ni enfants k entretenir, et pourtant ses revenus avaient pvme à lui suffire. Il fut obligé de prendre un domestique^ depuis que sa toilette exigeait tant de détails; sa

vieille servante, qu'il avait héritée de sa mère, eut

Ijeau murmurer; il dut se montrer sui uii che\al de race, où son corps vieillissant faisait meilleure figure; il ne pouvait porter d'autre [ïn^c que la line toile de Hollande ; les pari umeries , les savons lins , les cosmétiques, les fausses dents , les tailleurs et les cordonniers de Paris , tout cela finit par coûter plus qu'un ménage raisonnable. Il dut retrancher sur sa bouchey pour se produii c au dcliors avec tout sou éclat, et. sa vieille cuisinière eut ordre de veiller à ce que rien ne fût dissipé. C'est alors qu'il sut apprécier uue invitation à sa juste valeur, lui qui dînait d'un reste de gigot, qui soupait d'un radis et faisait durer trois jours un cerveiat..

Alors il soupira insensiblement après un meilleur ordinaire (jue celui de sa vieille cuisinière, et sonc;ea sérieusement à rendre une femme heureuse. 11 supposait que son coeur était comme les cigares, d'autant plus précieux qu'ils sont plus secs.

Il ne pouvait naturellement livrer qu'au plus haut prix ce cœur, sur lequel les dames avaient eu si longtemps les yeux attentifs. Il jeta donc le mouchoir à une jeune demoiselle des nieilleures familles ; Il avait si longtemps nourri son perroquet , gardé sa place au concert , et mis son chàle sur ses épaules après le bal. 0 prodige ! Elle fut assez ingrate pour lui donner une corbeille (1). A Bergmann une corbeille l Pour se venger, il s'adi essa aussitôt à la jeune

(1) Voir à la page 65.

el riche veuve d'un marchand , dont il avait rois le saioû à lamode, et qu'il avait obligeamment liée avec la noblesse; mais^ voyez-vous! cette dame lui déclara qu'elle ne voulait plus se marier, et cependant, quelques semaines plus tard, elle eut l'audace de lui en* voyer son billet de faire part, comme fiancée d'un oQicier de cavalerie. £mma , iille déjà un peu mûre de son riche médecin, se serait trouvée peut-être fort heureuse.... mais hélas! elle était cousine de celle brillante Amélie , que nous avons vue assez enfant pour mener deuil , pendant deux années de 541 belle jeunesse, après la prétendue infidélité de Bergmann ; et, par malheur, la cx)nduite du volage, dans cette circonstance, ne s'accordait pas avec les principes de la dame. Encore une corbeille ! Et pourtant étaitHse sa faute s'il avait été jadis irrésistible!

Ces échecs furent connus peu à peu ; les dames sur lesquelles il dirigeait ses vues ne se souciaient plus d'un trésor tant de fois dédaigné ; un refus en suivit un autre ; et bientôt il dut entendre, çà et là, des allusions à son magasin de corbeilles.

Une comédienne sur le retour eut pitié de lui ; elle lui offrit elle-même sa main, à condition qu il ne prétendit point toucher les revenus de madame, l'accompagner dans ses voyages, ni se mêler de sa vie privée; à ces conditions elle lui permettait de présider à son salon , de la conduire au llu àtre, et de la ramener chez elle, et consentait de joindre son nom à celui de monsieur. Non; il ne pouvait se donner à si bas prix I

De temps en temps il fit encore des tentatives de mariage, qui eurent toujours moins de succès, à mesure que sa gône fut plus connue ; et il était difficile d'y remédier. 11 ne pouvait spéculer que sur sa personne ; il ne fallait pas la laisser déchoir* La vieille cuismière faisait Luune couleuauce; elle comptait les pommes de terre et les grains de café; elle amassait un à un les œils du bouillon pour épargner le beurre, et rapiéçait la doublure en soie de l'habit de son roattre avec un vieux spencer h elle; mais il dut renoncer à son cheval, et le lion, démonte, perdit beaucoup de son*prestige.

Enfin nous voyons passer et se promener à certaines heures du jour un monsieur d'une étonnante maigreur, malgré l'ouatteet les doublures, et d'une

mise excessivement soignée; ou bien il assiste à la parade et marche avec raideur. Il doit avoir beaucoup de connaissances, car il salue toutes les dames, et il en est salué avec beaucoup de grâce , quoique çà et là quelques jeunes personnes i icauent entre elles après qu'elles ont passé : C'est Bergmann, le grand vainqueur î

Sa cuisinière est morte , mais il s'est arrangé pour un prix raisonnable avec un ancien coiffeur, où il trouve le service et la nourriture sous ie même toit; mais il ne peut y recevoir de visites.

Il a encore un certain air d'élégance ; son tailleur travaille pour lui gratuitement et Tenvoie dans le monde comme fiLrure de journal. On Tinvite encore souvent, par une sorte de chante, non plus dans les

soii écs tic premier ordre, mais daub les réunions plus modestes ^ les dîners sans façon. Ses bons mots, ses galanteries sont un peu rococo, mais il sait encore se rendre utile. Il remonte les pendules des vieilles dames ; il retrouve les petits chiens perdus ; il accompairiK* cluv- elles les jeunes dames, au sortir des soirées et chaque lois qu'on a besoin d'un cavalier; il sert d'exemple aux jeunes garçons, à qui l'on dit : « Voyez comme M. Bergmann est mis proprement! Quelle différence !.. » Au théâtre il est encore une puissance: il décide le succès ou la chute d une actrice cl il a ses entrées.

Mais il n'aime pas à rencontrer une de ses anciennes ilaiiuMcs, et, si la paisible Sophie, donnant le bras à son mari, digne ecclésiastique, passe auprès de M. Bergmann , elle regarde son mari en souriant, et lui dit pour s'excuser : a Tu sais bien qu'il faut avoir été un peu folie une fois en sa vie. »

Ainsi finit un lion.

LS NàTUIULISTB.

L'ancien couvent de M. est devenu la demeure d'un fonctionnaire public, et l'on y retrouve peu de vestiges de l'asile mystérieux et sombre dans lequel les nonnes enterraient leur jeunesse. Au lieu des obscurs

vitraux circulaires, on voit des vitres brillantes; les parois des cellules sont tombées , pour ouvrir de grandes chambres aérées ; où se trouvait le prie-Dieu ^c 1 abbesscî, on voit maintenant la table ou tiavaille

la jeune fille de la maison ; et, dans le jardin, dont

les hautes uiurailles sont tombées^ une troupe de petits garçons joue à grand bruit, sans songer le moins du monde aux secrets soupirs qui s'exhalèrent autrefois dans ces allées.

