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L*a jeuuesse! quels hymnes, quels discours, pourraient la décrire? Gomme nous chercherons long*
temps en vain sur un rosier une rose qui soit diins son parfait développement, nous pourrons aussi promener nos regards sur un parterre fleuri de beautés, avant dV trouver une fidèle et pariaite image de la jeunesse.
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Je voudrais que vous eussiez vu Maivina , vous
Sciuriez ce qu est la jeunesse.
Ce n'était pas précisément une Hébé de Ganova; sa taille était un peu plus forte ; le rose de ses joues rappelait les vives couleurs d un beau ciel d'hiver, plutôt que les tendres fleurs de Tamandier; mais, daub ses beaux yeux bruns, sur tous les traits de sa figure ouverte et riante brillait Tallégresse du bel âge, tout le elinruie de la plus touchante bonté.
Elle était joyeuse tout le jour, non pas de cette joie étourdie, bruyante et rieuse de maintes jeunes filles, qui importune et fatigue Tobservateur désintéressé, et dont il ne reste presque rien, comme de la mousse du chani[)agne; c'était la paisible sérénité du lac profond, qui réfléchit le ciel dans ses eaux limpides.
Dès le matin , lorsqu'elle mettait la table pour le déjeuner, avec une contenance calme et posée, si bienséante à sa simplicité enfantine, à voir ses regards briller d'un doux éclat , un pouvait croire qu'elle avait quelque joyeuse nouvelle à communiquer. £lle ne savait rien de nouveau, mais elle était si heureuse de vivre ! Tout lui était un sujet de joie ; les poules et les pigeons qui becquetaient vivement la pâture matinale: les fleurs du jardin, écloses pendant la nuit ; on entendait sa voix claire dans la cuisine, où elle attendait gaiement Fheure de midi et le moment où son père approuverait le plat qu'elle avait préparé, et, s'il n'en disait rien, elle se réjouissait encore, en voyant le gros petit cousin en manger avec plaisir.
Après dinei', nouvelle joie, jusqu'au luoinent de s'asseoir à la table d'ouvrage; sur la fenêtre étaient ses fleurs et ses petits oiseaux ; cliaque fois qu'elle levait les yeux, ses regards parcouraient la Iraiclie et beiie vallée et s'arrêtaient sur le vieux château de la colline; et, si elle ne chantait pas en travaillant ou ne jasait pas avec sa mère, elle répétait en elle-même ou de vive voix les plus beaux vers de ses poëtes favoris. Puis venaient les plaisirs de ia soirée ; elle faisait alors avec ses amies une petite promenade, ou bien Von s'asseyait sur le banc devant la maison, où Ton jas<ut sans Un et sans cesse.
Si cela durait un peu trop longtemps et si la mère grondait, ce n'élait plus un plaisir : Malvina avait un peu de peine à digérer la chose \ elle se trémoussait par pénitence un peu plus vivement ; et, lorsque, reprenant son air joyeux et cordial, elle apporUnl la lampe et mettait la table pour le souper, la mère avait depuis longtemps oublié sa mauvaise humeur, et déjà Malvina pensait avec joie aux tranquilles heures de la veillée, pendant lesquelles elle pouvait lire en tricotant.
Telle était sa vie; fous les jours étaient aussi beaux; mais le dimanche l'était bien plus encore. Le niatin elle allait à Téglise, et, l'après-midi, la jeunesse faisait quelquefois une joyeuse promenade , nu bien Malvina s'assevait avec ses livres dans le cabinel de verdure, où elle s'enivrait de poésie, tandis que les abeilles bourdonnaient, que les oiseaux chantaient, et que toute la nature déployait autour d élie sa vie mystérieuse et féconde.
Tels étaient ses printemps et ses étés, mais elle ne
trou\ eût piis moins de charmes à rautomue et aux tranquilles soirées d'hiver ; car^ à côté de ces plaisirs journaliers , il y en avait beaucoup d'accidentels : fleurs charmantes, qui émaillaieul ce fond de verdure; c'étaient les jours de naissance^ les fêtes de Noél, où elle avait dans sa chambrette un petit atelier secret pour les surprises; elle était inépuisable en inventions ingénieuses; d'ailleurs Malvina n'était pas d une nature si délicate, qu elle ne pût trouver de la joie dans ce qu'on appelle vulgairement des plaisirs : une soirée de jeunes filles, une partie de campagne, une promenade en traîneau, un bal,, pouvaient la réjouir d'avance des journées entières ; elle pouvait ensuite en causer longuement ave€ délices. Elle se trouvait toujours à sa place aux. lieux où brillait la joie, et les plus froids spect^iteurs avaient des ressouvenirs de jeunesse, quand ils voyaient cette fraîche beauté se livrer au plaisir de la danse avec une grâce poisible, et la joie bnlAer dans ses regards doucement épanouis. Ses roses étaient sans épines ; point d'envie ; point de petites prétentions , point de vanité blessée, qui troublât {)our elle la joie de la féte ; elle était contente si elle avait beaucoup de danseurs ; s'ils faisaient défaut, ce qui arrive souvenldans les bals champêtres, elle restait assise le cœur satisfait, chantait en elle-même de belles poésies sur les airs de l'orchestre, et souriait amicalement à ses compagnes qui dansaient. Elle était venue, disposée à la joie, elle s'en relouj naît satisfaite ; se couchait et
s cndorninit bercée par les mélodies du bal qui résonnaient encore à son oreille. Le lendemain, elle paraissait brillante et fraîche comme une rose de mai, et se montrait plus laborieuse, plus diligente encore que de coutume, en reconnaissance du plaisir qu'elle avait goûté.
