‹ Récits militaires (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SOMMAIRE

Tremblement de terre. — Après Sedan. — Gouvernement de la Défense nationale. — Idées militaires des membres du gouvernement. — La patrie, d'après M. Jules Simon. — M. Guizot et la bourgeoisie. — Un mot de Napoléon Ior en Russie. — Les ministres du nouveau gouvernement. — Un souvenir de l'année 1636. — Commencement d'organisation militaire. — Le général Lefort. — Les généraux La Motterouge, Martin des Paillères, Martineau des Chenez. — Moyens de défense. — Les gardes mobiles de la Marne. — La police du roi de Prusse. — Le docteur Stieber. — Le maire de Pont-à-Mousson. — Le beurre frais et le fromage du docteur Stieber. — Quelques-unes de ses confidences. — Antée, fils de Neptune. — Le village de Mézières. — Le duc de La Rochefoucauld. — Le garde-barrière du chemin de fer. — le comte de Briey, maire de Bazincourt. — Le sous-lieutenant Beuve. — M. Poulet-Langlet. — Combat de Villegats. — Officiers de mobiles : Guibert, Guillaume, Montgolfier, etc. — Le capitaine Garnier. — Combat de Formerie. — Scènes sanglantes à Forêt-la-Folie. — Le maire de Guitry, M. Besnard. — Le major saxon Funck et le moulin à vent. — Le garde mobile Binet, du Calvados. — Le lieutenant de uhlans hanovriens et le lieutenant français Vivier, des francs-tireurs. « — Le capitaine Houdellière. — Un mobile de l'Ardèche reçoit dix-sept coups de lance dans une rencontre. — Les fourgons prussiens pris à Vernon. — Mort du capitaine Roveure, auquel les Allemands rendent les honneurs militaires.

Pendant un voyage en Amérique, nous avons, plus d'une fois, assisté aux tremblements de terre. Tout s'écroulait dans les villes. Les maisons solidement construites, les monuments qui semblaient défier les siècles,

ces assemblages de pierre et de fer s'agitaient d'abord sur leurs bases, puis tout à coup, après un déchirement, le sol se couvrait de débris. Pas un mur ne restait debout, et l'on voyait dans la poussière, soulevée par la tempête, des lambris dorés, de riches étoffes et des tapis souillés.

Aux champs, les arbres demeuraient droits et fermes; à peine quelques-uns inclinaient-ils la tête.

Il faut voir dans ces phénomènes l'image de nos révolutions. Les empires et les républiques qui ont gouverné la France depuis bientôt un siècle étaient semblables aux monuments de la ville. Les pierres largement taillées, habilement assemblées, présentaient au regard de riches palais, des statues de marbre, de magnifiques colonnades ; mais tout cela reposait seulement à la surface de ïa terre. C'était l'œuvre des tailleurs de pierre, des architectes, des peintres et des tapissiers. Les artistes s'étaient surpassés, et la main de l'homme n'avait rien créé de plus merveilleux que cette ville, anéantie en quelques minutes.

Cependant l'arbre a résisté, et les fruits qui pendaient à ses branches se sont à peine balancés. C'est que les racines de l'arbre pénètrent dans les entrailles de la terre, tandis que le monument ne repose que sur le sol.

Voyez dans cet arbre les antiques monarchies. Le temps les a sacrées comme il a, heure par heure, conduit la racine au plus profond du champ, à travers la terre, les rochers et les cours d'eau.

Ce ne sont ni les décrets souverains, ni les acclamations populaires, ni même les conquêtes qui fondent les gouvernements durables. Les caprices d'un jour sont efîacés par les caprices du lendemain. Il faut la main du temps pour cimenter toute chose, et le temps ne respecte que ses œuvres.

Les antiques monarchies peuvent seules, en Europe,

enrayer ou détruire les convulsions révolutionnaires» Hors d'elles, rien ne saurait durer.

Tout honnête bourgeois de France, libre de penser et d'agir suivant son inspiration, sera tenté de sourire en voyant le respect que nous inspire le temps. Nul ne se croit plus que lui étranger à ces croyances repoussées par l'esprit du siècle. Pourquoi donc cet homme, honnête commerçant, fait-il inscrire en lettres d'or, au seuil de sa boutique : Maison fondée en 1765. — Plus la date est ancienne, plus le marchand se montre fier.

