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CHAPITRE VI

SOMMAIRE

Napoléon III et la France en 1870 : l'opinion publique et l'entourage de l'Empereur. — Ce qu'était notre armée à la veille de la guerre. — La commission de la réforme militaire ; le maréchal Niel. — Le roi de Prusse sur les buttes Chaumont. — Loi organique française du 1er février 1868 et loi fédérale prussienne de 1867. — Les contingents de la France et ceux de l'Allemagne. — Opinion du général Changarnier sur la valeur de l'infanterie. — Les mitrailleuses — Le matériel militaire ; les docks de campement ; l'abus des bagages. — Le soldat de 1870. — Les sous-officiers. — Les officiers. — Les généraux. — La cavalerie.

— L'artillerie et le génie. — Le corps d'état-major. — Le mémoire de Vauban à Louis XIV. — Les aides de camp chefs de corps d'armée.

— Nous sommes prêts.

Pendant cette fatale guerre, non seulement presque tout manquait, mais ce que nous possédions n'était pas à sa place. Il en a été ainsi du personnel comme du matériel. A la tête de l'armée de Metz, le maréchal de Mac-Mahon eût rompu les lignes prussiennes ; Bazaine commandant l'armée de Châlons n'aurait pas été s'engloutir à Sedan ; la présence seule de l'Empereur à Metz aurait relevé plus d'un courage, et empêché quelques défaillances ; à la tête des troupes le général Montauban aurait rendu d'immenses services et réveillé peut-être de glorieux souvenirs ; peut-être aussi, le général Trochu à Tours, et Gambetta dans Paris eussent-ils trouvé un meilleur emploi de leurs facultés, de leurs talents et de leurs caractères.

La loyauté du maréchal de Mac-Mahon répondait de l'armée de Metz ; il n'aurait pas tenu à Técart ses collègues les maréchaux Canrobert et Le Bœuf; de son côté Bazaine, en rase campagne, n'eût pu se soustraire à ses devoirs et, l'intrigue devenant impossible, les élans du capitaine se seraient réveillés dans cette âme corrompue.

La guerre venait trop tard. Saint- Arnaud, Bugeaud, Pélissier, Bosquet n'étaient plus ; la vieillesse avait atteint d'autres natures vigoureuses.

Il eût donc été sage de se souvenir de la parole retentissante de Bordeaux : L'Empire c'est la paix.

Malheureusement pour lui et pour la France, Napoléon III portait un nom qui le condamnait à la guerre et, bien plus, aux victoires. Il avait battu la Russie en Grimée et l'Autriche en Italie, tandis que la Prusse, les regards fixés sur ses armées, mesurait savamment leur puissance réelle et aussi leur faiblesse.

Malgré tout son esprit, le public en France ignorait que nos succès à Sébastopol étaient dus aux élans désespérés de Pélissier qui employait sans compter les braves soldats conservés par les soins paternels de Canrobert. Ce public ignorait surtout que Magenta et Solférino étaient des victoires de soldats qu'aucune stratégie, aucune tactique n'avaient préparées. Pendant les jours qui suivirent ces victoires, les états-majors composèrent, pour la plus grande gloire des chefs, de beaux plans de bataille à l'instar d'Austerlitz et do Wagram. Les bulletins ne manquaient même pas, et tel général revenu de son étourdissement apprenait qu'il s'était couvert de gloire.

A Berlin, M. de Moltke souriait.

De temps à autre Paris avait sa fête militaire : une grande revue. La population accourait de toutes parts et les applaudissements remplissaient l'air. Le peuple

avait raison d'acclamer l'armée de l'Empire. La garde impériale défilait, les grenadiers en tête. On croyait revoir la vieille garde de 1812 avec ses bonnets à poil aux aigles menaçantes ; les cuirassiers passaient dans des flots de poussière; l'artillerie au galop faisait trembler le sol ; puis venaient les dragons à la crinière flottante, les chasseurs si légers, et les hussards fringants et coquets. L'infanterie, cette nation des canips, suivant l'expression de M. de Barante, apparaissait, colonels en tête, graves et majestueux ; non loin derrière eux le tambour-major au costume théâtral, et les sapeurs qui tombent en tête un jour d'assaut ; les éclats de la musique, le hennissement des chevaux, le bruit des roues sur le terrain durci ; la flamme des drapeaux qui flottent au-dessus du soldat, enfin ces milliers d'hommes, fantassins de la ligne, chasseurs à pied, tout contribuait à un véritable enivrement. Des regards sympathiques accompagnaient ces modestes officiers d'infanterie, capitaines, lieutenants et sous-lieutenants qui marchent du même pas que le soldat, partagent ses fatigues, et lui enseigneront bientôt la mort du champ de bataille.

Témoin de ce spectacle, quelque Prussien caché dans un groupe de spectateurs devait éprouver un doute, car notre armée était belle ; mais à Berlin, M. de Moltke ne se sentait nullement troublé. Pour lui les mystères n'existaient pas ; sonregard plein de haine avait soulevé tous les voiles.

Combien de fois, la magnifique revue terminée, n'avonsnous pas reconduit nos cavaliers dans leurs quartiers ! La foule se précipitait autour des escadrons et nous lisions dans tous les yeux le sentiment de l'orgueil national. Moins expérimenté, nous aurions cru au patriotisme.

Le patriotisme est moins bruyant.

Aux satisfactions de ces cérémonies militaires se

mêlaient des tristesses dans le cœur des anciens officiers. La préparation à la revue prouvait que nous n'étions pas prêts pour la guerre ; de grands efforts avaient pu seuls former, pour quelques heures, des escadrons, des bataillons, des régiments et des brigades. Ce n'était pas l'armée dans son état normal.

L'Empereur était apparu souriant de bonheur devant le front des troupes ; son magnifique cheval bondissait. Derrière lui venait le maréchal ministre de la guerre, le maréchal gouverneur de Paris, les aides de camp de Sa Majesté et le plus brillant des états-majors.

Ainsi entouré, ayant sous les yeux une armée superbe, Napoléon III se disait : « Nous sommes prêts. »

Depuis le jour où il était monté sur le trône, ses ministres le trompaient.

Un vague pressentiment, une étude de la situation lui faisaient connaître une partie de la vérité, mais la flatterie troublait sa raison. Alors, il remettait au lendemain des réformes qu'il ne croyait pas indispensables à Fheure même.

Napoléon III était pacifique, et c'est loyalement et de bonne foi qu'il prononça la phrase célèbre : L 'Empire c'est la paix.

Ce nom de Napoléon pesait lourdement sur sa tête, au point de l'accabler. D'ailleurs, il avait retenu cette pensée du général Foy : « La guerre fait pousser des racines si profondes à une dynastie, qu'il est politique de vouloir la guerre. »

Après la campagne d'Italie les pièces de monnaie montrèrent sur son front la couronne de lauriers du César antique.

On vit en même temps un tableau tout semblable à celui d'Austerlitz. Dans l'un comme dans l'autre des tableaux, l'Empereur est à cheval sur une hauteur dominant

la bataille ; un général accourt, et s'arrête haletant. Il vient demander les ordres pour la victoire : l'Empereur étend le bras droit et de la main indique un point de l'horizon.

C'est le même tableau, mais la victoire est différente.

Après Solférino, il fallait faire retentir l'Europe du cri : V Empire c'est la paix ! L'âge était venu avec ses faiblesses, et l'Empire se laissait discuter.

