‹ Récits et tableaux de la vie souabeChapitre 15 sur 17 · CATHERINE LA MENTEUSE · texte numérisé non relu

CATHERINE LA MENTEUSE

Le moyen-Age , malgré la barbarie de ses lois, a

montré plus d'indulgence et de goût pour certains origmaux que notre âge d'égalité. Till Eulenspiegel, dont tous les tours aboutissaient enfin à quelque mystilication, lit rire les gens pendant sa vie, fut enseveli avec honneur et immortalisé même par la presse et la peinture, tandis que Catherine la menteuse est morte méprisée, au lond d'une prison.

Catherine aurait fourni assurément un abondant sujet d'étude au docteur Scheve; je irai jamais rencontré un plus frappant exemple d'une disposition naturelle et incurable pour le mensonge. Elle ne mentit jamais en vue de quelque intérêt propre; il est rare qu'elle en ait tiré seulement quelque avantage passager ; non, clic mentait pour mentir i ni k

sévérité ni la douceur ne purent la corriger. Peutêtre la douceur fut-elle trop rarement employée; elle grandit dans la pauvreté et la honte, mépii&ée, dédaignée, et, si cette énigme psychologique peut s'expliquer, c'est je crois seulement par le désir qu avait Catherine de se donner quelque importance.

On ne peut remonter aux premiers symptômes de son vice; on lisait sur les bulletins qu'elle apportait de Técoie chaque année : « Disposition très-pronon* cée pour le mensonge, » mais on nen pul)lia de traits particuliers qu'à Fépoque où Catherine fut livrée à la justice. Je me rappelle seulement quelques faits; ils suffiront pour constater cette singulière maladie.

Un paysan de Steinhof avait à Ëssiingen un riche cousin sans enfants, sur l'héritage diKjuel on i»\ait déjà fait de très-beaux plans. Un matin^ arrive une jeune fille habillée de noir ; elle annonce la mort du cousin et se dit chargée d'inviter au convoi pour le lendemain. La douleur fut modérée, mais on se hâta de se procurer des habit noirs; on lit venir la couturière pour mettre du crêpe aux chapeaux et aux manches ; la femme résolut de se rendre à la cérémonie et d'y conduire aussi le petit Jeannol : c'est si touchant de voir les enfants mener le deuil ; on prit chez le mharchand un citron piqué de clous de girofle, et l'on mit derrièxe la petite voiture un cofl're , pour le cas où l'on devrait emballer les objets les plus pré* cieux.

Au milieu d'entretiens édifiants sur la fragilité des choses de ce monde, sur ce que nous n'emportons

rien avec nous dans la tombe; tout en délibérant sur la question de savoir si Ton placerait Targent du cousin à intérêt ou si Ton achèterait des terres, la famille arriva enfin à Esslingen et <\ la maison du cousin. Tout y paraissait calme et tranquille, ce qui * leur parut fort naturel dans une maison mortuaire. Le paysan détela, pendant que sa femme et ses enfants montaient, avec une gravité décente, le sombre escalier. Ils ouvrent la porte de la chambre Monsieur le cousin s'y trouvait, assis dans son fauteuil de maroquin noir, ayant devant lui une petite table avec du pain, de la bière et une assiette chargée de jambon, preuve irréfragable de sa bmne santé. Les enfants le regardent bouche béante, et la femme s écrie : « Hé! M. Jemer !I vous n'êtes donc pas mort! — Madame ma cousine ! qu'est-ce que cela signifie? dit-il en se levant de son siège, ai-je Tair d'un trépassé? » Ces paroles furent suivies de quelques mots énergiques. La femme se remit et s'étendit longuement sur le plaisir qu'elle avait de voir Monsieur son cousin encore de ce monde, et rapporta ce qu'elle avait dit, ce que son mari avait dit, ce que sa beUe- Aiu re avait dit, (iuaiid ils avaient reçu îa fauss ^ nouvelle, et s'épuisa en menaces contre la menteuse messagère.

