‹ Récits et tableaux de la vie souabeChapitre 16 sur 17 · U DISCORDE DANS L'AMOUR ET L'AMOUR DANS · texte numérisé non relu

U DISCORDE DANS L'AMOUR ET L'AMOUR DANS

LAJ)1SC0IIDE.

LES WAIfTS VOISINS.

Au milieu du village s'élevait la maison du maire, qu'on pouvait distinguer des autres à ses persiennes rouges et à ses deux étages, quand même mousieur le maire ne fumait pas sa pipe sous les fenêtres. Ce n'était pourtant pas ce qu'on appelle un monsieur; ses ancêtres étaient du village , et , dans sa jeunesse, il avait monté tout comme un autre derrière la voiture de iumier, mais il préférait aujourd'hui vivre familièrement avec les messieurs du chef-lieu ; le vin de son cru , les beignets et les gâteaux de madame étaient renommés.

À côté de la maison du maire était une maison de paysan des plus simples, a un étage , avec une porte

Diyitizeo by

à deux baltanls, dont la belle grange, retcûtiissiuit du bruit des fléaux jusqu'à la Chandeleur, annonçait qu'elle appartenait à un riche campagnard. Derrière la maisou était un petit jardin potager^ décoré dû quelques tournesols; mais, pour entrer dans la maison, il fallait passer entre une mare et une fosse à fumier, comme du temps des aïeux; un enfant de la maison était quelquefois tombé dans la mare, aucun ne s'était noyé, et i on ne pensait pas à changer i elat des lieux; le propriétaire de la maison moins que les autres ; ses irnrrons a p{)i'en(l raient à être sur leurs gardes, et la petite Lisbeth était trop posée et trop prudente pour qu'il lui arrivât aucun accident.

Le fils unique du maire s'appelait George; c'était un garçon éveillé, mais un petit drôle plein de ruse, aussi téméraire, aussi espiègle que peut l'être Tenfant d'un riche , surtout quand il est unique. La dignité de son père ne le mettait pas à Fabri de quelques honuus bien appliqués; mais, sans cette dignité, on Taurait assommé depuis longtemps , car , si son humour malicieuse s'éveillait, les mauvais tours qu il jouait aux voisins, amis ou ennemis, dépassaient tout ce que Samson avait fait jadis aux Philistins.

Ce lut une singulière larce que celle d'ouvrir, par un tranquille après-midi et quand tout le village était aux champs. 1rs étables de tous les cochons et de les mettre en liberté. Après quoi, de Tétage supérieur de sa maison, George assista tranquillement à la bataille qui s'en suivit, jusqu'à ce que chacun eût retrouvé les siens.

Comment était-il parvenu à dérober la coifiTe d'apparat de madame la meunière, avec ses magnifiques boulous de rose et ses rubans couleur de feu : on l'a toujours ignoré, mais, un beau matin, on vit dressée sur la chemiiiée de la misérable maisonnette qu'habitait la pauvre sœur de la meunière , une longue perche, portant une téte de paille, surmontée de l'élégante coiffure. Eu automne , il avait jeté de petits poissons dans la cuve d'un riche vigneron, ce qui «iv.'ut fait concevoir contre l'homme des soupçons fâcheux; et il avait pratiqué dans la devanture du pâtissier un petit trou qui permettait de lorgner ses gâteaux. Bref, il y avait peu de gens dans le village qui n'eussent à raconter quelque trait de son espièglerie. Sans le haïr pour cela, les paysans s'accordaient à dire que George ne ferait pas une bonne fin.

Lisbelh, la fille du voisin, n'avait pas moins à souffrir que les autres de ses malices , mais les tours qu'il lui jouait avaient toujours un caractère chevaleresque, d'une chevalerie antique, li est vrai, c'està-dire un peu rude et grossière. C'était jour de féle chez M. le maire, ce qui signifie qu'on avait tué le cochon gras : Lisbeth se trouvait par hasard sur le seuil de sa porte : « Veux-tu chanter pour une saucisse? » lui cria George de vis-à-vis. Lisbeth recula indignée; c'était bon pour les petits mendiants. Mais, le soir, quand elle voulut se mettre à son rouet, au lieu du beau ruban de soie rose qui entourait sa quenouille, elle se trouva enveloppée de saucisses. Un

