RENÉ GOMBAUD
Sergent de Zouave»
Pendant de longs mois, ils étaient enfermés dans des casemates infectes, véritables cachots remplis de fange, n'ayant d'autre espace que celui qu'occupaient de misérables paillasses couvertes de vermine, ne respirant qu'un air fétide, sans autre horizon que les murs gigantesques de leur prison où dans quelques-unes on n'apercevait souvent en plein midi et de loin en loin que la lumière d'un bout de chandelle ou d'une mauvaise lampe.
Le typhus et la petite vérole enlevaient chaque jour des camarades. Un mot, une vivacité pouvait les perdre. Pour le prouver, rappelons la fin d'un vaillant soldat, Charles Gombault, sergent de zouaves, né à Dinan et fusillé à Ingolstadt par les Bavarois.
Ce sous-officier était à faire une cigarette à la porte de sa baraque, lorsqu'un sergent allemand passe et lui dit : Rentrez, dans une langue que Gombault ne comprenait pas. Il resta donc à sa place. Le sergent le saisit par l'épaule et le pousse (1). A son tour Gombault saisit l'Allemand et l'écarté avec indignation ; un sous-officier français ne se laisse pas frapper impunément. Il est condamné à être fusillé.
Le P. Marty le prépare à la mort ; l'heure fatale arrive et le sergent garrotté est conduit au milieu du camp sans bandeau sur les yeux : il n'en a pas voulu. La cour martiale est là; six mille prisonniers français ont été réunis pour assister à l'exécution. Les fusiliers bavarois sont à quelques pas de Gombault. « Vous autres, leur dit-il, ne tirez que lorsque je donnerai le signal » ; puis se tournant vers les soldats français : « Camarades, je vais mourir, mais avant, criez tous avec moi : Vive la France ! » Une immense clameur s'élève, les prisonniers répétaient le cri du sergent. — Feu, dit-il fièrement. Percé de balles, on le voit tomber, les bras étendus et le visage tourné
(1) Gombault était rudoyé parce qu'il avait échoué dans cinq tentatives d'évasion.
RÉCITS MILIT. — 2e SÉKIS. 23
vers le ciel. Ce brave enfant de la Bretagne avait vingtdeux ans (1).
Les Allemands eux-mêmes furent émus. La photographie de Gombault, tirée à quatre mille exemplaires, fut exposée à toutes les vitrines d'Ingolstadt.
Revenons aux occupations des prisonniers. Les corvées apportaient quelques diversions. Du haut des forts, les soldats étaient obligés de descendre en ville et de faire plus d'une lieue, pour chercher plusieurs fois pas semaine le bois, le pain, la viande et autres comestibles. Mais ils marchaient sous une escorte de baïonnettes. Ces baïonnettes les suivaient partout, même à l'église.
L'administration militaire allemande avait imposé aux prisonniers des travaux dans les carrières, les forts ou les hôpitaux. Ils travaillaient sept ou huit heures pour gagner un salaire de 20 centimes. Ceux qui refusaient étaient conduits à coups de crosse.
Les captifs qui avaient un métier obtenaient facilement de travailler en ville sous la responsabilité du patron. Quelques-uns avaient la table, le logement et ne remontaient dans les forts que le dimanche pour faire acte de présence. Serruriers, menuisiers, cordonniers, tailleurs, meuniers, boulangers, chapeliers avaient ainsi obtenu de remploi. C'étaient les moins malheureux.
Parmi ceux qui restaient dans les forts, plusieurs s'occupaient de petits travaux. Au commencement de l'hiver on avait donné aux plus nécessiteux des défroques de l'armée allemande; les tuniques et les capotes portaient des boutons de métal blanc. Un beau matin, tous les boutons disparurent. Les prisonniers les avaient métamorphosés en orfèvrerie de Yindustrie parisienne. On vit paraître des bagues, des épingles de toutes les formes, où se trouvaient incrustés des émaux, des pier-
(1) Six mois en Bavière, par l'abbé Landau.
reries, des chiffres, des médailles. Avec un couteau et une pointe d'acier les prisonniers faisaient des merveilles ; toutes ces œuvres se vendaient bien et devenaient à la mode.
Les marins fabriquaient de petits vaisseaux, où Ton retrouvait les mâts, les cordages, les voiles et jusqu'aux barques de sauvetage. D'autres façonnaient le bois et confectionnaient des cannes sculptées avec une rare finesse. Il y avait même des prisonniers qui fabriquaient des tapis avec des morceaux de drap. Un certain nombre écrivaient. 11 y avait les poètes ; parmi eux se trouvait Dumas, sergent au 72e de ligne, qui écrivit YOiseau captif :
Ah ! rendez-moi, je vous en prie, Mes verts coteaux et mes vallons; Rendez-moi ma mère chérie, Mon nid de mousse et mes chansons.
Tous les poètes s'inspiraient de beaux sentiments. Ils songeaient à Dieu ou à la famille. Nous avons un recueil de ces petits poèmes qui sont intitulés : le Prisonnier à son ange gardien; Y Attente sur un berceau ;Y Oiseau captif; Hymne à Pie IX, etc.
11 y avait aussi les auteurs dramatiques, les chansonniers et les romanciers, mais le groupe le plus nombreux était celui des paresseux. Ils restaient couchés sur leur paillasse, causant et se querellant.
Beaucoup encore, sans énergie, demeuraient des journées entières mornes, silencieux, hébétés ; ceux-là mouraient de nostalgie.
Le R. P. Joseph fit venir de France et de Suisse dix mille volumes qui produisirent un merveilleux effet.
Les ministres protestants envoyèrent aussi leurs bibles, mais elles obtinrent peu de succès. Le gouverneur prit le parti de les interdire.
Les projets d'évasion germaient dans un grand nombre
de têtes, mais ne pouvaient s'exécuter que rarement, loin des frontières.
Le caractère français conservait ses droits à la gaieté. Les soldats allemands étaient victimes des mystifications et plaisanteries des prisonniers. Un soir, la sentinelle placée près d'un fort aperçut un corps qui descendait le long du mur, soutenu par une corde fixés aune ouverture des°casemates. Elle jette le cri d'alarme : Wer da! Personne ne répond. La sentinelle vise le corps et fait feu; le corps s'agite et tombe dans le fossé. Tout le poste accourt et se précipite vers ce fossé où se distingue de loin un corps revêtu de l'uniforme français, pantalon garance, tunique bleue et képi déformé. Les Allemands se baissent, relèvent le corps et se regardent tout ébahis. C'était un mannequin de paille fort habilement moulé.
Des cantines avaient été établies dans tous les forts; la bière, l'eau-de-vie, le pain, le beurre, les oeufs, le lait, la charcuterie, le fromage se débitaient d'après un tarif arrêté par l'autorité militaire. Tout se vendait à bas prix, quoi qu'en aient dit les soldats lorsqu'ils écrivaient à leurs parents.
La création de ces cantines fut un grand malheur pour les prisonniers qui contractaient des habitudes d'ivrognerie.
Pour remédier à l'ennui et à la plaie des cantines, on avait, dans la plupart des forts, organisé un théâtre. Rien ne manqua aux représentations : coulisses, décors, perspectives, costumes. Tout avait été improvisé avec quelques mètres de papier et quelques litres de couleur. Les soldats étaient à la fois auteurs, compositeurs et acteurs. Ils ne s'en tiraient point mal dans les comédies en trois actes, mais la tragédie en cinq actes laissait fort
à désirer.
Parmi les prisonniers d'Ulm se trouvaient quelques artistes des théâtres de Paris. Le mercredi des Gendres
ils furent invités par les Allemands à donner, en français, une représentation sur le théâtre de la ville. Séduits sans doute par l'appât du gain, ils ne furent arrêtés ni par la dignité des soldats prisonniers, ni par la pensée de la patrie en deuil. Les Allemands applaudirent la représentation, sans comprendre que ces comédiens manquaient de patriotisme. Aux théâtres des forts, les Français étaient seuls admis.
Le service des hôpitaux et des ambulances était tout aussi bien organisé qu'en France. Malgré cela, les captifs s'en plaignaient, surtout par cette raison que la médecine allemande fait un usage très modéré des remèdes. Les lits étaient durs et leur dureté disposait le malade au mécontentement ; le linge n'était pas d'une entière blancheur.
Le soldat aimait l'hôpital servi par la soeur de charité ; l'infirmier ne lui inspire confiance que fort rarement. Les militaires, peu accessibles aux idées religieuses lorsqu'ils se portent bien, étaient empressés dans les hospices autour de l'aumônier ; ils se confessaient, communiaient et mouraient chrétiennement.
Les médecins allemands s'étonnaient du peu de santé de nos soldats et pensent peut-être encore que nous sommes une race dégénérée. Ils oubliaient les souffrances de ces hommes, dont pas un seul peut-être n'était entré en Allemagne sans un germe de maladie plus ou moins grave.
Le R. P. Joseph s'est demandé, lorsque sa mission a été terminée, si les prisonniers étaient reconnaissants des soins qui leur avaient été prodigués si généreusement par des mains amies et dévouées. Le digne religieux s'est souvenu que la reconnaissance est semblable à cette liqueur d'Orient qui ne se conserve que dans les vases d'or. Elle parfume les grands coeurs et s'aigrit dans les petits. L'homme de Dieu n'a pas oublié que saint Vin-
cent de Paul, dont l'immense et royale charité ne laissa aucune souffrance sans soulagement, fut souffleté un jour, dans les rues de Paris, par un homme qu'il avait comblé de ses aumônes.
Tous les prisonniers n'ont donc pas été reconnaissants, mais le plus grand nombre, l'immense majorité a compris que la France catholique n'avait pas abandonné ses enfants dans le malheur. Les aumôniers, à l'heure du départ, ont reçu des centaines de lettres très touchantes qui exprimaient les plus nobles sentiments.
Nous devons faire la part de la souffrance qui aigrit les caractères, Peu éclairés, presque sans foi, les pauvres captifs devenaient irritables, soupçonneux, se méfiant de tout ,
Parmi les prisonniers se trouvaient les Africains, soldats du corps des tirailleurs algériens, connus sous le nom de Turcos. La ville d'Ulm renfermait un grand nombre de ces hommes qui excitaient une vive curiosité. Les Allemands se montraient scandalisés de ce que les Français eussent introduit ces infidèles dans les armées chrétiennes.
Leurs scrupules n'étaient pas étrangers à la peur, car sur les champs de bataille les Turcos répandaient une véritable terreur. Ils se battaient avec un élan quelque peu sauvage. A Wissembourg notamment, ils enlevèrent huit pièces de canon, mais, succombant sous le nombre et décimés par la mitraille, ces intrépides soldats se firent tuer et ne rendirent pas les canons à l'ennemi.
En captivité ils ont plus souffert que les autres prisonniers ; ils sortaient peu, si ce n'est pour assister quelque-
fois à la messe, car ils goûtaient un extrême plaisir à prendre part aux cérémonies religieuses des catholiques. Ils avaient cependant au milieu d'eux un marabout fait prisonnier avec eux, mais qui ne s'occupait pas de ses coreligionnaires. Ces malheureux Turcos se dédommageaient de l'indifférence de leur marabout en se pressant aux offices. Si les aumôniers eussent connu la langue arabe, le nombre des conversions eût été assurément considérable. Au moment de la mort, plusieurs d'entre eux demandèrent à être baptisés.
Le froid les faisait cruellement souffrir, et c'était pitié de voir ces enfants du désert trembler, immobiles, silencieux, résignés, dans l'obscurité des casemates. Jamais une plainte ni un blasphème ne s'échappaient de leurs lèvres. Tristes, mais toujours dignes, ils demeuraient de longues heures à faire glisser dans leurs doigts les grains du chapelet des musulmans. Cette mélancolie, qui distingue les Orientaux, avait pris chez eux un caractère de douloureux abattement. Les aumôniers les admettaient aux distributions de secours comme les Français, et ces Africains reconnaissants témoignaient un grand respect pour ces prêtres, leurs bienfaiteurs.
Ceux qui mouraient étaient inhumés avec les honneurs militaires. Les aumôniers catholiques ne pouvaient apporter à ces funérailles le concours des cérémonies liturgiques.
Un ministre protestant allemand crut devoir assister aux obsèques des Turcos. La population fut indignée de cet acte, honorable d'ailleurs; mais le pasteur, homme d'esprit, tint ce discours : « On me reproche ma participation à ces funérailles : on a tort. Les Arabes ont une foi et croient en Dieu ; pourquoi leur refuser cet honneur tandis que j'ai des paroissiens chrétiens qui ne croient nia Dieu ni à diable, et je suis bien obligé de les enterrer ? »
Les Turcos se montrèrent toujours religieux et disciplinés.
On ne saurait fixer son attention sur le sort des prisonniers de toutes les conditions, sans donner un souvenir de reconnaissance aux divers aumôniers : MM. Debras, Deblay, à Cologne ; Lamarche, à Glogau ; Goulange, à Goblentz; Galiot, à Minden.
