EDMOND J AGDE S
— Pardon, père, pardon !
Un quart d'heure après, le bébé dormait dans le capot du père Jacques Maillé, et devant un bon feu d'érable, il y avait un vieillard tenant un enfant sur son genou, qui disait à un Jeune homme et à une jeune femme pleurant tous deux en face de luif:
—C’est la vieille mère qui va en faire une joie quand elle va nous voir tourner le coin de la route !
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Quand la corvée sortit de Montréal le lendemain matin, la Jument noire avait des pompons rouges et les gens de Saint-Jérôme disaient à demivoix en se montrant la jeune femme chaudement installée sur le traîneau avec deux enfants :
—C'’est le père Jacques Maillé qu’a rapaillé son gars !...
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U nous quittes donc aujourd’hui, mon pauvre Jean-Baptiste ?...
—I1 le faut bien, monsieur le Curé !...
Je n’ai plus rien à moi à Saint- Hilaire.
—Pauvre Jean-Baptiste !. ..
—QOui, c’est vrai, je suis bien à plaindre.
Un homme tout seul, ça se réchappe toujours !... Mais avec sept enfants, ce n’est pas bien gai de s’en aller recommencer avec pas cent piastres dans sa poche !...
—Ton frère a donc été dur jusqu’au bout ?...
—Jusqu’au bout !... Il n’a même pas voulu me laisser prendre la voiture, —ma voiture — pour gagner la station. C’est Pierre Larivée qui nous mène... C’est dur, monsieur le Curé, d’avoir travaillé pour rien, quinze ans de temps |
.. Je veux bien que le Bon Dieu lui pardonne,
mais ça lui portera pas chance, à Honoré, ce coup-là !...
Une larme parut à l’œil cave du vieux prétre. Sa main tremblante posa le bréviaire sur le bureau.
— Jean-Baptiste, je ne t’oublierai pas, je prieraï pour toi et le Bon Dieu t'aidera, car tu as toujours été un honnête homme et un bon chrétien. Bonne conscience vaut mieux que beaucoup d’argent ; c’est la meilleure richesse ! Souffre courageusement cette grande épreuve et ne doute jamais de la Providence !...
En serrant la main de son paroissien, le curé y glissa quelques billets de dix.
—Prends ça, Jean-Baptiste. Aux jours de ta prospérité, tu venais Joyeusement me payer ta dîime, et les meilleures pommes de ton verger étaient pour moi!... Aujourd’hui que tu es malheureux, je veux faire ma part pour t'aider. Et puis, ajouta-t-il en se couvrant, je ne laissera) pas partir ta famille sans la bénir !
Ils sortirent ensemble du presbytère. Le long du trottoir stationnait une boîte carrée peinte en bleu, pleine de petites têtes perdues dans la laine, avec, au milieu, la femme, mince et pâle dans son manteau gris.
Le curé adressa quelques bonnes paroles à la mère, puis tous les petits s’agenouillèrent comme
ils purent pour recevoir la bénédiction du vieillard dont les paroles montaient douces et ouatées comme son haleine dans cette froide atmosphère de janvier. Une dernière poignée de main. Les grelots sonnèrent et la voiture partit laissant deux traces brillantes sur la neige durcie. Un long moment le curé suivit des yeux l’attelage qui emportait de Saint-Hilaire, Jean-Baptiste Lévesque et sa famille. Puis, à pas lents, il rentra chez lui, repassant dans son esprit les circonstances de ce triste exode.
Beaucoup de misères, hélas ! empoisonnent la vie en ce monde mauvais, mais, vraiment, celle-là dépassait la mesure !
Jean-Baptiste cultivait depuis quinze ans le bien des Lévesque dans le rang des Quarante, tout au pied de la montagne de Belœil. Le père, le vieux Lévesque, depuis longtemps réduit à l'impuissance, habitait avec lui. Jean-Baptiste le soignait avec dévoûment tout en faisant valoir de son mieux l’alluvion caillouteuse de son lot et le beau verger dont le produit formait le plus clair de son revenu. Malgré l’absence de papiers notariés, Jean-Baptiste était pour tous le vrai propriétaire, car, un jour, à la suite d’une querelle avec le père, Honoré, l’aîné, avait pris la route des États. On n’entendit plus parler de lui jusqu’au moment où le vieillard baissant graduelle-
ment, le fugitif revint — bien changé — s'asseoir au foyer des Lévesque. Il fut accueilli de tous avec ce tact suprême de la vraie charité, sans une question, sans un reproche, comme si rien ne s'était passé, comme s’il fût revenu d’une promenade de trois jours. Ce qui suivit est un des banals chapitres de la méchanceté humaine : manœuvres habiles pour surprendre les faibles facultés du vieillard ; intervention opportune d’un quelconque notaire, venu de Montréal pour faire signer au malade, en l’absence de Jean-Baptiste, une donation complète en faveur de l’aîné ! Le père mort et le testament ouvert, Honoré avait donné à son frère huit jours pour déguerpir avec ce que lui, célibataire, appelait brutalement “sa bande de morveux ” !
Un missionnaire colonisateur connut cette grande misère et offrit ses bons offices pour assurer au proscrit des facilités de transport et un bon lot dans les terres nouvelles.
Et voilà pourquoi, par cette matinée d’hiver, le pauvre Lévesque quittait pour toujours Saint- Hilaire, sa montagne, son verger, le pâturage en pente où le printemps semait les cornets écarlates des ancolies et d’où, l’été venu, l’on voyait le Richelieu profond couler tout d’argent sur le damier des champs, et les deux églises de Saint- Hilaire et de Belœil, face à face et toutes pareilles,
se regarder inlassablement dans le même miroir Ces images, incrustées dans sa mémoire, Jean- Baptiste les emportait dans le Nord lointain où il allait, triste mais résolu, chercher le pain de ses sept enfants ....
La route qui va de Ville-Marie, sur le lac Témiscamingue, vers le lac des Quinze, traverse une magnifique région légèrement accidentée, région agricole où le sol est gras de l’argile et de l’humus des siècles, où la forêt alterne sans cesse avec les beaux champs tout verts. De-ci de-là, des villages tout neufs se groupent autour de petites églises de bois aux naïfs clochers où chantent, aux heures des angélus, les voix clairettes des cloches encore ravies dans la gloire d’un récent baptême. Après la courbe molle du val où Lorrainville la blanche rassemble ses terres opulentes et ses maisons coquettes, voici le plateau de Saint- Isidore, puis Mont-Carmel. Ici la forêt se fait plus pressante autour des défrichements timides, et il est évident que ce sont là les avant-postes de la grande armée des colons qui déferle irrésistiblement sur le domaine du traiteur et du forestier.
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ÆDMOND-J.MASSICOTTE
Un à un les enfants sortirent et l’entourèrent, timides et heureux.