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devant l’église et dans les cours des maisons. Les chevaux, des pompons rouges aux cœæillères, sentaient la litière et leurs naseaux fumaient dans l'air glacial. La tuque sur les yeux, les hommes circulaient pour se réchauffer, autour des traîneaux à ridelles chargés de rondins d'érable. Sur la belle écorce couleur de vieil argent, sur les sections blondes étoilées de moelle, de petits glaçons per-
laient, où le soleil, par instant, allumait des
éclairs.
Tout à coup, la cloche de l’église s’ébranla, puis sonna à toute volée, secouant sa joie dans l’air pur ; à ce moment, sur le seuil du presbytère, casqué, encapoté, la pipe aux dents, le curé Labelle parut entre ses marguilliers. Les hommes saluèrent d’un vigoureux hourrah ! sautèrent sur leur voyage, ramenèrent les guides, et le tintamarre follet des grelots répondit au salut du clocher.
Le curé prit place avec son ami J ules-Édouard Prévost sur une énorme charge tirée par quatre chevaux blancs. Sur la pile de bois, en fortes majuseules, se lisaient, inscrits sur un coton, les mots suivants : ‘“ Les colons du Nord ”. Les fouets claquèrent et au milieu des cris et des appels la caravane s’ébranla. J acques Maillé, seul vieillard de toute la corvée, venait après le curé, menant sa Jument noire qui, seule, — ]a chose
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JACQUES MAILLÉ 149 tu à ME D PS LEE fut remarquée — n'avait pas de pompons ! Puis les gens de la Chapelle prirent la file conduits par Pierre Legault, le premier chantre de l’orgue, qui entonna à tue-tête :
Re C’est la belle Françoise ! ”
Groupés par régions, les colons suivaient, assis sur la couverte à cheval pliée en quatre, bien serrés dans leurs capots d’étoffe par la ceinture fléchée, laissant pendre leurs jambes chaussées de gros bas à côtes et de souliers de peau. Longtemps les femmes suivirent des yeux la longue procession qui descendait vers Sainte-Thérèse, — énorme chenille noire cheminant lentement sur la plaine
blanche.
Il y à bien trente-deux milles de Saint-Jérôme à Montréal, mais le terrain est planche, et l’hiver, il y a des raccourcis bien balisés. On entre tout de suite dans la savane ruinée par le feu et unie comme un lac. En ce jour de décembre, la neige récente avait habillé d’hermine les flancs des troncs noircis, et les souches chauves portaient des bonnets blancs. Des pistes fraîches traversaient la route, et les Jeunes gens disaient en montrant la lisière sombre vers Mascouche : “ Il y a du chevreux par ici ! ” :- Sainte-Thérèse, Sainte-Rose, Saint-Martin, l’Abord-à-Plouffe virent tour à tour passer la corvée
de l’érable. Partout on lui faisait fête et de nouveaux traîneaux s’ajoutaient. Enfin, vers cinq heures, les colons du Nord firent leur entrée dans Montréal par la rue Saint-Laurent. Les réverbères s’allumaient et la cessation du travail commençait à peupler la rue. Une foule compacte, grossie par une escorte de gamins, s’amassa bientôt des deux côtés. Curieux spectacle vraiment que ces robustes gaillards à qui les petits glaçons faisaient des moustaches mérovingiennes, ces chevaux blancs de frimas, cette symphonie naïve des grelots qui disaient à leur façon : “ Venez les pauvres, voici du bois ! Venez, les pauvres, voici du feu ! ”
La voiture de tête attirait surtout l’attention et le Roi du Nord, aussi heureux qu’un triomphateur de Rome, recevait les applaudissements et les saluts et remerciait du fouet. Sur le Champ-de- Mars on s'arrêta, et le curé Labelle harangua le Maire et les échevins réunis pour recevoir la députation des colons du Nord. Derrière lui se pressaient ses chers grands enfants, et il plaida magnifiquement la cause de ces pionniers de la race qu’il ne faut pas abandonner, parce que dans leurs veines coule le plus pur sang de chez nous, à qui il faut fournir les moyens de communiquer avec leurs frères, pour qui enfin il veut que l’on construise le chemin de fer du Nord. Eux, les colons, n’oublient pas leurs frères malheureux, et dans la détresse où
la fermeture prématurée de la navigation fluviale a jeté les pauvres de Montréal, le Curé Labelle est fier de présenter les deux cents traïîneaux chargés du bois de la charité !