Le second Empire était loin de posséder l'autorité du premier. Le parlementarisme avait laissé dans les mœurs et dans la législation des traces ineffaçables. Napoléon III était trop bon, trop indulgent, trop libéral pour user de la force contre des ennemis implacables. Il espérait les ramener et ne s'apercevait pas que chaque jour la corruption gagnait la société. M. Thiers avait dit de Louis-Napoléon qu'il lui faisait l'effet d'un gentilhomme instruit, voyageant en France.

L'ancien ministre de Louis-Philippe ne faisait pas connaître le pays d'où venait son gentilhomme. On aurait pu s'y tromper. Louis-Napoléon avait dans sa jeunesse étudié en Allemagne ; sa première communion s'était faite en Suisse, à Notre-Dame des Ermites ; il avait longtemps vécu en Italie, puis en Angleterre, enfin, on se souvenait de son séjour en Suisse où il servait dans l'artillerie. Le Prince parlait donc toutes les langues de l'Europe avec une merveilleuse facilité. De chaque pays, il avait rapporté certaines idées peu conformes aux sentiments de la France sur les mêmes sujets. Ses prédilections étaient acquises à l'Angleterre, dont il admirait l'ordre social.

Malgré ses contacts avec l'étranger, le Prince n'en était pas moins très français, mais il nous aurait voulu des qualités qu'il avait rencontrées ailleurs.

Il introduisit dans l'armée quelques coutumes anglaises excellentes, sans doute, dans un état aristocratique,

mais qui jetaient dans nos rangs des idées de luxe peu compatibles avec nos mœurs et nos fortunes.

Son instruction était vaste et très élevée. La géographie, l'histoire, les lettres, les sciences lui étaient familières.

Au reste, le roi Louis-Philippe et tous ses fils brillaient par de vastes connaissances ; la dynastie qui règne sur la Suède se fait remarquer par son savoir. Il serait donc vrai que les princes savent tout sans avoir rien appris ?

Non, certes, mais ils sont dès le berceau entourés de professeurs ou de serviteurs qui professent sans le dire. L'instruction arrive heure par heure tout naturellement, pour ainsi dire, dans leurs jeux.

Mais les princes ignorent, tout comme les bourgeois et la noblesse, un art extrêmement utile, l'art de connaître les hommes.

Privé de cette connaissance, familière à Napoléon Ier, le prince Louis commit d'irréparables erreurs.

Il arrivait de l'étranger, connu seulement par deux entreprises fatales; l'échauffourée de Strasbourg et la folle tentative de Boulogne. La prison de Ham avait entouré sa personne d'une sorte de popularité singulière.

La révolution de 1848, qui devait le perdre à tout jamais, le sauva. La légende napoléonienne écrasa la république. Les populations ne balancèrent pas un seul instant entre les gloires d'Arcole et des Pyramides, comparées aux crimes de Robespierre et de Marat. L'Empire se fit tout seul.

Ses débuts furent heureux.

Le prince Louis-Napoléon n'avait pas tout d'abord les allures assurées du commandement. Les généraux populaires de l'armée d'Afrique étaient dans les rangs de ses adversaires et force lui fut de se contenter des seconds rôles.

Peu à peu, il ramena vers lui l'armée un peu méfiante au début. Le maréchal Bugeaud et Saint-Arnaud lui furent d'un puissant secours. Quelques militaires de grades divers se tinrent à l'écart. Ceux qui les remplacèrent, depuis le sommet jusqu'à la base, furent loin de jouir de leur considération.

Dans une monarchie, le prince héritier du trône apprend à régner depuis l'enfance jusqu'à la mort du souverain. En France, ce rude apprentissage ne se fait plus et les traditions politiques ont disparu.

Il faut donc, nécessairement, que celui qui parvient à la tête delà nation française fasse un apprentissage.

Ce fut pour le prince Louis-Napoléon une immense difficulté qu'il ne parvint pas à résoudre. De tous les pays divers qu'il avait habités, le Prince avait rapporté une foule de préjugés que ses ministres respectaient, que l'entourage officiel encensait et dont il eût été utile de faire le sacrifice aux intérêts de la France et de l'armée.

Nous disons Y entourage officiel, parce que l'expression est consacrée par l'usage. Il comprend les personnages qui composaient la maison civile et la maison militaire.

De ce côté, il n'y avait rien à redouter. Investis de fonctions intimes, protégés du souverain, ils se maintenaient dans une réserve plus grande encore que les étrangers. Leur crédit se bornait à patronner amis et familles, à préparer les fêtes, à les embellir et à développer leur carrière dans des proportions insensées.

L'entourage vraiment périlleux se composait de faiseurs d'affaires français ou étrangers, italiens surtout, qui traitaient toutes les questions au point de vue européen, suivant leur dire.

La maison militaire du souverain serait d'une grande utilité non seulement au point de vue de la représentation, mais aussi de la justice, si les officiers placés près

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du Prince lui faisaient connaître les mérites ignorés; mais ce serait trop demander à l'humaine nature. Cependant, il s'est trouvé, parmi les aides de camp de l'Empereur, un homme méconnu par l'esprit de parti, presque silencieux tant il était réservé, d'un dévouement complet, toujours prêt à rendre service aux oubliés, indépendant des caprices ministériels, d'une prodigieuse clairvoyance et dont l'absence fut bien fatale au souverain aux heures difficiles. Nous voulons parler du général Fleury. Au moment de la guerre, il occupait l'ambassade de Russie avec une remarquable supériorité. Dans cette voie douloureuse suivie par l'Empereur, de Châlons à Sedan, le général Fleury manquait à Napoléon. S'il eût été présent, bien des fautes et bien des malheurs eussent été épargnés.

Lorsque l'Empereur se rendit à Metz, et confia la régence à l'Impératrice, les habitants le virent assister à la messe le dimanche suivant. Sa démarche semblait douloureuse, le corps était affaissé, et le visage pâle. Tout en lui indiquait la souffrance. Ce n'était plus le hardi cavalier des revues de Longchamps , mais un vieillard condamné au repos par un mal irrésistible.

Avant son départ de Paris, les maîtres de la science avaient déclaré par écrit que l'Empereur ne pouvait supporter les fatigues d'une campagne. Le condamner à ce supplice, c'était compromettre sa vie, sa réputation et le sort de la France.

Il entendait les cris : A Berlin ! à Berlin ! mêlés aux refrains de la Marseillaise ; on lui relisait les discours de ses ministres Randon et Niel, affirmant que nous étions prêts ; on lui rappelait Magenta et Solférino, et il domptait sa douleur.

Le devoir du souverain, pensait-il, est de marchera la tête de son armée.

Voyons ce qu'était cette armée française en 1870, au moment de la guerre.

L'expédition du Mexique avait été le point de départ de notre décadence visible.

Cette campagne du Mexique épuisa nos ressources militaires, et laissa deviner notre faiblesse sous les apparences de la force. Nous n'avions pas été audacieux devant les Etats-Unis, et la tentative criminelle de 1864 contre le Danemark n'avait pas ému notre fibre militaire.

Au mois de septembre 1866, l'Empereur écrivit à son ministre de la guerre, le maréchal Randon, une lettre fort remarquable, qui contenait le projet de réorganisation. D'après ce projet, la France aurait eu une armée active de 750.000 hommes, une réserve de 450.000 hommes et une mobilisation plus rapide.