Puis MM. Fortier, Jacques, Rombault, Bonnel, Le Rebour, Wibeau, Benard, Torneef, Landau, Rambaud, Galho, Bath, Gœrgens, Schreiber, Uhles, Dietz, Loison, Martin, Guers, Wagner ; les R. P. Bailly et Pernet, de l'Assomption de Nîmes; le P. Hermann, carme; les PP. Gabriel, Régis, François, Augustin, Marie, de Brest, de Tordre de Saint-François ; les PP. Leveillé de la Grange, Mathieu, Dubray, dominicains ; de Damas, de Vasque, Staub, Stumpfï, jésuites ; Bigot, Strub, du Saint- Esprit ; Dominget, mariste ; les abbés Baron et Veinard vinrent de France pour apporter et distribuer des secours.
Il s'accomplit des prodiges de charité ; les femmes de France furent sublimes. Mais si l'on put secourir les malheureux prisonniers, il fut impossible de les consoler.
Un jour sainte Hedwige implorait Jagellon en faveur de quelques Polonais ruinés et chassés de leur pays. Le prince répondit à sa royale épouse : « Ne pleurez pas ; je leur ai rendu leurs biens et leurs demeures. » Mais sainte Hedwige, qui était Française, trouva que ce n'était pas assez et s'écria : « Qui leur rendra leurs larmes ? »
Les années ont succédé aux années ; tous ces captifs sont rentrés dans leurs demeures et la plupart ont repris les travaux qui les faisaient vivre. Mais un grand nombre, couverts de blessures, n'auraient pu supporter les plus dures privations si de généreux Français n'étaient venus à leur aide, matériellement et moralement.
Il s'est formé une société sous le nom d'Œuvre des
pensions militaires. Le comité se compose de MM. le général Favé, le général Malcor, le comte de Barthélémy, le comte de Riencourt, Edouard André, le comte Léon de Béthune, Bidoire, ancien avocat au Conseil d'Etat, le vicomte Blin de Bourdon, député, Emile Carron, le colonel Fabre de Navacelle, Gérard, le comte Alfred de Kreuznach,le baron de Montagnac, le vicomte de Va ufreland, le comte de Waziers.
Cette œuvre a principalement pour but d'aider les officiers, sous-officiers et soldats, devenus infirmes par suite de blessures ou de maladies contractées au service, à faire valoir leurs droits auxpensions accordées par la loi.
C'est par centaines que l'on compterait les pensions obtenues par l'intermédiaire de cette société pour des invalides ou des veuves oubliés par le Gouvernement. Rien n'est plus fâcheux, au point de vue patriotique, que de voir, dans un village, un pauvre soldat mutilé réduit à l'aumône. Les heureux de ce monde ignorent que des blessés de la dernière guerre, des martyrs de la captivité, n'ont pu encore obtenir une modique pension, suffisante à peine pour ne pas mourir de faim.
L'Œuvre des pensions militaires répare de regrettables oublis. Elle fait au nom des blessés toutes les démarches nécessaires auprès du ministère de la guerre ou du Conseil d'Etat ; elle distribue elle-même des secours lorsque l'Etat oppose aux blessés une législation nécessaire peutêtre au point de vue financier, mais bien sévère pour les militaires blessés au point de ne pouvoir poursuivre leurs travaux. Nous pourrions citer un grand nombre de soldats secourus par Y Œuvre des pensions. Contentonsnous de deux exemples :
Vidal (Jean-Pierre), né à Recoules (Lozère), garde mobile, reçut une balle dans la jambe au combat de Dijon;
' it soigné à l'ambulance de cette ville, puis envoyé au dépôt. La petite vérole l'atteignit et, en sortant de l'hôpi-
tal de Mende, Vidal fut l'objet d'une réforme et devint complètement aveugle. C'est en vain qu'il sollicite sa pension depuis 1876. Ce pauvre homme n'a pour soutien que Y Œuvre des pensions.
Un jeune homme de dix-sept ans, nommé Lods (Henri), né à Beaucourt (Haut-Rhin), s'engagea en 1870 pour la durée de la guerre contre l'Allemagne. A la bataille de Coulmiers, le 9 novembre, il fut atteint de neuf balles. Les jambes brisées ne permettent la marche que difficilement; les souffrances sont de tous les instants; il ne peut continuer son métier de serrurier... H. Lods n'a jamais pu obtenir la pension de retraite et ne touche de l'Etat que 180 fr. par an de gratification renouvelable.
Y! Œuvre des pensions (1) est heureuse de pouvoir suppléer à l'insuffisance d'une législation aux yeux de laquelle les droits les plus certains à une pension de retraite ne sont pas suffisants toujours pour l'obtenir.
Aussi croyons-nous devoir la signaler et la recommander à nos lecteurs de tous rangs.
VIÎ
Nous avons montré nos soldats depuis leur départ pour la captivité jusqu'au retour. Les civils, on l'a vu, sont plus maltraités que les militaires, et ceux-ci souffrent plus ou moins suivant les chefs qui les commandent ou la ville qui leur sert de prison.
Les Allemands n'ont pas conservé un bon souvenir des prisonniers. Ils leur reprochent un manque de dignité. Nos sous-officiers, toujours en contact avec les soldats, n'ont pas été satisfaits de leur attitude. Les soldats
(i) L'Œuvre a été fondée par M. le comte de Riencourt, seul. Après de grands sacrifices pécuniaires, il l'a remise entre les mains d'un comité présidé par M. le général Favé et dont il est le secrétaire.
oubliaient que, séparés de leurs officiers, les sous-officiers étaient toujours leurs supérieurs aux yeux de la France ; ils oubliaient que les Allemands seuls avaient détruit l'autorité de leurs sergents. Non seulement la reconnaissance, mais le sens moral aurait dû maintenir le respect de l'inférieur envers le supérieur.
Sans doute il y eut de nombreuses exceptions, et beaucoup restèrent fidèles aux principes du devoir.
De ce spectacle, les Prussiens furent en droit de conclure que notre armée n'était pas disciplinée. Plus d'un sous-officier animé de nobles sentiments eut la douleur de voir des soldats français indifférents aux cris de joie des Allemands qui apprenaient leurs nouvelles victoires.
La charité a fait oublie» aux aumôniers les paroles hostiles que quelques hommes leur adressaient chaque jour.
Enfin, parmi ces milliers de malheureux il y avait comme un souffle malsain qu'il est de notre devoir de ne point dissimuler.
La société allemande a jugé que nous étions un peuple sans religion, sans foi, sans pensée sérieuse ; les sousofficiers prisonniers ont dit des soldats leurs compagnons qu'ils n'avaient aucun respect, aucune discipline ; les simples soldats, honnêtes et bien élevés, ont souffert du manque de dignité de leurs camarades.
Ces hommes, dira-t-on, n'avaient donc rien pour eux?
Et cependant ils possédaient le courage, la résignation dans les souffrances et une foule de qualités militaires inspirées par la crainte du châtiment. Gela est beau, brillant, mais trompeur.
L'armée était la fidèle reproduction du pays. Le soldat pouvait-il être religieux, lorsque ses proches à la ville et auvillage ne le sont pas ?
Pouvait-il avoir le sentiment du respect, tandis qu'au tour de lui toutes les supériorités sont foulées aux pieds ?
La société française, si indulgente pour elle-même, s'est vraiment montrée trop sévère à l'égard de son armée. Le gouvernement pouvait, il est vrai, apporter plus de soin dans l'institution militaire. La carrière des armes n'est pas une tente dressée pour le sommeil et le plaisir. L'officier doit toujours savoir qu'il exerce une magistrature en distribuant les peines et les récompenses. Son premier souci est d'inspirer la erainte, puis la confiance, et le reste viendra seul.
Le plus misérable des sentiments, qui est l'amour de la popularité, régnait dans les armées du second Empire. Il n'y était pas né, mais y avait grandi outre mesure. Avec le soldat il faut sourire et ne pas rire ; avec cet homme aux bras forts il faut être souvent paternel, jamais maternel.
Notre armée française était d'une richesse merveilleuse en qualités diverses, qu'on négligeait de cultiver.
Napoléon Ier a dit dans sa proclamation du 25 décembre 1799 à l'armée d'Italie : « Les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline : la valeur n'est que la seconde. » Les guerres de l'Algérie nous ont été fatales. Toutes les brillantes fortunes militaires faites dans ce pays ont eu pour point de départ un acte de bravoure. L'officier, quels que fussent d'ailleurs ses mérites, avait tout à coup une réputation de supériorité. Les intrépides grandissaient promptement, sans trouver l'occasion de prouver leurs capacités en stratégie, en tactique, en administration ou en travail.
Le jour vint où les chefs parvenus en Afrique dédaignèrent les traditions de l'armée française : la tenue se négligea à cause de la chaleur, les manœuvres s'oublièrent comme inutiles, la discipline perdit de sa vigueur par le contact de bivouacs resserrés et la familiarité des marches continuelles. Cet état de choses pouvait durer impunément en Afrique ; mais si ce jnç-de de commandes
ment et cette obéissance entraient dans les mœurs de l'armée entière, nous allions aux défaites. Les hauts grades en Algérie étaient exercés par des hommes fort honorables, mais étrangers à la grande guerre. Seul de l'armée d'Afrique, le maréchal Bugeaud avait un coup d'oeil de bataille.
L'Algérie avait donné des soldats admirables d'entrain, infatigables, fiers, joyeux, et qui ont fait le plus grand honneur à leur époque ; l'Afrique a aussi créé les souslieutenants, lieutenants, capitaines et chefs de bataillons devant lesquels tout s'effaçait tant ils étaient habiles pour cette guerre de coups de main, de surprises, de combats corps à corps. Mais ces luttes sans canons, où l'air n'était traversé que parles balles, ne formèrent pas les généraux.
L'école africaine professait pour les coutumes et traditions de l'armée française une sorte de dédain. Les utiles travaux de la paix, l'instruction, l'administration, les manœuvres, l'étude, cessèrent d'être estimées. Le débraillé devint à la mode et l'on crut de bonne foi que le dernier effort de la science militaire serait de se précipiter en avant dans un sublime désordre, si le désordre peut jamais devenir sublime.
Au heu d'envoyer successivement en Afrique le plus grand nombre d'officiers afin de les former, de les habituer tous au combat, jusqu'au grade de commandant de bataillon, on y laissa les intrépides capitaines parvenir aux plus hauts grades de la hiérarchie militaire. Ils ne trouvèrent pas l'occasion de donner la mesure de leur taille véritable et de se perfectionner par le commandement des troupes en temps de paix. Ils ne se mêlèrent qu'en de rares circonstances aux mouvements de la société et laissèrent leur caractère s'assoupir au point de ne plus se réveiller.
Devenus populaires par les bulletins de victoires,
aimés des troupes qu'ils avaient entraînées au feu, les principaux chefs de l'armée d'Afrique attirèrent naturellement l'attention du chef de l'Etat avant et pendant le second Empire. Un mot presqu'ignoré de la langue française, le mot débrouiller, avait fait fortune en Algérie. Il fut bien accueilli au ministère de la guerre qui crut sans peine qu'au moment de la bataille on se débrouillerait. Ni la Grimée, ni le Mexique, ni l'Italie ne détrompèrent ceux qui gouvernaient la France. Le souverain confia donc les grands commandements de l'armée aux illustrations africaines, et aux favoris de la cour.
Gomment, dira-t-on, eût-il pu faire de meilleurs choix?
En préparant longtemps d'avance aux commandements supérieurs les hommes dévoués au service, intelligents, laborieux et rompus aux choses du métier.
Lorsque des infortunes sans nom, sans précédents, des infortunes que nul n'aurait pu prévoir vinrent fondre sur la France, plus d'un officier dans Farmée mesura, pour la première fois, la longueur des épées africaines, et la trempe de l'acier ; il comprit alors que la rouille efface l'éclat des lames les plus pures.
Ce ne sont pas seulement les talents stratégiques et tactiques, à peu près sans exception, qui ont manqué, mais les caractères chevaleresques, les grandes pensées, le parler haut et ferme ; enfin le patriotisme éclatant et ne disparaissant qu'avec la vie.
Le mardi 18 octobre 1870, à midi, la ville de Châteaudun (1) fut surprise, investie et attaquée par un corps
(1) Châteaudun, chef-lieu d'arrondissement d'Eure-et-Loir, ville de 6.650 hab., sur un coteau dont le Loir baigne les bases.
d'armée d'environ 12.000 hommes, infanterie et cavalerie, avec 24 pièces d'artillerie et de mitrailleuses.
Aucune déclaration, aucune sommation ne précéda cette attaque ; mais les habitants étaient tenus en éveil, depuis quelques jours, par les événements qui se passaient aux environs.
En dehors de sa garde nationale sédentaire, la ville ne possédait qu'un bataillon de francs-tireurs de Paris, une compagnie de francs-tireurs de Nantes et quelquesuns du Var, en tout douze cents combattants au plus, qui n'hésitèrent pas à courir aux barricades, dressées depuis quelques jours ; ces barricades se trouvaient alors gardées seulement par les gardes nationaux sédentaires de Châteaudun, pères de famille et bourgeois de la ville.
Les francs-tireurs de Paris, qui avaient dû. quitter Châteaudun ce jour-là même à dix heures du matin, y avaient été heureusement retenus.