Il a raison, car ces chiffres proclament aux yeux des passants l'année de la fondation de sa dynastie. Ce sont ses parchemins ouverts à tous les regards. Si le passant sait lire, il s'arrêtera en disant : « Voilà une maison qui, depuis 1765, jouit d'une réputation honorable. On s'y fait estimer de père en fils, par une probité sévère. »

C'est ainsi que les racines poussent en terre par un travail lent et silencieux.

Ces pensées nous sont inspirées par la chute si subite de l'Empire, le lendemain de la journée de Sedan . Vaincu, le roi de Prusse n'eût pas perdu sa couronne. Napoléon Ier disait, en 1814 : « Si j'étais mon petit-fils, je reviendrais du pied des Pyrénées ! »

Les nouveaux empires sont fatalement condamnés à périr quand la victoire leur échappe. Sedan renversait Napoléon III comme Waterloo avait renversé Napoléon Ier. C'est là une loi infaillible, qui s'explique par le tremblement de terre. Si Louis XIV eût été vaincu* par l'Europe liguée contre lui, nul n'aurait osé porter la main sur sa couronne. Roi de France, il avait en terre de profondes racines, tandis que Napoléon ne reposait que sur une base immense sans doute, mais construite par ses contemporains.

Ceux mêmes qui, parmi les hommes, ont construit ces

bases de si forte apparence , ne croient pas à leur durée. Ils sentent bien que, petits comme ils le sont, ils ne sauraient créer en quelques années une grande œuvre, assez puissante pour défier les siècles. Tous les législateurs réunis aux académiciens ne parviendront jamais à produire la racine d'un arbrisseau.

Le dernier coup de canon de Sedan était donc le signal de la chute de l'Empire. Une révolution s'accomplit à Paris, non par le peuple, mais par un parti politique.

Le dimanche 4 septembre 1870, après une séance tumultueuse au Corps législatif, les députés de Paris, quittant le palais Bourbon, se réunirent à l'hôtel de ville. Après une courte délibération, ils firent ouvrir la porte de la salle où ils étaient assemblés et M. Gambetta lut ce qui suit :

u II est constitué un gouvernement de la Défense nationale.

« Ce gouvernement est ainsi composé : MM. Emmanuel Arago, Crémieux, Jules Favre, Jules Ferry, Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Eugène Pelletan, Ernest Picard, Rochefort, Jules Simon. »

A ce gouvernement de Défense nationale il manquait une épée ; le général Trochu donna la sienne.

Etait-ce bien là un véritable gouvernement de la Défense nationale ? En eïfet, ce gouvernement n'est nommé ni par le Corps législatif et le Sénat, ni par un corps électoral quelconque. Il est enfanté par les députés de Paris qui, après une courte délibération, se choisissent réciproquement sans tenir le moindre compte des provinces dont se compose la France.

On dira sans doute que les circonstances étaient pressantes et toute élection impossible. Mais si on avait eu pour but exclusif de sauver la France, le nouveau gouvernement eût fait loyalement appel aux patriotes de toutes les opinions et de tous les rangs, non seulement

à Paris, mais dans les départements, car, Dieu merci! en France Tamour de la patrie n'est le patrimoine propre d'aucun parti politique.

Il ne fallait pas douze hommes, mais des centaines, des milliers même, lancés sur tout le territoire, excitant l'enthousiasme, appelant aux armes pour la guerre sainte, la guerre de délivrance ! Des comités directeurs eussent été formés à Paris, au Nord, dans l'Est, dans l'Ouest et au Midi. La nation devait être enflammée comme après le manifeste de Brunswick en 1792. On eût obtenu ainsi des efforts généraux et la France pouvait être sauvée, ou conclure une paix moins dure après une lutte honorable. La République fut donc proclamée. Que les provinces aient applaudi ou blâmé, peu importe ; elles étaient affolées. Les orateurs, choisis parmi les avocats de Paris, ne pouvaient imprimer à la défense nationale cette impulsion vigoureuse, irrésistible, qui soulève les peuples et leur fait accomplir des miracles. Il n'y avait parmi ces députés de Paris ni un général Bonaparte, ni un orateur de la taille de Mirabeau, ni le vendéen Charette, ni le révolutionnaire Danton, mais des natures bourgeoises, paisibles, sans passions viriles, soumises à la plèbe, plus habituées aux intrigues du parlement qu'aux sacrifices du champ de bataille.

