‹ Récits malgachesChapitre 1 sur 7 · ITER · texte numérisé non relu

ITER

A DIEGO-SUAREZ

FRAGMENTS DU JOURNAL ü’uN MARIN

Hélas! chère Madame, encore, toujours Malgache, votre vieil ami. Ainsi que vous le faisait pressentir ma dernière lettre, partis de Sainte- Marie de Madagascar, le 12 février, pour aller occuper Diego-Suarez, notre nouvelle et dernière étape, nous sommes, le 14, à 8 heures du matin, devant l’entrée de la baie. De chaque côté de l’ouverture, des montagnes recouvertes de pacages et de basses futaies rappelant, à distance, les maquis de la Corse. Au pied des falaises, la mer sans rides dort avec des teintes vert-lumière d’une intensité invraisemblable... Quelques mouettes, par-ci par-là, piquent un point blanc fuyant sur les tons foncés du décor, sur les strates disloquées et rouge-de-fer, que

les eaux du ciel et de la mer ont mises à nu sur Je littoral escarpé.

Fermant en partie la baie, et ne laissant qu’un chenal étroit, un énorme pâté de calcaire avec des broussailles plaquées par endroits, raviné à sa base, déchaussé, fouillé par le va-et-vient des Ilots : c’est l’ilot Clarence, nommé par les naturels Nossi-Yalana, ile de la Lune ; il présente une succession de colonnes creusées, contournées, ciselées, croulantes, du plus bizarre aspect. Les deux plus avancées d’entre elles, postées comme des sentinelles immuables, reportent l’esprit vers ces conceptions fantastiques de la mythologie égyptienne, vers ces divinités à figure de bètc, figées dans l’éternité de leur pose assise ; derrière elles, les pierres, où la nature et le temps, ces deux grands artistes, ont ébauché des formes indécises, changeantes, les pierres se pressent, se heurtent, se soutiennent : if est-ce pas une foule titubante, telle que l’eût traitée le fantasque crayon de Doré? Et ces autres, plus loin, par delà, ne simulent-elles pas une palissade? La Creuse a ralenti son allure; l’équipage est au poste de combat, paré à toute éventualité. Bast ! personne. Nous franchissons l’entrée, et nous voilà dans la baie de Diego- Suarez...

Elle est immense, cette rade, avec ses échan-

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crures nombreuses, ses caps qui avancent, ses pentes vertes qui doucement remontent jusqu’à de hauts sommets capricieusement découpés... Vers ce milieu, quelque colosse en voyage, le géant Darafefy, peut-être, a laissé choir sa coiffure, une manière de chapeau de cardinal, et, la végétation s’en mêlant, un nouvel îlot a été créé... Là-has, très loin, sur un sommet, une construction perchée : forteresse, résidence seigneuriale, tour de signaux?... Rien de tout cela, chère Madame : Ludus naturæ, comme disaient nos anciens, une fantaisie de Dame Nature; un pan de montagne taillé en édifice, et d’une façon si illusoire que ceux qui, avant nous et comme nous, le virent à distance, l’ont baptisé Windsor-Castle. Car, voilà le fâcheux : nous ne sommes pas précisément les premiers arrivants sur un sol vierge. D’autres ont visité déjà cette pointe nord de la grande île mal connue, mais si peu, si peu, qu’après tout nous sommes en droit d’éprouver la fierté émue des Rohinsons. Songez d’ailleurs que c’est nous qui devons apporter ici les germes de la civilisation à venir ; et en cela du moins nul ne peut nous contester la priorité.

