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Les pieds dans l’eau glacée, les mains plongeant avec volupte dans les coussins de mousse, je me penchais longuement sur le miroir de l’eau.
rêvait ces chers et purs rêves de dix ans qu’on “ne retrouve plus!"
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Sur le renchaussage, les chaumes du blé et de l’orge montaient tout droit et au cœur des gaînes gonflées de sève, se devinait la promesse des épis. Mes clôtures étaient maintenant infimes, abolies, et le sarrasin ombrageait la remise où s’empilaient pêle-mêle charrettes et traîneaux avec quelques chevaux déclassés. Et même un pied de moutarde, au beau milieu du champ des vaches, fournissait une ombre chiche aux bonnes bêtes immobiles sous le grand soleil, et mettait un peu d’or sur la verdure du renchaussage.
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Alors, la perfide beauté des marguerites parut sur le pré. Les asters blancs et les verges d’or égayèrent la grisaille des clôtures de perches, et, avec l’aurore, on commença d’entendre la chanson métallique des faucheuses. Un beau matin, nous partimes en grand’charrette pour la rivière Nicolet, où grand-père avait des pointes et une petite grange. Grâce à ma diplomatie Fred et Willie en étaient. ‘La Rivière ”, le voyage de nos rêves, à tous trois ! Songez-y ! On allait à cinq milles, sur le bord d’une vraie rivière, dix fois large comme le grand ru’sseau avec de beaux remous, des ponts rouges, des bacs et des poissons longs comme ça! À ces perspectives para-
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Un beau matin, nous partîmes en grand’charrette.
disiaques, ajoutez le plaisir de la longue traversée du:.bois, l’imprévu des cerisiers, des talles de quatre-temps et de groseilles piquantes !
Quand on coupait les foins à la Rivière, tante Phonsine organisait royalement les choses. Les
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crêpes s’empilaient indéfiniment, séparées par des hachures dorées de sucre du pays et, comme l'homme ne vit pas seulement de crêpes, une serviette blanche enveloppait une brique de lard froid. A la Rivière, on diînait sur le pontage de la petite grange. Lorsque les hommes, ayant bien mangé, commençaient à rouler leur bougrine sous leur tête pour claquer un somme, c'était le moment pour nous, les jeunes — on n’a guère le temps de dormir à cet Âge ! — de sortir nos lignes et de nous couper un bon manche dans les cerisiers. À cette heure chaude du jour, les grosses carpes dormaient au soleil, immobiles, remuant imperceptiblement leurs nageoires et leurs branchies. Il n’y a rien de stupide comme une carpe, surtout une carpe qui dort. Nous avions beau présenter nos hamecons sous leur bouche idiote ! nenni ! elles ne bougeaient pas. Quand il devenait bien avéré que rien n’y ferait, nous nous vengions en les lardant avec nos manches. Vraiment, les petites truites du grand ru’sseau étaient beaucoup plus intéressantes ! Parfois un poisson blanc, d’un brusque coup de queue se renversait un instant, présentant au soleil son flanc d’argent. Un éclair courait alors sur les ardoises grises et le sable blond, allumant à nouveau nos convoitises. Nous chassions le fugitif de pointe en pointe jusqu’au moment où nous voyions la charrette s’avancer
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en cahotant entre les vailloches. Quand on emmène les enfants à la Rivière, c’est pour qu’ils soient de service n'est-ce pas ? Aussi montionsnous sans récriminer dans les échelettes pour fouler le beau grand mil selon tous les principes.
A la Rivière, on fait toujours les journées longues et l’on ramène un voyage à la maison. Je vois encore grand-père mettant le cadenas à la grange, l’oncle Jean perchant le voyage pendant que nous hissions la cruche et le panier vide. On plantait les fourches, les pipes s’allumaient ; grand-père prenait sa place entre les pointes des échelettes, et au cri de : ‘“ Tenez-vous ben ! ”’ la jument prenait le raidillon qui conduit à la route.