Les ministres n'osèrent pas combattre ouvertement ce projet, mais se promirent de le faire échouer. L'Empereur tenait à cette réorganisation, car il se méfiait de la Prusse ; cependant, il tenait encore plus à sa dynastie. Un ministre fort habile, qui n'était pas le maréchal Randon, fit observer au souverain que sa loi militaire désaffectionnerait les populations rurales, c'est-à-dire la majorité des électeurs. Il y aurait une opposition assez puissante pour compromettre la dynastie. Cette considération fit céder l'Empereur.

Prendre seul une telle responsabilité lui semblait trop compromettant. Il forma une commission, composée de généraux, pour étudier la réforme à entreprendre. Le général Trochu, qui en faisait partie, émit cet avis, qu'en fait de système de recrutement, il n'y en avait que deux possibles : le service restreint, avec sept années sous les

drapeaux, et un effectif d'armée active, réserves comprises, de 800.000 hommes. C'était revenir à la loi de 1832. Ce système avait pour conséquence une mobilisation de guerre trop lente. Le second système qui préoccupait le général Trochu était le service obligatoire. La commission ne donnait pas une idée nouvelle.

Les généraux réunis cherchèrent à deviner la pensée de Napoléon III, qui évita de s'expliquer. On discuta, mais rien ne fut décidé.

L'Empereur, renonçant à son premier projet, maintint le principe des gros effectifs , et chargea le maréchal Niel, appelé depuis peu au ministère de la guerre, de rédiger un projet basé sur des effectifs considérables.

Le caractère du maréchal Niel n'avait pas le sérieux nécessaire pour l'accomplissement d'une telle œuvre. Les Gouvion Saint-Cyr et les Soult n'étaient plus, et nul n'avait l'autorité requise pour triompher des objections puériles qui s'élevaient de toutes parts. Le maréchal Niel tenait surtout à briller.

L'Empereur assistait aux réunions préparatoires, en qualité de président, ne cherchant même pas à ramener la question, sans cesse égarée dans les détails les plus infimes, dont le je et le moi du ministre de la guerre occupaient un temps précieux.

Tout en insistant pour une transformation de l'armée, le maréchal Niel disait, et laissait dire, que nous étions prêts pour la guerre.

La nouvelle législation devait satisfaire le souverain et les électeurs. Le projet parut enfin devant le Corps législatif. L'opposition ne crut pas devoir discuter, et ne fit entendre que des injures à l'adresse de l'armée. On entendit les cris insensés que nous avons rapportés (1) : plus d'armée permanente, — des gardes nationales, —

(1) Poges C et 7 Je ce volume.

des pompiers, — une invasion est impossible, — il faut désarmer, — etc., etc.

Les ministres de l'Empereur proclamaient, pendant ce temps, que l'agrandissement de la Prusse était un fait aussi heureux pour la France que pour l'Europe.

L'Exposition universelle de 1867 fit oublier un moment ces discussions militaires. Les souverains de l'Europe voulaient honorer Paris de leur présence ; ils s'empressaient, en arrivant, de courir à la pièce en vogue, où le métier de prince servait de jouet à la foule. Tous les princes régnants acceptaient le rôle du comte Almaviva.

Seul, le roi de Prusse ne consacra pas sa première visite au théâtre moqueur. « Mais, le lendemain de son arrivée, au point du jour, il se rendit sur les buttes Chaumont avec son état-major, pour lui montrer son bivouac de 1814, peut-être aussi pour lui indiquer le plan de la prochaine attaque et l'emplacement qu'il réservait à sa garde, vers Blancménil et Baubigny. C'était répondre à la cordialité française par une insulte... On se garda d'en parler à l'Empereur ; le pouvoir personnel exigeait le silence, et les courtisans redoutaient de troubler la joie du souverain (1). »

Lorsque l'exposition fut terminée, il fallut revenir au projet de loi qui modifiait la constitution militaire. La Chambre adopta la nouvelle législation qui porta le nom de loi organique du Px février 1868.

Cette œuvre du maréchal Niel était fort incomplète ; elle pouvait séduire un officier du génie, mais un officiergénéral d'infanterie voyait tout d'abord que ce n'était là qu'une armée sur le papier.

Le gouvernement croyait habituer la population au service obligatoire, en contraignant la jeunesse à figurer soit dans l'armée active , soit dans la garde nationale

(1) Histoire de la guerre de 1870, par V. D., officier d'état-major.

mobile. Mais pour ménager les susceptibilités, pour éviter les mécontentements, le temps passé sous les drapeaux était tellement diminué, que c'était jouer au soldat et non former des soldats. On renvoya des classes en congé renouvelables, les bataillons de gardes mobiles ne furent pas sérieusement organisés. Qu'était-ce, d'ailleurs , que ces bataillons dont les officiers n'avaient jamais pris place sous les drapeaux ?

Pour tout dire, la loi de 1868 nous ramenait aux milices, en attendant les gardes nationales.

Le pouvoir impérial, après avoir élaboré la loi, reculait devant son application. Des armes en si grand nombre, aux mains des citoyens, inspiraient des inquiétudes.

Quant à l'armée permanente, elle était affaiblie, car les soldats rappelés de congé n'auraient pas la valeur du soldat conservé dans le rang.

Un véritable militaire, après avoir lu attentivement la loi de 1868, ne pouvait s'empêcher de dire : le métier des armes est tombé en discrédit, les jours de l'armée sont comptés.

L'opposition fut coupable de trahison envers la patrie, et le gouvernement se montra faible, tremblant, indécis. Il craignait de déplaire aux électeurs par une sérieuse loi de recrutement.

Ce n'est donc qu'en 1868, deux ans avant la guerre, que la France se donne une constitution militaire. La Prusse, dès 1867, avait son armée fédérale qui comptait, sur le pied de guerre: 948.000 hommes, 25.000 officiers, 200.000 chevaux, et 1.500 canons.

La Prusse envoyait des instructeurs dans le grandduché de Bade, et autorisait les officiers et soldats badois à accomplir leur service militaire dans ses rangs ; enfin elle contraignait la Bavière et le Wurtemberg à adopter son organisation et son armement. Le roi de Prusse, généralissime allemand, pouvait mettre sur pied, en

troupes de campagne, de remplacement et d'occupation, 1.200.000 hommes.

Ces préparatifs n'étaient un secret pour personne, et chacun pouvait deviner qu'ils étaient dirigés contre la France.

L'armée française ne lisait même pas ce que publiait l'Allemagne sur ses travaux et ses progrès. Quelques rares officiers d'état-major ou d'artillerie rédigeaient de courts mémoires que dédaignaient les chefs de l'armée. Un maréchal de France s'exprimait un jour, au camp, devant Metz, en termes très vifs sur les défauts de notre état-major : « Il nous a laissé, dit-il, dans l'ignorance des forces allemandes. » Un capitaine de ce corps, auteur d'une brochure, estimée sur la question, répondit : « J'ai eu l'honneur, Monsieur le Maréchal, de vous adresser, il y a deux ans, un travail complet sur ce sujet, et vous avez eu la bonté de me répondre qu'il vous avait paru fort intéressant. »

L'armée se dispensait de toutes sortes de travaux intellectuels, parce que l'instruction était comptée pour rien dans la distribution de l'avancement.