Docks, arsenaux, hôpital, casernes, ville, rien n’est oublié... dans les projets enthousiastes,... non, pas même les éléments d’une forêt !... Nous avons eu la simplicité de recueillir à Sainte-

Marie quelques pieds de bananiers, de bois noirs, de manguiers et de iilaos... Humble pépinière qui devait assurer de l'ombrage à nos arrièreneveux!... « Aucun arbre là-bas! » nous avaiton affirmé. A coup sûr, le Malin voulut décourager ceux qui nous rapportèrent cet étrange renseignement, et les rendit victimes d’un ingénieux mirage, que nos ennemis durent payer de quelques âmes!... Avec notre cent de plants, nous avons l’air de fous qui, pour faire déborder l’Océan, iraient y jeter quelques gouttes d’eau... Pas d’arbres?... Mais toutes ces taches sombres qui, par larges plaques, ombrent les pentes, ce sont des bois, et touiïus encore; et les sommets de ces caps qui débordent sont moins chauves que le parterre de l’Opéra ou des Français!

A gauche, on distingue quelques cases groupées au bord de l’eau; à l’abri d’un de ces fouillis, des pirogues halées sur la plage et figurant de grands cétacés échoués... Pas d'autre vestige de la présence de l’homme... Une bonne lorgnette permet de voir, trottant dans ces belles nappes d’herbes qui égayent le paysage, des bœufs, spécimens des immenses troupeaux qu’on rencontre en celte contrée...

Nous allons plus avant, et l'on signale au fond d’une des baies deux ou trois boutres taillés sur les gabarits de l’arche de Noé,et pa-

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reils à ceux qui, faisant le commerce sur la côte nord-ouest, viennent généralement de l’Inde.

La Creuse est mouillée.

Enfin, nous stoppons; la Creuse est mouillée; mais, juste Ciel! que nous sommes éloignés de tout! La plus voisine des terres est au moins à deux milles de notre bateau. La brise souffle violemment et enfle la mer, dont les vagues

vert sale ondulent, en clapotant, aux flancs du navire. Il fait frais : le ciel se couvre pour crever bientôt en ondées rapprochées. A Ilots pressés, pressés, se rue la pluie, en crépitant à la surface de la mer, comme la grêle ; chaque goutte semble écorcher la vague ; c’est une infinité de points brillants, arrachés avec rage et sautant comme les squames d'un immense poisson qu’on écaillerait... Et, tout le jour, ce déluge, rarement interrompu, tend sa brume grise entre le gris du ciel et le gris des ondes, nous isolant au milieu d’un brouillard infini, dont l’humidité malsaine nous pénètre...

Un officier est allé, avec un canot armé, reconnaître les boutres; ils sont montés par des Indiens et des Antalotes. A l’arrivée de la Creuse, l’un d’eux a substitué diplomatiquement àson pavillon arabe le pavillon français... Leurs équipages sont en train de charger du riz près d’un imperceptible village où, le matin encore, deux douaniers hovas exerçaient leurs fonctions. Mais notre approche a mis en fuite ces employés, leurs familles et leurs bœufs, qui se replient vers l’intérieur. En effet, les trafiquants disent que, par derrière ces premiers plans de montagnes, sur un plateau de calcaire, il existe « un fort redoutable avec plus de 400 hommes armés de fusils et de canons ».

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Au demeurant, d’après les renseignements puisés à la môme source, on peut s’égarer de chaque côté de la baie, à 7 ou 8 kilomètres, sans avoir à redouter la rencontre d’un ennemi.

Mais notre mouillage nous met si loin de la terre, que même les plus hardis explorateurs en perdent l’envie de descendre ; on cherche à se rattraper sur des distractions plus sédentaires; et les fanatiques de la pêche offrent aux poissons de la rade des mets succulents et nouveaux pour eux. Vaine entreprise! ces farouches enfants de la mer paraissent redouter les Français... et clona fer entes. On nous avait cependant assuré que d’eux-mêmes ils s’accrochaient au premier hameçon aperçu ! Fiez-vous donc aux on-dit !

Allons, chasse impossible, pêche infructueuse, promenades peu engageantes, ciel sombre, pluie torrentielle!... En voilà plus qu'il ne faut pour refroidir, dès la première journée, notre enthousiasme de pionniers !...