Dans l'un des càtés du bâtiment subsiste toutefois encore la i^iaiuie salle du couvent, avec une couple de chambres ; les vitraux sont conservés , avec quelques niches et quelques vieilles peintures décolorées ; i aspect des lieux n'a pas changé dans ce mystérieux sanctuaire , et les servantes ne sont pas f&cbées d'avoir rai*ement à faire dans cet appartement, car, s'il y a des esprits au monde , il en doit revenir là par douzaines. C'est là que loge le vieil oncle; c Csi dans ces chambres qu'il a fondé son étrange royaume»

Si ce logement était moins élevé, si le soleil et la lumière n'y pénétraient pas librement, on pourrait le prendre pour le laboratoire d'un alchimiste , car le vestibule est décoré de pots et de creusets. Mais, si le vieux oncle daigne vous admettre dans Tintérieur, vous voyez bientôt que ses études sont moins étranges et de moins riche espérance. Ici , dans la chambre jadis occupée par la sœur sommelière, sont étalées des pierres et des fragments rocheux , de toute forme et de toute couleur ; et quiconque a l'habitude de parcourir, (hns ses promenades légères, la contrée à laquelle l'oncle borne ses excursions savantes, ne peut imaginer qu'il ait recueilli dans un territoire si peu étendu cette alx^ndante et, à quelques égards, merveilleuse collection de minéraux.

La grande saille esl pleiae d^oiseaux et de quadrupèdes empaillés , animaux domestiques ou sauvages, tels que le pays les donne, car le vieil amateur ne veut pas s'engager dans la faune exotique ; .il a empaillé CCS sujets lui-même et les a distribués dans la salle^ en leur donnant des attitudes bizarres ou menaçantes ; et les petits neveux s'enfuient avec des cris de frayetu", à Taspect d'une martre, qui niouti c ses dents aiguës ; d'une chouette , qui étale ses ailes affreuses, ou si leur pied rencontre à Timproviste une vipère* Mais le vrai sanctuaire du vieil oncle, la joie secrète de son cœur, où il n'admet qu'un petit nombre d'éluS| ce sont les chambres attenantes, où l'on n'aperçoit d'abord que de hautes piles de papier, et^, devant les fenêtres, desfleurs d'une merveilleuse beauté. C'est là qu'il conserve ses plantes, qui, avec leur vie paisible, plus innocente que celle des animaux, plus aimable et plus douce que celle du règne minéral| répondent mieux au caractère du maître. C'est là qu ii les recueille soigneusement, desséchées, habilement classées, et surtout les mousses, sa plante favorite, et l'objet particulier de ses recherches.

Devant une fenêtre est une planche qui porte des cactus épineux , devant une autre des bruyères au délicat feuillage ; il dédaigne les œillets variés , les riches giroflées et le violier, mais la dernière petite pièce en saiUie, dont Tunique fenêtre reçoit les premiers rayons du soleil, renferme une seule plante, la rose blanche , dans toute sa beauté ; dans une des chambres voisines, il plante et cultive sans cesse les

rejetons, afin de pouvoir donner un successeur à cette

[)rUbible reine, si elle venait à périr, et il Ta conservée de cette façon depuis nombre d'années.

Le grand oncle mène une vie bien silencieuse , et qui ne l'est guères moins que celle de ses fleurs, mais elle est moins casanière. Quand il est à la maison, il prend ses repas avec la laiiiille de son neveu, à la table duquel son couvert est toujours mis. Il va et vient sans bruit et n'aime pas qu'on prenne garde h sa personne ; à voir sa face ridée et son habit gris de pierrre, on prendrait le vieillard lui-même pour une sorte de pétrification, s'il ne jetait çà et là dans la conversation un mot vif et sec, une observation courte mais toujours frappante.

Parfois son siège est vide durant bien des jours ; c'est qu il est sorti de grand matin, sans qu'on lui ail demandé où il allait : on est depuis longtemps accoutumé à la chose. Il /ait ses excursions à la ronde ; c'est un explorateur infatigable , mais peu actif, car il peut rester un jour entier couché sur la înousse ou le gazon, et rapporter, pour tout butin, un ou deux insectes microscopiques ; car les merveilles des infinimcnt petits ont pour lui, dans la nature, un charme particulier. On dirait que , comme les plantes, il se nourrisse immédiatement d'air et de soleil, car, en hiver, où il ne peut sortir, et se repaît chaque jour à la table abondante de madame sa nièce , il se racornit et se ride. Mais en été, où il accepte à peine un peu de nourriture froide pour ses herborisations , et la rapporte même quelquefois à la maison sans y avoir

touché, il semble reuaiirc; son œil s eclaircit^ sa démardie devient agile, ses traits prennent de la soit-

Quand le grand-oncle est bien disposé , il mèm dans son sanctuaire les hôtes de la maison ; et , s'il voit qu'on s'intéresse « qu'on se plaise réellement à ses ooliections, surtout à ses mousses, alors tout son être s anime y et l'on adniu c i éloquence, vramieat passionnée , avec laquelle il explique et met en lainière les luer veilleuses boiiutés que recèle Torganisalion de ses plantes favorites. Ce sont les jeunes dames dont il aime le moins la visite; il rit avec dédaÎD, iursqu il les eulend pousser hors de propos des cris d'admiration. 11 n'aime les enfants que tandis qu'ils sont tout petits. Il fut toujours le premier à visitor sa nièce en couches ; il entrait sans dire un mot, passait des heures auprès du berceau, dans la chambre à demi éclairée, les yeux attachés sur Fenfaut endormi ; observant le moindre mouvement de son haleine ; mais plus 1 eaiant grandissait et preuail de force et de connaissance, plus il lui devenait indifférent. Les srands c:;u eons s'accoutumaient insensiblement à considérer leur oncle comme une chose, auprès de laquelle on passait sans y faire attention.

Il y avait vingt ans que le neveu s'était établi,

comme employé , dans le vieux bâtiment de l'Etat; bientôt après, l'oncle, qtd avait jusque-là demeuré

I en Suisse, avait occupé le vieux logement; il n'avait guères changé dès-lors, seulement il s'était racorni peu à peu. Personne dans le pays ne connaissait sa vie passée; son neveu lui-iiiènie avait appris peu de chose de sa bouche; mais un marchand suisse, vieil ami de Fonde , et qui lui avait fait visite une fois, rapporta au neveu ce que nous allons répéter.

Il avait été jeune aussi le vieil oncle, si peu qu'il y

parût maintenant; il quitt-a un jour, d'un air serein et d'un cœur joyeux, la patrie, dans laquelle il rentra plas tard sans éclat et sans bruit.

