‹ Récits et tableaux de la vie souabeChapitre 2 sur 17 · PRÉFACE. VU · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VU

bleam de la vie sauabe; au reste on verra par celui-ci que chacune de ces compositions peut se détacher des autres; elles n'ont d'aulie lien que Tunité d'esprit dans lequel elles sont conçues.

Mme Wiidermuth s est plu elle-même à traduire quelques œuvres de nos amis, par exemple, les Sermons de M. Adolphe Monod sur la femme, et la Vie (T Olympia Morata, par M, Jules Bonnet.

Diyiiizeo by

UNE M&Rfi DE FAMILLE DU VIEUX TEMPS

Je voudrais retracer ici quelques souvenirs d'une aïeule, dont la vive et charmante image se présente aiyoord'hui à ma pensée avec une force nouvelle. *

Rarement l'histoire d une vie exigea moins de changements de scène. Ma respectable aïeule , depuis sa naissance jusqu'à sa mort (eUe mourut dans sa quatrevingt-quatriciiie année) ne quitta presque jamaits les murs de sa petite ville ; ce fut l'unique théâtre de ses joies et de ses douleurs ; là se déploya toute son activité; elle ne s'éloigna que très-rarement de sa résidencei pour faire de courtes visites à ses frères et sœurs et à ses enfants. Et pourtant que de peintures diverses dans ce cadre tout uni ! que de fraîcheur d'esprit! que de vie! quelles fleurs impérissables de sentiment brillèrent sur ce terrain , duquel on aurait à peine attendu quelques plantes potagères I

Digili^uG Uy

Elle avait été jeune et belle ma vénérable aïeule, si vieille, si ratatinée, quand je la connus; elle se plaisait à le dire j d'autant plus que le portrait qui nou^ restait d'elle à la ileur de son hae , n'était pas d'une bien bonne main, et ne domiait qu'une idée très-imparfaite des charmes du modèle. Cependant cette médiocre peinture, cett« tête blonde et poudrée, portant une rose dans les cheveux^ produisait un effet si agréable, qu'un paysan dit un jour avec admira* tion : « Mais qui est donc cette belle jeune fille? — £h! Jacques, c'était moi! — Vous, madame la syndique? Bon Dieu! ce qu'on devient! » CSette exclamation peu ûatteuse réjouit beaucoup mon aïeule; car, si elle avait quelque vanité (et qui donc n'en a pas?), c'était surtout pour son passé, dans lequel elle vécut jusqu'à son dernier soupir*

JIEUMfiS AMOUaS.

Mon aïeule s'était mariée jeune, très-jeune, ce qui était beaucoup plus ordinaire an temps jadis , où Ton .

se pressait d'encaverle muùt tout fraîchement presisé, en laissant au mariage le soin de le claritier , tandis que , de nos jours , l'usage est de le laisser fermenter

tout à l'aise, avant de Tentonner : Fun et Tautre peuvent avoir leur bon et leur mauvais cété ; on m'assure que le moût encavé trop tôt est sujet à devenir trouble et pesant. Ce n'est pas ce qui arriva pour mon ateule; jusqu'à la dernière goutte ^ elle n'a pas montré la moindre pesanteur*

Mais quoiqu'elle eût prononcé de bien bonne heure

le oui solumiel , duquel découlèrent , comme à ilols , toutes les joies de sa vie , cependant ce n^avait pas été si tôt, que son cœur n'eût eu le temps de se connaître auparavant et de s émouvoir sans permission. Ces premières amours de mon aïeule ne sont point une histoire tragique. Je lui laisserai le soin de les raconter elle-même i je voudiais n'y pas changer un mot:

« Sais-tu, inoa enfant, que j'ai été fort heureuse dans ma jeunesse, quoique nousfussions dix frères et sœurs, et que nous n'eussions pas mal de besogne. Notre père n'était pas riche, mais fort considéré, et Ton ne connaissait dans notre maison ni le besoin, ni les soucis. On ne peut se figurer aujourd'hui ce qu'était alors un fonctionnaire tel que lui, smaout quand ce fonctionnaire était un homme de gralid sens comme notre père, qui était appelé cliez le duc, chaque fois qu'il se rendait à Stuttgart. Oui , oui, nous étions des gens assez notables; moi-même je le portais un peu ha^t, et je , n'aurais pas aloi s imaginé que mon époux se dût trouver ici, à L., où mon père exerçait sa charge.

