‹ Recits Laurentiens:Chapitre 5 sur 25 · EE —————— · texte numérisé non relu

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timent le rebord de la pierre. Le bedeau, en gravissant les marches, fit observer la chose aux trois marguilliers : Jean Hamel, Nicolas Bonhomme et Jacques Voyer, qui fumaient, gravement assis sur un banc près de la boîte du crieur public.

Tiens! observa plaisamment Nicolas Bonhomme, la Sainte Vierge aime les bouquets, et quand le bedeau oublie d’en mettre sur son autel. ..

__A moins, opina Jean Hamel, que ce ne soit un cadeau de sa sainte Mère, la Bonne Sainte Anne.

—$i les bouquets de l’autel de la Sainte Vierge ne sont pas assez fionnés à matin, rétorqua le bedeau, c’est pas de ma faute! On les à pris dans ton jardin, Nicolas, et c’est ta fille qui les à greyés !. ..

En éclatant de rire, il empoigna la corde à deux mains. C'était le dernier coup de la messe. Un à un, les hommes entrèrent, puis les jeunes gens, et, au dernier tinton, il n’y eut plus sur la place, à l'ombre claire des jeunes ormes, qu’une longue rangée de barouches et de chevaux attachés aux petits poteaux blancs....

Tel fut dans sa simplicité, et sans service de clerc ni de tabellion, l’acte de naissance du rosier de l’église. Pour un temps, on n’en parla plus. .

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Les années passèrent. Rien ne changea à l’Ancienne-Lorette, sinon que les enfants devinrent des hommes, que les vieux s’en allèrent dormir sous terre et que le rosier poussa vigoureusement ses racines dans toutes les fissures de la pierre. Moitié rampant, moitié grimpant il atteignit la niche; quelques rameaux graciles y pénétrèrent, et bientôt entourèrent de leurs bras caressants la Vierge des Hurons qui, souriante, laissa faire, et continua de ses deux doigts levés, à montrer le ciel !

Tous les automnes, le rosier livrait une à une et comme à regret ses folioles jaunies aux vents froids, puis, courageux, faisait tête aux rafales terribles accourues des Laurentides, fouettait le mur glacé, usait son écorce et ses épines aux aspérités de la pierre... .A de certains matins, il endossait une blanche livrée de givre qu’il dépouillait ensuite aux approches de midi. Si le jour devenait un peu tiède, la neige du toit commençait à pleurer et les dégouttures du clocher paraient l’arbuste d’une miraculeuse floraison de cristal où les les rayons du soleil venaient s’ébattre dans les sept couleurs de l’arc-en-ciel !

Tous les printemps, le rosier secouait vivement ses glaçons et ressuscitait; la sève battait la charge dans ses bourgeons qui éclataient sous les premiers efflluves chauds et déployaient en tous sens des flots de dentelles vertes cependant qu’en bas, dans la plaine et dans les bois, la vie dormait encore !....Quand juin venait et que tous les oiseaux coutumiers étaient de retour, le rosier faisait ses boutons et, pour le mystère des nids, offrait l’abri de ses petites tonnelles. A la Fête- Dieu, voyant les Lorettains affairés planter des balises le long de la grand’rue, il arborait de luimême des rosaces de satin au cœur d’or, hommage

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Un jour cependant on remarqua que la poussée des racines descellait la pierre de la niche et que le mortier tombait par croûtes devant la porte.

Derechef, dans le village, on commença à parler du rosier. Les lavandières, en piquant le linge sur les cordes mirent la question à l’ordre du jour. Entre deux parties de dames, les rentiers la discutèrent et, en fin de compte, opinèrent pour la suppression. Plus sentimentales, la plupart des femmes, mues par ces raisons du cœur que la raison ne connaît point, prirent la défense de l’arbuste. Il leur semblait que la Vierge Fidèle en aurait du chagrin et qu'ayant elle-même suscité le rosier de la niche elle saurait bien protéger l’église.

Cette opinion cependant ne prévalut point à l'assemblée de fabrique puisque Pierre Gauvin, maître maçon, fut chargé, moyennant sept chelins et demi, de faire disparaître la cause du mal et de réparer la façade.

Il arriva un matin avec son apprenti pour commencer le travail. Les gens de la messe sortaient: vieilles en mantelet noir et coiffées d’une tartine crêpée, vieux courbés sur leur canne, jeunes filles riantes sous des chapeaux à fleurs. Une grande tristesse descendit sur tous ces visages à la vue du maçon qui malaxait son mortier. On s'arrêta pour voir.