En un instant l'artillerie ennemie fut mise en batterie, formant un cercle qui enveloppait la ville, à un kilomètre de l'Est à l'Ouest. Le bombardement dura de midi à six heures et demie du soir, sans aucune interruption. Châteaudun fut inondé de projectiles creux, de mitraille et de fusées incendiaires, au nombre de trois à quatre mille. On put constater, à plusieurs reprises, une moyenne de dix coups par minute.
La plupart des maisons furent atteintes et plus ou moins démolies. L'objectif principal était visiblement les édifices publics : les églises de la Madeleine et de Saint- Valérien, l'hôtel de la sous-préfecture — et, ce qui est triste à relater, l'hôpital même, qui fut percé de projectiles. On ne saurait invoquer le hasard : sa position isolée et son grand drapeau orné de la croix de Genève indiquaient à l'ennemi qu'il massacrait les malades, les blessés et les infirmes. Les salles exposées au feu ont toutes été
traversées par les obus. L'un de ces projectiles, passant entre le chirurgien qui venait d'amputer un blessé et la sœur qui l'assistait, produisit dans la salle une telle terreur que tous, y compris l'amputé, se précipitèrent sans vêtements dans les caves.
L'hôtel-de-ville est criblé et traversé dans tous les sens. Le maire, M. Lumière, considérant avec raison que son devoir l'y appelait, s'y était établi en permanence de midi à onze heures du soir avec M. Humery, conseiller municipal ; les autres conseillers étaient retenus au dehors. Ceux de ces derniers qui faisaient partie de la garde nationale sédentaire restaient sous les armes à leurs postes de combat.
Aucune barricade ne fut enlevée, mais celle de la rue de Chartres put être tournée par suite d'une disposition mal choisie dans sa construction ; ce fut parla, et malgré les pertes énormes qu'ils subirent à cette barricade, que les Prussiens, mis en échec et décimés de tous les côtés, durent pénétrer dans la ville, à sept heures et demie du soir.
La retraite des défenseurs de Châteaudun se fit en bon ordre et il n'y eut plus que quelques combats partiels dans les rues et surtout sur la place Royale occupée successivement par les Français et les Allemands ; les cadavres de ceux-ci, à un certain moment, couvraient littéralement le sol.
A partir de neuf heures et demie ou dix heures on n'entendit que des coups de fusil isolés, tirés par les ennemis embusqués dans chaque rue.
Alors s'élevaient les flammes des maisons incendiées par les bombes et les fusées, et alors aussi commençait l'œuvre sauvage, barbare de la destruction : — envahissement des maisons à coups de hache, pillage, vols, assassinats, et surtout incendies mis à la main. — Toutes ces atrocités se continuèrent pendant la nuit et
pendant la journée suivante sous la direction d'agents disciplinés, ce qui fait remonter la responsabilité jusqu'au gouvernement prussien ; il paraît d'ailleurs certain que le prince Albert et le prince de Saxe y présidaient.
Longtemps après le combat, dans la nuit et le lendemain, de paisibles habitants, des vieillards, des malades furent tués à leur domicile, sur leur porte, à coups de fusil et de revolver ; quelques-uns furent brûlés dans leurs lits, le feu ayant été mis dessous avec un soin infernal. Des blessés furent jetés vifs dans les flammes d'où on les retira tellement carbonisés qu'il devint impossible de les reconnaître.
Une centaine de personnes de tout âge, de toute condition, prises au hasard dans la ville, des infirmes, des vieillards, de tout jeunes hommes, presque des enfants, se virent enlevés le lendemain du combat et conduits en Allemagne comme prisonniers. Ce nombre des captifs était prescrit, exigé par l'ennemi.
« Ces faits sont de la plus scrupuleuse exactitude », ajoute le maire de Châteaudun, auquel nous empruntons ces détails (1).
Deux cent trente-cinq maisons de Châteaudun ont été complètement détruites par l'incendie, avec tout ce qu'elles contenaient ; vingt-huit ne le furent qu'en partie.
De ce nombre de deux cent trente-cinq maisons, douze au plus ont été incendiées par le bombardement ; toutes les autres auraient pu être sauvées si les Prussiens, la torche ou le pétrole à la main, n'eussent mis le feu de porte en porte, de chambre en chambre.
Quelques-unes seulement ont pris feu par communication.
Douze personnes ont péri asphyxiées et brûlées sous les débris de leurs maisons.
(1) Rapport du maire de Châteaudun au ministre de l'intérieur.
Le lendemain du combat, les Allemands condamnèrent la ville de Châteaudun à payer une contribution de deux cent mille francs, que le maire et le conseil municipal firent réduire à cinquante-deux mille, somme exorbitante pour la petite cité, complètement ruinée et presque détruite.
Le maire de Châteaudun, l'honorable M. Lumière, termine ainsi son rapport, écrit le surlendemain du combat :
« Nos maisons sont en cendres, notre commerce est anéanti, nos fortunes sont détruites ou gravement compromises, une grande quantité de nos habitants sont sans asile, sans vêtements et sans pain ; toutes ces ruines, toutes ces misères sont affreuses ; cependant, elles sont supportées avec une résignation admirable par les victimes, et nous aurons moins à les déplorer s'il en doit sortir un exemple utile, si les populations veulent bien enfin comprendre qu'elles ne doivent pas se laisser paralyser par le système de terrorisme que la Prusse a organisé, et qu'il leur suffit de se soulever et de lutter avec énergie pour purger la France des armées de barbares qui la ravagent depuis trop longtemps. »
Le maire de Châteaudun, dans son rapport, se borne à l'exposition exacte des faits principaux. Pour les détails, il faut invoquer le témoignage des habitants.
Lorsque l'ennemi prit ses dispositions d'attaque , le 18 octobre, à midi, aucun poste n'avait été assigné d'avance aux défenseurs de la ville par le commandant des francs-tireurs de Paris, M. Lipowski. Il marcha immédiatement sur la ligne du chemin de fer, pour appuyer les gardes nationaux déployés en tirailleurs ; mais les forces supérieures des Allemands l'obligèrent à se replier vers l'intérieur de la ville. Alors il se plaça à la barricade de la rue des Jallans, encore inoccupée, et là, il réunit sous ses ordres vingt-six francs-tireurs Parisiens,
douze francs-tireurs de Nantes et des Alpes-Maritimes, quelques gardes nationaux, le caporal des sapeurs-pompiers Chesny, et le sapeur Houdin. Les autres volontaires de la compagnie allèrent précipitamment à différentes barricades, sous le commandement des officiers de la garde nationale.
A dix heures du soir , lorsque toutes les barricades furent abandonnées, Lipowski, avec l'autorisation du maire, opéra sa retraite vers Crépain ville.
Le capitaine des pompiers, Géray, lutta contre les incendies avec un véritable héroïsme, pendant plusieurs jours.
Treize cents hommes ont combattu pour cette malheureuse cité. Paris en avait fourni cinq cents ; Nantes, cent quinze ; Cannes, cinquante ; Vendôme, quarantesix, et Châteaudun les autres. Ces chiffres sont un témoignage éclatant du patriotisme des habitants, tous gardes nationaux sédentaires.
Pour répondre aux obus, à la mitraille prussienne, ces braves gens n'avaient que des fusils, et encore !
Le combat est donc engagé. L'artillerie foudroie la ville. L'infanterie allemande se glisse en rampant, et va se placer en avant de ses batteries, dans les maisons démolies, dans les bouquets de bois, toujours couverte, toujours à l'abri des balles. Partout invisible, l'ennemi vise lentement, tire et tue.
Les cris de douleur des enfants, des femmes, des vieillards réfugiés au fond des caves de la cité qui brûle, se perdent dans la solitude et ne peuvent être entendus que de Celui qui tient tout dans ses mains.
Le bombardement de Châteaudun par les trente canons allemands dure depuis trois heures, et l'ennemi n'a pas encore gagné un pouce de terrain ; il va tenter un suprême effort.
Ses tirailleurs couchés, la poitrine près de terre, s'ap-
prochent prudemment et lentement de nos lignes. Le cercle de fer et de feu se rétrécit de plus en plus ; bientôt on se fusille presqu'à bout portant. Un enfant de Châteaudun, dont les deux frères combattent, tombe frappé à mort ; à quelques pas de lui, son père est atteint de deux coups de feu.
« Dans cette longue scène de carnage, où tout a été héroïque, un héroïsme plus éclatant que tous les autres a rempli les cœurs de respect et d'admiration. Au plus, fort du péril, pendant que la mort menaçante, inexorable planait au-dessus de tous, une jeune fille, une Dunoise de dix-sept ans, franchissait sans crainte, sans forfanterie, le théâtre ensanglanté de la lutte, portait sans cesse à nos défenseurs le fer, le plomb, la poudre qui pouvaient, en sauvant leurs jours, assurer leur triomphe et leur gloire (1). »
La nuit venue, l'incendie apparaît dans toute son horreur, des lueurs plus sinistres s'élancent des toits embrasés , percent les ténèbres, les sillonnent en tous sens. Ces clartés effrayantes ressemblent , dans les vastes espaces du ciel, à de longues traînées de sang.
Femmes, enfants, vieillards se décident à fuir, les caves n'étant plus un asile sûr. Ils passent à peine vêtus, courant au hasard dans les décombres et les barricades. Des mères portant leurs petits enfants, des malades soutenus par des mains amies, se précipitent vers les rives du Loir. Dans l'obscurité de la nuit, des coups de fusil se font entendre, de grands cris s'élèvent dans l'air, et de pauvres femmes, ne pouvant plus marcher, tombent sur les chemins.
L'Allemand n'a pas osé attaquer de front les barricades, il les a tournées et s'avance lentement vers le centre de la ville. Les défenseurs se retirent de ce côté et combattent en désespérés.
(1) Châteaudun pendant V invasion, par R.-A. B., 1871.
Cependant la ville est prise. L'ennemi enfonce les portes des maisons, brise les meubles, et commence le pillage et l'assassinat.
Dans une des premières maisons ouvertes à coups de hache, un vieillard, le capitaine Michau, se tenait debout, pâle et frémissant. Agé de quatre-vingt-quatre ans, le vétéran du premier Empire s'écria : « Vous n'êtes pas des soldats, mais des bandits ! J'ai fait la guerre chez vous, et je n'ai pas volé et pillé comme vous le faites. »
Deux balles dans la tête renversèrent le vieux soldat de Friedland. Les Prussiens se précipitèrent sur son corps, l'enlevèrent, et le corps fut lancé dans un brasier. Peutêtre vivait-il encore !
L'incendie, le pillage, les massacres ne cessèrent ni pendant la journée du 18 octobre, ni pendant la nuit suivante.
Le lendemain, alors que tous les crimes étaient commis, un tribunal s'éleva en plein vent, dans un square de la rue de Chartres. Il était sept heures du matin. Entouré d'un nombreux état-major, le général Wittich désignait les hommes qui allaient être conduits prisonniers en Allemagne. Dans ces jugements tout était caprice, car il n'y avait ni accusateur, ni défenseur. Une allure plus ou moins militaire, une attitude plus ou moins fière, de grandes bottes, une coiffure étrange, suffisaient pour faire condamner un homme à la captivité.
Au nombre d'une centaine, on les parque dans une fosse profonde de la Tuilerie, sur la route d'Orléans, où ils sont enfermés une partie de la nuit, avec cinquante centimètres d'eau bourbeuse au-dessus de la cheville.
Quelque temps après, les habitants de Châteaudun étaient internés à Colberg, ville de la Poméranie, sur les bords de la Baltique.
Comme toujours, les femmes furent admirables de dévouement. L'une d'elles, membre du comité de secours
aux blessés, Mlle Polouet, adressa à Mme de Flavigny un rapport qui met en relief le caractère des autorités prussiennes.
Des ambulances avaient déjà été formées à Châteaudun. Les dames qui soignaient les blessés durent, pendant la journée du 18 octobre et la nuit suivante, protéger la retraite des femmes et des enfants qui fuyaient les bombes et l'incendie. Le lendemain matin, la bonne sœur Valérie, supérieure de l'hospice des vieillards, sœur Marie-Eugénie , Mlle Boulay-Rivière et Mlle Polouet allèrent relever les blessés dans les quartiers où l'incendie continuait ses ravages.
Ces dames s'informèrent auprès des officiers prussiens où elles rencontreraient leur général en chef. Ce dernier était près de la fontaine. L'une d'elles lui demanda alors si elles pouvaient, avec sécurité, faire relever les blessés et les morts.
— Etes-vous religieuses ? dit le général.
— Nous faisons seulement partie du comité de secours aux blessés, lui fut-il répondu.
Le général se découvrit et s'inclina presque jusqu'à terre ; les officiers de son état-major en firent autant.
— Non, vous n'êtes pas des religieuses, Mesdames, mais les sœurs des hommes ; allez, allez, faites relever les blessés, mais laissez encore les morts. Vous n'avez pas besoin de sauf-conduit ; qui oserait vous insulter?
Et il salua de nouveau, très profondément.
Elles relevèrent une grande quantité de victimes qui se trouvaient dans de pauvres maisons, sauvées des balles prussiennes, mais épuisées, car leurs blessures n'avaient pu être pansées.