Il venait quelquefois chez nous des messieurs de la capitale très-comme il faut et de beaucoup d'esprit, et nous étions accoutumés à ces visites; il en venait un quelquefois... pas souvent... dont la vue me faisait toujours battre le cœur, plus tort que je ne l ai senti de toute ma vie; et, chose singulière, chaque fois qu'il arrivait, en voiture ou à cheval, je me trouvais juste-

ment à la fenêtre et je le voyais ; et lui, il levait chaque fois les yeux vers moi et me saluait ; que je fusse à la fenôlre de la cuisine où a celle de la eliainlnH', il regardait toujours au bon endroit. Quand il étail invitéàdlner chez nous^ je paraissais toujours la dernière; c'est que je prenais alors plus de soia de ma toilette, et pourtant je rougissais du soin que j'avais pris.

— Avez-vous eu ensemble de nombreux entretient

— Des entretiens ?... A quel moment, je te prie? Je ne le voyais qu'à table, et qu'aurait dit notre père, si Tun de nous autres se fût permis de causer à table, sans qu'on lui eût adressé la parole? Cependant M. S. me l'adressa quelquefois ; mais alors je rougis tellement, je fus si embarrassée, que je pus à peine répondre. D'ailleurs je n'aurais jamais osé croire qu'un hoiiiiiie si beau, si distingué, pût songer à moi. On disait dès*lors que le duc se proposait de lui donner une mission diplomatique. Une seule fois je soupçonnai que je ne lui étais pas iudiiférente.

U était chez mon père, et traversa la cour à l'instant même où j'étais sur le perron, arrosant mes vases à fleurs. Je n'en avais pas beaucoup : deux rosiers seulement et un pied d'oeillets.

Je devinai qu'il venait droit à moi , et je restai immobile, jouant du bout des doigts avec une feuille de mes rosiers. Mais comme je tressaillis, lorsque je l'entendis m'adresser la piirole ! a Les belles roses que voilà, me dit-il, mademoiselle Caroline i » Je ne savais que lui répondre et me contentai de lever timidement les yeux vers lui, lorsqu'il ajouta : « M'obtiendrairje

DigilizecJ by C

pas de vous un de ces frais boutons? » Et moi, sans y

réllécliir, je cueillis sur-le-champ le plus beau; mais je n'eus pas la force de le lui présenter, si bien qu'il le prit doucement lui môme de ma niaiii. « Merci! merci! » medit-il, avec un sourire que je n'oublierai jamais , et il s'éloigna aussitôt. Je ne sais comment se passa le reste du jour. Il me semble que je fus vertement grondée de ma mère, parce que j'allais et venais toute rêveuse; j'étais je ne sais comment, étourdie, comme si j'avais entendu soimer les cloches à toute volée, n partit le lendemain à cheval de Tauberge du Cviine; il ^vml mis la rose à sa boutonnière : la fleur s'était épanouie depuis la veille. Moi, je passai bien des nuits sans dormir; je tremblais qu'une de mes grandes sœurs n'eût tout remarqué.

Quinze jours après, notre père étant absent, nous Ames la revue de toute la maison. On mit tout sens dessus dessous; on vida les armoires et les bahuts; armées de brosses et de balais, nous ne faisions que frotter, laver, nettoyer les commodes, les tables, les coiFres; notre mère nous faisait trembler; car, dans ces jours de remue-ménage, elle était de fort mauvaise humeur et se fâchait aisément. A ce moment le vieux Bastel survint (c'était le facteur) ; il passa près de moi, en montant l'escalier, et il me dit : « Madame votre maman où estr-elle? Voici une lettre, non pour le syndic , mais pour le papa lui-même. — Montez, Bastel, ma mère est là-haut dans la salle à manger. » Bastel monta , et pas un de nous ne demanda ce que c'était que cette lettre.

L'absenoe de notre père se prolongea beaucoup au delà de son attente et de la nAtre. Il était de retour à

la maison depuis deux ou trois jours, et, comme nous étions à table , il dit en passant à notre mère : a Eh bien, Nanette, voilà S. ' anibassadeur à la cour d'Autriche, et il n^a pris congé de nous ni par visite ni par lettre. Les honneurs changent les mœurs. Je ne l'aurais pas attendu de lui ! »

JNoire luère exprima son étonnement en termes assez forts ; mes sœurs y joignirent leur petit mot ; pour moi je ne pus manger un morceau de plus ; heureusement le petit Chrétien, assis à colé de moi, prit soin de vider mon assiette, où il y avait quelque chose à son gré. La nuit je versai quelques larmes; je n'avais jamais imaginé qu'iL pût penser à moi, et cependant j'éprouvais un serremeht de cœur. On ne parla plus de lui, et je me dis que j'avais été une bien naïve et bien simple petite fiUe.

