Nom malgache du Pandanus utilis
6. Les sekatses ou ménestrels sont des hommes qui voyagent et se livrent spécialement à la culture de la poésie et de la musique.
dis que le troisième, pinçant les cordes d'une valiha1, leur faisait un accompagnement en sourdine.
Le prince eut un frisson quand il vit le cortège.
Lampi-tanghine marcha droit à lui: « Lïampontzaka (le roi), lui dit-il, te soupçonne de vouloir le trahir; » et, lui tendant le fatal breuvage : « Lois ! »
L’accusé voulut protester. Au premier mot. l'exécuteur insista plus énergiquement: « Bois ! reprit-il; si tu es innocent, qu’as-tu à redouter? »
Le malheureux détourna instinctivement la tète, cherchant une issue pour se dérober par la fuite à cet odieux supplice, llélas !... toute idée d’évasion s’évanouissait devant la barrière de sagaies que les soldats, rangés en cercle, pointaient vers sa poitrine, prêts, au moindre geste de leur chef, à transpercer h* fugitif de ces vingt pointes aiguës.
Alors, poussant un long soupir, il prit la coupe et d'un seul trait la vida... 11 pâlit aussitôt; tout son corps se tordit dans de violen-
t. La valiha est un instrument fait avec un morceau »lo hambou gros et long comme le bras. Des (ilets détachés dans l'écorce, laquelle ils n’adhèrent plus que par leurs deux extrémités, et soulevés par de petits chevalets, en constituent les nombreuses cordes.
CONTE BETSIMISSARAC
les convulsions ; le visage se crispa; les yeux se vitrèrent; c’était fini...
« Aux enfants, maintenant ! » dit l’officier.
Et, comme on les cherchait vainement dans les diverses pièces de la maison :
« Nous attendrons leur retour. Que personne ne s’avise de bouger pour aller les avertir, cria-t-il aux esclaves terrifiés. »
Et, de même que pour un kabar *, l’ampitanghine et les gardes s’assirent en rond, surveillant toutes les issues de la case.
Un petit domestique africain, très dévoué à ses maîtres, avait pu, caché derrière lin bouquet de cycas, ne rien perdre de cette émouvante scène. Dégagé et souple comme un chat, sans faire de bruit, sans être vu, il parvint à s’esquiver, et, sachant où rejoindre les deux jeunes gens, il prit ses jambes à son cou pour courir les informer du danger prochain qui les menaçait. Haletant, il les rejoignit dans la forêt, où, à coup de flèches, ils abattaient des ramiers.
« Tompo (maîtres), murmura-t-il aussi bas que possible, on veut vous tuer ! » Et succinctement, avec de grands gestes tragiques, il les mit au courant du drame.
1. Le kabar est une assemblée, ofBcielle ou non, où se discute le pour et le contre des moindres questions. C’est une des coutumes les plus familières aux Malgaches..
Les deux frères se lamentèrent, en apprenant la disgrâce soudaine et la tin cruelle de leur père; puis l’aîné, prenant enfin la parole, s’adressa à l’autre :
« Nous n’avons qu’une ressource, aller loin, très loin d’un pays où les traîtres ne manqueraient pas, pour nous livrer à la justice de l'ampantzaka, sitôt notre signalement donné.
— Bien ! fit le cadet. Marche, je te suis. »
Et, sans plus tarder, ils se dépouillèrent de leurs riches lambas 1 2 de soie qui auraient pu les dénoncer, les enfouirent, partagèrent en deux, pour s’en affubler, le grossier vêtement de leur jeune sauveur, et détalèrent vivement, après avoir donné au petit esclave quelques pièces d’argent :
« Nous ne pouvons t’emmener; tu gênerais notre fuite; va où tu voudras; tu es libre !
— Que Zanaar s, le bon génie, vous protège ! » répondit en se prosternant le gamin basané.
Mais déjà ils étaient loin, et ce ne fut que le soir très tard, quand, derrière les collines envahies par la nuit profonde, se leva la face sanglante de la pleine lune, que les fugitifs se permirent quelques heures de repos.
1. Pièces d’étoffe dans lesquelles se drapent les habitants, à la manière antique.
2. Zanaar, c’est Dieu; c’est aussi toute divinité (généralement protectrice); c’est encore tout ce qui est prodigieux ou terrible.
CONTE BETSIMISSARAK
Plusieurs jours et plusieurs nuits, ils voyagèrent ainsi, se dérobant aux regards inquisiteurs des chasseurs, évitant les villages, traversant des vallées, escaladant des montagnes, passant en pirogue les rivières et les lacs tapissés de lotus, d’où émergeaient les museaux pointus des caïmans, se frayant un sentier sous bois, à travers l’enchevêtrement des lianes , demandant aux arbres une nourriture frugale, qui n’exigeait aucune préparation, et, sous la chaleur étouffante des midis aussi bien qu’au lever frissonnant de l’aube, hâtant leurs pas, tandis que du haut des branches, avec des grands yeux étonnés, les makis 1 les regardaient s’enfuir.