Après avoir visité la ville dans toutes ses parties, au milieu des Allemands, les femmes dévouées entrèrent à l'ambulance. Sœur Valérie laissa les portes de l'hospice ouvertes pour plus de sûreté. Un colonel prussien se pré-
senta fort poliment pour savoir si, parmi les blessés de l'ambulance, il n'y avait pas d'Allemands. Ce colonel avait perdu sept officiers, ses neveux, tous morts sur le champ de bataille de Châteaudun.
A la fin de son rapport, Mlle Polouet s'exprime ainsi :
« Nous avons été heureuses des termes respectueux employés par les Prussiens eux-mêmes. — Malheureuse ville, disaient-ils, mais braves, braves habitants !
« D'autres ont signalé les traits de bravoure accomplis dans ces jours mémorables. Je vous redirai seulement que nulle part il n'y a plus de dévouement et de charité, et nulle part aussi il ne peut y avoir une plus noble résignation...
« Un de nos plus chers souvenirs est celui d'avoir pu soigner nos Français sans être jamais inquiétées; quoique les officiers prussiens aient visité leurs compatriotes soignés par nous, pas une parole désagréable n'a été dite... »
Avant de quitter la malheureuse ville de Châteaudun, nous devons rapporter un acte de courage et d'abnégation incomparable accompli par une femme, et dont toutes les femmes de France ont le droit d'être fières.
Tout Français saluera son nom avec respect.
L'ancienne cité des comtes de Dunois était en proie à l'incendie ; le bruit de la fusillade avec ses crépitements précipités venait comme se mêler encore aux sanglots des femmes, au râle des mourants. Ivres de vengeance, les soldats ennemis envahissent les maisons, pillent, tuent, massacrent. Ayant saisi un brave ouvrier nommé Lépine, ils l'adossent brutalement contre un mur et vont le fusiller. Aussitôt, une femme s'élance, et d'un bond se place entre le condamné et ses bourreaux; puis, criant en langue allemande : Grâce ! elle se cramponne à l'officier qui commande le détachement et qui fait d'inutiles efforts pour se dégager de cette étreinte désespérée.
Sœur Jeanne de Chantai (ainsi se nommait notre héroïne), avait sauvé la vie d'un père de famille. Sur l'affirmation énergique qu'il n'était pas franc-tireur, une démarche fut laite par l'officier prussien auprès du commandant, qui accorda la grâce de l'ouvrier.
Ajoutons que plusieurs francs-tireurs durent également à cette patriote courageuse, d'échapper à une mort certaine. Ils furent cachés et nourris plusieurs jours dans la maison des Soeurs de la Providence, au risque pour ces dernières de voir leur demeure pillée, saccagée, et leur personnel maltraité, sinon puni de mort (1).
La patrie n'est pas seulement une expression géographique ; elle appartient plus encore à l'ordre des choses morales.
La plupart des écrivains ont été attirés par cette idée de patrie ; ils ont traité ce magnifique sujet avec leur esprit autant qu'avec leur âme.
Pour Jules Sandeau, la patrie rappelle « la maison paternelle, les lieux témoins de nos premières joies et de nos premières larmes, le ciel plein de sourires et d'illusions, où nos yeux plongeaient avec délices. » Emile Souvestre n'est pas moins sentimental : «La patrie, dit-il, c'est tout ce qui t'entoure, tout ce qui t'a élevé et nourri, tout ce que tu as aimé! Cette campagne que tu vois, ces maisons, ces arbres, ces jeunes filles qui passent là en riant, c'est la patrie ! Les lois qui te protègent, le travail qui paie ton pain, les paroles que tu échanges, la joie et la tristesse qui te viennent des hommes et des choses
(1) Un jeune substitut, magistrat distingué, M. Paul Montarlot, n'abandonna point Châteaudun. Sous ce titre : Châteaudun; journal de l'Invasion, il a écrit un récit émouvant des événements accomplis pendant les journées des 13 et IV octobre.
parmi lesquelles tu vis, c'est la patrie ! La petite chambre où tu as vu autrefois ta mère, les souvenirs qu'elle t'a laissés, la terre où elle repose, c'est la patrie I Tu la vois, tu la respires partout ! Figure-toi tes droits et tes devoirs, tes affections et tes besoins, tes souvenirs et ta reconnaissance, réunis tout cela sous un seul nom, et ce sera la patrie!... C'est la famille en grand, c'est le morceau du monde où Dieu a attaché notre corps et notre âme. »
L'Allemand Herder a écrit de son côté : « Chacun aime son pays, ses mœurs, sa langue, sa femme, ses enfants, non qu'ils soient les meilleurs du monde, mais parce qu'ils sont complètement siens, et qu'en eux c'est lui-même et son oeuvre qu'il aime. »
La patrie, considérée au point de vue philosophique : « C'est la communauté des citoyens, qui, réunis par des sentiments fraternels et des besoins réciproques, font de leurs forces respectives une force commune, dont la réaction sur chacun d'eux prend le caractère conservateur et bienfaiteur folk 'paternité.
« Dans la société les citoyens forment une banque d'intérêt ; dans la patrie, ils forment une famille de doux attachements : c'est la charité, l'amour du prochain étendus à toute une nation. »
« Qu'est-ce que la Patrie ? se demande Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Ne serait-ce pas par hasard un bon champ, dont le possesseur logé commodément dans une maison bien tenue pourrait dire : Ce champ que je cultive, cette maison que j'ai bâtie sont à moi ; j'y vis sous la protection des lois, qu'aucun tyran ne peut enfreindre ; quand ceux qui bâtissent comme moi des champs et des maisons s'assemblent pour leurs intérêts communs, j'ai ma voix dans cette assemblée, je suis une partie du tout, une partie de la communauté, une partie de la souveraineté : voilà ma patrie. »
M. Mignet, après La Bruyère, a déclaré qu'il n'y a
point de patrie pour un peuple soumis au despotisme. M. de Cormenin est plus vrai lorsqu'il écrit: « Quel que soit votre pays, vous devez l'aimer, l'honorer, le servir et le défendre de toutes les facultés de votre intelligence, de toutes les forces de votre bras, de toute l'énergie et de tout l'amour de votre âme. »
Les définitions que les gens de lettres donnent de la patrie sont plus ingénieuses que vraies.
Prenez un paysan aux idées les plus étroites, qui n'a jamais vu plus loin que le clocher de son village, dont les préoccupations n'ont jamais eu d'autre but que la santé de son bétail et le salut de ses récoltes ; que les exigences du service militaire ou tout autre motif le transportent à travers l'Océan ou dans quelque contrée lointaine, cet homme est transformé. Un vide immense se creuse au fond de son cœur, rien de ce qui se présente à ses yeux ne peut effacer la douce impression que conserve sa mémoire ; tout ne lui paraît que l'ombre de ce qull a perdu ; ses instincts s'élargissent, son esprit embrasse de vastes horizons. Ce n'est pas seulement à son clocher que cet homme rêve, c'est à la France entière.
Le patriotisme sommeillait en lui, il se réveille au souffle des regrets, des aspirations et des souvenirs. Le patriotisme des gens de guerre est donc plus actif et plus ardent que celui des citoyens.
Aux yeux de quelques hommes du monde, le patriotisme est une vertu qui s'attache presqu'exclusivement au drapeau, une qualité qui n'apparaît qu'en temps de guerre dans les rangs de l'armée. C'est là une profonde erreur. Le patriotisme est une vertu civile autant que militaire, c'est une loi d'obligations et de sacrifices pour la cité aussi bien que pour le camp. Le patriotisme consiste à obéir aux lois, à accepter les exigences militaires, à élever les enfants dans le respect de la société, à s'instruire soi-même, à ne pas se laisser énerver par le luxe et les
plaisirs, à remplir son devoir quelles qu'en soient les conséquences, à honorer le travail de l'ouvrier d'aussi bon cœur que les études du savant.
Il n'est pas de richesses, pas de loisirs qui puissent soustraire l'homme à la grande loi du travail ; celui qui travaille obscurément sert son pays comme le plus habile dans les sciences et dans les arts ; c'est de la somme de ces travaux, grands et petits, que la patrie s'élève audessus des autres nations.
Périclès, prononçant l'éloge funèbre des citoyens morts en défendant la ville d'Athènes, s'écriait, il y a des siècles : « Que les survivants ne se bornent pas à discourir sur ce qui est utile à l'Etat ; qu'ils agissent ! C'est en agissant pour la patrie qu'on accroît sa puissance et qu'on prouve son amour pour elle.... »
« La patrie, dit Cicéron, ne nous a pas donné l'être et l'éducation sans aucun pacte réciproque, n'attendant de nous aucun secours ; elle ne se fait point gardienne de nos intérêts pour assurer uniquement notre repos ou favoriser notre activité; non, elle se réserve en échange, comme un droit privilégié, le meilleur de nos facultés, âme, esprit, raison, et nous laisse, pour notre usage personnel, la part qui lui devient inutile. »
En accomplissant tous ses devoirs individuels et sociaux, chaque citoyen concourt plus ou moins directement au bien de l'Etat. Toutefois il est certainement des devoirs plus indispensables que d'autres ; le premier de tous est le service militaire, qui est la protection du pays. On a donné à ce suprême devoir le nom d'impôt du sang. C'est attacher à cette obligation sacrée une idée matérielle, c'est abaisser le courage, le dévouement, la foi et la discipline jusqu'à l'or et l'argent.
Des esprits superficiels ont même pensé que la bravoure physique suffisait à l'homme de guerre. Il lui faut beaucoup plus ; l'énergie morale, la fermeté d'âme, qui
font supporter le froid, la faim, la douleur, la misère, toutes les privations. Pendant la campagne de Russie, le général Eblé (1 ) réunit 400 pontonniers et leur fît construire un pont sur la Bérésina. « Il fallait, dit M. Thiers, travailler dans l'eau toute la nuit et toute la journée du lendemain, au milieu d'énormes glaçons, sous les boulets de l'ennemi, sans une heure de repos, en prenant à peine le temps d'avaler, au lieu de pain, de viande et d'eau-de-vie, un peu de bouillie sans sel A la voix de leur respectable général qui leur communiqua ses nobles sentiments, ils déployèrent ce qu'ils avaient de force et d'intelligence. Ce n'était pas tout que de plonger hardiment dans cette eau glaciale pour y fixer les chevalets, il fallait encore achever ce difficile ouvrage malgré la présence de l'ennemi....
« L'eau gelait, et il se formait autour de leurs épaules, de leurs bras, de leurs jambes des glaçons qui, s'attachant aux chairs, causaient de vives douleurs. Les pontonniers souffraient sans se plaindre, sans paraître même affectés, tant leur ardeur était grande.
« Un de ces ponts s'étant rompu, on fut obligé de remettre à l'œuvre nos héroïques soldats et de les faire rentrer dans l'eau qui était si froide qu'à chaque instant la glace brisée se reformait. Il fallait la rompre à coups de hache. »
Presque tous les pontonniers, aussi bien que l'illustre général Eblé, contractèrent, dans cet immense service, des maladies dont ils moururent.
Ce n'est pas la discipline seule qui a tracé la conduite des pontonniers, mais aussi et surtout le dévouement, qui est l'une des principales vertus patriotiques. La discipline se serait arrêtée devant l'impossibilité matérielle, le dévouement n'a pas de bornes. Le général Eblé avait
(1) J.-B. Eblé, général d'artillerie, né en 1758 à Rohrbach (Moselle), mort en 1812.
fait passer dans le cœur de ses soldats les sublimes sen< timents dont il était embrasé. Quel qu'il fût d'ailleurs, ouvrier, paysan, bourgeois, ce pontonnier se dévouait à la patrie, lorsqu'il sauvait l'armée française au péril de sa vie. Pour de tels sacrifices, il faut une croyance, une foi, quelque chose de supérieur aux récompenses humaines. Le religieux marche au martyre le front calme et le coeur joyeux, mais ce pontonnier avait des aspirations moins élevées et cependant bien glorieuses ; il mourait pour la patrie.
Ce n'était pas un homme ordinaire que ce pontonnier. L'avait-on choisi entre tous pour lui confier une mission exceptionnelle ? Nullement. Ils étaient venus là, quatre cents ; aussi bien seraient-ils accourus ie double à l'appel du général Eblé. Qui avait inspiré, illuminé ces hommes de peine, illettrés, et complètement étrangers aux analyses sentimentales ?
Ils avaient respiré loin des misères de la cité. On leur avait enseigné ce qu'est l'esprit militaire, mélange admirable de discipline et de patriotisme, de courage et de résignation, de fierté et d'obéissance. Deux hommes sont préparés au patriotisme par les vertus de leur carrière, le prêtre et le soldat.
Le dévouement est de tous les jours de leur vie ; or, le patriotisme exige surtout des fils dévoués.
La meilleure préparation aux vertus patriotiques est certainement la discipline, que ce soit celle de l'Eglise ou celle du camp. On pourrait même affirmer que, sans discipline, le patriotisme n'est pas vrai.
Lorsque la guerre de 1870 fut déclarée, et que les armées se mirent en marche, les esprits futiles se laissèrent aller à de regrettables illusions. Ils confondirent le patriotisme avec la Marseillaise, ils prirent l'ivresse folle des carrefours pour un sentiment national.