L'armée française au grand complet ne comptait pas en 1870 plus de 300.000 hommes sous les armes. Le 6 août, pour les premières batailles, l'effectif total n'était que de 268.065 hommes. Dès le 14 juillet on avait rappelé les hommes des dépôts, de la réserve et de la deuxième portion du contingent, qui ne donnèrent pas au delà de 100.000 soldats. Ils furent répartis dans l'armée de Mac- Manon ou envoyés à Paris, et un certain nombre laissés sur les bords de la Loire. Mais, au ministère de la guerre, on obtenait un chiffre très supérieur en combinant entre

eux les éléments de la loi du 1er février 1868, loi funeste établie sans réflexion.

On disait en haut lieu que la loi de 1868, appréciée au point de vue des contingents annuels, donnait, pour les neuf années de service, une armée active, réserve comprise, de 642.000 hommes. La garde mobile devait en fournir 500.000 de plus ; total: 1.142.000 hommes

Le ministère de la guerre proclama ce chiffre, et le monde militaire le répéta jusqu'à ce que le monde civil en fût bien pénétré.

Il se vendait publiquement à Paris aussi bien qu'à Berlin des brochures officielles qui faisaient connaître à l'Europe la situation militaire de la Confédération du Nord :

500.000 hommes de troupes de campagne, 190.000 hommes de troupes de remplacement, 295.000 hommes de troupes de garnison ; total : 1.035.000 combattants; avec les contingents du Sud, l'armée de la Confédération arrivait au chiffre formidable de 1.136.000 hommes et 2.200 pièces de canons.

Dans cette masse de soldats, 670.000 environ étaient immédiatement mobilisables, prêts à entrer en campagne vingt et un jours après la déclaration de guerre.

Nous avions donc une infériorité en soldats qui aurait dû arrêter le gouvernement dans ses projets belliqueux.

Le ministère de la guerre n'avait jamais été confié par l'Empire à un officier-général d'infanterie. Le maréchal Vaillant et lemaréchalNiel appartenaient àl'arme dugénie, le maréchal Randon à la cavalerie et en dernier lieu le maréchal Le Bœuf à l'artillerie. Celui qui tint sa place, le général Dejean, avait servi dans le génie.

Ce devait être un parti pris qui eut une influence désastreuse sur l'armée. L'officier du génie est le plus instruit de l'armée, mais il est en même temps le plus étran* ger aux troupes.

On peut dire que sous l'Empire l'infanterie ne fut pas en faveur. L'un des ministres, lorsqu'il eut supprimé le 4e bataillon, disait : « De l'infanterie on en trouve toujours, mais il n'en est pas de même de l'artillerie et du génie. »

Le général Changarnier, vieil officier d'infanterie, ne fut pas de cet avis (1) :

« A ceux qui conseillent à notre armée une quantité de canons telle , qu'elle dispenserait les généraux d'avoir du génie, nous rappellerons que, pour la France, l'ère des bataillons très jeunes, accompagnés de canons très nombreux , a été l'ère des victoires infructueuses suivies de désastres irréparables. »

Le général Changarnier aurait pu ajouter que la décadence de l'armée romaine fut préparée par le dédain de l'infanterie et la multiplication des machines, catapultes et balistes.

Le général reprend : « Convient-il de multiplier les canons au delà des proportions ordinaires, quand l'infanterie a des armes de précision dont la portée dépasse la portée de la vue humaine ? On ne rencontre pas souvent des champs de tir de 2.500 à 3.000 mètres.

« Si la poudre n'a pas plus que les rapides moyens de transport changé les règles de la stratégie, elle a incontestablement modifié la tactique, et pourtant nous devons encore dire comme au temps de la légion romaine : in pedile robur.

« Le général qui aura su se former une infanterie excellente aura parfaitement raison de ceux qui auront placé leur confiance dans les armes spéciales.

« Si on le veut, et il importe de le vouloir sans délai, notre infanterie négligée aujourd'hui, épuisée par la funeste manie des corps d'élite, se trouverait bientôt telle

(1) Revue des Deux Mondes, 1er semestre 1867, général Changarnier.

qu'elle a été longtemps, ardente au combat, très docile, très solide lorsqu'elle se sent bien commandée. Supportant plus gaiement qu'aucune autre les fatigues des longues marches, elle est la seule qui se batte dans la misère aussi bien que dans l'abondance. Si, comme nous n'en doutons guère, l'artillerie parvient à améliorer son tir, à allonger la portée de la mitraille, quelle est l'infanterie qui en souffrira le moins ? Celle qui sait se faire devancer par des tireurs audacieux, lestes, adroits à profiter des moindres plis de terrain, d'un arbre, d'une ornière, impatients d'atteindre un point d'où ils ne laissent pas debout les servants et les chevaux d'une batterie ennemie. »

Au moment de la déclaration de guerre, l'armée allemande était donc considérablement plus nombreuse que la nôtre.

Le fusil chassepot valait mieux que le fusil Dreyse des Prussiens.

L'artillerie avait une bonne arme, rayée , légère et d'une portée suffisante : le canon obusier de 4 et celui de 12 pour les batteries de réserve. Elle avait contribué à nos succès en 1859 ; à cette époque elle constituait un progrès, presqu'une innovation. On se fiait à sa réputation passée, comme les Prussiens à celle de leur fusil. Un petit nombre d'officiers savaient que le canon prussien était supérieur en portée, justesse , calibre, facilité de chargement par la culasse, et que cette arme atteignait une grande puissance d'effet. On savait que l'artillerie entrait, dans la composition de l'armée, en une proportion de trois pièces pour mille hommes. L'armée du Rhin devait donc avoir en ligne 768 pièces, et les trois armées allemandes d'invasion 1.410.

Mais Napoléon III accordait une confiance trop grande dans la mitrailleuse en pensant qu'elle compenserait notre infériorité en artillerie. Cet engin nouveau, conçu et fabriqué dans le mystère, n'existait au début de la

guerre qu'à l'état de machine invisible. L'Empereur, confiant dans le succès de surprise obtenu en Italie par ses canons rayés, pensait qu'un canon à balles, se chargeant par la culasse, à tir multiplié, fabriqué loin des regards indiscrets, apparaissant tout à coup sur les champs de bataille, produirait un effet redoutable, capable d'annuler les avantages du nombre et le tir de l'infanterie.

On donna donc à la mitrailleuse une importance qu'elle était loin de mériter. Ce canon tire 120 balles à la minute avec une portée de 1.200 à 1.500 mètres. Or le soldat d'infanterie avec son chassepot tire huit balles à la minute à la distance de 1.200 mètres. Il en résulte que quinze hommes produisent autant d'effet qu'une mitrailleuse.

Une division de quatre régiments et d'un bataillon de chasseurs à pied possédait six mitrailleuses, soit une pour chaque corps et une en réserve. Ainsi, au combat, on pouvait adjoindre une mitrailleuse tirant 120 coups par minute à un régiment de trois mille hommes qui, déployé, en tirait 20.000 à 24,000 dans le même temps. L'utilité de cette arme était par conséquent très faible.

La mitrailleuse était bonne pour empêcher une troupe de déboucher d'un défilé, d'un bois, d'un ravin , pour défendre un passage étroit. Mais, en ligne, à côté d'un régiment et pour compléter son tir, elle produisait un effet plutôt moral que réel.

Au point de vue de l'armement, l'armée française avait donc un excellent fusil, un canon insuffisant et des mitrailleuses d'un emploi défectueux.

Le public a répété qu'au moment de la déclaration de guerre le matériel laissait à désirer. Peu de personnes se rendent un compte exact de ce qu'on entend par matèriel militaire, parce qu'il est caché dans les magasins. En 1867, on fit grand bruit au sujet des docks de campe-

ment. Le maréchal Niel voulait montrer nos richesses.