soir qu'elle voulait mener ses vaches à la fontaine, d'autres avaient pris les devants et ne voulaient pas lui faire place; George vit son embarras, et, comme le Roland furieux ^ il se jeta en poussant de grands cris, au milieu des bestiaux , qui s'enfuirent épouvaulés de toutes parts, ce qui causa une vérilable émeute dans le village; et lui^ triomphant, il mena les vaches de Lisbeth à la fontaine. Il déroba à la femme du pasteur ses plus belles i oses pour Lisbeth, quand elle irait à Téglise, mais elle, qui soupçonnait le vol, refusa fièrement le cadeau, et George, pour se venger, canonna la fenêtre de sa chambrette avec les pommes admirables que sa mère conservait comme une rareté.

hJL DISCORDE DAKS l'aMOUR.

Les deux enfants avaient grandi ; George était un beau garçon, à la taille un peu ramassée, à la ûgure ouverte et franche; Lisbeth une jolie fillette, délicate, svelte, à la toilette toujours parfaitement soignée, mais conforme en tout point au costume villageois. Comme la plup.u l des enfants de village, on Tavait initiée de bonne heure aux ailaires d'intérêt, et, tout enfant qu'elle était, elle connaissait parfaitement la valeur de la richesse. La jeuue enfant du pasteur, dont la maison hospitalière ne désemplissait pas de visites, lui disait un jour en triomphant : « Pense un peu que nous avons six oncles ! — Et nous sept cochons, répliqua Lisbeth, bien assurée

que l'avantage élait de son côté. Elle n'avait jamais joué avec les autres enfants ^ de peur de déchirer ses hahils et ses tiouiicis, et, plus elle graudit, plusse développa chez elle ce bon sens pratique. On disait d'elle (|ue, |>our niénne:er ses souliers, elle allait nupieds, aussitôt qu elle élait hors du village^ et que là où elle avait coupé l'herbe ^ le pré était rasé comme par la main du barbier.

George au contraire était un garçon léger et sans souci j qui ne trouvait de bon que ce qui coûtait cher; il était prompt, ardent, irréfléchi, et les gens sages estimaient qu'il ne s'accorderait jamais avec Lisbclh; des geiis qui se croyaient encore plus habiles, disaient au contraire que l'un aiderait Tautre, et que Lisbeth réparerait ce que George aurait gâté.

Le fait est qu'ils ne pouvaient an passer Tua de l'autre, ne fût-ce que pour disputer, ce qui leur arrivait souvent. George raillait sa voisine de son économie ; un jour il invita , au nom de Lisbeth, une douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles dans sa chambre à filer; Lisbeth lilait dans ce moment au clair de lune, comme la femme de la forêt, non point par un ij;oiït romanesque ^ niais pour ménager son hude : tout à coup ses hôtes inattendus frappent à la porte ; ils entrent, en riant aux éclats de ne pas trou\ei" même de lumière; George arrive par derrière et déclare sa malice. Il fallut, bon gré mal gré, que Lisbeth allumât une chandelle et fit des l>eignets aux pommes.

Une autre fois trois pauvres femmes vinrent la

remercier avec effusion de cœur pour le iard et la

viande qu'elle leur avait envoyés. Lisbeth ne ^savait que se dire : comme fiUe unique^ elle gouvernait le ménage de son père, qui était veuf ; il n'y avait pas dans le village une plus belle provision de viande fumée que la sienne. Cependant on assurait que, si elle servait des choux à son père, elle lui faisait seulement flairer le lard , et qu'avec ce moyen , une seule flèche lui suffisait fort bien pour tout l'hiver. Ët Lisbeth aurait envoyé aux pauvres femmes du lard et de la viande! Mortellement effravée, elle courut visitor la provision : il s'y trouvait en etlet un large vide. C'était George seul qui Favait pu faire. Elle ne pouvait repi tndre aux femmes son bien, et, faisant aussi bonne contenance qu'elle put^ elle reçut d'assez mauvaise grâce leurs remerclments pour sa libéralité involontaire.

liais elle sut bien prendre sa revanche. Quelques moments après, George ayant regardé par-dessus la haïe avec un rire narquois, elle lui dit libéralement ses vérilés sur sa vie oisive et fainéante, et lui prédit le plus triste avenir.