Il ne restait point d'autre âlle à la maison ; la sœur aînée était mariée à un pasteur du voisinai ge et fournissait les parents de petits-fils. La tante Malvina était la compagne chérie de tous leurs jeux ; et la jeune troupe saluait toujours son arrivée avec des cris de joie. A la vérité, eiie était un peu contrariée quand la lessive ou les couches de sa sœur se renconlraient avec le jour d'un grand bal, mais elle en prenait son parti de bonne humeur, et , quoiqu'elle fit parfois un bon sommeil à cAté du'nourrisson pleurant et criant, elle ne négligeait aucun devoir, et ne prenait du plaisir qu'à petite dose, jusqu'à ce qu'elle ICit libre de revenir h la iiiai^îon.
Malvina avait-elle de la piété? Ah! la jeunesse a de si riches sources de félicité qu'elles s'épanchent d'elles-mêmes, sans que le regard les cherche encore avec ardeur, sans que le cœur altéré soupire après elles. La foi , 1 amour, la coiiiiance, le désintéressement , tous les biens que nous poursuivons plus tard avec travail et souffrance, s'offrent d'eux-mêmes au jeune cœur ; mais nous en laissons tarir la source dans le sable, et, plus tard, c'est avec de mortelles fiUkues que noub fouillons, pour les retrouver, la terre endurcie. *
Malvina était une bonne enfant ; elle allait volontiers à l'église et tâchait de se recueillir; elle ne se livrait jamais au sommeil, même au sortir du bal, sans lire une prière dans le recueil de Witschel , et, avant de s'endormir, elle remerciait de toute son âme le Seigneur pour les grâces qu'il lui avait faites ce jour-là. Elle prenait une foule do belles résolutions, et s'affligeait souvent, mais non jusqu'au désespoir, de ne les avoir pas accomplies. Elle ne craiLiuut point la mort, oh! non, elle visitait volontiers le cimetière, et lisait les épitaphes , et , si elle rencontrait la tombe de quelque jeune fille, elle songeait combien ce devait être beau de mourir si jeune, et pleurait de pitié avec les nombreux amis que sa lin précoce affligerait. Elle n'avait jamais regardé la mort face à lace. Elle sentait bien quelquefois une inexprimable mélancolie; il s'élevait dans sou âme des questions auxquelles Witschel et les heures du recueillement ne faisaient aucune
réponse : cependant la vie était si belle et si pleine! Elle apprendrait tous ces secrets dans je ciel \ car il lui semblait aller de soi-même qu^elle entrerait dans le ciel, et que, devenue esprit bienheureux, elle planerait sur ceux qu'elle avait aimés.
Sa petite chambre n'était pas le muiadre sujet de son bonheur. Elle ne la revoyait pas, il est vrai, depuis le matin, qu'elle l'avait mise en 6rdre, jusqu'au soir, qu'elle y venait chercher le repos; la maison n'était pas montée sur un assez grand pied, pour qu'il fallût chercher toujours mademoiselle dans sa chani bre; pendant toute la journée, elle devait être à portée
de ses parents et à leurs ordres. Mais, la nuit, quelle
paix , quel silence , lorsqu'elle retrouvait sa chambrette si bien paréo, les petites tables dans un ordre charmant, avec mille jolies choses, la corbeille de lleurs odorantes, qu'elle avait garnie des le uialin, les étagères, meublées des livres favoris ! Gomme elle saluait amicalement les vieux tableaux de famille (ju'elle avaient tirés du galetas j délivrés de la poussière et remis en place honorable I Un esprit de silence et de paix régnait dans cet asile; c'est là qu elle trouvait ses plus chères et plus secrètes pensées; elle contemplait le beau elair de lune, qui enveloppait le vieux manoir, et, lorsqu'elle avait fermé la fenêtre, éteint la lumière et posé la tète sur Toreiller , elle se disait à elie-méme avec un dernier sourire : ce C'est mieux tous les jours, y»
Go pindis devrait durer «eus oeise:
n est si deux le r^e de l'ainoiir I
Th. KatRNBR,
Et ce fut mieux encore I Le vieux château , qu'on
avait réparé, vit les jeunes héritiers de la seigneurie arriver au printemps avec leur gouverneur; ils ve* naient respirer Tair de la campagne et travailler sLudieusemeut, pour enti éprendre avec fruit, Tannée suivante, un grand voyage.
L étude ne les empêcha point de paraître dans la
société de la petite ville, ce qui produisit une grande
métamorphose. On n'avait vu jusque-là que des cercles de dames ; elles ne rencontraient les hommes que dans les bals à l'auberge et dans les grandes réunions; maintenant ont eut des soirées, des goûters dans le jardin; en hiver on arrangea même des soirées de musique et des thés dansants. Les comtes étaient deux grands iznrœns, assez gauches, de quinze bu seize ans; mais ils étaient comtes! et cela sonnait Si bien, lorsque madeiiioiselle Berthe ou Wilhelminc pouvait répondre àTinvitation d'un danseur : « Excusez-moi, j'ai promis au comte Lohenfels. »
Malvina se livra fort peu à ce tourbillon d'enthousiasme pour les nobles héritiers du manoir; elle avait dix-huit ans passés, et les jeunes comtes lui parurent comme des enfants ; elle les traitait avec la paisible dignité d'une sœur aînée, quoique sa sérénité, sa simplicité parfaite, charmât infiniment ces jeunes gens, en sorte que sas conipagnes auraient pu facilement devenir jalouses des hommages empressés , quoique parfaitement timides, qu'ils offraient à la belle Malvina. M. Werner, le gouverneur, était un personnage bien plus charmant que ses élèves; c'était un jeune homme vraiment distingué ; ses yeux noirs et sa conversation nUeressante révélèrent à Malvina un monde nouveau. Peu h peu il passa en coutume de voir, dans les parties de campagne et dans les sociétés où il paraissait avec ses élèves, Werner assidu çhevalier de Malvina. Malvina avait l'esprit actif et curieux, et jamais jusqu'alors ses questions n'avaient
reçu de réponses plus instructives et plub obligeantes. Werner lui apprit un peu de botanique^ ce qui lui fit trouver de nouveaux charmes au bois, au jardm, à la prairie; il oiiht de la remettre au français qu'elle avait commencé et presque oublié , et ne témoignait aucune iiupatience, si les lèvres alleniaudes de sa fraîche écolière se montraient malhabiles à rendre la suprême finesse de la prononciaiion, et si elle répondait par de joyeux éclats de rires à ses réprimandes, n devait, dans l'intérêt de ses élèves, cultiver la littérature nouvelle, et il avait toujours quelque belle chose à lui communiquer; elle ne lisait plus dans les livres qu'aux endroits qu41 avait marqués ; il la connaissait si bien ! Werner , qui était un sérieux amateur de musique , fit une véritable révolution dans les habitudes de la jeunesse dilettante. Au lieu des nouveautés banales et sans valeur, il mit en honneur de* vieux chants nationaux, et Malvina crut sentir pour la première fois ce qu'était Tharmonie. Elle chantait de toute son àme , lorsqu'au retour d'une jo\uuse pi oiuciuKle dans les bois, les jeunes gens, le front couronné de rameaux verts, entonnaient le chant de la forêt ou que leur bateau descendait, au bruit de leuis concerts, la rivière bleue.
