‹ Récits et tableaux de la vie souabeChapitre 5 sur 17 · LES SŒURS PAISIBLES · texte numérisé non relu

LES SŒURS PAISIBLES

C'est une belle et louable chose que la contrainte scolaire, qui dans notre pays civilisé procure à toute

créature huiDaine, d'une intelligence saine ou à peu près, le noble talent de lire et d'écrire; mais cela ne rend pas de nos jours Técole plus agréable , et il n'existe aucun enfant, si vertueux et si studieux qu^il soit, qui n'accueillit comme une joyeuse nouvelle la plaisanterie traditionnelle de nos pères : a Retourne chez toi; la Miaison d école s'est écroulée. »

Ët pourtant la vie d'école, ce prélude de la vie sociale^ est toujours une source intarissable de joyeux et doux .souvenirs. Elle nous rappelle despiaisu's, qui, en d'autres temps et d'autres circonstances, n'auraient point mérité ce nom, mais qui se détachent, comme des points lumineux, sur le lond vaporeux et

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sombre de la classe. Au reste il va sans dire que nous

civons ici en \iie les écoles de village, où la vie de l'enfance se développe et se meut encore dans son état primitif et non les hautes institutions des grandes villes.

Au nombre des modestes plaisirs que nous offrait

la \ ie d'école , le portage du bois ivélaît pas un des moindres , quoiqu'il ne figurât dans aucun article du plan d'études. Que, dans l'après-midi d'un beau jour ' d hiver, on iiiL las d'être assis et d'apprendre, un entendait d'abord s'élever avec un léger murmure, puis éclatera grands cris, celte prière : « Porter le bois, maître! porter le bois! » Après une longue et consciencieuse hésitation , il répondait : « Mais avec cela vous n'apprenez rien; ce n'est pas pour cela qu'on vous envoie à l'école ; » puis le maître cédait , et la bande surtait dans un joyeux tuuiiiite. Il régnail encore dans ce temps-là une piété antique, une simplicité héréditaire, parmi le peuple, et, dans notre vive reconnaissanro. nous lenious monsieur le maître d'école pour le plus généreux des seigneurs, ne songeant p;is quel soulagement il se procurait h lui iik aie, en nous éloignant de lui pour quelques moments. -

Mais pourquoi trouvions-nous tant de plaisir à porter du bois, tandis qu a la maison ce pénible travail eût provoqué peut-être nos murmures ? D'abord c'était du fruit nouveau, une occasion de courir, une trêve au silence, et c'éUiit déjà beaucoup; puis, la maison (l'école était on vieil édifice, un asile à revenants, sui' lequel nous nous faisions avec déiic(;s nui le

contes aflfreux, à nous faire frémir en plein jour. Tl

fallait porter le bois, d'une sorte de cave voûtée, sous les combles de la maison. U y avait en bas mie porte mystérieuse, humide, rouillée; personne ne savait plus oCl elle conduisait; mais nous le savions, nous : elle menait, par une issue souterraine, dans une maison voisine, qui avait été jadis un couvent de nonnes. Des combles on voyait, par les lucarnes, les vastes campagnes, et là-bas, les maisons d'alentour, dont les habitants, ne se croyant pas du tout observés de ce côté-là , nous livraient maints secrets de leur vie domestique.

Un des objets qui attiraient le plus mon attention, quoiqu'il fût peu observé par mes camarades, était une vieille maison , située dans une étroite me latérale, non loin de l egiise, et qui, toute vieille et ruineuse qu'elle était, se distinguait admirablement, dans son imposante grandeur^ des baraques environnantes. C'était une de ces maisons , comme on en trouve encore çà et là dans les vieilles villes , et qui avec kur portail en ruine, leurvaste cour, leurs murailles massives et leurs hautes fenêtres aux vitraux arrondis, atteste une opulence bourgeoise de Tancten temps, et telle que nous ne ia rencontrons plus aujourd'hui, que la richesse des bourgeois se révèle d'ordinaire par un luxe immodéré ou par une inquiète lésinerie.

Cependant cette demeure imposante, toute spacieuse qu'elle était, n'ofirait plus une habitation commode; le portail était écroulé; une mare couvrait une grande partie de la cour , place faite pour les ébatte-

ments des canards et des oies plus que pour les enfants. Le rez-de-chaussée servait à loger des cuves à vin et un pressoir ; les étages supérieurs , avec leurs vitres ternies ou brisées, servaient de greniers. D'un côté seulement^ une large fenêtre, aux brillants vitraux, aux châssis blanchis proprement, annonçait l'habitation de l'homme. Dans la vaste salle, derrière ces fenêtres^ demeuraient les derniers rejetons de la riche et hrmoriilile famille qui avait autrefois bâti cette maison: c'étaient deux soeurs, non mariées, intimement unies, et qui vieillissaient ensemble dans une profonde paix.

Elles vivaient si retirées, que peu d'amis visitaient leur demeure; mais nous, de notre observatoire, nous

pouvions aisément voir jusqu'au fond de la chambre, entre le géranium et le rosier qui décoraient la fenêtre. Il n'y avait précisément rien de mystérieux ni dans la chambre ni dans les mouvements des deux sœurs; c'était une pièce du coin, qui recevait le jour de deux côtés; elle était claire, gaie et d une admirable propreté; une superbe commode cintrée, cirée, garnie, jusqu'au dessus, de verres et de porcelaines; une pendule de muraille, dans sa haute cage, des fauteuils aux dossiers élevés, un canapé, donnaient à cette chambre un air de distinction et de confort. Les sœurs étaient toujours assises l'une auprès de l'autre avec la quenouille et le tricotage. La fileuse était la plus jeune; celait elle qui soii^iiail le petit ménage, quifaisait les emplettes, bref, qui avait le département des afibires extérieures. Aussitôt qu'elle sortait,

l'alnée ouvrait un grand livre , qu'elle lisait assidûment, jusqu'à ce que sa sœur fût rentrée.

Une vie si tranquille n'offrait pas une ample matière h Tobservation ; une seule chose m'étonnait, c'est que Tiiîn, e dclouriiàt toujours le visage, quand elle était assise auprès de sa sœur^ et quand elle prenait le café à midi ; spectacle auquel nous assistions quelquefois. Celle singulièie habitude, chez des personnes qui semblaient si parfaitement unies , fut longtemps inexplicable pour mol; mais, un jour, qu'il se lit à la rue un vacarme soudain, la plus jeuue mit la téte à la fenêtre ; Tatnée elle-même s'avança tout à coup, et je vis avec horreur qu'un uial^ qui ne m'était jusqu'alors connu que par la Bible, une horrible lèpre, rongeait ce visage , aussi enveloppé que possible. Voilà l'explication du mystère! et ce qui ne fut alors pour moi qu'un objet de curiosité enfantine, il me fut donné plus tard dV reconnaître l'exemple d'une rare patience à supporter un allreux malheur.

Vingt ans auparavant, Rosine, qui était là-bas si paisiblement assise j un livre ou une aiguille à la maiii, avait été une belle jeune personne, iilie d'honorables parents, heureuse fiancée d'un jeune et riche maré-

chal-fc 1 1 aal. Pijili|)pe était unenlanldu voisinagCj un habile et honnête garçon, et ils avaient tous deux arrêté dans leur pensée , comme la chose du monde la plus naturelle, qu'ils seraient unis ensemble :

Le» champs étHÎeni Tan de Tnnlre voisins :

Coitimo lei» chaitipD ios âmes se louchèrent.

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Depuis qu on avait permis à Rosine d'aller à la danse, c'était Philippe qui l'avait menée, et , selon la coutume établie, elle gardait toute la soirée le même danseur : elle n'en désirait point d'autre. Quand le dimanche était beau, ils allaient promener ensemble, tantôt dans le grand champ de Philippe, tantôt dans le verger destiné à Rosine par son père. Ils n'attendaient plus pour célébrer le mariage, (jue le moment où Philippe, qui était soldat en congé, serait libéré du service militaire. Rosine préparait son trousseau avec une juie tranquille ; elle avait deja choisi le fin casimir dont elle ferait son habit de noces*

Philippe était heureux comme elle et fort satisfait de sa laborieuse et sage liancée ; lorsqu'il voyait et qu'il entendait tous les tourments que des beautés intidèles ou hères causaient à ses camarades, il se félicitait d'avoir mis à couvert sa petite brebis. Rosûne, avec ses joues roses et ses yeux doux , hii p;ii ;us.sait aussi jolie qu'une autre; seulement il observait quelquefois avec inquiétude, sur le visage de sa fiancée, une tache d'un louge foncé, qui n'était pas naturelle et qui ne passait point. Rosine l'attribuait à « un coup d'air » ei n'y voyait qu'un mai passager; mais il persistait, malgré les potions, les pommades et les amulettes que lui fournissait un homme très-consolté, charlatan qui faisait des cures merveilleuses. Le mal ne cessait pas d'empirer.

Le vieux forgeron vint à mourir, et Philippe se flatta d'avoir bientôt la maîtrise et sa permission de mariage ; on fit tous les préparatifs pour la publication

— sodés aimouces et pour la noce. Cependant Rosine aurait bien voulu que son visage fût net et bien guéri auparavant. Elle n'avait plus de confiance dans le charlatan ; elle répugnait un peu à consuiter le niédecin de Tendroit : elle résolut de s'adresser à un célèbre docteur de la grande ville voisine. Elle ne dit pas un mot chez elle du véritable but de son voyage, et partit un vendredi après midi , en belle toilette. Philippe l'escorta jusqu'à un banc qui se trouvait à peu près à moitié chemin , et promit de venir l'y attendre le soir. Lorsqu'elle lui tenditlck main, pour prendre congé de lui, elle se sentit toutà coup lecœur serré, sans savoir pourquoi ; elle retint longtemps la main de Philippe dans la sienne , en sorte que Philippe la regarda tout stupéfait et remarqua enfin qu'elle avait les yeux pleins de larmes. « Qu'as-tu? Pourquoi pleures-tu ? lui dit-il avec compassion. — Je n'en sais rien moi-même, » dit-elle, puis, faisant un effort : « Que Dieu te garde ! » ajouta-t-elle. Mais, quand Philippe eut repris le chemin de la maison, elle se remit à pleurer et le regarda aussi longtemps qu'elle pul ie voir. Bientôt elle marcha d'un pas rapide , et, pour combattre ses funestes pressentiments , elle se livrait à ses douces pensées , rêvait à la noce et se voyait dans son ménage.

Le soir , à six heures , Philippe était de retour au banc pour attendre Rosine ; il attendit longtemps et se dit enfin : « Pourquoi n'irais-je pas plus loin? » Au bout d'un quart de lieue, il vit venir Hosine; mais ce n'était point son pas accoutumé. Lorsqu'elle fut plus

près, il observa qu'elle était extrêmement pèle ; tandis que la place malade était plus rouge que de coutume. « Ëh bien Rosine? Gomment va?... » lui dit-il tout troublé, et il lui lendit la main, h Je vais le le dire, Philippe, répondit-elle d'un toncahne, eu poursuivant sa route avec lui. J'ai été voir le docteur et je Tai consulté sur ce mal... La réponse n est pas bonne. Il m'a exammée attentivemenl : longtemps il a refusé de parler; mais je lui ai dit : « Il faut que je le sache ; je dois me marier... » El uiiunlenant je sais tout. Philippe, tu ne peux pas m'épouser : c'est un cancer, et je ne guérirai jamais. — Ah ! je ne le crois pas ; c'est impossible! s écria Philippe consterné, cependant il laissa échapper involontairement la main de Rosine. — C'est comme cela, dit Rosine tristement ; je soupçonnais depuis longtemps quelque chose , mais je ne pouvais le croire. C'est fini ; c'est la volonté de Dieu : je ne peux être ta femme. »

Ils retournèrent à la maison fort silencieux. Arrivé à la porte de Rosine , Philippe ne savait s'il devait monter avec elle comme auparavant; elle lui lendit la main et lui dit : « Bonsoir, Philippe I N'est-ce pas que nous nous quittons bons amis? Il n'y a pas de notre faute. » Philippe voulait parler encore, mais Rosine s'était couvert le visage de. son mouchoir et ferma doucement la porte.