Le dimanche suivant, George voulut à son tour faire le fier ; U se joignit au fils de l'aubergiste et passa devant la maison de Lisbeth dans la compagnie d'autres jeunes filles. Lisbeth n'étiiit pas devant chez elle ; on ne la vit point à la fenêtre; mais elle allait et venait dans lar maison , comme hors de sens , et, quand George revint le soir, elle parut encore occupée dans le jardin et se garda bien de voir Tintidèie.

a BoDsoir, i> lui cria George en passant. Point de réponse. A Pourquoi n'es-iu pas aussi allée promener?

— Je n'iii [>as encore eu le temps fie regarder a la rue ; ma marraïue est venue nous voir. — 11 fait beau temps aujourd'hui, » reprit Georfçe un peu embarrassé, et ne sachant comment prolonger h\ conversation. — «Très beau temps,» murmura Lisbeth; « quand on va promener avec de si belles personnes, le temps est toujours assez beau. — Ah î je croyais t'avoir entendu dire que tu n'avais pas regardé à la rue; comment sais-tu donc avec qui je suis allé promener? — Bon! quand le fils de M. le maire court après les iillcs du pauvre cordonnier, on peut bien en être inlormô sans l'avoir vu. — Uél si tu avais daigné te montrer, tu serais venue promener avec moi. — Avec toi! Je ne voudrais pas te touciier avec le bout d'une perche. — JBcoute , ce qu'on méprise, on voudrait bien l'avoir, » répondit George en riant, et il se retira chez lui. Mais, le même soir, il lui porta son seau d'eau, Taida à prendre ses poules fugitives, et la paix, ou du moins la Irôve, fut conclue pour un peu de temps.

George fnt appelé comme soldat, et ne voulut pas souffrir que son père achetât son exemption; Lisbeth avait dit, un jour qu'un beau soldat de la garde passait dans le village : u Voilà qui impose du respect!

— Je veux, se dit- il, lui imposer aussi du respect,)) et il ne se laissa point détourner de son dessein par les propos des gens qui disaient qu'un

arçon si réfi^aclaire ne valait rien pour un état où

il faut obéir. Il se forma merveilleusement, et, sauf quelques petits excès de bouteille, il fit parfaitement son service; son caporal^ qui visitait de temps en temps M. le maire , disait : a Si nous avions une guerre^ il deviendrait général, et des plus fameux ! » Il était d'ailleurs généreux camarade ^ et partageait volontiers avec les autres les deniers que son père lui envoyait pour suppléer à sa pauvre solde ; aussi était-il fort bien vu dans sa compagnie.

Lisbeth se sentit en effet pénétrée de respect, quand, pour la première fois (c'était un dimanche), il vint la voir, portant l'uniforme de fin drap qu^il avait payé de son argent ; elle causa longtemps avec lui dans le jardin , et souffrit qu'il prit place à côté d elle sur le banc devant la maison; mais, tant que dura ce service, elle fut sur les épines, parce qu'elle était dévorée de jalousie. Quand George lui envo^dit ses compliments : «Bon, bon, bien obligé de ces corn-pliments! On sait comme les soldats sont galants avec les servantes de la ville ; n'en a-t-il pas trouvé quelqu'une qui lui met, le dimanche, la pièce de trois batz dans le sac? » George, de sou côté, faisait aussi des questions détournées pour connaître les infidélités dont il soupçonnait sa bien-aimée. Quand il arrivait au village , il en avait pour la moitié du jour à calmer son petit bijou, qui, lui supposant toute espèce de torts , faisait à son tour la fière avec lui. EtaientF-ils enfin réconciliés, elle raccompagnait le soir sur le chemin de la ville, puis elle recommençait à l'accuser : tu n'avais nas besoin de t'en aller si

vite ; lu auras donné un rendez- vous sur la rouie.» n finissait bien souvent par se fatiguer de jouer le

rôle d'iuiiaiit soumis, pour lequel il n était pas fait; il plantait là son Ingrate et s'en allait à Tauberge. Lisbeih se tenait alors dans une certaine cachette^ d'où elle pouvait voir ce qui se passait dans ] 'auberge ; elle était invisible , et , quelques jours après , elle faisiul dire à George par un camarade, qu'il n'allât pas s'imaginer qu'elle le prit jamais ; elle aimerait mieux se jeter dans la rivière. Cette colère durait jusqu'à la première visite , où il dissipait les nuages pour faire place à d'autres.