En ce temps feu mon mari, jusqu'alors substitut de mon père, obtint la c harge de syndic, ce qui était fort beau pour un si jeune homme* 11 se présenU cliez nous et me demanda à mon père. Mon père m'appela dans sa chambre, et me fit part de la chose d'un ton solennel, a Mous te laissons parfaitement libre, me dit* il en finissant; mais j'espère que tu seras raisonnable, et que tu agréeras avec reconnaissance la recherche d'un si habile et si honnête homme. »

Je savais donc à quoi m'en tenir sur la liberté qu'on me laissait, et voyais bien que j'étais contrainte; mais je n'étais nullement disposée à dire oui ; car enfin , ma

chère enfant ^ j'avais eu toujours un vrai respect pour

feu mou mari; c'était im bel homme, d'une taille avantageuse , très-sérieux , très-posé pour son , et mon père faisait grand cas de lui ; mais qu'il dût être un jour mon mari , c est à quoi je nWais jamais peubé de ma vie^ et cela me semblait impossible* Mon père ne vit dans ces dispositions de sa fille qu'un mouve^ ment de fierté, parce que mon muii était ué de parents pauvres. Il me dit enfin : « Si tu as un seol motif raisonnable pour refuser , je ne dis plus un mot pour te presser davanLige. »

Un motif raisonnable! je n'en avais point ; je n'en avais qu un Irùs-déraisonnable ; je nie résignai donc

à dire otii, et je priai Dieu de venir à mon secours. C'est ce qu'il fit , et je fus une très-heureuse fiancée , quand je vis comme tout le monde était content autour de moiy et quelle considération mes parents avaient

pour mon fiancé et même pour moi , tellement que je pus dès lors parler à table et me n uMer ;i la conversation comme notre maman elle-même. Mon fiancé faisait tout ce qu'il pouvait pour me plaire. Une fois cependant, avec la meilleure volonté du monde, il se trompa complètement, et me &cha bien fort.

— Eh ! bonne mère, que fit-il, je vous prie?

— Ecoute : il avait acheté une nouvelle habitation ; la grande et belle maison que tu connais bien , et l'avait meublée en attendant. Je lui avais promis d^aller la visiter avec maman, et nous mimes un jour ce projet à exécution. Nous traversions , elle et moi, à la dérobée la place du marché; je me serrais contre

les maisons, tant je me sentais embarrassée. Tout à coup nous voyons s ouvrir toutes les fenêtres de la , nouveUe maison , et le musicien de la ville , avec tous ses virtuoses, d'exécuter à grand iji uit de trompettes, de tymbales et de clarinettes^ la plus nouvelle écossaise! Tu peux te figurer comme toutes les fenêtres s'ouvrirent dans le voisinage; comme toutes les tètes se montrèrent; comme les enfonts de la rue s'attroupèrent, et comme chacun demandait: « Qu'est cela"? que se passe-t-ilî — lihl c'est le nouveau syndic qui régale de musique sa fiancée. )» J'aurais voulu être à cent pieds sous terre. Je le répète, l'intention était bonne; il avait cru me faire beaucoup d'honneur; mais il se passa bien du temps avant que j'eusse oublié cette alîaire.

Enfin l'on n'en parlait plus; nous étions heureux

et contents l'un de Tiiutre, lorsqu'un jour on nous annonça la visite de notre oncle , monsieur l'assesseur. C'était toujours un grand événement. On tue des chapons, on prépare des truites; on met des rideaux blancs à la chambre de parade , et l'on étale sur le lit la housse de soie. Mon père , qui ne s'inizérait d'ailleurs en aucune façon des affaires du mi^ia^e , monta lui-même avec moi , pour voir si tout allait bien. Je tirais justement de la coiiiniodo une cuvette en porcelaine de Chine , pièce magnifique , qu'on ne produisait que dans les grandes occasions, et toujours avec des précautions extrêmes , parce qu'on nous avait doimé dès notre enfance une idée fabuleuse de sa valeur, tt Eh! mon papa, m'écriai-je , je trouve ici une lettre

pour vous , une lettre cachetée ! » Et tout à coup je me rappelai la lettre que Bastel avait apportée le jour où Ton nettoyait la maison, et je frémis, à la pensée

de Torage que cet oubli de notre mère allait iaire éclater.