L'automne les surprit au milieu de ces joies paisibles ^ de ces riantes espérances, de ces liinocents désirs; tout ce jeune peuple revint une autre fois à la maison, en chantant , au retour de la vendange ; en avant étaient les jeunes comtes, donnant le bras aux filles du bailli ; elles portaient de tous côtés des re-
gards triomphants et faisaient de leur mieux pour ne pas perdre leurs cavaliers ; à Varrière-garde était Blalvina avec une amie :
Faat-il, faot-il retourner à la ville !
entonnèrent les étudiants de la troupe :
Un jour, un jour, si je revien, SoU la mienne et je suis le lien l
répondit une belle voix, aux oreilles de Maivma. Werner était auprès d'elle , et y posant doucement le bras de la jeune fille sur le sien, il chanta encore :
L'oranger pour nous fleurira ;
Le jour de la noce luira !
et Malvina chauUut avec lui^ et chemina il avec lui, comme dans un beau songe ; elle oubliait le passé, l'avenir ; ce serait ainsi toujours ! L'infatigable Werner avait organisé un quatuor; le jardin où Ton devait répéter les chants était public, voisin du château, visà-vis le jardin de Malvina ; comme d'habilude^ quoique Tautomne fût avancé , elle était assise un beau dimanche sous le berceau de feuillage. Et pourquoi pas'^.. Mais les livres restaient termes.
Là-bas on chantait les vers de Goëthe :
A la neige, ù la pluie....
Et quels merveilleux accords francbibiKiieiil i espace :
Secrète sympathie D*iiii cœor pour un cœur, De qiielleft soaffratices
Vous l ies la source!
« Couronoe de la vie,
Boohenr sans repos.
Tel esl Tamour l
Ah! Malvina n'avait pas imaginé que ia vie fût si
belle î
Werner, qui se destinait au service de l'Eglise, ne joua qu'un rôle passif dans les bals et les thés dansantS; qui commeacerent avec Thiver. Cepeiidant Malvina ne pouvait renoncer à la danse ; elle n'aurait pas osé: mais elle n'y preuail aucun intérêt. Au milieu du tourbillon, elle voyait toujours la silencieuse et sévère figure , elle sentait l'impression de ses regards proioiids, qui la suivaient avec une aduiiration muette. U n'avait nul sujet d'être jaloux des danseurs. Un regard de Malviua au cavalier silencieux, qu'elle était sûre de retrouver derrière son siège, compensait bien des valses, et comme elle oubliait, dans ses vifs entretiens avec Werncr, la danse et les danseurs, jusqu'à ce qu'on vint l'en faire souvenir !
Chaque nuit, avant de se coucher, elle voyait encore au château, sur la colline, une lumière soiitau^e ; ce devait être la sienne; et, priant pour lui, elle s'endormait avec de beaux sauges.
La bonne mère assistait rarement aux rémûons de
la jeunesse; le père, qui s'y montrait plus souvent, avait un admirable talent pour ne rien voir et ne rien entendre de ce qui n'avait pas im rapport immédiat avec ses affaires; on lui auraU même parié d'une chose à fond, et il aurait lait une réponse insigniiiaiite, qu'il pouvait ensuite afïirmei' sérieusement qu'on ne lui en avait pas dit le moindre mot. Malvina était pleine de franchise, mais que pouvaitrelle dire à sa mère? Lui devait-elle avouer ce qu'elle ne s'avouait pas à elle-même? Cependant la mère ne fut pas siins apercevoir les nouveaux sentiments de sa fille, la ûamme nouvelle qui brillait dans ses yeux ; elle ne fut pas sourde aux railleries des jeunes compagnes, aux allusions des mères; elle en parla sei ieusement avec la sœur ainée. Mais, comme il n'y avait d'autre objection à faire que Téloignement du tei uie où cela pourrait se conclure , on résolut de laisser à la chose son cours et de ne pas troubler la pauvre enlant.
Le printemps vint et avec lui le moment du départ des jeunes cointes. On chanta encore dans la société des chants d'adieu et de départ; les dames firent h Tenvi des étuis brodés , des bourses au crochet, pour les jeunes coniles. Malvina savait bien pour qui elle eût travaillé volontiers, mais comment oser ! Ou doiiiia lète sur tète ; Malvina et Werner se trouvaient toujours ensemble; Malvina ne pensait pas à l'heure prochaine ; elle vivait dans le présent avec une délicieuse mélancolie.