Le père de Rosine fut encore plus difficile à persuader, et il ne renonça pas si aisément à ce projet de mariage, longtemps médité. On pouvait aller en avant, disait-ii, et chercher ensuite remède à ce mal ;

cela n'irait pas d abord au pire. Kubine n'en voulut pas entendre parler. £Ue consulta de tous c6tés, docteurs et empiriques^ mais inutilement ; le mal ne cessa d'augmenter ; enfin elle déclara posili veinent qu elle ne ferait plus rien , telle étant la nature du mal , que les médecins déclaraient une opération inutile. On ne parla plus du mariage ; Rosine ne se munirait plus à la fenêtre et Philippe ne venait plus.

Environ six niois après celte course du vendredi, la mère de Philippe vmt parler un soir au père de Rosine, et, après un court préambule^ ellelui proposa une nouvelle combinaison : a Philippe pourrait épouser Léna , votre plus jeune ; ce serait un arrangement... 1» Le père goûta fort cette idée ; car les propos du mond(* et ce trousseau qu'on avait fait lui pesaient fort sur le cœur. Léna, qui se trouvait au coin de la chambre, derrière le poêle, entendit ces pourparlers en rougissant et avec un vif battement de cœur ; il lui revint en mémoire que Philippe Pavait toujours vue de bon œil; seulement elle n'y avait pas pris garde, parce qu'il appartenait à ilosme. Tout à coup elle entend partir de la cuisine, qui était à côté , un sourd gémissement; elle regarde par la petite fenêtre a coulisse; Rosine était appuyée contre la fenêtre de la cuisine, la tête enveloppée dans son tablier, afin qu'on n'entendît pas ses sanglots. Léna se retira doucement et re^ta muette dans son coin , tandis que les vieilles gens réglaient le trousseau et la dot, jusqu'au dernier sac de farine, sans lui demander d abord son consentement.

Le lendemain avant midi , Philippe était seul dans sa boutique; la mère était aux champs; Léna survint et le pria de passer dans la chambre avec elle. Il la fit entrer aniii élément, mais avec un peu d'embarras. Elle ne iui fit pas attendre longtemps Texplication de sa visite. « Plulippe^ lui dit-elle, ta mère et mon père trouvent que nous devrions nous marier ensemble; je n'aufaispasditque non, mais c'est impossible. Gela ferait trop de mal à Rosine. N'est-ce pas vrai? Qu'en distu ? » Philippe et Léna n'échangèrent pas beaucoup de belles paroles. Jamais Léna n'avait plu à Philippe autant que ce jour-là, mais il vit bien qu'elle avait raison, et il lui donna sa parole qu^l détournerait sa mère de son projet. c( Et, si je deviens maître, ajoulatr-il^ et s'il faut que je me marie, écoute, Léna, je ne resterai pas ici, quand même c'est la boutique de mon père. Si ta sœur doit aller toujours plus mal, ce serait si triste pour elle et pour moi ! 7— Tu as raison, Philippe; tu es ua bra\ e homuie . et tout ira bien pour toi, où que tu veuilles t'établir. Que Dieu te garde ! d Ils se touchèrent la main de bon cœur . et Léna retourna chez elle , sans dire un mot à personne de ce qu'elle avait fait.

Les choses en restèrent la pendant quelque temps. Lesannées s'écoulaient; le mal de Rosine s'étendait peu à peu. Son père mourut; Philippe épousa une cousine dans un endroit éloigné, où sa mère le suivit; sa boutique resta longtemps fermée , j usqu'à ce qu'un nouveau maître s'y établit. Rosine ne sortait plus delà maison, mais Léna lui resta fidèle et ne voulut pas se marier.

On sait peu de chose sur la lutte généreuse des deux

sa'urs au sujet de ce sacrifice; Rosine en parla peu, et Ton ignore si elle sut jamais tout ce qull coûtait à Léna. Dieu en fut seul témoin, ce bon Dieu, à qui elle offrait chaque soir en silence le sacrifice de sa douleur, et qu'elle priait pour sa sœur avec toute la ferveur de son àine.

Voilà comme elles vivaient ensemble quand Je les observai pour la première fois j et bien des années se passèrent de la sorte. Dans les tranquilles nuits d été, on apercevait de temps en temps Rosine qui se glissait hors de la maison, pour faire avec sa sœur une promenade au grand air. Elle avait le visage enve* loppé d'un voile blanc, et respirait avec délices l'air pur et frais , jusqu^au moment où les deux sœurs se retiraient sans bruiU Le dimanche, Léna ne manquait pas de se rendre à Téglise. Lorsque tous les fidèles étaient entrés, et que la rue était déserte , la malade ouvrait sa fenêtre, et, debout derrière le rosier et le géranium, elle prétait avidement l'oreille aux sons de l'orgue et au chant sacré ; puis, quand le chant avait cessé, elle s^asseyait avec sa Bible auprès de la fenêtre ouverte et lisait rÉvangile, et saisissait avidement quelques mots du sermon qui parvenaient jusqu'à elle. Tel était son culte et il n'était pas sans fruit. Que de gens, riches et en santé, ne trouvent pas dans leurs festins la paix divine que les deux sœurs goûtaient à leur table frugale, pendant que Léna reproduisait en termes clairs et fidèles le sermon qu'elle venait d'entendre !

J'avais passé huit ans loin du théâtre de mes jeux

enfantins et de cette simple histoire : je revis eiilin la vieille église, la rue étroite et la fenêtre de la paisible demeure. Elle était plus silencieuse encore qu'autrefois. Une année auparavant, la porte avait vu passer un cereueil ; oe n'était pas la sœur malade, lassée de vivre, non c était ia sœur bien portante, active , secourable^ qu'une funeste épidémie avait emportée en quelques jours. Alors , pour la première et Tunique fois , on entendit la pauvre Hosine pousser des cris douloureux ; après qu'elle eât soigné sa sœur jusqu'au dernier moment , et dépose dans le cercueil de la fidèle Léna les plus belles fleurs du rosier. Sans remarquer les regards compatissants ou curieux de la foule, elle suivit des yeux le cercueil^ de sa lenètre ouverte, aussi longtemps qu'elle put. Pendant la nuit elle se rendit au cimetière, portant à son bras le rosier, qu'elle planta sur la fosse de ses mains tremblantes; puis elle rentra dans la maison pour ne plus la quitter,

£Ue ne resta pas seule toutefois. Elle avait de la

fortune, et l'on trouve toujours des mains mercenaires, même quand celles que Tamitié rendait agissantes se reposent dans le tombeau. 'Cependant Rosine n'accepta que les secours les plus indisponibles; elle se trouvait mieux dans la solitude, avec la parole de Celui qui a promis de nous consoler comme la mère console l'eniant; Celui qui « veut essuyer toute larme de tous les yeux, i»

Elle fut aussi visitée par quelques amis, à qui Tim-

pression de sa sérénité inaltérable faisait oublier

l'horreur de son uuil , mais sa paix était trop intérieure pour qu'elle pût l'exprimer par ses discours^ et on la laissa bientôt solitaire. Le rosier refleurit sur la tombe; le géranium étendit ses bras protecteurs sur toute la fenêtre et l'infortunée put célébrer, à Tabri de ce feuillage, son culte silencieux.

Depuis longtemps je ne la vois plus; la fenêtre est fermée ; et Ton a coupé les branches du géranium pour décorer le cercueil où repose un cœur qui a porté sans murmure un plus lourd fardeau que des milliers de créatures humaines, et qui a triomphé par la foi, plus puissante que la mort.

' LA COUSINE DU lALHEUR

C'est une vieille maxime, reçue jusqu'à nos jours avec une parfaile coniiance, que les heureux seuls ont des amis : que les malheureux sont abandonnés de tout le monde. Mais^ si Ion observe la vic^ on verra souvent tout le contraire. Plusieurs n'ont appris que dans Padversité qu'ils avaient des amis. Les gens i>oût-iis dans la prospérité, nous ne songeons pas a eux; un malheur vient-il à les frapper tout à coup, ils deviennent pour nous un objet d'intérêt et de sympa- * thie ; sont-ils hors de peine , nous ne songeons plus à eux. Cette compassion pour le malheur s'étend jusqu'aux criminels qui montent sur réchafaud.

Cependant il est une chose digne de remarque c'est qu'on obtiendra plus aisément de ses semblables des consolations, de l ailcction, des laruies, de

la sympathie, même des services , par exemple , des soins et des veilles, que de Fargent, oui, qu'une poignée de ce vil métal. Abordez Thomme le plus généreux, le plus hioiu eillanl, et dites-lui que vous avez un souci, aussitôt son visage exprime un embarras, une hésitation, une défiance, toujours plus marqués, à mesure que vous lui faites entrevoir plus clairement une demande pécuniaire ; qu'il s'agisse d'un emprunt pour vous ou pour d'autres, d'un cautionnement ou d'une collecte pour les pauvres; ce qu'on donne, même aux indigents, et par pure charité, si Ton conserve quelque doute sur la manière dont on place sa bienfaisance, on le donne avec une certaine aigreur, avec des exhortations fckheuses, qui enlèvent au s«icnlice tout son prix, qui blessent au cœur le pauvre honnête, aigrissent les autres et les rendent plus mauvais.

Mais, votre peine a-t^lle un autre objet, demandez-vous des consolations, des conseils, de Taidepour un travail, une visite de malade, les visages s'éclaircissent, et Von se prête avec la plus cordiale obligeance à tout ce que vous désirez.

£t cela n'est pas vrai de l'avare seulement ; non, la dureté des temps inspire même aux cœurs les plus larges, les plus généreux, ce misérable amour de 1 argent : montrez-moi un homme, je dis un seul, de qui la figure ne s'éclaircisse pas , de qui le ton ne change pas, si la bonne femme qu'il voit arriver un panier au bras, et qûHl a prise pour une mendiante, se met à lui dire : u Je voudrais bien vous payer un intérêt. »

Voilà le point où en sont les choses, et Dieu sait si cela changera avant la fin du monde ! Avec tout cela,

il n'est pas exact de dire que le malheur seul a des amis.

C'était une amie du malheur, et une amie bien mal récompensée par un monde ingrat, que madame Christine Krauthœterin (i), surnommée, d'abord par sa famille, puis, de proche en proche, par toutes ses connaissances, la a cousine du malheur, » cl, comme telle, redoutée bien loin à la ronde.

Cependant aucune personne n'aurait pu dire que madame Christine Krautliœferiu lui eût fait le moindre tort ; au contraire, il n'y avait guère de gens au-près de qui elle ne tùi déjà courue, pour leur témoigner tout au moins sa sympathie. Elle ne courait plus, à l'âge respectable où elle était parvenue, mais elle allait de tous côtés porter sa secourable assistance.