L'année suivante, en 1868, la nouvelle loi parut, qui donnait sur le papier 600.000 hommes d'armée active. Le ministre Niel voulut que le matériel nécessaire à cet effectif fût rassemblé dans nos grands centres d'approvisionnement.

On augmenta sensiblement le nombre des effets d'habillement, de campement, d'ambulances et de transport. On fit sagement, car le maréchal Randon avait épuisé toutes nos ressources pour la guerre du Mexique , et porté le trouble dans l'administration par une incapacité sans pareille.

Les docks de campement se remplirent d'armes qui devenaient bientôt inutiles à cause des perfectionnements de chaque jour. Les caissons de munitions devant contenir plus du double de cartouches, cessaient promptement d'être en usage. Il en était ainsi de tout.

L'armée d'Afrique avait donné naissance à la petite tente-abri, et la tente exigea bien des accessoires : lit, table, cantine, etc. De là un luxe de bagages pour les administrations d'abord, pour les officiers ensuite , qui dépassait toutes les bornes.

En 1870, les officiers généraux et les officiers supérieurs faisaient ressembler notre armée à celle de Darius.

On pourrait citer une foule d'anecdotes, mais deux suffiront et nous les emprunterons à l'ouvrage fort sérieux : Histoire de la guerre de 1810, par V. D., officier d'état-major.

« Dans cette malheureuse armée de Metz, un général jeune, très bien en cour sous l'Empire, avait amené, pour lui composer la cuisine recherchée qu'il aimait, une cuisinière, cordon bleu breveté, du nom de Catherine. Le jour où il apprit les conditions delà douloureuse capitulation du 27 octobre, il s'écria : « Gomment ! on nous

laisse nos bagages et nos gens, mais c'est magnifique ; je pourrai donc emmener Catherine ; voilà des conditions superbes ! »

« Un autre général débarqua en Allemagne, dans le lieu de la captivité , avec deux mille kilogrammes de bagages. »

On conçoit quelle étendue l'abus des bagages donnait aux convois. La marche des armées en souffrait.

Les règlements militaires devraient être d'une extrême sévérité sur l'article des bagages de l'officier. Il ne devrait emporter que l'indispensable. Si l'on est vainqueur, l'officier remplacera facilement les objets usés ; si l'on est vaincu il n'éprouvera pas une grande perte ; dans tous les cas, il vivra militairement et ne blessera pas ses soldats par un luxe insolent.

Le matériel était donc, en même temps, encombrant et insuffisant.

La question du personnel est délicate à traiter. Cependant, il faut dire ce qui en était en 1870.

Le soldat avait perdu quelques-unes de ses antiques vertus, à force d'être flatté, caressé, exalté outre mesure. La discipline n'était pas ferme comme au temps passé: l'esprit militaire s'était mélangé d'idées bourgeoises qui donnaient lieu à des réflexions et même à des récriminations. Les hommes rappelés en congé apportaient dans le camp un sentiment contraire à la pensée de sacrifice.

Cependant, le soldat était encore ce vaillant homme popularisé par l'histoire et que nous retrouvons sous les drapeaux de Montenotte, d'Iéna, de Montmirail, d'Afrique et de Crimée. Un jour audacieux jusqu'à l'héroïsme, et, le lendemain, prêt aux subites défaillances. A tout prendre, lepremier soldat du monde lorsqu'il est bien commandé. La loi de la dotation avait multiplié le remplacement d'une façon effrayante. Le contingent de 1869, sur 75.000 appelés, avait fourni 42.000 remplaçants.

Parmi eux beaucoup se battaient à merveille, mais il n'y avait pas dans leurs sentiments cette pureté, ce désintéressement, nous dirions volontiers ce patriotisme du soldat venu de son village au nom de la loi.

Les hommes de la réserve, des congés renouvelables, en un mot les rappelés ne venaient pas gaiement reprendre le fusil. Rentré dans ses foyers à quelque titre que ce soit, le meilleur soldat perd toujours de sa valeur. Sans devenir mauvais, il n'est plus aussi bon. Ce sera le côté faible du service obligatoire ; aussi ne pouvons-nous juger dès aujourd'hui l'armée territoriale.

Un régiment de 1870 ne valait pas un régiment de Grimée. Cependant l'armée était bonne, répétons-le, et ne demandait qu'à être bien commandée.

Les sous-officiers n'avaient pas perdu ces magnifiques traditions qui avaient fait dire (à tort) qu'ils étaient Y âme des corps. Nous disons à tort, parce que l'âme du régiment est le colonel.

Sous le premier Empire , un colonel nouvellement promu demanda à Napoléon un changement de corps.

— Pourquoi? dit l'Empereur.

— Parce que mon régiment est mauvais.

— Monsieur, répondit Napoléon, il n'y a pas de mauvais régiments, il n'y a que de mauvais colonels !

Sans être Y âme des corps, les sous-officiers en étaient le plus ferme soutien. L'impulsion donnée d'en haut se faisait sentir à toute la troupe sans efforts, autant par les sous-officiers que par les officiers. En contact perpétuel avec les soldats, ayant tous débuté dans le rang, connaissant le fort et le faible de la troupe, extrêmement habiles en ce qui concernait le service intérieur, les sous-officiers étaient d'excellents contre-maîlres ; ils représentaient le soldat perfectionné, tandis qu'on veut en faire désormais l'officier non perfectionné.

La différence est grande entre le sous-officier tout

pratique d'autrefois et le sous-ofiîcier théoricien de la nouvelle armée ; celui-ci saura peut-être un peu plus de géographie ou d'histoire, mais sera moins propre à l'instruction du soldat, à son éducation militaire, à sa direction intime. Les écoles spéciales sont propres à former des officiers instruits, préparés par une bonne éducation, mais le sous-officier ne se forme que par le service régimentaire. Les vrais organisateurs, tels que Gouvion Saint- Gyr, Soult, Préval, repoussaient toute pensée d'écoles spéciales pour les sous-officiers. L'essai en avait cependant été fait pour la cavalerie, à Saumur, principalement au point de vue de l'équitation.

On eut peu à s'en féliciter, car une école de sous-officiers exalte les ambitions, affaiblit la discipline et répand fort peu d'instruction. Ces écoles sont privilégiées, car elles sont fermées au fils du paysan, étranger aux examens.

Dans la suite, tous les sous- officiers appartiendront à la bourgeoisie que les concours n'effrayeront pas, et qui n'auront qu'une idée : devenir officiers le plus prompte ment possible.

Sous le règne du roi Louis-Philippe, il y eut des conjurations militaires, et l'une, celle de Lunéville, fit quelque bruit. Tout le monde n'a pas oublié que les conjurés appartenaient à la classe des sous-officiers sortis de l'école. L'un de ces anciens sous-officiers s'est fait une certaine célébrité ; fusillé par la Commune le même jour que le général Lecomte, il a cruellement expié ses erreurs politiques.

L'ancien sous-officier se contentait d'un avenir modeste mais assuré. Cependant, il ne valait pas sous l'Empire ce qu'il avait valu sous les règnes précédents.