Le deraier soir, la ville donna un bal brillant;
Malviua était vêtue de blauc, avec une guirlande de roses blanches dans ses cheveux noirs ; jeune, fraîche, animée , heureuse avec ses larmes secrètes. Elle se permit de reluser le coliilon-; on les oublia tous deux dans le cabinet voisin, où ils étaient assis près de la fenêtre ouverte et contemplaient le clair de lune. Malvina ne cacha plus les larmes dont ses yeux étaient pleins ; c'était le moment de Tadieu.
« Nous serons longtemps absents, dit Werner, deux ans peut--ètre : vous retrou verai-je encore ici?... » Malvina le regarda avec [ses beaux yeux brillants de larmes; ils exprimaient un si doux aveu, une si hdèie promesse!... Werner, tout rêveur, jouait avec Panneau qu'il avait à son petit doigt ; c'était un souvenir de sa mère : il prit doucement la main de Malvina..*
« Je vous quitte aujourd'hui ; je pars demain : » dit au dehors une voix forte. La danse était finie. « Holà, chanteurs à vos places! » s'écria le notaire, ordonnateur de la fête. Malvina se mêla aux jeunes filles, et ils ne se parlèrent plus de toute la soirée.
Le lendemain matin une élégante voiture de voyage sortit du château; Malvina était sous le berceau de feuillage : elle la suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put, puis elle pleura de tout son cœur et revint chez elle a pas lents. Sur sa table de nuit elle trouva un magnifique rosier, a Cela vient du château, dit la mère ; les comtes ont yiartagé leur orangerie \ les filles du bailli ont les orangers; MariC;
la fille de M. le receveur, le camélia; M. Werner t'envoie ce rosier. » Eotre le bâton et la tige on avait fixé un papier, soit par hasard, soit à dessein. C^étail une bande de papier de musique, avec ces vers, qui terminent le chant du matelot :
Ud» aiinée eëi biciaôt passée ; Je reviendrai pour la moîssoo.
Avec ma première chatiaoïi^ Avec ma fidèle pensée.
La mère essuya les joues de sa fille : pour la première fois depuis son enfance, Malvina pleurait dans
le seiu de sa mère.
Nous aussi nous avons rAvé aax tsms onobaotées du bonhour, où des eouroones do joies étemeUes ceignit les fronts ladieai.
Et le matiû l'oo s'éveille, on rclourne aux labeurs de la journée, sans plainte, sans murmure : les rcves se sout évuuuuis.
Lbnau.
Le voyage des jeunes comtes dura deux ans. Pendant deux années, Malviuu n eut point de nouvelles de Werner. Gela ne l'inquiéta point; il n'était pas libre encore, et n^avait jamais dit un mot pour s'expliquer; il reviendiml, il parlerait j quand le ieaips
en serait venu. £Ue ne se consuma point dans les larmes et les regrets; ses joues gardèrent leur fraîcheur, ses yeux leur éclat; elle chantait, elle riait, elle babillait comme autrefois; mais il y avait pour rabsent une petite place toute prête dans son eœiir ; et, qviand elle était seule, bien seule, ou avec sa plus intime amie, elle laissait échapper sm secret timidement et disait ; <( Crois-tu qu'il ne m*oublie pas ?» et une joyeuse voix retentissait au fond de son cœur : « NoHy non, il ne t'oublie pas. )) Et, si elle eneuillait des marguerites, si, à la question am aime-t-il, » To*racle répondait : a Pas du tout; d et, si elle formait des couronnes de gazon, et que jamais la couronne ne voulût tenir, sa joyeuse confiance démentait toujours le sinistre présacje. Si elle était assise sous le berceau de feuillage, elle chantait avec tendresse ces vers, qui se perdaient dans l'eiqmce :
Ahsenl, loin de mes yeux, Dans liiou cœur il réi^ide ; Que le Seigneur te guide.
Comme Tnslre des cieux !
Et qu'elle se trouvait bien, le soir, dans sa chambrette, avec la nuit paisible, qui rapproche si bien les distances ; à la lueur des étoiles, qui éclairaient aussi SES pas!...
Dans les heures les plus solennelles, Malvina ouvrait le trésor où elle gardait les souvenirs de ses beaux jours* £ile ne pouvait comprendre pourquoi Ton disait Tabsence si douloureuse : « C'était encore
si bien comme cela ! » Ët^ lorsqu'elle pensait an moment du retour, h tout ce qui le suivrait, à ce paisible presbytère, à ces beaux yeux noirs, qu'elle pourrait rencontrer avec amour toute sa vie!... Ahî elle se reprochait Tessor de ses pensées téméraires ; elle les rappelait bien vite au logis, fermait les yeux et muriiumut tout bas : « Ce sera toujours plus beau. r>
11 faudrait encore, pour achever le tableau^ que Malvina eût refusé dans l'intervalle une foule de partis ; mais cela n'éUUt pas à craindre. Elle sont rares de nos jours les jeunes filles qu'on voit à diaque pas environnées par des flots d'adorateurs: il faut que
leurs charmes brillent sur un iond d or ; mais, lors même que les grâces de Malvina captivaient parfois
un regard et un cœur, Tair calme et tranquille avec lequel elle répondait aux marques d'attention, faisait
assez voir qu'on perdrait le temps à tenter sa conquête.
La mère laissait le champ libre à sa fille et préparait en silence le trousseau. Malvina le lit tisser et blanchir , mais non pas couper et coudre : elle s'en gardait bien!... Cependant elle serrait ces trésors avec une joie secrète, et souriiait en rougissant, quand les vieilles femmes examinaient avec une bruyante admiration le beau linge de table, et se regardaient ensuite en faisant des mouvements de tète significatifs.
