CRUE BC
On aurait dit qu'il flottait des billots ou marchait sur une estacade!...
la galerie remplie de monde, on causa de tout, du temps, du sermon de monsieur le Curé, du prix du foin et des framboises, des morts de la semaine, des baptêmes et surtout du rosier ! Mathias ra-
conta l’aventure arrivée à son père vingt ans auparavant et dont il avait été le témoin oculaire.
—Et il a été trop cheniqueux pour remonter, ton père?.... demanda insolemment Savard....
Moi! ça ne m'aurait pas empêché !....
—J'ai toujours cru que la Sainte Vierge ne voulait pas, répondit Mathias. Mon défunt père a grimpé sur l’église bien des fois avant et après cette journée-là, et il ne lui est jamais rien arrivé. Fais attention, Savard !. .. Faut pas jouer avec ces affaires-là !. ..
—Je voudrais bien voir celui qui m’empécherait d’ébrancher les murs de mon église !.... Quand on a grimpé dans le fin bout des pins de la rivière Galeuse, les enfants, quand on a voyagé sur les cages pendant vingt ans, en faut plus que ça pour nous faire peur !....
—Fais comme tu voudras, mais moi, je laisserais la Sainte Vierge avoir soin de son église !
—Je vous invite toutes à venir voir ça demain soir! Si vous voulez des retiges du rosier, on vous en donnera !...
La curiosité, décidément piquée, amena le lendemain soir tout le village de l’Ancienne- Lorette sur le perron de l’église. On y voyait les Hamel, vieux et jeunes, le père François Ki-
rouac et ses garçons qui n'avaient qu’à traverser le champ et à passer le tourniquet, les Robitaille du moulin, les Blondeau, les Gauvin, les Pageot, le père Huot, maître d'école, et jusqu’au docteur Laurin, des Saules, qui, revenant d’une visite aux malades dans les Grands-Déserts, attacha son cheval à un poteau, et attendit dans sa voiture.
A six heures, Savard sortit de la maison pour sonner l’Angélus. Comme on le regardait il affecta plus de pose que d’habitude, fit montre de ses muscles !....Puis il sortit un gros rouleau de corde de dessous l’escalier du jubé. Personne ne s’offrit pour l’aider. L'histoire de Pierre Gauvin s'était répétée de bouche en bouche et nul ne semblait disposé à se risquer à cette: besogne. D'ailleurs, les Lorettains aimaient leur vieux rosier qui partageait leur vie depuis toujours, s'était identifié avec leurs dimanches et dont si souvent les pétales sanglants avaient chu en tournoyant sut le linge blanc des baptêmes et le drap noir des cercueils. A le voir ainsi disparaître, les plus indifférents s’'émouvaient et pour les anciens c'était une amputation, une tristesse ajoutée, encore un lambeau du cher passé qui s’en allait.
Au bout d’un instant la tête carrée de Savard parut dans la fenêtre du clocher et la corde se déroula sur la façade.
—Elle ne cassera pas, celle-là, cria-t-il en ricanant à Mathias Gauvin qui fumait, appuyé sur la clôture du presbytère. Puis, bravache, les manches retroussées pour corser son effet, il empoigna la corde, se suspendit dans le vide, glissant lentement jusqu’à ce que son pied atteignît le demi-nœud préparé d’avance pour le soutenir. Il se trouvait à ce moment presque face à face avec la Madone des Hurons. Malgré l’heure, le vent n’était pas encore tombé et le rosier tremblait de toutes ses feuilles. Quelques hirondelles dérangées dans leur retraite, volaient, décrivant des courbes affolées au-dessus des spectateurs.
Cette fois, c’en est bien fini du pauvre arbuste dont toute la vie n’a été qu’hommage discret, longue caresse et délicat parfum ; il semble bien que la Vierge l’abandonne à l’inévitable !. ... Savard se retourne pour faire aux spectateurs un salut ironique. ...Un couteau brille dans sa main libre !....[1 va frapper !....Mais la Vierge n’a pas dit son dernier mot! Attendez! :Le bras qui menaçait reste levé : un cri perçant parti de la rue, est monté dans le silence :
—Au feu!...
Tous les yeux se détournent et voient avec horreur d’épaisses torsades de fumée noire sortir
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obliquement des fenêtres de la maison du bedeau, puis un jet de flamme aigu crever la couverture et s'élancer versle ciel!....
Gavard s’est laissé choir le long de la corde. Un instant il reste là, stupide, puis il s’élance à travers les villageois atterrés et se rue dans la maison. Déjà sa femme l’y a précédé et au bout d’une demi-minute on la voit paraître avec un bébé dans les bras et s’affaisser au milieu des spectateurs.
Que faire pour parer au désastre DAPMOTCTOD bien nourrie la flamme, déjà maîtresse, se moque des quelques seaux d’eau qu’on lui jette... pour faire quelque chose... .Au bout d’une heure, il ne restait de la maison du bedeau qu’un amas de cendres fumantes !
En haut, dans sa niche, la Vierge des Hurons, les deux doigts levés, montrait toujours le ciel.
L’émoi fut grand à Lorette. De partout on avait vu la lueur et le lendemain, de Sainte-Foy à Valcartier et de Charlesbourg à la Pointe-aux- Trembles, on connaissait la pénible lecon infligée au pauvre Savard.
Depuis ce temps, personne n’a osé toucher au protégé de Marie. De plus en plus, il a travaillé, bousculé la pierre du portail; il a couru sur la corniche et s’est étendu comme une vigne. Il y a quelques années—en 1907 pour ceux qui aiment les dates—les paroissiens de l’Ancienne-Lorette voulant élever à Dieu un temple magnifique durent démolir leur vieille église. Il faut croire que le rosier avait accompli le nombre de ses jours, car tout se passa sans incident. Et aujourd’hui, en vertu de ce privilège qu'ont les végétaux de se survivre indéfiniment par le bouturage, le rosier de la Madone, multiplié à l’infini, embaume tous les parterres lorettains.
Et j'incline à croire que, d’avoir plus d’un demisiècle durant, vécu si près du ciel du Bon Dieu, d’avoir baigné dans la lumière du sourire de la Vierge, d’avoir écouté tant d’Angélus, ses rejetons ont gardé quelque chose de religieux et de consacré! J'imagine qu’au fond des corolles de satin rose, les petits cœurs d’or disent encore leur prière mariale, leur mignonne et subtile prière de fleur !.