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Cette nuit-là, il ne dormit pas. Marie, comme bien l’on pense, avait tout entendu, et le lendemain, ce fut dans la vieille demeure sans enfant comme une menace de mort planant sur un fils unique. L'homme s’endimancha, attela le blond sur la belle voiture, et descendit au petit trot vers Québec. Quand il revint vers deux heures de relevée, Marie put lire sur la figure de Siméon la sentence du vieil arbre. Elle sortit de la commode ce qu'il faut pour écrire, remua la bouteille d’encre Antoine jaunie par le temps, et sa vieille main tremblante, en quelques lignes laborieuses, apprit aux Hamel — aux vieux — Ja triste nouvelle et les invita pour une corvée après les semences.
Ce matin-là, le soleil se leva insolemment radieux. La pluie de la veille avait lavé le ciel et donné une voix claire à toutes les rigoles dégorgeant dans le fossé. La rosée brillait sur les pétales rouges des pivoines et une odeur capiteuse venant des haies d’aubépine flottait dans l’air rajeuni.
Dès sept heures, on vit arriver à pied, sa hache sur le dos et suivi de son chien, Jean Hamel, de l’Ormière. Puis une petite charrette à deux roues fit sonner le poniage : c'était Louis Hamel, des
Grands-Déserts, avec sa vieille. Comme on s’y attendait, Julie, la veuve, arriva de Québec par l’'omnibus. Vers neuf heures, Charles Hamel, depuis trente ans bedeau aux Ecureuils, descendit de la voiture de son curé. Et successivement tous les autres Hamel, hommes et femmes, tous gens d'âge et en cheveux blancs, parurent à la barrière du chemin. On savait qu’il viendrait, et pourtant une émotion saisit tous les anciens, quand Joson, l'aîné de la famille — âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, et à demi paralysé — entra dans la vieille maison, tenu sous les bras par deux de ses arrièrepetits-fils.
À ce moment, l’Angelus s’épandit sur la campagne, passa par-dessus les sapins du petit bois et atteignit la demeure des Hamel. Par ce midi lumineux de printemps, la voix Joyeuse des cloches chrétiennes s’en allait à travers champs, bénissant la semence dans la terre, le fruit nouveau sur la branche. Elle pénétrait dans les fermes par les portes et les fenêtres ouvertes et bénissait les familles en prière autour de la soupe fumante. Pour tous les vieux Hamel, hélas ! elle ne sonnait qu’un glas ! Ils songeaient au vieil arbre qui avait entendu le premier Angelus tinter là-haut pour les pauvres Hurons fugitiis et qui allait à son tour se coucher dans la mort.
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Le dîner fut simple et triste. La conversation de toutes ces vieilles gens était dans le passé, et le passé est peuplé de fantômes évanouis, de bonheurs brisés et de cercueils.
Vers deux heures, les hommes s'étant consultés du regard, ôtèrent leurs gilets et allèrent à la meule aiguiser les haches. Sur la route, les voisins et les gens du village causaient par petits groupes ; les enfants, pieds nus, passaient et repassaient en courant, un brin de mil à la bouche, faisant siffler dans l’air des harts de cornouiller.
Enfin, Siméon Hamel, tenant sa hache près du fer, sortit de la remise et s’engagea dans la descente. Ses frères, quelques-uns munis de haches aussi, le suivaient. Parmi les vieilles silencieuses, Joson resta dans la porte, écroulé dans un petit f auteuil, pleurant dans sa barbe blanche qui tremblait. Il y avait quelque chose d’inouï dans ce défilé de vieux terriens aux visages travaillés par la vie, et tous du même sang, s’en allant frapper l’arbre qui avait vu naître et mourir tous les Hamel, tous leurs ancêtres, même ceux dont on ne parle plus mais dont on lit les noms en première page au registre de l’Ancienne-Lorette. En cette minute, ils songeaient tous aux bers sur lesquels l’orme avait veillé dans les grandes chaleurs, aux joyeuses voiturées qu'il avait vues sortir au grand trot les matins des noces et aux nombreux cercueils qui
avaient une dernière fois, et lentement, passé dans son ombre avant de descendre à la terre.