Le mauvais exemple de la jeunesse civile avait jeté parmi les jeunes officiers des idées contraires à la vraie discipline. Ces gentilshommes de vingt ans qui à Fontenoy chargeaient gaiement la colonne ennemie, n'existaient plus, et Ton se riait des ancêtres qui avaient dit : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! »

Nos jeunes officiers, très braves de leur personne, n'avaient pas pour le service ce dévouement chevaleresque qui remplace bien des qualités. Ils s'empressaient de dépouiller l'uniforme en toute occasion, et considéraient la carrière des armes, en temps de paix, comme le surnumérariat d'un brillant mariage.

Au-dessus de ces jeunes officiers se trouvaient des capitaines, lieutenants et sous-lieutenants de trente à quarante-cinq ans, avec bon nombre de chefs de bataillons excellents pour le service. Ces vrais soldats avaient de nombreuses campagnes de guerre, et se plaignaient hautement du favoritisme qui s'était emparé de l'avancement. Cette catégorie d'officiers était la meilleure dans toutes les armes. Pendant la guerre de 1870, ce sont ces officiers qui ont le plus payé de leur personne dans une proportion énorme comparée au chiffre des soldats ; à Metz, elle a été de 10 pour cent pour les officiers blessés.

Voilà ce qu'étaient nos officiers pendant toute la guerre, braves gens, solides, connaissant le métier, courageux, disciplinés, et qui ont, en tous lieux, fait largement leur devoir, entraînant leurs soldats quand il le fallait, et réparant parfois des fautes venues de plus haut.

C'était le meilleur élément de l'armée, peut-être un élément de succès, si l'organisation, le nombre et la direction n'eussent pas fait défaut.

Les jeunes, en petit nombre, portaient le nom d'officiers d'avenir. Un grand nombre avaient de beaux services qui, se combinant avec la protection, facilitaient l'avancement. Il s'en rencontra même, rarement, que le mérite seul avait mis en avant.

Colonels et généraux étaient anciens dans l'armée et d'âges très raisonnables. Ils commandaient les divisions et subdivisions territoriales et ne voyaient les troupes qu'à l'occasion des revues. On avait repris en 1811 les errements de l'ancien régime qui donnait une part très faible aux qualités militaires pour prendre place dans le cadre des officiers-généraux.

Aller se montrer était une formule reçue ; on se montrait donc au souverain et l'on ne rougissait pas de solliciter pour soi un avancement que le ministre de la guerre demandait pour ses parents et ses amis. Chacun, dans les hauts grades qui sont les plus importants, se faisait donc son propre protecteur.

Le premier soin était de plaire. Jamais Louis XIV dans toute sa puissance n'avait vu semblable servilisme. L'oubli de la dignité personnelle dépassait toutes les bornes et dans les promotions chacun savait quelle influence avait présidé aux choix. Tel était le candidat du président du Corps législatif, tel autre devait son avancement au ministre du commerce.

Les règles de la hiérarchie s'affaiblissaient, le respect disparaissait et les officiers-généraux aussi bien que les colonels en étaient venus à regretter souvent le marquis de Louvois et même Michel de Chamillard.

Cependant les capacités ne manquaient pas dans l'armée et il n'eût pas été difficile de les découvrir, de les développer et de leur donner, aux premiers rangs, les places où elles auraient rendu les meilleurs services.

Mais ordinairement l'homme de mérite est indépendant. Est-ce par hasard ou par système, qu'aux époques de

RÉCITS MILIT. — 2c SÉRIE 28

décadence, les médiocrités s'élèvent au-dessus de la foule, et sont d'autant plus caressées qu'elles ne portent ombrage à personne ?

Si les hauts grades de l'armée avaient été confiés à des hommes forts, l'Empereur en tombant eût trouvé en eux un point d'appui solide, tandis qu'il les entraîna dans sa chute parce que beaucoup n'étaient quelque chose que par la faveur.

Au moment de la guerre, l'armée française possédait une belle cavalerie bien plus occupée de la conservation des chevaux, que de leur emploi. Trois fois par semaine, dans la belle saison, le régiment allait à la manoeuvre pour exécuter les évolutions. On croyait que le dernier mot de l'arme était la charge en ligne. Mais des reconnaissances au loin, des marches dans les terrains difficiles, du service des grand'gardes, il n'était pas question, et dans les changements de garnison l'étape était la même pour la cavalerie et l'infanterie.

Un colonel de cavalerie jaloux d'enseigner à son régiment le vrai service de son arme aurait perdu plus de chevaux que ne le permettaient les bureaux de la guerre. Or, l'administration passait avant le commandement.

Pendant toute la durée de la guerre, depuis le premier jusqu'au dernier, nos escadrons disséminés au hasard, sous un commandant en chef, ont accompli des prodiges de dévouement et de bravoure. Presque toujours employés par des généraux étrangers à la cavalerie, ils ont été sacrifiés sans profit pour la victoire.

C'est surtout dans Farine de la cavalerie que l'avancement avait été jeté au hasard des protections. Aussi pouvons-nous dire que nos cavaliers furent héroïques, mais que l'arme fut mal employée.

Il faut, dans une armée, un commandant supérieur de la cavalerie, comme un général en chef de l'artillerie et un général en chef du génie.

De toutes les armes, la cavalerie est celle dont le service de paix diffère le plus du service de guerre.

Au moment d'entrer en campagne, le général de cavalerie doit savoir parfaitement un rôle qu'il n'a pas encore joué.

Napoléon III avait une préférence très marquée pour les armes spéciales. Il aimait à être considéré comme un officier d'artillerie. Les progrès de cette arme l'intéressaient et il y contribuait par ses travaux.

Les officiers de l'artillerie et les officiers du génie possédaient une instruction supérieure à celle des officiers d'infanterie et de cavalerie ; la bravoure des uns etN. des autres était la même ; mais, en général, le sentiment militaire se trouvait moins développé dans les armes spéciales. Plus d'un officier d'artillerie ou du génie n'aspirait pas à la carrière militaire en sortant de l'école Polytechnique.

S'il y avait des regrets, ils disparaissaient complètement sur les champs de bataille, et nos canonniers furent aussi admirables que leurs officiers.

Peut-être, en y regardant de très près, aurait-on découvert dans les rangs de l'artillerie et du génie plus de patriotisme qu'ailleurs, un amour plus ardent pour le métier, un respect plus complet pour les traditions de l'arme, et une discipline plus éclairée.

Puisse l'artillerie, en devenant très nombreuse, ne pas perdre son esprit particulier, heureux mélange de dignité et de fierté militaires !

Le plus sévèrement jugé pendant et après la guerre a été le corps d'état-major. Il a même disparu pour faire place à une organisation nouvelle.

L'ancien corps d'état-major était une des belles œuvres de Gouvion Saint-Cyr. Il prenait de jeunes officiers débutant dans la carrière. Après avoir satisfait aux examens

de sortie de l'école de Saint-Cyr ou de l'école Polytechnique, les sous-lieutenants suivaient les cours d'une école d'application ; après de nouvelles épreuves, ils servaient successivement dans l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie , souvent même dans le génie . Ils connaissaient donc le service de toutes les armes pour l'avoir pratiqué.

Ils entraient ensuite dans un état-major ou remplissaient les fonctions d'aides de camp auprès des généraux commandant les divisions, les subdivisions, ou les troupes actives. Les officiers généraux de l'artillerie et du génie conservaient auprès d'eux des officiers de leurs armes en qualité d'aides de camp.