A voir son existence contempla il ve, ses occupations sans objet pratique, on aurait eu de la peine à croire qu'il avait exercé le commerce, et qu'on ne l'avait pas trouvé sans capacité pour une carrière pratique. Il avait toujours été un peu silencieux , mais son goût pour rhistoire naturelle ne s'était développé que dans ses dernières années. Enfant, il s'était amusé des écureuils , des hannetons et des cerfs-volants ; adolescent , il avait cultivé des jacinthes et des œillets, et c'est seulement lorsqu'il avait senti son cœur détaché des joies et des douleurs terrestres, qu'il s'était voue tout entier à la nature.

Il avait fait son apprentissage dans une ville de

conmieice peu cousidérablc mais pleine d'activité. C'est un brusque passage que celui du collège à la boutique: dans sa noble insouciance, récolier tout accoutumé qu'il est à la coulramte du travail intellectuel , est; à côté de cela , dans une heureuse indépendance ; il est niiiUre de son temps, de ses pieds et de ses mains. Quelle différence entre ses travaux et les humbles et incessantes occupations de l'apprenti ! H n'est pas sans justesse ce vieux proverbe souabe : «c le diable a voulu élre tout excepté apprenti. » £t cep (kI.iiiI la parole de l'Kcriture subsiste dtins toute; sa torce : a C est un grand bien pour Tbomme d'apprendre à porter le jo.ii^ dans sa jeunesse. » Hais c'est une transition plus pénible encore, pour Tenlanl chéri qui sort de la maison paternelle^ qui trouvait des oreilles ouvertes à ses moindres plaintes, de passer a Télat de dernier zéro d'une maison de commerce, où il est poussé de cété et d'autre comme un ballot, et souffert seulement comme un nud nécessaire. Les bons traitements avaient été stipulés dans la lettre d'apprentissage , comme une chose qui allait d'elle-ni(^ine ; et Bernard ne lut point maltraité : il ne fut point traité du tout ; il était là, rien de plus ; on regardait comme une marche nécessaire, qu^après un apprentissage de quatre années , il devînt commis, s'il acquérait Texpérience pratique des affaires, sans que personne s'occuj)c\t de lui spécialement ; on le laissa donc suivre son chemin, sans songer presque qu'il fût là.

S'il restait une chaise vide au bout de la longue

table, et que la dame de la maison vînt à dire: m Manque-t-il quelqu'un? — Personne, répondait mademoiselle avec indifférence; Bernard seulement, n II était naturel que Bernard se réfugiât en lui-môme et qu'on lui trouvât fort peu d'esprit. Son plaisir était, le soir, quand il avait fermé la boutique, de s'asseoir, en été, sur le banc devant la maison , et, en hiver, dans la chambre attenante au magasin, et d'étudier la vieille maculalure, dont un faisait les cornets. Il acquit par là des notions fragmentaires sur toute sorte de sujets; mais il étudiait surtout les vieux ouvrages d'hisloue naturelle, ornés de mille figures curieuses, que la femme du patron tirait d'un coffre vermoulu; et Bernard s'attirait mainte réprimande, si l'on remarquait par hasard qu'il restât bien tard assis devant la maison, ou qu'il laissât brûler la chandelle sans la moucher.

Vis-à-vis la grande maison de son maître il y en

avait une autre, d'une apparence presque aussi belle; un |)assementier avait son atelier et sa modeste boutique au rez-de-chaussée. Sa fille unique, enfant de huit ans, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, venait d'ordinaire s'asseoir sur son banc après les heures d'école, tricotant de petits bonnets et des brassières d'enfant; et c'était pour Bernard une distraction muette de voir là-bas la petite fille, chaque fois qu'il levait les yeux de dessus son livre; mais, comme il était, ain^i que nous l'avons dit, fort peu éveillé, il ne lui venait pas à l'esprit de lui adresser la parole; il était encore assez écolier dans l'àme,

pour regarder comme une honte d'avoir le moindre rapport avec une petite fille. Cependant la voisiiie partait souvent d'un air joyeux dans la soirée et revenait avec un bouquet de belles fleurs , qu'elle arrangeait dans un pot sur le banc : son père avait nu petit jardin à la porte de la ville«

Bernard aimait les fleurs par dessus tout ; et; on jour que la petite Emma avait laissé sur le banc une partie de son bouquet ^ il s'élança de Tautre cdté et fit rafle de tout. 11 rougit jusqu'aux yeux quand la petite reparut soudain , avant qu'il eût mis sa proie en sûreté ; il alhul rejeter les lleurs où il les avait prises, a Veux-tu des fleurs? lui dit Emma doucement; je t'en donnerai tant que tu voudras; » puis elle l'obligea d'emporter tout son bouquet de ee jour: a j'en ai assez , ajouta*t-elle^ d'ailleurs elles flétrissenL» Beruaid aurait été bien confus qu'on observât ses rapports avec la petite fille ; mais les fleurs avaient tant de charme pour lui î Le lendemain ma tin elles s'étalaient dans un pot de moutarde^ sur l'unique fenêtre de Tarrière-boutique.

Des iors Emma négligea rarement d apporter à Bernard un bouquet pour lui, et quelquefois même une feuille pleine de groseilles ou quelques poires; elle était toute fière de pouvoir rendre service à on si grand garçon , tandis que les écoliers du collège étaient en état de guerre perpétuelle avec les petites filles de la ville. Pour lui c'était tout le jour un sujet do joyeuse attente, mais il se mourait presque de peur et d'embarras ^ quand la petite lui venait offrir ses

trésors avec une allégresse ingcjiue. Cependant, cette innocente liaison demeurant inaperçue , quoiqu'elle se passât en pleine rue et au grand jour, Bernard finit par s'y livrer sans scrupule ; il découpa même de belles images dans ses 11 vres, pour offrir aussi quelque cliuse à la petite voisine; dans les loisirs que lui lais- • sait le collage des sacs de papier, il iabriquail aussi des coffrets^ des batelets et d'autres joujoux, chefsd'œuvre d'écolier, auxquels il espérait qu'elle prendrait plaisir.

En hiver les relations furent, il est vrai , interrompues; mais, le jour de Noël, lorsque Bernai d {)arut, le matin, devant la porte de la boutique, il trouva, .siii" biulc poudré de neii^e, (|uok|ues pains d'épices, compaguons inévitables du Christ eulant; il regarda vîs-nà-vis, et il eut le temps d'apercevoir la téte blonde, qui lui fit un signe avant de disparaître dans l'allée de la maison. Il ne se doutait pas lui-même que ce petit présent lui fit plus de plaisir que le riche cadeau de sa patronne , presque autant que la boite qu'il reçut de sa grand'maman. Non plus que la petite EuHiia. il n'avait jauuiis connu sa mère. Il médita longtemps l'ambitieuse pensée de faire aussi à Eouna un véritable présent; pour mûrir cette résolution, il eut besoin d'attendre jusqu'à la foire ; alors il acheta une jolie petite cassette de papier ; mais, que ses intentions fussent des plus pures^ c*est ce que prouvait la devise, parfaitement morale, inscrite sur le couvercle : on y yoyait l'image d'une idole, devant laquelle un jeune homme , en bottes a la Souvaroil, passait

tout droit, tandis que, de Taatre côté , un rayon lumineux, partant des laliles de la loi, tombait directement sur une de ses boutonnières; les vers suivants illustraient cette belle peinture :

Sans plier le genou passe devant Tidoie;

Laisse au monde un culte trompeur; De la sainte justice écoute la parole ; Un rayon de sa gloire a passé dans ton co»nr.

