NOIR ET BLANC
U n'est point rare, mais il est très-dangereux, que deuxcœursse parlent et s'unissentaux sons agréables d'un orchestre de bal. On a de beaux exemples de coeurs assaillis dans le tourbillon de la valse, qui ont pris le temps de réfléchir pendant le cotillon, et qui se sont donnés au galop; mais li est permis de douter que la mesure et Tharmonie aient ensuite régné constamment dans le ménage ; on ne peut^ il est vrai, fixer le moment ou les cœurs doivent se rencontrer ; mais, pour les bien accorder, il est une clé plus sûre que le luaiulte de la danse.
. Cependant un jeune couple tut un jour averti de sa secrète harmonie par les sons de l'orchestre du bal.
Ce ne fut pas toutefois dans une salle éclairée de lustres étinceiants et décorée d'orangers; ce ne fut
pas au bruit des trombones retentissauls ; la scèue se passait dans une haute chambre d'auberge, où le musicien de la ville, avec son orchestre, raclait, pendant un soir de fête, des mélodies populaires ; ce fut alors que Henri et Caroline virent le ciel ouvert et nagèrent dans la joie.
Henri était un barbier, revenu de ses voyages dans son viila,ae paternel avec un air avaulaiieux, proba- ' blement pour méditer à loisir sur le choix de la ville souabe qu^il honorerait par l'exercice de son art. On ne s<)vait pas bieu où il avait fait ses études, ni quelle était l'étendue de sa science; sa mine doctorale fournissait une ample matière à toutes les suppositions. Gomme un jour le maître d'école , amateur des arts, faisait remarquer aux jeunes gens les beautés architecturales de la petite église gothique du village, Henri se ])rit à dire, avec un sourire de compassion : « Hé mon Dieu, le dôme de Cologne est bien autre chose ! » Preuve certaine que Henri avait bien vu du pays.
Caroline était une jolie et bonne fille, qui n'avait pas vu tant de choses; cependant elle avait appris la cuisine dans une bonne auberge, et demeurait maintenant chez sou tuteur, dans ce même village, eu attendant de trouver h se placer convenablement comme ménagère ou demoiselle de comptoir.
En sa qualité de pupille, elle passait pour avoir du comptant, et nous avons lieu de supposer que Henri pensait assez solidement pour prendre eu cousidc ration ces qualités essentielles , aussi bien que les jolis pieds de sa danseuse.
Pour Caroiiue elle ue vit rieu que les cheveux élégammeni bouclés, les manchettes ei Thabit noir de son danseur * elle avait un bon petit coeur, et se sentait trop isolée comme orpheline, surtout depuis
qu'elle avait appris ces beaux vers :
Uo cflBor appelle uo antre cœar, cic.
elle s'estima donc bien heureuse d'avoir fait ^tèt la rencontre de celui-ci, et ne douta point de voir s'accomplir la brillante destinée que Henri déroulait devant elle, a Ah! mademoiselle Caroline, vous ne sauriez croire combien me rend heureux la préférence d'une personne si distinguée; je vais changer tous mes plans. J'ai fait des barbes ici pour m'amuser , parce que, dans un si pauvre nid, les jambes cassées sont rares ; mais je vais passer Texamen de première classe et m'établir quelque part; une fois chirurgien , on devient aisément médecin ; cela va tout seul ; parole d'honneur, mademoiselle Caroline, vous
pouvez déjà vous estimer Tégale de madame B ,
femme de M. le premier médecin de l'hôpital central.
Caroline, dans ses rêves les plus ambitieux, ne s'était jamais hguré un pareil bonheur ; elle ne savait par cfuels sacrifices et quelles marques d'amour elle pourrait jamais témoigner à lienri son attachement. Elle avait une montre d'argent, qu'elle avait héritée de son père, et que Henri ([ualiliait dédaigneusenieiil de chautîé-lit : elle la changea contre une montre à cylindre, non sans donner de surplus les grenats de
sa mère^ que Henri avait d'ailleurs déclarés trop communs pour la femme d un docteur.
En échange elle reçut de lui une broche aussi grande qu'une enseigne d'auberge , et la prit pour bon or, sans la soumettre à l'essayeur.
Le tuteur de Caroline, simple paysan et conseiller conununal . ( liiii un peu moins crédule et ne voyait pas la chose de bon œil. Henri l'ayant pressé de lui compter d'avance cent florins du bien de sa fiancée, afin de pouvoir se présenter brillamment à Texamen de première classe, il refusa nettement, et lui déclara que tout Fa voir de Caroline se montait au plus à sept cents florins.