Mon père ouvrit la lettre avec précipitation, et, tout en lisant, il prit un air de plus en plus sérieux et pensif. « Voici qui vient trop tardl » dit-il gravement; et , après un instant de réflexion , il me remit la lettre: « Vois, Caroline: cela t'intéresse. » Il se promenait à grands pas en long et en large, pendant que je lisais, bien émue et bien étonnée. Cependant je restai maltresse de moi.... Et que penses-tu que contenait cette lettre? Une demande formelle de S., qui priait mon père de lui accorder la main de Caroline. 11 y avait aussi une petite lettre poui^ moi, une lettre si joliment tournée, que je pourrais encore la réciter par cœur. J'avais un nuage devant les yeux; je sentis le besoin d'être seule, et me retirai dans ma petite chambre.

— Bonin" ni.uiian, voilà quelque chose de bien triste I £t que iites-vous là-dessus?

— Jepriai, mon enfant ; je pleurai sans doute aussi; mais je priai Celui qui apaise les orages, et je trouvai un véritable repos. Au bout d'une heure, mon père me fit appeler. Je me suis toujours étonnée qu'il m'ait montré la lettre et qu'il m'ait dit un seul mol de cette affaire, puisque j'étais fiancée; mais il parait que ce fut pour lui-même un coup bien sensible. Je le voyais pale, troublé et soucieux, a Caroline, me dit-il, cela

est bien fâcheux. Dieu sait si je suis affligé que la

chose se soit ainsi passée! mais ma parole.... — N'en prenons plus de souci ^ mon père, lui répondis-je tranquiUeinent. Si telle avait été la volonté de Dieu, il n'aurait pas permis cet accident. J'ai souhaite de rendre heureux un homme que je pourrais aimer de toute mon àmc, et c'est ainsi (jue je veux aimer Frédéric (c'était le nom de feu mon mari) : Dieu m'en donnera la force. — Tu es une bonne et sage fille, Caroline, Dieu te bénira, d Et, pour la première fois de sa vie, mon père me tendit la main. Sa parole s'est accomplie ; Dieu nous a bénis; il nous a comblés de joies et de prospérités: et des enfants d'un cœur sage y d'une santé parfaite, sont encore la consolation et le plaisir de ma vieillesse.

— Mais n'avez-vous jamais écrit à M. b.?

— J'ignore ce que fit mon père; mais moi, qui étais fiancée, j .u irais eu tort d'écrire. J'ai souffert, je l'avoue, a la pensée qu'il avait pu se croire dédaigné, et qu'il s'était séparé de nous avec des sentiments pélubles; cependant il idllail (pie cet homme fût bien fier, sans cela il ne nous aurait pas quittés ainsi.

— Mais le fiancé reconnut sans doute votre sacrifice; vous fûtes une épouse adorée?

— Il fut pour moi un honnête et fidèle mari, le meilleur ami que j'eusse au monde; qui m'aima et m'honoi.i toute sa vie; ruais tu te tromperais, mon enfant, si tu croyais qu'il ait été un époux humble et soumis, parce que j'avais fait d aburd uu peu la rcnchérie et pris des airs de princesse. Mon, il fut vrai-

mént seigneur et mattre de la maison , et je lui fus

obéissante et soumise, comme c est le devoir d'une honnête femme. Je ne voudrais pas m'en vanter, mais il m'<i rendu lui-même ce témoignage jusque sur son lit de mort. J'attendis, pour lui faire conlidcnce de la lettre et de tout ce qui s'était passé, le temps où mon mari et moi-même nous serions assurés ({ue je n^u .us plus aucun regret de cette aventure. C est une belle chose, mon enfant , que la confiance conjugale, et une honnête femme n'aura jamais do secrets pour son mari; mais il ne- faut rien précipiter, sans cela on lui met dans le cœur une épine, qu'il est ensuite bicu dilBcile d'arracher. »

On se tromperait fort si l'on se représentait mon aïeule, (iprès cette histoire d'amour, comme une lyre aux cordes brisées, qui ne fait plus entendre qu'une note gémissante, ou conmie un saule pleureur, à jamais penché sur le tombeau des rêves de sa jeunesse. Le temps des cœurs à la Werther n'était pas encore venu; d'ailleurs, mon aïeule les eût-elle trouvés en usage, elle ne pensait pas que toute espèce de mode fût bonne à suivre. Ëlle fit mieux que de supporter la vie ; elle se mit à employer ses forces avec un joyeux courage, et, si la vie est un combat, elle l'a vaillamment soutenu.