Le soldat était brave, mais sans croyances, et, par con-
séquent, sans discipline. Son patriotisme n'existait pas autrement dans l'armée que dans la société. Le soldat défendait son drapeau, le paysan son village, le bourgeois sa fortune et sa liberté, mais la patrie était oubliée depuis longtemps.
Nous ne cesserons de le répéter, il n'y a pas, il n'y aura jamais de patriotisme sans discipline. La discipline est une vertu austère qui s'accommode mal de notre tempérament bouillant, de notre imagination ardente, de notre intelligence active, et de notre esprit sans cesse porté à la critique. Lorsque nous employons le mot discipline, nous ne lui donnons pas le sens un peu trop limité de la caserne. La discipline est l'enseignement que le disciple reçoit du maître. Le peuple romain était discipliné, la Grèce le fut aussi, etl'Europe moderne cesse de l'être. Si, dans une société quelconque, chacun cherche à faire triompher ses idées personnelles, la discipline n'existe plus, et la puissance nationale, Fintelligence universelle, la force populaire, la volonté des esprits supérieurs, au lieu d'être représentées par un rocher, tombent en poussière que le passant foule à ses pieds. La véritable discipline, celle des coeurs fermes et honnêtes, repose sur le sentiment du devoir. Il faut s'y soumettre, parce que le chef qui la réclame, grand ou petit, est le représentant des volontés de la patrie. Ainsi comprise, elle est une loi morale qui procède de la conscience. On obéit sans humiliation, on obéit même avec dignité, parce que c'est la patrie qui commande.
Il n'est pas nécessaire d'appartenir à une race exceptionnelle pour jouer un beau rôle en ce monde. « La continuité des petits devoirs toujours bien remplis, dit Jean- Jacques Rousseau, ne demande pas moins de force que les actions héroïques. »
L'indiscipline est une preuve d'ignorance ou de faiblesse d'esprit ; on trouve moins d'indisciplinés dans le
sein des académies qu'aux ateliers les plus obscurs; même dans ces ateliers, les laborieux comprennent qu'il faut soumettre sa volonté, comme on aoumet ses bras.
On dit cbaque jour que la discipline militaire fait la force des armées ; on devrait savoir que la discipline civile fait la force des nations.
Nous avons en France des écoles pour la jeunesse de toutes les conditions, depuis celle du village jusqu'aux illustres académies. Il n'est pas un art, pas une science, qui ne soit professé par des maîtres connus du monde entier.
Rien ne manque, sinon l'instruction et l'éducation patriotiques. Cependant aucun de nous n'ignore que le patriotisme est le sentiment qui nous divise le moins. Dès lors, les maîtres de patriotisme seraient plus écoutés que tous les autres qui sont divisés par des pensées différentes.
Même dans les écoles militaires, où Ton forme la jeunesse à la défense du pays, nul professeur ne prononce le nom de la patrie, nul ne proclame la magnificence du drapeau. Il n'est pas un jour dans la semaine, dans le mois, dans l'année consacré au récit des grandes actions et des grands sacrifices. Les noms glorieux des anciens camarades tombés sur les champs de bataille ne trouvent pas d'écho dans les amphithéâtres où de jeunes cœurs, d'ardentes imaginations cherchent à retrouver les souvenirs des prouesses de Fontenoy, de la poésie des Pyramides , des grandeurs d'Austerlitz et des douleurs de Waterloo.
On enseigne la tactique, la stratégie, la topographie et la géométrie descriptive, mais le patriotisme est passé sous silence. Ceux qui ont charge d'âmes se contentent d'embellir l'esprit de la jeunesse militaire, de charger cet esprit de dates et de noms propres.
Il en est ainsi dans tous les établissements universitai-
res où se préparent les vocations. Là, cependant, les mots d'honneur et de patrie réveilleraient mille échos dans les coeurs généreux. Plus tard, les soucis de la vie auront étouffé les aspirations si pures de la jeunesse. La lutte pour conquérir une carrière exigera toutes les forces; Tâme et l'esprit descendront des hauteurs pour retomber lourdement sur la terre.
Entrer dans la vie, sans avoir adoré la patrie, c'est ressembler à l'homme qui, dans l'enfance, n'a point appris la prière au foyer domestique.
Au village, comme dans la cité, les maîtres enseignent exclusivement les sciences humaines. Lorsque le hasard porte à la connaissance de l'enfant ou du jeune homme quelqu'une de ces histoires merveilleuses de héros partis des chaumières ou des palais, ce jeune cœur bondit, l'œil s'illumine, et l'on se dit : En vérité, nous sommes un grand peuple !
« Que le patriotisme soit donc notre foi, notre culte. L'homme, dans tous les temps, a voulu une idole. Puisqu'il a renversé successivement toutes celles qu'avait créées son esprit crédule, qu'il adore cette idole, toujours jeune et vivante : la patrie I (1) »
« Le jour où la France s'entourera de ses enfants et leur enseignera la France comme foi et comme religion, elle se retrouvera vivante et solide comme le globe (2). »
La religion de la patrie est sans mystères. Elle se contente d'avoir ses héros et ses martyrs. Le patriotisme peut donc être enseigné par les simples comme par les habiles.
Lorsque les cœurs seront enflammés du vrai patriotisme, lorsqu'il aura pénétré dans les masses populaires, le faux patriotisme disparaîtra. Notre pays sera enfin
(1) Le Patriotisme, A. Fallières.
(2) Michelet.
délivré de ces orateurs qui égarent les esprits par l'hypocrisie et le mensonge.
Le patriotisme n'est pas un sentiment isolé, une passion indépendante de toute autre ; il doit être précédé de croyances morales et religieuses.
On ne saurait donc entreprendre de faire pénétrer le patriotisme dans l'âme de la nation, si d'avance cette âme ne s'est élevée dans les régions divines.
Nul n'aie droit de mettre en doute cette vérité. L'amour de la patrie n'est pas une passion désordonnée qui participe du courage physique. Il procède de l'amour de Dieu et de l'amour de la famille. Il en a toute la gravité. C'est une affection ardente, mais raisonnée, capable, à certaines heures, d'inspirer les plus grands sacrifices, mais sans détruire la réflexion et le jugement.
La patrie est un foyer dont les limites sont reculées jusqu'aux frontières. Il serait donc utile, pour créer des patriotes, de faire participer toute la jeunesse de France à l'éducation militaire. Cette éducation fortifie les bras et les caractères ; elle fait des hommes énergiques, disciplinés, sensibles à l'honneur, sobres, habitués aux fatigues, préparés à toutes les luttes de la vie, trempés physiquement et moralement.
Pour une telle éducation, il faudrait des publications patriotiques, des sociétés de gymnastique et de tir, des conférences, des fêtes nationales, avec exclusion absolue de tout esprit politique, de parti, et surtout moins de cabarets. Il faudrait punir sévèrement les auteurs de ces images impies où le soldat est insulté par le ridicule. Il serait temps de comprendre, après nos désastres inouïs, que toute injure à l'armée flétrit l'enfant du peuple. Qu'on respecte l'uniforme du soldat, comme la robe du prêtre, comme le drapeau de la France, comme le berceau, comme la tombe.
Insulter à ces choses sacrées, c'est mettre notre propre honneur en lambeaux. Jamais l'éducation patriotique ne
RÉCITS MILIT. — 2" sicniE. 25
relèvera notre malheureuse France, si le respect ne rentre pas dans nos cœurs.
Plus d'un lecteur sera peut-être surpris de nous entendre dire que, pour inspirer les sentiments patriotiques à la jeunesse, la femme sera un puissant auxiliaire. Elle a plus de patriotisme que l'homme, parce qu'elle est supérieure par son âme. Dieu a mis en elle deux magnifiques sentiments : la pitié et l'enthousiasme. Par la pitié, elle se dévoue ; par l'enthousiasme, elle s'exalte. L'un des personnages de l'armée allemande des mieux placés pour observer, a écrit que le patriotisme était plus ardent chez la femme et chez le prêtre de France que dans toutes les classes de la société.
Exaltation et dévouement , n'est-ce pas là tout l'héroïsme ? Les femmes sont donc plus naturellement* héroïques que les héros.
« Toutes les fois que le sentiment patriotique monte jusqu'à l'enthousiasme dans un pays, dit Lamartine, les femmes réprouvent au même degré, et même à un degré supérieur aux hommes. La patrie ne leur appartient pas plus qu'à nous ; mais comme elles sont, par leur nature, plus impressionnables et plus sensibles, elles s'emparent par le cœur de ce qui les entoure. Cette chère et délicieuse image de la patrie se compose, pour elles, de leur mère, de leurs sœurs, de leurs frères, de leur époux, de leurs enfants, de leurs foyers... et elles s'y attachent comme les choses faibles aux choses fortes, avec d'autant plus de frénésie, que lorsque ces appuis s'écroulent, elles périssent avec leur soutien.
« Quand on est désespéré dans une cause nationale, il ne faut pas désespérer encore, s'il reste un foyer de résistance dans un cœur de femme. »
Notre histoire de France a conservé les noms de Geneviève, de Jeanne d'Arc, de Jeanne Hachette. A côté de ces glorieuses renommées, on pourrait citer, à toutes les
époques, des milliers d'héroïnes oubliées par les écrivains.
La femme française a été distinguée par les Prussiens pendant la dernière guerre, non pour son courage dans les combats, mais comme supérieure à l'homme en dignité. Tandis que le citoyen, cédant à la force, s'inclinait devant le vainqueur, la femme redressait la tête, et, d'un regard dédaigneux, mesurait la taille du Germain.
L'homme échangeait quelques paroles plus ou moins courtoises, la femme gardait le silence. Elle était, en vérité, l'image muette de la patrie.
Mais à la vue de nos blessés, ses yeux se mouillaient de larmes. La plus grande, comme la plus humble, s'agenouillait sur la paille ensanglantée. Elle veillait près du pauvre soldat, et versait sur ses plaies le baume de la charité. Elle bravait en même temps la contagion des maladies et les baïonnettes du vainqueur. N'était-ce pas le patriotisme le plus pur qui transformait en sœurs de charité les femmes du monde les plus brillantes? Elles se faisaient servantes des pauvres, des ouvriers, des paysans. En compagnie des femmes du peuple, elles apportaient aux ambulances de bons sourires, du pain, des vêtements et leur propre linge pour étancher le sang.
La multiplicité et la rapidité foudroyante des événements qui ont précédé ou suivi la capitulation de Sedan ne nous ont point permis jusqu'à cette heure de donner place à un des épisodes de cette guerre qui fait le plus grand honneur à nos armes. Aussi bien, n'ayant point d'ordre rigoureux à suivre dans ces Récits, le rappelons-nous parce qu'il jette comme une lueur de consolation au milieu de tant de désastres.
Le 16 août 1870, un mois après la déclaration de guerre, il se formait à Paris un 13e corps d'armée pour
réparer les pertes déjà éprouvées. Trois divisions d'infanterie et une de cavalerie devaient composer ce corps d'armée dont le chiffre était porté à 30 000 hommes. L'artillerie comptait trois pièces par mille hommes.
Deux régiments, les 35e et 42e, arrivaient de Rome et allaient former l'élite de cette armée. Trente bataillons s'organisaient à la hâte avec les hommes venant des dépôts. Les cadres ne purent jamais être complétés et l'instruction était à peine ébauchée. Le 26 août, le 13e corps se trouvait à peu près en nombre lorsque le gouvernement fit partir de Châlons le maréchal de Mac- Mahon pour aller faire jonction avec le maréchal Bazaine. Le 13e corps pouvait appuyer tel ou tel mouvement de l'un des deux maréchaux, maintenir les communications, en un mot concourir à l'action commune.
Le général Vinoy, vieux soldat encore vigoureux et actif, avait été nommé au commandement du 13e corps. Il s'occupait activement de sa formation et de son instruction lorsque l'ordre de départ lui parvint.
Si l'on considère, la carte sous les yeux, le plan adopté par le gouvernement, on le trouve défectueux. Le maréchal Bazaine est sous les murs de Metz, le maréchal de Mac-Mahon va de Châlons du côté de Verdun, d'Etain, de Metz enfin, non pas directement, mais en suivant une route qui conduisait à Sedan ; cette marche se fait avec une lenteur désespérante. On veut prêter un appui à ces deux maréchaux et le 13e corps est envoyé à Mézières. Cette ville est au nord de Sedan et un peu à gauche. Ce point ne sera-t-il pas occupé par l'ennemi avant l'arrivée du 13e corps ? car l'ennemi est très près et ses forces sont redoutables. Le ministre de la guerre trace Tordre de marche, que le général Vinoy eût mieux conçu sans doute. Une partie du 13e corps arriva le 31 août à Mézières par les voies ferrées. Le premier soin du général Vinoy fut de se mettre en communication avec le mare-
chai de Mac-Mahon pour lui faire connaître l'arrivée de sa tête de colonne sur le théâtre des opérations, prendre ses instructions ou ses ordres. Quoique le 13e corps ne fît point partie de l'armée du Maréchal, le général Vinoy fit donc partir son aide de camp, le capitaine de Sesmaisons, pour trouver le maréchal de Mac-Mahon en quelque lieu qu'il fût. Cet officier rencontra le Maréchal dans la ville de Sedan.
