‹ Récits et tableaux de la vie souabeChapitre 3 sur 17 · VEUVAGE ET MORT · texte numérisé non relu

VEUVAGE ET MORT

La tige était saine et robuste ; par elle la vie et la fécondité s'étaient répandues dans tous les rameaux ; mais, à travers le beau feuillagOi un souffle glacé, le

souffle de la mort, se fit sentir enfin, et le père de famille^ le soutien et la gloire de sa maison, succomba sous cette atteinte funeste.

Mon aïeule avait eu, dès ses jeunes années, ie pressentiment de ce malheur; son mari était grand et maigre, et, peu de temps après son mariage, on crut qu'il tombait en phthisie. « Ce fut pour moi un cruel souci j disait plus tard mon aïeule, et là-dessus elle BOUS contait un rôve singulier qu'elle a\ait fait, et qui l'avait beaucoup frappée, car cette àme si forte et tà sereine n'était pas inaccessible aux impressions mystérieuses des rêves et des pressentiments. Comme cette fâcheuse disposition de mon mari me causait une vive inquiétude, et me faisait craindre qu'il ne fût bientôt enlevé à sa femme et à sa jeune famille, je rêvai une fois que je parcourais, au milieu d'une pro* fonde nuit, un vaste cimetière; un spectre épouvan-* table m'apparut : je savais que c'était la mort, et je m'écriai avec angoisse : '« 0 mort, ne prends pas mon mari! r> La mort me répondit : « Si tu me pries trois fois par les souifirances du Christ , je ne le prendrai pas. » Alors je conmience et je prie une première fois; je prie une seconde; mais, quand je veux pru r pour la troisième fois , mon petit Conrad se met à crier et je m'éveille. » *

Le malheur qu'elle avait craint lui fut d'abord épargné ; mais, quand son mari vint à mourir, âgé de soixante ans, elle nous dit: « Je l'aurais conservé plus longtemps peutr-étre, si j'avais pu prier la mort trois fois. »

Cette séparation fut pour la vie de notre aïeule le moment critique; après un long deuil elle se releva, avec toute sa jeunesse de cœur^ toute sa force d'âme, pour se livrer à ses devoirs et à ses plaisirs de mère ; mais ce n'était plus la vive clarté du grand jour, c'était un erépuscule paisible , dernière période d'une vie si riche et si pleine !

Ses Mes, toutes belles et bien élevées^ la quittaient pour suivre Tépoux de leur choix, et, s'établir chacune dans son propre ménage; elle décora de son mieux sa chambre de veuve, pour y recevoir les briHantes épouiies de ses fils. Dans toutes les parties du pays, dans la vallée du Necker, dans la rude Alpe, dans la capitale, dans mainte paroisse de village, il y avait pour elle une maison où elle envoyait ses courtes lettres, ses salutations, ses conseils; où elle portait elle-même son amour, sa sollicitude, un cœur qui partageait toutes les joies et toutes les douleurs.

EUe-mème elle resta seule, seule avec ses souvenirs, avec toute sa force morale, toute son activité. La grande et belle maison servit à d'autres usages ; la porte vit enti:er et sortir d'autres habitants; FaYeuIe se retira dans un appartement modeste, où les tableaux, suspendus aux parois obliques de la mansarde, flottaient dans l'air d'une façon divertissimte; mais la chambre avec ses portraits de famille, sa pendule, de forme bizarre, ses meubles du vieux temps , fauteuils , tabourets, guéridons, était pour jeunes et vieux une ayiéabie et patriarcale demeure.

Là vivait mon aïeule, avec une ancienne servante,

qui avait toutes les (qualités et tous les défauts dos vieux domestiques, et qui paraissait prétendre à gouverner sa maltresse. Elle parlait d'une façon toute familière des liiies et des iiis, depuis longtemps élevés aux charges et aux dignités. « Pourquoi Théophile reste-t-41 si longtemps sans nous écrire? Cîhrétira ne lérait pas mal, il me semble, de penser a se pourvoir d'un meilleur poste.. U serait temps qu'Augustine prît une bonne d'enfant. » Toutes les lettres qui arrivaient des membres de la famille étaient pour Susanne autant que pour sa maîtresse*

Elle était fort économe, la bonne Susanne, bien plus dans rintérét de ses maîtres que dans le sien. £lle aurait querellé sa maltresse, si elle la voyait jeter une allunicUe bi ùU e d'un seul bout, et avec laquelle « on aurait encore allumé fort bien une chandelle. » Sa maltresse lui disait-elle de donner au messager ({ui lui annonçait la naissance d'un petit-fils, un saucisson qui restait encore, elle sortait en bougonnant : « Fort bien, le saucisson à ce drôle! Comme s'il n'y avait pas là de quoi faire le diner de madame ! Voilà comme on se ruine I De quelle façon avaiU-elle réussi à se faire un habit de communion avec les vieilles culottes noires de Théophile, c'est ce qu'on ne saura jamais. Et il est regrettable vraiment, pour l'honorable tribu des tailleurs, qu'elle n'ait pas livré son secret.

La bonne Susanne était destinée à faire une triste fin : une longue et douloureuse maladie termina prématurément sa carrière. Mon aïeule ne voulut absolument pas qu'elle fût portée à Thépital. « Elle a par-

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tagé ^i^ ( c moi les maux et les biens; elle ne fut pas une étrangère pour nous : elle ne mourra pas entre des mains étrangères. )» Et la bonne maîtresse la soigna comme une sœur. Lorsqu'aprùs bien des jours et des nuits elle eut mis cette Mêle compagne dans le cercueil, mon aïeule garda auprès d'elle, pour tout domestique la jeune nièce de la défunte : c'était une fraîche et vive piiysanne, qu'elle pourrait façonner à Sel guise.

Notre aïeule vivait sans bruit , mais son existence n'était point monotone; sa position aisée, fruit de son travail et de son eœnomie pendant ses jeunes annéeSy la mettait en état d'aider et de servir beaucoup de

gens. Connaissant tout le monde , associée à tous les secrets de sa petite ville, et même des environs, elle était pour les grands et les petits une conseillère sûre

et fidèle.