Aussi longtemps que vous étiez heureux , elle vous laissait bien tranquille ; elle ne vous connaissait pas. Lui annonçait-on un heureux événement, de joyeuses fiançailles, un examen passé honorablement, la naissance d'un enfant , elle répondait assez sèchement : a C'est bien, c'est bon, » ou même « qu'est-ce que cela me fait? » Mais, une voisine lui disait-elle en passant r <f Savez-vous, madame Krauthœfer, l'enfant du meunier est tombé hier d une échelle et s'est cassé • bras et jambes! » alors on voyait percer au travers

(1) On prononce ine. C*e»t une désinence ajoutée au nom propre pour le rendre féminin.

— gode la compassion, sur la figure de madame Kraut-

hœfer, comme une satisfactloa secrète, et sur le champ elle se rendait au moulin avec des bandes et du linge. Et, quoique cet accident se réduisit à une simple fracture, avec un trou à la lôte, la cousine du malheur ne quittait pas la place avant que sa servante, entr'ouvrantla porte, ne fût venue lui dire : (( Savez-vous?... Savez- vous?... — Quoi donc? — Il y a des affaires entre M. le juge et M. le receveur, et la petite Mino n'épouse plus le lils du receveur. » Alors il fallait bien partir. Après avoir recommandé à la meunière les soins et la vigilance, et lui avoir exprimé cordialement le vœu qu'il ne survînt m spasmes ni grangène, et que le petit ne demeurât pas estropié pour le reste de ses jours, elle courait premièrement chez le receveur , pour lui témoigner sa sympathie et Tinformer que depuis longtemps le juge n'avait pour lui et les siens que du mépris ; et de là chez M. le j uge, pour consoler la pauvre Mina en lui assurant que Fritz ne la voulait que pour son argent.

Après une journée si bien remplie, elle retournait chez elle, lorsqu'elle rencontra la femme de H. Tinstituteur. C'était une agréable rencontre pour la cousine du malheur. Il est vrai que madame Vinstitutricc se portait elie-mème assez bien, mais elle avait sept enfants et quinze pensionnaires, aussi avait-elle constamment quelque sujet d inquiétude, et madame Krauthœfer était assurée de trouver dans cette maison quelque aliment à son appétit de malheur, si elle ne trouvait pas ailleurs dequoi lesatisfaireabondamment.

« Coiiiiiient va-l-il, madame i iiisLilutrice? lui ditelle. — Cela va bien, je vous remercie ; cepeudaul oa n'est jamais au bout ; nous sommes délivrés de la coqueluche, mais Fritz, le fils du bailli de Hausen se plaint de mal de téte. — 11 a de la fièvre ? — Pas préciment, et je pense que ce n'est rien, mais, par précaution, je Tai fait mettre au lit. — Avez-vous envoyé un exprès au bailli ? — Je m'en garderai bien! Faut^ il effrayer aiasi les gens? L'enfant sera peut-être guéri demain. — Mais n'avez- vous pas ouï dire que la petite vérole règne à Bezgenried et que la fièvre scarlatine est très-mauvaise à Stuttgart'/ Avec tant d'enfants à vous et aux autres^ votre çl^voir serait de renvoyer ce petit garçon le plus tôt possible... — U est dans une chambre à part, dit la pauvre dame , rendue inquiète ; et puis Bezgenried et Stuttgart sont loin d*ici; non, j'attendrai jusqu'à demain, et, par précaution, je vais lui faire du thé. »

Madame Krauthœfer ne crut pas devoir attendre ; quoiqu'il se fît déjà tard , elle courut toute la ville pour chercher une voiture et se faire mener à Hausen; car elle savait même faire un sacrifice d'argent pour courir où l'nppelait son humeur chariUible. Le bailliel sa famille allaient se mettre au lit, lorsqu'ils entendirent arriver une voiture et sonner à la porte.

« Qu'est-ce que cela? » dit la baillive effrayée. Le bailli était descendu; il introduisit la visite nocturne. A l'aspect de cette grande femme maigre, bien connue^ la baiilive fut toute saisie. « Ah î c'est vous, madame Krauthœfer! il y a longtemps que nous

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n'avons eu le plaisir,. • — Uéiasl oui, reprit-elle, depuis raccident du pauvre Paul , que vous laissâtes tomber au feu en le lavant! hélas, j'avais toujours pensé que ce serait la mort du pauvre enfant : ces blessures ont si souvent de mauvaises suites ! »

Le bailli mécontent lui faisait signe de se taire ; personne encore n'avait osé toucher avec la baillive à un sujet si douloureux, (c Qu'est-ce qui nous procure si tard le plaisir?... y> dit-il, pour interrompre la pitoyable dame. « Ah î je dois m'excuser , M. le bailli; c'est seulement au sujet de votre Fritz... — Que lui est-il arrivé? s'écria la mère affreusement émue. — C'est que, voyez- vous la petite vérole règne dans le voisinage, et la fièvre scarlatine aussi... qui fait beaucoup de mal, et votre Fritz a dû se mettre au lit avec la fièvre et le mal de téte. C'est ainsi que cela commence. Madame l'institutrice ne voulait pas vous le faire savoir, mais je me suis dit : A quoi servent donc les amis?... Ët je n'ai pas hésité à venir moimême... — Très-obligé, » dit le bailli, qui, après de nouvelles questions , jugea le cas moins dangereux ; et il décida qu'on offrirait un lit à l'agréable messagère, et que, le lendemain matin , on prendrait une grande voiture pour amener l'enfant à la maison en cas de nécessité. Mais, comme les parents arrivaient devant la porte de l'écoie , voilà Fril^ qui court à leur rencontre, le teint vermeil et tenant un énorme croûton de pain, preuve irréfragable de sa guérison.

La maison du bailli fut pour longtemps délivrée de

la cousine du malheur , qui uc put paidouuer à Fritz UQ si prompt rétablissement.

Vis^-^vis de chez elle demeuraient de jeunes mariés, qui, malgré les plus gracieuses salutations, ne purent obtenir que madame Erauthœfer daignât leur donner un signe de bienveillance. Ses filles , qu'on surnommait les tt effraies^ » parce qu avec leur voix piau* lante et leur air craintif elles marchaient sur les traces de la maman, lui faisaient-elles observer quelles tendresses M. Stein de vis-à-vis témoignait à sa femme , elle répondait que cet enchantement ne serait pas long. Mais^ coomie chaque jour le couple se promenait dans la même allée , la joie peinte sur le visage ; comme Tépoux prenait toujours congé de sa jeune femme avec un tendre embrassement, et que, le soir, au lieu d'aller à Fauberge, il chantait avec elle des duetti , i> aussi langoui^eusement qu'un jeune amoureux, madame Krauthœfer secouait la tète d'un air siûtstre : <( L'un d'eux mourra bientôt, disait-elle, cela ne va jamais bien , quand les gens sont si fous l'un de raulre. »

Une nuit on remarqua visnà-vis beaucoup d'allées et de venues : la servante sortit, elle rentra ; elle res* sortit et courut à la pharmacie. Madame Krauthœfer s'habilla , prête à porter secours s'il était nécessaire. Mais le matin, quand la iiuu\elle retentit qu'une petite fillette était venue au monde là vis-à-vis, madame Krauihœfer rentra dans sa caverne. Ce fut seulement bien des mois après que, la jeune mère étant assise devant chez elle, pàle, inquiète de son enfant, la voi-

sine descendit et s'approcha, trouva que les membres se nouaient, que l'enfant devenait rachitique, indiqua toute espèce de remèdes, proposa certaines machines, qui seraient nécessaires, vu l'imminence de la dévia* tion. Assistée de ses filles , « les effraies , » elle aida constamment la mère à soigner Tenfant, mais bientôt le mal disparut; l'enfant devint forte; et les invitations les plus pressantes ne purent obtenir que madame Christine Krautliœier vint prendre part à la joie des parents.

Assez près de sa maison demeurait une veuve, une cousine éloignée, qui était chez elle en grande faveur, parce qu'elle avait perdu sa fille fiancée, et qu'un réf;isseur iatidèle l'avait ruinée dernièrement. Madame Maler se rendit chez la cousine du malheur et fat accueillie avec la plus touchante prévenance.

« Vous sortez donc un peu de chez vous , pauvre femme , lui dit-elle avec Taccent de la plus tendre compassion; vous faites bien, il faut tacher d'oublier un peu sa croix. Estrce donc vrai? Tout perdu! L'homme abominable!... Annette , prépare vite du café pour la cousine^, Mimi , va chercher des craquelins, dit-elle tout bas à ses filles. — Hélas ! oui , dit madame MaU r ; heureusement il me reste encore ma pension, si petite qu'elle soit. — Fort bien! fort bien! et ces mauvais drôles, ces révolutionnaires, ces aristocrates, ne réussiront-ils pas faire supprimer les pensions ? On en parle beaucoup cependant. — Je ne crains rien, dit la veuve ; et puis, voyez-vous , il me reste encore une ressource* d C'est ce que madame

krauthœfer ne voulait jamais admettre^ si flatteuse que pût sembler Tespérance qu'on avait conçue. « J'ai reçu tiujourdlmi môme, poursuivit la veuve, une lettre de mes enfants, mon tiis et ma belle-tilie... Ahî j'étais bien inquiète avant de l'avoir reçue!... Une si belle lettre! Je ne dois pas m^aflliger^ disenMls; l'homme ne vit pas seulement de pain*. . — Fort bien^ murmura la cousine , aussi longtemps que la faim n est pas au logis. — £t puis il m'écrivent , ajouta la pauvre femme, que tout ce qu'ils ont est à moi; que Dieu a des bénédictions pour nous tous \ que je dois les aller joindre aussitôt qu'il me sera possible et demeurer avec eux ; ma belle-fille a déjà préparé pour moi la plus jolie petite chambre, sur le jardin ; la petite Amélie couchera dans ma chambre. Lisez vousmême la lettre!... Quand j'arriverais avec cent mille florins, je ne pourrais pas être mieux accueillie. » La cousine du malheur repoussa la lettre, que l'heureuse mère lui présentait les yeux pleins de larnu s , et dit tout bas à Mina y qui allait sortir : « Reste , les petits pauis suiiiront, » el, se tournant vers uiadame Maler, « je vous félicite, lui dit-elle ; c'est toujours une ressource, quoiqu'il soit dur de manger chez ses enfants le pain de la charité. — Mais ce n est pas cela! répliqua la veuve un peu oâ'ensée. Je peux leur abandonner ma pension pour les défrayer ; je tirerai encore beaucoup de mou mobilier; et, Dieu merci J'ai encore des forces : je peux rendre bien des services à ma fille et à ses enfants. — Ce n'est pas peu de chose que de renoncer à soi-même et de s'asstyeltir à une

belle-fille, fit observer madame Krautbœfer; ce n'est pas peu de chose ; je vous admire d'avoir ce courage : pour moi je ne l'aurais pas. — Il ne s'agit pas de cela, madame; je l'ai toujours aimée comme mon enfant, et elle me respecte comme une mère ; il n'a pas été question de me rabaisser ; c'est plutôt un sacrifice pour elle. — C'est justement ce que je dis , reprit uiadanie Kraulhœfcr avec énergie; c'est une i;r.uult3 aii'aire pour vous et une plus grande pour elle. Une belle-mère... Vous ne le prendrez pas mal?... — Nullement, dit madame Maler avec un sourire forcé. — £st toujours une belle-mère ; on peut l'aimer tant qu'il vous plaira, mais plus elle est loin plus on est content. Que de fois mon défunt mari et moi sommesnous montés au galetas, quand nous voulions parler de quelque chose h l'insu de ma belle-mère î Avec cela une jeune uièrene peut soutTrir que l'on raisonne sur l'éducation de ses enfants; les servantes vont toujours mal sous rciutorilé de deux maîtresses ; et nu lie belle-mère ne peut se faire aux mille et mille habitudes qu'une jeune femme apporte de la maison paternelle. — Oh! je saurai m'anaiiger de tout et ne troublerai point ces jeunes gens, assura madame Maler , déjà prête à pleurer , mais non plus de joie. — Je le crois bien, poursuivit la cousine; vous êtes une femme avisée, vous garderez le silence, même quand votre cœur devrait se briser, j'en suis sûre, et votre belle-fille est aussi une personne avisée , qui ne laissera rien paraître; c'est pourquoi je vous dis que c'est a une grande affaire pour toutes deux. »