Depuis 1818, ou, pour mieux dire, depuis 1820, date de la première promotion de Saint-Cyr, de grands abus s'étaient introduits dans le corps d'état-major ; la loi de Gouvion Saint-Cyr n'était plus exécutée rigoureusement. D'abord, à la sortie de l'école Saint-Cyr ou de l'école Polytechnique, on ne tenait compte que de l'examen qui donnait un numéro de classement ; on oubliait qu'à côté des connaissances mathématiques, topographiques, historiques, devaient se placer des qualités toutes particulières: un caractère calme et bienveillant, un esprit généralisateur, dominant les questions, une grande facilité d'assimilation, un style clair rendant bien la pensée, rapide et sans écart, une parole facile et une heureuse mémoire. Enfin, le goût prononcé du travail, une activité physique exceptionnelle, une habileté remarquable en équitation, et le sentiment du respect indispensable pour qui vit sans cesse avec ses supérieurs.

On dédaignait ces qualités, qui n'étaient pas toujours remplacées parles épreuves ou la solution des problèmes.

Pendant leurs stages régimentaires, quelques officiers d'état-major, détournés de leur service par les colonels eux-mêmes, remplissaient des fonctions qui ne leur apprenaient pas le métier.

Enfin, dans les états-majors, ils devenaient de véritables secrétaires, copiant des ordres, des lettres, des circulaires. Ce métier de commis les humiliait et faisait disparaître le charme de la carrière. Aides de camp, ils ne trouvaient que rarement auprès de leur général un aliment substantiel pour leur intelligence. Un grand nombre donnaient eux-mêmes les ordres pour ne pas troubler le repos de leur chef.

Ils voyaient de trop près les défauts du commandement pour ne pas devenir sceptiques et ennemis du travail.

L'institution de Gouvion Saint-Cyr avait péri, non par la faute des officiers d'état-major, mais bien par l'indifférence des chefs qui devaient les éclairer, les diriger, les commander, les instruire et les préparer pour la guerre.

Au lieu de la corriger dans ses applications, on a brisé une œuvre excellente en soi. Tout en condamnant l'ancien corps d'état-major, le gouvernement, depuis la paix, a souvent choisi des officiers de l'ancien corps d'état-major pour ministres de la guerre.

Pour faire la guerre il faut une santé de fer, une activité prodigieuse et l'esprit débarrassé de toute préoccupation. A la bataille de Fontenoy, le maréchal de Saxe se faisait porter en litière ; en Italie, Radetzki, âgé de quatrevingt-quatre ans, remportait des victoires; mais de tels hommes sont rares, et les souverains, comme les simples soldats, paient leur tribut à la nature.

Cependant, Napoléon III, très affaibli par la maladie, voulut se mettre à la tête de ses troupes ; l'exemple du roi de Prusse l'entraînait.

C'est là une antique tradition qui imprime à la guerre le caractère barbare de la conquête. Vauban, ce grand

philosophe militaire, ne voyait pas sans peine Louis XIV assister au siège des places fortes. Enfin, après la paix de Nimègue, il adressa au Roi un mémoire que celui-ci reçut en 1678. On lit dans ce mémoire :

« Si Sa Majesté veut bien désormais se réduire à faire le personnage d'un grand Roi, qui est le seul qui convient à son âge et à sa grandeur, au lieu de celui d'un de ses généraux, ou tout au plus de son connétable, pendant que toutes les parties de son royaume souffrent de son absence dans le temps que sa présence y est plus nécessaire, elle fera un très grand plaisir à sa cour et à tous ses sujets, et épargnera annuellement plus de six cent mille livres.

« Si Sa Majesté voulait encore faire la même chose à l'égard de Monseigneur, elle ferait un véritable plaisir à ses peuples, que le souvenir des maladies de l'Etat, toujours inséparables des minorités, effraye, et fait qu'ils ne peuvent sans étonnement voir exposer l'héritier présomptif de la couronne comme un simple officier-général ; et cette frayeur qui se communique aux armées y fait un embarras capable de causer le trouble dans un jour d'occasion, par la crainte où tout le monde serait de le perdre. Cet article vaudrait encore une épargne au Roi de plus de cent cinquante mille livres. »

Les économies qui semblent préoccuper Vauban ne sont, en réalité, que secondaires dans son esprit ; ce qui attire son attention est le danger pour une armée, pour une nation, de voir le commandement militaire exercé par un homme digne du plus grand respect, mais étranger à la science de la guerre, si haute et si profonde.

Sans doute, le Souverain place à la tête des armées, auprès de lui, un général qui le guide ; mais l'orgueil du Prince s'accommodera-t-il du plus grand des capitaines qui, par une supériorité éclatante, effacerait son prestige ? D'ailleurs, le conseiller peut avoir ses faibles-

ses, et, pour ne pas encourir les défaveurs dans l'avenir, se soumettre lorsqu'il faudrait résister.

Après avoir lu la lettre de Vauban à Louis XIV, on peut se demander si elle eût été utile à méditer en 1870.

L'état de santé de Napoléon III le condamnait au repos ; la situation politique de la France exigeait sa présence à Paris, et les vrais amis de la dynastie impériale devaient redouter une régence.

Ce n'est pas tout ; en se plaçant à la tête de l'armée, FEmpereur s'entourait, non des généraux les plus capables, mais de ceux qu'il connaissait, qu'il aimait, de ceux enfin auxquels il destinait d'avance le bâton de maréchal de France. En un mot, les corps d'armée avaient pour chefs les aides de camp. Il y avait au début sept corps d'armée :

1er Maréchal de Mac-Mahon ;

2e Général Frossard, aide de camp ;

3e Maréchal Bazaine ;

4e Général Ladmirault ;

5e Général de Failly, aide de camp ;

6e Maréchal Canrobert, ancien aide de camp ;

7e Général Douai, aide de camp.

La réserve, garde impériale, avait pour chef Bourbaki, aide de camp. Plus de la moitié des corps d'armée était sous les ordres des aides de camp.

Depuis, le 3e corps fut confié au maréchal Le Bœuf, ancien aide de camp ; le 12e au général Lebrun, aide de camp.

Ces officiers généraux étaient fart honorables, quelques-uns avaient de beaux états de service, mais leur supériorité militaire n'était pas de nature à rejeter au second plan tous les généraux de l'armée étrangers à la cour.

Il faudrait bien peu connaître le cœur humain pour

penser que des avancements rapides, des faveurs constantes, des prétentions sans limites, n'avaient pas créé de profondes jalousies.

En plus d'une circonstance, que, pour l'honneur des armes, il faut passer sous silence, tel chef, qui aurait pu porter secours à son voisin dans l'embarras, se tenait immobile l'arme au pied, disant à voix basse : « Puisqu'il est si savant, qu'il s'en tire ! »

Après la campagne de Grimée, le général le plus en renom était Pélissier, puisqu'il avait donné à la France une grande victoire sur la Russie. La campagne d'Italie se fit ensuite, et le maréchal Pélissier n'obtint pas un commandement dans l'armée commandée par l'Empereur. On le laissa en France, lui, le vainqueur de la dernière guerre !

Lorsqu'en 1870 Napoléon III forma l'armée du Rhin, le général de Montauban, comte de Palikao, était le plus renommé des généraux à cause de sa prodigieuse campagne de Chine. Il commandait un corps d'armée à Lyon, et ce corps d'armée passa sous les ordres d'un aide de camp. Montauban eut absolument le sort de Pélissier.

Alors on répéja, dans le monde militaire, que l'Empereur était jaloux des mérites supérieurs et que ses sympathies allaient tout naturellement aux médiocrités.

Le jugement est injuste. Il n'y avait nulle jalousie dans les sentiments qui dirigeaient l'Empereur.