C'était la vieille demoiselle Eiliane, qui profitait du

voisinage pour la consulter au sujet d'une servante; c'était Geiger, le riche paysan, ([ui venait lui dire un jour: « Madame la syndique, il s'agit de me donner un bon conseil : Mon grand garçon veut se marier. — Il n'a pas tort, mon voisin, à ce qu'il me semble; votre grand garçon n'a-t-il pas trente ans? — Fort bien, mais Madeion n'a rien. — Là! rien du tout? — Pas grand'chose. — £s1>-ce une honnête fille? — Parfaitement honnête et laborieuse, mais nous n'en voulons pas entendi^e parler. — Cependant, si elle a tant de qualités, cela vaut mieux que beaucoup d'argent. » El notre aïeule de présenter les plus beaux et plus

solides ai gimients pour fléchir ce père obstiné. Quand elle eut tout dit ii^ djouta : « Fort bien, fort bien, madame la syndique, mais il reste encore une difficulté. — Vraiment? et laquelle?... — La jeune fille ne veut pas de nous; elle en prend un autre. — Imbécile, pourqiKu 11)0 laisses-tu donc bavarder si lonizleuipsî »

Noti e aïeule ne donnait pas toujours ses conseils avec aussi peu de profit, et, quand les étrangers nV recouraient pas, elle en trouvait Foccasioa dans sii propre famille. Des lettres lui arrivaient du haut et du bas pays, pour lui annoncer la naissance d'un arrière petit-fils, la conliruiation d'uu pctit-lils, les fiançailles d'une petite-fille; les mains libérales de la grand'mère n'avaient point de repos. A l'époque de Noël, son appartement ressemblait à une maison de eommissioii, jusqu'à ce que toutes les bottes et les bonbonnières eussent été expédiées, que chacun eût été pourvu, les petits-fils de pâtisseries et de beaux éeus loul neufs, les fils d'excellente eau de cerises, les filles et les brus de fine toile.

Puis venaient les lettres de remerciements, les compliments de féte et de nouvelle année ; les vers , que les petits-fils écrivaient de leur plus belle écriture, et que la vieille maman , touchée de la bonne intention, mettait à part avec honneur, mais souvent sans les lire; les admirables ouvrages des petites^filles, dont la fznmd'niere ne corapreniul p<is toujours fort bien la destination; car, de son temps, ces belles choses étaient encore inconnues. C'est ainsi qu'il lui arriva de placer comme ornement sui* une commode

un tabouret brodé; de suspendre à la paroi, comme un tableau 7 une charmante chancelière destinée à lui

tenu* les piedâ au chaud ; et de mettre en chàle sur ses épaules, un tapis de table, qui lui paraissait beaucoup trop ht nii |>our cet usage. Lui faisait-on remarquer sa méprise, elle en riait de tout son cœur.

Mais sa retraite s'animait bien plus encore , quand ses enfants eux-mêmes y paraissaiejat, apportant leurs soucis et leurs joies à Taleule toujours sereine, toujours active; ces visites étaient pour elle une fête, mais un travail aussi ; la bonne vieille tenait surtout à honneur de montrer aux femmes de ses fils tout son savoir faire en cuisine, et, à cet efîet, quntid elle prévoyait leur visite, elle avait toujours un livre de cuisine sur sa table de nuit.

On la voyait cependant s'asseoir toujours gaie et natve au milieu des siens, prenant part aux baptêmes, aux noces, aux examens, aux jualadies, aux guérisons. En toute occasion elle avait une histoire prèle; chaque événement lui rappelait un souvenir de jeunesse.

Nous avons observé qu'on renonce plus facilement, même dans les jeunes années, à une belle et heureuse existence, qu'à celle que le malheur a frappée et qui devrait faire désirer la mort. On voit de tendres 9 mères, des épouses chéries , regarder la mort en face avec UQ courage tranquille, tandis que des vieillards épuisés, des jeunes filles abandonnées, trahies, languis* santés, se cramponnent convulsivement à la vie, comme si le buisson desséché leur pouvait donner en-

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core les fleurs que leur a refusées le printemps. NotiD

aïeule avait eu en partage une existence heureuse bien remplie ; mais , quels que fassent les charmos qu elle y pouvait trouver encorej on n'apercevait nullement chez elle cet amour maladif de la vie, si commun chez les vieillards. Elle n'avait point refusé lâchement de boire les gouttes amères du calice , aassi ne les trouva-t-elle pas amassées au iond de la coupe. Gomme elle avait jeté sur la vie un re£i;ard calme et serein, elle contempla la mort sans trouble. Au milieu de tous ses labeurs terrestres , elle avait dès lonjjtemps préparé son cœur pour la pati ie où la mort devait la conduire.

Soignée par des mains fidèles^ bénissante et bénie, elle mourut sans avoir dû longtemps languir dans son lit de douleurs. Cette bouche, qui avait laissé échapper tant de paroles aimables , tant de joyeux propos, se répandit en salutations pieuses, en adieux touchants , d'une admirable tendresse , pour tous les siens.

Telle lut mon aïeule dans sa vie et dans sa mort. Je ne puis espérer que cette figure naïve ait pour

(rautrcs le charne qu'elle a pour ses enfants; mais si cette simple esquisse a pu évoquer çà et là chez quelque bon fils un souvmir vénérable et tendre, j'ai atteint le but que je m'étais proposé.

UNE MiRE DE FAMILLE D AUJOUBA Hlil

Vantez et célébrez tant qu^il vous plaira les mères

de famille d'autrefois: leur lâche n'était qu'un jeu, malgré tous les jardins, les champs^ les prairies, le gros ci menu bétail , qui faisaient alors partie d'un ménage bien établi. Quand une mère avait miâ ses enfants en état de marcher tout seuls , qu'elle avait raccommodé leurs bas et leurs ch( mises, pourvu «i la nourriture et à l'habillement de son mari et de ses gens et grondé les servantes paresseuses, elle pouvait se coucher tranquille, et se permettre même quelquefois, en toute sûreté de conscience, de passer la soirée chez ses amies. L'éducation était la chose la plus simple du monde. Dans ce lemps-là ou ne songeait nullement à l'étude des indwidmlités ; on abandonnait tranquillement la culture inieUectuelle à Fin-

stituteur etàsonbàton; quelques horions de temps en

temps, quelques coups de verges bien appliqués^ aidaient à la mlture morale^ et l'on n'en restait pas moins bom amis.

L'éducationdes filles allait toute seule ; à dix ans elles commençaient a tresser leurs cheveux elles-mêmes, à garder les petites sœurs; elles allaient à la cave. Peu à peu elles s'élevaient du tricotage à la couture, de l'arrosage à la plantation; étaient -elles arrivées à ràge de quatorze ans ^ et avaient-elles fait leur première conuiiuaion, leur mère se sentait extrêmement soulagée. Enfin on allait sortir des leçons; la petite fille était bonne à quelque chose. On la faisait rouler dans la maison, de la cuisine à la cave, de la cour dans le jardin, à Tétable, aux champs. Voulaitr-on achever de la polir , on l'envoyait à quelque tante, à quelque cousine, femme singulièrement exacte et méchante (qualités qui, je ne sais pourquoi, vcmt presque toujours ensemble), et qui s'entendait parfaitement a à dérouiller une jeune fille; » elle passait ensuite six mois à Stuttgart chez une modiste , après quoi il n'y manquait plus rien ; Fréderique ou Mina pouvait, d'un jour à Vautre, s'il se présentait un établissement sortable , marcher sur les traces de la maman ; au pis aller, elle faisait une bonne tante, qu'on pouvait employer dans la maison, ou une parfaite gouvernante

|x)ur un respectable veuf.