J'ignore si la petite Emma comprit eette vertu( u^e morale : mais le présent lui fit un plaisir qu'elle ne sut pas dissimuler. Cumme elle ne faisait mystère de rien, tout cet échange d'images et de fleurs frappa enfin ia vieille eousine , qui , depuis la mort de la mère, gouvernait la maison du passementier ; elle tit à Emma de vives représentations; combien il était peu eonvcnable qu'une \yei\ie fille s'occupât de pareilles choses, et quelle honte ce serait pour elle, si quelqu'un s'en apercevait ; si bien que la respectable dame réussit à tirer la pauvre petite de sa naïve simplicité. Dès lors elle n'apporta plus de fleurs à Bernard ; elle ae s'assit plus à son e^te sur le banc ; mais elle oubliait les plus belles fleiurs par terre devant la maison, et Bernard y laissait à la place, avant joui , de belles images, auxquelles il consacrait son petit argent de poche.

Ce commerce muet nalla pas plus loin; Bernard avait dix-huit ans quand il sortit d'apprentissage; Emrna en avait treize; les échanges avaient un peu cessé dans les dernières années ; le mince petit garçon

était devena inopinément un jeune homme ; la petite

Emma nllait encore à l'école avec son sac à livres sous le bras et un morceau de pain à la main. Bernard prit congé d'elle furtivement dans la rue.... La petite se relira dans un coin de la maison pour cacher ses larmes^ qu'elle croyait bien coupables. Mais,quand Bernard fut lancé dans le monde , quand sa grand mère lut morte et qu'il se vit tout seul sur la terre, les yeux bleus, le front si pur, le doux sourire, avec lequel Tenfant lui présentait ses fleurs, lui revinrent souvent à la mémoire.

Trois ans s'étaient écoulés, lorsque Bernard entra de nouveau dans la ville en qualité de coumiis voyageur. 11 était en modeste cabriolet ; il descendit à l'auberge de la Couronne, parce qu'elle touchait à la maison de son ancien patron, et qu'elle était vis-à-vis du passementier ; il lui tardait de revoir la petite Emma, qui aurait sans doute grandi et serait devenue une bien belle personne. Mais il chercha vainement la boutique en face: elle avait disparu ; elle avait fait place à des fenêtres garnies de glaces magnifiques ; toute la maison était embellie j ornée de peintures à l'antique ; elle était méconnaissable. Bernard alla rendre visite à son patron , et fut reçu de la manière la plus uracieuse : il aui^iit bien voulu le questionner sur le passementier, mais il n'osait entamer l'entretien. « A propos, lui dit enfin la jeune demoiselle de

la uiaibon, quque le^> parcnUs lui présentcreul oomme fiancée d'un négociant de leurs amis, n4rez-*vous pas rendre visite à v os ancieimes amours?» Le rouge monta au visage de Bernard, au milieu des rires bruyants de la compagnie, et il apprit alors que sa flamme muette avait amusé pendant bien des uunées les servantes et les commis de la maison, a Oui , oui, il en vaudrait la peine à présent, ajouta le i)atron. Sa vex- vous que le passementier a été heureux à la loterie? Il a acheté la maison, l'a meublée magnifiquement; il a quitté les aûau es, cela s'ciitend ; il demeure dans le bel appartement et spécule sur les fonds publics ; combien de temps cela pourra-t-il durer : c'est une autre question ; mais la jeune personne a une gouvernante française et un piano de deux mille francs. 9 Bernard fut tout étourdi de ces nouvelles, et vit arriver avec plaisir le moment où il put honnêtement prendre congé. De retour à la Couronne, il se plaça derrière ses rideaux, et leva seulement les yeux un étage plus haut , où de précieuses peintures sur verre s'apercevaient entre les rideaux aux franges magnifiques. Pour les habitants il n'en voyait pas trace : «La chambre de mademoiselle ne donne pas sur la rue , » dit, en ricanant un peu, la sommeliere, et Bernard imgjA encore avec dépit d'avoir trahi sa plus secrète pensée. Vers le soir il fit une promenade chez un fabricant, qui demeurait hors de la ville; la route le conduisit près d'un jardin, dont il n'avait pas conservé le souvenir, du moins dans cet état de magnificence. Avec son ancien goût pour les belles plantes , il s'appuya

contre le portail ouvert ^ et s'eoivrait de ce délicieux spectacle; à ce moment une jeune dame s'avança par une allée, et Bernard oublia de s'éloigner \ il contemplait, comme dans un songe ^ cette charmante personne, en robe de mousseline bleu de ciel , en léger chapeau de paille , dont les rubans flottaient sur les anneaux de sa blonde chevelure , qui encadrait un visage d'une sérénité céleste et presque enfantine; ainsi lui apparut l'ange de son premier amour, car c'était Emma elle-même; Emma, devenue si belle! n ne pouvait le croire encore : cependant c'était la vérité; comme auireluis, elle cueillait des fleuis pour les emporter à la maison ; mais autrefois c'étaient les soucis, les giroflées, les églantines, qui composaient son bouquet, et maintenant elle cueillait le camélia, l'héliotrope, les roses les plus rares des pays étran* gcrs.