On avait décidé de faire tomber le géant sur le chemin parce qu’il penchait un peu de ce côté et que, au-delà, il n’y avait point de construction. Siméon fit un grand signe de croix que tous les assistants répétèrent et donna le premier coup dans l'écorce. Sans tarder, la hache de Jean s’éleva, tournoya, retomba à angle et fit voler dans l’air un gros copeau noir. Les coups répétés se répereutèrent sur la vieille maison, et il sembla aux Hamel qu’elle aussi souffrait dans son âme, qu’elle gémissait, et que tout à l’heure, quand l'arbre tomberait, elle s’effondrerait toute ! La sueur coulait sur les fronts ridés des deux hommes et l’aubel était à peine entamé. Deux autres Hamel vinrent les relayer et le lamentable travail reprit avec une nouvelle vigueur. Les copeaux blonds, dégouttant la sève, étaient maintenant semés partout, sur la route, sur l'herbe, sur les pivoines du pauvre jardin. L'arbre saignait du pied, mais le cœur tenait bon, et la tête, se jouant dans la brise fraîche, chantait toujours la chanson millénaire qui berce dans les nids le peuple des oiseaux. Ils voletaient encore, les oiseaux, insoucieux de la mort qui planaït toute proche, sur les petits œufs couleur de ciel !
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Deux autres haches.
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Vers quatre heures, au moment où un nuage blanc lamé d’or passait sur le soleil, faisant taire le gazouillis dans la cime de l’orme, on entendit un craquement sourd. Le cercle des curieux s'élargit précipitamment. Au bas, Siméon avait saisi la hache, et, fébrile, portait les derniers coups. L’immense amas de verdure s’inelina dans le ciel, lentement d’abord ; puis la chute s’accéléra et celui que les ouragans des siècles n’avaient pas ébranlé, s’abattit sur le chemin et dans le champ voisin, s’y écrasa avec un bruit de tempête fait du bris des branches, du choc menu des millions de feuilles, de cris et de battement d'ailes.
Il y eut cette minute de stupeur et de silence recueilli que provoque toujours le spectacle de la grandeur tombée, puis l’on se mit à l’œuvre pour débarrasser la route. On accepta les services des voisins. Les Hamel se répandirent dans la ramure et la besogne de mort continua, acharnée. A mesure que l’ébranchage avançait, le cadavre de l'arbre devenait hideux ; dépouillées de leurs feuilles, les branches amputées dressaient contre le ciel mauve d'énormes gestes de menace.
Le soir tombait et on alla souper. Marie alluma la lampe, et comme la route ne pouvait
rester barrée pour le lendemain, jour de marché, les hommes prirent des fanaux et retournèrent à l'ouvrage. Dans la nuit qui montait sans lune et étreignait toutes choses, le bruit des haches, le grincement des godendards s’attaquant au tronc, le pas saccadé des chevaux tirant à la chaine les énormes billes, les petites flammes qui couraient dans l'arbre, cette hâte, cet acharnement contre une chose morte et tombée, tout cela avait l’air d’un erime ".
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Un mois après, le curé de l’Ancienne-Lorette recommanda aux prières de ses paroissiens l’âme de Siméon Hamel, décédé à l’âge de soixante-dix ans. Marie le suivit de près. Ils dorment maintenant tous deux à côté des ancêtres, à l’ombre de l’église, tout au bord de l’écorre de la rivière. En vérité, l’homme et l’arbre avaient des racines communes dans la terre des Hamel !
Les humbles qui vivent tout près de la terre et n’écrivent pas, retournent à elle tout entiers. Le peu qui reste d’eux tient à la maison (''ils ont bâtie, aux choses qu’ils ont touchées, aux sillons qui leur ont donné le pain, aux arbres qui leur ont donné l’ombrage. Aussi la disparition de l’orme a-t-elle consacré l’oubli de tous les Hamel d’autre-
fois. Cependant, les jours de marché, quand les maraîchers de Saint-Augustin et de Bel-Air passent au petit jour, enveloppés dans leurs capots gris, ils montrent à leurs enfants, du bout de leur fouet, ce qui reste de l’orme des Hamel.
KÉMÉROSIER
DE LA OIERGE
—Oh! mes enfants! Ilest plus vieux que moi! J’ai soixante-quinze ans et je l’ai toujours vu là, sous le elocher,
d au bord de la’niche.
—Mais qui done est allé le planter si haut ?..
—On ne sait pas!
—Mais pourquoi, demanda l’un des plus jeunes, que le curé, il ne l’a pas fait arracher PAR
—Ça, mes petits enfants, c’est une histoire ! Je l’ai entendu conter par mon grand-père, le défunt Jacques Hamel !.