Ce temps des vertus solides, cet âge d'airain, n'est plus ; nous sommes dans l'âge de plomb , qui pèse si durement sur l'humanité, que nous transformons de

mille manières le lourd muUd pour le rendre plus portatif. Autrefois tim de plus simple que la vocation des femmes, il n'y fallait aucune réflexion; aujourd hui elles doivent porter envie aux hommes, qui ont du moins une carrière mieux déterminée et le choix du travail qui leur donnera du paiu; tandis qu'une mère à qui le ciel a donné un certain nombre de filles, ne sait au monde pour q\iel avenir elle doit les façonner , à moins qu elle ne prenne le parti de les expédier en Californie.

Mais nous n'avons point Tintention d'écrire un traité de philosophie ; passons donc, sans autre préambule y dans la chambre d^une ménagère d'à-présent, et considérons les tourments d'une pauvre femme qui doit tenir compte du temps où elle vit.

C'est cependant c liez une bonne ménagère que nous entrons, et non point chez une femme émancipée ou un bas-bleu. Elle aime son mari et ses enfonts, et, après dix-huil ans de mariage, elle rêve parfois avec mélancolie à ses amours de fiancée. Son mari est maître chez lui, maître respecté; ses enfants sont Forgueil et la joie de son cœur, bien qu'ils fissent peutêtre une assez sotte contenance, si leur mère s^avisait, nouvelle Coruélie , de les présenter aux gens connue ses bijoux.

Madame Bernard se lève de bonne heure, car elle

a devant elle une rude journée. Ce matin elle aura la quête du sou allemand, en faveur du Schleswig et du Holstein ; il faut qu'elle achève un travail pour la

loterie au profit des missions indiennes; après midi,

séance de la société des orphelins; ce soir, réunion de travail en faveur des pauvres lemmes en couclies ; en outre c'est aujourd'hui que madame Bernard doit faire son tour de visites aux iiialatles et surveiller la distribution de soupe. Voilà pour le département des affaires extérieures; celles de l'intérieur sontinnom* brables.

U règne encore un peu de silence dans la maison; les enfants dorment ; la cuisinière apprête ledéjeuner;

la bonne d'enfant s occupe du petit. Madame pourra profiter de ce moment pour rédiger les statuts d'une maison de travail en fa\eur des filles pauvres, après quoi elle reverra le dernier essai poétique de son fils aîné : elle en est déjà au troisième article des statuts, lorsqu'elle entend sa petite Sophie qui crie de son lit : a Maman, mon bas est troué ! — Déjà ! comment vousy prenez-vous, mademoiselle, pour percer vos bas tous les jours? Barbara, donnez-lui-en d'autres. » La petite Gomélie , qui ne peut mettre ses souliers , appelle du secours. « Aide-lui, Nathalie, d Nathalie chante depuis une demi-heure ; la réunion de chant national am*a aujourd'hui une répétition. C'est en faisant cette observation que M. Bernard paraît à son tour, apportant son paletot déchiré : a 11 faut que je l'aie avant huit heures ; je ne peux visiter aucun malade tant (fu'il estdanscctétat. Pendanl ([iiela pauvre dame s'occupe du paletot ; que la cuisinière chausse Gomélie qui gémit, Gustave arrive, la grammahre de Zumpt a la main, a Mère, écoute-moi réciter! » Elle

prend le livre niachinalemeul, et le garçon commence sa litanie :

Beaucoup do subâtaniiiâ en is Sont maêcuUni generis»

Tout à coup le petit enfant pousse des cris : Barbara lui a brûlé la bouche avec la bouillie; la mère jette le livre pour courir à Tenfant ; le père réclame le déjeuner, la bruyante famille s'assemble autour de la table : la mère parait eniin, après avoir pris a deux minutes seulement )> pour payer la laitière et répondre au petit garçon de madame la greffière, qui est venu de grand matin redemander pour sa mère les Paroles ^tme femme aux femmes sur leur position dans répoque actuelle. Nathalie arrive la dernière, et boit en grande hâte sa tasse de café pour arriver assez lot à la leçon d'ani^lais. Gustave réclame de sa mère encore un moment d'attention pour lui réciter deux pages de rudiment; tandis qu'Emile, enfant de dix ans, lui demande avec instance un drapeau brode, pour la fête qui se prépare à l'école; Mathilde, jeune personne de treize ans , prendra ce soir sa première leçon de physique expérmientale, et Nathalie rappelle à sa maman qu'après la quête en faveur du Hoistein, elle no doit pas manquer d'assister à la leçon sur les anciennes sépultures des Huns.

^ Cette pauvre mère , qu'on assiège de toutes parts, sauve h peine un quart-d'heure pour sa prière du matin. L'hymne qu'elle lit aujourd'hui est aussi la « parole » d'une femme , Anna Schktter , la pieuse

Helvétienne ; ces vers semblent écrits pour elle et lui rendent un peu de foi^ce et de recueillement.

Sous Iti fardeau si je courhe la tète^ Auprès do toi je trouve le repos;

Dans mon sein calme In tempête,

Toi qui l'apAises sur les flots!

Mais la vie extérieure et ses exigences reviennent bientât rassaillir.

Nous ne la suivrons pas toute la journée dans ses courses chez les pauvres, les malades, dans les ré^ unions , aux cours publics , dans les leçons de ses enfants, auxquelles une mère qui sait son devoir ne manque pas aujourd'hui d'assister de temps en temps; nous la laisserons aller à la cuisine, où la choucroùte est brûlée et la soupe sur le point dï'tre servie sans sel; enfin dans la chambre où la petite Ck>rnélie, empressée auprès de son petit frère , est sur le point do Fétoufler en le bourrant de pain ; jusqu'à ce qu'enfin le soir, épuisée de fatigue , elle s'assoie sur le sopha auprès de son mari, accablé comme elle.

c( Décidément ma chère amie, les choses ne peuvent aller ainsi plus longtemps ; tu es écrasée. — Mais dismoi, mon ami, ce que je peux retrancher? Ce n'est pas la réunion pour le Sckieswig 1 — ^Non, pas cela ; c'est une affiiire nationale. — de ne sont pas non plus les

visites aux pauvres malades? Tu es médecin, et tu m'assures toi-même qu'elles font du bien quelquefois. — Quelquefois, j'en conviens; mais le cours public? — Mais, mou cher ami, tu sais pourtant que j'ai encore besoin d'instruction; d'ailleurs il ne convient pas

qu'une jeune personne se montre seule dans un lieu

public, et le cours est indispensable pour Nathalie. Tu sais tout ce qu'on exige mainteuant d unejeune liile. — Soit ! mais la leçon de conversation italienne et celle de physique expérimentale pour Mathilde, à côté de tant d'autres leçons... — Eh! ne remarques-tu donc pas que Mathilde n'est point jolie! Nous ne pourrons lui laisser de la fortune: il ne nous reste (jirà Félever convenablement poui^ en faire une gouvernante; or elle n'a pas reçu encore la moitié des enseignements indispensables, d'autant plus qu'elle n'est pas musicienne, ce qui donne à Nathalie un si grand avantage. Je suis désolée de n'avoir pas assez de temps pour suivre les essais poétiques de notre Hermann et parcourir ses cahiers ; mais voici Tété : il faut penser aux habits de la saison et à la provision de saindoux. — A propos de saindoux, notre cuisine devient tous les jours* plus mauvaise : à quoi cela tient-il? — Je le sais bien, dit en soupirant la femme, Marguerite est une négligente ; si je ne suis pas là rien n'est cuit à point. — Prends donc, au nom du ciel, une bonne cuisinière : cela ne nous coûtera pas les oreilles. — Il faudra bien en venir-là , quoique les prétentions d'une bonne cuisinière soient assez hautes. Il serait encore plus nécessaire d'avoir une autre bonne d'eniànts. Barbara est honnête, mais eUe est gauche et grossière, comme la plupart des paysannes; elle ne sait point amuser les petits, et ils en deviennent toujours plus désagréables. — On s'en aperçoit, dit le docteur en soupirant à son tour ; je ne sais comme