Assurément elle n'était pas fort sentimentale, et ce

qoi le prouve, c'est que son premier chagrin de

fiancée fut de découvrir que son jeune époux... ne savait pas danser. Si grande que fût la simplicité des mœurs dans le bon vieux temps , on fêtait toujours avec la solennité convenable tous les grands événements de la vie : les noces, les baptêmes. On n'aurait pas alors imaginé qu'il fùt possible de célébrer un mariage, sans qu'il en coûtât autre chose, pour traiter les conviés, qu'une bouteille de Malaga et une assiette de sucreries, dont on renvoie le reste au confiseur. Les noces de mon aïeule se firent donc avec tout Fapparat d'usage; on invita tous les amis, les parents, les connaissances, tout le personnel du bureau de mou père; tous les domestiques, les blanchisseuses, les ouvriers de la maison, les anciennes servantes; les parents et les frères et sœurs de celles qui étaient alors en exercice, furent traités à la cuisine, et se chauffiûent auprès du grand feu, où l'on apprêtait un repas magnifique. Un des amis de noces, M. le conseiller *** avait composé Un ingénieux épithalame, imprimé sur satin, dont je me rappelle seulement ces deux vers :

Jeune éponse, rendes heorenz

Des syndics le plus amoureux!

« Le soir, poursuivit mon aïeule, nous eûmes le bal, suivant la coutume. Depuis longtemps nous n'avions eu aucune réunion dansante, où j^aurais pu apprendre à connailre l'inaptitude de mon fiancé. Quand les musiciens furent arrivés, je me levai avec lui pour le

premier menuet. Hais, quand il s'agit de commencer ,

je le vis faire une manière de piétinement, a Ué bien ! pourquoi ne commencez-vous pas? lui dis-je« — C'est, me dit-il en riant, que je n*ai jamais su danser; excusez-moi. » Je ne trouvai pas la chose le moins du monde risible; et j'étais toute honteuse, à la vue de mes amies, d'avoir un mari qui ne sût pas danser. Je trouvais déloyal qull ne m'en eût pas avertie, d

Mais, si passionnée que fût pour la danse cette mariée de seize aus, elle n'eut |)as le loisir de se livrer souvent à son goût. A peine âgée de vini^t ans, elle voyait trois marmots tourner autour d'elle, a Ils au* raient tenu dans une corbeille, b Et du moins, si soii époux ne pouvait partager avec elle le plaisir de la danse, il ne le lui défendait pas.

(( En ce temps-là, quand une femme se trouvait dans une situation intéressante, Tusage invariable était qu'elle se fit saigner ; et, ce jour-là, on se donnait un peu de boa temps ; on faisait une promenade a la campagne; on ajoutait quelque plat à l'ordinaire. Or le jour se trouva pluvieux , la première fois (jue je fus saignée. Notre bon ami, le conseiller, vint nous voir. « Eh bien 1 l'on a saigné madame, aujourd'hui ; que ferez-vous par ce mauvais temps? » On discute , on raisonne ; enfm le conseiller dit à mon mari: a Si tu prenais ton violon, nous danserions un peu. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Car il iaut te dire que feu mon mari jouait admirablement du violon. U alla donc prendre son Instrument et joua tout I'aprè&-midi. Le docteur nous tança vertement le lendemain ; cependant cela

n'eut pas de suites fâcheuses ; notre ainé était le plus bel enfant qu'on pût voir. »

— Ah î bonne maman, je ne voudrais pas me marier si jeune !

« Aussi n'est-ce pas nécessaire le moins dumonde, mon enfaiil; et je ne saurais te le souliaiter ; à ton futur époux encore moins, quoique nous ne nous en soyons pas mal trouvés. J'étais encore un véritable enfant, et je tis plus d'une élourderie. Cependant j'avais une bonne santé et je la conservai, grâce à Dieu« Madame la forestière étant venue me voir, comme j'étais en couche de mon premier enfant, elle entra bien doucement dans la chambre à coucher ; elle voit , le lit tout ouvert et point d'accouchée! « Où est donc votre maîtresse? » dit-n^He avec anxiété à une servante. « Ah, madame! Elle n'est pas loin.... là bas, dans la cour; elle est allée se glisser un petit moment sur la glace, On était en effet au cœur de l'hiver, et la superbe glissoire que j'avais vue dans la cour me faisait envie depuis longtemps. Tu peux te figurer si je fus grondée par toutes nos dames , et plus encore le jour où j'allai me promener à la foire avec mes amies d'école', oubliant à la maison une tablée de convives et ma servante qui ne savait plus où donner de la téte. »

