DIVORCE
Un jour il sembla que George voulait se réformer;
il passa deux ou trois soirées à la maison , s'occupa davantage des travaux champêtres et se disposa à mener du blé au marché de la ville, parce que le prix en avait haussé. Lisbeth ne le voyait pas volontiers aller à la ville y mais elle savait qu'elle ne gagnerait rien à s'y opposer ; elle se contenta de faire des allusions à tout l'argent qui resterait en route dans les auberges et aux jolies filles qu'il ferait asseoir auprès de lui. Avant de partir il monta encore à la cuisine; : Lisbeth, qui s'était placée derrière le contrevent pour le voir partir, se mit, dès son approche, à faire du tapage dans sa cuisine^ comme si elle eût été en plein
traviiil. George entra et lui tendît la main, avant de partir, pour prendre congé d'elle; cela n'était pas arrivé depuis longtemps, et Lisbeth le regarda d'un ail' étonné , presque triste ; il par aissait ému et son expression avait quelque chose d'étrange. « Dieu te garde, je reviendrai bieuLol, lui dit-il. — Oui, peut-
être 1 du Lisbeih d'un ton à moitié plaisant, si tu n*es
pas ici à onze heures , je le ferai chercher dans les fossés du chemin. » C'était de la glace sur ce cœur bouillonnant; il lui tourna le dos d'un air indigné et partit en iiiaugréaut, sans se retourner une seule fois du càté de la maison ^ où Lisbeth se tint longtemps derrière le contrevent et le suivit des yeux.
Le soir, George ne revint pas ; il ne revint pas le lendemain. Le frère de Lisbeth alla chercher de ses nouvelles à la ville. U avait vendu son blé, mais laissé la voiture et les chevaux à l'auberge avec une lettre pour sa feumie. On ne savait ce qu'il était devenu.
Le frère apporta cette nouvelle et cette lettre à Lisbeth, qui fut prise d'un si fort tremblement qu'elle ne put rompre le cachet et que son frère dut lui lire la lettre. George avait toujours été habile la plume à ' la niam. La lettre portait ce qui suit :
ce Ma chère Elisabeth,
a Je vais courir le monde , peut-être u entendrastu jamais parler de moi. Dieu veuille te pardonner de m'avoir chassé , car c'est ta faute si je m'en vais, ne pouvant plus durer à la maison. Je sais bien que de mon côté j'ai aussi des toris, mais Dieu sait que par amour j'aurais tout fait pour toi, si tu m'avais traité avec amour. Je veux me pousser dans le monde, afin de ne plus m'eutéiidi e reprocher par ma femme le boire et le manger. Tu ne peux en épouser un autre ; car nous sommes encore nian et feiiiiue, et je crois aussi que tu nlécouteras aucun autre bom-
me ; j'ai toujours eu plus de confia iicc en toi que toi ea moi. Si tu te trouvais dans le besoin , s'il t'arrivait quelque malheur, fais-le moi savoir par l'aubergiste chez qui j'ai déposé cette lettre ; il saura par moi où je me serai rendu. Âdieu, je ne t'en veux pas.
« Ton fidèle George. »
Lisbetb, ayant écouté cette lettre et compris que
sou laari m reviendrait pas, se laissa tomber pai' terre sans connaissance , puis elle revint à elle pour pousser des cris désespérés. Parents et voisins accouruinent pour la consoler. On ne crut rien de plus à propos que de lui représenter la méchanceté de son mari, a liejouis-toi de ce qu'il est parti; ton avoir se serait bientôt fondu avec ce dissipateur. Eniin Lisbeth se releva , et elle, qui jusque-là n'avait jamais fait de plainte, se répandit en reproches et en malédictions contre son mari, si bien que les plus éloquents des ennemis de George en furent eux-mêmes ébahis. « Maintenant, je vous ai dit ce que je pense, ajouta-t-elle, mais, vous autres, ne me dites pas un mot de lui : c'est mon aûaire ; il n'a fait de tort qu'à moi. »
Lisbeth conjui a vainement 1 aubergiste de lui dire la demeure de son mari ; il prétendit ne pas la connaître. Le frère la pressa de demander son divorce ; elle s'y refusa longtemps et n'y consentit qu'après avoir appris que George serait obligé de comparaître en personne. Il fut sommé par les papiers publics de se présenter pour vider cette aâaire, à défaut de quoi
le divorce serait prononcé pour abiindoii nialicieux.