Emma leva les yeux, les arrêta sur Bernard, qui

reslail immobile ; elle le reconnut à Tinslant même : il était moins changé, quoiqu'il fût devenu un fort joli garçon. Elle rougit, hésitant à savoir si elle lui adresserait la parole; mais le sentiment de la richesse donne , même au cœur le plus délicat, une certaine assurance, et il est extrêmement difficile à ceux qui se sont élevés à l'opulence ou aux dignités d'éviter les airs affables et bienveillants, en présence des anciens amis. La fllle du passementier se serait cachée derrière un arbre, si elle avait revu d'une manière si soudaine Tami de son enfance , et l'aurait suivi des yeux silencieusement; la flUe du riche banquier salua

soa ducienne counaissance d'un air gracieux et cordial ; Vinviia à entrer dans le jardin, connaissant son goût pour les fleurs ; par ses manières amicales, et pourtant modestes, elle lui fit oublier la gène avec la- ([uelle, sa boite d'échantillons sous le bids, il se promenait auprès de la riche héritière, la reine de ce paradis. Sans lui rappeler les jours passés ^ elle lui demanda des détails sur sa vie, sur ses voyages; elle lui fit remarquer ses fleurs les plus belles; enfin le. cœur s'épanouit , les lèvres s'ouvrirent; c'était toujours Emma , simple, ingénue, affectueuse, mais plus élégante y plus cultivée, et surtout infiniment plus belle ! Bernard admirait avec stupeur la magnificence du jardin, la gracieuse villa ; dans le salon ouvert, un piano, des livres, des dessins, un attirail élégant pour les ouvragesde broderie annonçaient les occupations de la jeune fille. Sur un merveilleux nécessaire de nacre incrusté d'or, il remarqua la boite de papier avec l'idole et les tables de la loi !... La nouvelle gloire à laquelle il vit élevées ses anciennes amours, lut le terme des faibles espérances qu'il avait jusque-là nourries sans y songer. Qu etail-il, lui, le commis voyageur, avec son paquet d'échantillons et son cabriolet, à côté de cette belle jeune fille, enlanl gâtée de la fortune , qui semblait née pour cette opulence, et qui était si complètement chez elle , au milieu de ce luxe éblouissant? il prit congé d'elle avec un nouvel embarras: cependant il osa présenter sa main à Emma; il risqua un seul regard, qui devait tout lui dire, son ancien amour, son amour présent, et son

renoncement modeste. Comprit-elle ce regard, c'est ce

qu'il ne put savoir; elle fixa sur lui avec une candeur iogénue ses beaux yeux bleus, et il sortit du jardin.

Il rencontra le passementier, qui, après un travail fort léger, venait se reposer dans son jardin auprès de sa fille. Son habit, d'une finesse extraordinaire, sa chaine de montre plus que massive , son épingle de rubis, et Tanneau brillant , qui perçait par une ouverlure ménagée chms le i^aiit glacé, ne démentaient point le parvenu. Il pensait justement à sa charmante fille et se répétait peut-être les paroles de Wallensteiu : a Je chercherai un gendre sur les trônes de TEurope ; i> il répondit à peine au salut respectueux du jeune marchand, qu'il ne reconnut pas : la mémoire des pères ne ressemble pas toujours à celle de leurs filles.

Bernard ne fit plus de tentative pour revoir sa

rose ; mais, lorsqu'il fut parti et qu'il vit le monde ouvert devant lui , il sentit s'élever son courage. Pourquoi lui serait-il impossible d'obtenir le prix de son aiuuur? La fortune ne poui i aiL-clle aussi lui être favorable? Il résolut d'agir, d'imaginer, de risquer li<ii (luiicnt, de poursuivre enfin la fortune par toutes les voies. Mais elle ne se tourne pas deux fois du même cêté; elle aime l'imprévu, Tinespéré.

Au bout de trois ans Bernard revint , il est vrai,

de l'étranger, en voiture à deux chevaux, dans le

séjour de ses premiers rêves ; mais hélas ! il n'était toujours qu'un commis , attaché à une maison plus iroporlante, el de plus il avait perdu en billets de loterie et en spéculatious malheureuses la plus grande partie de son patrimoine. Si le cocher n'avait pas nrriHé de lui-même et sans le consulter, à Ta uberge de la Couronne, il serait allé loger dans quelque rue écartée.

Son premier regard fut naturellement \your la maison vis-à-vis; le bel appartement lui parut changé ; il ne voyait pas bien en quoi ; il crut distinguer d autres rideaux, d'autres ornements; un couple de petits garçons à grosse tète souillaient des bulles dcsiivun; il regarda pai hasard au dessus, au

deuxième étage Etait-ce une illusion? Devant ia

fenêtre ouverte était assise une vieille dame , qui se faisait coiûer, et, derrière, une jeune fille, une blonde, lui rendait cet office... Elle s'approcha de la fenêtre pour la fermer : c'étiiit Emma! Il fit uu eilort sur iuimème , et demanda de ses nouvelles. C'était une

vieille liibloirc. Le passementier, qui n'était pas ne pour être banquier, avait plus perdu en quelques années, par des spéculations hasardées et un luxe fou, qu'il n'avait jamais gagné. 11 était mort subitement, avant la déclaration de la faillite , qui non-seulement aiurait causé sa ruine , mais encore lui aurait infligé une captivité déshonorante, «c C'était un coup d apoplexie, » avait-on dit à son enfant, ce Et sa fille, » dit Bernard bouleversé. « Ah I la pauvre enfant! dit

rhêtesse ; elle s'est conduite comme un anize et na pleuré que son père ; quand elle sut 1 état dos choses,

elle ne \ oulut rien, absoluinonL ri( u pour elle. Madame la conseillère de commerce, qui n'a pas d'enfants, Fa prise auprès d'elle, comme demoiselle de coiii|uii^îue ou quelque chose de pareil ; elle veut, ditelle, la traiter comme son enfant ; mais il y a des eniauU qui ne sont pas très-lieureux ! Si niadcuioisellc n'avait pas été si difficile, elle serait aujourd'hui bien pourvue 7 quand même le pap^i serait plus tard tombé en déconfiture ; mais on disait toujours : «Elle est trop jeune; f> maintenant elle peut vieillir à son aise. »

Bernard ne savait jias si Kiuina l avait remarqué : elle ne se montra plus à la fenêtre. Fort préoccupé, il fit ses affaires, pour lesquelles il n'avait qu'un jour ; il était combattu par mille pensées, et ne pouvait sortir de ses irrésolutions. Devait-il visiter Ëmma? Mais sous quel prétexte? Devait-il lui offrir sa main? Avec quelles ressources? Sou avenir était plus incertain que jamais, son patrimoine perdu; à supposer même qu'il eût l'espoir de la gagner, devait-il l'engager dans une liaison sans but et sans terme? Ne Toffenserait-il pas , s'il paraissait croire qu'à présent qu elle était pauvre , le prix qu'il avait jugé hors d'atteinte tomberait de lui-même à ses pieds?

Enfin Bernard ne savait que résoudre, et, le k iidemain, il laissa le cocher atteler les chevauxà la voiture; il leva les yeux encore une fois ; Emma arrosait les fleurs devant sa lenétre; une vive rougeur colora sou doux visage, qui se courba sur les roses : l'avaitr-elle vuV... 11 lit un salul respectueux et partit plus indéciSy plus combattu que jamais.

Il ne trouva son repos que dans une résolution énergique ; il voulait travailler, travailler plus que personne; nulle fantaisie, ni pierre, ni animaux, ni piaules, ne le détourneraient de sa ponctualité rigoureuse; il n^attendait plus rien de la fortune; 3 voulait se faire, par le fidèle accomplissenienl de ses devoirs, par une scrupuleuse économie , un sort qu'il pùt proposer à Emma de partager avec lut.

