‹ Récits malgachesChapitre 2 sur 7 · Make à diadème · texte numérisé non relu

Make à diadème

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nies genoux, il me prend des envies de la bercer, et je sens sourdre de secrètes sympathies qui trahissent le disciple de Darwin ! Mais chez les Malgaches a cours une croyance précisément inverse de celle qui a inspiré la théorie du grand philosophe naturaliste.

Tous ceux qui ont visité Madagascar, traitants, voyageurs, missionnaires, vous racontent quel culte les naturels ont à l’égard des Lémuriens. Une espèce principalement, celle des Babakotos [baba, père; koto , enfant), esl chez eux en grande vénération.

Quand on se rend de Tamatave à la capitale, il faut traverser la forêt d’Analamazaotra, où ces animaux sont fort nombreux. L'arrivée d’un convoi d’excursionnistes met ceux-ci en révolution ; c’est alors, par la ramure, un assourdissant concert et un dévergondage de gambades. Ne vous avisez pas , si vous ne tenez absolument à désobliger vos guides et vos porteurs de fdanzanes, ne vous avisez pas d’occire un de ces acrobates à fourrure ; voyez comme votre escorte a soin de déposer, pour eux, une portion de riz au pied des arbres qui leur servent de tréteaux... Pourquoi? C’est que cette gent quadrumane a des hommes parmi ses ascendants. Tel est le fond essentiel de la légende; sur ce thème, on a brodé. D’après les uns, un jour que deux tribus luttaient entre elles, le

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roi d’une des factions (un Betsimissaraka , je crois), sur le point de tomber entre des mains hostiles, s’enfuit vers la forêt et y fut accueilli par les Babakoutes, avec qui il lit alliance ; de là la souche. Au dire des autres, c’est un condamné à mort qui, près du lieu du supplice, échappe à ses bourreaux, court vers les bois et se montre aux yeux de ses poursuivants sous la forme empruntée d’un grand Lémurien, occupant paisiblement une fourche d’arbre. Cette transformation providentielle démontra d’abord l’innocence un instant méconnue de ce nouveau Simonide, et valut, par la suite, à sa postérité, le respect du vulgaire... Quelques conteurs enfin, les caustiques du pays, parlent d’un ménage en querelle (il y en a donc sous toutes les latitudes !) dont le Socrate, appelé Bajako, ne redoutait rien tant que d’être mis en contact avec la cuiller à riz... Dans une des scènes intimes du foyer, la Xantippe malgache, en train de répartir la nourriture usuelle sur les feuilles de ravenal bien étalées, céda à une impulsion de colère et jeta au front de son époux infortuné le talisman fatal qu’elle avait en main... Changement à vue : le pauvre diable va cacher dans les fourrés voisins sa métamorphose et son ennui ; seulement, depuis lors, il a déclaré, et ses petits-fils avec lui , la guerre au sexe aimable (fi! le rancunier!), et il n’est

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pas de lours malins que ces diables de Rajako (bien douce compensation pour le mari transformé que d’avoir légué son nom à toute l’espèce !) ne cherchent à jouer aux femmes.

Dieu me pardonne ! voilà que pour une makc j’ouvre une parenthèse de deux pages et me lance dans l’histoire des croyances malgaches. Revenons à notre quasi-singe. Aussi bien lui dois-je une épitaphe. S'il fut bon père et bon epoux, je ne saurais l’attester, n’ayant pas vécu dans son intimité... Mais, sans crainte de contradiction, je puis faire graver au pied du support où grimpe à cette heure sa dépouille habilement empaillée: « Il fut un excellent civet ! » Cet éloge funèbre — pleurent vos beaux yeux ! — me paraît gros de menaces pour ses congénères...

Si vous me pardonnez les' perroquets noirs et les makes, que direz-vous quand je vous confesserai que, sous la dénomination fantastique de « gibelotte de vampires », on a servi sur notre table des roussettes, ces énormes chauves-souris qui mesurent près d’un mètre d’envergure?.. Du coup, ne me renierez-vous pas?.. Nous sommes devenus de vrais sauvages, n’est-ce pas votre avis ?.. Allons, Madame, engagez votre savant ami le directeur du jardin d’acclimatation, à nous retenir un emplacement pour notre retour. Avec notre ac-

coutrement bizarre et nos menus extravagants, nous constituerons uue attraction égale au moins à celle des Esquimaux ou des Galibis...