Ce fut un beau soir pour les miséreux ! Tous les colons reçurent un billet portant l'adresse d’une famille indigente et se dispersèrent au milieu des cris, des interpellations et du babil tintinnabulant des grelots.
Jacques Maillé ne connaissait güère la ville n’y étant venu qu’une seule fois dans sa vie. Aussi fit-il monter auprès de lui un gamin amené là par la curiosité et tout fier de grimper sur une voiture d’habitant sans risquer un coup de fouet.
Le traîneau enfila la rue Notre-Dame et prit avec précaution, au travers des voitures de charge et des chars à chevaux, la direction du faubourg Québec. La petite jument noire avait bien un peu les oreilles dans le crin au milieu de ce tapage et de tant de choses nouvelles, maïs c'était une brave bête,pas gesteuse, et elle fit bonne contenance. Sur l'indication du garçonnet, Jacques remonta la rue Shaw, aujourd’hui la rue Dorion, et après quelques arpents s’engagea dans une ruelle étroite et noire. Ce devait être par là ! Le vieux frotta une allumette et fit relire le numéro par son jeune guide, qui, pour la première fois, ressentit quelque orgueil de son instruction primaire. Il s’arrêta
enfin devant une petite maison basse et cagneuse, une cabane plutôt, lambrissée de vieilles tôles lépreuses, dont le toit laissait dépasser un bout de tuyau qui ne fumait pas. De l’unique fenêtre, où manquaient des carreaux, jaillissait un prisme de lumière pâlotte où tournoyaient les flocons de neige qui commençaient à tomber. Afin d’avoir les mains libres pour décharger, Jacques noua son fouet à sa ceinture, releva un peu le bord de sa tuque et frappa.
— Entrez ! répondit une voix de l’intérieur.
L'homme appuya sur la clenche de fer, et comme la porte s’ouvrait, Jacques, saisi par la soudaine apparition de la misère, se découvrit et resta muet. La tête protégée par un châle, pelotonnée dans un pauvre manteau, une jeune femme, assise sur une boîte — il n’y avait pas de chaises — serrait contre elle un paquet de haïllons d’où émergeait vaguement une tête d'enfant. Un bambin de deux à trois ans, tragique comme la faim et le froid, toute :a jeunesse de son petit visage abolie par la souffrance, s'était réfugié derrière elle à l’entrée de l’inconnu. Pas de feu dans le oetit poêle à fourneau, et pas de trace de bois’ autour. Sur une corde Hire dans un coin quelques langes pendaient raïidis et glacés. La misère noire !. ..
Le cœur du vieillard s’émut. Dans les forêts du Nord, le besoin est chose aussi inconnue que la
richesse. L’on travaille dur contre la terre et contre la souche, le vent d’hiver est terrible et secoue les maisons à les faire écrouler, mais il y a toujours un bon ‘eu dans le poêle et dans l’armoire un bon morceau de pain !
Madame, dit-il à la femme qui se levait, surprise, je suis un colon du Nord, et l’on m'a dit de décharger iei mon voyage d'érable.
__Mais, répondit celle-ci qui ne s’expliquait Das bien. |
__ Oui, vous n’en avez pas acheté, n'est-ce pas? Je comprends, ajouta-t-il en jetant un regard triste autour de lui. Mais voilà! Nous autres, les défricheurs du Nord, nous sommes pauvres AUSSI, mais nous ne manquons de rien dans le nécessaire et, moi pour un, j'ai voulu cette année que ceux qui sont moins heureux que moi, sachent, au jour de l'an... de quel bois se chauffe le père Jacques Maillé de la Rivière-à-Gagnon.
Et fier de son bon mot le visage du vieux c’éclaira d’un bon sourire qui était comme une fleur oubliée par l’automne dans un jardin flétri.