11 avait tenu parole, et s'était acquis le renom d'un

excellent travailleui , lorsqu'au bout de trois ans il retourna dans la ville de commerce ; mais tout le résultat de ses efforts avait éfé une bonne place de teneur de livres dans une fabrique suisse, et ce poste ne suffisait pas à Tentretien d'un ménage.

Il dut chercher sa bien-aimée un étage plus haut. £lle avait trouvé trop dur le sort d'enfant de la conseillère; elle avait appelé auprès la\i( illo cousine qui avait veillé sur son eolance, et s'était retirée dans une mansarde, où elle faisait pour son entrelien de fins ouN rages d'aiguille et donnait quelques leçons à de petites écolières.

Cette fois Bernard n'hésita pas à se présenter chei elle. La modeste mansarde était embaumée parles fleurs les plus rares, seules reliques d'un temps d'opulence, et que lui avait données le propriétaire actuel du jardin.

Les boucles blondes s'étaient changées en des ban-

deaux ; les yeux bleus brillaient d'un éclat moins vif que le jour où il les avait vus dans Ifi première fleur

de la vie et de la prospérilé; mais cette suave ligure lui parut plus belle encore. Ces deux cœurs, qui ne s'était nt jamais ouverts l'un a Taulrc, avaient tellement vécu ensemble par la pensée, qu'une intime coiifiance écarta bientôt toute gène importune ; ils se parlèrent sincèrement, ouvertement, coninie un frère et une sœur; ils sentirent qu'ils étaient seuls au monde, qu'ils s'appartenaient l'un à Tautre ; et, quand la cousine rentra , après une longue course dans la ville, elle fut bien surprise de trouver un heureux couple de tiancés.

Le passé leur fournit une abondante source d'entretiens. Que de choses ils avaient à se dire ! Bernai d tira de son portefeuille, et soigneusement séché, le jjeliL bouquet qu'elle lui. avait donné neuf années auparavant, qnand il avait pris congé d'elle; un camélia, qu'elle avait laissé tomber dans cette promenade à travers le jardin ; Emma produisit en l iant de bon cœur la boite, avec l'idole et les tables de la loi, et, dedans, toutes les images qu'il lui avait autrefois données* L'avenir ne semblait plus aussi sombre ; fier-

iiard no luttait plus avec l'inconnu; il pouvait dire exactement à son £mma à quelle époque ses économies auraient formé un capital suffisant ; alors aussi ses appointemenis seraient notablement augmentes ; il ne s'écoulerait donc pas plus de quatre ans, avant qu'il pût conduire sa fiancée dans le beau pays de Suisse ; « et nous sommes encore si jeunes ! » ajouta-

t-il en triomphant. Emma sourit avec mélancolie;

elle avait Unit vécu, qu'il lui semblait quelquefois être vieille; mais à présent elle voulait aussi rajeunir. Ils s'enivraient du sentiment de leur nouvelle félicité; dans leurs projets d'avenir, ils bâtissaient déjà une ravissante petite maison suisse, tandis que la cousine mettait en œuvre tous ses talents culinaires pour préparer un digne festin de fiançailles.

Bernard aurait volontiers transplanté sans retard sa blanche ileur dans ce doux pays, pour lui épargner toutes les peines de la vie. Emma ne voulut pas en entendre parler; elle resterait dans cette ville, où elle avait beaucoup souffert, mais où elle avait ausâ trouvé de la bienveillance et de la sympathie ; où elle avait du travail et de chères écolières. a Ët maintenant c'est un plaisir de travailler, dit-elle à Bernard; pendant que tu bàtis notre maison, mon aiguille tra-* vaillera à décorer l'intérieur ; tu voudras bien c}ue je me charge de préparer mon trousseau. » Bernard se rendit à ces raisons : ils vivraient avec une épargue rigoureuse, pour abréger, s'il était possible, ces quatre longues années ; chacun voulait se charger du plus lourd fardeau. Ils épargneraient même sur la correspondance, et ne s'accorderaient qu une lois par mois ce plaisir si légitime d'un couple fidèle, d'autant qae la place de Bernard l'obligeait à de fréquents voyages.

Le printemps de leurs amours fut de courte durée; au bout de trois jours Bernard dut partir, mais ils se quittaient si pleins de bonheur et d'espérance

qu'ils eurent la force de surmonter la douleur de

l'adieu.

Ils observèrent le vœu de s'écrire rarement; ils ne se firent nuls cadeaux, pas même un portrait; laborieuses hirondelles, qui travaillaient à leur nid sans rel&che; mais les lettres d'Ëmma étaient si pleines de tendresse, elles témoiguiiienl laiU de patience et de contentement d'esprit^ qu'elles éclairaient d'une lumière pure la carrière monotone de jBeraard; il était si fort, si courageux, si naïvement heureux^ d'avoir enfin conquis son trésor 1 Et il puisait sans cesse dans ses paroles une force et une joie nouvelle.

Ils avaient ainsi vécu quatre ans, sans se voir une seule fois; la lin du temps de Tépreuve approchait; l'augmentation promise fut bientôt accordée ; le capital s'était rapidement accru; Emma écrivait mille choses sur les beaux cadeaux qui enrichiraient leur futur ménage ; Bernard avait choisi, pour la robe de noces, parmi les beaux et légers tissus que la Suisse envoie dans tout le monde, les plus aériens, les plus délicats , ornés des broderies les plus merveilleuses ; il se préparait à faire le voyage, pour aller chercher son trésor. 11 était visiblement plus gai, plus sociable, plus prévenant , et ses confrères étaient surpris que cet Alleuiand, d'ordinaire si calme et si froid, montrât tant de vie et d'amabilité.

Quelques semaines avant son départ , il sommeil

iait, et des révcs heureux le promenaient dans sii patrie ; tout à coup il s'éveille à l'attouchement d'une main légère, qui se pose sur sa couverture; il regarde et voit son Emma assise au pied de son lit ; elle fixait sur lui un œil tranquille et profond. Quelle expression dans ce regard, qui lui disait tout son amour, toute sa fidélité, et infiniment plus encore I II se sentit longtemps comme enchaîné par ce regard tendre et mélancolique. « Gomment es-tu venue? » lui dit-il enfin, et elle disparut. Alors il détourna son visage contre la muraille : il savait qu^elle était morte !

Deux jours après, il assistait, comme d'ordinaire, à la réunion du soir, chez son patron, qui l'avait pressé de s'y rendre, ayant été frappé de son air morne et silencieux. Comme Bernard était peu disposé à converser, il accepta une place à une table de jeu : au milieu de la partie on lui apporte une lettre: elle venait de la ville d .Emma; mais elle avait un cachet noir. Bernard, sans s'interrompre, la pose à côté de lui. «Ne vous gênez pas, je vous prie,» lui dit son partenaire. — a Je sais le contenu , » répondit- il, et il continua de jouer d'une main ferme jusqu' à la fin. Le lendemain il demanda son coDgé à son patron , parce que sa fiancée était morte.