Les deux ans étaient écoulés et bien des semaines encore ; un jour les domestiques du comte arrivèrent
pour mettre en état le château, où les jeunes comtes
voulaient faire, après leur retour^ une visite passagère, avant que Faîné allât s'établir dans d'autres domaines hors du pays, et que le cadel entrât dans la carrière militaire.
n y eut (le nouveau beaucoup de mouvement dans la petite ville; une izrande impatience de voir quel changement s'était fait dans les jeunes seigneurs; on fit de grands préparatifs pour les recevoir; arcs-detriomphe y transparents... On décida de se réunir dans le jardin public, près du château, pour souhaiter aux vovaçeurs la bit iivenue.
Malvina se mêla peu de ces préparatifs; elle aurait mieux aimé, le jour de la réception, rester seule sous le berceau , et le vou* de là pour la première fois. Gomment pourrait^Ue le saluer devant tout le monde? Et puis il ne Taurait pas vue ; il l'aurait peutêtre cherchée... Et puis... Oh! c'était trop espérer, et, comme le père prit part à la cérémonie de réception, elle s\ rendit avec lui.
Les voyageurs se firent longtemps attendre; la bière était presque bue, la joyeuse émotion passée; Malvina se trouvait par bonheur auprès d'une amie babillarde, qui la dispensait de parier; heureuse qu'on n'aperçût pas les battements de son coBur; loisqu'enfin elle entendit rouler deux voitures, qui s'arrêtèrent au pied de la colline du château ; elle n'y voyait plus; elle ne distingua point qui montait la coUme et qui entrait dans le jardin.
Les choses se passèrent autrement que les notables ne l'avaient espéré. La comtesse, qui s'était
trouvée dans la capitale, accompagnait celle fois ses £ls eUe-aièiue^ avec quelques dames et quelques amis, auxquels on voulait faire passer un jour h la
campagne.
. Elle traversa le jardin, d'un air assez étonné, en faisant d'affectueuses salutations à tout le monde qui le remplissait; ses fils la suivaient, et les assistants, déconcertés; en auraient été pour leurs frais, si les jeunes comtes ne s'étaient ravisés, et, après s'être excusés auprès de leur mère, n'étaient revenus sur leurs P9S.
Us étaient devenus de charmants cavaliers , d*une
polilesseextraordinaire; lesdemoiselles, les jeunes gens d*autrefois, ne se trouvaient plus à leur aise avec eux. Malvina était assise à part, auprès d'une petite table, avec son père et son amie, et tenait les yeux baissés. Tout à coup la voix bien connue résonne à son oreille: « Ah! mesdames, je suis charmé de vous revoir si belles! » Malvina sentit tout son sang reiluer vers son cœur; à ce moment elle était pftle; le père salua Werner bruyamment, et lui, il suit avec empressement la conversation sur le voyage. Pas un mot, pas un regard pour Malvina!... Elle avait la glace au cœur. Voilà donc connue elle devait le revoir!
Sans savoir ce qu'elle faisait, elle se laissa entraîner par sa curieuse amie auprès des jeunes seigneurs. Monsieur le comte Henri, en qui personne n'aurait reconnu le grand et pâle jeune garçon, disait précisément à la femme du notaire : « Il vous faudrait voir la belle fiancée dont Werner a fait choix; c est une demoi-
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selle d'Àdenfaein^ d'une bonne famille ; elleétaitdame
de compagnie chez ma tante en Silésie, où nous avons passa quelques mois ; elle n'a pas de fortune , mais on donne à Werner une cure excellente ; ma tante meuble richement le presbytère ; et la fiancée est superbe, oh ! vraiment superbe ; c'est une beauté ao^ compile. » Malvina entendait cela comme un songe ; les oreilles lui tmtaient ; ses yeux s'obscurcirent ; mais elle ne tomba pas en faiblesse ; elle tint ferme, et répondit machinalemeQt aux questions qu on lui faisait; Werner n'approcha pas d'elle de toute la soirée.
 la maison elle se plaignit d une fatigue extrême; sa mère la suivit dans sa chambrette. Là, elle s'assit, immobile et muette, les mains sur le visage. C'était donc fini! La mère s'approcha doucement : « Ëh
bien, ujun enfant'?.., » Malvina regarda sa mère d'un air suppliant : « Ma bonne mère, je t'en prie, ne me demande rien!... Gela ne devait pas être, La mère caressa doucement son pàle visage. « Mon entant, résigne-toi , au nom de Dieu ; viens , que je t'aide à te déshabiller; bonne nuit! »
Alors les pleurs coulèrent; Malvina, appuyant sa tète sur Toreiller, pleura, pleura, comme si elle avait voulu épuiser la source des larmes !
Une si belle matinée après une si affreuse nuit!... Malvina, assise devant sa petite commode, avait étalé devant elle ses trésors : tout un monde de souvenirs !
Voici Téglantine qu'il avait détachée pour elle d'un
rocher, dans leur première promenade à la forél ;
voici une petite page de musique , qull avait écrite pour elle ; le nénuphar, qull apporta lui-même d'un éliiniz éloigné pour leurs études de botanique ; un bouquet de fleurs des bois , d'où il en avait pris une pour lui ; des poésies ^ qu41 lui avait communiquées; des esquisses de sa main. Hélas ! une suite de délicieux souvenirs se réveillèrent à la vue de ces objets chéris. Elle prit tout cela ; elle ne se permit pas de ij:arder une feuille. «Il appartient h une autre! » Ët, d'un œil tranquille, elle voyait la flamme dévorer chacun de ces monuments. Le beau rosier restait encore; il était couvert de boutons et de fleurs : elle ne pouvait pas le détruire, mais, pour expier son erreur, elle Tarrosa de ses pleurs et sema dessus la cendre de ses trésors ; elle pencha tristement sur la fenêtre sa téte épuisée de larmes; elle jeta encore un regard vers le château, mais aucun reproche ne s'éleva dans son âme. C'était fini.
fit, quoique plongé dans «ne amèro tristesse, je possédais plus encore que je n'avais [terûii ; mon âruc se relevait vers le ciel, sur le bel arbre Uo la jeunesse.