15 février. — Un nuage roulant ses flocons de ouate grise dans l’espace suffit à métamorphoser un site, à en assombrir l’aspect. Passe la brise qui le pourchasse, et tout rayonne de nouveau... Ainsi de l’âme et de l’esp**it ! une impression fugitive, un instant, y glisse son ombre : un rien la dissipe, et le temps se remet au beau. Hier, ce pays était l’empire du

spleen, le séjour de la mélancolie; nous n’y ferions pas de vieux os; aujourd'hui, jamais station ne parut si charmante. Pour cela qu’at-il fallu? Lien peu de chose, en vérité!... Le matin, du fond de son maigre village, est arrivé un Antankare, une sorte d’Arabe métissé,... un bonnet de coton sur la tète, une chemise de grosse rabane sur le corps, deux mètres de commune étoile rayée et bordée de rouge, drapée en simbou, voilà pour le costume. Quant à l’individu, il se nomme Irobiano, et se prétend tout bonnement le possesseur du territoire de Diego-Suarez... Ce ne doit être en réalité qu’un modeste chef de village, un des vassaux du roi Tsialano.

Le personnage en question était accompagné de trois ou quatre bonshommes taillés sur le même patron que lui ; la noble compagnie montait une pirogue à balancier de formes très lincs, à l’avant découpé en corne recourbée. Ces bonnes gens se disent enchantés de notre intervention; ils viennent nous souhaiter la bienvenue et faire leurs offres de service. Ouidés par ce souverain... à la mode d’Yvetot, nous allons en baleinière à la recherche d’une aiguade. La traversée est longue! mais la nouveauté du paysage nous empêche de le remarquer... Nous côtoyons un haut promontoire, qui avance dans la mer sa niasse rocheuse cre-

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vassée, émiettée, déchiquetée, terre siliceuse qui s’est prêtée aux capricieuses fantaisies des Ilots rongeurs, et où les taches crues, presque saignantes, révélatrices du fer, contrastent singulièrement avec la verdure des palétuviers, des fromagers aux troncs qu'on croirait pétris en chocolat, des apocynées étoilées de campanules roses dont les lianes distillent le caoutchouc, des orchidées aux fleurs bizarres, et de mille autres végétaux... Cet escarpement, c’est le cap Diego. . . Là-bas, une petite plage de sable ; nous y dirigeons notre baleinière; mais la mer est basse ; des coraux, véritable parterre sousmarin, aux floraisons multicolores, ferment la route à notre embarcation dix mètres avant d’atteindre la terre, et force nous est d’utiliser nos canotiers comme montures... Ah! simplicité des temps primitifs ! Brave monarque!... Il n’a pas hésité, lui, et sur son torse robuste il a pris à califourchon notre interprète.

En sautant sur la grève, les exclamations de surprise se croisent : « Oh ! oh ! des huîtres !... » La plage, les rocs qui émergent, les moindres galets, sont en effet littéralement recouverts de ces mollusques, qu’une dégustation rapide nous permet d’apprécier à leur juste valeur... Nos « parcs » seront inépuisables... « Des perroquets !... des perroquets noirs !... » Les bavards nous insultent ou nous raillent; mais il y a

avec nous trois Lefaucheux qui nous vengeront tle leurs apostrophes bruyantes... La bande criarde détale au premier coup de feu... De chaque cote du petit ruisseau torrentiel, qui vient se perdre en mince nappe sur le sable, l’herbe est haute et recèle à chaque pas de gros blocs de grès noirâtre, qui obligent les promeneurs à regarder à leurs pieds ; les bœufs demisauvages ont, dans ce tapis de verdure, ménagé de nombreux sentiers qui se croisent et se confondent; à tout instant, un oisillon se lève à notre approche, volèle presque au bout du canon de nos fusils, si près qu’on rougirait de tirer dessus, puis va se reposer quelques mètres plus loin... Bientôt la lisière d’un bois, praticable malgré ses lianes où se balance parfois, en son riche plumage, un mignon colibri, et, dominant tout cela, un plateau immense, qui déploie la boule verte de ses graminées... « Pst !.. pst !... arrivez donc! Pas de bruit ! Yovez-vous là-bas, sur ce tronc dépouillé, ce monstrueux oiseau? — Un condor. — Mais non,... le dernier représentant vivant, sans doute, des épiornis... Doucement, n’est-ce pas, et ensemble. Y êtes-vous?... un... deux... trois... Pan! pan!... » Paisiblement, le géant élargit ses ailes à peine chatouillées par notre plomb, et va chercher, hors de portée, un perchoir plus sûr. C’était un bel aigle...