Le mari avait appris en bas la vérité et Tinutilité de son voyage ; son début fut plus adroit que celui de sa femme; mais le petit Jeannot fit encore une grosse maladresse en disait : a Mère, ne me fera-i-on plus des habits neufs avec l'habit des dimanches du

cousin? )) Les gourmades que cette question lui valut ne mirent pas le cousin de plus belle humeur ; ce n'était pas un homme qai aim&t qu'on le fit souvenir de la mort. Les parents furent froideuient et frugalement reçus, surtout quand la gouvernante du cousin fut survenue et qu'elle eut appris la cause de leur arrivée. On ôta les crêpes; la femme mit en (ichu autour de son cou le mouchoir de poche de son mari ; ils partirent de grand jour, et, tout tristes el conius, s'en retournèrent à la maison ; outre le chagrin d'un voyaiïe inutile, ils avaient la crainte assez fondée que le cx>usin ne les frustrât tout à fait de son héritage.

On ne découvrit que fort tard l'auteur de ce mensonge. Catherine poila de pareils messages en divers temps dans plusieurs lieux; elle savait décrire les. circonstances de la uiort et les derniers jours du défunt d'une manière si touchante, que tout le monde fondait en larmes. Un vieux père fit six mortelles lieues pour courir auprès du corps de son fils , qui était garçon meunier, et faillit mourir de frayeur et de joie, quand le défunt prétendu vint au devant de lui, sain, joyeux et robuste, faisant claquer son fouet et rouler sa voiture à quatre chevaux.

La mère Frey à R. faisait un petit commerce de fleurs et de plantes potagères : Catherine survint et lui couunanda pour Thôtesse de rKtoilc, mille pieds de laitues et cent de giroflées; elle viendrait les prendre dans quelques moments. La bonne leinnie se • donne beaucoup de mal pour compter les mille pieds et les cent pieds , elle en ajoute quelques-uns, pour

quon ne miiiKjuc pas de trouver le compte. Mais poÎDt de messagère, et, le soir, malgré tous les soins de la pauvre marchande, les plantes étaient flétries.

Un jour on voit arriver dans ie viiiage de Steinbach une jeune fille proprement vêtue ; elle se donne pour la lille du fromager de Weindorf. Son père a une grosse commande de fromages , parce que le roi doit passer une grande revue et qu'il donne à chaque soldat un fromage à euïporler chez lui. « Mon père vous paiera , ditr-elle , huit sous la mesure du lait (c'était alors un prix exorbitant^ ; les femmes n'avaient qu'à le verser toutes dans une grande cuve ; son père viendrait le chercher dans une heure. Le lait arrive à flots de tous côtés ] la iille du iroinagcr le reçoit ; elle note sur un papier les noms des personnes et la quantité du lait, puis elle s'en va bien vite, pour avertir son père qu'il peut venir.

Le fromager ne venait pas; le lait se gâtait; on envoie un exprès pour appeler le fromager; le messaçrer revient annoncer que tout cela n était qu'un mensonge, que le fromager n'a point de fille ; ce sera encore un tour de Catherine la menteuse.

Les femmes, furieuses, en vinrent aux coups, pour se partager cette crème aigre; plus de la moitié fut répandue sur le champ de bataille , et la force militaire dut intervenir pour apaiser ce chamaillis, auquel les hommes avaient iiui par prendre part.

Catherine fut heureuse d'être fourrée en prison pour échapper h la colère du peuple; si la justice Lynch avait eu cours à Steinbach, la menteuse aurait

mal passé son temps. ËUe ne dura dans aucun service, parce qirello ne pouvait renoncer au niensoni^c; elle rentra d'abord dans la maison de discipline, d'où elle s'éleva à celle de correction , puis elle monta en grade et, de récidive en réeidi\ e , elle parvint à la maison de force. Elle y persévéra, selon son pouvoir, dans le niensonge; d'abord elle révélait des complots supposés , puis , ces témérités lui ayant coûté trop cher, elle s*en tint à raconter des songes extraordinaires, ou bien elle excitait les uns contre les autres ses compagnons de captivité.

