‹ Récits et tableaux de la vie souabeChapitre 9 sur 17 · CANDIDAT AU PROCHAIN CONCOURS · texte numérisé non relu

CANDIDAT AU PROCHAIN CONCOURS

POUR £riTa£H AU SÉMINAIRE (1}

Ver $acnm signifie, à ce qa'on m'assure, le prîn-

tem\^^ sacré ^ et ces mois el leur signification sont empruntes à l'antiquité romaine. Mais notre époque et notre petit pays ont aussi un ver sacrum^ choisi dans les rangs de nos écoliers, âgés de douze ans , qui se

préparent à être conduits trois ans plus tard dans notre capitale, pour subir dans le gymnasium illustre leur première corvée de concours.

(1) Historique.

«i Qui se prépare celte aauée pour le coacours central? 9 dit le maître, d^une voix retentissante, au début de l'année scolaire, a Moi ! moi ! » répondent plus du quart des studieux garçons ; car tout enfant

qui ne paj';iU |)ns {raburd ab:5oluinent s«ins aptitude pour la théologie est annoncé, à titre provisoire, par ses parents comme destiné au concours. ^ Gela ne peut faire de mal, dit-on, et sans cela le maître ne s'occuperait pas de lui. »

Dès ce muinent le ver sacrum se montre plus rarement sur la place des jeux, sur les glissoires, sur les pentes glacées où volent les traîneaux; il est favorisé de leçons particulières de grec et d'autres sciences ; il fait spontanément des versions de Salluste ; il est rorgueil ou le désespoir du maître, a Gomment ira le concours I Je n'en ferai pas àdmettre un seul cette fois ! » dil-il chaque jour en soupirant, pendant trois années, à Texception des dimanches et des jours de congé !

Au mois de septembre, on expédie le ver sacrum; dans les petites villes qui ne jouissent pas d'un omnibus, on prend une modeste v oilure couverte ; le maître est en habit , avec la mine d'un jour d'examen final ; il est bienveillant mais sérieux. Ghez les enfants le plaisir du voyage et le sentiment de leur importance balancent la crainte du creuset brûlant de l'examen. DaUjS la capitale règne un mouvement inaccoutumé ; il y a presse devant le Gynmase ; ce sont les pères et les instituteurs^ qui accompagnent leur.s nourrissons jusqu'à la porte fatale \ partout des serrements de

mains; partout des salutations. « Hé! vous voilà, mon

cher? Vous en avez déjà des vôtres là dedrins? » Et l'on se rappelle le temps où Von franchissait soimême cette porte, et Ton se fait part mutuellement de ses craintes et de ses espérances.

Quand les terribles heures sont passées et que les jeunes gens sortent de la salle, h\ première question du père ou du maître est celleH^i : a Où est ton travail? » Et, s'il s'y trouve une grosse brioche, « Oh ! malheur!... Imbécile, une si lourde faute! 11 n'a jamais si mal fait! — * Et le paresseux n'avait qu'à vouloir ! s'écrie le père ; c'est pure négligence de sa part; » car, chose étonnante, tous les pères aiment mieux croire leurs fils paresseux et négligents que mai doués par la nature, fussent-ils même dociles et appliqués.

Encore quelques jours de crainte et d'espérance, et le Mercure de Souabe proclame enfin les noms des trente élus qui entreront au séminaire, ( t ]( maitrc entreprend la préparation d'une nouvelle volée.

On fait beaucoup d'observations critiques sur cette fabrique de candidats au concours, et sur la réclusion du séminaire; beaucoup d'élèves secouent ce joug, auquel ils n'ont pu se façonner; mais, en dépit de toutes les objections du monde, ce ver sacrum a. produit^ depuis des siècles, de nobles et belles moissons; d'honorables théologiens, colonnes de l'Eglise, qui ont prouvé que la contrainte de l'école et la réclusion du séminaire ne leur oiit pas ôlé la force, l'esprit et la vie. Assez de paille menue s'est , il est vrai, dispersée au

vent : {lorte peu regrettable: soldats et comédiens, lettrés et poêles à l àme tourmeatéei aux habite déchirés; des calons d'Algérie et des Âméricains de toute sorte. Mais le séminaire^ a produit dans d^autres carrières, de grands hommes d'Etat, des médecins renommés, des philosophes géants, livrant bataille au ciel , et dressant leurs téméraires échelles à côté des murs de la mère-église; tout cela est inévilable avec une vocation si précoce.