U mars. — Hier, après midi, j’étais parti pour la chasse; j’étais seul, et, comme j’estime qu’il n’y a aucune bravoure à affronter un danger devant lequel on resterait impuissant, je m’étais fait déposer par mon canot sur le promontoire de Diego, cet emplacement fadi aux yeux des indigènes, si bien séparé par un étranglement de la terre ferme, et si isolé du fort liova que nos ennemis ne doivent pas songer à y venir. Au surplus, je m'étais écarté de moins d'un mille et demi de baignade, où une corvée puisait de l’eau, .l'allais, l’arme à l’épaule, scrutant le ciel et l'horizon, pour y découvrir une apparence de plume, parfois m’arrêtant en chemin pour examiner de plus près quelque intéressante configuration du sol, m’accroupissant pour déterrer dans un vieux lit de torrent de menus fossiles. D'oisillon, pas un seul dans ma gibecière. .le contournai à demi le massif de Diego, en quête de merles, familiers de l’endroit, et me trouvai dans une petite anse. A ma gauche, les murailles rocailleuses du Cap, dont la toison d’arbres adoucit les aspérités, venaient plonger presque à pic dans l’eau leurs assises. En les fouillant du regard, à vingt-cinq mètres

Le promontoire de Diego.

sautant de roche en roche, car déjà la mer monte, et j’arrive de la sorte presque au-dessous de l’oiseau... Un beau poisson bleuâtre à demi rongé, gisant parmi les galets, me prouve que ce que je prenais pour de la méditation n’était que le résultat d’une digestion peutêtre laborieuse.. . Je vise mon rapace... Ploum !

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environ au-dessus de la mer, j’avisai, sur une branche, un énorme aigle pêcheur, campé dans une pose recueillie.

Par Dieu ! une occasion superbe de ne pas revenir bredouille! je m’avance en catimini,

ploum ! un grand bruit de branches froissées; l’animal dégringole avec lourdeur; cependant une arête de la paroi ou quelque souche l'a retenu dans sa chute, et des buissons m’en dérobent la vue... Il doit être à une dizaine de mètres tout au plus de ma tête... Bien simple qui s’imaginerait que je vais l’abandonner là!... A l’escalade! et me voilà, m’aidant des brousses et des saillies pierreuses, pour me hisser jusqu’à ma victime... Tandis que je me livre à celte ascension, mon chapeau s'accrochant d’un côté, mon lorgnon dévalant de l’autre, je remarque, près de moi, une caverne basse et assez profonde, dont l’entrée, fort étroite, ne dépasse que de deux ou trois pieds le niveau supérieur des marées. Là, des ossements épars; je m’en étonne, car cette excavation n’a pas de parois assez élevées pour qu’on suppose qu’une famille l’ait habitée, même momentanément, et y ait laissé ces vestiges de scs repas ; et d’autre part je ne connais point à Madagascar de carnassier assez robuste pour rapporter en son gîte des quartiers de bœuf... Je m’approche donc davantage et je reconnais... un squelette humain. Oui, vraiment, il est là tout entier, mais complètement désarticulé, rien ne restant des tissus qui jadis en cimentèrent les pièces; et, disjoint, le crâne aux tons de vieil ivoire maculé de terre

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a roulé à côté, un peu en contre-bas... Une telle découverte ne laisse pas que de m’émotionner; elle était si peu prévue !... Impossible pourtant de s’attarder à un plus minutieux examen ; mon aigle, peut-être étourdi, est capable de recouvrer ses sens et de s’envoler à ma barbe; il faut tout d’abord l’aller ramasser. Je me hausse de quelques mètres... Encore une grotte, là, adroite, et, cette fois-ci, un long et étroit cercueil débordant; plus haut, deux au- * très bières; puis, une muraille en pierres sèches, masquant l’orifice d’un des sépulcres agrestes, et devant elle , suivant la pratique malgache, les têtes décharnées de deux bœufs, immolés au jour des funérailles... Suis-je donc tombé en pleine nécropole? Quels sont-ils, ceux qu’on est venu confier aux flancs de cette colline, pour y dormir l’éternel sommeil, auprès de l’immensité de la mer, au murmure des vagues, en face de la sereine fixité de la nature?... Des chefs? des héros morts devant l’ennemi? Qui me le dira? Des êtres privilégiés sans doute, car s'il ne s’agissait que d’un cimetière banal, cette pente abrupte recèlerait bien plus de ces funèbres cavités... Je comprends à cette heure pourquoi, avec leur culte profond des morts, les indigènes considèrent ce lieu comme sacré... Tout en faisant ces sombres réflexions, je me traîne jusqu’au