Trois jours avant le terme fatal, Lisbeth était assise dans sa chambre; il faisait nuit; tout le village était dans un profond silence ; Lisbeth se couchait fort tard ; elle avait peu dormi ces derniers mois. Soudain elle entend l'aboiement d'un chien; elle recon naît la voix de Sultan, le chien Mêle de George. La porte d'entrée était close , mais la fenêtre encore ouverte, à cause de la chaleur. Quelle terreur I Lisbeth voit à la fenêtre la téte de George , et à l'instant même il Siiute dciiis lii chaiiji)r(î.
Lisbeth poussa un cri perçant, en sorte que son frère, (jui demeurait à cdté, accourut à la hâte. Il la trouva pâle et tremblante , les ijras tendus eu avant, et criant toujours : 'i Ne me tue pas 1 ne me tue pas!» George se tenait tranquille vers la fenêtre et se mit à dire : a Pourquoi crier? J'ai voulu savoir seulement si elle est... (il montrait du doigt Lisbeth) si elle est sérieusement décidée à divorcer. » Lisbeth garda le silence, mais le frère se mit à exposer la suite des méfaits de George, d'une manière si solide et si forte qu'il avait peu de chose à répliquer. Aussi ne Tessaya-t-il pas, et, quand le frère eut tout dit, il reprit la parole, et, s adressant à Lisbeth : « C'est à toi (|ue je parle : est-ce vrai? veux-tu divorcer? » Et, comme il s'approchait d'elle : « Il va me tuer! s^écria la pauvre femme. Enfin elle lui dit fièrement : a Tu as commencé la séparation, quand tu es parti : je m'y ticûs. — Et moi aussi î » dit George et il s'en alla. H logea chez son père, qui avait une misérable petite
chambre; Lisbeth^ effrayée^ alla passer la nuit chez sa belle-sœur.
Au bout de trois jours elle fat citée devant ic tribunal; elle se mit de bonne heure en chemin, ayant au bras son petit panier^ sans lequel une paysanne ne sort jamais du village, quand même ùoub bummes loin du temps où le panier renfermait un présent destiiié à graisser la patio de M. le juge. Qui ne l'aurait pas vue depuis le jour de son mariage aurait eu peine à la connaître; des nuits sans sommeil, des jours d'angoisse, un cœur troublé, avaient tracé des rides profondes sur ce jeune visage ; mais, avec sa démarche ferme et droite, sa toilette propre et soignée, elle pouvait passer encore pour une bulle paysanne; elle ne parlait à personne et son visage ne trahissait aucune émotion; elle suivait son chemin d'un pas égal et ferme. Elle n^était pas encore bien loin du village, lorsqu'elle s'entendit demander par derrière : « Où va-t-on si Diatin? » La voix ne lui était que trop connue ; elle n'^ut pas mèihe besoin de se retourner, d'aulaul plus que Sultan vint sauter devant elle. « Je vais à Senzheim; répondit-elle. — £st-ii permis de cheminef avec vous ? demanda George , car c'était lui qui venait de l'atleindre. — La route est large et je ne l'ai pas louée ! » répondit-elle sèchement. Us continuèrent donc à faire la route ensemble, Lisbeth sur un bord, George sur 1 autre, mais, au bout d'un quart d^heure, je ne sais comment, ils se trouvèrent auprès l'un de l'autre. « Ecoute , comuiença George, à ce qu'on m'a expliqué , on n'accorde pas le divorce
si les deux époux le demandent; il faut qu au de nous deux fasse le rôle du coupable. — Il sera facile de reconnaître qui de nous deux est le coupable, répondit Lisbelh d'un ton dédaigneux. — On appelle le coupable celui qui ne veut pas demeurer avec Fautre^ et, si je dis que je veux? — Alors je ne veux pas ! répliqua-t-elle vivement. — £h bien , sais-tu que tu seras mise en prison? Cela ne convient pas pour une femme ; c'est pourquoi je ferai plutôt le cou* pable, cela m'est assez égal. » ï.isbeth se tut, George lui demanda des nouvelles du bétail , deschamps, des récoltes ; et qui les aurait rencontrés^ cheminant côte à côte, aurait cru voir un couple bien uni, s'occupant des affaires du ménage.
Us arrivée m à un petit ruisseau, qu'il fallait Iraverser, et qui se trouva fort enilé par la pluie : Lisbeth voulait ôter ses souliers et ses bas. «c Pas tant de façons, » dit George : il la prit dans ses bras et la porta de l'autre côté.