Notre intention n'était pas de disserter sur le concours central, mais seulement de conter la mésaventure du petit Louis; et, si nous avons fait cette préface, c'est que le concours fut Toccasion de ses infortunes.

Le petit Louis était iiis du pasteur de Grossendersberg ; c'était un enfant sage et appliqué ; on le desti-

nait à la théologie : cela n'avait jamais fait question dans la famille* Depuis un an le père se donnait toute la peine imaginable pour le préparer au concours ; il suait; il peinait , employant tour à tour la douceur et la sévérité, et n'épargnant ni la main ni la verge, pour ouvrir à son petit Louis les trésors de l'antiquité classique. Louis se montrait docile et studieux, quoiqu'il craignit à part soi de se briser les dents à la coque trop dure, a va ut d'aiiiver à l'amande excellente que le père lui vantait sans cesse.

Mais, au début de l'année décisive où Louis devait se présenter au fameux concours; quand la mère avait déjà mis à part, en vue de cette solennité, une vieille

culotte noire du papa, le brave homme conçut des doutes sur la suffisance des soins qu'il avait donnés à son iils. 11 se rendit avec Louis et la maman chez un maître avantageusement connu, qui, depuis trois années, avait fait passer chaque fois huit ou dix élèves. Le pasteur le pria d'examiner son enfant. Le résultat ne fut pas tel qu'on le désirait : le latin n'allait pas mal ; mais eu grec i'eufanl était d une faiblesse aâiigéante. « Il est impossible, dit le maître au père découragé, d'obtenir, avec un élève seul , ce qui va en partie de soi-même avec plusieurs. — Et si je vous laissais mon enfant dès aujourd'hui et le remettais entièrement à vos soins, croyez- vous qu'il fût possible d'arriver en automne? — A peine, à peine, répondit le maître, en se portant la main au menton d'un air peu rassuré; il faudrait bien derapplicationi du travail; cependant je veux bien l'essayer, si vous me le laissez dès à présent. — Mais il doit être confirmé au mois de mai, et j'aurais voulu le préparer moi-même. — J'en suis fâché, il faudra que cela se fasse chez moi ; nous n'avons pas une heure à perdrCj et je ne réponds pas de faire admettre votre fils ; on parle de cent vingt-trois candidats. — Eh bien, soit! A la garde de Dieu, dit le père en acceptant les oiires du maître ; je demande seulement de confirmer mon fils moi*méme chex nous. Dieu te garde, mon petit Louis, travaille bien et reconnais les soins que ton professeur prendra de toi. La maman lui fit ses adieux avec attendrissement| lui recommanda de tenir ses habits en bon

ordre, de se laver régulièrement, et promit d'eavoyer ses chemises et sa literie.

Le petit Louis était donc pensionnaire, nouvel état, qui le fit passer de la vie individuelle à celle de respèce; on ne le voyait plus solitaire; chaque jour, à dix heures précises, il paraissait a la récréation avec ses camarades, tenant un prodigieux morceau de pain ; il se trouva bientôt en hostilité avec tous les enfants de ville, c^est-à-dire les écoliers qui suivaient les leçons de l'institut sans quitter la maison paternelle. De même que la maltresse de la pension pourvoyait fidèlement son corps d'une solide nourriture, monsieur le professeur nourrissait son esprit du lait divin des langues anciennes; vu son état peu avancé , il avait , par privilège , deux heures de leçons ])articulières ; un professeur allemand se chargea de Tarithmétique ; ajoutez à cela l'enseignement

religieux Le petit Louis n'aurait pas eu le temps

de dormir, bien moins encore de se récréer un peu, si madame n'avait pas fait considérer à son mari que les oies empâtées ne laisseraient pas d'engraisseri quand même on leur permettrait de se promener quelque peu. [)our faciliter la digestion; que la nourriture spirituelle ne produirait qu'un meilleur effet, si on laissait les écoliers reprendre haleine quelquefois. Ce conseil fut écouté et le petit Louis, qui faisait des efforts consciencieux, donnait les plus belles es* pérances.

