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r \ E chemin qui, sortant de Québec, file RE entre les haies d’aubépine vers la #4 Petite-Rivière et l’Ancienne-Lorette traverse une campagne vieille comme la cognée française en Amérique. De cette origine elle garde un air de noblesse rurale, de vastes fermes historiques où la richesse est héréditaire et normale, avec, à la croisée des chemins, des hameaux tranquilles qui vous ont de vieux noms français délicieux, attendrissants !
Tout près, la rivière Saint-Charles, exsangue, bordée de cerisiers à grappe, de sureaux et d’asters blanes, coule à petits bouillons sur ses cailloux polis. Les deux routes, celle du Nord et celle du Sud, l'enjambent tour à tour et d’une seule arche
sur de petits ponts de bois d’un archaïsme charmant. Derrière les feuillages, on devine plutôt qu’on ne voit des maisons retirées et d’antiques moulins bâtis au temps des Français. Voici le hameau des Saules, carrefour de rivières et de routes où, tout le jour, devant la boutique du maréchal-ferrant défilent, au pas, les voyages de foin descendant de l’Ormière.
Tournez à gauche et prenez vers l’Ancienne- Lorette. Le paysage s'agrandit. D'un côté, l’église de Sainte-Foy s’agenouille à flanc de coteau et vers le nord, sur les premières pentes des Laurentides, comme des bijoux d’argent sur un écrin vert, les clochers des deux Lorettes brillent dans la montée des arbres innombrables.
Le chemin va tout droit entre de vieux saules et de grandes maisons dérobées derrière un joli parterre et une haie d’aubépine. Arrêtez! Voici à cent pas vers la droite la maison des Hamel. On l’appelle comme ça par ici. Elle est petite et nue ; des planches pourries, clouées de. ravers, condamnent la porte et les fenêtres. Il n’y a pas d'arbres alentour. Les herbes dures, maîtresses de l’avenue, cachent les ornières. L’oseille sauvage et les verges d’or ont envahi le jardin devant la porte, et seuls, rappelant des cultures anciennes, de vieux rosiers, bardés d’épines, fleurissent encore près du ponceau vermoulu et de la
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barrière en ruine. Mais il y a là, tout près, attirant forcément l'attention, et émergeant encore de la végétation folle qui monte autour d'elle, une souche colossale d’où, comme de noirs serpents, d'énormes racines descendent, rampent sur le talus, traversent le fossé et disparaissent sous le macadam du chemin.
C’est, hélas ! tout ce qui reste de l’orme des Hamel.
Le dernier habitant de cette maison fut le défunt Siméon Hamel, mon grand-oncle, que j'ai bien connu ! La mort lui avait pris tous ses enfants et il vivait sur le bien, seul avec Marie, sa femme, une bonne vieille qui avait un fin petit visage plissé et qui nous laissait sans bougonner grappiller dans ses cerisiers.
Quelle famille, mes amis, que ces Hamel !
Il y avait chez grand'mère une extraordinaire photographie, et nous autres, les enfants, quand on nous emmenait le dimanche souper à Lorette, nous passions de longues minutes, un doigt dans la bouche et silencieux, à regarder dans le cadre ces dix-neuf frères et sœurs, tous vieux à barbe et vieilles à capine, et dont le plus jeune, — c'était
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défunt mon grand-oncle avait alors passé
cinquante ans !
Et c’est là qu’ils étaient tous nés dans la petite maison grise qui n'avait en avant qu’une porte et deux fenêtres et autour de laquelle courait un bon renchaussage retenu par des poutres de cèdre. La terre descendait en pente douce vers Sainte-Foy, jusque dans ‘la Suète 7, belle terre, ma foi, encore assez féconde après trois siècles de culture pour nourrir cette formidable lignée.
On connaissait le bien des Hamel de dix paroisses à la ronde, à cause de l’orme gigantesque planté au bord de la route, l’orme bien des fois centenaire, plus vieux que l’histoire, aussi solidement établi dans la légende que dans la terre. Il était gros quand l’homme blane parut aux rives du Saint-Laurent et lesisauvages le disaient habité par un puissant manitou. Durant cent cinquante ans, sur le chemin du Roy qui poudroyait à ses pieds, il avait vu passer les beaux soldats de France et l’on racontait qu’à son ombre le marquis de Montcalm avait fait reposer plus d’une fois ses vaillants grenadiers. Il y a quelque trente ans, on voyait encore de la galerie de mon grand-oncle deux autres arbres semblables, l’un sur les hauteurs de Sainte-Foy, l’autre vers ; Lorette-des- Indiens, et, chose curieuse jque igrand’'mère m’a souvent affirmée quand je lui tenais l’écheveau,
ces ormes appartenaient à des Hamel n'ayant entre eux et avec nous aucun lien de parenté.