Aux dernières paroles, la femme, devenue toute pâle, avait fait un pas en avant, et elle ouvrait la bouche quand la porte livra passage à un homme grand et maigre dont les yeux cernés brillaient sous des sourcils noirs. Le paletot râpé, les
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mauvaises chaussures, le chapeau fatigué le désignaient bien comme le maître de ce taudis.
En reconnaissant le nouvel arrivant, —comment ne l’aurait-il pas reconnu ?—e vieux J acques avait reculé d’un pas. C'était Arthur, son Arthur, mais combien changé et vieilli par la misère ! Une minute, le père et le fils se mesurèrent du regard pendant que la jeune femme, effrayée, se réfugiait vers le pauvre lit, dans un angle, et serrait son bébé sur son Cœur.
À cette heure même, dans la petite demeure de la Rivière-à-Gagnon, la lampe venait de s’allumer, et, agenouillée devant l’image de la Sainte-Famille derrière laquelle passait le rameau bénit, à demi baignée dans la lumière jaune descendant de l’abat-jour, la vieille mère priait, son âme tendue toute vers Celui qui console, qui pardonne et qui ramène. La flamme du poêle jetait parfois des ardeurs sur le mur en face, le vent travaillait les poutres du grenier, de sorte que l’âme obscure de la vieille maison semblait s’agiter et demander aussi le retour du prodigue. Au dehors la solitude était complète sur la terre, tout se taisait dans les bois enneigés ; mais le firmament, tout entier criblé d'étoiles, s’arrondissait en voûte d'église sur la petite maison où une Âme, invinciblement croyante, traitait avec Dieu ! Et parce que les humbles,
ceux qui ont écouté toute leur vie, à chaque heure, la voix divine de la terre, ont des façons directes de prier que nous ne connaissons Pas, Dieu, qui est d’abord le Dieu des humbles, entendit enfin la prière maternelle.
Là-bas, au loin, dans la ville trépidante, où le travail seul faisait trève, mais où le vice et la misère s’agitaient toujours dans la nuit montante, le père et le fils étaient en face l’un de l’autre, retranchés dans leur orgueil et le souvenir du passé. Jacques hésitait entre la vieille colère qui lui montait au cœur comme un mauvais levain, et son amour — ancien aussi — pour la chair de sa chair ! Se détournerait-il avec dégoût du renégat de la terre, ou bien son cœur de père et sa foi de chrétien lui arracheraient-ils le pardon ?
Aux heures de désastre familial, l’enfant reste encore la ressource suprême, son front pur est le terrain neutre où l’on peut dans un baiser, exhaler ses rancœurs. Jacques le sentit. Brusquement il enleva dans ses bras le petit que la surprise avait empêché de suivre sa mère, le baisa, tremblant, en lui disant tout bas :
__Embrasse ton grand-père.
Puis d’une voix tranquille où il n’y avait plus d’orgueil, mais seulement de la pitié et de l'amour,
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il ajouta, comme s’il se fût agi d’une chose toute simple et résolue à l’avance :
—Donc, Arthur, c’est entendu, tu reviens Chez nous 1er
La misère et la désillusion sont de terribles dissolvants pour l’orgueil humain. Arthur avait le cœur bien fait. Cédant à un emportement de jeunesse il avait rompu avec le foyer, mais il s'était gardé de la corruption urbaine qui, trop souvent, atteint le campagnard, et du premier Coup, jusqu'aux moelles. Il savait bien au fond de lui-même que Dieu le punissait. La ruine de son pauvre ménage par l'incendie, cette typhoïde qui, en épuisant ses dernières ressources l'avait mis à deux doigts de la mort, tous ces maux accumulés châtiaient — il le comprenait — l’insulte jetée à la face paternelle. A ce retour inattendu des choses, devant ce père qui s’humiliait et venait à lui en passant par son enfant, il porta la main à ses yeux. Un flot de larmes, accumulées comme l’eau derrière un barrage, débordèrent tout à Coup, et il tomba à genoux en murmurant : |
—Pardon, père, pardon !
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