‹ Recits Laurentiens:Chapitre 24 sur 25 · D ET · texte numérisé non relu

D ET

Sans mot dire, il marcha au mur, planta un clou à la suite des autres et y suspendit un petit chapelet d’étain.

dernier rais d’or fit scintiller l’objet et nimba un instant la pauvre figure de l’homme.

—Que fais-tu là, Jean-Baptiste ?... Pour qui est ce onzième chapelet ? demanda le curé, comprenant à demi.

Lévesque se retourna. Dans ses grands yeux doux brillait la flamme de ceux qui viennent de vaincre. Il regarda sa femme qui lui sourit, rougissante, puis 1l répondit en posant son marteau sur la huche :

—" C’est pour Harry Bishop, monsieur le CUreraet

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Vers neuf heures, ayant consciencieusement vidé leurs bourses entre les mains de Lévesque ahuri, les deux prêtres descendirent vers Ville- Marie. Le soleil était disparu et le bleu du ciel se fonçait rapidement. Les sous-bois se peuplaient d’ombres opaques et, dans les brûlés quelques vaches retardataires faisaient encore sonner leurs clochettes en arrachant en hâte les dernières bouchées.

Comme les chevaux se remettaient au pas après une descente rapide, le curé dit à l’Oblat qui, silencieusement conduisait l’attelage :

— Je ne sais quelles sont vos impressions, mon Père, mais, après ce que je viens de voir et d'entendre, moi, prêtre du Seigneur blanchi dans le ministère, j'ai bien peur qu’à côté de Lévesque, je ne sois devant Dieu qu’un misérable ”...

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PEUPLE | SANS DISMOIRE!...

PUIS de longues heures, le comte de Durham, Haut-Commissaire Impérial, et Gouverneur-Général de l’Amérique Britannique du Nord, écrivait à sa table de chêne. La nuit, dans le Château Haldimand, avait ramené le silence, et seul, au fond du

vaste cabinet de travail, le tic-tac assourdi de la

grande horloge continuait la vie des choses.

Au coin de la table chargée de livres et de papiers, la lueur vacillante d’un candélabre de bronze sculptait l'ombre, l’émiettait, donnant un relief étrange aux léopards héraldiques arc-boutés à l’écu ovale sur la haute cheminée. Tendue par

l'effort intérieur, la figure du gouverneur s’accusait dans la lumière voisine des bougies. Les yeux intelligents et mobiles, les lèvres serrées, les deux plis obliques naissant des aiïles du nez et contournant de loin les commissures des lèvres composaient ce masque byronien si frappant et si redouté des ministres d'Angleterre. Par cette nuit fraîche de septembre, l’homme avait jeté sur ses épaules l’ample pelisse au col fourré d’où la chainette d’or retenue par un saphir, pendait négligemment.

Lord Durham se leva tout à coup et marcha vers la fenêtre ouverte. Une fois de plus l’incomparable panorama qui, dès le premier soir, avait enchanté son âme d'artiste, s'empara de ses yeux, desserra l’étreinte de son cerveau, détendit ses nerfs fatigués. Les ruines du Château Saint- Louis s’entassaient, tragiques, sous ses yeux. Mais pour ce nouvel arrivant, pour ce patricien d'Angleterre, les débris calcinés auprès desquels venaient chaque jour rêver les vieux citoyens de Québec, n’avaient pas de voix. Ces murs écroulés résumaient pourtant la brillante aventure coloniale de la France en Amérique, ses espérances et son agonie. Mais que lui importait ! Il n’était que depuis mai dans un pays dont le récent passé ne lui était connu que dans ses facteurs politiques. Chargé d’une mission d'étude et de pacification,

il la voulait remplir sans s’attendrir et retourner à la Chambre des Lords bien armé contre ses adversaires.

Mais la nature avait le don d’émouvoir et d’apaiser cet être de sensibilité et de passion. En ce moment se levaient en battant des ailes, au fond de la mémoire du lettré, les périodes harmonieuses de Chateaubriand chantant la nuit dans les déserts du Nouveau-Monde ! Sur les hauteurs de Lévis en face du Château Haldimand, de petits points lumineux, clignant comme des yeux, piquaient l’ombre de distance en distance. Les arbres du Jardin du Fort bruissaient, invisibles, seule voix de la nuit survivant à la retombée des voix du jour. Au loin, entre l’Ile d'Orléans et la côte de Beaumont la lune se leva, ouvrant sur l’eau noire un long chenal de lumière, qui découvrit, en la profilant sur les petits flots d’argent, la course nocturne d’une goélette drapée dans sa voile comme dans un suaire.