Gela modéra quelque peu les vues ambitieuses et la fougueuse passion de Henri ; il annonça à la tendre Caroime la nouvelle d'un grand voyage d^ali'aires; Texamen de première classe coûtait affreusement cher, parce quil fallait faire à chaque examinateur un beau présent, et envoyer de surplus un pain de sucre à leurs femmes; il avait donc résolu de se rendre en Amérique, où tout barbier se fait docteur de sa propre autorité, et où, s'il voulait bien s'abaisser à faire encore la barbe, il recevrait chaque fois un louis d'or pour ses honoraires; dans une année elle serait majeure et pourrait le suivre, sans que son tuteur eût rien à dire.
Caroline n'était point de ces personnes lassées de TËurope et qui ne rêvent qu'émigration. £lle avait jusque-là considéré ce parti comme la ressource des gueux et des jeunes garçons ou jeunes hlles qui avaient
mal toaroé; mais elle était facile à persuader, et
croyait, comme à l'Evangile, aux montagnes d'or que Henri taisait briller à ses yeux. Elle passa les jours et les nuits à coudre, pour le nipper convenablement; clic alla même jusqu'à lui broder un portefeuille, avec cette devise du goût le plus nouveau : ce Va sur les roses et les lleui's du souvenir ! » Enfin elle emprunta, sous la garantie de son patrimoine, bientôt disponible, le tuteur ayant refusé de rien prêter à Henri. Mais aussi Henri ne manqua pas de lui faire les plus belles promesses d'amour et de fidélité ; le soir avant le départ, Caroline fondit en larmes au moment des adieux, persuadée qu'elle voyait partir le plus honnête homme de l'Europe.
Dans le village on n'était pas si crédule, et Ton fut généralement persuadé qu'il ne donnerait plus de ses nouvelles. Il se rencontra d'huniK u s jeunes garçons, qui n'avaient point dessein de passer Texamen de première classe, et qui auraient trouvé suffisant le bien de la gentille Caroline ; mais il n'y fallait pas penser. Ne lisait-elle pas dans son livre de cantique ces vers, que Henri avait écrits de sa propre mam :
Le marbre, le rocher, peot voler eo éclats.
Hais notre aiDoor ne se brisera pas.
Ses larmes coulaient sur ce distique, chaque lois qu'elle chantait à l'église; comment aurait-elle pu
devenir infidèle , quoique le marbre puLsbu voler en
éclats?... Sans coaiprendre fort bien ia liaison, elle ne résistait pas à cette poésie.
Et, voyez-vous, la fidélité fut récompensée. Au bout de sept mois, peu de jours après que Caroline eut été déclarée majeure, arriva une lettre d'Amérique : Caroline tremblait si fort qu'elle put à peine rouvrir , à peine la lire, les yeux mouillés. Henri ne Tavait donc pas oubliée! Son état ne paraissait pas aossi brillant que Caroline Tavait espéré ; il régnait un certain vague sur la situation de son amant; mais enfin il était satisfait et il témoignait un désir inexprimable de revoir a sa trèsH^hère fiancée. » Caroline devait se mettre en voyage le plus tôt possible, ne prendre en linge et en habits que le strict nécessaire; mais de l'argenl, de Targent comptant, c'était l'essentiel.
Oh quelle presse! quelle activité! quelle ardeur!
Le marchand de l'endroit, qui déjà avait avancé à Henri l'argent du voyage ^ s'intéressa chaudement à Caroline; sou petit bien fut vendu à perte; on fit argent de tout; Carobne résista héroïquement à l'envie toute féminine de se nipper richement; elle trouverait tout cela en Amérique. ,
Enfin tout fut prêt; elle rencontra une compagnie pour le voyage ; l'espérance et le désir Taidèreat à supporter les fatigues de la mer.
les choses allèrent si bien qu'en arrivant à New- York, au milieu du tumulte et de ia presse^ elle npavçttt enfin , sur le lieu du débarquement , son fidèle Henri qui la saluait avec une joie inconcevable.
Henri n'avait l'air ni très^listingué ni tràs-opuleni, si bien brossé que fût son habit; si soigneusement qu'il eût arrangé sa cravate et son gilet.
Mais c'était un homme qui savait s'y prendre ; il aida Caroline, avec beaucoup d'adresse, à mettre son coffre en sûreté ; pour la cassette, renfermant les trois cents florins qui lui restaient, eUe ne l'avait pas lâchée de tout le voyage; Henri se chargea de la porter, car on pouvait aisément la lui dérober dans la presse. 11 répondait avec quelque embarras à ses mille questions sur sa position, sa demeure, son état; et, comme elle se tournait vers lui , joyeuse et confiante plus de Henri ! Des hommes, des têtes,
des voitures , des cris , du vacarme , mais plus de
Henri ! Elle appelle, elle crie, elle interroge, enfib
elle éclate en sanglots et en larmes. Personne ne la comprenait, personne ne s'occupait d eUe.