Mais il redoutait la venue d'un homme de guerre popularisé par une grande victoire, doué d'un caractère éner gique et d'une haute capacité. Sa politique le voulait ainsi ; il aimait les médiocrités soumises, ignorant sans doute le mot de M. Dupin : « Il n'y a que ce qui résiste qui soutient avec efficacité. »

La part faite à la maison militaire de l'Empereur à la tête des corps d'armée produisit un effet déplorable. Quatre-vingts généraux de division n'avaient obtenu que

trois commandements confiés aux maréchaux Mac-Mahon et Bazaine et au général de Ladmirault, et une dizaine d'aides de camp avaient eu quatre corps d'armée.

Cette faute du pouvoir peut être considérée à plusieurs points de vue.

Le plus grave est celui de la justice. Dans tous les rangs de l'armée, depuis les plus brillants jusqu'aux plus obscurs, on a soif de justice. Les services de chacun ne sont pas un secret et le mérite éclate à tous les yeux. L'avancement est donné par l'opinion des pairs et des inférieurs avant d'être consacré par la volonté du souverain. Les ministres, qui ont leurs créatures à pourvoir, oubliaient trop souvent, sous l'Empire, que tel officier avait des droits et non des titres. Ses droits foulés aux pieds, l'officier se taisait, mais il avait au cœur une plaie qui ne se cicatrisait jamais.

On ne saurait croire, dans le monde civil, combien de ravages ont été produits par l'injustice. Il y a dans nos défaites constantes des mystères inexplicables pour qui n'a pas appartenu à l'armée de l'Empire ; dans ces mystères on trouve toujours une injustice antérieure à l'événement. Cette injustice a produit la désaffection cachée et le dévouement en a été affaibli, la discipline en a souffert et plus d'un homme de cœur s'est retiré sous sa tente lorsqu'il fallait se précipiter en avant, du côté des obus et de la mitraille.

Vauban, que Saint-Simon lui-même présente à la postérité comme le plus vertueux de son temps, est mort d'une injustice.

Il faut donc jeter un voile épais sur certaines défaillances dont les ministres de l'Empire sont coupables. Ils ont mis au pillage les grades de l'armée, ne tenant compte ni des services, ni des travaux, ni de l'estime des troupes, ni du caractère, ni de l'honorabilité. Ils étaient morts à l'heure des désastres, mais ils les avaient pré-

parés. Il nous en coûterait d'en dire plus sur ce sujet. Qu'il suffise de constater que l'esprit militaire n'existait plus en 1870 clans les régions supérieures de l'armée. Ce n'était plus cette admirable passion qui personnifiait ia patrie. Tous les cœurs ne battaient pas à l'unisson. L'ambition avait troublé toutes les têtes, on allait mendier l'avancement comme le gueux mendie son obole. Le désintéressement avait disparu comme la dignité. Les règles de la biérarchie étaient méconnues et le respect n'existait plus. Les appétits matériels de la société civile pénétraient dans l'armée par tous les pores.

Les officiers pleins d'honneur, et ils étaient en grand nombre, se voilaient le visage de leurs mains, pour ne pas voir la catastrophe qui approchait.

Et pas un ministre ne disait à l'Empereur qu'un Etat ne saurait durer lorsqu'il y a, pour chacun, plus d'intérêt à faire sa cour que son devoir.

Le jour de la bataille de Sedan, lorsque le désordre envahissait nos troupes , des commandants de corps d'armée se rendaient dans la place auprès de l'Empereur. Les devoirs de l'aide de camp l'emportaient sur ceux de l' officier-général. Ces absences regrettables duraient de longues heures pendant lesquelles le corps d'armée se décomposait en éprouvant des pertes épouvantables.

Pendant l'occupation des Etats pontificaux par une certaine portion de troupes françaises , ces troupes étaient sous les ordres d'un général de division revêtu d'un caractère quelque peu diplomatique. Trois aides de camp, les généraux de division de Goyon, de Montebello et de Failly, commandèrent successivement à Rome. Un quatrième aide de camp, le général de Cotte, y exerça un commandement moins important.

Le général en chef de l'armée de Crimée, général Pélissier, avait comme chef du génie l'aide de camp Niel,

qui correspondait directement a#ec le souverain. Cette attitude de l'inférieur vis-à-vis de son général en chef donna lieu à des scènes où le franc parler de Pélissier ne ménagea pas au futur maréchal Niel les expressions les moins voilées de son vocabulaire.

C'est la première fois, croyons-nous, que le public est appelé à connaître ces détails intimes renfermés dans le cercle des sommités militaires. En temps ordinaire, le mal n'était pas grand , et le ridicule l'emportait sur l'odieux. Mais si les événements devenaient graves, trop d'incapacités pouvaient affaiblir l'armée au point de compromettre son honneur.

Peu de temps avant la guerre, un plébiscite put faire croire à Napoléon III qu'il revenait aux premiers jours de l'Empire et que sa popularité n'avait pas subi d'atteinte. Malheureusement, on fut assez insensé pour faire voter l'armée.

Le résultat de cet acte politique, si dangereux pour l'esprit militaire, si contraire à la discipline, a eu le grave inconvénient de faire connaître aux puissances étrangères que le chiffre total des hommes présents sous les armes n'était que de 250.000 hommes.

Ce plébiscite, donnant àl'Empire une nouvelle jeunesse, encouragea le parti de la guerre. Ce fut le point de départ d'une véritable croisade. L'Empire libéral devait se couronner de lauriers.

Lorsque la guerre fut déclarée, le grand état-major prussien rechercha avidement les noms des généraux commandant les corps d'armée et qui tous pouvaient être appelés au commandement des troupes. La joie fut grande autour de M. de Moltke, lorsqu'on vit que le général de Montauban n'était pas employé.

Cet officier-général était considéré comme le plus capable. M. Thiers a dit, dans Penquête parlementaire :

« Il y avait, dans les rangs de l'armée, un homme d'une

très grande capacité militaire, beaucoup plus fait pour être chef d'armée que chef de cabinet. Je veux parler de M. le comte de Palikao. Son expédition de Chine est une belle chose à laquelle on n'a pas rendu assez de justice... On lui avait refusé le bâton de maréchal pour le donner au général Le Bœuf (1), et c'était une faute qui eut de graves conséquences. Laissé dans une sorte de disgrâce, méconnu, privé de tout commandement, il eut bientôt la position d'une victime. Pour ne pas l'avoir fait commandant d'une grande armée, rôle qu'il aurait si bien rempli, il fallut le faire premier ministre. »

Qu'on nous pardonne encore une courte citation de M. Thiers, parce qu'elle fait connaître l'auteur du mot qui a tout perdu : Nous sommes "prêts.

« Un mot avait, à cette fatale époque, envahi toutes les conversations, un mot était sur toutes les lèvres : nous sommes prêts ! nous sommes prêts ! et jamais nous ne l'avions été moins.

« Ce mot, j'en ai suivi l'histoire; il remontait au maréchal Niel. Je l'avais vu naître, et je le vis consommer notre ruine. »

Cependant, il s'est formé dans le monde une légende qui fait du maréchal Niel le grand citoyen disant à la tribune : Nous ne sommes pas prêts !

L'histoire est ainsi faite de contre-vérités ; le devoir rigoureux de tout écrivain impartial est d'infirmer le? légendes et de rétablir la vérité.

(1) Aide de camp de l'Empereur.

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