Durham, accoudé sur l’appui de la fenêtre, la main passée dans son épaisse chevelure, songeait ! Comme à cette heure et à cette distance, l’Angleterre, la Tamise, Westminster, Buckingham lui paraissaient petits, infimes, artificiels !... Cette rade immense, cette ville si admirablement située, quelle métropole pour un grand peuple ! Et ce fleuve merveilleux, quelle route royale vers le

“cœur d’un grand pays ! Qui sait ce que l’histoire

occulte des temps à venir cache en ses grimoi- TES. |

Soudain, dans le sillon lumineux qui divisait le fleuve, une longue barque surgit, passa et renra dans l’ombre pendant que le vent du sud apportait au gouverneur un bout de chanson :

Filez ! Filez ! Ô mon navire !

Car le bonheur m'attend là-bas !

L'homme sourit légèrement. Tout à son grand rêve il avait oublié que cette terre était française, et voilà que la nuit elle-même le lui redisait, le lui chantait ! Et l’implacable association des idées le ramenait à la politique, à ce travail que, fiévreusement, il élaborait sur cette table de chêne, là, à trois pas. Oui ! l’erreur profonde d’avoir laissé, un siècle durant, cette forte race de paysans latins s’enraciner dans ce sol, britannique de par les armes ! Il n’y a que deux moyens de disposer d’un peuple conquis : l'assimilation par la force ou la parfaite autonomie sous la surveillance large du vainqueur. La solution apportée en ce pays était bâtarde et c’est pourquoi le sang a coulé, et c’est pourquoi les geôles regorgent d’honnêtes bourgeois. Nous leur

avons inoculé notre virus parlementaire et liber-

taire, pourquoi nous étonner naïvement des conséquences de notre politique? ... Oui! Il faut en finir | Puisque l’on ne veut pas à Londres d’autonomie complète, il faut agir énergiquement et fondre de gré ou de force en un seul tout ces éléments divers, sous peine d'entretenir ici un foyer de rébellion capable de consumer en un jour la puissance britannique sur ce continent.

De nouveau la voix des rameurs se gonfla et la vieille chanson vint bourdonner aux oreilles de Durham :

Filez ! Filez ! 6 mon navire !

Car le bonheur m'attend là-bas !

Puis l’on n’entendit plus que le grincement d'une plume suivie, dans sa course sur le papier, d'un petit triangle d'ombre noire. Minuit sonna à la grande horloge. Bientôt, Durham appuyant la tête sur sa main gauche, s’endormit.

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Trois coups discrètement frappés. La porte s’entr'ouvre et sur le seuil paraît une fille de service. - Elle est jeune et fraîche dans son tablier blanc qui remonte sur un corsage noir. Elle

porte sur un plateau le thé et les pâtisseries légères que tous les soirs, son labeur de plume achevé, le gouverneur prend avant de se retirer.

La jeune fille s’arrête. Il est beau ainsi le noble Lord, avec sa dernière pensée figée sur ses traits énergiques. Et pourtant, elle le pressent, cet éblouissant gentilhomme, ce Chevalier Grand- Croix de l’Ordre du Bain, c’est l’ennemi de sa race, et cette plume qui vient de tomber là, en travers du papier c’est l’arme terrible — autrement puissante que la torche de Colborne — qui s’aiguise contre les siens.

Très émue, elle pose légèrement le plateau sur un guéridon. La petite Canadienne, élève des Ursulines de Québec, n’est pas une ignare. Elle à lu les annales de son pays et reçu la riche tradition du vieux monastère qui garde comme un trésor les toutes premières pages de notre histoire, de cette histoire belle comme une chanson de geste, pure comme une enfance! Et pour aimer son pays, elle a d’autres raisons encore, très bonnes ! ... Son père, Jean-Louis Bédard a été tué à Saint-Charles, en combattant pour ce qu’il croyait être la cause de la justice et de la liberté. Elle a vu brûler la maison paternelle, et c’est pour cela que la petite Thérèse Bédard, héritière d’une vieille lignée bourgeoise du Richelieu; est revenue aux lieux de son enfance vers les bonnes religieu-

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