Madame Maler eut à peine la force de boire le café qu'on lui servit à ce moment; elle sortit navrée; elle avait perdu bien plus que sa fortune; mais madame Krauthœfer « ne Tavait pas fait avec mauvaise * intention, bien au contraire! »

La cousine du maiiieur ne se sentait pas seulement attirée par le malheur actuel, elle le flairait de loin et le prévoyait, et le pasteur de Glockenheim atlirme encore aujourd'hui que le grand incendie de ce village n'aurait pas éclaté, si elle n'y était pas venue la veille, et même au presbytère, sous prétexte d*acheter du fruit. Un siècle auparavant on lui aurait fait son procès comme sorcière. Et cependant on lui aurait fait tort, et le pasteur était bien ingrat, car elle était accourue chez lui chaque fois qu'il s'y était passé quelque chose de fâcheux. Elle avait fait dès lors quelques visites au presbytère; mais, depuis ([ue les dix enfants du pasteur croissaient et prospéraient . merveilleusement, et surtout depuis que Juliette, « la petite rusée au nez retroussé , » s'était mise en campagne, avec son imperturbable gaieté, contre les airs lamentables de la cousine du malheur, celle-ci s'était montrée beaucoup plus rarement.

Ce jour-là le père de famille prenait agréablement le café \ il fai:>ait un fort mauvais temps ^ et la maman avait cru devoir en conséquence accorder ce luxe à la famille. On parlait des enfants absents de la maison; on jouissait de la présence des autres; le pasteur se mit à observer le temps , et poussa un cri d'effroi en se retirant de la fenêtre. « Qu'y a -t-il? demauda la

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mere. — Madame Krauthœfer qui vient di oit a la maison, dit le pasteur consterné. Qu'allons-nous apprendre? » La maman s^avança d'un air calme audevant de la redoutée personne, lui ût ses condoléances sur le mauvais temps , l'obligea de prendre une tasse de café, et s'excusa de ne pou\ oir offrir ni pain au lait ni craquelins, a Oh ! nous avons d'ex cellent pains de ménage, 9 dit hardiment la rieuse Juliette \ c( notre pain a meilleur goût que les gâteaux des autres. — Mademoiselle votre fille a trôsbongoùt, dit madame Krauthœfer un peu piquée. — Fort bon y Dieu soit ioué^ dit le pasteur très-sérieusement. Dieu veuille le lui maintenir! » Madame Eraut* hœfer prit le café; la nuéo orageuse était suspendue sur les tètes de la famille. Enfin, prenant la parole, elle dit : « Avcz-vous eu dernièrement des nouvelles d'Amélie et de Sophie ? — De très-bonnes , grâce à Dieu, répondit la femme du pasteur. Amélie se trouve parfaitement heureuse. Toutes les maîtresses^ tous les instituteurs sont pleins d'obligeance pour elle ; l'es* prit chrétien de l'institution lui fait beaucoup de bien; la petite écrit aussi qu'elle est heureuse, qu'on est content d'elle; c'est un vrai bonheur que les deux sœurs soient ensemble. — Fort bien! dit la fâcheuse visite avec hésitation ; mais. . . de quelle date sont vos dernières lettres? — De mardi dernier, dit madame avec anxiété. — Bien , c'est cela ; mais les choses peuvent changer du matin au soir , ajouta la cousine en soupirant. — Au nom du ciel, savez- vous quelque chose de mes enfants ? — Oh I tranquillisez-vous : ce

n'est pas si grave ; seulement tout le pensionnat de

jeunes demoiselles de K a été infecté de la gale

par deux servantes. Et, comme vos filles vont revenir malades chez vous au premier jour, je voulais vous offrir ma petite Mina pour les soigner; elle connaît le traitement par ronguent vert et ne craint pas la contagion ; on doit redoubler de précaution dans la maison d'un pasteur , à aiu.se du troupeau ! »

La maman était si troublée, qu'elle fut à peine en état de remercier madame Krauthœfer pour une offre ' si généreuse. La gale dans sa maison, qui était un modèle d'ordre et de propreté... Et ses florissantes jeunes iiiies!... En ce monient la malicieuse Juliette imagina le moyen d'éloigner la fâcheuse visite. « Savez-vous madame Krauthœfer, se prit-elle à dire de Fair le plus sérieux du monde, que le vaisseau sur lequel Martin, le fils du maître d'école, était parti, a péri corps et biens? — Quoi?... Est-il possible? — Sans doute, sur les côtes d'Angleterre. — Les parents en sonMk informés? — Je ne sais pas ; je ne suis pas encore ailée de ce côté. » Aussitôt madame Krauthœfer, se disposant à partir, mit son chàle brun sur ses épaules, prit son vénérable parapluie de coton, et fit ses adieux à la famille* A peine fut-elle dehors que Juliette pensa mourir de rire. « Gomme j'ai bien su renvoyer promener! » s écria-t-elle d'un air triomphant. — Es-tu donc en humeur de rire? lui dit sa mère avec reproche. — Oh! je ne crois p«is encore à cette gale, dit Juliette; la vieille corneille est toujours trop pressée de croasser. — Et tu Tenvoîes chez le

maître d'école , pour les plonger tous dans la désola*

liou ! — Le maître d'école a reçu de son lils une lettre qui lui annonce son heureuse arrivée avec tous ses effets. Voilà qui va la vexer. )>

Cependant la mère n'était pas tranquille ; elle voulait se rendre sur-le-champ au pensionnat, pour retirer ses [)au N res enfants : le pasteur cipaisa sa femme en expédiant un messager. Amélie écrivit qu'en effet une servante était entrée dans rétablissement, atteinte de la maladie ; mais qu'on s'en était aperçu d'abord et qu'on l'avait éloignée , sans que l'institution eût souflert de sa présence.

Madame Krauthœfer ne revint pas de longtemps au presbytère, d'autant plus que Juliette eut l'insolence de devenir Tlieureuse fiancée d'un riche propriétaire et de faire à la cousine du malheur une visite de noces.

Madame Krauthœfer ne mentit jamais sciemment;

elle croyait de bonne foi tous les maux qu'elle aniionçaity mais elle se plais^ûtà les croire. Etait-ce un malicieux démon , qui se repaissaitdes infortunes humaines? Non, sa sympathie était sincère et son asbislance prêtée avec un dévouement véritable. Elle était d'un esprit naturellement disposé à la bienveillance, mais toujours mécontent. Elle n'avait jamais été malheureuse; elle n'était pas heureuse non plus. Rien n'était jamais allé au gré de ses vœux; elle aurait voulu être belle : elle n'était point laide, mais d'affreuses taches de rousseur lui gâtaient le visage ; elle eût aimé à se voir une dame d'un rang distingué, et elle épousa un

brave homme , fort insignifiant, qui ne pouvait ni

briller dans le inonde ni lafaire briller elle-niôuie; elle avait désiré la richesse, et ne possédait que le néces* ^ saire; ses filles étaient de bonnes personnes, mais tout à fait liisignifiantes ; c étaient de modestes doublures et non des vêtements de parade, et Madame Krauthœfer ne pouvait espérer de les voir jamais assises ailleurs qu'à la table à ouvrage de la maison maternelle.

De là il arriva qu^elle se pUit à troubler le bonheur des autres, et qu^auprès des malheureux, qui ne pouvaient exciter son envie, elle montrait sa bienveillauce naturelle, qu'étouffaient, en d'autres circonstances, la jalousie et le mécontentement. Telle est, je crois, Texplication toute simple de ce caractère en apparence énigmatiquc. Pour les effraies, c'étaient de pauvres et timides créatures , qui piaulaient comme leur niam;m chant:iil. Maintcuant, pour en linir, citons encore un exemple, où , comme dans la véritable tragédie, sa nature propre causa son propre malheur.

A deux lieues de chez elle demeurait, dans un bourg considérable, un sien cousin, barbier, à qui elle avait rendu autrefois de bons services dans ses maladies et ses adversités; mais, depuis qa'ayant amassé quelque foi tune il vivait en paix et en tranquillité avec sa fille unique , la cousine et le cousin S^Haient perdus de vue 1 un l'autre.

Le bonheur et la joie remplissaient la modeste

demeure du barbiep, au point de mettre en fuite tout un régiment de cousines du malheur. La jeune Marie

était fiancée, la plus Ijcureuse fiancée qu on eût jamais vue, cela s'entend, et peutr-être même la plus heureuse qu'on verrait jamais, quoiqu'elle ne sût pas décrire son bonheur en vers ni l'exprimer en mélodies. C'était un très-simple roman qui l'avait élevée à et' comble de félicité terrestre.

Vis-à-vis la maisonnette du babier était la demeure du notaire public, et M; Lang notait pas le premier de ses élèves qui . en taillant sa plume, eût jeté les yeux sur la charmante Marie ; mais il était le premier qui pùt se vanter d'avoir obtenu un regard de ses beaux yeux bleus. C'est que Marie était en effet une sage, tranquille et laborieuse enfant, qui ne perdait pas son temps à lancer des œillades, et qui avait, en thèse générale, une horreur indéfinissable pour les clercs. Pourquoi Lang produisitr-il d'abordsur elle un tout autre effet, c'est ce qu'elle ne savait pas elle-même, mais elle ne put refuser de répondi^e gracieusement aux paroles timides qu'il lui adressait , lorsqu'il venait de temps en teuips à la rencontrer. Lang avait hésité longtemps, il avait eu bien des combats à soutenir avec lui-même, depuis que l'étoile brillante s'était levée dans son ciel : il s'était posé, entre autres, cette question brûlante : devrait-il désormais faire lui-même sa barbe naissante, cette barbe si pleine d'avenir, ou la confierait-il à la main de M. Krauthœfer? Le dernier parti lui fournissait une occasion d'entrer dans la maison , de se faire

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connaître , peut-être même dans rôle passif réussirait-il à gagner le père, qui, dans son estimable orgueil de bourgeois, fuyait plutôt les seigneurs qu^il ne les recherchait. Mais il répugnait à sa délicatesse d'accepter du père de sa bien-aimée un service personnel comuie celui-là,.. Ce sentiment prévalut, et Lang se réduisit aux rares occasions quHl avait de voir Marie îhms son petit jardin ou dans la rue.

Il osait à peine hasarder autre chose qu'un salut. Il avait le cœur honnête, et se serait cru téméraire, n'étant qu'un pauvre élève sans avenir, d'enchaîner celui de Marie. Mais il lui paraissait inévitable qu'un pareil joyau serait enlevé bien longtemps avant le moment où il aurait la perspective d'un emploi de notaire, à quoi il ne pouvait guère penser avant dix années ; il renonçait donc à cette poursuite, mais son cœur saignait. Marie, de son coté, trouvait tout naturel qu'un si beau jeune homme, et si bien élevé, ne songeai pas sérieusement à la fille du pauvre barbier ; ils se regardaient donc l'un l'autre, lui deçà elle delà, comme les deux enfants de rois,

Ils B^aimaient taniTun Tautre!

Et ils ne pouvaient se joinrlre ; La rivière était trop profoode.