La parole académique de Jules Favre, l'esprit parisien d'Ernest Picard, la philosophie de Jules Simon, les plaidoyers de Jules Ferry, l'audace de langage de Gambetta, les violences littéraires de Rochefort, la forte voix d'Emmanuel Arago, les poses théâtrales de Garnier-Pagès, les allures peu sérieuses de Crémieux et de Glais-Bizoin ne pouvaient faire sortir de terre de véritables et solides armées.

Ces Récits militaires sont destinés surtout aux nouvelles générations auxquelles nous devons la vérité, toute la vérité, mais rien que la vérité. En respectant les

personnes, notre plume n'a point hésité à faire ressortir les fautes de l'Empire. Il nous a été pénible, plus d'une fois, de blâmer des hommes que nous aimions et respections. Ne devons-nous pas être pour le gouvernement de la Défense nationale aussi indépendant et aussi vrai que pour l'Empire? Un seul sentiment nous inspire : le patriotisme.

Tout d'abord, il faut constater que les hommes les plus honorables qui faisaient partie du nouveau gouvernement professaient depuis longtemps des opinions hostiles aux armées. Nous devons le prouver (1). M. Jules Simon

avait dit : « Le projet demande une force armée de

1.200.000 hommes. J'insiste sur l'énormité de ce chiffre ! La loi qu'on propose est surtout mauvaise parce qu'elle constituera une aggravation de la toute-puissance de l'Empereur... Ce qui importe, ce n'est pas le nombre des soldats, c'est la cause qu'ils ont à défendre. Si les Autrichiens ont été battus à Sadowa, c'est qu'ils ne tenaient pas à vaincre pour la maison de Hapsbourg ! Il n'y a qu'une cause qui rende une armée invincible, c'est la liberté ! »

Ces lignes suffisent pour démontrer combien M. Jules Simon convenait peu au rôle qui lui était confié.

M. Ernest Picard y convenait encore moins : « Par quelle aberration, dit-il, le gouvernement peut-il songer à chercher les forces de la France dans l'exagération du nombre d'hommes ? Notre amendement porte la suppression absolue des armées permanentes et leur remplacement par les gardes nationaux. »

M. E. Pelletan est non moins aveuglé par l'esprit de parti que M. Ernest Picard ; il s'écrie : « Le militarisme est une plaie... Je comprendrais les pompiers armés pour le cas d'une invasion. Mais une invasion est-elle possible?

(1) Journal officiel (session 18G7) ; toutes les citations en sont extraites.

On s'indignerait si je formulais une prévision semblable, et on aurait raison. »

M. Jules Favre prononce ces paroles du haut de la tribune : «Qu'est-ce que je lis dans les documents officiels? Qu'il faut que la France soit armée comme ses voisins. J'avoue, Messieurs, que ma conscience se révolte contre de pareilles propositions. Nos véritables alliés sont les

idées La nation la plus puissante est celle qui peut

désarmer. Donc, rapprochons-nous sans cesse du désarmement. »

Puis vient M. Garnier-Pagès avec cette déclaration : « Qu'est-ce que la force matérielle ? Quelle puissance vous auriez si vous vouliez avoir confiance dans le peuple et dans la liberté ! Le budget de la guerre vous mène à la banqueroute. C'est la plaie, c'est le chancre qui nous dévore. »

Pourquoi poursuivre ces citations ?

Tels sont les hommes chargés de la défense nationale après l'effondrement de Sedan ! Jules Simon méprise le nombre des combattants ; Ernest Picard ne veut que des gardes nationaux; E. Pelletan pense qu'une invasion est impossible et que les pompiers la repousseraient ; Jules Favre croit que les idées remporteront la victoire et qu'il est temps de désarmer ; Garnier-Pagès n'a confiance que dans le peuple et dans la liberté !