L'apprentissage ne fut pas inutile ; mon aïeule devint une ménagère aussi bonne que pas une en Souabe, et qui savait parfaitement gouverner noa-seulement la maison et la cuisine, mais aussi le jardin, les champs, l'étable, les pâturages et le bétail. Avec cela elle eut

toujours bon couraf^o. Les enfants, qui se suivirent do fort près , no furent pas reçus comme une charge et un souci, mais comme des présents du ciel. Il est vrai qu'on ne faisait guères de façons avec eux ; on habillait les garçons avec une jaquette de coutil et une culotte de peau ; les filles avec de la futaine fabriquée à la maison. Et cependant un tableau, qui représente les deux aînés de la famille, le frère en chapeau à plumes, la sœur en haute coiffure et en vertugadins, atteste encore que, dans les occasions solennelles, on savait pourtant habiller la petite famille magnifiquement.

La garde-robe passait de proche en proche aux plus jeunes , à qui Ton essayait la défroque de leurs aînés. Elle semblait faite exprès, di-^ait toujours mou aïeule. Les fils et les Mes n'étaient pas toujours de cet avis; et, le plus souvent, les habits et les jaquettes, raccuiiimodés , rapiécetés, avaient une iir excé-

dante, en vue de la croissance futuie. Ou couchait deux à deux, ce qui n'était pas sans péril pour lemaintien de la concorde fraternelle. Tliéu[>liile et Chrétien, par exemple, qui furent plus tard les meilleurs amis du monde, étaient dans leur enfance comme un don Manuel et un don César et se prenaient si bien aux cheveux , que la maman fut réduite à les faire tondre aussi ras que la paume de la main.

Elle vit naturellement des accidents de tout genre; trous à la tète , bosses au front , coqueluches et scarlatines; mais notre Jiïeule inancruvra courai^eusiunent à travers tous ces orages. Elle était un jour à Tétable,

où elle initiaU la servante dans Fart de traire les

vaches, lorsque tous les enfants accoururent avec des •cris de détresse, a Chrétien a mangé de la mort aux rats! Chrétien s'est empoisonné! » La mère, sans se troubler, fait boire à Chrétien le lait, tout chaud, qu'elle vient de traire; elle lui en administre autant qu41 en peut avaler; et, avant l'arrivée du médecin, qu'on était allé quérir en toute hâte, une violonic a explosion » avait éliminé le poison et prévenu tous seseflTets nuisibles; plus tard Chrétien se plaisait à conter avec suilisauce, comme quoi li a\ait été en péril de mort.

Théophile vit la chose sous un jour moins favorable. Comme il se trouvait avec Chrétien, quelques années après, à Stuttgart, où il dînait chez son oncle Tassesseur, on servit au dessert, comme une grande rareté, trois pèches du jardin de la maison , et Toncle dit à ses neveux d'un air triomphaot: « £h bien, petits garçons, avez-vous jamais rien mantré de pareil? — Si vraiment, repartit Chrétien, la Catherine en donne six pour un sou! » Théophile suait d'angoisse; il ne savait comment réparer la balourdise de sou Irôre, et n'y trouva d'autre remède que de s'écrier: «c Hé! monsieur mon oncle , ne soyez pas fâché contre cet imbécile; depuis qu'il a mangé de la mort aux rais, il y a de cela trois ans, il ne sait plus ce qu'il dit. d

La maison de mon aïeule touchait à l'auberge. Il arriva qu'une lois un gros monsieur entra lièrement dans la chambre où ma grand|mère se trouvait seule avec les enfants. « Puis-je avoir une chopine? dit-iJ

en s^asseyant. — Pourquoi pas, lui répondit mon

aïeule, qui devina son erreur, et lui apporta de sa cave une bouteille , meilleure que n'en avait jamais servi à ses hdtes Faubergiste du Cygne. « Je voudrais aussi du pain, ajouta le gros homme. — En voici de tout frais, répondit la ménagère* — Et du feu pour ma pipe. — Sophie, apportez une chandelle! dit la mère. — Boni A présent je voudrais être seul, poursuivit le voyageur , qui voyait avec ennui les petits enfants se grouper, les yeux écarquillés, autour de rhôte sans façon. — Cîomme il vous plaira , dit mon aTeule, je vais emmener ces enfants. Venez vous autres! » Et, sans montrer la moindre appaieuce de mauvaise humeur , elle sortit de la chambre avec sa petite famille. Le gros homme se mit à Taise auprès de sa bouteille , ouvrit la fenêtre , et se mit à iumer tranquillement. Le cocher, qui venait de dételer, l'aperçut par hasard, a Hé! monsieur le bailli, où ètesvous donc? lui cria-t-il, bien étonné. — Où je suis? Â Fauberge ! répondit l'homme en levant les épaules. — Mon l>ieu, non, vous êtes chez M. le syndic; vous êtes allé une porte trop lom. »

