Sorte d’arbre fruitier
2. Ici nous croyons utile »le rappeler ou d’apprendre aux lecteurs qu'à tous les points de vue nous sommes en pleine fiction. Il n’y a pas à Madagascar, à part les caïmans, d’animaux redoutables ; et, eu dehors des tortues éléphantines et de la race aujourd’hui disparue des épiornis (ces oiseaux gigantesques dont l’oeuf équivaut à six œufs d'autruche .il n'est pas de bôtes dont la taille soit assez graude pour frupper l'imagination des indigènes.
CONTE BETSIMISSARAK
S’adressant à un autre membre du conseil, le chef reprit la question d’usage :
« Akory kabary ? (Quelles nouvelles y a-t-il ?) — Chez nous tout va bien; malgré cela, de nos côtés, il court un bruit fâcheux. La fille du roi est très malade ; pas de fanghafudi (remède) pour la sauver !
— Facile ! fit sentencieusement la grand’-bète. Prends la pierre du seuil du palais; chavire-la sens dessus dessous; la jeune fille sera guérie ! » Quelques faits de moindre importance occupèrent la fin de la séance; puis, le président ayant fixé un jour pour le prochain rendezvous, l’assemblée se sépara. Quand la bande fut dispersée, ce que comprit l’enfant au silence absolu qui régnait de nouveau, il arracha fébrilement une poignée de feuilles de l’adabou et s’en frotta les paupières. A l’instant la cuisson qu’il ressentait disparut, les plaies de ses pauvres yeux blessés se cicatrisèrent; comme par enchantement, son mal s’était dissipé, il y voyait aussi bien que par le passé. Tout joyeux, il se laissa couler à terre... L’aube s’évanouissait graduellement; une à une, les étoiles repliaient leur calice d’or; sur la plaine, de loin en loin montaient des brumes diaphanes, qui llottaien.t au-dessus des marais... C’était dans les broussailles un remuement d’ailes déployées, et les cris de joie des sar-
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celles et des canards qui, sitôt éveillés, partaient pour la maraude... Le ciel presque blanc bleuissait de plus en plus, tandis que du côté de l’orient de larges bandes de feu zébraient la dernière ligne des nuages de la nuit. Et très haut, claquant du bec, pareils à de blanches llèches, passaient à tire-d’aile les hérons... Tous ces détails et mille autres encore, le jeune voyageur, dans le ravissement de sa guérison, se plaisait à les contempler. Enfin, comme dans un soudain déchirement, le soleil, l’éblouissant Maso-andro (l’œil du jour) se montrait; l’enfant reprit son bâton et se dirigea vers la ville où soutirait la jeune princesse. Lorsque, le lendemain, il s’arrêta aux premières cases :
« Où demeure la tille du roi?... demanda-t-il.
— Que t'importe?... lui répondit, sans interrompre sa besogne, un vieillard qui pilait son riz polir le décortiquer. On ne peut pénétrer dans sa demeure; hizy mann y/ (elle, est malade). Serais-tu un ampisikidy (devin, sorcier)?...
— Qui sait?... hasarda mystérieusement le jeune homme. En tout cas, je désire au moins parler à la femme du roi; faites-lui savoir que j’ai un secret à lui confier. »
Devant son insistance, on alla chercher la vady (l’épouse) du souverain, qui consentit à venir : « Zaza (enfant , lit-elle, que désires-
La convalescente venait de quitter sa natte.
RÉCITS MA LC A Cil K S
tu?... hâle-toi. » Et lui, avec assurance : « Je connais un remède pour guérir ta lille; si je parviens à éloigner le mal, me la donneras-tu pour compagne? — Eny tokoa (oui, vraiment!), dit avec empressement la mère. — Eli bien ! laisse-moi te suivre jusqu'à la porte du palais. »
Arrive devant la royale habitation, le jeune homme tourna la pierre du seuil sens dessus dessous, suivant la recommandation de la grand’bête.
« Entrons maintenant. » Sauvée et souriante, la convalescente venait de quitter sa natte et s’avançait au-devant d’eux.
Le roi, très satisfait, ratifia la promesse de sa femme. On maria donc lesjeunes gens, et on fit tuer plusieurs centaines de bœufs, qu’on distribua au peuple en signe de réjouissance, en même temps que sur la place publique on laissait à la disposition de tous de grandes barriques de be/sa-bètsa1 et d'arack...
Après trois lunes, voici que le frère aîné vint rendre visite à son cadet, avant l’extrême audace d’aiïccter un oubli complet de son crime, et manifestant la joie la plus vive de retrouver son frère vivant et comblé d'honneurs... 11 le pressait de questions curieuses, de savoir ce
1. La betsa-betsn est une sorte d’hydromel préparé avec du jus de cauue fermenté, où l’on a mis de l’écorce de simarouba.
CONTE BETSIMISSARAK
qui avait pu lui procurer une telle fortune... Le cadet, stupéfait d’un pareil cynisme, parvint néanmoins à contenir son indignation. Il lui apprit que quelque part, là-bas, il y avait un pays superbe où se trouvait un arbre magique; tous ceux qui montaient sur cet arbre étaient favorisés par la chance. C’est ce qu’il avait fait : « Je suis si déshérité, lui dit l’aîné avec des mines hypocrites, ne voudrais-tu pas m’enseigner la route qui mène en cet endroit, pour qu’à mon tour je tâche d’avoir une part de bonheur?... — Certes, répliqua le mari de la princesse, je tiens à t’y conduire moimeme. »
Et, sans plus tarder, ils se dirigèrent vers le lieu de leur dernière séparation...
« Yoilà, dit le cadet, voilà l’arbre sacré qui me fut si favorable ; grimpe au sommet, attends patiemment : le sort ne tardera pas à te sourire. » Cela dit, il s’éloigna, tandis que son frère escaladait le tronc de l’adabou.
Bientôt la nuit se fit; au moment où la volanci (la lune) montrait son croissant à l’horizon, les bêtes arrivèrent en procession, et vinrent, comme autrefois, se ranger en rond au pied de l’arbre pour tenir kabar.
Lagrand’bète prit la parole :
« Quelles nouvelles, vous autres?...
— Tout va bien là-bas, lui fut-il répondu;
tout. Seulement, il se passe un fait étrange : l’aveugle a été guéri, la tille du roi aussi, et aucun de nous n’a livré les secrets que nous tenions de toi. Nous ne voyons qu’une explication acceptable. Un espion a eu l’audace d'assister à notre dernière réunion.
— Où se cacher?... répliqua la grand’bète... Au fait, il n’y a qu’un arbre dans la plaine où nous conférons... ce ne peut être que dans ses branches. Cherchons. »
Ah! comme le méchant frère aîné tremblait de tous ses membres en entendant donner cet ordre! Ses dents claquaient, ses genoux s'entre-choquaient , et les animaux l’aperçurent, blême de peur dans son nid de feuillage.
Ils eurent, en le découvrant, un grognement de satisfaction ; et comme il ne pouvait se résoudre à quitter son refuge, tous ensemble se mirent à fouiller le pied de l’adabou. L’arbre chancela, comme un homme qui a pris trop
d’arack, et lourdement s’abattit sur le sol...
Alors les bêtes piétinèrent avec acharnement sur le corps du méchant homme jusqu’à ce qu’il fût mort, bien mort.
Les corbeaux se régalèrent de son cadavre.
Et le frère cadet vécut très heureux, . très estimé et très aimé.
SOCIÉTÉ ANONYME d’iMPKIMF.HIK DH vn.LEKRANCHE-DK-ROCKBt.CK Jules Dardoi'x, Directeur.
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