Il retourna dans la ville une seule fois : il était à pied, simple et silencieux voyageur. II nav«it à visiter qu une tombe la trouva parée des plus

brillantes fleurs* La vieille cousine^ qai lui avait annoncé la mort d' Emma , lui raconta en pleurant

cuiiime elle s'était réjouie de sou arrivée, comme elle avait vécu retirée^ comme elle avait travaillé constamment. «Elle avait achevé tout son trousseau; nous Favons couchée dans le cercueil avec la belle robe que vous lui avez en\ ( >\Ve, le voile, lé^er comme un nuage, la couronne de myrte et les fleurs d'oranger; elle paraissait un ange. Elle est morte d'une fièvre nerveuse, après quelques jours de maladie ; elle eut bientôt perdu connaissance ^ mais elle a souvent prononcé votre nom ; toutes ses rêveries étaient douces ; elle se voyait toujours dans le jardin, au milieu des fleurs.»

La vieille parente hérita de la modique succession; Bernard lui fit accepter un riche présent et lui confia la garde du tombeau. Lui-même il n'y retourna jamais.

Il erra longtemps solitaire , ou avec l'unique ami qu'il ait jamais eu, le marchand suisse, et parcourut les vallées et les montagnes de cet admirable pays. C'est alors que la nature lui ouvrit sa source inépuisable de consolations, et qu'il apprit à connaître, à chérir ses immenses trésors.

ir était déjà vieux, calme et rassasie de jours, quand son neveu le rechercha, et le décida de se re* tirer chez lui dans le couvent, et il s'en est bien trouvé. Voilà comment il se fit que Bernard resta célibataire.

l'hoiois SERYIâRLB.

On raconte du poëte Frauenlob, qui avait consacré

sa vie et ses cliaals au service des femmes, que, par reconnaissance, les femmes portèrent son corps à la sépulture. M. Sioner n'est pas un poëte, mais, s'il vient à mourir (et sa mort sera une grande perte), il a mérité que les femmes lui rendent le même bonneui\ 11 ne peut les chanter , il est vrai , autrement il l'aurait fait sans doute , mais ses mérites envers le sexe sont bien plus nombreux et plus positifs.

M.Sinner n'a point d'état particulier, ou du moins il n'en a plus. Aussi longtemps que vécut sa bonne mère, il tint consciencieusement la pharmacie, héritage de son père ; mais il y trouvait peu de profit. 11 y avait tant de pauvres dont il ne voulait rien re^ cevoir; tant de femmes affligées qui lui faisaient leurs plaintes, et pour qui il devait faire des visites; tant de pauvres enfants, dont il achetait les camomilles, les scarabées, et autres marchandises plus cher qu'il ne les revendait! ... Ne fautr-il pas, disaitr il, que ces petits ouvriers reçoivent leur salaire ! . • • Après la mort de la niamnn il vil bien lui-même qu'il ferait mieux de vendre la pharmacie avantageusement et de pourvoir, avec les intérêts, à ses modestes besoins.

Pourquoi n'est-il pas marié? H ne s'est pas ex*pliqué là-dessus ; aussi longtemps que vécut sa mère,

il craignit peut-être de lui donner une rivale ; elle était un peu volontaire, el, plus tard, il n'en trouva pas le temps.

Sa fidèle gouvernante est occupée à desservir le déjeuner : « Excusez-moi, M. Sinner, le café n'était pas bon aujourd'hui , ma petite Mina ne sait pas encore s'y prendre; elle Ta laissé trop cuire. d — «C'est égalj» répond doucement M. Sinner; «je n'ai pas pris garde ; je suis un peu pressé. C'est bien fait de former ainsi la petite, c'est très-bien fait ; je pâtirai volontiers de ses coups d'essai ; cela ira mieux tous les jours.» Et M. Sinner, joyeux et content, se met à rédiger le compte-rendu d'une société pour les jeunes filles pauvres, se proposant de le porter aujourd'hui même à une grande dame.

Mais il n'a pas fini qu'on frappe à la porte. <( Bonjour, M. Sinner, » dit , en approchant , une petite vieille modestement vêtue, a Excusez - moi de vous déranger si matin. » — a Vous ne me dérangez point, madame Maier,» dit M. Sinner le visage rayonnant ; «j'allais passer chez vous. .Vai d'excellentes nouvelles à vous annoncer.» La figure un peu sombre de la pauvre veuve s'éclaircit soudain, a Le petit capital est sauvé ! » dit M. Sinner d'un air triomphant ; « je me suis rendu hier sur les lieux , j'ai pu mettre vos biens à couvert. Vous ne perdez pas un sou. Je peux vous compter les intérêts tout de suite ; je les toucherai dans peu de jours.» — «Oh! merci,» dit la femme toute ravie, a. Ët vos irais? » — a liien du tout ; ce n'est pas la peine ; vous savez comme je suis

bon marcheur : une promenade comme cela d'une couple de lieues n'est qu'un amusement pour moi. Je vous remercie de m'en avoir fourni l'occasion. Une chose encore ; j'ai trouvé pour votre Emilie une excellente petite place , et comme faite exprès pour elle ; c'est chez une mienne cousine . femme d'un pasteur; le couple le meilleur du monde. Beaucoup d'enfants, un jardin, un peu de ménage, souvent des hôtes; c'est justement ce qu'il faut pour une jeune fille et pour un premier service ; le gage est honnête. La séparation vous sera un peu pénible, mais ce n'est pas loin d'ici ; je prendrai une fois ou deux une petite voiture , afin que vous puissiez voir comment se trouve votre enfant.» — « Ah ! comment puis-je reconnaître? . • .1» s'écrie la vieille femme profondément émue, et qui se voit tout d'un coup délivrée de tous ses soucis. — «Vous le pouvez,» répond M. Sinner d'un air sérieux et un peu embarrassé. — aMoi?» — a Ecoutez; vous serez seule, si Emilie s'en va : vous ne prendriez point de servante ; et, si je vous en offrais une petite, qui ne demandât point de gages, que vous occuperiez , dans ses moments perdus , à quelques ouvrages d'aiguille, ou que vous feriez laver le linge pour un prix , et pour l'entretien de laquelle je vous oiOTrirais un petit dédommagement? » — iSé ! M. Siniier, voilà trop d'avantages 1 C'est donc une femme sortie de prison ! . . . . Alors je vous remercie! — Oui, c'est une recluse libérée, mais

c'est la première fois qu'elle s'est laissée entraîner au vol. Pensez un peu, ma chère ! ... »