Alors le gros bailli ferme doucement la fenêtre, éteint sa pipe, et se coule sans bruit hors de la maison où il était entré avec tant de fracas, après avoir cherché inutilement la servante, pour lui mettre dans la main une pièce de monnaie. Mais, le jour de No^l, les enfants reçurent une boite de fruits secs pour payer réeot. On assure que dès lors M. ie bailli se présenta plus honnèliement, même dans les véritables auberges.

Notre aïeule prenait tout avec cette bonne humeur. Que ce fût ou la cause ou l'effet de son infatigable activité, cette bcàiie mère traversa gaillardement toutes les épreuves. A voir cette femme délicate , personne n'aurait imaginé quelle tache elle reaipUssaiL couime mère de famille et comme ménagère; dirigeant ses filles dans les travaux champêtres et domestiques, pour lesquels une servante un peu bien apprise exige maintenant une aide. Aussi la bénédiction ^ dont sa maison fut visiblement couronnée , et qui semblait grandir avec la famille, lui vint, non pas comme une caille rôtie , mais comme arrive au laborieux vigneron le vin généreux, qui est en même temps le fruit de ses sueurs et le bienfait de la Providence.

LES GHBMIHS nÉTOURKAS.

Mon aïeule était une fenune obéissante et sage> un

jour cependant, je le sais d'elle-même, elle ne suivit pas tout-à-fait le droit chemin avec son redouté seigneur (les redoutés seigneurs doivent se résigner quel* quefois à ces irrégiih^rités); rïuiis il s'agissait de sauver d'un grand péril le bonheur et la paix de son jeune ménage.

« 11 était venu dans notre ville, je ne sais poui^ quel sujet, une commission de la capitale ; c'était un couple de jeunes messieurs. Ils eurent aussi des affaires avec feu mon mari et parurent se plaire infiniment dans sa société. Chaque soir ils l'invitaient à Fauberge du Cygne ; et , comme la société qu'ils y trouvaient

n'était pas assez choisie pour eux j ils s'enfermaient

dans un aibinet particulier. JmiKns lioiniiii; ne fut plus honnête et plus sage que mon mari; il n'y a pas de puissance au monde qui l'eût fait manquer à la justice et à la vérité ; mais il avait pourtant sa faiblesse, c'était de se sentir singulièrement flatté par les prévenances des gens comme il faut , ce qui lui venait peutr-éire d'avoir été élevé dans une condition pauvre et modeste.

n ne touchait jamais aux cartes, et avait pour le jeu une véritable aversion; un soir, cependant, il me conta que ces messieurs lui avaient appris un jeu de cartes tout-à-fait ing^eux; il n'aurait pas cru qu'il y en eût de pareils. Gela ne me plut guères, mais je ne dis mot. Cependant, comme ces messieurs vevenaient chaque soir, et que mon mari, qui jusquelà était rentré à la maison avec une exactitude ponctuelle, demeurait chaque soir plus longtemps avec messieurs les commissaires , s'informait toujours moins de ce que devenaient les anciens amis, étant tout préoccupé de sa nouvelle liaison, je pris l'alarme et je me hasardai à lui dire : « Mais, papa, ne te semble-t-il pas que tu prends trop de plaisir aux cartes et à la belle société? Tu disais toinoiéme que le premier jeu de cartes qu'on nous met à la main est la première amorce du tentateur. » Cette observation le fâcha, a Me crois-tu assez faible , dit-il, pour ne pas m'arréter quand je voudrai? Si ces messieurs aiment ce passetemps, serai-je assez impoli pour m'y refuser? — Hélas I il s'y plaisait trop lui-même, mais je n'osai

— ao —

plus rien dire. J'observais cependant quMl puisait dans la caisse plus souvent que de coutume et qu'il lâchait de le foire à la dérobée , çe qui ne lui était jamais arrivé jusque-l?i. 11 revenait souvent à la maison de très-mauvaise humeur , et n'en paraissait que plus acharné au jea le lendemain. J'étais au désespoir^ et je passai plusieurs nuits sans sommeil, à prier du coeur et à réfléchir sur les moyens de nous tirer de cette âidheuse situation.