Pendant ce temps le général Vinoy prenait les meilleures dispositions, ordonnant de sages mesures pour l'arrivée des troupes à la gare et sur le parcours. Il envoya une forte reconnaissance sur la ligne de Mézières à Reims pour protéger les communications avec Rethel ; il assura aussi ses communications avec Sedan, et fit sauter le pont de Flize. La voie ferrée était encore libre entre Mézières et Sedan ; le trajet se faisait en une heure et demie. Ainsi le général Vinoy se présentait avec son corps d'armée la veille de la bataille, au moment où le général de Wimpffen arrivait à Sedan et prenait place dans l'armée. Le capitaine de Sesmaisons fit connaître à l'Empereur la présence à Mézières de la tête de colonne du 13e corps. L'Empereur dit à l'aide de camp du général Vinoy que le maréchal de Mac-Mahon avait seul le commandement de l'armée, et que seul il donnerait les ordres ; mais à cause de l'urgence, Napoléon III adressa cette dépêche au général Vinoy : « Sedan, dix heures du matin. Les Prussiens s'avancent en forces : concentrez toutes vos troupes dans Mézières. »
En envoyant cette dépêche, l'Empereur fit observer au capitaine de Sesmaisons que le maréchal de Mac-Mahoa devait ratifier ce télégramme et donner ses ordres.
Le général Vinoy a lui-même fait connaître une particularité qui ne manque pas d'intérêt (1) : « L'Empereur
(1) Opérations du 13° cçrjps et de la 3e armée, par le général Vinoy.
s'inquiéta de la route que prendrait le capitaine de Sesmaisons pour rejoindre Mézières, car il fallait renoncer à la voie ferrée, à cause du feu trop rapproché de l'ennemi. L'Empereur lui fit donner un des chevaux de l' étatmajor général et lui indiqua, en la traçant lui-même au crayon, sur la carte, la route que l'armée devait suivre le lendemain. C'était un chemin de grande communication récemment ouvert entre Sedan et Vrigne-aux-Bois, sur la rive droite de la Meuse. » Ce détail fait connaître la part que prenait encore l'Empereur aux opérations militaires. Malgré son insistance à dire que Mac-Mahon seul donnait les ordres, il se préoccupait, comme de raison, du sort de son armée qui le lendemain devait capituler. Napoléon III croyait que le chemin ne figurant pas sur la carte était ignoré de l'ennemi, et qu'il restait libre. Le capitaine de Sesmaisons conclut de cet entretien, que l'Empereur semblait admettre pour le lendemain, comme bien décidée ce jour-là même, la marche de l'armée sur Mézières. L'Empereur était convaincu que la rive droite de la Meuse ne pouvait être inquiétée. Le maréchal de Mac-Mahon approuva la dépêche adressée par Napoléon au général Vinoy. Il parut décidé à diriger son armée sur Mézières, sans redouter un mouvement des Prussiens sur ses derrières. Dans l'hypothèse où l'attaque aurait lieu, l'armée française écraserait le corps ennemi qui tenterait de s'opposer à sa marche. Comme l'Empereur, le Maréchal pensait que les communications étaient libres sur la rive droite de la Meuse. Tout confirme donc l'idée que le maréchal de Mac-Mahon croyait les Prussiens en petit nombre.
Des personnes ont accusé le général Vinoy de ne s'être pas rendu avec ses troupes à Sedan auprès de l'Empereur. D'abord, le 13e corps n'appartenait pas à l'armée de Mac-Mahon, ensuite Vinoy avait l'ordre, de l'Empereur lui-même, de se concentrer à Mézières. S'il eût
commis l'énorme faute d'aller à Sedan, son corps eût eu le sort de l'armée entière, et Paris assiégé aurait été privé de son meilleur élément de défense, et d'un général qui a rendu les plus grands services.
Pendant que le capitaine de Sesmaisons était encore auprès du maréchal de Mac-Mahon, le général Félix Douay vint présenter quelques observations sur la force d'une position défensive. Le Maréchal et le général discutèrent les avantages et les inconvénients des positions militaires : c'est à ce moment que le Maréchal parut songer à une détermination différente : renonçant à l'opinion qui avait d'abord prévalu dans son esprit et dans ses conseils, d'une retraite encore possible sur Mézières, il sembla préférer attendre l'ennemi et accepter la bataille (1).
A midi (31 août 1870) le canon se faisait entendre du côté de Bazeilles. Le bruit se rapprochait de minute en minute. Bientôt il devint d'une grande violence.
Au moment où le capitaine de Sesmaisons, après avoir rempli sa mission, traversait les rues de Sedan pour retourner auprès de son général, il rencontra l'Empereur qui revenait à pied de l'hôpital, où Sa Majesté avait été visiter les blessés et porter à tous des consolations et des encouragements. Sur son passage les soldats sortaient en foule de leurs logements, le saluaient avec respect et l'acclamaient chaleureusement. Les habitants de la ville se portaient à sa rencontre, lui témoignant la même déférence, et joignant leurs cris à ceux de l'armée. Le dernier acte de souveraineté qu'exerça Napoléon III fut donc d'aller à l'hôpital consoler la souffrance ; le lendemain, pendant la bataille, il n'était ni souverain, ni général, mais soldat.
Le capitaine de Sesmaisons sortit de Sedan, achevai
(1) Opérations du 13e corps, général Vinoy.
cette fois, et traversa la campagne, se dirigeant vers Mézières. Il rencontra des soldats isolés ou en petits groupes qui erraient à l'aventure. Il fut retardé pardes convois, il vit les paysans des environs de Sedan fuir du côté de Mézières, et ceux des environs de Mézières fuir du côté de Sedan. Ce n'était partout que trouble et confusion.
Après avoir écouté le rapport de son aide de camp, le général Vinoy mesura l'étendue de nos périls et n'eut pas de peine à prévoir un désastre. Il vit que son corps d'armée sérieusement menacé ne pouvait opérer utilement, soit pour une action, soit pour une diversion. Dans la soirée même du 31 août , l'ennemi , au nombre de 20.000 hommes, faisait une démonstration sur Mézières. Le 13e corps n'élait pas réuni, aucun- secours n'aurait pu lui arriver, et les soldats, jeunes et sans expérience, ne pouvaient inspirer confiance.
Le lendemain 1er septembre, jour de la bataille de Sedan , l'anxiété fut grande au quartier-général du 13e corps. On était sans nouvelles. Dans le lointain le canon se faisait entendre. Mais le général Vinoy avait pour instruction du ministre de la guerre « de ne pas livrer de combat, d'inquiéter seulement par la présence d'un corps de troupes, et de ne rejoindre l'armée du maréchal de Mac-Mahon que s'il était appelé par lui. » Le 13e corps était donc sous les armes, et attendait. Cependant le général Vinoy tenta un mouvement en avant, mais avec une prudence extrême. Une brigade se mit en marche avec six batteries d'artillerie. Elle rencontra les Allemands et reçut l'ordre de se replier. Vers une heure et demie, la nouvelle de la bataille de Sedan parvint à Mézières et y porta la consternation. Un peu après deux heures, les chemins qui allaient de Sedan à Mézières se couvrirent de soldats français dans le plus grand désordre. Le général Michel arriva lui-même à la
tête d'une troupe de cavalerie. Des masses de fuyards sans armes se précipitaient vers la ville, et l'on put évaluer leur nombre a dix mille hommes. Les récits de cette* multitude différaient quant aux détails ; mais il était prouvé qu'une grande bataille avait été livrée et perdue par notre armée et que les communications avec Sedan n'existaient plus.
A une dépêche du général Vinoy, le ministre de la guerre, qui connaissait depuis quelques instants le désastre de Sedan, répondit : « Dans les circonstances actuelles, je vous laisse maître de vos mouvements en ce qui concerne le 13e corps d'armée. Faites évacuer les fuyards sur Laon. Je compte que Mézières saura tenir. »
Le général Vinoy jugea la situation en véritable homme de guerre, et prit la résolution de se retirer sur Paris, sans perdre une heure. Son armée inexpérimentée, privée de munitions, puisque son parc d'artillerie n'était pas arrivé, ne pouvait tenir tête à 240.000 Allemands victorieux. Rester à Mézières, c'était se condamner à la captivité sans défense possible. Le parti de la retraite était le seul qu'un succès pouvait couronner. Mais l'exécution n'en demeurait pas moins pleine de difficultés. Le général Vinoy ne perdit pas un temps précieux à délibérer, à réunir des conseils, à rédiger des procès-verbaux et à prononcer des harangues. Il ne se retira point sous sa tente pour fuir la responsabilité. Il sut prendre une grande résolution et l'exécuter avec autant de talents que de fermeté.
C'est ainsi que le 13e corps put concourir à la défense de Paris*
Outre les soldats de son corps d'armée, dont une grande partie ne connaît même pas le maniement du
fusil, le général Vinoy reçoit 10.000 isolés, fuyards de Sedan, appartenant à toutes les armes. Ces hommes portent partout le désordre. Il serait dangereux de les mêler au 13e corps d'armée. Cependant il faut les sauver ; le général Vinoy en forme une colonne à part qui ne suivra pas la même route que le corps. Au lieu de faire prendre à la colonne des fuyards le chemin direct de Laon, le général la fait remonter vers Avesne, l'éloignant ainsi des Prussiens. Cette colonne sera protégée par le 13e corps, qui, lui, sera seul exposé aux attaques. Le général Blanchard commandera la colonne du 1 3e corps. Cette colonne marchera presque parallèlement à celle des fuyards, la laissant toujours à sa droite. Mais le 13° corps suivra la route directe de Paris, passant par Rethel et Neufchâtel, pour atteindre Laon. Le général Vinoy prend les mesures les plus minutieuses avec Tintendance et le génie. Les malades et les blessés seront transportés à Laon par la voie ferrée.
A neuf heures du soir, la colonne de fuyards est mise en route, non sans de grandes difficultés. Le 13e corps prend la route de Paris à une heure et demie du matin. L'ordre de marche tracé par le général Vinoy porte le cachet du véritable officier de troupe. Tout y est prévu, chacun est à son poste, chacun connaît le but que l'on se propose d'atteindre, chacun sait les moyens qu'il faut employer. Les colonnes marchèrent ainsi toute la nuit et devancèrent l'ennemi. Dès que le jour parut, les soldats aperçurent des uhlans isolés ou en petites troupes, qui, après avoir observé, partaient au galop pour aller rendre compte. Jusqu'à Launois il y avait à craindre la présence, sur la gauche, du corps wurtembergeois, qui aurait pu se montrer plus actif et moins timide. Au village de Faissault, pendant une halte, le général Vinoy apprit qu'une forte avant-garde du 6° corps prussien, venant de Semuy et d'Attigny, se trouvait à Bertoncourt, sur la
route qu'il suivait, un peu en avant de Rethel. Les renseignements étaient vagues, mais, en les comparant et les contrôlant, le général pensa qu'il avait devant lui, pour couper la route, un corps de 35.000 hommes établi depuis quatre heures du matin à travers sa ligne de retraite. Dans le projet on devait coucher le 2 à Rethel, le 3 àNeufchâtel et le 4 à Laon. Le 13e corps était sur pied depuis minuit, sans repos et sans nourriture. Les pauvres soldats, accablés de fatigue, se montraient cependant résolus et résignés. Ils puisaient des forces dans la confiance qu'inspirait leur général. La colonne n'était plus qu'à dix kilomètres de Rethel. L'ennemi l'attendait, trois ou quatre fois plus nombreux, bien reposé et approvisionné. Nos soldats n'avaient que les cartouches renfermées dans la giberne. Seuls, le général Vinoy et son chef d'état-major le savaient.
La position était critique. Chaque pas conduisait à une défaite inévitable. Le général Vinoy prit une résolution prompte et hardie. L'ennemi l'attendait au passage. Lui, homme de guerre, ne doutait pas que de Sedan même on n'eût mis des troupes à sa poursuite. A un kilomètre de Saulces-au-Bois, il fit faire tête de colonne à droite et s'engagea dans un chemin de grande communication. Quelques escadrons de uhlans firent attaquer l'arrièregarde du 13e corps par leur artillerie, et le village de Novion-Porcien devint la proie des flammes. Vinoy ordonna quelques dispositions de combat, mais convaincu que le but de l'ennemi était de retarder sa marche en attendant des renforts, il fit exécuter la retraite en échelons.
Le 13e corps est ainsi engagé dans le chemin de Ghaumont-Porcien , Rosoy, laissant à sa droite le 6e corps prussien. Mais celui-ci, averti du changement de direction de la colonne française, se porte vers sa gauche à Ecly, un peu au-dessus de Château-Porcien. Le but
des Prussiens* est d'intercepter le passage de l'Aisne à Château-Porcien. Le général Vinoy n'échappait donc à un péril que pour tomber dans un autre. Sa résolution fut prompte ; il s'arrêta, fit allumer les feux de son bivac, comme pour attendre la journée du lendemain. L'ennemi, convaincu que cette fois le 13e corps ne peut lui échapper, conserve ses positions près du pont sur l'Aisne, à Ecly. Le général Vinoy laisse ses feux allumés, lève son camp pour gagner de l'avance par une marche de nuit. Mais il a la prudence de ne partir qu'à deux heures du matin, moment propice dont les militaires comprendront l'importance. Ceux qui ont fait des marches de nuit savent combien elles sont difficiles et pénibles. Les distances se perdent, une sorte de torpeur gagne le soldat; c'est comme l'ivresse du sommeil. Les arbres de la route prennent des proportions gigantesques, on croit apercevoir des villages, des clochers, des palais enchantés, on se croit aux bords de précipices, enfin chacun est sous l'empire d'hallucinations bizarres. En campagne, les jeunes soldats pensent à chaque instant reconnaître l'ennemi ; surpris, et comme éveillés en sursaut, ils font feu. On juge donc combien dut être pénible pour le 13e corps cette marche de nuit. Les éclaireurs ennemis apparaissaient vaguement à l'horizon, suivant pas à pas la colonne.