Aucune représentation n'exerça sur elle la uiuindre iniluence. A peine sortie de prison, elle s'elTorçait de s^échapper du lieu où elle avait été confinée, et gagnait des lieux éloignas pour y fabriquer encore quelque mensonge. Je conterai, pour finir, encore un trait de son habileté, qui liait d une manière assez drôle.

Un pasteur de la Forêt-Noire, qu'une affaire de famille avait ^ippelé dans la capitale, fut bien surpris d'y rencontrer un riche paysan de son village , le plus casanier des hommes et qui ne sortait jamais de chez lui. « C'est vous, Braun! que faites-vous donc ici? demanda-'t-il avec étonnement, et votre femme encore î — Oh! M. le pasteur, c'est un triste sujet qui nous amène; notre Jean-George, qui est ici soldat, nous a fait dire qu'il est malade à la mort et qu'il voudrait bien nous voir encore une fois. Nous sommes donc partis ensemble et nous avons pris dans Autre petite voilui e ce que nous avons pu, des poires

séchces, des œufs, du beurre fondu et une poule, a&a qu'il s'en donne encore une fois à cœur joie, et mainr tenant nous nous rendons ;\ la caserne; c'est à peine si nous pouvons nous soutenir sur nos pieds. » La femme ne faisait que sangloter pendant ce discours. Le pasteur ieur olirit de les accompagner. £n se rendant à la caserne, ils virent çà et là des paysans, pères et inères, frères et sœurs, qui prenaient le même chemin, et, à les entendre, c'était la même cause qui les amenait tous ; ils allaient voir un fils, un frère qui se mourait. Le pasteur en fut très-surpris, mais les paysans trouvaient la chose toute naturelle : il pui iiit que c'est à la c^ist i ne euiuuie dans les étables, où toutes les bêtes sont quelquefois malades en même temps.

Ils trouvèrent encore dans la cour de la caserne quelques vieux parents tout courbés , en présence de deux ou trois capui aux et d'un lieutenant qui pouffaient de rire, a Demandez-vous aussi vos fils malades? leur cria-t-on en riant. — Sans doute, répondirent-ils, indignés d une réception si indécente. — Les noms? d dit le lieutenant. Les noms furent donnés. « A présent, Mullor, dit le lieuteiKuif a un caportil, faites venir ces gaillards, d Nos gens ae «savaient que se dire et voulaient protester contre cette manière de Iraiiei' de pauvres malades ; mais tout à coup ces lils tant pleurés s'avancent à la file , en tenue militaire, et sont aussi surpris que joyeux de voir leurs vieux parents. Alors ce furent des cris de joie, d'étonnenient, et des questions et des réponses à n'en plus finir.

Le lieutenant en avait la tète rompue ; il prit sur

lui de donner un jour de congô à ces réchappés de la fosse, et leur conseilla de se rendre au prochain cabaret à bière, pour s'expliquer loisir.

ils suivirent ce conseil; les provisions apportées pour les malades furent produites^à la grande satisfaction des bien poi laiits; le plaisir de se revoir si joyeusement lit oublier ou pardonner le fâcheux messsage; tous les coeurs s'ouvrirent; les riches paiid gèrent avec les pauvres ; la cabaretière dut cuire des gâteaux, et ce jour, qui avait commencé si tristement, finit dans la joie; ce fut un rayon de soleil pour les fils, dans la vie un peu sombre et monotone de la caserne.

Cette lois Catherine s'était donnée bien du mal; elle avait couru en un jour dans dix localités différentes, s'était à peine accordé un moment poui man- t ger un morceau de pain, et n'avait presque nulle part de:ii«ui(lé un salaire. Victimo de son penchant diabolique, Catherine est morte, jeune encore, dans la maison de force.

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