George résolut de mettre fin à ces touruieals. Mais comment s'y prendre ? 11 ne pouvait encore se marier ; et de laisser échapper Lisbeth , c'était la chose impossible, a Si j'étais sûr qu'aucun autre ne la prit, à la bonne heure? Je ne la regarderais plus de ma vie, )) disait-il à ses caujarades.

11 lui tardait beaucoup de voir arriver la féte patronale ; Lisbeth avait toujours été sa danseuse, à présent qu'il était soldat, elle ne pouvait lui manquer. Alors il lui dirait tout de bon ce qu'il avait sur le cœur.

Les lois du bal sont très simples au village ; les jolis petits livrets, que les demoiselles placent à leur ceinture, pour noter les danses qu'elles ont promises, sont un meuble dont les jeunes paysannes se passent parfaitement. Celui qui conduit une jeune lille à la danse , a sur elle un droit exclusif pour toute la soirée , et ne permet que rarement , et non sans beau-

coup de peine , une danse aVec un autre garçon. 11

règne un peu plus de liberté dans les danses de foire et de noces. Cette coutume, qui nous semble insipide, donne à la danse quelque chose de posé , de

solennel , et coupe court à bien des difiicullés.

PUlfÇAULES.

George avait obtenu un congé pour la féte, et, afin

d'arriver plus vite il avait pris une petite voiture; par malheur Augusta , la fille du cordonnier , jolie paysanne du village, qui était en service à la ville, faisait ce jour-ià le môme chemin, et le bon George lui avait fait place à côté de lui. Gela blessa profondément Lisbeth; qui crut la chose concertée, et, quand George, en grande tonue, vint la prier pour la danse, elle refusa fièrement et se rendit au bal dans ses plus beaux atours avec son cousin Gaspard.

George n'amena point de danseuse, et se plaça dans un coin de la salle avec sa bouteille; il ne dit pas un mot de toute la soirée que pour appeler la sommelière : « Catherine encore une chopine de vin à quinze. » Lisbeth l'observa d'abord d'un air moqueur, puis elle s'effraya de son regard fixe, et parla plus vivement et plus haut avec son danseur. Elle allait commencer avec Gaspard une galopade ; George teudit la jambe en avant; le couple n'y prit pas garde,

et le danseur et la danseuse tombèrent lourdement.

Gaspard se relève furieux; il prend le fils du maire à la gorge; ce fut bientôt une mêlée générale de cris et de coups de poing ; Lisbeth fut emmenée la téte en iKijug. L'ilôle et le maire eurent beaucoup de peine à séparer les combattants; Gaspard saignait par le nez, George avait une bosse au Iront, niais l'hôte estima qu'aucun d'eux ne se trouvant atteint dans une partie noble, on pourrait arranger l'affaire aisément.

Lisbeth était seule dans sa chambre^ et mettait une compresse sur son front, fort courroucée, à ce quVlle croyait, conU e ce terrible George, qui Tavait ainéi traitée. Mais, chose singulière! elle était beaucoup mieux disposée qu'avant la danse, où elle s'était rendue si bien parée avec son cousin Gaspard. A la vérité, elle portait au front, une marquante sanglante d'amour, nidis enfin c'était une luai que tl amour, et George n'avait dansé avec aucune autre ; il n'avait pas même regardé la fille du cordonnier ; il n'avait avancé le pied qu'à elle seule ; tous les autres couples lui étaient indifférents : il les avait laissés galopperù leur aise. Gependcuil elle méditait les moyens de lui revaloir ce mauvais tour.

Tout à coup elle entend heurter rudement à la porte de la maison, et avant qu elle se fût levée pour voir ce que c'était, George se trouvadevantelle : <l Tu as encore l'audace de venir chez nous, après m'avoir blessée, et fait de moi la risée de tout le monde ? Vat-en bien vite ou je crie si fort que tout le village Teutendra. — Tune crieras pas, dit George dune

voix étouffée, et il la prit à deux mains par le cou : je veux sortir une fois de peine, jure-moi tout de suite que tu seras ma femme, ou je t'égorge sur la place; on me coupera la tête , ça m'est fort égal ; j'aurai la paix. — Laisse-uioi , s'écria Lisbeth, épouvantée et tremblante, tu es encore soldat et tu ne peux te marier. — L,aisse-moi faire, je viendrai bientôt vers ton père, mais me voici près de toi, et si tu ne jures pas, je le lue.