Arrivés à la ville , ils se présentèrent ensemble a la maison de justice et s'assirent sur un banc, l'un à côté de Fautre, dans la salle des plaideurs. Lisbeth devint pàle tout ù coup, a Qu'as- tu? lui dit George; as-tu mal? — Je ne sais ; je me sens une faiblesse d'estomac, dit-elle à demi-voix; et George courut chez le boulanger voisin; il apporta du vin et des petits pains, qui lui rendirent les forces.
Ils attendirent longtemps; enlin le juge crie à l'huissier : « Elisabeth Walter, cette femme qui demande son divorce, u'est-elle pas là dehors? Et le mari
s'estr-il présenté? — Il n'y a point là dehors d'époux en cpierelle , M. le juge ; il y a deux personnes qui sont assises l'une auprès de l'autre de bouiie amitié : c'est probablement un couple de fiancés qui viennent payer les émolumenls.
Au grand étonnement de i huissier, ce couple si bien uni était précisément les époux en procès , et qui entendit 1 éloquente peinture que ht Lisbeth de ses malheurs comme épouse et des torts de son mari, ne pouviut douter de la chose. George n'eut pas grand'chose à répondre ; tout ce qu'elle avait dit était vrai, mais, si Ton se fâchait avec une telle vipère, il n'y avait pas de quoi s'étonner. « Avez-vous eu dès le commencement de la répugnance pour elle ? demanda le juge. — Moi? oh non ! que de fois je lui ai dit : Lisbeth, si je pouvais te manger I... Si seulement je l'avais mangée! ajoula-l-il avec un profond soupir. — Vous avez quitté votre femme volontairement et secrètement, et vous refusez encore aujourd'hui de vivre avec elle? — Oui, M. le juge ; je crois que je ne pourrais plus y consentir, quand même elle le voudrait. — Et vous, Elisabeth Waltcr, voulezvous continuer de vivre avec votre mari? — Moi? plutôt me jeter dans le Necker ! s'écria-t-elle irritée; moi, courir après lui ! Apparemment! v
George eut beau lui faire des signes et lui donner à eutendre que c'était seulement pour la forme, elle n'en voulut pas démordre. Et, comme les deux époux demandaient la séparation, le procès en divorce dut, suivant les lois souabes, être soumis aux délais lé-
gaux , ot le juge congédia George et Lisbeth en les exhortant à se réconcilier ^ ce qui ne lui parut pas impossible , en voyant raflTection irrécusable qu^ls se porta leut encore.
Ciomme Lisbeth ne pat de longtemps se résoudre à consentir pour sa part à la vie commune, et que George voulait tout aussi peu la laisser mettre en prison comme partie coupable, le procès se prolongea beaucoup. Bien sauvent les deux époux se présentèrent encore ensemble devant le juge ; George faisait passer Lisbeth i>ar dessus le ruisseau ; il lui portait son panier ; il courbait devant elle les branches qui auraient pu la frapper au visage , et la protégeait contre les dangers de la route. Les gens du village suivaient des yeux ces singuliers époux, en secouant la tête et tu iaisanl des gestes d^étonnement.
t'AMOUK DANS LA DISCOÏDE.
On en vint eniin au divorce ; les frères et sœurs de Lisbeth avaient tout fait pour cela et George ne fit rien pour y mettre obstacle, a Ça n'est jamais allé bien, répondait-il, quand ses bons amis lui disaient qu'il ferait une sottise de di\orcer avec mie femme qui avait assez de bien. G' est égal ; je ne changerai jamais ; elle encore moins : il vaut mieux nous séparer. »
Après la dernière séance du tribunal, où le divorce
fut prononcé, comme ils retournaient ensemble à la > maison, Lisbeth dit à George avec malice : a A pré-
senl , tu peux prendre qui tu voudras. — Non pas, dit George, je suis la partie coupable ; je ne peux pas me marier sans ta permission. — Je ne le gêne pas, dit-elle en faisant la moue, et son visage s'enflamma. — Tu peux te marier si tu veux , dit Georc;e , maïs écoute, ajouta-t-il en faisant le poing, je l'assomme si tu én épouses un autre. » Ils poursuivirent leur chemin en silence el se séparèrent devant la porte de Lisbeth.