Cependant le maire du village voisin vint à mourir, et la commune, qui avait pris Lang en amitié à cause de son aimable et honnête caractère , lui offrit spontanément la charge.

On était à la Saint Benoit, et Marie se trouvait dans

Diyilizeo by GoOglc

le petit jardin, occupée à planter des oignons, selon rantique règle : m Saint Benoit rend Toignon gros comme trois. »

Tout a coup elle enteud ouvrir la porte du jardin, elle tourne un peu la tète : c'était Lang ! ! 1. 11 n'avait jamais été si téméraire que d'entrer dans le jardin, où tout le voisinage pouvait le voir, en plein après midi!... Elle roui^il jusqu'aux oreilles, et se baissa davantage et plantait, plantait des oignons en croix, en quinconce, et au : «Bonjour, mademoiselle Marie,» que Lang lui adressa, elle répondit d'une voix à peine intelligible : a Votre servante, monsieur ie substitut.» Le pauvre Lang ne savait en quels termes lui offrir son cœur qui débordait; il reprit la parole : a Voilà un charmant petit jardin ; ce n'est pas étonnant que mademoiselle s'y plaise.. — Je ne sais où j'aimerais mieux être au monde , dit M.irie encoi'e plus embairassée, et toujours accroupie et toujours plantant des oignons. — Vous plairiez-vous aussi à Weislesbourg? » dit-il enfin sans autre préparation. La question venait si à propos, que Marie se leva, et, le regardant d'un air étonné : « Pourquoi là plutôt qu'ailleurs ? — Parce que je suis devenu le maire de cet endroit et que je vous aime tant! »

Gomment Marie parvint à se reconnaître dans ce comble de bonheur ; comment le couple, la rougeur au visage, alla surprendre le papa ; comment l'heureuse Marie se répandit en larmes de joie ; connnent

'heureux époux lui prit la main et la couvrit de bai** sers : tout cela ne s'est jamais vu nulle part ; c'est

pourquoi je laisse la description plus détaillée à Fima-

ginatiou de chacun.

Le papa était^ par caractère, d'une extréœe prudence , et ne démentait pas sa parenté avec la désolante cousine ; mais tous ses scrupules céd< i eut, et, après les deux époux , il était certainement Thomme le plus lueureux de vingL lieues à la ronde.

Dès ce jour il revendiqua obstiDément le droit de raser monsieur son gendre, quelques difficultés qu'il voulût faire, a Chacun s'emploie avec le don t^u'il a reçu, disait-il; je ne rougis pas de mon rasoir; il m'a fait gagner mon pain honorablement, et ma fille n'en rougira pas non plus, quand mèuie elle deviendrait conseillère d'Etat. Jesais faire une barbç : quand j'aurai besoin de faire des écritures , je m'adresserai à vous. »

La Saint Benoltétait passée depuis longtemps; Saint

Pancrace et Saint Servais n'avaient point amené de gelée sur les jeunes pousses ; tout le jardin était fleuri ; les oignons seuls n'avaient pas voulu croître, parce que Marie les avaient tous plantés le bapen haut ; et cela parut au père comme un mauvais présage. ' Marie venait d'accompagner son fiancé , qui s'était rendu à son poste; elle était occupée dans sa chambrette et se préparait à entreprendre un ouvrage bien intéressant, la robe de noces. Cette chambre était jolie et bien digne d'héberger une fiancée et son bonheur. A cété, c'était la prose, la grande chambre du barbier, proprement tenue, avec le lave-mains, les serviettes, le cornet à ventouises, tous les attributs du métier et

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l'apprenti ; dans la cbambreito, le géranium elle réséda décoraient la claire fenêtre, qui donnait sur le jardinet ; un cbardonneret chantait ses airs les plus joyeux ; auprès do la fenêtre était la trés-sifuple petite table à ouvrage de Marie ; de là elle pouvait, à travers les branches du grand poirier, porter ses regards vis-à-vis, où son amant avait maintenant mieux à faire que de tailler des plumes. Dans le fond de la chambre un vieux canapé et, devant une table de chènc, couverte d'un tapis à carreaux rouges et noirs. C'est là que le papa venait se reposer des fatigues de son état; là qu'on f^nsail de temps en temps un modeste repas de féte avec le fiancé ^ ou qu'on recevait la visite d'une amie.

Marie était assise et travaillait. Comme l'aiguille courait sous ses doigts, ses pensées volaient vers son amant, vers sa future demeure, qu'elle saurait si bien parer; puis elle chantait à demi-voix :

Noos lo ceifDons U conroDoe d'époWf etc.

Alors elle tourna par hasard les yeux vers la rue, quoiqu'il ne pût être encore arrivé, et recula d'épouvante... Quelle tète de Gorgone avait-elle donc vue? Oui, c'était elle-même ; elle venait à grands pas, triste comme un jour de pluie au milieu de Tété, en robe brune, en chàle gris-brun, avec le parapluie de coton : c'était la cousine du malheur. Marie connaissait trop bien cet oiseau de mauvais augure et son influence sur l'esprit inquiet et scrupuleux de son père pour n'être pas alarmée de cette visite. La

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cousine était déjà dans la maison ; elle avait salué le père de sa voix sèche; Marie eut beaucoup de peine à s^avancer jusqu'à la porte; elle n'avait pas Passa-» raace de Juliette , et, depuis (iu\ lle voyait madame Krautbœfer , son bonheur l'oppressait déjà comme un remords.

La cousine s'établit ; on lui servit d'aboi d du cidre de la maison, et Marie, tremblante, attendait comme une sentence de condamnation les félicitations de sa parente. Le père, homme fort simple, ne voyait dans madame sa cousine qu'une honnête femme , assistant son prochain dans la nécessité, et il lui répéta de vive voix toute l'histoire des hançaillcs , qu'il lui avait déjà communiquée par écrit. « Voilà, dit-il en finissant, comme tout s'est heureusement arrange. — > Oui, vous êtes, répondit-elle, un bon pèi*e, qui ne peut rien refuser à son unique enfant ; je le sais bien^ moi ! Que ne fait-on pour ses enfants ? Avec ce dangereux voisinage, on pouvait bien prévoir que cela tournerait ainsi. Bien du bonheur ! Feu mon père, qui avait là -dessus ses idées à lui, ne Faurait jamais * souffert : « Un homme de plume i Dieu nous bénisse ! » disait-il souvent. — Fort bien! mais ici c'est autre chose, répliqua le père ; i emploi de maire rapporte fort him , avec les accessoires, huit ou neuf cents florins, et ma petite Marie a entretenu mon ménage avec moins de la moitié. — Bon ! reprit la cousine ; mais cela n'a rien de solide : un maire est comme l'oiseau sur la branche ; on assure qu'un conanissaire du gouvernement va parcourir le (»ays pour abolir ^ ré-

gleuieiits des communes : et bien des gens se trouveront sur le pavé ! — Que dites-vous ? s'écria le père effrayé. Cela n'est pas si près d'arrivei^, et Ton aura toujours besoin d'hommes de pluuie expériinentés. — Aussi ce n'est pas là ce que j^ai vu de plus fâcheux dans cette ali'aire ; mais connaissez-vous la famille de votre gendre futur? — Pas encore personnellement; son père est un régisseur des domaines, son frère aîné héritera de l'emploi; redoi\ent être de braves gens. ^ Mais le grand-père? — 11 est encore vivant ; il était maître de poste à P. ; il a maintenant sa retraite ; savez-vous quelque chose de lui? — U i)oit, dit la cousine d'un ton significatif. — Peut-être! on en prend aisément Thabitude dans une auberge; mais le père est très-rangé. — Oui, mais ces vices ne se transmettent qu'à la seconde génération, j'en sais une foule d'exemples et dans ma propre ianiilie. — Oh i s'écria eniiu Marie avec indignation, dire que mon Paul est un ivrogne ! — Gela ne commence que ^ dans l'âge mûr, assura la cousine ; et puis on est sujet aux glandes dans la famille ; un de ses cousins a un goitre aussi gros qu'un potiron, et sa mère est morte pleine de tumeurs glanduleuses. — Pour les glandes, dit le père, avec inquiétude, elles sont héréditaires. » Marie était i i. sur sa chaise, comme une victime, et n'osait dire un mot. Les premières attaques Tavaient peu alarmée, mais la dernière!... Elle connaissait l'esprit inquiet de son père ; il était un peu médecin, et attribuait toutes les maladies du monde à un principe héréditaire*.. Elle crut tout perdu.

a Mais, Marie, que fais-tu là sur ta chaise? dit le père, qai désirait d'entretenir sa coosnne sans témoin sur ce sujet délicat; n^as-tu pas encore eu Tidée d'offrir à notre cou^iine une tasse de café? Dépèche-toi! » Marie sortit tout étourdie, ne sachant trop ce qu'elle faisait. Elle n a\ail plus de café brûlé; elle envoya Tapprenti chez la marchande, qui en avait du moulu ; le bois ne voulait pas brûler, l'eau ne voulait pas bouillir; et, loisqu'elle bouillit^ Marie ne pouvait découvrir où Tapprenti avait posé le paquet de café ; enfin elle le trouva dans la chambre et le prit tout entier, voulant faire le café bien fort et bien boa , quoiqu'elle n'ésàt plus espérer de fléchir rennémie de son booheur. Oh ! si la cousine s'était mise en hostilité ouverte, Marie l'aurait combattue comme une lionne, mais madame Krauthœfer ne cessait d'affirrner qu'elle avait les intentions les meilleures, la plus entière sympathie, et le père, suuple et crédule, se laissa complètement subjuguer.

Marie, en poussant de profonds soupirs , av.iit enlin préparé le calé ; elle [ apporta dans la chambre, les yeux baissés, et le servit; le père ne buvait jamais de café; Marie civait le avuv trop serré pour être en état de prendre la moindre chose; elle observait son père^ qu'elle voyait assis, l'air sérieux et pensif. La cousine, qui s'était enrouée à force de parler, vit arriver le café avec inliniment de plaisir* Elle en avale une abondante gorgée , fait une pause, ajoute encore un peu de sucre, encx)re un peu de crème, essaie de nouveau^ trempe du pain, et tout à

coup elle s'écrio avec horreur : a Quelle abominable drogue est-ce là ? Je crois que vous vouiez m^empoi* sonner ! Oui , oui , vous me laissez boire seule ! » Le père et la fille jstî levèrent avec effroi ; le père essaya le breuvage et s'écria tout hors de lui : « Ce n'est pas (lu café, malheureuse enfant! qu'as-tu donc fait? Toutes les peines que Marie avait eues ce jour-là se déchargèrent en un torrent de larmes ; elle assura

qu'elle ne savait ce que cela voulait dire : qu'elle avait fait le café comme il faut. La cousine courait dans la chambre comme une folle, criant qu'elle allait moui ii . Le chirui en homme expénuienté. courut à la bouteille d'huile, et en fit avaler à la cousine autant qu'il ))ut : cela produisit soudain une explosion énergique; Marie envoya l apprenti chercher le médecin ; il arriva , et il eut d'abord beaucoup de peine, à travers les larmes, les protestations et les gémissements, à comprendre de quoi li s agissait. « Où est le café? » dit le docteur. Il était encore sur la table» H fit écouler le liquide ; observa le marc et dit à Marie d'un air singulier : u Àvez-vous moulu vousmême le café? — Non , monsieur, l'apprenti Ta été prendre chez l'épieière. — Ou est le sac? — Il doit être à la cuisine, mais il est vide. » Marie l'apporta, le docteur flaira quelque peu de cette poudre qui restait au fond, éternua, et se mit à rire à gorge déployée. « Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous, lui dirent les assistants. C'est du maroc, de fin maroc, des frères Lotzi)eck, » dit enfin le docteur, en pouffant toujours de rire. « Ce n'est pas du poison? demanda la cou-

sine d'une voix dolente. — Non, non, mais, en tout C5as , il vaut mieux que cela soit dehors ; voilà votre estomac nettoyé pour des années : maintenant buvez une tasse de thé. — Pas une goutte dans cette maison d'empoisonneurs, s' écria-t-elle avec indignation. Une voiture! Je veux partir à riustant môme. » L'apprenti produisit dans Tintervalle le véritable sac de café ; il l'avait pose sur la table de la cuisine sans en avertir Marie, qui avait pris à la place le tabac de son père. Le barl)ier fit tout ce qu'il put pour apaiser la cousine; elle n'accepta aucune excuse; et, malgré sa faiblesse, elle partit toute courroucée, en pré^ disant tous les maux imaginables à ce traître logis. Le cousin paya le cocher.