Enfin, ils arrivèrent dans une plaine déserte, d’après ce que leur expliqua un andevo (esclave) qui, sa seine sur l’épaule, allait, trois lieues plus loin, pêcher des camarons2 dans un cours d’eau. Cet endroit était hanté à certains jours par de grandes bêtes monstrueuses à qui ce pays et les environs servaient de domaine. Mais à une journée et demie de marche, ils trouveraient une ville populeuse dont le roi, qu’il leur nomma, avait une fille à marier.
1. Les makis ou makes soutdes quadrumanes, voisins des singes, dont on ne trouve de représentants qu’à Madagascar, et dont Linné a fait un ordre à part, sous le nom de Lémuriens.
2. C’est sous ce nom que, dans beaucoup de colonies, on désigne d’énormes crevettes.
:;e récits malgaches
Après les avoir renseignés, l'esclave les salua d’un « Yeloma, tompon-lahy ! » et reprit sa course. Le nom du monarque et celui de la ville qu’on venait de leur citer n’étaient pas inconnus aux jeunes gens; leur père leur en avait parlé jadis; et ils pouvaient compter recevoir avant peu un bon accueil... Toutefois, comme l’heure était chaude, que d’ailleurs il ne fallait pas songer à parvenir, avant la nuit, au terme probable de leur voyage, ils avisèrent un grand arbre qui, isolé, dominait les buissons avoisinants, et allèrent s'étendre à l’abri de son ombre. Le cadet s'endormit. L’autre se mit à réfléchir... La pensée qu’il allait retrouver dans le roi un ancien ami de son père, et' l'idée que ce prince avait une tille à marier tirent germer en sa cervelle mille rêves ambitieux qui bourdonnaient sous son crâne comme un vol de chauves-souris. 11 linit par conclure qu’il n’était pas avenant de ligure, que les façons de son frère étaient plus engageantes, et plus sympathiques ses traits; bref, qu’arrivant tous deux au palais, ce n’était certes pas lui, l’aîné, qui avait chance d’obtenir l'héritière du trône. « Il faut donc à tout prix empêcher ce concurrent de retrouver son chemin... Mais comment le dissuader de me suivre?... Si je le tuais ?... Oui, mais il est aussi fort que moi, et si je ne l'achève pas du premier coup,
CONTE BETSIMISSARAK
la lutte peut ne pas tourner à mon avantage. Bon! fit-il enfin, j’y suis... » Et secouant le dormeur : « Rahalahe ! (frère) regarde ce vol de corbeaux qui obscurcit le soleil. » Confiant et mal éveillé, le cadet fixa de ses yeux éblouis les rayons de l’astre. Alors, profitant de cet instant, l’aîné lui jeta à travers le visage une poignée de sable. L’autre poussa un cri de douleur, et comme il n’avait pas distingué le geste du misérable: « Frère, s’écria-t-il, une bouffée de vent m’a rempli les paupières, je souffre horriblement; débarrasse-moi, je t’en prie, de cette brûlante poussière !.. » L’aîné, fier du succès de son stratagème, s’avança hypocritement et, tirant son couteau, creva les yeux du malheureux... Puis, sans écouter les imprécations lamentables du blessé, il s’éloigna, s’acheminant vers la ville du roi. Il y était le lendemain dans la journée. Les passants se chargèrent de lui apprendre que la fille du souverain était gravement malade, et que nul n’avait le droit d’approcher du palais.
« J’attendrai ! » se dit le scélérat; et il s’installa pour y séjourner dans un village rapproché de la ville.
Ses tortures un peu apaisées, le cadet se leva. « Si, par hasard, le pêcheur repasse par ici et que je l’entende, je l’appellerai, pensat-il, et le prendrai pour guide... » Mais comme,
en attendant, il ne fallait pas être dévoré par les animaux qui d’un moment à l’autre pouvaient venir, il se hissa au sommet de l’arbre qui était près de lui, et qui était un adabou1.
Bien lui en prit, car à peine s’était-il inslallé entre deux grosses branches, qu’arrivait le chef des bêtes, puis deux, trois, quatre, dix de ses sujets2.
« Nous voici, dirent les monstres; tu nous avais convoqués; nous nous sommes souvenus que c'était jour de kabar.
— Et quoi de nouveau? répondit le chef.
— Chez nous, il y a une mauvaise nouvelle, continua l’un des animaux. Un homme est aveugle, et on ne trouve pas de remède pour h* guérir... »
La grand’bête de riposter : « Pas difficile, cela... Prendre des feuilles de l’adabou, en mettre dans ses yeux; il sera guéri. »
Illotti dans la ramure, le cadet écoulait ces choses surprenantes et n'osait bouger, tant il avait peur d’être surpris.