‹ Récits militaires (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

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Quelques mots avant cette deuxième série.

Si vous prêtez l'oreille aux murmures qui s'élèvent autour de vous, ce ne sont que plaintes et découragements. Le monde militaire lui-même est encore stupéfait par le souvenir de nos défaites ; les hommes qui depuis si longtemps se proclamaient invincibles semblent douter d'un meilleur avenir. Quant à la société civile, le fantôme de Finvasion l'aveugle, et le moindre bruit sur la frontière lui rappelle les marches de l'étranger. Cet état des esprits est d'autant plus regrettable qu'il est la conséquence non d'une étude approfondie, mais d'un instinct aveugle et pour ainsi dire d'une commotion physique.

L'auteur de ce livre pourrait être lui-même accusé de partager le sentiment de la plupart de ses contemporains. En effet, dans sa lettre aux Directeurs

de la « Gazette du Dimanche », qui sert de préface à la première série des récits militaires, il exprime des craintes et laisse entrevori peu d'espoir. Dans l'ouvrage, au contraire, il met en relief les vertus populaires et répand dans chaque page une consolation et une espérance.

Y a-t-il là changement d'idées ou contradiction? Nullement.

Les hommes de nos jours ne sont pas inférieurs à leurs ancêtres, et les femmes surpassent leurs mères en vertus et en courage.

Mais ces hommes et ces femmes forment une société mal dirigée, ou plutôt dirigée par des guides aveugles, ignorants ou infidèles.

Au lieu d'être agrandi, élevé, l'homme est amoindri et abaissé.

Pendant que la Prusse, par un travail de longues années, préparait ses victoires, nous préparions nos défaites par Foisiveté, Finjustice et les caprices insensés.

L'homme de France n'a pas cessé d'être brave, spirituel , instruit ; mais la société française a perdu sa force, sa dignité et son patriotisme. L'ensemble a été mauvais, quoique les éléments ne le fussent pas. Quelqu'étranges qu'elles paraissent, ces idées n'en sont pas moins vraies. La nation française est toujours la grande nation, mais elle ne reçoit plus l'éducation indispensable aux masses populaires. Presque chacun conserve une vertu mal définie, vague, changeante, transmise par la tradition, tan-

dis que les groupes ont perdu les vertus qui sont l'œuvre d'un gouvernement prévoyant et sage.

Nous avons donc de nombreuses raisons d'espérer, si nous considérons attentivement le prolétaire livré à lui-même, le paysan au chaume de son village, l'ouvrier entre sa femme et ses enfants. L'espoir est presque éteint si nous arrêtons nos regards sur le prolétaire, le paysan, l'ouvrier, réunis en grandes masses soit pour une élection politique, soit pour toute autre raison.

Inspiré par son sentiment propre, l'ouvrier ou le paysan donnent cette admirable garde mobile qui défendait le sol de la patrie ; le sentiment public, lorsqu'il anime trente, quarante ou des centaines de ces mêmes hommes, en fait des insensés.

Un ministre d'Angleterre (1) disait: « La France serait trop vaillante, trop riche, trop heureuse, trop redoutable, si, tous les quinze ou vingt ans, une révolution ne venait l'affaiblir. »

La nation y perd beaucoup, et les individus n'y gagnent rien, à part quelques ambitieux sans valeur.

Lorsqu'en 1870 la Prusse nous a fait la guerre, ses officiers avaient suivi nos armées en Afrique, en Crimée, au Mexique, en Italie. Tout notre système de guerre était connu après de minutieuses études. On savait à Berlin l'incapacité de nos ministres de la guerre, Finsuffisance de nos généraux en chef, le peu de discipline de nos soldats ; cependant on

(1) Lord Brougham.

n'entrait pas en campagne sans émotion : on avait pour soi le nombre, l'armement, l'organisation, le commandement, l'ordre et la discipline ; on semblait avoir tout, car nous ne possédions pas même de cartes géographiques pour éclairer nos premiers pas.

Les grands chefs de l'armée allemande reconnaissaient que tout ce qui dépendait du gouvernement français était inférieur. Pourquoi donc agissaientils avec prudence ? pourquoi ne se lançaient-ils pas à corps perdu sur une armée sans organisation et sans commandement?

C'est que notre soldat était toujours là, avec son courage, ses élans intrépides et son dévouement. On avait bien abaissé Fesprit militaire, à force d'injustice et de courtisanerie, mais les générations de soldats s'étaient perpétuées, et le zouave de Zaatcha descendait en droite ligne du grenadier d'Austerlitz.

L'ancêtre, le père de ces deux soldats, est notre paysan de la vieille France, qui avait servi sous Turenne.

Si c'est dans ce milieu que reposent nos regards, ayons une foi absolue dans l'avenir, nous sommes certains de la victoire ; si, au contraire, nous avons confiance dans les gouvernants et les masses populaires corrompues par la politique, nous serons, comme les Grecs du Bas-Empire, la proie des Barbares.

Nous aimons, en France, à parler de nos droits, et n'en déterminons même pas les limites. N'ou

blions cependant pas que matériellement la force prime le droit.

Ayons pour nous la force, ne serait-ce que pour protéger le droit, peu belliqueux de sa nature.

Ce petit discours exige une conclusion qu'il n'est possible de donner qu'après avoir étudié les événements militaires de 1870-1871.

Dans une nouvelle guerre, serions-nous vainqueurs ou vaincus? Telle est la question. Dieu seul le sait; mais de longues observations nous font espérer que la France serait victorieuse.

A deux conditions cependant : la première est que la nation ne soit pas abandonnée aux caprices de la multitude ignorante ; la seconde est que nos armées aient pour chefs des capitaines égaux, sinon supérieurs aux généraux de l'Allemagne.

Un sage a comparé la France actuelle au laboureur qui se plaindrait que son champ produit de mauvaises herbes, après avoir semé des grains corrompus.

La terre est bonne, les fruits seront excellents si nous savons choisir le laboureur.

Général Baron Ambert.

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