G. Pfizer,
Quatre ans s'étaient écouies depuis cette entrevue, et Malvina n'était pas morte de chagrin. Ses joues n'avaient point pàli, ses yeux ne s'ét«iient pas consumés en larmes, et sa mère seule remarquait peutêtre que sa démarche était moins légère, son rire moins sonore qu'autrefois.
£Ue avait rencontré un jour Werner et sa fiancée, et, si elle avait eu encore quelques sentiments amers, elle les aurait surmontés, à la vue de la noble, gracieuse et tendre créature.
Elle avait pardonné depuis longtemps ; elle croyait Uième n'avoir rien à pardonner.
Elle avait souvent séjourné auprès de sa sœur, et avait ainsi traversé les pénibles moments où les gens s'étonnent; chuchotent, questionnent et compàtissent , jusqu'à ce que d'autres événements aient fait cesser les causeries sur une affaire de cœur.
Elle avait accepté huiiibleinent , comme une dispcnsalion divine, la ruine de ses espérances , et ne voulait plus vivre que pour Dieu et pour son devoii . C uUnt son désir sincère, mais l'accomplir était diiOciie ; le vide affreux de son àme ne se pou-^ vait combler ; un profond mécontentement s'emparait dellu peu à peu, quoiqu elle portât toujours sur son visage la paix et la sérénité. Sa santé, jusque-là florissante, parut souffrir de temps en temps ; c'était le chagrin qui faisait son œuvre funeste; Maivina se sentait souvent mal à son aise ; mais elle ne voulut pas en incpiiéter sa mère, surtout dans le temps où un grand souci lui fit oublier tout ie reste : sa mère était elle-même gravement atteinte d'hydropisie, et Maivina oublia la douleur et la plainte pour soii^uer la chère malade.
La sœur vint un jour la voir et trouva heureusement la mère beaucoup mieux et plus tranquille. Mais Maivina était muette et rêveuse, et chercha bientôt un entretien secret avec elle, a Qu'as-tu donc sur le cœur aujourd'hui? dit la sœur. — Sophie, le docteur est venu hier. — Il vient tous les jours. — Il m'a parlé. — Ce n'est pas la première fois. — Mais il veut m épouser î dit eiiliu Maivina avec ellurl. — Lui ! toi ! sYKïria Sophie en riant. Il n'est pas bète ! lit qu'as-tu répondu? — Rien ene^H'e ; je voulais auparavant t'en parier H à nus pai ents. — Et tu ne l'as pas envoyé promener tout de suite? — Non, ré- * pondit Maivina avec douceur, mais avec fermeté, et j'ai dessein d'accepter. — Toi! Y pernses-tu, mou eu-
fant ? Sais-tu que le docteur a cinquante ans ; il a deux fois ton âge *, quand tu auras seulement quarante ans, il en aura soixante-cinq ! — Cela n'est pas si dangereux, dit Malvina en riant; il n'est pas beaucoup trop , âgé pour moi, et puis je pense à tout ce qu'il a fait pour notre mère. — C'est son devoir. — Et ses pauvres enfants orphelins! — C'est justement l'affaire î Ecoute, ma fille, se charger de six enfants n'est pas une bagatelle ; on a beau dire que c'est une belle sphère d'activité; les jeunes belles-mères apportent avec elles un riche surcroît d'amour maternel et de dévouement ; mais cela passe, et, au bout de dix ans, demande si, sur trente enfants du premier lit, il n'y en a pas vingt qui donneraient à bon marché leur seconde mère, et si la mère ne renoncefcUl pas volontiers a sa sphère d'activité. D'ailleurs le docteur lui-même est un singulier personnage ; d'une extrême sécheresse , pour une nature poétique comme la tienne. — Je ne prétends plus à la poésie, et j'ai bien pesé tout, dit Malvina d'un ton calme; je puis estimer le docteui", cela mo sulïit; les enfants sont pour moi un motif d'accepter ; et je sais ce que j'entreprends. Ecoute, quand on ne peut plus être heureuse, le mieux est de se charger d'un grand et pénible devoir; cela donne la paix. » A ces mots Malvina éclata et fondit en larmes. C'était Thvmne funèbre de sou bonheui enseveli!
La chose fut proposée aux parents ; la mère fit à peu près les mêmes objections que la sœur ; le père se recueillit un moment : «l C'est toi qui le prendras,
ma fille, et nuii pas nous; c'est a toi de voir ; si tu le veux, accepte^ à la garde de Dieu! » Maivioa avait fait ses réflexions ; elle donna au docteur une réponse fa\ oraf )le; seulement on résolut de différer la noce jusqu'à la guérison de la mère.
Halvina donna son beau rosier à Valnée de ses nièces. On la vit quelque temps paie et silencieuse; mais bientôt elle retrouva sa sérénité.
Veutset flots, faites siit^nce; tout est p< r lu : bonheur, espérance, désir», amour ! Cœur vide el naufragé, ine voilà ^îamt sur U plago déserte nUonoeusc.
HsiniB.
La personne du docteur n'était pas faite pour éveiller une passion romanesque, et U n'y prétendait pas le moins du monde. On ne pouvait le voir sans songer à ^inscription placée sous réchelle des âges : « A cinquante ans on s'arrête 1 » C'était un homme
de belle taille el bien nùs, un peu brun de visage, aux cheveux grisonnants ; à sa vue on se rappelait involontairement une tète de pipe d'Ulm.