Il eut la permission de passer chez ses parents les fêtes de P&ques; le professeur espérait beaucoup,

pendant ce temps-là, d'une digestion plus complète, et lui donna d'ailleurs, pour se divertir à la maison, tout un cahier de devoirs. La mère fit préparer, mettre à pju't, pour sou enfant chéri, double pari d'œufs de Pâques; le père se réjouissait de pouvoir semer quelque bon grain dansFème de son enfant avant la confirmation : mais voilà Louis qui se trou\e lualade chez ses parents; rien de sérieux cependant, on Tespère.

Le père écrit : aDansces circonstances le mieux sera que mon iils séjourne chez moi jusqu'à la confirmation. — Impossible , répond le professeur, si Louis est bien portant, trois jours seulement avant la confirmation, envoyez-le moi; nous n'avons pas une minute à -perdre ; on parle de cent trente candidats. Je vous l'expédierai sans faute pour la confirmation.»

Huit jours avant la conlirmatîon, le petit Louis se trouve parfaitement guéri et retourne consciencieusèment au pensionnat ; madame le régalo de thé chaud, M. le proiesseur de versions grecques.

Tout marche à merveilles; Buttmann, Scheller et Zuaipt (1) font leur office assidûment ; Louis travaille de grand courage, pour aller chez lui samedi recevoir la confirmation. Mais , le jeudi soir , le pauvre écolier quitte la ieçon de calcul avec un violent iVisson ; Madame se hâte de le mettre au lit et le déclare malade. Monsieur envoie le jour même un exprès au père pour riuroï'uier que 1 enfant n'ira pas. Dans ce village éloigné il n'y a pas de poste tous les jours, et pour les

(1) Comme ailleurs, Buraoïif, Quicherat, etc.

commissioius ui^entes ou emploie de pauvres petits garçons.

Le vendredi matin, arrivent, avec le messager de Grossendersberg, les habits de confirmatioii ; un frac chai iii.iiU, un immense chapeau, ancienne coiffure paterueiie, quelhabile chapelier a su remettre à neuf et façonner pour le fils ; la maman demande cependant avec instance que, si Louis se trouve mieux, on l'expédie en voiture, bien empaqueté et avec ses habits, à la maison paternelle. Le vendredi soir Louis se trouve mieux, et la maltresse de pension renvoie à la hâte les habits chez les parents , excepté le frac (il y a queiquechose à réparer); elleajoute la réjouissante nouvelle que Louis arrivera le lendemain. La maman est au cùuible de la joie; eUe fait des biscuits , elle pétrit des gâteaux^ pour célébrer solennellement ce jour de fête.

Toat lui réussit à souhait; Sous su main la pâle «e foale ; Enfin le gAtetn sort da moale, Doré^ délical et parfait!

Elle était occupée à dresser la table d^avance, avec tout Tappareil possible ; elle déployait le linge damassé qui lui vient de sa mère , étalait rargenterie du grand-papa , lorsqu'un messager, dont la figuie n annonce rien de bon. pamît sur le seuil de la porte; la mère ouvre avec angoisse la lettre de la maltresse de pension : « Votre Louis ne me parait pas assez bien pour supporter le voyage, et je vous prie de me

renvoyer les habits de coiuinuaiuii par ce messager.» Pauvre maman, sa joie s'était évanouie !

Elle a remis les habits au messager, luais il lui vient tout à coup une triste pensée : « Voilà que mon Louis sera confirmé à Schneekeiibourg, et il n'aura pas un gâteau de iéte, car on ne peut demander à madame la maltresse de pétrir et d'enfourner, avec toute la peine et tous les soucis qu elle a.» La maman ne peut se consoler de cette contrariété ; elle fait rappeler le messager, et, malgré les réclamations de sa petite famille, elle expédie toute la pâtisserie dans une boite et Tenvoie à madame, en la priant de s'en régaler avec le petit Louis.