ils parient y je ne les entends que crier; et, le soir, quand ils rentrent à la maison, ils me rappdlent, Dieu me pardonne, ces vers de la Cloche :

lis reviennent; ils mugissent DansTétable qu'ils remplÎMenl»

Hais que faire à c^la? — Je voudrais avoir une plus jeune liile; Selnia m'en proposait une, qui a été élevée dans l'institut Frœbel , où l'on forme des pué-^ ricoles; mais c'est trop cher. — Quelle absurdité I Des puéricoles ! — Oui, mon ami; si tu avais lu seulement le dernier appel aux mères!... On se trouve une véritable marâtre, quand on n'élève pas ses enfants selon les principes de Frœbel. Aussi je veux, sans perdre de temps, lire tous les ouvrages de Frœbel sur l'éducation, et prendre dès à présent une bonne, toute jeune et parfaitement docile, qui soit en même temps la gardienne et la compagne de nos enfants. J'en sais une déjà, une fleur de la vallée, vrai visage de madone, pure, et que le monde n'a pas effleurée; la femme du pasteur de R. me l'a recoui mandée. — Bien, assure-toi ce bel ange; pourvu qu'il n'ait pas déjà pris son vol 1 Avons-nous tout ce qu'il nous faut? — Oui, c'est-à-dire, je crains foi U en f ut de domestiques, un personnel trop nombreux; mais, après avoir pourvu'à la cuisine et aux petits enfants, il serait injuste de ne rien faire pour les aînés, à 1 âge qui a le plus grand besoin de culture. — Mais, mon bijou, voilà qui nous mène loin I Le plus court ne serait-il

pas pour moi de prendre un poste de médecin dans quelque petite ville? Là du moins il n'est question ni de cours publics, m du toutes ces diableries; cela simplifierait bien les choses. — Impossible I Voudraistu priver tes enfants de tous les .moyens d'éducation que présente une grande ville et qui peuvent seuls assurer leur avenir? — Âllons, allons^ dit le docteur résigné , passe au troisième point : que demandes-tu encore? — Je voudi ais avoir une personne bien élevée, qui tint ma place auprès de mes filles en mon absence , et qui niaidât un peu dans les travaux de couture. Si tu voyais quelle montagne de linge à raccommoder! £t il faut que je pense aux habits de nos filles. — Et à mes chemises, » dit en riant le mari y en même temps qu'il portait la main au col de la sienne , mal coupé et qui formait de mauvais plis...

Le résultat de la délibération fut que madame Bernard renoncerait à la leçon du SDir sur la littérature

chinoise et au coui s libre, donné j>ar un professeur de passage, sur Timportance des idées fondamentales de Sophocle pour la vie des femmes; en revanche le mari consentit à ce qu'on retint une bonne cuisinière, la téte de madone pour bonne d'enfant ; enfin une demoiselle d'un esprit cultivé, pour diriger et surveiller les filles aînées; avec son assistance on pourrait d'ailleurs se passer des ouvrières en couture, ce qui parut ci monsieur un grand avantage. Ainsi se termina paisiblement la conférence, tandis que les enfants dormaient déjà profondément, à l'exception de Uathilde

qui achevait une traduction de l'italien, et de Natalie, qui chantait d'une voix tendre:

Lui seul a su toucher mon cœur; Je Dtf veux pas d'autre vainqueur...

11 fallait donc se [H)urvoir tlun nouveau personnel, et ce fut un tourment de plus pour la bonne dame Bernard. Mais le Mercure vint à son aide. Ayant lu, suivant son usage, la liste des décès (et rarement elle avait le loisir d'en lire davantage , quoiqu'elle sentit souvent avec douleur son défaut de connaissances politiques} : (( Voilà qui se rencontre bien! 9 s'écria-t-elle. « Qu'eslr-ce qui se rencontre si bien? » demanda son mari avec étonnement. « La conseillère Milzenius est morte; elle était, tu le sais, depuis longtemps paralysée; elle ne soufiTre plus. — Mais enfin qu'est ce qui se rencontre si bien? — Elle avait un miracle de cuisinière , qui la servait depuis six ans: si je pouvais l'engager , nous serions pourvus. »

1:^1 la diligente femme se rendit à la maison inortuaire et retint le phénix de servante pour le terme prochain.

Il s'agissait encore de trouver a la denioiseiie d'un esprit cultivé » qui devait remplacer la mère auprès de ses filles et répondre aux malades , quand le docteur ne serait pas chez lui. Cette trouvaille paraissait plus difficile, bien que les jettes fussent pleines de « demoiselles d'un esprit cultivé , d'un extérieur agréable, d'un excellent caractère, de prétention:> mo-

des^ et sachant tout au monde ; » mais madame Bernard aurait voulu d'autres garanties.

Elle les trouva. Selma, son amie littéraire, à qui elle exposa son embarras, avait fait connaissanoe à Baden, l'année précédente , d'une demoiselle qui lui sembla répondre parfaitement à ses vues; elle avait été gouvernante ou dame de compagnie dans de grandes maisons, mais elle préférait entrer dans nue maison modeste , où elle se U*ouverait comme en famille.

C'était une véritable découverte. Mademoiselle Clara Werning se iiK>nti a disposée à entrer en pourparlers, et, à la première vue, elle fit une impression très-favorable. Elle n'était plus de la première jeu-* nesse ; elle était grande et bien faite, encore fraîche, avec de beaux yeux bleus. Madame Bernard n'avait qu'une crainte , c'est que sa maison ne fût trop simple pour elle, mais Clara paria eu si beaux termes du bonheur de la médiocrité, des joies d'une vie obscure et paisible, que madame Bernard fut complètement rassui ée ; elle craignait seulement de faire une triste figure auprès d'une personne si distinguée.

Mademoiselle Clara promit d'entrer à la Saint- Georges ; et dès lors , chaque fois que les enfants se conduisaient mal , on les reprenait en disant : a Que pensera mademoiselle Clara de vous voir si peu sages. »

La Saint-Georges arriva et les trois perles précieuses parurent avec elle. Mademoiselle Clara fut installée dans la chambre qu'^e devait partager avec les filles aînées ; Marguerite , la petite madone , dans

ia chambre des enfants; Madeleine, la oaisinière^

dans sa cuisine et dans roffice, qui devaient être son empire. Madeleine considéra d'un air un peu dédaigneux le léger paquet de Marguerite et le bagage assez mince de luadeaiuiselle Clara : pour elle, quatre servantes du voisinage la suivaient , avec des corbeilles sur la téte, où Ton voyait paraître des habits bien conditionnés, des tabliers garnis de longs rubans, aux couleurs éclatantes et d'un grand effet.