Nous ne suivrons pas M. Sinner dans toutes ses argumentations ; il était si difficile de surmonter les

préjugés de madame Maier, que M. Sinner, qui d'ailleurs avait à sortir^ dut l'accompagner jusqu'à sa pjrle, où il lui arracha enfin la promesse de prendie au moins cette petite servante pour un mois. £ntin il a réussi et, tout réjoui, il se hâte d'aller à l'école des petits cillants, où sa visite est toujours si bien reçue de la vieille femme qui la tient. Mais M. Sinner no chemine pas aussi vite qu'il veut. D aljurti il rencontre un petit garçon qui porte une botte d'une pesanteur excessive ; il faut le soulager un moment ; les passants regardent avec surprise, mais qu'importe? Puis il entend dans une rue latérale des cris plaintifs d'enfants ; une petite voiture est renversée, et une demi-douzaine de petits pieds et de petits bras se débattent dans la boue ; il relève la voiture, et remet sur pied les bambins. Plus loin il remplit de pommes ses larges poches ; deux petites filles, qui le voient faire , regardent avec convoitise : elles reçoivent leur part ; enfin , enfin il touche à l'école. Il n'est pas facile d'arriver, quand on ne peut laisser sans secours le moindre scarabée, et quand on a i air aussi bienveillant que M. Sinner. C'est à lui qu'on s'adressera 2 plutôt qu'à dix autres, si 1 on a perdu son chemin, et croyez bien qu41 ne lui suffira pas (I indiquer la route ; il conduira la pei sonne jusqu' à ce qu'elle ne puisse plus s'égarer.

Mais Finexprimable allégresse des petits enfants va le récompenser de toutes ses peines. Là serévèle

cians toute soa étendue sa naïve et franche nature d'enfant ; à le voir jouer aux soldats avec les petits,

leur souffler deb bulles de ^voa, dessiner sur leur table des figures drolatiques y écouter leurs chansons et leur conter des histoires, on dirait i\\ie, p<ir un jeu de la nature, Tème d'un joyeux enfant s'est logée dans le corps d'un vieillard.

Mais il ne peut rester, quelque envie qu il en ait; il ne peut même accompagner les enfants à la prome* nade. U va chercher uiainteniuit un plus triste spectacle, la maison de correction des femmes. U y a longtemps que M. Sinner en a l'tntrée. Il n'arrive pas avec un sermon sur les lèvres ; ii est pour cela trop timide, et ne se juge pas digne d'un pareil office ; mais il a établi dans cette maison une petite manufacture de cornets à poudres, de boites à pil- Iules etc. , dont il pourvoit ses anciehs conlVères, et il a permission d'enseigner ce travail aux pauvres créatures. U s'y prend le plus doucement et le plus sérieusement du monde; il leur permet cependaut de parler entre elles ; leur demande d'où elles sont et des nouvelles de leurs père et mère. Quand le travail chemine bien, il leur lit quelque chose à haute voix. Les plus indociles gardent du moins le silcme; plus d'un cœur endm*ci s est attendri sous rinûueuce de cette parfaite bonté ; et , si souvent quMl se soit vu trompé, il en est cependant quelques-unes que ses secours ont rendues meilleures à la société ; ce souvenir le soutient et le ranime dans les niomculs ou il serait prêt à perdre courage.

M. Sinner revient dssez tard à la maison et sa gouvernante ttooigne ses regrets que le dîner soit refroidi. «C'est égal ; j'irai prendre aujourd'hui le café chez madame la présidente.»

Après midi le voilà donc dans le grand monde ! En effet il a promis son aide à madame la présidente, dame très-charitable, pour une loterie en faveur de pauvres incendiés , et il est sùi de recueillir aussi dans cette maison quelques secours pour des pauvres honteux , dont il a toujours quek[ues-uns qui Poccupent et i intéressent. Quoique l'époux railleur de la présidente rappelle un tronc ambulant, il est pourtant toujours le bien-venu. U se présente chus le plus brillant salon avec la même bonhomie que dans la plus pauvre cabane; il sait si bien redire quelle joie li d causée avec les bienfaits que les dames ont répandus par sa main, et il trouve de si heureux expédients pratiques, ([uaud les autres philanthropes s'égarent dans leurs théories !

Mais il ne peut savourer longuement le café de madame la présidente ; il a encore ce jour même une réunion pour les pauvres orphelins. Cependant il donne quelques moments h mademoiselle Muz pour préparer les billets et les lois. Mademoiselle Muz est comme le pendant de M. Sinner. Il est sûr de la rencontrer partout, daus les cabanes et les châteaux, dans les établissements de soupes et les réunions de couture. Mademoiselle Muz est aussi sereine qu'il est placide et joyeux ; s'il quête pour les juifs, elle collecte pour les payens; s'il sollicite poor les malades.

— scelle demande pour les pauvres catéchumènes. Le& amies et les patronnes de H. Sînner ont coutume de rire, quand les deux, peisoouages reacuntieul dans quelque assemblée , et l'on ne manque pas de les placer à côté l'un de l'autre.

Après toutes «ses fonctions publiques» il a aussi ses visit4^ particulières dans des taudis et des greniers que lui seul connaît. Là^ il porte un jouet à Tenfant malade, un petit livre consolant à la pauvre viciiie que ses enfants abaudounent. H a bien reiupli sa journée, quand il revient le soir, épuisé de fatigue, à la maison , où sa gouvei nanle lui tieuL prête une bonne soupe maigre.

Il ne craint pas la mort ; il a fait depuis longtemps sou testament et réglé ses affaires. Malgré sou inépuisable charité, il laissera pourtant quelque chose après lui. Sa mère, qui le connaissait bien , lui a fait promettre solennellement de ne pas toucher à son capital. Il a tenu parole, et. quand ses ressources ne suitisaieut pas à sci bieufaisancei il se consolait par la pensée que des millions ne suffiraient pas non plus. Il n a point de proches pai ents. Il destine la moitié de sa fortune à l'entretien de vieilles filles pauvres; il distribue Tautre moitié en legs divers, et il sourit en lui-même, lorsqu'il rencontre une des personnes qu'il II nommées dans son testament ; il lui dit de la pensée: « Tu ouvriras de grands yeux quand je serai mort ! 9 Quelquefois iléprouve une certaine im|iatience de voir arriver ce moment, et pourtant la vie ne lui est point à charge. » Le bon Dieu me trouve toujotu^ quelque petite occupation, » dtt-il avec sérénité.

Cependant on soupçonne encore que le testament sera nui, et que M. Sinner et mademoiselle Muz uniront leurs mains charitables. Aussi aî-je dû me hâter de placer encore cette perle dans ma galerie de vieux garçons.

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