Les demeurants furent longtemps à se remettre de leur émotion. Marie prit humblement tous les torts sur elle , et purifia la chambre des traces trop visibles du tragique événement. Le soir même survint le fiancé, à qui ta renommée avait déjà

purlé mil le rameurs iiiquicLantes : il fut tout effrayé de trouver sa fiancée faible et pàie, le père inquiet et silencieux, enfin un air de trouble dans toute la maison.

Marie fut bientôt consolée, et se trouva même en état de rire, en soii4^eaat à la tragique retraite de madame Krauthoefer. Il fut beaucoup plus difiicile de calmer le père, qui, déjà ébranlé par les objections de sa cousine, considérait maintenant toute l'aventure comme un mauvais présage. Le fiancé lui prouva que c^était tout le contraire ; c'était un signe très-favo-

rable à leur union, que la personne qui avait voulu la troubler etit seule été la victime de la méprise. Au sujet du couâiii goitreux il donna cette explication péremptoire^ que c'était le fils d'une tante par alliance, et que les goitres se trouvaient dans cette ligne seulement* Pour sa mère, elle était morte en couches.

Arraché à la sinistre luilueoce de la cousine du malheur, le bon père finit par se calmer dans la société paisible de ces deux jeunes cœuis, et, après la Pentecôte, Theureux fiancé emmena dans sa nouvelle demeure sa jolie rose de mai.

Jamais la cousine du malheui* ne franchit dès lors le seuil du cousin ni celui du jeune couple ; mais plus tard Marie trouva Toccasion de montrer tant d'affection aux petites effraies, qu'elles en perdirent presque entièrement leur nature de chouettes, et qu'elles apprirent tout de bon à se réjouir avec les heureux, ce qui est quelquefois plus difficile que de pleurer avec ceux qui pleurent.

TROIS FRËRES

« 11 y avait une fois trois frères, qui partagèrent entre eux l^héritage de leur père, après quoi ils se séparèrent et allèrent chacun de leur côté. » Ainsi cooimence maint joli conte de ma connaissance, et tel est aussi le commracement de cette simple histoire, qui n'aura pas une auî>i>i brillante conclusion que la légende, où le plus jeune finit toujours par épouser une belle princesse, et gagne par-dessus une douzaine de royaumes.

Nos trois frères s'appelaient Philippe, Frédéric et George ; ils étaient fiLs de Plulippe-Frédéric-George Staar, marchand, chef de maison et conseiller municipal à Schopfberg.

Us avaient tei miné le partage de la succession paternelle et ils étaient rassemblés tous les trois dans

le salon y où se trouvaient encore le même canapé, les mêmes sièges aux grands dossiers, aux pieds tortuSj que leur grand'mère avait autrefois apportés dans la maison. Cette chambre, avec la maison, avantageusement placée à l'angle des rues du Chien et du Lièvre, était maintenant la propriété de Philippe. Il avait pris à sa charge, suivant une estimation raisonnable, la maison et la boutique , dont les principaux articles , si Ton en jugeait à Todeur , étaient le fromage et le tabac à priser.

Le partage s^était fait amiablement. Frédéric, le maître ès-aifs , avait toujours été si court d'ai^ent, que la modeste part qui lui échut lui semblait un fonds inépuisable. George, leplus jeune, savait mieux, en sa qualité de marchand, la valeur des écus ; mais il savait aussi que son père avait dépensé, quoique à regret, des sommes considérables pour son éducation commerciale, tandis que son frère Philippe, ayant servi la maison d'abord en qualité d apprenti et ensuite de commis, avait passé toutes ses jeunes années dans l'ombre de la boutique paternelle. D'ailleurs Georges était trop impatient de se donner carrière, de fuir le petit voisinage, de courir a la fortune et aux jouissances de la vie, pour ne pas faire volontiers tous les sacrifices afin de se voir le plus tdt possible en liberté. « ïu as donc le projet d'aller à Hambourg? demanda Philippe à Georges, en prenant dans la tabatière de corne , héritage de son père, une prise de tabac un peu sec, ramassé au fond du tiroir.

— À Hambourg, à Leipzig, à Brème, où il me

— lis —

plaira, où la fortune me sourira! » El il fredounail :

QQ*ell« m'ÎDYÎte en sa Bicelle, Je veux m^embarqner avec elle«

Je veux enfin voir un peu les pays étrangers , et comment je m'y plairai.

— Je ne suis pas curieux, moi, pas ie moins du monde, dit sèchement Philippe ; je me figure fort bien tout cela , et , puisque je reste seul à la tête de ce commerce, mon projet est de le continuer tout doucement, tout sagement. Je ne bâtis pas précisément sur la fortune^ mais sur notre raison de commerce et mon expérience.

— Et moi je bâtis sur l'espérance ! s'écria George ; nous en parlerons un jour : on va plus loin à galoper qu'à ramper.

— Et notre frère le docteur en théologie^ demanda Philippe, il bâtit sur un bon bénéfice, pour abréger ses longues fiançailles ?

— Je bâtis sur l'aide et la benédicLion de Dieu, répondit-il tranquillement.

— Gela s'entend de soi-même, s'écrièrent les deux autres.

— ^Pas tout à fait toujours, dit Frédéric en souriant. »

Cependant les frères se quittèrent bons amis, et le salon de la maison paternelle , qui ne s'ouvrait que dans les grandes occasions, se referma pour longtemps.

Philippe voulut, sans perdre de temps, mettre ses

petits chevaux au pas régulier avec leqaék il espérait

aller loin sans encombre. Pour donner une base solide à son début commercial) une compagne lui était indispensable; son cœur, s'il en avait un, n^eut point à s'inquiéter de celte affaire; les conseils cle sages amis adressèrent Philippe à mademoiselle Frédérique MalzbjcuiH rr, « personne sage et posée, situation de famille très-agréaUe : » ce qui voulait dire que le père et la mère étaient morts, et que la seule soeur qu'elle eût était laiirme et hors d'état de se marier jamais ; la fortune n'était pas considérable mais claire et nette , solidement placée , et facilement réalisable. Tout répondait aux vœux de Philippe.

Dès le lendemain de la noce, commença dans la maii^oa Staar une vie aussi mesurée, aussi réglée qu'une horloge. Tout se faisait avec poids et mesure ; madame Staar était toujours, comme la Justice, la balance à la main ; après un an de mariage elle aurait dit au besoin combien elle consommerait de graisse et de farine jusqu'à l'année des noces d'or, et savait précisément combien de bâches étaient nécessaires pour cuire chaque espèce de mets.

On ne pouvait dire que ce couple fût avare; bien que le pain fût pesé à la servante et à Papprenti , et qu on marquât au coniinU jusqu où il pourrait brûler la chandelle ; cependant il fallait que tout aUàt bien et se passât dans l'ordre. On tenait à ce que Philippe nommait « l'honneur et la réputation; » et, avec le temps, il calcula la moyenne des baptêmes , enterrements et mariages du monde comme il faut, afin de

pouvoir iixer le chiffre des deniers réservés aux dépenses de convenance; madame Staar avait chaque année un grand jour de réception, où la table était honnêtement servie.

En calculant avec une parfaite exactitude . sans courir de grands risques, Philippe lit avancer ses affaires pas à pas. La ix>utique conserva son aspect triste

et même un peu graiSvSeux ; la famille, à qui le plaisir et la peine semblaient aussi ménagés avec économie, vécot d'une vie monotone, dans l'ombre éternelle de la boutique ; mais la somme des bénétices portés sur le grand livre s'augmentait chaque année notablement.

Frédéric, le docteur en théologie, et sa fiancée, sœur ainée d^une nombreuse famille, durent attendre quelque temps avant de pouvoir se mettre en mé-* nage. Mais, comme ils se sentirent heureux, quand ils y furent parvenus I Frédéric savait bien quel chagrin c'était pour sa chère Sophie et pour son père que le bonhomme ne sût où prendre de quoi monter le ménage de sa fille; la défunte mère avait pourvu à la provision de linge... Combien Frédéric se trouva riche avec la succession paternelle, qui le mit en état de pourvoir aux modestes désirs de sa fiancée I

C*était un ancien amour qui unissait Frédéric à Sophie : il avait pris naissance au séminaire, où Frédéric observait avec admiration, dans le jardin contigu, la jeune fille de quatorze ans, constamment oc- . cupée, soit aux travaux du jardinage, soit à surveiller

tout à la fois, o\i les uns après les autres, une demidouzaine de peiiU) frères et sœurs; il avait lié connaissance en offrant des pommes aux petits garçons ; il avait soutenu plus tard ces premières démarches, avec de violents batleuients de cœur , en hasardant quelques lettres. Et cet amour s'était maintenu dans sa fleur, comme Sophie elle-même, iiaive et fraîche hoàULléf telle que la Souabe sait les produire et maintenir ; le regard joyeux et tendre avec lequel ils se saluèrent l'un l'autre, pour la première fois, daus leurs propres foyers aurait pu le disputer à l'ardeur céleste d'une première déclaration.

Sophie avait eu auprès de son père et de ses frères une tâche pénible. Le père était un bon homme , mais le plus mauvais ménager du monde; chaque rentrée, que bopkie aurait appliquée si volontiers aux besoins les plus urgents , trouvait toujours dans les maiiis du papa un emploi extraordinaire; il achetait à Sophie les œuvres de Schiller, tandis ^'elle avait besoin de bons souliers ; il achetait au petit Charles un petit sabre de hussards, pour le prix de quatre florins, qui auraient suffi pour empletter une jaquette. Le jour de naissance de Sophie, il fallait boire du Champagne, taudis qu elle ue savait comment payer la laitière.

Maintenant elle était maîtresse chez elle; son mari lui laissait la souveraine administration des iinances; elle avait un revenu certain et un capital qui lui semblait la richesse. Avec quelle joie elle réglait à la fin de l'année l'état de ses petites a&ires, et le présen-

tait à monsieur son epuux, qui n'y entendait rien.

U restait toujours un petit excédant pour quelque fête de famille, à quoi la troupe de ses frères et sœurs fournissait une abondante matière ; et puis elle était une si aimable et si joyeuse hôtesse^ que du lait caillé offert par elle valait mieux que la crème d'une autre.

Elle avait toujours et à tour de rôle deux de ses frères et sœurs chez elle y pour raccommoder leurs habits; c^étaient des hôtes faciles à contenter et reconnaissants^ aussi le presbytère ne manqua point de vie et de bruit , même avant qu'il fut animé par ses propres nourrissons.

