‹ Recits Laurentiens:Chapitre 10 sur 25 · LEZ · texte numérisé non relu

LEZ

—C’est de la mauvaise terre, de la terre frette !... et c’est trop proche du grand ru’sseau ; il serait toujours à la pêche !

Tiens ! dit l’oncle Pitre, le dernier des garçons, qui travaillait sans cesse une moustache de trois semaines, c’est pas tout ça! on va lui donner le renchaussage !

Ce fut à nouveau une joie générale. Grandpère, les mains sur les genoux, riait en montrant ses dernières dents ; dans son coin le rouet s’arrêta, l'oncle Jean alla se pomper un gobelet d’eau fraîche, le chien lui-même, intrigué, changea de place, tandis que tante Phonsine prononçait l'idée bonne et promettait de faire les travaux de créatures. Du cadre de la porte, les petits écornifleurs disparurent à toutes jambes, allant porter à tout le bas du rang la nouvelle de l’arrivée d’un petit monsieur de la ville pour cultiver le renchaussage au père Norbert !

Et voilà comment je devins tenancier du renchaussage ! On était à la fin de juin, et déjà le grain paraissait dans les champs. Je me mis bravement à l’œuvre et bientôt il y eut sur le renchaussage des petits carrés soigneusement ratissés, de minuscules clôtures de perches, des râteliers pour les chevaux, des parcs pour les vaches et un hangar pour le roulant. (Car, vous pensez bien, on ne cultive pas, même sur le ren-

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Les petits écornifleurs disparurent à toutes jambes.....

chaussage, avec ses doigts. J’eus done un roulant ! L’oncle Pitre n’avait pas son égal pour tailler dans du bardeau de cèdre, des chevaux sans queue, des vaches apodes et de petits gorets très comme il faut. Rien qu'avec son gros couteau de poche

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et le tisonnier rougi au feu, sans un clou, il vous amanchaîit des râteaux, des charrettes et des traineaux qui excitaient au plus haut point ma naïve admiration.

Mes semences faites, ce fut

Le triste et long sommeil de la graine lancée !

et j'eus de la morte-saison. Le long des routes les églantiers fleurirent ; dans les champs les fraisiers innombrables effeuillèrent leurs pétales. Bientôt du ford de. l'herbe monta, dans l'air tiède, l’odeur délicieuse que, pour la fraise müûrissante, le soleil compose des sucs les plus subtils de la terre printanière. Dès que la rosée tombait un peu, nous partions, grand'mère et moi, elle, portant le grand vaisseau, moi, le petit videux. Il fallait voir la vieille, en re paysanne, enjamber les clôtures lee ses soixante ans et gravir le coteau! La surveillance était bien un peu étroite, mais de-ci de-là, les dos indulgents de bonnes grosses roches et les taillis de hart-rouge offraient des abris où l’on pouvait manger les plus mûres, les grosses sûrettes, et surtout les longues—luisantes et sucrées comme tout —- qui poussent dans la terre noire. Et puis, au bord du bois, parmi les roches et les branchaïlles, courent les catherinettes. Ces fruitages-là, vous savez, ça

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sâte les confitures, et il ne faut jamais les mélanger aux vraies fraises, chacun sait ça !

Sur le renchaussage, bientôt, l’avoine, le blé, l'orge et le sarrasin pointèrent. Il n’y avait qu’à se croiser les bras !

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Une fois les confitures aux fraises dûment recouvertes d’une rondelle de papier et scellées dans les bocaux, j’eus du répit jusqu'aux framboises. C'était la saison où, dans l’eau dégourdie par le bon soleil, la petite truite remonte les ruisseaux dans les bois. Tout en haut de la terre, le grand ru’sseau passait. Sorti de la sucrerie de Fréchette, il traversait la savane à Pépin, lonseait paresseusement la lisière d’épinettes, puis rentrait en serpentant dans le bois pour déboucher sur la route quelques arpents plus loin et s’enfoncer de nouveau sous l’ombre.