Ces retours sur la charge branlante m'ont laissé des souvenirs qui m’émeuvent encore. Le paysage était nouveau et le point de vue élevé. Le soleil près de disparaître accentuait la blancheur des granges, allumait des incendies aux. vitres des maisons lointaines et donnait des reflets d'acier aux moindres ruisselets. Nous croisions des troupeaux inconnus, des vaches lourdes de lait et d’herbe qu’un petit garçon nu-pieds pourchassait avec une hart. Et le plaisir de frôler les basses branches des arbres ! de retenir entre les doigts une poignée de feuilles et de laisser revenir la branche comme un ressort sur le nez
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des autres ! Quand nous passions au grand ru’sseau, la jument buvait un coup, et grand-père — on apporte toujours la hache quand on va à la Rivière — grand-père, dis-je, nous coupait un petit merisier bien chargé et le lançait sur le voyage pour charmer nos loisirs. Ah! la petite merise ! Il n’y a pas deux fruits comme ça sur la terre laurentienne ! Pas sucrée du tout, un peu sûrette ; plus on en mange, plus on veut en manser, et quand on se croit enfin rassasié, on s’en va souper comme si rien n'était. La petite merise peut se manger de bien des façons : dans un vaisseau, à la poignée, grimpé sur l'arbre, mais la vraie manière incontestablement, c’est comme ça, vautré dans le foin odorant, cahoté par la route et caressé par la brise du soir !...
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Sur le renchaussage, les épis de blé étaient complètement dégagés, le sarrasin presque mûr, et l’avoine, un peu en retard, ouvrait sa panicule oracieuse. Un matin, Aimé Pâquin, revenant à pied de chanter la messe des morts me cria Sans quitter le chemin :
__Conrad ! v’là le temps de faire tes récoltes ! Qi tu fais un bis, invite-nous !
—Qui, monsieur Pâquin !
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Et voyant qu’il voulait se moquer de moi, je lui décochai, comme il atteignait le gTOS pommethier, la flèche du Parthe :
—Pour votre morceau de sarrasin du cordon, vous aurez pas besoin de faire un bis, vous !
Or, Aimé Pâquin se piquait d’avoir toujours le plus beau sarrasin du rang de l’église !
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Cette semaiïine-là, ce fut au tour de Baptiste Juneau d’aller mener le lait à la beurrerie. Vous ne connaissez pas Baptiste Juneau, comme de raison ! : Ün grand gaillard, terrible d’épaules, à figure large, imberbe, munie d’une paire d’oreilles invraisemblables, qui parlait toujours à tue-tête comme s’il avait eu cinq cents personnes devant lui. Je crois qu’il était né avec ses bottes sauvages, car je ne lui ai jamais vu autre chose dans les pieds, ni la semaine, ni le dimanche, ni le soir des noces de Ti Mond à Dieudonné, ni à l'enterrement de la fille à Poléon Demers. Il passait pour avaricieux, et bien que sa femme portât encore son mantelet de noces et qu’elle déchaussât ses petits gars tout de suite après la grand’messe, le bruit courait que Baptiste avait une chaudière à sucre remplie d’argent de papier, et que même si Médée Lavigne partait pour les États. . Unfin, suffit!