Lisbeth, paie comme la mort, promit d'une voix tremblante ; George demanda un gage : elle donna l auneau d'argent de sa mère. A peine George i avaitil au doigt, qu'ils entendirent le père dans Tallée de la maison, George sauta par la fenêtre. « 11 y avait quelqu'un ici, dit le père. — C^est le chat du maue qui s'était glissé dans la chambre,» répondit Lisbeth; «je Fai jeté par la fenêtre.» Elle se retira et alla se mettre au lit ; elle avait le frisson de la fièvre et les membres comme rompus, cependant elle se disait avant de s endormir : a ii est le premier, je pense, qui aurait donné sa tète pour sa chère amie; je voudrais pourtant bien savoir s'il m aurait égorgée ! 9

Telles furent les fiançailles.

George ne retourna pas sans chagrin à la caserne, quoiqu^il lût plus assuré qu'auparavant de sa fiancée, violemment conquise. Mais le père de Lisbeth vint

à mourir el Ton trouva naturel de libérer George du

service uiilUaire, aliii qu il pût épouser l'orpheline, qui répondit favorablement à la demande du maire. Dans les accordailles, qu'on célébra avec la publicité usitée au village, le père de George et le tuteur de Lisbeth déclarèrent, en présence des deux époux, ce ([ui vUni donné à Ynn et à l'autre. George reçut sa part en argent comptant ; Lisbeth la sienne en bien^ fonds et en bétail ; le repas de fiançailles fut célébré avec la joie la plus expansive. George était content de tout ; il était au comble du bonheur et réconcilié avec tout le inoiide ; il trinqua plus d'une fois avec Gaspard. Le soir, il se rendit avec Lisbeth au verger dotal. Il la regardait avec ivresse; le deuil lui séyait parfaitement , et son petit boiuiet aux larges rubans coiffait à merveille sa jolie tète ; elle marchait cette fois à son côt<^ sans résista lu e et d'un air tout gracieux, a Sapristi, je voudrais te crocjuer! d s'écriai-il avec emportement , et il la prit dans ses bras d'une façon si brusque et si vive, qu elle eu eut un léger frisson et se souvint de leurs secrètes fiançailles; il Fenleva en l'air comme une plume. « Laisse-moi,» s ecria-t-elle ; « veux-tu me tuer, comme le soir où mon père vint te faire sauter par la fenêtre? v C'était là un assez mauvais présage; George la posa à terre, et la ramena chez elle sans dire un mot.

Au bout de quatre semaines on célébra le mariage,

et les vieilles gens s^alarmèroDi de ce que, pendant la bénédiction nuptiale^ il éclata un si furieux orage, que le tonnerre couvrit pi es(]ne la voix du pasteur. George en fui muins afTeclé. c< Si nous étions au beaufixe , » dit-it y en souriant, à son petit trésor, a nous n'aurions pas pensé Tun à Fautre. »

Quand ils se donnèrent la main à l'autel , Lisbelh tâcha que la sienne eût le dessus, ce qui est à la campaî2;ne un signe qu'on aura la haute main dans le ménage. George n'y aurait pas songé, mais, quand il eut remarqué Tintention de Lisbetb, il mit sa main sur la sienne, et il en serait résulté une véritable dispute, si un regard sévère du pasteur n'avait pas fait cesser le désordre. Les témoins ne purent s'accorder pour dire quelle main avait eu le dessus.

Lisbetb n'accepta pas le parapluie qu'on lui présenta au sortir de Téglise. «Mais sa l)elle robe en sera gâtée, disait une des amies de noces. a C'est signe de ricbesse, 9 dit une autre , « s'il pleut sur la couronne de la fiancée.» — «Oh! j'entends! j'entends ! » dit en riant la première.

Gi^orge était au quatrième ciel, quand il fut de retour a la maison, a A présent tu m appartiens ! » s'ëcria-t*il malicieusement à son épouse, et il tourbillonna avec elle en valse improvisée, autour de la table de fête ; il était ami de tout le monde ; il prodigua l'argent aux musiciens; Lisbeth éUiit plus calme, mais ni l'un ni l'autre ne méditèrent, je crois, un seul moment la sainte signification de ce jour.