Je dois le dire, le grand ru’sseau a été la passion de mon enfance. Dès le matin, les veaux soignés, nous partions mes amis et moi, par le sentier des vaches. Mes amis, c’étaient Fred et Willie Lavigne. Je les vois encore : Fred, vif, entreprenant, bavard, toujours une bricole ballante, mal mouché et peigné avec un eleu ; Willie,

tranquille, un peu rêveur : tous deux le cœur sur

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la main et reluisants de santé. Nous allions nupieds, le long de la clôture, suivant les sinuosités capricieuses que font toujours, on ne sait pourquoi, les sentiers des vaches, grisés de lumière et de liberté, broyant entre nos doigts les petites têtes des renoncules, cueillant un brin de mil au passage, toujours anxieux de sauter la clôture et d’appâter nos lignes.

J’affirme que ceux qui n’ont pas pratiqué les ruisseaux ne connaissent pas l’art délicieux de la pêche. Ils ne se doutent pas de la somme d’ingéniosité, de technique et d'émotions aussi que représente l’enfilade de petites truites embrochées dans la branche d’aulne. La truite est peureuse, brusque en ses mouvements, amie de l’ombre et du mystère. Elle se loge dans le retrait de la berge, sous les grandes feuilles des plantains d’eau, sous les racines des souches, à l'abri des corps morts tombés en travers. Advenant un petit pont, vous êtes sûr qu’elle se tient immobile sous les pièces. A l'heure de la pleine lumière, elle sort parfois chauffer son dos au soleil, mais le moindre bruit, la chute d’une feuille sur la face de l’eau, l’ombre d’un oiseau passant à tire-d’aile, la font disparaître comme un éclair.

Pour pêcher la truite de ruisseau il faut un plomb, une petite corde et un manche pas plus long que le bras ; mais surtout il faut savoir se

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taire et connaître les places. On s’approche avec des précautions d’apache sur le sentier de la guerre, évitant de faire ombre, d’agiter les Joncs et les iris bleus! On laisse tremper sans bruit cinq ou six pouces de corde dans cet angle noir où s’est ramassée un peu d’écume savonneuse... Et, tout à coup, vous sentez une petite furieuse qui se démène et veut vous entraîner, vous, votre corde et votre manche, dans son repaire. Vous tirez violemment et — il n’y a pas de bonheur comme ça sur la terre! —la petite chose brillante et rageuse se tord au soleil, tandis que vos copains jaloux quittent leurs places et arrivent à toutes jambes essayer la vôtre !...

Quand tous les remous de la savane sont vidés — pour ce jour-là — on entre dans le bois. La pêche se complique, mais devient plus passionnante : la grosse se tient au frais, c’est connu ça ! Il faut réduire la corde au strict minimum, marcher avec encore plus de précaution, ne pas emmêler sa ligne dans les saules, écarter d’une

main les fougères et de l’autre... présenter la tentation. Vous êtes là, retenant votre souffle | Aïe !... Un grand coup qui vous secoue le bras

délicieusement ! Voilà le moment angoissant ! Il faut tirer énergiquement, bien calculer son angle, utiliser le peu d’espace entre les branches qui se croisent au-dessus de vous. Si vous en accro-

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chez une, neuf fois sur dix la v'limeuse se décro- CHÉRU et va le dire aux autres !.. Inutile d’insister, allez plus loin !....

Oh ! ces ruisseaux dans les bois ! ce sont eux, je le crois bien, qui ont fait de moi le sauvage impénitent que je suis ! Oh ! les tableautins charmants qu’à chaque détour ils composent pour le seul agrément des grands papillons satinés, des pinsons et des fauvettes du Bon Dieu! II suffit en vérité que l’homme déserte un lieu de la terre pour que tout évolue en beauté, que les angles s’adoucissent, que la mort elle-même se dérobe sous la montée sourde et régulière de la vie. Un tronc d'arbre se renverse-t-il en travers de l’eau qui court, sans tarder la légion minuscule des mousses s'emploie à le couvrir d’une housse de velours artistement brodée de menues dentelles végétales. Que de fois dans le demi-jour recueilli traversé en tous sens par les traînées d’or filtrant des feuillages, dans le silence peuplé de la pulsation enivrante de la vie, je me suis assis sur un de ces arbres morts ainsi parés par la nature maternelle. Les pieds dans l’eau glacée, les mains plongeant avec volupté dans les coussins de mousse, je me penchais longuement sur le miroir de l’eau où sur un fond de feuillage broché d'azur, une tête d’enfant, nimbée de paille blonde,

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