—Oh! mémére ! contez-nous l’histoire du rosier !. .
Sans attendre la réponse, tous, fillettes en tablier à manches et aux cheveux nattés, petits gars ébouriffés, barbouillés de la poussière et de
36 LE ROSIER DE LA VIERGE I M TE la sueur du jeu, nous nous groupâmes sur les cinq marches qui conduisaient dans le parterre, tout parfumé ce soir-là de la forte haleine des muguets et des pruniers en fleur. Et grand'mère étant allée quérir son tricotage, nous raconta l’histoire du rosier.
Je vous la transcris fidèlement.
Il faut d’abord savoir que si l’Ancienne- Lorette est aujourd’hui un petit village bien français et le plus tranquille des villages, il n’en a pas toujours été ainsi. Les pauvres débris de la nation huronne, chassés des rivages de la Mer Douce par les féroces Iroquois, vinrent d’abord se réfugier à la pointe ouest de l’Ile d'Orléans. Traqués jusque dans cette retraite par la haïne atten- tive de leurs ennemis, ils furent ensuite placés sous la protection immédiate du canon français, aux portes mêmes de Québec et plus tard, à Sainte-Foy. Mais il semblait que le sort de la tribu était de ne pouvoir fixer nulle part ses wigwams d’écorce et bientôt, conduits par leur saint missionnaire le P. Chaumonot, les Hurons passèrent dans la seigneurie de Saint-Gabriel que les Jésuites possédaient à trois lieues de Québec et qui n’est autre que l’Ancienne-Lorette. La bourgade fut d’abord
appelée Nouvelle-Lorette, à cause de la chapelle - que, dans sa vénération pour le célèbre sanctuaire italien, le P. Chaumonot édifia sur le plan de la Santa Casa et qui devint bientôt un lieu de pèlerinage très fréquenté. Le comte de Frontenac allait y faire ses dévotions et l’on y vit un jour l’ange de Ville-Marie, Marguerite Bourgeoys, prosternée aux pieds d’une statue de la Mère de Dieu envoyée d'Italie au P. Chaumonot, vers 1674 par le P. Poncet.
Les historiens prétendent bien que la célèbre Madone n’a pas quitté Sainte-Foy, ou que la statue authentique est celle que l’on vénère aujourd’hui à la Jeune-Lorette, et bien d’autres choses encore ! Mais les historiens sont des gens ennuyeux qui ne connaissent rien aux belles histoires ; Je les invite à aller voir la Vierge des Hurons dans le coin de la luxueuse église de l’Ancienne-Lorette où elle est aujourd’hui reléguée.
Cette statue en bois, assez grande, ne ressemble en rien aux Vierges qu’affectionne le goût moderne. Les cheveux fortement bouclés s’échappent d’une sorte de bandeau égyptien qui couvre la tête ; la draperie de la robe et du manteau est compliquée, d’un art naïf et charmant. La Vierge, la tête légèrement inclinée en avant, semble parler: sa main gauche s’abaisse vers la terre tandis que
la droite, de ses deux doigts levés, montre le ciel. Le galbe étrange de cette figure semble avoir été taillé tout exprès par l'artiste italien pour plaire aux squaws qui venaient autrefois, au petit jour, enveloppées dans leurs couvertures multicolores, s’accroupir aux pieds de la Madone.
Or done, en 1697, les Hurons, ayant à leur habitude épuisé la terre et la forêt, décidèrent d’émigrer encore, de transporter leurs pénates sur les bords ravinés et grondants du Cabir-Coubat, au lieu qui s'appelle depuis, la Jeune-Lorette, pour la distinguer de l’autre, qui devint du fait l’Ancienne-Lorette. Les sauvages ne se firent pas faute d’emporter de leur chapelle tout ce qu’ils purent: ornements, autel, cloche, gonds et serrures. IIS emportèrent aussi, disent la tradition et ma grand'mère, leur chère statue de Notre-Dame.
. Mais, à surprise! dès le lendemain, elle avait d’ellemême repris sa place dans la chapelle dépouillée! Joie des Français restés au village, ébahissement des Hurons qui croient à une fraude et reviennent en grande hâte chercher leur trésor. Mais la merveille se répète ! Dès l’aube du jour suivant, les quelques fidèles de l’Ancienne-Lorette assemblés pour la messe retrouvent la Vierge sur son socle. On renouvelle l'expérience; toujours le même résultat. Enfin, de guerre lasse, on laissa la