— Je suis charmée de vous voir si bien nippée , lui dit la femme du docteur.

— Oui, c'est qu'elle a été bien heureuse, la Madeleine, dit naïvement une de ses compagnes. Deux deuils, dans la maison où elle était depuis six ans ; le fils est mort le premier, et puis à présent c'est la dame, et qui restait seule : c'est là le, plus h( ,ui : voilà comme on se meuble, comme on s'habille ; tandis que de pauvres diables devront y mettre les épargnes de toute leur vie.

Une autre servante, mieux avisée, ajouta : ^ Oui, mais cela fend le cœur d'être ainsi séparé d'une bonne maitiesse! » Ce que Madeleine confirma par une improvisation éloquente de sanglots et de larmes.

La cuisinière plut singulièrement au docteur. « Téte classique de servante! i> se dit-il à lui-même, en considérant ces traits un peu durs, ce teint brun, ces formes sèches et osseuses. « Nous avons tous les types sous notre toit; Clara est la beauté antique; Marguerite représente le moyen âge et [ élément ro-

mantique; Madeleine est Néerlandaise. Puisse un si heureux mélange produire un bon résultat! »

Tout alla d'abord pour le mieux. Les enfants s attachèrent à Marguerite, qui avait la permission d'aller avec eîux juuer sur In tranquille pelouse derrière le château; Madeleine régnait souverainement dans la cuisine ; c'était à la vérité avec un vacarme étrange; mais quelle habile femme ! Les rôtis et les sauces ne laissaient jamais rien à désirer, ce qui contribuait à entretenir la bonne humeur de Monsieur.

Clara accompagnait Natalie aux leçons sur les sépultures des Huns et sur la morale de Sophocle ; Madame lui céda sans envie cette jouissance, si intéressants qu'elle eût trouvé les doctes professeurs ; Clara dirigeait aussi les exercices de chant , accompagnait les jeunes filles à la promenade et les instruisait : Madame eut tout loisir de se rendre à ses comités, et ce fut heureux, car les exigences allaient croissant.

La bonne d«iiue sacriliait à son prochain {)Iu.s de la moitié du jour ; une visite de loin en loin, une réunion intime, dans laquelle on travaillait racore pour la uiission, étaient les seules jouissances qu'elle se permît; le reste était pur dévouement , et cependant elle ne se sentait pas satisfaite. Elle devenait peu à peu étrangère dans sa propre maison ; sou mari , qui la trouvait rarement chez elle , lorsqu'il rentrait, cherchait ses distractions au musée; les petits enfants prenaient si fort 1 habitude de courir avec Marguerite , qu41s ne pouvaient durer auprès de leur maman; madame Bernard se sentait toujours comme

dans un état provisoire, sans découvrir le moyen

d'arriver à quelque chose de définitif.

Le personnel n'était pas non plus sans défauts. Madeleine rdtit les viandes à merveille, dit monsieur le docteur à déjeuner, j'en conviens, mais le café est plus mauvais qu'autrefois. — Je ne sais vraiment à quoi eeia tient, mon ami; elle en emploie plus que l'autre. — Gela m'est suspect ; je voulus hier allumer ma pipe à la cuisine , ce qui déplaît toujours beaucoup à mademoiselle, et je remarquai sur la table une tasse de café déjà servie, et d'une couleur magni* fique; je crois qu'elle se réserve le premier coulé et qu'elle nuus donne le reste. — Ah! c'est un privilège que s'attribuent quelquefois les vieilles cuisinières , dit Madame un peu embarrassée : le café est tout pour elle ; on aura de la peine à lui faire chan^^er d'habitude ; elle en est d'autant plus honnête dans tout le reste! — La conclusion me semble un peu forcée, dit en riant le docteur. Cette femme est d'ailleurs d'une grossière impudence; hier justement, conune je sortais de la cuisine, elle ragea et tempêta derrière moi , au point que je crus tout brisé en mille pièces, et elle dit assez haut pour que je pusse l'entendre : u Que vient-il faire dans ma cuisine? Vais-je le déranger dans son cabinet? — Souffire-lui cette humeur , mou auu; elle m'a confessé elle-même, * dans un de ses épancbements , qu'elle est un peu grossière par nature, ({ue son père était déjà comme cela. — La belle consolation î — Et c'est là , reprit Madame, le meilleur signe de sa probité. J^avoue que

je la crains moi-même^ et que je me risque rarement

à entrer dans ma cuisine; mais tels sont pn^cisément les meilleurs domestiques. Je me souviens que chez mon père notre vieille Barbe était si bourrue, qu'elle jeta un jour un poêlon aux pieds de ma mère; et ma mère disait souvent qu'elle n'avait jamais eu de meilleure servante. — Merci! merci!... En attendant nous faisons une dépense extravagante et je ne sais bientôt plus comment y suffire, à moins de devenir médecin du grand Mogol. — Je le vois bien, dit madame Bernard en soupirant , une si bonne cuisinière ne veut entendre à aucune économie ; et puis la maison est si nombreuse et la cherté si grande ! — C'est vrai, murmura le docteur, mais il y a trois ans qu'elle dure !

Une autre fois il fit observer à sa femme que Marguerite rentrait un peu trop tard avec les enfants.

— C'est mal à propos sans doute, répondit-elle, et j'ai décidé à cause de cela de transporter à l'aprèsmidi notre comité du soir , afin que je sois plus souvent chez nous à la fin du jour; Marguerite est encore un enfant, accoutumée au grand air; elle ne peut s'en arracher , et s'oublie h jouer avec les enfants. — Crois-tu qu'il n'y ait rien de plus fâcheux? Comélie me répétait hier : « soda, soda! » et le petit parlait de soldats qui avaient joué avec lui ; Marguerite est jolie et je crains une liaison. — Y penses-tu? Une enfant! Elle est si timide qu'elle m'en est quelquefois à charge; elle ne saurait me faire une commission dans une maison, s'il y a des hommes.

Le docteur garda sa défiance.

Gependaat Clara poursuivait majestueusement sa carrière, et, si Ton n'obtenait pas d'elle, pour les ouvrages de couture, tout ce qu'on avait espéré, elle se fâgnalait au contraire comme institutrice ; la maman fut, il est vrai, quelquefois piquée du ton décidé avec lequel elle adressait aux enfants, même en sa présence, les avis et les réprimandes ; mais le père n'en avait que plus de respect pour elle. Ses principes étaient si excellents ; c'était réjouissant, édiiiant, de l'entendre discourir sur la vertu, la religion , le dévouement, la grandeur d'&me !