Il rendait visite chaque soir à sa fiancée à sept heures précises, et il avait avec elle et le papa de très-raisonnables entretiens; s'il lui arrivait quelquefois de sommeiller un peu, il ne fallait pas le
trouver mauvais : c'était un médecin fort occupé. Il
fil présent à Malvina d'un beau chàle et d'un parapluie de soie, et, comme il apprit de sa mère qu'elle aimait les livres, il lui apporta aussi un livre pour son jour de naissance; c'était Siegfried de Lindenberg^ dont il s'était amusé dans sa jeunesse; ce fut pour Malvina une raison de le recevoir avec plaisir. Ëlle trouvait dans les entants un beau champ pour son activité, depuis les cheveux en désordre jusqu'aux souliers decouisus. Elle les accoutumait peu à peu à sa personne; déjà ils venaient passer auprès d'elle leurs heures de récréation^ et prenaient tous pour elle une tendre affection, surtout les petits, pour qui maman Malvina était le suprême bien.
Elle se sentait chaque jour plus satisfaite, dans une paix tranquille et un travâtil assidu. Ëlle était peut^ être plus heureuse en l'absence du docteur, parce qu'elle pouvait alors parier de lui à sa mère et relever chez lui quelque nouvelle qualité ; pour les tendresses de son fiancé, auxquelles il s'essayait quelquefois, elle les souffrait plus qu'elle n'y répondait ; mais , lorsqu'elle préparait son beau linge , qu'elle s occupait de quelque cadeau pour les enfants ; de quelque nouvelle surprise pour Hermann ou Berthe, alors on entendait encore son joyeux i ire et ses anciennes chansons, et la mère, qui, au lieu de guérir, sentait approcher sa fin , était pleinement rassurée sur l'avenir de son enfant chéri.
C'est pourquoi elle pressait le moment de la noce ; mais rheureux fiancé témoignait là-dessus quelque
froidear; le trousseau était prêt; la toilette delà mariée
en ouvrage, et Malvina devait seulement passer une semaine chez sa sœur, afin de se reposer, parce que, depuis quelque temps , elle avait été fort souffrante, ce qu'on attribuait à la peine qu'elle avait eue pour préparer le trousseau.
Elle écrivit à sua fiancé une lettre pleine d'amitié, où ses sentiments d'épouse se développaient avec plus de liberté que dans ses entretiens. Elle fut bi^ surprise de recevoir sur-le-chauip une réponse, et, comme le docteur n'aimait pas à écrire, elle lui en sut bon gré. La lettre commençait par un : « Cher ami : » il s'est trompé d'adresse, dit-elle en riant. « Voilà bien sa distraction ! » puis elle se mit à lire sans scrupule. Mais le sourire s'évanouit de ses lèvres, et sa sœur fut saisie d'efiroi, lorsqu'au bout d'un quart d'heure elle la trouva, pâle comme la mort, et les yeux fixes, la lettre à la main, a Tieiis, lis ! » dit Malvina oppressée, et, couvrant son visage de ses mains, elle éclata en sanglots convulsifs. La sœur lut ce qui suit :
a Cher ami,
« J'ai rarement le temps et la fantaisie d'écrire; mais , daAs ce cas particulier, je me fais un devoir de te répondre sans délai. Tu m'écris que tu es las du veuvage, que tu songes à te remarier, et tu ma
demandes de parler pour toi, parce que celle que tu
as choisie est nui parente. Je te conseille de peser encore la chose ; et je t'alléguerai mou propre exeu^ pie, dont je n'eusse jamais sans cela dit un mot à personne. J <ii lait, semble-t-il, un bon choix, à en juger par les qualités physiques et morales, et cependant j'ai toutes les raisons du monde de le regretter. Une si jeune personne ne convient plus à un homme de mon âge; je me trouverai beaucoup plus chargé par le temps et les attentions qu'elle aura droit d'attendre, qu auparavant avec ma gouvernante ou même avec ma tléfunte. Je prévois que des invita-tiens, des repas, quelques voyages même, seront iq évitables. C'est un mal à quoi il faut me résigner. Mais il y a quelque chose de plus grave : ma fiancée s'est trouvée tri iiuemment indisposée depuis ([uelque temps, et j'ai de fortes raisons de croire que le siège du mal est dans la moelle épînière, tabès dorsalis. Qu'il y ait peu de remède, c'est ce que prouve Texpérience de tous les temps. J'ai donc en perspective le tourment d'avoir une femme malade, tandis que je croyais avoir trouvé une personne saine et robuste.
« Mes enfanta seront jusque-là parfaitement soignés, mais, dans ces circonstjuicos, cela ne durera pas ; d'ailleurs un moyen s'offrait à moi de sortir d'embarras et d'échapper au fâcheux expédient des gouvernantes : ma sœur est veuve depuis quelque temps, et se serait établie chez moi, ce qui aurait fait encore une notable économie.
« La chose est faite; il faut se soumettre de bonne
grâce, et, si je t'en parle, ce n'est pas pour me plaindre, mais pour te conseiller de peser mûrement ton
projet, » etc. , etc.
Mâlv ina n'en .ivnit pas lu davantage. Telles étaient donc les pensées de Thomme à qui elle s'était dévouée vsans réserve, en priant Dieu chaque jour de lui donner la force de le rendre heureux. Deux jours après arriva la lettre qui lui était destinée et qui avait été mal adressée. Alors elle s'expliqua sa IVoideur ; car le docteur n'était pas homme à feindre. Dans Tintérét des enfants, par égard pour son père et sa mère, elle aurait pu surmonter son orgueil de femme, et tenir la parole donnée, mais la crainte de la maladie fut la plus forte a Si je dois souffrir et mourir, je souffrirai et je mourrai seule, » dit-elle et elle rompit le mariage. Elle affronta tous les orages ; les reproches de son père, les larmes de sa mère et le regret sincère du docteur, qui assura longtemps encore qu'il n'aurait jamais cru possible de s'attacher autant à une femme. Elle remit en pleurant aux enfants les cadeaux qu'elle leur avait destinés, et les pria de la visiter souvent ; elle put soigner sa mère et lui ferma les yeux ; alors elle se sentit Tàme et le corps brisés par la douleur ; avec une profonde amertume, qu'elle essaya vainement de combattre, elle quitta les rangs des jeunes et des heureux.