On ne saurait être plus naïf, nous n'osons dire moins patriote, tant est sincère notre respect pour les idéo logues.

Et ces hommes, devenus nos gouvernants, vont enseigner à la France comment on chasse l'ennemi du sol de la patrie !

L'avènement de la Révolution du 4 septembre avait donc été la victoire d'un parti politique et non le cri de guerre d'une nation prête à mourir pour son indépendance.

On chanta la Marseillaise et tous les carrefours retentirent du cri : Enfants de la patrie ! Nous devons supposer que M. Jules Simon garda le silence au souvenir de cette page écrite de sa main :

« N'est-ce pas un être fictif, dépendant uniquement des conventions humaines, qui, sous le nom de patrie, se place entre l'humanité et la famille ? Qu'est-ce que la patrie ? le sais-je ? Quel préjugé plus soigneusement entretenu que celui-là ? On ne nous le représente jamais qu'avec des images héroïques ; tout le monde enfle sa voix pour en parler, il semble que c'est la plus belle vertu ! On fait, à force d'art, de singulières créations dans le cœur humain. Quoi de plus difficile que de persuader à cent mille hommes grossiers qu'ils doivent se faire hacher pour sauver quelques mètres de soie tricolore attachés à un piquet ? On y parvient pourtant. Et que faut-il pour cela ? de grands mots et quelques fanfares ! »

Ce n'est pas tout. M. Jules Simon a dit encore : « On ne protège pas la morale. On doit avoir le droit d'outrager une religion. »

— « Inutile au dedans pour la justice, le soldat n'est même pas nécessaire à la frontière. »

— « Nous demandons que l'armée permanente soit à jamais supprimée... »

Ainsi l'homme le plus éminent du gouvernement de la Défense nationale repousse toute idée de patrie, laisse outrager la religion et supprime l'armée.

Comment pouvions-nous espérer le réveil de la nation?

Ce n'est pas un sentiment de colère qui s'empare de nous en relatant ces opinions, mais bien une profonde pitié. Voilà donc les hommes qui sont appelés au gouvernement des nations ! Ils sont grands écrivains, orateurs habiles, philosophes et honnêtes gens. On les honore et leurs moindres paroles sont recueillies par la foule.

Pauvres savants, pauvres gens d'esprit, ne saurez-vous donc jamais que le moindre caporal, placé à la garde du drapeau sur le champ de bataille, fait plus d'honneur à l'humanité que vous tous réunis ?

Dans son Histoire de la civilisation, M. Guizot fait observer que la bourgeoisie française est douée de précieuses qualités : elle honore le foyer domestique et porte au suprême degré les progrès matériels ; sa probité inspire confiance ; ses aptitudes industrielles et commerciales font la richesse du pays ; ses fils se distinguent dans les sciences et dans les arts ; mais son âme ne plane pas dans les régions supérieures et son cœur est sans écho aux appels qui viennent d'en haut.

Le gouvernement de la Défense nationale était composé de membres de la bourgeoisie, doués de talents divers, généralement respectés, et qui ne comprirent pas la grande mission de sauver leur pays. Aucun d'eux ne répandit une goutte de son sang, aucun d'eux ne fit le sacrifice de sa fortune, pendant que tant d'autres mouraient sur les champs de bataille. A cette heure solennelle, il fallait secouer violemment la nation pour l'arracher à son sommeil ; il fallait réunir les hommes importants de chaque province pour ordonner les mesures indispensables à la résistance ; il fallait que chaque canton eût son patriote, missionnaire prêt au martyre ; il fallait choisir des chefs préparés, chacun, à son rôle ; il fallait parler aux soldats allant au feu, marcher à leur

tête et tomber en avant du premier rang, le drapeau tricolore à la main.

Mais pour allumer le feu sacré, il est nécessaire d'en avoir les étincelles au coeur. Des esprits sceptiques, jaloux des gens de guerre, pouvaient-ils comprendre ce qu'est la patrie en danger ?