Hermann et Natalie, qui étaient dans l'âge de l'enthousiasme, formèrent avec elle une alliance de vertu; ils écrivaient leur journal, et se le communiquaient mutuellement; ils étaient comme à l'affût de leurs moindres fautes, pour se les confesser entre eux.

Le docteur, ayant assisté accidentellement à quelques leoonsde mademoiselle Werning, conçut toutefois des doutes modestes sur la capacité de l'institutrice; elle pariait admirablement , mais le fond paraissait peu solide. Elle avait une manière fort originale d'écarter les questions embarrassantes. Elle lit un jour, dans une leçon de géographie , des réflexions trèspatriotiques sur le fleuve du Hhin. — Mais où prendil sa source? dit Mathilde. — C'est une honte que \ous ne le sachiez pas ! répliqua iiiademoiselle avec dignité. — Mais je voudrais bien le savoir. — Pour vous punir de votre ignorance , je ne vous le dirai pas, répondit Tinstitutnce.

Il y avilit clans le voisinace une pharmacie, où le docteur avait souvent aiiaire. L'appreati, jeune homme à la téte volumineuse (0 devait commander des bonnets tout exprès; avait de temps en temps des commissions à faire au docteur de la part de son maître, et les jeunes filles ricanaient à sa vue , parce que Mathilde avait appris à la petite Sophie à répéter : tt Louis 6ro8se-Tète! 9 Or le pharmacien dit un jour en coiilidence au docteur, que Louis s'absentait quelquefois le soir, et que sa servante l'avait vu aller et venir devant la maison de M. Bernard à l'heure où niademoiselie Nathalie chantait; il apportait aussi à la maison diverses fleurs , qui ne semblaient pas provenir de ses herborisations. « Voyez maintenant , ajouta le pharmacien , ce que vous avez à faire : Louis est encore un blanc-bec , à peine sorti de Técole, ses parents sont pauvres, et mademoiselle votre fille est uneenfant. — ^Fortbien! fortbteni» répondit le docteur, à qui le rouge était monté au visage ; et, prenant sa canne et son chapeau, il courut à la maison.

CoiiHiie il arrivait, Madame revenait justement du comité pour la moralisation des Mes pauvres. « Qu'y a-t-U? N'as-tu pas trouvé compagnie au musée? — J'ai... le pharmacien... dis-moi , ma chère, serait-ce possible! Natalie serait-elle assez sotte pour avoir une amourette avec Louis Grosse-Téte? — Natalie! une petite fille! Tu rêves. — Le pharmacien me dit que Louis se promène devant la maison , le soir , à l'heure où Natalie chante , et qu'il rapporte chez lui

des fleurs... Mille malédictions!... — Va, rassore^loi.

C'est une vision. Demande plutôt à Clara , qui assiste régulièrement à l'exercice de chant. »

Clara fut appelée , et le docteur, toujours vivement émU| lui demanda en conscience ce qu'elle savait. « Gomment pouves^-vous croire de pareilles choses? » répondit-elle de sa voix mélodieuse, en adressanl au docteur un paisible sourire et un tranquille regard de ses beaux yeux, a Natalie est une enfont , qui ne fait que rire de Louis Grosse-Tète ; une enfant avec laquelle je me suis bien gardé d'effleurer seulement la corde qui sera un jour pour sa vie la note fondamentale. Tranquillisez-vous, cher monsieur, laissez-moi ce souci; c'est heureux que vous n'ayez pas troublé la simple innocence de cette enfant par la moindre question. Natalie!... une amourette!... » Mademoiselle Weming riait aux éclats; le docteur sentit son cœur soulagé. « Clara est une personne judicieuse; elle est pieme de tact; elle connaît le cœur humain; <m peut se reposer sur elle, pour le cas où la petite viendrait à faire quelque élourderie. »

Une des lacunes de l'économie domestique, dans

notre misérable époque, c'est que rarement un ménage de la classe moyenne isst en état d'avoir une cave bien montée, ce qui entrait autrefois dans l'établissement d'une bonne maison. La provision du docteur se bornait à une pièce de vin ordinaire, avec un tonnelet de vin fin , qu^on faisait remplir de temps à autre chez le marchand. Depuis quelque temps le ton-

nelet se vidait avec une rapidité singulière, a Chère

amie, dit le docteur à sa femme , pourrais-tu me dire si le père de Madeleine , qui lui a transmis par héritage son humeur grossière , n'était point aussi \m ivrogne? — Pourquoi cette (|Qostion? — Parce que notre vin s'en va si vite !.., Il se pourrait que Madeleine le trouvât de son goût 1 — Quelle idée! Elle ne supporte rien d'échautiant ; cela lui porte à la tète : elle ne touche pas même au vin ordinaire. — Gela peut être, mais je garde mes soupçons , et me charge de surveiUer moi-même la cave à Ta venir. »

Avec son excellent personnel, madame Bernard se trouvait toujours plus mal à son aise; elle sentait, dans toutes les parliesde sou ménage, le terrain mai affermi sous ses pieds ; tout échappait à son action dans ce vaste domaine.

Jean-Paul a dit qu'il y a dans la vie domestique

des jours funestes, orageux, maudits, où tous les malheurs se donnent rendes^vous; où tout crie, gronde et va de travers ; les enfants et le chien n'osent pas remuer; le maître de la maison ferme les portes avec fracas; la ménagère débite tous les chapitres de sa morale ; tous les manquements se découvrent; tout vient trop tard, le rôti est brûlé, la soupe trop salée, eto., eto.

Ce jour néfaste se leva aussi pour la maison du docteur.

Madame revenait de la maison où elle avait versé le produit de la dernière collecte pour le Sciileswig ;

elle avait terminé quelques autres affiiiros de ses divers comités ; Clara élait au cours avec les jeunes filles, et Marguerite sur la pelouse avec les enfants.

Fort contente de rentrer chez elle^vant son mari, elle montait rescalier, lorsqu'elle entendit dans la cuisine un sourd gémissement. P.ir déférence pour la mai gracieuse servante^ elle osait à peine, depuis quelque tmps, se montrer dans la cuisine : cette fois elle y courut^ et trouva Madeleine gisante, le visage enflammé, les yeux hagards et ne pouvant que pousser des gémissements inarticulés, pendant que le pot au feu débordait et que le légume se brûlait. « Au nom du ciel, Madeleine, qu'avez-vous? s'écria madame Bernard. — Ah! j^ai si mal !... si mal !... et encore à jeun. — Mais non 1 Vous avez déjeuné. » Pendant que la bonne dame s'efforçait en vain de soulever ce corps pesant, Monsieur arriva : « Ah, Dieu soil loué, te voilà!... La pauvre Marguerite!... Je crains une attaque d'apoplexie! »

Le docteur observa la patiente sans s'émouvoir, ft Qu'on la mette au lit, i» dit-il sèchement. — Mais elle est incapable de se soutenir, et tu ne peux la porter seul... Il nous manquait encore cela! Une servante malade ! d