Après un joyeux passage à travers les premières villes de commerce, George, quon avait de tout temps appelé chez lui a le fils de la fortune , » prit provisoirement j dans une de ces villes^ une place de volontaire dans une grande maison de commerce , « pour se mettre au fait ; d cependant il ne négligeait aucune occasion de goûter les plaisirs de la 1:1 (tiiJe ville, à quoi l'héritage paternel n'aurait pas sufii longtemps; mais mademoiselle Sidonie, la fille toutepuissante de la maison, avait fort bien remaï qué quel beau jeune homme c'était que le nouveau volontaire, et, sans se donner beaucoup de mouvement, il obtmt une place de commis avec de bons appointements, et se vit invité dans le cercle de la famille. Ces réunions n'étaient au fond que des assemblées assez cérémonieuses, auxquelles présidait mademoiselle Sidonie en magnifique toilette; mais c'était toujours une

distinction, et George se prit à calculer que ce serait une assez belle fortune d^acquérir, avec l'héritière de la maison, une position brillante et la possession d'un riche établissement.

Mademoiselle Sidonie n'était pas belle, mais elle était si bien parée ! si bien, qu'on ne savait pas où finissait la toiloLte et où commençait la peisonne; aussi les regards étaient éblouis ; elle était Tobjet de mille soupirs, ce qui ne diminuait pas son mérite pour un jeune merveilleux.

Or il arriva que , tous les matins ^ quand George ouvrait sa fenêtre, avant de se rendre au comptoir, une lenétre s'ouvrait dans la maison vis-à-vis, que George voyait par derrière, et une jeune fille paraissait, étalaiil sur la tablette un \ye\i de linge pour le sécher; la rue était étroite et George ne put manquer de prendre garde à la jolie blanchisseuse. Ce n'était pas une servante ordinaire; il en lui })ersuadé, quoique sa mise élégante et sa beauté remarquable ne fussent pas des preuves certaines du contraire; mais il vit bientôt qu'elle était dans une position inférieure. Il ne Taperçut d'abord que de temps en temps et par hasard; mais peu à peu ses apparitions devinrait plus régulières. Il se leva dès lors un peu plus tôt, et, la f(^étre étant laissée ouverte depuis que la saison était plus chaude, Georges se plaisait à observer comme sa jeune voismc lavait les tasses du déjeuner; comme elle posait dans une petite corbeille les ustensiles déjà secs, faisait sécher les autres sur la fenêtre; comme elle suspendait enfin la serviette en dehors,

et disparaissait, après avuii jeté à la dérobée un regard vers la fenêtre vis-à-vis. Elle semblait être servante ou femme de chambre et dans une position assez malheureuse* 11 remarqua de plus qu'elle avait, à Tétage au-dessus, une petite chambre, où elle cultivait soigneusement, malgré Tabsence de soleil, un pot de réséda et un petit rosier, insensiblement cette liaison muette alla si loin qu'on se salua de part et d'autre; il arriva ([ii'on se rencontra par hasard dans la rue à la sortie de la maison ; enhii on se parla, et George apprit que mademoiselle Hélène était orpheline, fille d'un pauvre oiiicier, et qu'elle avait pris du service dans l'honorable maison de vis-à-vis. £lle ne se plaignait point de sa position ; elle était aussi «bien placée qu'une autre ; elle n'avait à souffrir ni la faim ni les mauvais traitements , elle pouvait nfanger à part, s'il ne lui plaisait pas de manger à la cuisine ; seulement elle semblait ij;èner partout où i on n'avait pas expressément besoin de ses services; la servante était grossière avec elle; les maîtres fiers et dédaigneux ; elle n'avait point de société, point de plaisirs, point d'affections; comme ses pauvres fleurs , qui a\ aient l'eau et la terre, mais point de soleil; assez pour végéter* pas assez pour fleurir.

George ne pouvait comprendre pourquoi , chaque fois qu'il iaisait la partie de mademoiselle Sidonie à la table de whist, les yeux bleus de la pauvre Hélène luiâpparaissaient, plus brillants que l'éclatant joyau 6ur le front de la riche héritière ; il ne pouvait lui, beau petit monsieur plein de fierté , penser sérieusement à

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la pauvre servante; l'amour dans uuecabaue, avec l'eau claire et le patn noir, n'avait jamais été son réve.

Un jour, comme il entrait dans une boutique, où

Hélène se trouv ait justement occupée à faire quelques emplettes, un colporteur de bîUeU de loterie, qu'il ofirait comme des billets infailliblement bons j entra eu pourparlers avec le maitre de la boutique. « Ici votre paquet! dit Georges, et, présentant les billets à Hélène, choisissez , madenioiselle : vous avez peutêtre la main heureuse. » Hélène prit un billet en rou-^ gissant ; George le reçut de ses mains et le mit dans son portefeuille, a Ouvrons une petite porte à la fortune, » dit-il tout bas à la jeune fille, et il s'éloigna d'un pas léger.

Plusieurs mois s'étaient écoulés; rinclination de mademoiselle Sidonie s'était accrue avec la froideur du jeune Souabe; le père, accoutumé à faire toutes les volontés do sa fille , essaya enfin de faire sortir Georges de sa réserve ; « un jeune et riche marchand, lui dit-il, s'était offert pour associé ; il ne serait pas fiiché, il est vrai, de remettre le poids d'une partie de ses aQ'aires en de plus jeunes mains ; mais il donnerait la préférence à un homme qu'il connaîtrait mieux. » On pouvait lire le reste entre les lignes. George se dit enfin qu'il ferait bien de penser sérieusement à son avenir ; il demanda un peu de réflexion, et méditait en eiiet sur ce qu il avait à faire.

Avant qu'il eût pris une résolution, le colporteur arriva hors d'haleine avec le marchand dans la i>ou-

liquc duquel le billet avait été pris : « Votre numéro î — Le voilà, dit George très-ému. » C'était le gros lot.

Hélène était dans la chambre de toilette , oceupée à mettre en ordre les cheveux assez rebelles de uiademoiselle Mathilde, qui grondait et pestait contre elle, quand George vint se jetei* brusquement au milieu de la famille : u Hélène, nous avons gagné le gros lot; vous êtes ma fiancée! i»

C'était la vérité; ce n'était pas un songe, comme la pauvre enfant l'avait cru d'abord ; elle excusa volontiers la forme de la demande, qui supposait un consentenienl, et s iibandoiuia, avec les traiis[)orts d'une naïve allégresse, au bonheur d'être aimée, à la Joie d'avoir une maison à elle , à Féclat de sa nouvelle fortune, et se demanda ce qu'elle pourrait faire pour reconnaître la félicité dont George l'avait comblée; elle lui disait souvent d'un ton moitié sérieux moitié badm: a Tu verras! tu ne t'en repentiras point. » Du reste elle se sentit aussi parfaitement à son aise dans toute la splendeur de sa l ichesse , en voiture et en robe de soie, que si elle était née dans ropulence.

Cinq jours après les fiançailles de George, que suivit précipitamment une noce solennelle, niadenioiseile Sidonie parcourut la ville en caresse, remettant sa carte, pour annoncer son mariage avec le fils du plus riche négociant de 1 endroit. Le papa acheta des parures, des châles et des étofles dans les mêmes magasins où iM. Staar avait fait des emplettes pour sa fiancée ; seulement il dépensa ()artout deux fois autant que lui.

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Cependant les choses avaimt suivi toujours le même train dans la maison paternelle. George-Phi* lippe-Frédéric, l'unique rejeton du mariage de Philippe, s'était conduit si posément, si paisiblement, dès sa première année, que son apparition avait à peine interrompu les occupations habituelles. Le jeune liéritier était de mince corpulence, pelit, maigre, chétif : il iravait de riche que son nom. En été, la récréation ordinaire de la famille était une promenade le soir dans le jardin , où les choux et les poireaux triomphaient, et dont les planches étaient agréablement bordées de civette ; dans les soirées d'hiver , on se divertissait a coller des sacs de papier.

' Chaque année, le jour de la Saint-Bar tbélemy, on allait cependant faire une visite au frère Frédéric ; et, chaque année, on trouvait la tamille accrue d'un vigoureux rejeton, tandis que, par compensation, les frères et sœurs de Sophie aehevaieul l un après l'autre leur éducation. Tout riait dans le presbytère; les garçons du pasteur, enfanis anx joues roses et bien constitués, auraient renversé d'un souffle le mmce petit George; il fuyait bien vite derrière sa maman. Le pasteur ne pouvait songer à thésaui iser, mais sa laborieuse ménagère eut soin de maintenir le capital intact.

Madame Frédérique elle-^mème ne pouvait s empêcher de rendre justice à Thumeur prévenante et à l'esprit soigneux de sa belle-sœur ; si les tartines des entants étaient un peu trop grasses, elle excusait oeia sur ce que le beurre était un présent des paroissiens.

Mais elle trouvait la maison trop bruyante; elle en

avait mal à la téte; on était si calme et si tranquille dans Tarrière-boutiquel Les frères avaient appris la fortune et le mariage de George ; le pasteur et Philippe avaient chacun leur inquiétude là-dessus; le pasteur sur le premier point, Philippe sur le second.

Assez peu de temps après, les habitants de Schopfberg furent bien surpris de voir arriver un élégant équipage , qui s'arrêta devant la porte de la maison Staar, et d'où descendirent George et sa femme.

On n'avait jamais vu un plus beau couple que ces deux époux, jeimcs, biillants, Irioniphants dans tout Téclat de la richesse. Le contentemeat de madame Frédérique reçut une rude atteinte, et il lui fallut un peu de temps pour se pouvoir plaire comme auparavant, et sans arrière-pensée, aux promenades dans le jardin et à la fabrication des sacs de papier.

Philippe voulut savoir exactement où en étaient les affaires du « petit » (c'était le nom que George avait gardé d'autrefois) , et il reconnut qu'avec toute son orgueilleuse^ légèreté, George était cependant toujours le digne fils de Philippe-Frédéric-George Staar , et que. s'il menait ses biliaires avec un peu de liardiesse, il ne manquait ni de bonheur ni d'habileté.

Mais Geoi^e se s^tit à l'aise lorsqu'il eut laissé derrière lui la petite ville , la boutique parfumée au fromage et la sombre arrière-boutique. « Pouah ! si nous avions dû moisir dans un pareil trou . tu ne m aurais pas pris, Hélène. — Je ne sais, répondit-

elle en souriant, mais en tout cas je t'aurais gardé. »

La visite du buu oncle et de la belle tante causèrent une grande joie dans le presbytère. La robe de soie gris de perle fut quelque peu tachée de graisse^ parce que les neveux voulaient apprécier de leurs mains le poli de Tétoffe.

Hélène eut grand pitié de sa belle-sœur, qui avait sans cesse la petite sur les bras, le gros George pendu à son tablier et, par derrière, une troupe de bruyants marmots, ([vn demandaient du pain ; mais ce mouvement, cette vie Tégayaient; puis elle admirait, et se félicitait encore , . que la fortune l'eût placée , elle pauvre fille, dans la plénitude du bien-être et de la richesse. Les époux firent leurs adieux au presbytère, et partirent contents d^eux-mémes, brillants, rayonnants de joie, pour gagner leur belle, riche et confortable résidence, sans chagrin, sans souci. Mais

Avec la fortune volage

Il n'esl poini de ferme Irûlé.

Plusieurs années s'écoulèrent depuis cette visite; la maison Staar à Scbcpfberg continua de prospérer et de s accroiti a peu près comme la pierre à laquelle s'attache un peu de sable qui se durcit ; mais le jeune George-Philippe-Frédéric neifK>u¥ait grandir.