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Il ne faut pas médire de son prochain ! Ce dont je suis certain et que je puis bien dire, c’est qu'il avait derrière sa laîterie trois gros pommiers produisant des quantités prodigieuses de petites pommes d'amour. Eh bien ! le grippe-sou qui les donnait à ses gorets ne nous en aurait pas laissé prendre... une véreuse ! Seulement, des fois, Baptiste, sa femme et le gros chien noir faisaient les foins à l’autre bout de la terre !... Et alors faudrait pas croire que Fred, qui grimpait comme un écureuil, se privât de visiter les grosses branches. Et même que grand-père découvrit un jour... le pot aux roses, en prenant du foin sur la tasserie. Ce soir-là, en posant sa pipe sur l’armoire, il dit en me regardant d’une façon significative :
—Imagine-toi, Phonsine, que les écureux commencent à charroyer les pommes de Baptiste sur mon foin. Conrad, tu devrais étendre des collets
Donc, un matin de cette semaine-là — je
veilla un peu plus tard que d’habitude dans le grenier où je couchais entre l'armoire au sucre du pays et les longues tresses de blé-d’inde pendues à la poutre. Je passai la tête à la lucarne. Dans le jardin deux grives tiraient des vers entre les rangs de choux. Le père Dieudonné descendait en charrette vers le cordon ; Willie et Fred
Conrad, tu devrais étendre des collets sur la tasserie.
soignaient leurs veaux qui, la tête fourrée dans l’auge, se bousculaient de la croupe. Sur sa porte, en face, la mère Alexis filait, et je voyais son bras nu aller et venir d’un mouvement régu-
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lier. Au coutumier du rang de l’église tout cela marquait huit heures. Quand je soulevai la trappe pour descendre, la table était desservie et la maison silencieuse. Des rectangles lumineux s’allongeaient sur le plancher, faisant briller la tête des clous. Tante Phonsine se berçait en pelant les patates. Sur la table, une assiettée de crêpes attendait évidemment le retardataire. Elle navait pas son air ordinaire, tante Phonsine, et, en réponse à mon bonjour, elle me dit d’un air moitié figue, moitié raisin :
— Je t'ai laissé dormir à matin ; les vacances achèvent, faut que tu te reposes pour pouvoir étudier dans tes livres...
Elle avait une façon respectueuse de dire ça, cette chère tante Phonsine, ‘“ dans tes livres ! qui m’attendrit encore.
—Ça dormait bien, ma tante ! J'ai pas seulement entendu Baptiste brasser ses canistres de lait |
Tante Phonsine, tout en sortant le sirop d'érable de l'armoire et en me versant du thé, me regardait sournoisement. Je devinai bien quelque chose, mais à cet âge on ne vit que du présent si riche, et il n’y a pas de noires prévisions pour prévaloir contre la coalition puissante d'un appétit de dix ans et la séduction combinée des crêpes et du sirop d'érable. Je pris
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En me versant du thé, elle me regardait sournoisement.
t comme quelqu'un
qui ne sait pas que la douleur marche dans son
ombre et qu’en se retournant,
donc mon déjeuner allègremen face à face avec elle !
il va se trouver
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Neuf heures. Que faire ce matin ? Les dernières pluies ont brouillé l’eau du grand ru’sseau…. Et puis, pas de copains aujourd’hui ! Derrière Ja grange, je vois Fred, là-bas, qui se tord comme un ver sur le levier du grand râteau. Plus loin, Willie fait des vailloches. ‘À tout hasard, nutête, les mains dans les poches, je sors sur la galerie. Le soleil y donne en plein! et Boule, le museau sur les pattes, se chauffe paresseusement. Mais voilà qu’en m “avançant jusqu’au bout pour taquiner la bonne bête, Ô horreur ! je vois sur le renchaussage un spectacle qui me cloue sur place ! Au moment d'écrire cela, je tremble encore de colère ! Oui! toute ma récolte, toutes les cultures dont j'étais si fier : blé, avoine, sarrasin, tout était renversé, pillé, arraché, mangé ! Mon hangar lui-même était en miettes et mon roulant éparpillé dans l’herbe, au pied du renchaussage ! Dévastation sans nom et sans parallèle dans ma courte histoire !
Il est bien connu, n’est-ce pas, que les grandes douleurs sont muettes. La mienne le fut pendant quelques instants. Je sentais le mal absolu et sans remèdes. Mais le désir si naturel de la recherche des causes me sauta vite au cerveau :
—Ma tante ! ma tante ! m'’écriai-je en rentrant à la course dans la maison.