Cependant le temps passe, il faut regagner

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le bord, où l’on accueille avec empressement notre seau d’huîtres, déclarées exquises à l’unanimité... Vraiment des simili-ostendes ; du gibier et du poisson, beaucoup, a assure Irobiano, du lait crémeux à discrétion... Et ce n’est pas tout : le commandant a annoncé que dès demain on se rapprocherait beaucoup plus de la terre... Quels étaient donc les esprits grognons qui hier invectivaient ce séjour? Mais c’est la liberté, la fantaisie, la vie sauvage, le royaume de Cocagne, un Eden retrouvé. . . Et, ma foi, ce regain d’enthousiasme facile se comprend chez des gens qui, pendant dix-huit mois, viennent de croupir mortellement devant Tamatave, n’ayant pas deux kilomètres carrés à explorer!.. N’allez pas croire au moins que la couleur du ciel ait modifié nos impressions premières... Après avoir ce matin laissé voir un peu d’azur, vers midi il s’est couvert encore, et les grenasses de revenir, comme la veille... A deux heures, une embellie... Il faut en profiter; et nous voilà partis, avec le canot à vapeur et deux embarcations remorquées, pour l’autre extrémité de la baie ; tandis qu’un officier ira avec quelques hommes chercher, sur l’ilot Clarence, un point favorable pour y planter notre pavillon., le reste de notre troupe, au village d’Irobiano, pêchera ou chassera, ad libitum... Le roitelet susnommé ayant négligé de faire

édifier des quais, et les lames étant très fortes, il nous faut une nouvelle fois, pour débarquer, recourir aux solides épaules de nos canotiers convertis en tritons. Pour nous recevoir, toute la population sur la plage, devant les cinq ou six cases qui constituent la capitale !... Toujours le même mode de construction que sur les autres points de la côte : des pieux grossièrement assemblés constituant la charpente, et des treillis de feuilles de ravenaliers pour lambrisser et toiturer les édifices... Les poules elles-mêmes et quelques vilains roquets aboyants, surpris de la solennité de notre débarquement ou désireux de nous faire bon accueil, sont là aussi, fêtant à leur façon notre arrivée... Des bouquets d’arbres clairsemés autour des buttes ; un puits creusé à un mètre dans la terre et laissant sourdre une eau peu engageante... En avant des habitations, un entassement de carapaces de tortues marines, avec les pattes et les tètes exposées, — autel ou garde-manger, je ne sais, — attire des essaims de mouches vertes; de belles bêtes, ces chéloniens, à en juger par les reliefs : la tête est aussi grosse que celle d’un mouton; sur des bâtonnets, à deux mètres du sol, des lanières pendent , contournées comme des épluchures d’oranges à demi sèches; et là encore les mouches luisantes bourdonnent et festoient ; de près, nous reconnaissons de la viande de bœuf

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coupée en minces filaments et préparée en conserve, qui — heureusement ! — n'a pas cours encore sur les marchés d’Europe...