La pauvre enfant, ainsi foulée et poussée , arriva jusque dans les mes de New-York , où la multitude se
partageait; mais où aller? Alors seulement elle
fit réflexion qu'avec Henri avaient disparu les trois cents florins, et qu'il ne lui rest<iil plus qu une chétive sou^me dans sa bourse. S'adressait-^lle à quelqu'un, on lui répondait en ce maudit anglais, dont elle ne sa\ <nt ]}<is le jnuindre mot.
Ce fut pour elle une inexprimable consolation de voir une enseigne d'hôtel portant, à cété de l'inscription anglaise, une inscription allemande. Epuisée, accablée, pleine d'angoisse , elle entra chancelante, et quand, pour la première fois, on répondit par ua
« guten Abend » à son saiut , elle s assit et fondit en larmes.
En Amérique les Allemands se blasent et s'endurcissent passablement sur l'infortune de leurs compatriotes, ([ui arrivent en si grandes masses et sous L<tnt d'aspects divers; mais l'air décent de la jeune iille, sa profonde affliction , qui faisait deviner un plus grand chagrin que le délaut d'argent, toueha cependant les cœurs de compassion. Réconfortée par un bon repas et par de bienveillantes paroles^ Caroline se sentit enfin en éUit de conter sa triste aventure, et conjura l'hôte de faire tout au monde pour retrouver le pauvre Henri, et lui faire savoir où elle se trouvait, pour qu'il vtnt la tirer de sa position désespérée. L'hôte connaissait le monde, et suituuL l'Amérique; il secoua la tète en souriant : « Henri ne vous cherchera pas longtemps, lui dit^il , et je vois bien pourquoi il a disparu. » Il consentit cependant à faire toutes les démarches nécessaires pour épuiser les moyens de publicité ; il lui même assez heureux pour retrouver la malle de Caroline dans l'endroit où ils l'avaient déposée ensemble ; mais Henri , mais la précieuse cassette, mais le beau parapluie de soie bleue, dont Henri s'était chargé galamment ^ ne purent se retrouver.
Le peu d'argent qui était resté à Caroline fut bien-
lùl dépensé, et, avec ses peines de cœur, la pauvre enfant se serait trouvée dans la plus déplorable position, si rhôtesse, qui pouvait fort bien employer dans la maison une aide si jolie, ne lui eût offert de la
prendre à son service. Caroline accepta avec reconnaissance^ dans rabaiidun absolu ou elle se Uouvait; mais ce n'était pas un baume pour la blessure de son cœur : elle ne pouvait se consoler. Un après-midi^ elle était seule, dans uu cabinet, occupée à mettre en ordre ses petits efifets , débris de sa fortune : son album lui tomba dans les mains *, elle lut ce vers :
Le marbre, le rocher, peut voler eo éclaU...
Àlil sans doute!... se dit-elle^ et ses larmes coulèrent encore avec des gémissements à fendre le cœur.
Tout à coup elle sentit ses yeux pressés sous uu uiouchoir de soie^ et poussa un cri d'efiroi^ lorsqu'elle vit, tout près d'elle, un monsieur extrêmement bien mis, au visage de nègre, a la couleur olivâtre, qui s'efforçait d'essuyer ses larmes avec un foulard des Indes. Elle ne comprenait point son anglais, mais le son de sa voix exprimait la bienveillance; et ses yeux de mulâtre témoignaient tant de compassion, qu'ils réussirenl mieux que le foulard à sécher les pleurs de Caroline. L'hôte survint et fit les fonctions d'interprète; il dit en allemand à Caroline qu'en effet ce monsieur était nmlàtre, comine elle pouvait s rn apercevoir, mais qu'il était aussi un des plus riches propriétaires de la contrée et un habitué de la maison. L'hôte conta en anglais au mulâtre les tristes aventures de Caroline, qui trembla de peur, quand les yeux étincelants et les poings fermés de l'inconnu
lai firent comprendre ce qu'il réservait à son Henri
toujours aimé.
Enfin elle se laissa persuader de souffrir sa visite, et le mulâtre lui témoigna toujours plus clairement le goût qu'il avait pour elle ; il était accoutumé a uiener les aflaires brusquement; car, dès le même soir, il ouvrit son cœur à Tliôte et le pria d'intervenir en sa faveur auprès de la belle délaissée. L'hàte courut an* noncer à Caroline le magnifique dédommagement qu'on lui proposait; il était loin de s'attendre à Tépouvante et à la répugnance avec lesquelles fut reçue une proposition si digne d'être écoutée. Mais aussi quelle différence entre le joli, le gracieux Henri, blanc et rose , fait au moulu , avec sa jolie moustache, ses brillants cheveux brun-ciair, et ce demi-nègre i JNon, il n'y fallait pas penser !