D'autres l'ont compris, et l'histoire n'a pas eu pour eux une page de souvenirs. Vous tous, gardes mobiles , francs-tireurs, volontaires et soldats de quelques jours, vous avez quitté vos provinces pour aller au-devant de l'ennemi ; son artillerie a déchiré vos rangs , et les masses vous ont accablés. A peine vêtus de lambeaux d'uniformes, souvent mal armés, sans pain, les pieds ensanglantés, on vous a vus la nuit, le jour, dans la neige, au milieu des villages incendiés, soutenir l'honneur de la France. Lorsque la mitraille labourait vos bataillons, des regards farouches cherchaient dans vos rangs les membres du gouvernement de la Défense nationale, et jamais un seul ne vous est apparu. Sur la terre étrangère, aux heures si lourdes de la captivité, vous étiez seuls supportant la misère et l'outrage. Et les gouvernants prononçaient des harangues pour convier à la mort la jeunesse de France !

A la retraite de Russie, en 1812, le grand étatmajor de l'Empereur souffrait de la faim. Le général Charpentier envoya de Smolensk un convoi de vivres. Le maréchal de France B... voulut s'en emparer, mais Napoléon le fit passer sur-le-champ au prince de la Moskowa en disant : « que c'était à ceux qui se battaient à manger avant les autres (1). » Pendant l'invasion ceux-là seuls qui se battaient mouraient de faim.

(1) Histoire de la Grande Armée, par le général de Ségur.

Le ministère fut ainsi composé :

Jules Favre, ministre des affaires étrangères ;

Jules Ferry, secrétaire ;

Gambetta, ministre de l'intérieur ;

Grémieux, ministre de la justice ;

E. Picard, ministre des finances ;

Jules Simon, ministre de l'instruction publique.

Quatre membres n'eurent pas de ministère :

Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Pelletan, Rochefort.

Le ministère était complété par :

Le général Leflô, ministre de la guerre ;

Vice-amiral Fourichon, ministre de la marine ;

Dorian, ministre des travaux publics ;

Magnin, ministre de l'agriculture et du commerce.

Oui, la patrie était en danger, et l'on ne vit cependant pas les grands efforts d'autrefois dont Louis XIII et Louis XIV avaient été témoins. Un vieil historien raconte qu'en 1636, dans cette année dite Vannée de Corbie parce que cette ville tomba au pouvoir des Impériaux qui envoyèrent des partis jusqu'aux portes de Paris, on vit les sept corps de métiers aller trouver le Roi. Ces ouvriers et artisans lui firent l'offre de leurs personnes et de leurs biens avec une si grande gaîté et affection, que la plupart d'entre eux lui embrassaient les mains et les genoux. Ils dressèrent ensuite un rôle du nombre d'hommes que chaque corps de métiers pouvait lever et soudoyer, afin que le Roi pût les appeler. Toutes les villes de France imitèrent l'exemple de Paris. Les ouvriers, les maîtres, les petits bourgeois, se présentaient en foule pour marcher à l'ennemi. Le maréchal de la Force était sur les marches de l'hôtel de ville, et remerciait le peuple au nom du Roi. En dix jours une armée fut sur pied, qui repoussa les Espagnols de la Picardie et de la Bourgogne. La France fut sauvée par

V élan populaire . Les ouvriers construisaient, en ce tempslà, le Palais Royal et le Jardin des Plantes, et les gens de lettres assistaient à la fondation de l'Académie française.

Les ouvriers, les maîtres, les petits bourgeois n'avaient pas appris, dans les siècles passés, que la patrie n'était qu'un vain mot, et que le drapeau de la France ne représentait qu'un morceau d'étoffe cloué à une perche.

Ce peuple élevait son âme vers Dieu, aimait et respectait son Roi. Il n'en faut pas plus pour faire vivre les nations et les rendre redoutables. Les philosophes sceptiques sont venus qui ont nié Dieu et le Roi, la patrie et le drapeau. Alors le sens moral s'est abaissé et l'homme dévoré par l'égoïsme s'est mis en révolte contre toutes les grandes pensées. L'envie, la jalousie, la haine se sont glissées dans les cœurs, et ces braves ouvriers si généreux en 1636 sont devenus peu à peu ce que nous les voyons au xixe siècle, ennemis de la loi et redoutables à la société dont ils pourraient être l'orgueil.