Le docteur mit la tète à la fenêtre : un agent de police passait justement devant la maison : il lui demanda du secours et le garde accourut. La chambre de la servante était fermée ; on n^en pouvait trouver la clé, et, comme on voulait y transporter la malade, elle ht des signes de refus : le docteur enfonça la

porte. La chambre n'était pas dans un ordre parfait, et le premier objet qui frappa la vue furent quelques cruches sous le lit. Le docteur y porta le nez : a Je soupçonnais bien , dit-il j que je n'aurais pas inutilement versé un peu d'alcool dans le reste de mon via vieux... Voilà tout le mal!... — Charles, qu'as-tu fait?... Et si elle mourait? — Elle ne mourra point. Dans ces circonstances il sera permis , je suppose , de visiter les effets de ce miroir de probité, »

Le coffre fut ouvert et laissa voir de belles choses y café, sucre, linge, graisse, fil, habillements ; à chaque découverte, Madame s'écriait : «i Ceci est à moi ! — II n'y aura donc plus qu'une chose à faire, dit le docteur en se tournant vers Tagent de police, ce sera de vous la remettre, dès qu'elle aura cuvé son vin ! »

Madame était toute s^iisie de celte découverte inattendue, et le docteur eut besoin de la consoler. « Mais où sont les enfants? dit-elle enfin avec inquiétude; voilà midi, et Marguerite devait rentrer à onze heures avec eux. » Quatre voix lamentables répondirent de la rue à la pauvre mère. Elle était trop accablée pour aller voir ce que c'était : le docteur ouvrit la porte d'entrée et trouva Marguerite pàle et tremblante , portant le petit Rodolphe, qui saignait d'une blessure à la téte ; Cornélie et Sophie, qui n'avaient point de mal, criaient cependant de compagnie, plus fort que le blessé. « Qu'est-il arrivé à cet enfant? dit le docteurs hors de lui. — Il est tombé sur une pierre, répondit Marguerite en bégayant. — Une pierre n^a pu faire cette blessure, » se dit le père en secouant la

téln, et il se hâta de porter Tenfant à la maisoiij pour lui mettre TappareiL Marguerite fut envoyée à la pharmacie; la mère oublia sa frayeur pour soigper l'enfant; personne ne pensait au repas: heureusement Clara, qui rentra avec les jeunes filles, voulut bien s'occuper de la cuisine abandonnée. « Mamans je sais bien coniment Rodolphe s'est blessé, » dit mystérieusement Sophie , quand elle se trouva seule avec sa mère, « ce n'est pas sur une pierre quHl est tombé, c'est sur le sabre* — Sur quel sabre? — Hé sur le sabre du bel officier, avec qui Marguerite était dans la chambre ; sais-tu , le domestique, qui jouait avec nous toutes les fois que Marguerite avait quelque chose à coudre chez monsieur l'officier, a tiré le sabre du fourreau, pour nous le montrer, puis, il l'a posé et Rodolphe est tombé dessus. Monsieur l'officier ne voulait pas nous laisser revenir à la maison, mais nous avons tant crié... — Êtes-vous allés souvent chez monsieur roflficîer? — Presque tous les jours. — Mais, mon enfant, pourquoi ne m'en as-tu rien dit? — Oh ! Marguerite nous disait que tu serais si fâchée , quand tu saurais qu'elle va coudre dans une autre maison , et puis elle disait que monsieur Tc^cier nous couperait la téte , si nous le disions. Mais si tu avais été seule ou la nuit avec nous , je te l'aurais bien dit : tu sais, Cornélieest encore si simple! »

Et de deux! Marguerite, troublée par cet accident, avoua qu'avant d'entrer au service, elle avait fixé l'attention d'un monsieur très comme il faut, et, tandis que la mère croyait ses enfants occupés à des jeux

innocents avec la petite madone^ celle-ci était chez

le comte^ et les enfanU» remis à la garde d'un domestique, qui ne valait pas mieux que son maître.

La mesure était comble» Heureusement la blessure ne sembla pas dangereuse : la mère était restée auprès du lit de son enfant.

Les jeunes filles apprirent ce qu'on voulut leur dire sur cette catastrophe de servantes, a Je voudrais voir Clara partir avec elles, dit Mathilde ; je ne Vaime pas mieux. » Mais elle n'osa pas en dire davantage.

Il faisait nuit; les enfants dormaient; Madeleine, après un pénible réveil , avait dù suivre l'agent de police. On avait promis le pardon à Marguerite, eu considération de sa jeunesse et de son repentir; elle devait retourner chez elle dans le plus prochain délai. Madame Bernard était au chevet de son enfant malade, qui dormait doucement; elle pensait à beaucoup de choses... mais pas au comité... Tout à coup Natalie survint sans bruit, un bougeoir à la main. « Hé , mon enfant! encore debout? — Oui , maman, dit Natalie un peu embarrassée, j'aurais quelque chose à te demander. — Quoi donc , mon enfant? — Mafdan, ditelle avec angoisse, je t'en prie, est-ce vrai que j'aime Louis l'apothicaire? — Toi, mon enfant! dit la mère tout émue. — Sans doute, répliqua Natalie en sanglotant ; Clara me l'assure, et que je ne pourrai jamais l'oublier. Ah! maman, est-ce vrai que je n'en aurai jamais d autre? Et pourtant il est si béte! »

La pauvre enfont pleurait si fort, qu'elle eût attendri un cœur de marbre. « Mon enfant^ lui dit la mère

hors d'elle-même, parle donc, pourquoi pleurer ainsi ? — Ecoute, j'avais juré au nom du ciel à Clara de n'en rien dire; mais , après tout ce qui s'est passé aujourd'hui, je ne peux plus me taire. 11 y a déjà quelques semaines , eoiuuic j'essayais la nouvelle chanson nationale des Serbes, et que je vidais ensuite mon pot de fleurs pour y mettre de l'eau I raîche, Louis l';ipothicaire passa. aQue fait encore là Louis Grosse-Téte?)> demandé-je à Clara. Alors elle me regarda d'un air si sinculier!... oh, si sinij;ulier!... et me dit : « Natalie, ne connais-tu pas l'amour secret? — Certainement, je le connais, ai-je répondu. » Aussitôt elle m'indique là-bas la place où Louis était arrêté, et me chuchote ces vers à l 'oreille ;

Sans «ccDser les îleslinées,

A cette place il attendit;

Les juurs passèrent, les années :

Enfin la fenêtre s'ouvrit....