L'orme de l’oncle Siméon avait trente-six pieds de tour à hauteur d'homme. Oui, trente-six pieds, bien mesurés à la corde! Le dimanche, quand nous étions chez grand-père, à quelques arpents de là, nous coupions à travers l’avoine pour venir entourer le géant de la couronne de nos petits bras. Et je pense aujourd’hui à la scène délicieuse que cela faisait, à ces ardents papillons d’un jour que sont les enfants, posés pour un instant sur le pied noir du vieil arbre, à ces cris, à ces rires qui fusaient vers la cime et s’harmonisaient avec le babil des oiseaux sur le seuil des nids innombrables !
Ah ! l’orme des Hamel ! L’oncle Siméon pouvait labourer loin de l’autre côté du chemin sans quitter son ombre, et souvent aussi, le soc plantait tout droit et l’attelage s’arrêtait court : la charrue venait de toucher une racine ! Siméon regardait alors avec orgueil pendant un instant l'arbre superbe ; puis, passant les guides à son cou et assujettissant sa pipe entre ses dents, il tirait dur sur les manchons, commandait les chevaux et continuait le sillon commencé.
L’orme des Hamel ! Je l’ai vu bien des fois et sous toutes les lumières. Je l’aijvu quand le printemps commençait à peine à tisser la gaze
légère des jeunes feuilles, sans masquer encore la musculature puissante des grosses branches. Je l'ai vu aux petites heures, sensible à la prime caresse du soleil, accueillir avec un profond murmure la fine brise du matin. Mais c’est surtout le soir, quand nous redescendions vers Québec, qu'il était beau. Je manquais de mots alors, mais les images sont là, très nettes, dans ma mémoire. La lumière horizontale retouchait la forte tête et charpentait d’or bruni le baldaquin immense royalement dressé dans le ciel apâl. Puis, avec la retombée du soleil, les verts se fonçaient, des trous noirs se creusaient dans la masse lumineuse, et peu à peu, à mesure que l’ombre montait derrière, le charme s’éteignait doucement ! Vers l'heure où notre voiture passait au pas sur le pont Radeau, l’orme des Hamel se fondait dans la grande nuit.
Or, un soir que, après souper, Siméon, assis sur le bord de son renchaussage, fumait silencieusement sa pipe en regardant la buée violette s'élever au fond de ‘la Suète ”, il vit son voisin Charles Paradis, ouvrir la barrière et remonter l’allée.
—Bonsoir Charles !
—Bonsoir, Siméon ! Ça va, les labours ?
—Oui. Mes deux grandes pièces sont faites.
D. main je fais la terre noire.
Tu veux m'en faire coûter ? dit Siméon en secouant sur son pied la cendre de sa pipe.
Le silence tomba entre les deux hommes.
Charles était dans la quarantaine, grand, un peu voûté, gris aux tempes. Il fumait, debout, les mains passées sous ses bretelles de cuir.
—Siméon, dit enfin Charles, j'ai à te parler. Tu sais que ton orme est vieux et pourri. La der-
nière tempête a encore jeté une grosse branche sur ma remise !
—Tu veux m'en faire coûter ? dit Siméon en secouant sur son pied la cendre de sa pipe.
— Non, Siméon, c’est pas pour l'argent, mais la branche a failli tuer un de mes petits gars. Quelque beau jour cet arbre-là nous tombera sur la tête !
— Il est encore solide ! Il est vieux, quoi ! Un arbre ça perd des branches comme nous autres nous perdons des cheveux. On ne meurt pas de ça ! Nous serons tous les deux dans la terre avant Jui !
Charles hocha la tête.
—Écoute, Siméon, on en parlait sur le perron de l’église dimanche, et dans le rang de la Petite- Rivière, tout le monde pense comme moi : tu devrais le couper avant qu’il arrive un malheur.
—Le couper ! :
En disant ces mots le vieillard avait retiré sa pipe et restait là, en arrêt, les yeux agrandis devant cette conjoncture à laquelle il n'avait jamais songé.
—Oui, continua Charles, faudra que tu te décides. J’ai vu un avocat, on peut t’obliger. Mais nous sommes de bons voisins, n'est-ce pas ? Et alors...
. et sa vieille main tremblante, en quelques lignes laborieuses, apprit aux Hamel—aux vieux—la triste nouvelle. . &
Effrayé d’en avoir tant dit, Charles Paradis tourna sur ses talons et rentra chez lui à grands pas, tandis que Siméon, atterré, les pieds dans l'herbe, regardait son arbre dont la cime bruissante s’enténébrait peu à peu.