George n'avait rien à prétendre de sa femme ; il avait apporté peu de chose et encore moins amassé. Il s'était toujours montré habile à soigner les chevaux, et il s'engagea comme l ocher au service d'uji riche monsieur de la ville. Avant son départ, Lisbeth, l'avare Lisbeth, eut trois semaines la couturière à la maison et le fournit de iinge neui. 11 prit congé d'elle pendant la nuit, et son dernier mot en la quiU iuL lui encore : « Je t'assomme si tu en prends un autre. »
George s'éloigna et Ton apprit bientôt qu'il élait parti pour Francfort avec sou maître. Lisbelh, qui, avant son départ, s'était rendue quelquefois à la ville en grand secret, avait su la chose (i.i\tuiec; elle avait appris que le maître de George avait pris encore à son service un jeune garçon. Par des voies détournées, par des servantes de sa connaissance, elle réussit à faire la connaissance de ce jeune valet,
et lui promit chaque année un beauprésent| s41 voulait lui donner de temps en temps des nouvelles de
(ieorge, de tout ce qu^il ferait, et surtout lui mander s4i faisait connaissance de quelque femme : la proluesse positive du jeune garçon fut seule capable de lui rendre quelque repos.
George ne réalisa point les craintes de Lisbeth et ne songea point à se marier. Aussi souvent qu il venait au pays , il passait auprès d'elle tout le temps que lui permettait son service. D'ordinaire, Sultan le précédait^ et, quand Lisbeth Tentendait aboyer, si pressant que fût son ouvrage, eUerevenait des champs à la jTiaison. Les voisins assuraient que sa cheminée ne fumait bien que ces jouà*s-là; qu'on ne voyait d*ailleurs, de janvier à décembre, s'élever de sa maison ([u'un mince filet de fumée.
George remplit de très-bonnes places , et le village s'étonnait des riclios présents, des fines étoffes, des beaux fichus et des tabliers de soie qu'il envoyait à Lisbeth ou qu'il lui apportait. Elle lui on faisait des reproches : a Comme cela , tu ne t'avanceras jamais et tu resteras gueux toute ta vie. — Quand fe n'aurai plus rien, tu m'entretiendras, lui disail-il en riant. — C'est ce qu'il faudra voir ! » Et cependant elle portait fièrement ces cadeaux, et n'avait point de repos qu'on ne lui eût demandé d'où venait cela et qu'on ne l'eût admiré.
Ainsi se passa une longue année; George n'avait aucun sujet de jalousie ; Lisbeth ne se souciait d'aucun galant ; mais la jalousie de Lisbeth était toujours
éveillée. George se trouva aussi quelquefois sans place j et il savait aussi peu qu'autrefois faire des économies. Il se retirait alors chez Lisbeth, comme si cela s'entendait de soi-même, et ils demeuraient ensemble, travaillaient ensemble et disputaient ni plus ni moins qu'autrefois, jusqu'à ce que George eùL trouvé une nouvelle place.
Il arriva qu^une fois, bien avant dans la nuit, Lisbeth entendit gémir un chien, devant sa porte : elle saute à bas du lit, elle ouvre, c'était Sultan. Elle se rappela les histoires où des chiens ont appelé à i^aide pour des maîtres morts ou blessés; elle alluma sa lanterne, pour voir si le chien ne la mettrait point sur quelque trace ; mais il restait là et ne paraissait avoir d'autre désir que d'entrer dans la maison; il monta et se coucha tranquillement auprès du lit de Lisbeth, tandis qu'auparavant il faisait de joyeux bonds et annonçait l'arrivée de son maître par mille tours et détours.
« Mon mari est mort! dit le lendemain Lisbeth à son frère. — Quelle idée ! lui dit-il. — Je suis sûre qu'il est mort, y> reprit^elle , après quoi elle prépara ses habits de deuil.
Au bout de quinze jours , on reçut l'extrait mortuaire du cocher, qui était mort en pays étranger. Il avait légué à sa femme le peu qu'il possédait. Depuis ce jour, Lisbeth ne porta plus d'habits de couleur. KUe était encore bien conservée; elle avait assez augmenté son bien par son travail et son épargne, en sorte qu'elle n'aurait pas manqué d'adorateurs.
Mais ils virent bientôt qu'elle ne se rendrait pas.
Elle vendit ses fonds de terre et occupa dans sa maison une ehambre de derrière. £lle y mourut
dans un âge avancé. Sull;m était son unique société: il mourut et dès lors elle resta seule.