Le bureau de mon mari occupait une aile de notre

grande vieille maison, et c'était toujours là que ces messieurs venaient le relancer. Un jour , voyant le moment de leur visite approcher, je traversai la cour sans bruit, mais dans un trouble extrême, comme si j'eusse médité le plus criminel dessein ; je fermai la porte d'entrée et je mis la clef en dedans. Tout émue et tremblante, j'attendis leur venue derrière la petite fenêtre de la cuisine. Ils frappent à la porte : comme elle uc s'ouvre pas. iLs essayent (rouvrir eux-mêmes ; il n'y avait pas de sonnette. Entin ils se retirent, paraissant fort surpris et mal satisfaits. J'accours aussitôt et je rouvre la porte. Une demi-heure après, mon mari vient et regarde à sa montre. « Déjà si tardi Personne n'est-il venu? — Personne chez moi, répondis-je avec un battement de cœur qui faillit m'étouf-* fer. Il se promenait dans la chambre en long et en large. Survient tout à coup notre petit Chrétien : a Papa 9 ne viendrez--vous pas une seule fois avec nous au veiner ? i» Cihrétien avait parlé à propos ; le

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père vint avec nous, el nous eûmes beaucoup de plaisir : les fruits étaient magniliques.

Un autre jour je hasardai encore de fermer la porte. Heureusement les fenêtres du bureau donnaient d'un autre côté. Les messieurs vinrent et se retirèrent comme la première fois; en s'en allant ils rencontrèrenl la servante. « M. le syndic est-il sorti? — Non pas, il est à la maison. — Mais la porte est fermée 1 — il faut que monsieur Tait fermée lui-même, dit-elle, sans i loii savoir dcrafifaire. Dois-je demander madame? — Non, non, » dirent-ils, et ils s^éloignèrent en secouant la tète. J'allai rouvrir, et un quart d'heure après, mon mari vint. Il était de fort mauvaise humeur et ne lit aucune question. A ce moment nous vîmes paraître le conseiller, qui ne nous avait fait aucune visite depuis fort longtemps. IL me sembla comme envoyé du ciel, a Je viens une fois savoir de vos nouvelles, et si vous ne voulez pas que nous fabbions ensemble une pai tie de trictrac? — Pourquoi pas, dit mon mari, déjà mieux disposé. — Augustine, le trictrac? dis-je aussitôt. Nous allons mettre à l'épreuve M. le conseiller ; il sera surpris des progrès du syndic. »

Ils se mirent au jeu comme autrefois, et moi je m'assis près de la table, mon tricotage à la main; j'aurais pleuré de joie! a Je viens de rencontrer Mohrle , le marchand , se prit à dire le conseiller ; il ' était rayonnant de joie et parlait plus français qu'allemand. Messieurs les commissaires Font invité à &ire ime partie d'hombre avec eux. — Le vieux fou, dit

mon mari avec humeur, parce qu'il a passé six mois à Strasbourg , il se croit un Français achevé et fait pour fréc[uenter le grand monde. »

Les messieurs ne revinrent pas, et mon mari était trop fier pour courir après eux; il resta chezlui comme auparavant et fut plus heureux que jamais. Le danger avait disparu.

— MaiSy bonne maman, aviez-voua bien agi?

— Pas trop bien, je le crois, mon enfant; mes battements de cœur et mon angoisse m'avaient bien avertie que j'avais suivi un mauvais chemin, quoique rintention fût bonne. Mais Dieu avait donné une heureuse issue à ce que, dans ma faiblesse, je n'avais pas su entreprendre plus sagement. Je voulais enfin

avouer tout à mon mari, lorsqu'un jour qu'on parlait du jeu et de ses dangers : « Oui , oui , nous dit-il, le démon du jeu m'avait presque ensorcelé moi-même; heureusement je m'en apei eus assez tôt et rae tirai de ses griilès. » Âlors je n'osai plus lui dire comment les choses s'étaient passées. Et , lorsqu'à ses derniers moments je Tentendis encore rendre grùce à Dieu de cette délivrance, je compris qu'un aveu n'était plus nécessaire , et que mon^ pauvre mari comprendrait bientôt mieux que moi-même ce qui m'avait fait agir.»

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