Nos hommes se dirigèrent vers Chaumont-Porcien, gros bourg situé à vingt kilomètres au N.-E du côté de Rosoy, d'où il serait possible de gagner Laon, par Montcornet et Notre-Dame-de-Liesse. La nuit était sombre et la pluie tombait épaisse, la terre détrempée résonnait moins sous le bruit des roues. On franchissait de profonds ravins, puis on traversait des bois. Dans les villages, éveillés tout à coup, les fenêtres s'ouvraient prudemment, et les habitants, reconnaissant les Français, retrouvaient une lueur d'espoir ; ils offraient des vivres acceptés avec
reconnaissance. Braves gens de Mesmont, de Wassîgny, de Regny, de Gévron, de Chaumont qui avez été si bons pour les pauvres soldats, croyez bien que les survivants du 13e corps ne vous oublieront pas ; mais combien sont morts au siège de Paris !
A Chaumont-Porcien, un guide qui dirigeait le général Blanchard, commandant de la colonne, lui fit prendre une fausse direction. Cet homme, soit par ignorance ou trahison, ramenait le 13e corps à Ecly. Le général Vinoy, auquel rien n'échappait, ne tarda pas à s'apercevoir que le guide entraînait la colonne vers le 6e corps prussien. On fit à Ghâteau-Porcien une halte de deux heures, avec toutes les précautions militaires, grand'gardes et activa surveillance.
Tout à coup le canon se fit entendre, le village de Ghâteau-Porcien était attaqué par les Prussiens du 6e corps d'un côté, et d'un autre par une division de cavalerie envoyée de Sedan. Toujours bon capitaine plein d'expérience, le général Vinoy, au lieu de placer ses troupes dans le village, les avait concentrées dans une vaste prairie au-dessus du bourg. Quelques soldats étaient entrés dans le village et leur présence fit supposer aux Prussiens qu'il était fortement occupé par toute la colonne.
Pendant l'attaque du bourg, le général Vinoy fit promptement filer sa troupe par le chemin de Chaumont à Montcornet, renonçant à Rosoy. Cette retraite peut sembler extraordinaire, mais elle fut favorisée par l'incendie des maisons et masquée par les hauteurs qui dominent la vallée où s'engagea le général Vinoy. Il redescendait en quelque sorte vers Ecly, tandis que les Prussiens qui en venaient, suivaient une ligne presque parallèle. Si l'ennemi qui en était fort près sans voir le 13e corps eût attaqué son flanc gauche, la colonne française eût été facilement détruite. Le 6e corps prussien nous avait donc
rejoint, malgré les efforts et l'habileté du général Vinoy. Nos hommes, qui marchaient depuis deux heures de la nuit, ne s'arrêtèrent qu'à trois heures de l'après-midi au village de Fraillicourt. Après un repos suffisant, on franchit les quinze kilomètres qui séparent ce village de Montcornet.
L'ennemi s'était arrêté à Ghaumont-Porcien. En partant de Montcornet le dimanche 4 septembre, le général Vinoy pouvait se diriger directement sur Laon, mais il préféra s'éloigner de l'ennemi en gagnant Marie. Nous avons jusqu'à présent, dans ce récit, indiqué par le nom de 43e corps, la troupe que conduisait le général Vinoy, mais en réalité la colonne ne se composait que de la division Blanchard. La division d'Exéa était à Reims, et celle du général Maudhuy, à Laon. Cependant il nous a semblé juste de faire honneur au 13e corps de cette admirable retraite, exécutée par son général. Deux régiments, le 35e et le 42e, qui encadraient la colonne, se montrèrent aussi braves que disciplinés; ils donnèrent le plus bel exemple aux jeunes régiments. Les 18e et 19e bataillons de chasseurs à pied soutinrent la réputation de leur arme. Les places de La Fère et de Soissons empêchèrent sans doute l'ennemi de continuer sa poursuite, et permirent au général Vinoy de gagner la ville de Laon
Le 4 septembre, le jour même où la division Blanchard partait de Montcornet, cent fois heureuse d'avoir échappé aux poursuites de l'ennemi, le général Vinoy recevait cette dépêche du ministre de la guerre :
« Ne vous serait-il pas possible de faire front et de bousculer la tête des colonnes de l'ennemi ? »
Pour éviter à Paris un orage politique, on donne des ordres aux généraux, qui eux sont sur le terrain, et qui savent quel est le meilleur moment pour faire front. Déplorable et funeste système que celui qui consiste à vouloir diriger de loin les opérations militaires I
Ce système paraissait nécessaire en 1870 pour plusieurs raisons. Le gouvernement de la France était réellement à Paris entourant la Régente, mais l'Empereur n'avait pas abdiqué, et son autorité demeurait entière. De là, des volontés flottantes, des projets contraires formés de part et d'autre, ce qui obligeait le ministre de la guerre à une intervention presque constante. La faiblesse de certaines autorités militaires rendait souvent indispensable l'action du ministre sur les troupes.
Dans la même journée du 4 septembre, le général Vinoy reçut cette nouvelle dépêche :
« Paris, 4 septembre 1S70, 5 h. 20 du soir.
« La révolution vient de s'accomplir dans Paris : revenez avec votre corps d'armée vous mettre à la disposition du gouvernement qui s'établit. »
Homme de devoir par-dessus tout, le général Vinoy comprit qu'un vieux capitaine tel que lui se devait au service de la patrie. Tous les généraux des 1er, 5e, 7e et 12e corps avaient été faits prisonniers à Sedan ; ceux des 2e, 3e 4e, 6e, et de la garde impériale, étaient bloqués sous Metz. Il ne restait à la France que le 13e corps à peine formé et le 14° en voie de formation. Briser son épée en un tel jour eût été indigne du général Vinoy; il se rendit donc à Paris.
La retraite de Mézières est l'une des plus belles opérations de cette campagne. En tous temps elle eût été remarquable , mais le lendemain de la catastrophe de Sedan, cette marche avec de jeunes soldats fait le plus grand honneur au caractère et aux talents du général Vinoy.
Faisons connaître ce digne soldat.
Il n'est pas rare de rencontrer dans les rangs de l'armée des hommes élevés au séminaire. Différents d'esprit, sortis des classes diverses de la société, ils n'en conservent pas moins de vagues ressemblances ; un observateur pourrait les distinguer de leurs compagnons d'armes : leur bravoure est calme et leur résignation complète. Toujours humains, même aux heures où la passion soulève autour d'eux les colères, ils semblent plus forts que les autres puisqu'ils sont maîtres d'eux-mêmes. Bienveillants dans les relations de la vie, justes pour tous, sévères pour eux-mêmes, graves et réfléchis, ils se font aimer et respecter. La mise en scène leur est complètement étrangère, et dans le tumulte des combats ils ne se laissent pas emporter. Le soldat leur obéit tout naturellement, parce qu'il voit en eux des amis, des protecteurs et des modèles. En vérité, on serait tenté de croire que, lorsque le séminaire ne conduit pas à l'Eglise, il conduit au camp par une route large et bien éclairée.
Le général Vinoy est le témoignage le plus éclatant de ce que nous venons de dire. Ceux qui, comme nous, ont été assez heureux pour le connaître, voient en lui l'homme de bien par excellence. C'est là l'impression première ressentie par tous ; mais cet homme si bon était vraiment trop modeste : il se dérobait aux regards et fuyait les bruits du monde avec une sorte de pudeur virile que nul ne connaissait au même degré ; non pas qu'il fût en défiance de sa force ou de ses talents, mais par respect pour lui-même.
Il avait à l'égard de l'intrigue et de la mise en scène une horreur instinctive ; le contact des intrigants le froissait, et sans déclamations il se détournait pour les laisser
passer lorsqu'il n'était pas en son pouvoir de les arrêter.
Placé sur un théâtre où les grands gestes n'étaient pas épargnés, où les premiers rôles s'enlevaient souvent par la ruse, où les masques cachaient les visages, le général Vinoy ne cessa pas un seul jour d'être lui-même, toujours simple et franc. Il eut à remplir de hautes et importantes missions ; un autre en eût tiré profit pour sa fortune et sa renommée, tandis que lui, son oeuvre accomplie, s'écartait en silence.
La modestie du général Vinoy était un harmonieux mélange de dignité personnelle et de dédain pour les jugements du vulgaire.
Dans leurs causeries , les gens de guerre, lorsqu'ils jugent un capitaine, disent souvent : il est superbe au feu. Etre superbe au feu s'entend de plusieurs façons. Lamoricière, Canrobert, Bourbaki, Ducrot s'illuminaient comme Condé ; Vinoy demeurait calme comme Vauban et Turenne. Murât et Lassalle entraînaient les masses en faisant bondir leurs coursiers ; Kléber et Desaix embrassaient du regard les bataillons ennemis, et d'un mouvement de tête lançaient leurs soldats. On peut donc être superbe de plusieurs façons, et toutes sont bonnes si le chef domine cette foule d'hommes qui ont les yeux sur lui et plongent pour ainsi dire leurs âmes dans la sienne.
Le tumulte de la bataille, les cris confus, la mort toujours présente ne troublaient pas Vinoy. Il embrassait tout du regard et prévoyait avec un admirable sangfroid. La responsabilité, si lourde pour tant d'autres, le préoccupait sans nuire à ses facultés. On l'avait admiré sur les champs de bataille en présence de l'ennemi, et il fut plus admirable encore pendant le siège de Paris où les citoyens troublés par les privations, égarés par des discours insensés, oublièrent à chaque instant le respect et la discipline. En temps de paix, dans les relations
du monde, le général Vinoy avait une attitude réservée et d'une parfaite discrétion.
C'est dans le département de l'Isère que naquit, en 1802, Joseph Vinoy, à Saint-Etienne de Saint-Geoirs. Il appartenait au tiers état, si indépendant et si fier dans le Dauphiné. Les parents du jeune Vinoy, tous fort religieux, le placèrent d'abord au séminaire de la Côte-Saint- André, puis de Grenoble, redoutant pour lui les idées belliqueuses du lycée. L'enfant était réveillé par la cloche au lieu de l'être par le tambour ; mais si l'âme s'élevait plus souvent vers le ciel, le cœur n'en allait pas moins aux gloires de la terre. C'était le temps des grandes conquêtes et des capitaines illustres. Les Te Deum de la victoire retentissaient et les séminaristes eux-mêmes prenaient leur part des joies patriotiques.
Vinoy fit de bonnes études sans que la vocation religieuse prît le dessus. La carrière des armes l'attirait, mais il n'était point préparé aux examens de l'école militaire et l'âge ne permettait plus d'attendre. Alors il se fit soldat au 4e régiment de la garde royale, le 15 octobre 1823. Il devint bientôt caporal, et fut nommé sergent l'année suivante, au 14e de ligne.
Le sergent Vinoy prit part à la conquête d'Alger. On n'a pas oublié le brillant combat de Staouéli livré le 19 juin 1830. En recevant le baptême du feu, le sergent attira les regards de ses généraux et de ses compagnons d'armes. Les Arabes, amis des prouesses, vinrent défier le 14e régiment en plantant un drapeau devant le front de bandière ; Vinoy reçut deux blessures en enlevant le drapeau ennemi. Proposé pour la décoration de la Légion d'honneur et deux jours après pour le grade de souslieutenant, il obtint l'épaulette d'officier le 25 juillet 1830 ; la croix lui fut également accordée, mais seulement après sa rentrée en France. Lieutenant en 1833 après dix ans de service, Vinoy ne supporta pas sans peine la
vie de garnison dans une ville de province, il sollicita sa nomination dans un corps spécialement destiné à la guerre d'Afrique, alors si ardente. En 1836 seulement, le ministre le plaça avec son grade dans la légion étrangère. Les combats étaient de tous les jours. Nommé capitaine adjudant-major en 1839, Vinoy eut un cheval tué sous lui à l'affaire de l'Arba et ne fut préservé de la mort que par le dévouement de ses soldats.
Les états de service du général Vinoy sont riches de citations à l'ordre du jour de l'armée. Son nom est proclamé au combat de Tissour, aux Flittas, sans compter ses blessures aux Khamis de Ben-Ouragh. Le capitaine Vinoy ne se contentait pas de combattre, il colonisait. On lui dut, en 1842, un fort avec une ambulance ; il étudiait en même temps les ressources du pays, rédigeait d'utiles rapports, proposait des améliorations presque toujours adoptées. Ses bons services lui valurent le grade de chef de bataillon au mois d'octobre 1843. Ne voulant pas rentrer en France, le commandant Vinoy fut placé au 32e régiment d'infanterie qui combattait en Afrique.