Il n’y a pas de vraies réunions sur la terre malgache sans kabar; à cette distraction suprême, tout est prétexte; jaser est une nécessité pour les habitants, èt la question : « Quoi de nouveau?... » d’où découle forcément la causerie, est le fond essentiel de la langue... Tous les habitants^ ils sont dix-huit environ, hommes, femmes, enfants) se sont, à cette seule intention, groupés dans la case principale, celle de notre ami Irobiano, plus spacieuse et plus propre que nous ne l’aurions supposé. Les types des hommes sont très divers : le Ilova, le Malgache des côtes, l’Arabe, l’Indien, ont chacun, peu ou prou, contribué à modeler ces visages; les femmes ont, suivant la coutume indienne de la côte nord-ouest, le bijou planté dans la narine gauche. Maintenant les voilà tous accroupis, prêts à engager la conversation , et nous au milieu d’eux , avec cette curiosité des voyageurs et cette gêne commune à ceux qui ne connaissent point la langue de leurs interlocuteurs. Notre silence serait pourtant par trop désobligeant pour nos hôtes, et finalement, en ma qualité de plus ancien, je charge un indigène qui a vécu à Nossi-Béet baragouine suffisamment le français de nous servir d’interprète. « Expliquc-leur

que nous sommes venus leur rendre leur visite de ce matin et leur exprimer nos sentiments d’amitié. » Cela paraît les satisfaire; mais combien plus ils eussent aimé une de ces longues causeries dans le goût local, que les digressions, métaphores, comparaisons et périphrases rendent interminables.

La chasse nous réclame impérieusement; on se débande, et, par groupes, on escalade les monticules argileux des abords du village, pour gagner les plateaux. Ici encore les vastes pacages émaillés d’arbres aux fruits acidulés dont le port rappelle beaucoup le pommier ; ces prairies s’étendent à perte de vue entre deux lisières de bois peu élevés, dont les troncs serrés, entre-croisés de tiges sarmenteuses, qui glissent, se tordent, rampent, s’enlacent, se nouent, ne permettent que difficilement l’accès... Des cailles, des merles, des alouettes,... beaucoup de perroquets noirs, mais si malins qu'on les aborde difficilement... Dompart, — c'est le chien de bord, j’en demande pardon, Madame, à ceux de vos amis et connaissances qui porteraient ce même nom, — Dompart aboie violemment devant moi... Ce roquet improvisé chien de chasse vient d’entamer d’un coup de dent un tenrec1,

1. Los teurecs ou hérissons soyeux forment le second groupe de la famille des Érinacoidés (insectivores) et font transition à celui des .Musaraignes.

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ce cousin germain de notre hérisson, avec lequel, à Tamatave, j’avais antérieument lié connaissance d’une façon purement gastronomique.

Les hautes herbes sont pleines de papillons qui se posent par familles à leurs sommités, y mettant une originale lloraison, diaprée et fris sonnante... Quantité de libellules rayent l’air du zigzag fantaisiste de leurs ailes de tulle zébré et moiré ; la première aperçue a failli avoir les honneurs d’une cartouche; elle nous surprend par ses dimensions, qui sont celles d’un petit oiseau... Tout nous arrête, nous attire, les Heurs, les arbres, les fruits, les animaux : les instincts assoupis de l’entomologiste, du jardinier, du géologue, de l’herborisateur, du chas* seur, se réveillent en foule... Nous subissons, aussi le charme propre à la marche aimée pour elle seule, quand si longtemps on est resté à tourner dans d’étroites limites, à l’instar des écureuils dans les cages... A arpenter ainsi le terrain, les jambes dérouillées éprouvent un bien-être indicible; les nôtres, malgré le défaut d’entrainement, nous ont conduits loin, quand un coup de sifflet nous arrête... C’est le canot à vapeur qui, là-bas, nous rappelle et donne le signal de la retraite... Le temps nous a favorisés ; pas de soleil ; quelques gouttelettes de pluie à peine; une température exquise, beau-

coup de brise. On se retrouve au rendez-vous général, sur la plage... Les pécheurs, malgré la violence des lames, sont parvenus à prendre avec la seine une belle manne de superbes poissons. Les requins, polis pour les étrangers, ont bien voulu ne pas happer quelque mollet de baigneur imprudent... « Qu’avez-vous tué?... — Deux alouettes et un merle. — Et vous? » Les chasseurs montrent leur gibier.