Ce que nous avions échataurif sur nos i»*les, la main propice le brise, afin que le ciel so découvre à nos youx : o'ett poorquui jo ne me ptotadrai pas.
BiCBBKDORF.
Depuis lors huit ans s'étaient écoulés; Malvina
avait vu la maison natale so fermer à jamais pour elle ; un attaque d'apoplexie avait frappé soudainement son père si robuste ; elle avait trouvé un asile chez sa sœur.
Gherchons-ia dans cette petite chambre de derrière : nous aurons peine à la reconnaître sur ce lit de douleur. Cette figure pàle et contractée par la maladie, cette taille amaigrie, cette voix étouffée par la souffrance . est-ce bien Malvina? Il ne reste plus un seul trait de la fraîche et florissante jeune fille.
Mais dans ce brillant regard on voit naître la lumière d'un éternel printemps: une paix plus douce, plus pure que le bonheur de ses beaux jours, repose sur ce visage souffrant; à chaque soupir de son cœur, une voix répond de ses lèvres pâlies : « Mon âme est en paix devant Dieu, mon Sauveur. »
Quelques mots suflBront pour achever son histoire.
Peu de temps après la mort de sou père , le mal redouté se manifesta ^ et s'accrut en dépit de tous les remèdes: le deuil et la douleur Tavaient déjà écartée de la société : la maladie l'en éloigna pour jamais. Les soins d'une servante ne suffisaient pas ; Malvina refusa avec reconnaissance les olFres sérieuses du docteur de la recevoir chez lui sous la garde de sa sœur ; elle accepta le modeste asile que lui offrit la sienne. Bientôt elle ne put quitter le lit; elle y languit de longues années, souûrant des douleurs inexprima-. bleS; qui augmentaient avec sa faiblesse; elle devint incapable du moindre travail, souvent et longtemps solitaire , malgré la bonne volonté des siens ^ mais seule avec elle-même et avec son Dieu.
Qu'est devenue Tactivité de Malvina, et ces devoirs dont Taccomplissement avait rempli le vide de son cœur ? Elle n'est pas inactive, quoiqu'elle puisse à peine encore joindre les mains pour la prière. Lors-^ qu'on exalte la générosité avec laquelle le beau-frère a recueilli sa malheureuse belle-sœur; lorsqu'on demande à la teiiime du pasteur comment elle peut porter, à côté de sa sœur souffrante, tout le fardeau duménaiïc, ils réporuJciiL avec une émotion sérieuse : a C'est un ange dans notre maison. » Et ils disent la vérité. La bénédiction dont cet ange est la source ne se révèle pas dans la j>rospérité matérielle , mais dans Tesprit de paix et de contentement qui plane sur cette demeure.
Les neveux turijuients, les nièces étourdies, sur qui tante Malvina ^ si chère qu'elle leur fût, avait eu
si peu d'influence quand elle était en santé, sont devenus sérieux, doux et sages auprès de la pauvre malade. Elle ne fatigue personne de sermons; un regard, une parole, lui suilisent poui' exercer cet empire.
Le pasteur trouve en elle un aide précieux ; des femmes mécontentes, des enfants rebelles sont sortis de chez elle les larmes aux yeux et peu à peu mademoiselle Maivma est devenue le conseil de toute la paroisse.
Il y a dans le \ illage un médecin qui a épuisé longtemps sa science pour essayer , mais en vain , d'adoucir ses maux; le docteur de la ville, son ancien iiancé, la visite souvent et lui amène sa iamille. 11$ eurent un jour epsemble un long entretien ; la sœur, qui entra dans la chambre , avant qu^l fût parti , vit Malvina lui tendre cordialement sa main amaigrie ; cet homme d'ailleurs si dur, ne pouvait retenir ses larmes.
Le jour du Vendredi-Saint, à la naissance du printemps, elle dit à sa sœur, dès le matin, avec l'accent de la prière : « Kesie avec moi ! )> La sœm^ envoya toute la famille à Téglise ; le beau-frère prit congé de Malvina selon sa coutume; elle lui Leiulil h\ iwinn et lui dit d'une voix plus attendrie : <^ Adieu, frère! »
Les sœurs étaient seules , Malvina dit encore : « Ouvre la fenêtre; assieds-moi! » Il y avait longtemps qu'elle n'avait pu soulever sa téte , cette fois
elle s'assit, appuyée sur Sophie; elle prêta Toreilie au bruit des clochieSy et au diant des alouettes. Ello joignit les uiaius et laissa échapper ces mois : « Qu il serait beau de mourir aujourd'hui! x>
Sophie la prit dans ses bras, et ne voulait pas encore se séparer d elle. Cependant ce corps si frêle lui devenait de moments en moments une charge plus pesante, et s'aflaissait toujours daviuitage.
Malvina était muette^ mais ses traits exprimaient la vie de Uàme avec une force nouvelle. Tout son passé sembla s'oifrir encore une fois à sa pensée ; ce doux sourire s'adressait peut-être h sa jeunesse ; elle pencha douioureubeineut la tête ; son regard de viui plus sérieux ; mais ses lèvres souriaient encore^ elle joignit les mains avec plus de force, et dit doucement : <n Tout était bien; oui, tout était bien ! »
Les cloches avaient cessé , l'assemblée des fidèles chanta :
Si mon âne s'eavole.
Reçois-la dans Ion sein !
Malvina retomba la tête en arrière; elle avait passé , et le céleste sourire de ses lèvres ne s'adressait plus à des souvenirs d'ici-bas.
Elle fut ensevelie le jour de Pâques; tout le printemps de sa jeunesse sembla renaître pour décorer
son cercueil; il était jonché de fleurs; on avait couronné son front de myrte* La palme de la victoire Tattendait dans le ciel.