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fourré où s'est abattu mon oiseau «le proie; je le liens tout chaud encore, scs puissantes sériés crispées par l’agonie, et je redescends, avec mon lourd fardeau, en m’agrippant aux moindres obstacles pour ne pas rouler jusqu’à la mer. Me voici revenu à côté de la première caverne aperçue... Si c’était un Ilova, ces resles humains?... Les instincts scientifnjues se réveillent... Comment ne pas se dire que le Muséum réclame à cor et à cri un spécimen de crâne de cette race mal connue?... Avec l'extrémité du canon de mon fusil, j’écarte une ou deux pierres, et, non sans trembler un peu, j’étends le bras et saisis ce sinistre butin... Du trou occipital s’échappe une grosse araignée... Mon aigle d’une main, cette tète dans l'autre, — tel Hamlet auprès des fossoyeurs, — seul, dans ce silence et devant l'étendue reposée du décor, je me sentais remué plus «jue d’ordinaire... Nulle idée de profanation sacrilège ne m'incitait pourtant à ce rapt purement scientifique... « Eli bien! non !... qui que tu sois, pauvre trépassé, scélérat ou héros, prince ou simple pasleur, demeure sur cette terre où tu vécus; poursuis-y tes rêves d’outre-tornbe, et, plutôt que d’aller enrichir les vitrines d’une galerie d’histoire naturelle, lentement, au jour le jour, rends ta poussière au sol des ancêtres... » Et dans la grotte j'ai replacé doucement ce crâne.

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A bord, je n’ai partagé mon secret qu’avec deux intimes, qu’une communication de cette nature devait intéresser au point de vue ethnographique. Dès aujourd’hui je suis retourné, en leur compagnie, revoir mieux ces sépultures... Les bières sont en assez bon état, grâce à la dureté et à la presque incorruptibilité du bois dont elles furent confectionnées. L’étroitesse en est remarquable , le couvercle a une section triangulaire, l’arête vive tournée en haut; il est massif; sur ses bords et sur sa surface inférieure sont fouillés des ornements à peu près géométriques et sans symétrie, tels qu’en jettent parfois les Japonais à travers leurs enluminures ; malgré l’usure, on y découvre encore des traces de couleur noire et rouge. Ce qui fut le corps est emmailloté dans une pièce de cotonnade bleue ou blanche, où l’emporte-pièce des hôtes de la tombe, les larves, a découpé d’étranges broderies à jour. A l’ouverture de quelques-unes de ces grottes, un roseau, une branche morte, fichée en terre, balance à son extrémité un morceau de toile blanche, mille fois lavé, déchiré, effiloqué par le vent et la pluie... Ce chiffon jadis immaculé est-il ton fanion, Vierge austère, Mort inviolable? Au chevet d’un des cercueils, deux assiettes, vides à présent, et deux bouteilles renversées à terre : les provisions pour le grand

voyage d’où l’on ne revient pas. Il faut qu'elle soit bien tenace, bien instinctivement enracinée au cœur de l’homme, cette vague croyance dans une migration après la vie, dans une persistance de quelque chose de nous, dans l'au delà de l’existence, puisque cette coutume de ménager en partant des vivres ou quelque argent pour sa route se retrouve chez la plupart des peuples qui n’ont pas immatérialisé ce peu de chose qui nous survit, ce rien, ce tout, que nous appelons l'àme !...

Impressionnés par cette besogne de fossoyeurs, comme je l’avais été la veille, mes deux compagnons — j'allais écrire mes deux complices — se demandent avec moi quels étaient ceux dont nous sommes venus troubler le repos? Ilovas, Indiens ou Sakalaves ?

De notre excursion mystérieuse, nul n’en a rien su, ni à bord ni à terre. Ayant alternativement fait le guet, nous sommes sûrs de n'avoir pas été vus, et nous sommes demeurés muets ; mais, coïncidence étonnante ! un troupeau de fuyards, qui, arrivé ce même jour, avait commencé ses installations dans une anse voisine (d'où nos manœuvres ne pouvaient être épiées), décampait le lendemain et allait, sur l’autre rive, grossir le village d’Antsirano.

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« Pourquoi avez-vous encore déménagé? demandait au chef l’un des nôtres.

— Les morts nous ont avertis ! » répondit-il avec ce ton sentencieux des peuples primitifs...

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