Pierre Gauvin aidé de son apprenti, avait appuyé sa longue échelle et il montait maintenant, son oiseau sur l’épaule, une fiche de fer entre les dents. La silhouette blanche de l’homme écla- . tait sous le soleil de sept heures; le fronton de pierre de la porte centrale, les pleins cintres des fenêtres anciennes, tout riait dans la lumière; une forte brise agitait le rosier, le faisait frémir et chanter. La Vierge, elle, semblait regarder de ses yeux immobiles la suite des maisonnettes, la rue ensablée et montante, les bouquets sombres des bois de sapins et les toitures rouges des granges semées sur les coteaux, toute la belle campagne qui se creusait en val, à ses pieds

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L'échelle venait de se casser par le milieu...

Le maçon avait dépassé la première corniche; on le vit s’encadrer dans la mosaïque de la rosace. Encore quelques barreaux et il va atteindre la niche!....On entend alors un craquement sec, puis un cri, parti de vingt poitrines! L’échelle venait de se casser par le milieu et le tronçon supérieur, pivotant autour du point de rupture, précipitait sur le gravier de la place l’homme et sa charge.

On releva le malheureux. Il avait une jambe cassée et de fortes contusions à la tête. Il fut deux longs mois au lit. Quand il sortit pour la première fois, il vit le rosier, mis en liesse par une fine brise du sud, qui le narguaït de toutes ses fleurs et mettait une cocarde éclatante au front de pierre de la vieille église. Pierre Gauvin, impressionné, persuada les marguilliers de renoncer à l’ouvrage.

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Et la Vierge des Hurons, de ses deux doigts levés, continua à montrer le ciel !....

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Le curé mourut; les marguilliers, Pierre Gauvin aussi. Les jeunes gens d’alors, devenus vieux, gar-

dèrent le souvenir de l’aventure du maçon, mais la nouvelle génération n’y croyait plus guère. La pluie succédant au soleil et la neige à la pluie, il arriva que, de plus en plus, les pierres qui formaient la base de la niche firent saillie et menacèrent de s’écrouler.

Le conseil de fabrique s’émut. Comme vingt ans plus tôt, et dans le même coin de la sacristie, le vieux rosier de la Vierge fut encore condamné et l’on chargea cette fois de l’exécution, le bedeau de la paroisse.

Nazaire Savard, le bedeau, solide gaillard dans la quarantaine, avait fait les cent. coups dans les chantiers du Saint-Maurice. Fatigué de la hache et de la drave, il s'était marié aux Trois- Rivières et s’en était venu finir ses Jours—au sec et au chaud—dans la sacristie de l’Ancienne- Lorette. Il habitait maintenant une maison de bois en face de l’église, et, devant sa porte, sept ou huit petits Savard, tous insécrables comme leur père, se roulaient dans la poussière.

La jupe noire que les bedeaux de ce temps-là nouaient à la ceinture par un cordon blanc ne lui allait guère !... Le beau surplis des fêtes n’arrivait pas non plus à épouser les courbes rares de son large dos. Alain le forgeron disait couramment que le sacristain avait l’air d’un gibier de

potence qui aurait cassé sa corde—une allure pour le moins inconvenante pour un homme qui est presque dans le clergé !....Il maniait l’éteignoir comme une gaffe et sa génuflexion manquait vraiment de grâce et de souplesse. Le dimanche, quand Savard, bien empesé, traversait la nef en longueur pour aller sonner le Sanctus, les Lorettains distraits, croyaient voir un cageux qui flottait des bullots ou marchait sur une estacade !. ..

Il n’était pas méchant, mais avec ses relents de cambuse et d’admirables muscles, il avait gardé de son ancienne vie une faconde intarissable et un discours frondeur qui lui faisaient des ennemis dans la paroisse. C’est que l’Ancienne-Lorette est un pays de lavandières! Les langues y sont d’une agilité extrême et les bonnes femmes tout en blanchissant les chemises des bourgeois de Québec ne manquent pas de noircir la réputation de leur prochain !....La concurrence de Savard semblait à beaucoup de ces dames tout à fait insupportable !- Aussi, malgré les innombrables drapeaux blancs arborés chaque matin sur les cordes à linge, la paix était-elle loin de régner entre la cuvette et l’éteignoir, et les commères, d’ailleurs fort divisées, se rencontraient toutes sur le dos de Nazaire Savard.

Le soir donc de ce dimanche, le bedeau veilla chez Mathias Gauvin, le fils à défunt Pierre. Sur

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