Le féte se passa sans trouble ; seulement Lisbeth

jetait de cAté et d'autre quelques regards inquiets, sUl lui semblait que George fût trop galant avec les amies de noce. George était toujours plus ravi ; un ravissement auquel le vin avait bien cjut ique part ; il disait à Lisbeth : a Ecoute^ je te jure que je suis un bon garçon , le meilleur garçon du monde ; avec lamour , on me mènera par le bout du doigt. » L'épouse répondit peu de chose à cette consolante promesse.

LE ■ÉHAGB.

J'ignore si la circonstance que le mari entre dans

la maison de la femme, au lieu de la recevoir chea lui et de fonder lui-uième le ineuage, exerce quelque influence sur la vie conjugale. Les nobles cœurs seront toujours d'autnnt plus humbles qu'ils auront beaucoup donné; or il s'en trouve dans toutes les conditions. Lisbeth n'avait pas cette générosité.

On ne sait pas si elle essaya sur (jeorge la force de l'amour^ qui pouvait^ disait-il, tant de choses sur lui. S( Ion Tusage de la maison paternelle, elle lisait, il est vrai| chaque soir et chaque matin, une prière, où il était souvent question d'amour, mais, cette lecture faite, elle tenait ses devoirs de ehreUen pour accomplis, et suivait du reste ses penchants. George ne pouvait lui reprocher le cliangeuiciU , car elle n'aurait pu le tourmenter, comme femme, par sa jalousie et ses propos agressifs, plus qu'elle n'avait fait comme liaucée.

On ne disait pas que les deux époux eussent jamais été du même avis. Lisbetb avait laissé la grande chambre comme elle était da temps de son père ; dans le fond, le grand poêle de briques avec les armes de Wurtemberg; sur les càtés, adossé à la muraille , le banc de bois, solidement cloué , et, devant, une table de bois blanc avec des marche-pieds ; une pendule de muraille dans sa haute cage ; une armoire à lait ; une petite glace ^ qui transformait toutes les têtes en magots de la Chine; en fait de tableaux, Jésus devant Pilate, le jugement dernier et le docteur Luther ; avec cela deux sièges de bois, aux dossiers artistement tournés en serpents entrelacés ; tel était le mobilier, objet constant des soins de Lisbeth. Le fils de M. le maire y George, à qui M. le grand-bailli avait promis de loger un jour chez luij aurait désiré un mobilier plus moderne et plus élégant, un canapé, une table de bois dur, des chaises rembourées; il avait déjà acheté , étant garçon , une couple de tableaux coloriés avec le duc Ulrich et le vaillant Sturmfeder. Lisbeth ne consentit à faire aucun changement f et même , quand George se fut procuré un fauteuil, elle relégua obstinément le meuble dans un coin de la chambre à coucher, où George était obligé d^aller le prendre , chaque fois qi^'il voulait s'en servir.

George savait fort bien travailler, quand cela lui

convenait; mais le Ois de M. le maire prétt ndait en faire à son aise, et Lisbeth, qui n'était jamais en arrière pour son travail, attendait que George, le pay-

s<nn, ne i cl userait aucun ouvrage et ne se donnerait pas de loisirs. Lisbcth avait coutre les serviteurs cette haine héréditaire, qu'on trotive chez les femmes de tout étiit. A reiitendre , tous le^ doiuestiques étaient des voleurs , tous les joumaliers des gourmands et

des paresseux, et il fallait, autant que possible, faire son ouvrage soi-même. Ces idées n étaient point celle de George, très-disposé par nature à compter sar le lendemain, et Lisbeth avait un Uilent j)articulier pour lui énumérer^ dans les heures de loisir, et même au lit, tout ce qui aurait dii être fait et qui ne Tétait pas encore, détails qui ne sont nullement propres à donner le repos d'esprit. Lisbeth , avec ses criailleries, pour faire avancer les travaux champêtres, avait accoutumé George à les regarder comme une affaire qui intéressait sa femme seule et non la cuniinuiKuUé; îl ne songeait pas quUl se faisait tort à lui-même, lorsque, pour braver sa femme, il . négligeait les travaux les plus nécessaires.