Et tous les jours , et tous les soirs, elle m'a répété

comme Louis m^aimait passionnément , comme il se tenait là des heures entières par la nuxt la plus froide pour entendre seulement le son de ma voix. Enfin elle m'a touruieritée pour lui jeter seulement un petit bouquet de fleurs ; ce que j^ai fait deux fois. Alors elle m'a représenté combien je rendrais Louis malheu* reux, si je vous en di.sais quelque chose , et m'a fait jurer au nom du ciel que je n'en dirais pas un mot à àme qui vive. Elle ne m'a laissé aucun repos ^ que je n'eusse jeté à Louis une boucle de mes cheveux , ce

qui était, disait-elle , son plus ardent désir. Mais lu sais que je ne porte point de iioucles; d'ailleurs je ne voulais pas me couper des cheveux : comme j'en avais beaucoup de tombés sous le peigne, je les ai jetés à Louis : je ne lui ai jamais parlé , je t'assure. L'autre nuit, comme je dormais déjà , Clara est venue, une lumière à la main , h cote de mon lit ; je aie suis éveillée, et elle m'a dit d'une voix solennelle : « Natalie, tu aimes! — Moi ? lia (lis-jc... Qui donc est-ce que j'aime? — Tu aimes Louis, et tu l'aimeras éternellement. » J'étais sur le point de pleurer , et ne voulais pas le croire, parce qu'il ne me plaît pas du tout: mais elle me l'a positivement assuré, et m'a dit que j'appartenais à Louis pour la vie , parce que je lui avais donné des fleurs et une boucle de mes cheveux. J'étais si fâchée! J'ai tant pleuré la semaine passée! Et , la nuit dernière , elle m'a dit que Louis n'osait plus venir devant la maison, et qu'il nous fallait descendre au jardin , quand tout le monde dormirait, pour lui parler au laoins une fois. Mais je ne l'ai pas voulu faire , et aujourd'hui j'ai résolu de te dire tout. »

Natalie avait fait cet aveu en rougissant et en versant beaucoup de larmes : sa mère l'embraâsa, pleurant et riant à son tour , comme si elle avait sauvé son enfant de l'abîme. Mais, se rappelant les sages conseils de Clara, elle se garda bien d'augmenter Témotion de la pauvre petite, (c Va, mon enfant, sois tranquille : tu as été bien simple , et tu aurais pu te rendre bien ridicule. Promets-moi de ne plus rien

cacher h ta mère. — Non rien^ rien! dit Nalalie avec des sanglots ; et n'est-ce pas vrai , maman ^ que n'aime pas Louis , et que je ne lui appartiens pas? — Pais ie moins du monde, pauvre innocealel Louis est un imbécile, et peut-être n'a-t-il pas plus songé à toi que tu ne songeais à lui. — C'est bien possible!» dit Nalalie plus tranquille, puis elle retourna au lit toute consolée.

La mère était trop émue pour goûter le repos ; elle éveilla son niari et lui conta toute rtiisloire. Le docteur entra dans une furieuse colère ; il parlait de mettre à la porte, au milieu de la nuit , ce serpent, qui avait voulu empoisonner son enfant. Cependant il consentit d'attendre, afin de questionner Louis. On le fit appeler dès le matin avec précaution ; il conta pre$c}ue la même histoire. Clara lui avait parlé quelquefois en secret à la maison, et , quand ils avaient herborisé ensemble , elle lui avait dit en couliilcnce comme Natalie l'aimait et comme elle était affligée qu'il ne se montrât jamais lorsqu'elle chantait. C'est alors qu'il avait commencé, avec beaucoup de frayeur, à se promener devant la fenêtre et à recueillir les bouquets; « mais non pas les cheveux. » Il devait aussi se rendre une fois dans ie jardin du docteur ; mais il n'avait pu exécuter ce dessein , n'ayant pas trouvé la clé. Quoiqu'il eût essuyé une verte réprimande de son patron , Louis parut extraordinairement soulagé de n^avoîr pas à filer une intrigue d'amour. Le docteur et ie pharmacien se promirent de brûler tous les romans qu'ils trouveraient chez eux et se quittèrent bons amis.

Tel fiit le troisième coup. C'en était trop à la fois!

Le règne de Clara était fini; elle no daigna pas s'abaisser à se justifier, et déclara qu'elle avait trouvé en H. le docteur Lilienschwerdt, celui qui faisait le cours sur Su[)hocle , un ami dispose à la soutenir. On lui paya ses honoraires et on la mit à la porte.

Il est plus difficile qu'on ne pense de réformer une

maison; et, si le docteur n'avait pas été nommé membre d'un conseil de médecine dans une autre ville, peut-^tre, malgré les violentes secousses de ce joui terrible , nioiisieur et madame Bernard n'auraient-ils pas réussi à opérer dans leur ménage une révolution radicale. Les circonstances vinrent à leur secours.

Madame Bernard comprit parfaitement que l'activité philanthropique, si bénie, si bienfaisante qu'elle

soit, est presque interdite aux mères de nombreux enfants , lesquelles ont à remplir dans leurs propres foyers une assez grande mission. Elle eut la chance de trouver une bonne servante , et , comme le petit Rodolphe savait marcher , Madame put garder ellemême ses plus jeunes enfants dans le beau jardin attenant à sa nouvelle demeure , ou les faire surveiller par lessœurs aînées. Natalie et Mathilde s'exercèrent à tour de rôle dans l'art culinaire; Nâtalie a néanmoins le temps néce^ssaire pour continuer ses études musicales, et sa belle voix conduit le chant avec . lequel les enfants et la mère abrègent les heures au-

tour de la table d'ouvrage. Mathilde fait , il est vrai ,

encore plusieurs ieçoos; mais, pour soulager sa mère y elle s'est chargée de faire réciter le vocabulaire , et se prépare parfaitement à remplir les fonctions de gouvernante en instruisant ses jeunes frères et sœurs.

Et le père? Après avoir rempli les pénibles devoirs de son état^ il rentre aujourd'hui le front serein dans la joyeuse chambre de famille, où ses filles et ses fils emiKiilissent à Tenvi ia soirée par leurs talents. Les choses ont bien changé depuis le temps qu'il disait : « Où est ma femme? » et qu'on lui ic])oiiJait iiivariablement : a Au comité, » ou a à la réunion. » 11 n'a pas voulu rester lui-même en arrière, et rafraîchit ses anciennes études aiin de rendre inutile un maître d'histoire et de géographie ; heureux, quand il trouve ses jeunes fils plus habiles que lui ! Ce n'est pas à dire que la famille ait renoncé à toute société. La mère et ses filles ont leurs relations, au milieu desquelles eUes sont toujours bien venues; mais les visites et les assemblées sont l'exception ; la règle est de rester chez soi, et Ton s'en trouve parfaitement.

L'honnête Madeleine est daus une maison de correction , où elle expie justement les vois systématiques dont elle s'était lu^iduc coupable, durant de longues années, sous l'apparence d'une loyale grossièreté. Marguerite est en service chez un maire de village ; et, comme la maîtresse de la maison est fort sévère, que la petite madone a le goût trop raffiné pour se contenter d'un amour villageois, on peut

espérer qu'elle ne tombera plus en faute à l'avenir.

Le docte ami de Clara , Textérieur séduisant et resprit intrigant de la dame^ lui avaient procuré dans une noble maison une excellente place de gouvernante : il n'y a pas longtemps qu'une belle voiture s'arrêta un moment devant la porte du médecin; un laquais en riche livrée en descendit et remit une carte élégamment gravée. C'était celle de Madame la BARONNE BB Sternau, fidé WsufiNG. . . Biou du boubeuT !

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