Les révolutionnaires ont dit au pauvre -.prenez ; tandis que la religion avait dit au riche : donnez. Entre ces deux mots, il y a un abîme. Comblons cet abîme en instruisant les enfants du peuple de leurs devoirs, tandis qu'on ne leur parle que de leurs droits. Tendons à ce peuple une main fraternelle, sans graver sur les monuments le mot fraternité. De la liberté, parlons peu, mais donnonsen le plus possible ; quant à V égalité naturelle, elle n'est possible qu'aux heures de la naissance et de la mort. Le pauvre dans sa chaumière ne sera jamais l'égal du riche dans son palais ; l'ignorant sera toujours l'inférieur du savant; les hommes ne sont pas plus égaux dans la société que ne le sont entre eux les arbres dans la forêt. L'égalité n'existe et ne saurait exister qu'à l'église devant Dieu, au tribunal devant la justice, et sur le champ de bataille devant les boulets.

Quel est donc celui d'entre nous qui n'ait un supérieur? Les révolutionnaires les plus ardents qui inscrivent sur leur maison les trois mots : liberté, égalité, fraternité, ont dans cette même maison l'escalier d'honneur pour eux et leurs amis, et l'escalier de service pour les serviteurs, les ouvriers et les marchands.

Dieu n'a pas dit que les hommes étaient égaux, mais bien qu'ils étaient semblables.

Ces réflexions nous sont inspirées par la crise révolutionnaire du 4 septembre 1870. Le trône fut renversé en présence de l'ennemi qui s'en réjouit comme d'un secours immense. Les députés de Paris usurpèrent le pouvoir suprême. Qu'ont-ils fait pour la patrie? Qu'ont-ils fait pour le peuple?

Le ministère de ia guerre était de la plus haute importance au moment où l'ennemi envahissait les provinces. Un membre du gouvernement de la Défense nationale prononça le nom fort oublié de son parent le général Leflô. Ce nom fut accepté. Sorti de l'école de Saint-Cyr en 1825, Leflô avait servi en Afrique et s'y était distingué par son courage. Député en 1848, il remplissait les fonctions de questeur à l'époque du coup d'Etat. Arrêté, puis exilé, le général Leflô n'avait pas tardé à rentrer en France. Il vivait dans une retraite obscure au fond de la Bretagne, étranger depuis vingt ans à l'armée, lorsque la révolution du 4 septembre en fît un ministre de la guerre.

Le gouvernement de la Défense nationale n'était en réalité que le gouvernement de Paris. Il commit, en s'enfermant dans cette ville, une faute irréparable. Il se

borna à envoyer en province une délégation. Le 13 septembre M. Crémieux, orateur fort habile mais sans prestige, se rendit à Tours, investi de tous les pouvoirs qu'il concentra entre ses mains. Cet excellent avocat était une sorte de Roi de France qui rappelait peu l'élégant François Ier, l'héroïque Henri IV et encore moins le majestueux Louis XIV. Le 18 septembre M. Glais-Bizoin et le vice-amiral Fourichon furent adjoints à M. Crémieux. Fourichon devait spécialement remplir les fonctions de ministre de la guerre et celles de ministre de la marine. Il y avait donc deux gouvernements sans entente possible, celui de Paris et celui de la province. La même faute était reprochée à l'Empire depuis le commencement de la guerre, car lui aussi se sentait ballotté entre l'Empereur et la Régence, entre un général en chef à Farinée et un ministre de la guerre à Paris.

Les trois délégués Crémieux, Glais-Bizoin et Fourichon étaient fort divisés entre eux sur toutes choses, mais notre but est tout autre que celui de raconter de vaines et puériles querelles. En sa qualité de chef de la délégation, Crémieux décrète au mois de septembre que les préfets donneront des ordres aux généraux ; l'amiral Fourichon, qui a promptement jugé les nouveaux préfets, ne peut admettre cette nouveauté et donne sa démission. Il la retire le lendemain, pour la donner de nouveau.