17 février. — Nous avons changé de mouillage hier après midi, pour nous enfoncer dans ce diverticulum profond de la grande baie de Diego, qui s'appelle le mouillage de la Nièvre. L’est là qu’en 1833 vint mouiller cette corvette qui, pendant trois mois, explora les alentours. L’entrée de ce port intérieur se rétrécit en détroit, et nous sommes à peu près à mi-distance (un peu moins d’un kilomètre) de chaque rive. Sur celle de gauche, un mal de pavillon signale l’ancien emplacement du village hova d’Anlsirano, que brûla le Boursaint , il y a près d’un an. En ce point nous devons construire notre case, disposer notre jardin, et grouper autour du drapeau les indigènes disséminés dans la baie, qui viennent successivement faire chaque jour leurs protestations de dévouement à notre cause et demander à s’abriter à l’ombre des (rois couleurs... Cet embryon d’établissement s’élèvera au bord de la plage dans une petite

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anse verdoyante où croissent de beaux tamariniers. Une pente de près de soixante mètres mène par des raidillons aux plaines herbeuses qui, là encore, forment de vastes plateaux... Le décor est fermé parles grandes et majestueuses montagnes, où se sont retranchés les Iiovas... Là-dessus, certains soirs, apparaît une flamme ;

' on dirait une étoile qui se lève; mais bientôt, comme ujie traînée de poudre, le feu gagne de proche en proche, le foyer s’est fait incendie. Cette illumination d’un nouveau genre, cette flambée, c’est simplement, Madame, un procédé d’agriculture... à la mode du pays. Veut-on trouver, pour y piquer du riz, un terrain que n’ait pas épuisé ce végétal indispensable, vite on brûle l’hectare de forêt le plus voisin, et la chétive graminée supplante les géants séculaires... Multipliez à l’infini cette opération, et vous saurez pourquoi et comment se déboise Madagascar.

Quelques mésaventures agrémentent nos premières excursions ; mais ne croyez pas qu’elles aient refroidi l’ardeur des hommes-fusils. Pas mal de cailles et de pintades ont encore été sacrifiées... Depuis qu’on y a goûté, les dernières sont devenues l’objectif de chaque canon. C’est une si belle pièce à rapporter !... Mais qu’elles sont futées, les pécores, et comme il leur a fallu peu de temps pour apprendre à se méfier de

nous!... Premier bienfait de lacivilisation : mise en fuite du gibier !... Dès que ce résultat sera obtenu, viendra, n'en doutez pas, le second bénéfice : rétablissement du permis de cbasse!...

Un grand chapeau, agité là-bas, à la lisière du bois, nous invite silencieusement à porter nos pas de ce côté... « Qu’est-ce?... chuchotet-on. — Des porcs sauvages... «Effectivement, sous le couvert de la forêt on perçoit quelques renillements sourds... ; mais voilà, les entrecoupant, de petits cris aigus qui, du sol, me fout relever les yeux vers la cime des arbres; car j ai reconnu le mode de converser d’une famille de makes (singes). Elles trottent même, se servant des branches courbées comme de ponts aériens, la queue flottante en panache, l’œil étonné plutôt qu’effrayé par l’approche de ces intrus. Un de nos compagnons bien placés en ajuste une, qui, frappée à mort, retombe pesamment de son poste aérien. Pauvre mignonne bestiole !... Quelle délicate robe gris cendré, à peine nuancée de fauve par places! Comme sa queue est fourrée et ondoyante ! Le fin museau et, sur le sommet de la tète, le joli Y couleur de rouille qui a servi à dénommer la variété 1 ! Et puis, dans ces yeux à peine éteints, quelle expression ! En la considérant, jetée sur

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