Il exerça des commandements importants, combattit en 1844 les Oulad-ali-ben-Hamel et détruisit l'année suivante un corps important qui attaquait le port de Sidibel-Abber. Ces faits d'armes lui valurent la croix d'officier de la Légion d'honneur. Le gouverneur général] de l'Algérie, voulant établir une route entre Saïda et Daïa, confia cette mission à Vinoy, qui travaillait sous le feu continuel de l'ennemi.
On se souvient de l'émotion que produisit en France la prise du camp d'Abd-El-Kader, le 13 mars 1846. Vinoy se surpassa et donna la mesure de ses facultés militaires.
Le 32e fut rappelé en France au mois de juin 1848. En débarquant à Marseille, ce régiment se trouva en face de formidables émeutes. Le commandant Vinoy comprit
tout d'abord qu'il fallait agir vigoureusement et ne pas perdre un temps précieux en délibérations. Il attaqua bravement les barricades de la place Castillane, les enleva, et dispersa les insurgés.
Il regrettait l'Afrique. De son côté le gouvernement appréciait les services que Vinoy pouvait rendre à la conquête. Aussi fut-il nommé lieutenant-colonel du 12e léger, qui était à Mascara. Il reprit sa vie de fatigues et de sacrifices.
Vinoy fut nommé colonel du 54e de ligne au mois de juin 1850. Par une sagesse unie à la plus grande fermeté, le colonel Vinoy sut maintenir les ouvriers de Limoges, fort exaltés à cette époque.
Il obtint le même succès à Avignon, menacé de la guerre civile. A la tête de colonnes mobiles, le colonel Vinoy parcourut les arrondissements d'Apt et de Forcalquier, dispersant les rassemblements hostiles et donnant confiance aux bons citoyens. La décoration de commandeur de la Légion d'honneur fut sa récompense.
Ses pensées le reportaient toujours vers l'Afrique. Lorsqu'en 1852 le gouvernement décida la création de nouveaux régiments de zouaves, le colonel Vinoy forma le 2e régiment, dont il eut le commandement. Composé de soldats aguerris, le nouveau régiment fit la campagne des Bâbords, qui valut au colonel le grade de général de brigade, le 10 août 1853.
Lorsque la guerre de Crimée fut décidée, le général Vinoy obtint un commandement. Il se montra admirable à l'Aima et eut un cheval tué sous lui en abordant les Russes. A Balaclava, à l'assaut de Malakoff, toujours et partout le général se faisaitremarquer.
Vinoy fut nommé général de division pendant la campagne de Crimée. Rentré en France avec l'armée, il remplit les fonctions d'inspecteur général et commanda une division militaire.
Il fit la campagne d'Italie avec la supériorité qu'on lui connaît, se distinguant à Magenta et à Solferino. Le commandant de son corps d'armée parle ainsi de lui dans le rapport officiel de la bataille de Magenta : « Sire, je crois devoir signaler à Votre Majesté la brillante conduite du général Vinoy ; il est impossible d'allier à un plus haut degré l'ardeur qui électrise le soldat et la présence d'esprit qui fait parer aux cas difficiles et imprévus.
Dans sa dépêche à l'impératrice-régente, l'Empereur dit : « Les généraux de Mac-Mahon, Regnault et Vinoy se sont couverts de gloire. »
Que pourrions-nous ajouter à ce récit? Grand-officier de la Légion d'honneur en Grimée, sénateur le 31 décembre 1865, le général Vinoy pouvait espérer que la reconnaissance nationale lui accorderait une belle vieillesse.
On raconte que S. A. R. Mme la duchesse d'Angoulême, après avoir lu l'histoire de la campagne de Russie, se serait écriée : « Gomment, le maréchal Ney a fait tout cela ! Ah ! si le Roi en avait été averti, le Maréchal n'eût pas été sacrifié. »
Peut-être les hommes qui ont enlevé la grande chancellerie de la Légion d'honneur au général Vinoy, et l'ont fait mourir en quelques jours, répéteront-ils les paroles de la duchesse d'Angoulême, paroles inspirées par le patriotisme.
Le général Vinoy nous écrivait le 25 mars 1880 : « J'étais aux eaux du Mont-Dore en 1870, lorsque la guerre éclata, à ma grande surprise, car je savais que nous étions loin d'être prêts pour la faire. Le maréchal Niel, avec qui j'avais conservé des relations intimes depuis la guerre d'Italie, m'avait souvent parlé de notre état militaire, et je ne lui avais pas caché notre faiblesse relative. Une dépêche du maréchal Le Bœuf me rappela pour prendre le commandement des dépôts de la garde.
Le général Montauban, devenu ministre de la guerre, me les retira pour me confier le 13e corps avec lequel je dus bientôt partir pour Mézières. Vous savez le reste que je vous ai raconté. »
Voilà donc le général Vinoy, âgé de soixante-huit ans, rappelé au service actif, non pas à l'heure où l'armée entre en campagne, joyeuse, fière et riche d'espérances, mais après de cruelles défaites, lorsque tout espoir était perdu.
Vinoy accepta le suprême sacrifice que lui demandait la patrie. Plongé dans de profondes méditations, presque toujours silencieux, mais non découragé, il reprit sa vieille épée d'Afrique, de Crimée et d'Italie. Il partit, croyant peu au retour, mais ne voulant pas rester debout quand la France tombait.
Nous avons rappelé la retraite de Mézières, que nos ennemis ont admirée.
Un officier général de l'armée prussienne, Von Witzleben, a publié la relation de cette opération stratégique. Il entre dans les moindres détails. Militaire très renommé, l'auteur du mémoire jouit en Allemagne du plus grand crédit. Il termine ainsi : « Nous avons exposé en détail cet épisode parce que pour nous, dans la conduite de Vinoy se trouve de nouveau la leçon qu'il ne faut pas désespérer avant que le dernier doute ait cessé d'être possible. L'homme intrépide trouve parfois un chemin, là où l'homme pusillanime croit qu'il n'y a pas moyen d'échapper au malheur.
« L'exposition des événements des 2 et 3 septembre nous semble être un chef-d'œuvre achevé, et sera d'autant plus reconnu comme tel que l'histoire qui s'écrira plus tard sera en position de donner plus d'éclaircissements ultérieurs sur ce qui s'est passé. »
Le général Von Witzleben porte ce dernier jugement : « L'arrivée de cette partie de l'armée française à Paris
était de la plus extrême importance, car le corps de Vinoy a formé le noyau de la défense de la capitale, et Ton peut toujours se demander si, sans ce noyau, la défense eût pu être organisée. »
Lorsque la paix fut faite, le général Vinoy n'eut pas l'honneur de siéger à la Chambre des députés ou au Sénat ; mais, nommé grand chancelier de la Légion d'honneur, il fit respecter les antiques traditions de l'ordre dont il était le digne représentant.
Un jour la disgrâce vint atteindre notre illustre général. Cet homme qu'avaient respecté les boulets et la mitraille, cet homme revenu des hauteurs de l'Atlas et de la gorge de Malakoff devait tomber sous le coup de l'ingratitude et de l'iniquité. Son cœur fut brisé. D'un pas chancelant, il sortit de ce palais dont nul chancelier n'était sorti vivant.
Le général Vinoy est mort en bon chrétien, un prêtre à son chevet (1).
Notre but principal, en écrivant ce livre, est démontrer la guerre sous ses physionomies diverses et variées à l'infini. Nous avons vu le franc-tireur attendant le uhlan à la lisière de la forêt ; nous avons vu le garde mobile courant sur l'ennemi la baïonnette en avant ; nous avons vu le paysan conduit en captivité et subissant tous les outrages ; nous avons vu le soldat prisonnier de guerre ; nous avons vu l'aumônier consolant la souffrance ; nous avons vu la femme prodiguant des trésors de charité, et nous avons assisté à des scènes de carnage. A Tours, les
(1) La très intéressante collection ILLUSTRATIONS et CÉLÉBRITÉS du xixo siècle (lro série) contient une biographie plus détaiUée du général Vinoy.
hommes politiques nous ont surpris par leur incapacité, tandis qu'à Versailles notre cœur se révoltait à l'aspect du Prussien maître du palais de Louis XIV. Toutes ces choses sont passées sous nos yeux, et cependant nous n'avons pu voir qu'une faible partie du mal.
Nos regards ne se sont pas fixés sur un spectacle qui se reproduisait tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes, tantôt sur la paille, tantôt dans la neige, souvent dans les fossés du chemin ou dans la solitude d'un bois.
Ce spectacle est la mort du pauvre soldat, non la mort glorieuse du champ de bataille, mais cette mort anonyme, lente et cruelle, qui prend l'homme lambeau par lambeau.
Quelques jours après avoir quitté la maison paternelle pour se rendre à la ville voisine, un sac volumineux écrasa ses épaules ; le fusil était bien lourd dans ses mains ; puis on le mit en route à peine vêtu, les pieds dans la neige, les lèvres glacées, les yeux rougis par la tempête et les bras engourdis. Il se battit en brave, tomba sur le champ de bataille ou mourut avec résignation, accablé par la marche et les fatigues de la guerre.
Que demandait le pauvre soldat en donnant chaque jour à sa patrie tout ce qu'il possédait sur la terre ? Il demandait que Dieu consolât ses vieux parents, laissés au village ou à la cité, et prêtât une main secourable à ses compagnons d'armes pour délivrer la France.
Abrégeons ce récit ; aussi bien est-il triste, car dans la mort du soldat il faut voir sa famille, dont il est l'espérance ou le soutien, encore plus que l'homme qui disparaît.
Parmi les personnes qui nous liront, peut-être s'en trouvera-t-ilune qui ne comprendra pas tout d'abord notre pensée. Ce lecteur pensera sans doute que nous voulons solliciter la pitié en faveur du soldat, et le représenter comme la victime éternelle d'une société aussi aveugle qu'égoïste.
Notre but est tout autre. Le jeune soldat remplit son devoir et rien de plus. Dès que la guerre est déclarée, sa vie appartient à la patrie. Aussi, lorsqu'il tombe, on peut regretter le sort personnel qui l'atteint ; nul n'a le droit de le plaindre et de le considérer comme une victime fatalement vouée à la mort.
Atout prendre, ceux qui reviennent sont les plus nombreux, et si le bâton de maréchal de France sort rarement de la giberne , pas un homme compétent n'ignore que l'armée est, de toutes les carrières, celle où le travail et le caractère conduisent le plus loin.
Il serait donc fâcheux de gémir sur le sort du soldat. La vie des camps est plus joyeuse que l'existence des cités, l'air qu'on y respire est plus pur, et, quoi qu'on dise, les vices y sont moins répandus.
Alors, dira-t-on, pourquoi nous donner le spectacle du soldat tombant percé d'une balle, ou agonisant sur les bords d'un fossé ?
C'est pour habituer la société française à la vue des sacrifices. Le sacrifice est toujours empreint d'une véritable grandeur, et nous devons accoutumer nos yeux et nos cœurs à la grandeur plus qu'à la peine dont elle est entourée.
Les anciens célébraient les louanges des guerriers morts pour la patrie. Les vieillards, les enfants paraissaient couronnés de feuillage, les femmes entouraient les épées et les boucliers, les magistrats prononçaient des harangues, tandis que des chants guerriers animaient la cité.
Notre civilisation chrétienne se prêterait peu à de telles démonstrations, mais il y a beaucoup à faire pour l'homme qui donne sa vie pour la patrie.
Gomme en Prusse, tout soldat devrait recevoir les honneurs funèbres ; les honneurs seraient réservés aux gens de guerre. Rentré dans son village, l'ancien soldat
aurait autour de son cercueil les anciens militaires du pays, sous la direction des autorités.
Dans les chefs-lieux d'arrondissement ou de canton, les rues et les places publiques porteraient les noms de ceux qui seraient morts à la bataille.
A l'école de toute localité, sur une table de marbre noir, seraient gravés les nom, grade et numéro du régiment de tous les soldats tués ou morts de leurs blessures.
Aux cérémonies publiques, leurs familles auraient des places à part ; elles seraient l'objet des faveurs du gouvernement ; un grand nombre d'emplois leur seraient exclusivement réservés.
Si un soldat venait à être tué en accomplissant une action d'éclat, chose qui n'est point rare, la croix d'honneur serait envoyée à la mairie de sa ville ou de son village. Nous aurions des cités décorées, comme nous avons des drapeaux décorés.
L'esprit public, une fois entré dans cet ordre d'idées, réveillerait bientôt le sentiment militaire.
La France ne sera vraiment grande, que lorsque l'armée jouira d'une considération exceptionnelle.
A la bataille de Fontenoy, Louis XV vit un soldat blessé qui ne pouvait se relever :
— Emportez cet homme, dit le Roi.
Et, s'adressant au blessé :
— Gomment te nommes-tu?
— Laissez, répondit le soldat, je suis à ma place. Ici, je me nomme grenadier.
Louis XV lui fit dresser des lettres de noblesse. Tl y a encore, dans le Midi de la France, une famille de magistrature qui porte le nom de Grenadier.
Je ne sais, en vérité, si les Montmorency ou les Rohan ont une plus illustre origine !