La maison du pasteur prospéra aussi de son côté ; six fils vigoureux et une mignonne petite fille cassaient la téte et réchauffiiient le cœur du père. Le jardin du presbytère présentait un aspect divertissant;

c'était comme un habit d'arlequin^ parce que chacun des fils en cultivait une partie à sa guise. Au reste quelques-uns étaient déjà hors de la maison ; Auguste, au séminaire, pour marcher sur les traces paterucUes; Hmri, en apprentissage de commerce, en attendant de passer chez Toncle George, qui se chargeait de son avancement. Charles, au collège; mais, les dimanches, et pendant les congés, ils étaient encore tous réunis, et le coeur de la mère s'épanouissait eu leur présence; elle les voyait tous dans le bon chemin , et , malgré quelques heures inquiètes, sa confiance en Dieu ne ravait jamais trompée.

De leur côté George et Hélène vivaient dans une joyeuse insouciance ; Hélène entrait pleinement dans les idées de son mari; la jouissance était le but; Targent n'était que le moyen. George remit à sa femme Tintendanca des plaisirs. <i Moi et ma fortune, disaitil, nous fournirons l'argent. » Le bon goût d'Hélène, son délicat sentiment du beau, sa vivacité, sa gaieté naturelle, la disposaient à remplir sa tâche parfaitement.

La fortune ne remplit pas aussi bien la sienne ; les bénéfices de George ne faisaient pas les mêmes progrès que sa dépense, qui lui semblait tout à tait modérée ; il trouva un notable déficit : « Gela ne peut aller ainsi ; il faut que je me fasse une hase plus solide ; assez de lésineries et de tâtonnements ; je veux hasarder une fois un grand coup. » Sans en prévenir Hélène, il entreprit une vaste spéculation, qui, si elle était heureuse, le mettrait pour longtemps au-dessus

de toutes les chance; uuns combien devait-il mettre sur ce coup de dés? C'est un poiat sur lequel il fut édairé trop tard pour se retirer de là , quand même il l'aurait voulu.

Une inquiétude extraordinaire le saisit, quand le moment approcha qui devait décider du succès de son entreprise, il envoya Hélène à la campagne, où elle passait d'aflleurs les beaux jours ; il ne pouvait souffrir aucun témoin de son trouble. 11 était tourmenté jour et nuit sans relâche* « Cela ne peut manquer, murriiunuL-il, non, cela ne peut maïuiuer ; et si cela réussit, nous sommes sauvés; alors nous nous réduirons un peu : je ne veux plus m'exposer à de pareilles angoisses*.. Cela ne peut manquer! » Et pourtant cela manqua ; les dés lui furent contraires. Fortune, considération, position, crédit, tout périt en un moment. L'mfant gâté de la fortune ne s'était jamais armé contre un pareil coup ; il fut incapable de le supporter : son àme et sou corps furent brisés à la fois.

Quoiqu'elle ne fût nullement préparée et qu'elle eût à peine un léger soupçon de cette crise , Hélène aj^rit cependant la fatale nouvelle avant son mari. Elle n'eut qu'une pensée : « Gomment la supportera- t-il ? » Puis elle courut auprès de lui. « S^il pouvait du moins l'apprendre par moi! » disaitr-elle avec angoisse. Elle arriva trop tard, elle le trouva frappé d'apople.\ie et couché à terre/

On courut au médecin : il fit une saignée et George donna des signes de vie ; mais le docteur secoua la tète d'un air inquiet, quand le malade, sans force et

paralysé^ porta autour de lui des yeux égarés; mais, quand Hélène fut seule avec lui, elle pencha son visage

baii^iié de larmes sur le sien et munuura tout bas : <( Tu ne t'en repentiras point. »

Une petite mansarde, dont une pruprelé et un ordre merveilleux avaient su faire une demeure habitable ; un homme, qui avait encore Tapparenoe de la

. force et de la santé, mais un visage sans lï ace de vie intellectuelle; une femme, vieillie avant le temps,

• avec des restes ineffaçables d'une rare beauté, occupée de cet hoHinie avec la plus vive tendresse ; voilà tout ce qui subsistait encore de ce beau couple, joyeux et superbe, qui, dans tout l'éclat de son bonheur, avait autrefois visité la petite ville. George avait tout perdu; tout l'avait trompé, tout, excepté son cœur.

Personne n'en lendit jamais Hélène articuler une plainte, quand il fut reconnu que George resterait paralysé et faible d*esprit ; lorsqu'elle dut abandonner sa belle maison, qu'elle vit passer pièce à pièce dans des mains étrangères son élégant et riche mobilier ; que, sans expérience et sans soutien, elle dut paraître devant les juges pour donner des éclaircissements, affirmer que rien n'avait été ni soustrait ni détourné; dans tout cela elle n'eut qu une pensée, un souci, lui épargner toutes les souit'rauces, toute l'amertume de cette épreuve, et, au milieu de ces moments plus difUciies , elle était disposée à bénir cette insensibilité) qui le dérobait à toutes les douleurs.

Toute la fortune fut perdue; ce qu'Hélène retira de

ses joyaux et de ses habits, qu'on lui laissa, elle le dépensa pour adoucir à son mari le passage de la richesse à l'indigence, et ne raccoutuma que peu à peu à se passer des douceurs dont la privation semblait être la seule chose qu'il ressentit encore.

Us ne pouvaient rester dans la même ville ; quoiqu'ils ne manquassent pas d'amis qui prenaient part à leur affliction , Siduiiii avait fait sentir quelquefois à Hélène les piqûres de Torgueii otlènsé : cependant l'infortunée était sans patrie dans le monde entier.

Alors elle adressa une humble requête à Philippe, Tainé de la famille , pour lui demander conseil dans sa détresse. Nous passerons sous silence les gloses de M. Philippe et de madame l^rédérique. Mais Philippe n'était pas dur, et il ne lui vint pas même à la pensée qu'il pût abandonner son Irère à la pitié ou la barbarie des étrangers.

La mansarde fut louée, et George et sa femme firent cette lois une humble et furtive entrée dans la ville paternelle.

Hélène ne se donna pas le temps de faire des comparaisons avec le passé ; elle appliqua toutes les forces de son corps et de son âme à un seul objet : rendre la vie aussi supportable qu'elle pourrait à son pauvre mari. Elle retrouva pour cela tous les talents de sa jeunesse; elle apprit même l'épargne, qu'elle n'avait jamais connue. Avec la chétive pension du frère elle savait encore préparer à George un mets favori; entretenu* ses habits décemment; les jolis ouvrages

d'aiguille^ amusementâ de sa prospérité^ lui offraient le moyen de donner à sa chambrette un air agréable et rianty et le produit servait de temps en temps à procurer au malade quelques douceurs, n se trouva de bonnes âmes qui se plurent à lui taire de petits présents : elle acceptait sans rougir un bienfait ; c^é» tait pour lui. Elle ne manquait jamais de fleurs pour la mansarde; les jardins lui étaient ouvertSj elle y foisait conduire son mari dans le fauteuil à roulettes, afin qu'il eût le plaisir de respirer le grand air. Les regards compatissants ou curieux ne la troublaient point, lorsqu'elle marchait à son côté, et bientAt le paralytique, dans son fauteuil, cessa d'être une apparition singulière. Il n'avait conservé que la perception des objets sensibles et son amour pour Hélène ; cet amour n'était que celui d'un eniant poui* sa mère , mais Hélène y trouvait encore de la douceur. Il la saluait avec la joie d'un enfant, lorsqu elle rentrait après une courte absence ; il la cherchait des yeux avec

inquiétude, lorsqu'elle n'était pas là ; il ne comprenait qu elle \ il ne pouvait parier qu'à elle; les étrangers ne pouvaient, sans frémir, l'entendre chanter avec elle, et cependant leurs voix magnifiques avaient fait autrefois l'admiration de la société.

Leurs beaux moments étaient les visites au presbytère; le pasteur, avec toute sa bonne volonté, ne pouvait faire mieux que de leuf ouvrir sa maison hospitalière. La bonne Sophie iaisait tout sou possible pour que sa pauvre bellensœur trouvât le séjour plus agréable ; les joyeux garçons , dont il n'y avait

plus que deux au logis, poussaient le fauteuil de leur onde. Hélène était heureuse dans cette paisible retraite, avec le jardin, les fleurs et les oiseaux. Elle tricotait des chaussettes à ses neveux ; elle garnissait

les bonnets de Sophie, et cherchait à se rendre utile en tout ce qu elle pouvait. Elle ne parlait jamais du passé.

Georges vécut ainsi de longues années, sans souffrir, sans se plaindre, heureux de sentir, chaque fois qu'il avait dit : « Hélène! » la chère et fidèle compagne se courber vers lui.

Le pasteur descendit dans la tcMnbe , après avoir vu ses petits-fiis ; tous ses enfants n'étaient pas encore établis ; il prévoyait encore pour eux des ccunbats et des peines ; mais il mourut en paix , parce qu'il leur laissait le précieux héritage de sa confiance en l'Eternel.

Philippe mourut aussi, avant d'avoir pu décider sou George-Philippe-Frédéric à prendre femme. Une inquiétude inexplicable, qui avait quelque chose de maladif, rendait ce jeune homme incapable de tout ; madameFrédérique avait promis à sonsoucieux époux qu'elle pourvoirait leur fils d uue femme convenable; mais elle mourut bientôt après, sans avoir pu tenir sa promesse.

Le presbytère fut pour Hélène et son pupille une perte douloureuse ; puis ses yeux s'affaiblirent , ses mains perdirent leur souplesse pour les travaux d'aiguiUe. Elle trouvait bien cruel d'être forcée de retrancher encore à ce qu'elle faisait pour son pauvre

mari! Sur ces entrefaites, le neveu George-Philippe- Frédéric mourut , et George eut la moitié de l'héritage.

Heiènc put répandre quelque douceur sur les derniers jours de l'infortuné ; elle était heureuse de sa joie enfantine, à la vue de toutes les petites choses qui lui rappelaient un vague souvenir des temps éooulés; elle pouvait aussi donner quelquefois ; procurer un petit plaisir ; recevoir chez elle une amie. Un ordre et une propreté irréprochables avaient toujours écarté de sa demeure tout ce qui inspire le dégoût dans les chambres de malades, et George regardait autour de lui. avec un joyeux sourire, en observant comme son Hélène montait de nouveau une sorte de maison.

Les étrangers ne purent comprendre la douleur de cette femme, lorsqu'après des années presque heureuses pour elle , le pauvre George passa aussi dans le séjour de la paix. Hélène avait gardé pour elle le secret de ses joies et de ses douleurs pendant les trente dernières années de sa vie. Dans le sourire de son époux expirant ; dans le son de sa voix, lorsqu'il prononça pour la dernière lois son nom; dans son regard suprême, elle crut retrouver un rayon de son intelligence ranimée. Qui aurait voulu lui ravir cette consolation! Elle ne devait pas survivre longtemps à son mari. Voilà où le vaisseau de la fortune avait mené le pauvre George ; voilà où les petits chevaux de Philippe Tavaient conduit !

Son héritage revint tout entier à la famille du pa&-

leur. Ah î quelle douleur pour Philippe, s'il avait vu ses écus, bi leuLement amassés, se disperseï* de toutes

parts: en Amérique, à Riga, en Angleterre Que

sais*je encore? Henri s'est chargé de la maison et du commerce Staar; il a renversé une vieille grange, ouvert une couple de fenêtres et fait pénétrer Taîr et la lumière dans la boutique et la pièce attenante, qui sert encore de salle à manger ; mais sa jeune femme occupe au premier étage une chambre plus gaie et plus commode, où elle se livre aux soms du ménage.

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