Le samedi soir, Louis se trouve mieux décidément, et le médecin estime que la maison paternelle achèvera de guérir le pauvre garçon.

tt La voiture part dans un quart d'heure ; vite, habillez-le chaudement; vous avez le temps. y>

On apporte ses vêtements ; mais où est l'habit des dimanches? Louis le demande à la servante; la servante à madame, madame à Frédéric, Frédéric à Chrétien ; personne n'en sait de nouvelles : on fouille dans les coffres et les armoires : enhn la servante se souvient tout à coup qu'elle a battu riiabit et Ta laissé pendu aux chevilles, où il auni été volé. Nouvelles exclamations! Le postillon sonne du cor ; on fait endosser à Louis sa jaquette de travail rapiécetée ; on Tenveloppe jusqu'aux yeux dans toute sorte de manteaux* et on le fourre dans la voiture avec sa toilette de communion bien empaquetée.

Le jeune martyr se blottit dans un coin de la voiture pour dormir à son aise; il se croit au bout de ses traverses et rêve à sa petite nianian, quand tout à coup la voiture éprouve une secoussOi le postillon jure, les voyageurs crient , la voiture verse et Louis avec.

il est nuit noire ; les cris, les malédictions recom-

riKficcnt; on apporte une lanterne ; le conducteur compte les têtes de ses voyageurs, et relève Louis • étourdi mais sans blessure.

La voiture est brisée ; le conducteur et le postillon, après avoir assez maudit ces chemins détestables, concluent à ramener comme ils pouiTont la voiture, el conseillent aux voyageurs de passer la nuit dans le gîlcle plus proche: Mais le petit Louis^ enfant d\'î illeurs doux et docile, montre de l'énergie et déclare qu'il veut aller coucher à la maison paternelle , où il doit être confirmé demain. Le conducteur avise à la chose, et le pauvre Louis est embarqué de noiiveau dans un cabriolet.

Tout le monde était profondément endormi au presbytère de Grossendersberg. A minuit on sonne à la porte ; la mère se réveille en sursaut. « Si c'était une mauvaisenouvelle de Louis! » Elle allume la chandelle en tremblant et descend bien vite... Est-ce Louis ou son fantôme? C'est lui-même et bien portant; dans un état pitoyable, il est vrai, mais avec tous ses membres! La maman ne perd pas le temps à le questionner. « Te voilà ! Dieu soit loué ! » Elle verse du vin au postillon ; à Louis de Télixir de Souabe ; elle

lui serl une bonne soupe, puis elle le met dans un

lit chaud et mou, comme il n'y a qu'une maman ([ui sache le faire. Sur ces entrefaites le père n'a pas cessé de dormir profondément.

Le déjeuner du lendemain vit une belle éclaircie après cette semaine orageuse 1 a Pauvre petit Louis! Il pense à nous aujourd'hui, dit le pasteur avec un soupir. — Maman , nous prierons bien pour lui, » disent les frères. Et cependant Louis avance sa petite figure par la porte entr ouverte : le père, les frères, les sœurs, poussent en quintette un cri de joie.

Il fallait s'habiller pour aller h l'église : a Louis , où sont tes habits? » demanda la mère, a Âh ! ils seront restés dans la voiture brisée. — Mais ton habit des dimanches? — On l'a volé. — Mais, mon Dieu î où est donc la boite de pâtisseries que j'ai envoyée à ta maîtresse de pension? — Je n'en sais rien. »

La maman resta muette. Les habits du papa étaient sept fois trop larges pour Louis, et il ne pouvait pourtant pas aller en jaquette. Enfin la petite Auguste s'avisa de dire que M. Baufaelter était bien aussi mince que Louis. M. BaufaMter était un sous-maître un peu maigre, et son habit, que Louis endossa, ne lui alla pas tout à fait jusqu'aux chevilles. *

Cesi dans ce bel accoutrement que Louis fut confirmé, et à diner il dut se régaler d'une omelette ; avec cela il fut au bout de ses épreuves.

11 avait porté à sa confirmation la plus belle parure, un coeur pieux et fidèle, et il ne s'était pas trop inquiète de ses habits.

Au mois de septembre, le nombre des candidats se trouva réduit à quatre-vingt-dix, et le professeur réussit à faire passer Louis par la porte étroite avec six camarades.

Ce joiur-Ià Louis fut dédommagé par un glorieux banquet de ce qui avait manqué à l'autre fête; aujourd'hui il est déjà ministre suppléant et prépare an concours les enfants de sou pasteur.

Page 1