Le général Lefort était secrétaire-général de la guerre à Tours et s'occupait, dès le 16 septembre 1870, de l'organisation d'une armée. Pour se faire une idée des sentiments de l'honorable général Lefort en ce moment, il suffit de lire sa déposition devant le conseil d'enquête : « Je dois vous dire qu'en commençant l'organisation de ce 15e corps, je ne prévoyais guère qu'il serait appelé à prendre part aux opérations militaires. C'est dans cette pensée que je disais au ministre de la guerre : Cette armée n'est peut-être pas destinée à agir efficacement ;

mais je regarde son organisation comme indispensable; elle aura un effet moral considérable, non seulement sur les défenseurs de Paris, mais encore sur les populations du Midi et du Centre, qui sentiront qu'il y a une armée française entre elles et les Prussiens. J'ignore quel en sera le chiffre, mais nous la ferons aussi forte qu'il nous sera possible; si> comme nous V espérons tous, Paris doit être délivré dans quelques mois, eh bien ! alors nous aurons au moins une armée (j'espérais pouvoir la porter à 200.000 hommes) qui pourra, lors même qu'elle n'aurait pas tiré un coup de fusil, peser dans la balance si nous devions être appelés à traiter de la paix.

« Voilà le langage que je tenais au ministre de la guerre, et voilà la pensée qui m'avait fait agir en poussant cette organisation. »

Ce n'est plus pour combattre qu'on lève des armées, mais afin de produire un effet moral !

Pauvre France, qui entendait le clairon des Allemands retentir de tous côtés, et sentait son épée trembler aux mains de Crémieux, de Glais-Bizoin et de Fourichon ! Et pendant ce temps, à Paris, ce ne sont que discours et harangues !

Chaque régiment, en entrant en campagne, avait laissé en France un dépôt composé de conscrits ou de malingres. Dès le 16 septembre, une compagnie fut formée dans chaque dépôt. Quelques compagnies de mobiles les mieux organisés furent enrégimentées ; trois régiments d'infanterie de ligne passèrent d'Afrique en France. Tout ce qu'on put rappeler d'anciens soldats se réunit dans les dépôts, si bien qu'à la fin de septembre chaque régiment comptait 200 hommes par compagnie; chaque brigade se composait de deux régiments de ligne et d'un régiment de mobiles. La division était d'environ 20.000 hommes. Le 15° corps présentait trois divisions, et son

général divisionnaire se nommait La Motterouge, brave et bon militaire.

Ces trois divisions se formaient, l'une à Vierzon, sous les ordres du général Peytavin; l'autre à Nevers, commandée par le général Martin des Paillères, et la troisième à Bourges, confiée au général Martineau des Chenez. Ces formations durèrent jusqu'à la fin de septembre. Tout cela laissait fort à désirer, car nous lisons dans un livre du général Des Paillères (1) : « A mon arrivée à Nevers le 28 septembre, je trouvai les troupes dans le plus misérable état. » Pendant la formation du 15e corps, tous les mobiles du Midi et du Centre avaient l'ordre de se diriger sur la rive droite de la Loire. Le général Lefort nous fait savoir que « les mobiles étaient destinés à former un réseau commençant aux Vosges, et devant s'étendre jusqu'à la Manche. » Us devaient faire une guerre de partisans et ne jamais s'engager sérieusement. Les bataillons de mobiles étaient placés dans les diverses subdivisions menacées par la cavalerie ennemie.

On sait que, dans la nuit même qui suivit la bataille de Sedan, le roi de Prusse avait ordonné une marche rapide sur Paris. Le vainqueur, craignant une intervention diplomatique, ne voulait pas donner aux puissances le temps d'agir dans l'intérêt de la France. Le lendemain de l'investissement de Paris, la cavalerie allemande fut lancée au Nord, à l'Ouest et au Sud de la capitale.

Quels étaient nos moyens de défense? A Rouen, le général Gudin (remplacé bientôt par le général Briand) disposait de 2 régiments de cavalerie, 2 bataillons de marche, 11 bataillons de mobiles, environ 13 à 14.000 hommes. M. Estancelin avait, en outre, été nommé commandant supérieur des gardes nationales de la Seine- Vif érieure, du Calvados et de la Manche. Le général

(1) Orléans.

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