« Je peux être grossier et de la bonne sorte, » avait-il dit un jour à Lisbeth, u mais je ne sais pas bouder. » Lisbeth, au contraire, savait bouder, et avec une rare persévérance; elle s'en donnait à cœur joie, et il n^esl pas étonnant que son mari se montrât grossier et de la bonne sorte. Lisbeth se trouvait la plus honnête et la plus ujaiheureusefenune du monde, lorsqu'elle avait peiné tout le jour et que son mari, qui avait fait ce qu'il lui avait plu de faire, allait le soir à l'auberge. George n^avait pas lo vin mauvais; il revenait de l'Aigle le meilleur gaf^n du monde,

mais Lisbeth savait, par des paroles piquantes, le

jeter th\ni^ une véi iUible fureur i alors il ne se possédait plus, jetait par terre les assiettes et les plats ; Lisbeth, immobile et tremblante, se blotissait dans un coin^ toutefois, dans ses plus violeutes colères, il ne porta jamais la main sur elle, et pourtant ce n^est pas chose inouïe au village que de battre sa fenjme.

Les voisins savaient donc parfaitement que les époux ne faisaient pas trop bon ménage ; mais malheur à ceux qui auraient voulu s'interposer! George ne souffrait pas la plus légère allusion à la méchanceté de sa femme, et, si ([uelques voisines j)renaient avec Lisbeth le ton de la pitié et blâmaient George, elle savait caractériser leurs maris d'une façon qui les dégoûtait d'y revenir. Si George était malade, elle le soignait avec une attention, une tendresse, bien rares au village ; elle oubliait alors jusqu'à son économie; ne reculait devant aucune dépense, aucune fatigue, nécessaires pour son mari ; George ne pouvait souffrir qu'elle se donniU trop de peine: il est vrai qu'il faisait peu d'efforts pour la lui épargner ; mais il aurait payé de bon cœur dix ouvriers, pour (ju'elle se ménageât , et , s'il la rencontrait portant une charge d'herbe, il la prenait lui-même de ses mains, galanterie sans exemple chez un paysan !

Malgré ces attentions affectueuses, le bonheur du jeune ménage fut bientôt troublé , et , dans le mémo temps, ^ la fortune du maire fut comprounse; il se trouva ruiné. Les choses avaient mal tourné chez lui depuis la mort de sa femme, qui avait suivi de près

le m ;n liigc de George. Il s'était plu à faire le monsieur^ à tenir maison, ce qui est parfois plus coûteux à la campagne qu'à la ville, où Ton se paie beaucoup <raj)|)arences ; il voulait toujours sembler plus riche qu'il n'était, moyen infaillible d'être toujours plus pauvre. Quand on connut sa mine, on suspecta ta {)robité de son administration. Il fut destitué, ses biens suffirent pour payer ses dettes et pour satisfaire à ses plus urgents besoins.

Supporter une pareille chute avec égalité d àme ou même avec magnanimité , serait un miracle au village, où Ton vaut jusle aut<int qu'on possède. Lisbetb ne se proposait nullement de reprocher à son mari son malheur; cependantelle estimait que cetévénement devait le rendre plus humble, plus laborieux, plus économe; mais George, par une mauvaise honte, voulut montrer qu'il était toujours le maître, et prenait toutes les observations de Lisbeth pour des reproches : « Tu es une paysanne, lui disait-il, si elle lui représentait sa prodigalité et sa paresse, je ne m'kiquiête pas de tes affaires ; moi je ne suis qu'un gueux. »

Lisbeth était surtout dévorée par une jalousie extrême, à laquelle son mari ne donnait réellement

aucun sujet; les autres femmes lui étaient indiilerentes; s'il badinait avec elles, c'était uniquement pour inquiéter Lisbeth ou par simple passe-temps. Elle pouvait se relever à minuit et se glisser devant la fenêtre de Tauberge, pour le guetter et voir s'il ne faisait point le galant auprès de l'hôtesse ou de sa

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servante ; cl lui, pour éviter des scènes dans le villagCi il allait se divertir ailleurs.

Dans ces circonstances, les afiaires domestiques ne prospéraient pas^ quoi que Lisbeth pùt faire pour les soutenir;, elle en était toujours plus fàcheus(\ plus irritante, et lui, malgré ses remords, toujours plus violent. Il n'y avait plus un moment de paix dans cette maison. '

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