L'hôte voyait la chose autrement ; un beau visage, blanc comme le lait, qui lui avait dérobé son argent, qui 1 il \ ait exposée à perdre son corps et son ^me, qu'était-ce auprès d'un homme respectable, dont la peau brune ne la choquerait bientôt pas plus qu'une peau blanche, et qui la mettrait j^ our sa vie dans une position heureuse et honorable ? Si elle avait de la peine à se décider, Thote la laissait libre de quitter sa maison avec le mulâtre ou de la façon qui lui conviendrait le mieux.
Cer U s il n'y avait plus à balancer ; aussi , lorsque le mulâtre fut revenu, deux jours après, avec son beau carosse, et ([u'il eut étalé aux yeux de Caroline de superbes habits et un chapeau de soie rose, elle ne ré*
sisla plus, et couseiitit, en versaul beaucoup de larmes, à ce qu'il fit les démarches nécessaires pour leur maringe, ce ([ui exige en Amérique beaucoup moins de formalités que chez nous. L'hôte et sa femme servirent de témoins; ThAtesse avait préparé une bello fête, et Caroline crut rêver, lorsqu'assise à côté du mulâtre , elle partit en voiture sous le nom de mistress Muley, pom* se rendre à sa belle maison de campagne. ïl aurait bien fallu cette fois douze foulards pour essuyer ses larmes.
« Pourvu que le cœur soit noir! » disait un valet, à qui Ton reprochait son gilet rouge, après la mort de son maître. « Pourvu que le cœur soit blanc! » pensait Caroline , après quelques semaines de mariage, pendant lesquelles Tamour et les caresses de son époux et le sentiment de Taisance l'avaient presque réconciliée avec son sort. Quelquefois cependant le souvenir du bel Henri, la pensée qu'il était peutêtre innocent et la cherchait avec désespoir ^ répandait une ombre sur son bonheur.
Un jour qu'elle serendait en voitureà NoM^-Yorkavec son mari ,pour faire uoe visite à leurs hdtes,on étendait à droite et à gciuciic les coups de iiiarteaudes ouvriers qui cassaient la pierre pour reparer la route : a Le marbre, le rocher, peut voler en éclats » se présenta comme une réminiscence, à la pensée de mistress Garoline, lorsque, dans une courte halte, ses yeux se fixèrent sur un sale portefeuille bourré de tabac, qu'un des ouvriers avait posé à côté de lui. <( Va sur les roses et les fleurs du souvenir ! » s'écria-t-elle
tout effrayée , en arrêtant sa vue sur la figure arro* gante et sale de Touvrier en guenilles, qui la regarda tout stupéfait... Hélas! c'était Henri î Le mulâtre, ayant compris, par quelques mots d anglais qu'elle articula, qui elle voyait devant elle, s'arrêta ; il eut avec le drôle une explication. Henri était trop déconcerté pour oser mentir ; il avoua que, s^étant trouvé dans une fâcheuse position , il n'avait pu songer à épouser Cai uline. Il avait espéré se tirer du bourbier avec son argent et passer en Californie; il savait bien qu'une si jolie personne ne manquerait pas de faire son chemin. Mais Targent était parti comme il était venu; deux jours après ^ un honnête camarade lui avait dérobé son vol^ ce qui l'avait réduit à l'office de casseur de pierres.
Caroline avait assez bien compris les explications de son perfide amant pour reconnaître toute sa méchancelé; niais, ce qui la troublait surtout à ce moment, c était la bouillante colore qui paraissait dans les gestes de son mari. Elle le vit avec eit'roi fouiller dans sa poche, ayant déjà remarqué qu'il y portait toujours un couteau bien aiguisé. aÀu nom du ciel ! » s'écria-t-^l}e en allemand, en même temps qu'elle léchait de lui saisir le bras. Le mulâtre, avant repoussé sa main, tira de sa poche.... une bourse, qu il jeta au misérable, en lui criant : « C'est pour te remercier de m'avoif procuré une si bonne et belle femme. » Et la voiture partit avec Caroline et le noir, tandis que le blanc ramassait la bourse, de peur qu'un
honnête compagnon ne le dépouillât une seconde fois. Le bel Henri cessa d occuper Caroline; elle dmeura l'heureuse femme du bon noir. Nous ne savons cependnnt si elle aura la fantaisie de présenter dans sa patrie les rejetons de ce mariage fortuné.
TRIBUUTIONS