‹ Récits militaires (volume 3)Chapitre 16 sur 21 · RESUME GENERAL · texte numérisé non relu

RESUME GENERAL

Le bruit se répandit tout à coup, en 1870, que ia Prusse voulait placer sur le trône d'Espagne un prince de la maison de Hohenzollern (1). Les hommes politiques de l'Empire français se montrèrent fort émus et virent dans ce projet un empiétement de la race germanique sur la race latine.

On se mit en mesure de s'opposer à la réalisation de cette intrigue politique, fût-ce même par les armes. D'autres génies, tels que Sully, Richelieu ou Mazarin, eussent laissé les Hohenzollern se draper dans le manteau de Charles-Quint, convaincus que la nation espagnole saurait faire respecter son trône. Le séjour à Madrid du prince allemand n'eût pas été de longue durée, et la Prusse se préparait une sanglante humiliation.

Ceux qui dirigeaient la politique française ne pensèrent pas ainsi. On prononça de nombreux discours sur l'honneur de la France ; la presse devint l'écho de la tribune, et la question se compliqua de telle sorte que la guerre devint inévitable.

(1) Le prince Léopold, duc de Hohenzollern, appartient a une branche catholique, et n'est qu'un parent éloigné de la famille régnante de Prusse.

Dans ce jeu, où l'un manquait de bonne foi et l'autre de lumières, le Germain fit prendre au Gaulois la carte forcée.

Enivrés par les succès de l'Algérie, de la Grimée et de l'Italie, nous nous mettions en guerre, armés seulement de la cape et de l'épée, tandis que l'Allemand venait à nous abrité derrière la plus formidable machine de destruction que les siècles eussent encore vue.

Les ministres de l'Empire, ceux qui gouvernaient en 1870, mirent un empressement coupable à tromper Napoléon III ; tous répétèrent à l'envi la déclaration de leurs prédécesseurs : Nous sommes prêts. Napoléon III savait le contraire, mais sa confiance dans le bras du soldat lui fit espérer qu'une fois encore la fortune de la France l'emporterait sur tout le reste.

La guerre fut donc déclarée. Dans la proclamation solennelle qui annonçait à l'Europe cette grande détermination, Fempereur Napoléon se laissait aller à de sérieuses pensées qui ne respiraient pas l'élan d'un Napoléon mettant l'épée à la main.

Il y eut tout d'abord des mouvements désordonnés. On allait, on venait, mais sans avancer. Les ordres et les contre-ordres se succédaient avec une rapidité vertigineuse.

Les hommes d'Etat, assez aveugles pour ne pas voir nos côtés faibles et les côtés formidables de l'Allemagne, furent bien coupables ; ils furent encore plus coupables, s'il est possible, ceux qui osèrent croire que l'état de santé de l'Empereur lui permettrait de commander les armées.

Lorsque, au mois de juillet 1830, parurent les Ordonnances royales qui allaient faire tomber du front de Charles X la couronne des Bourbons, un écrivain jeta ce cri répété par tous les échos : Malheureuse France ! malheureux roi ! Le jour de la déclaration de guerre de

1870, tout citoyen un peu éclairé pouvait dire : Malheureuse France ! malheureux souverain !

Oui, malheureux souverain, toujours trompé par ses ministres de la guerre, les Vaillant, les Randon, lesNiel, pour ne nommer que ceux-là.

Ils sont peu clairvoyants les historiens qui cherchent dans notre constitution militaire la cause de nos défaites ; le mal s'étendait bien au delà de l'armée : il était profond et ses ravages se faisaient sentir hors des camps et des casernes. Le dédain de l'autorité dans le monde civil avait produit l'indiscipline sous les drapeaux ; l'esprit militaire disparaissait sous les atteintes du scepticisme.

Enfin, l'injustice, cette plaie horrible des armées, portait le découragement dans le corps des troupes. L'égoïsme des dignitaires de l'armée affaiblissait tous les nobles sentiments.

Le soldat conservait sa bravoure naturelle tout en perdant les traditions.

En résumé, la France n'était pas prête pour cette guerre contre l'Allemagne, mais les illusions demeuraient si vives que tout le monde jetait un regard satisfait du côté de Berlin. Les Russes, en Grimée, les Autrichiens, en Italie, avaient autant de courage que les Prussiens... Pourquoi ne battrions-nous pas ceux-ci ?

Telles étaient les pensées qui hantaient tous les esprits, les petits aussi bien que les grands.

La guerre éclata donc terrible, foudroyante, semblable à l'inondation, à l'incendie, au tremblement de terre. Des armées françaises, admirées jusqu'alors, s'engloutissaient dans des gouffres, et le jour venait où, aux lueurs sinistres de la tempête, nous eûmes la douleur de voir un Napoléon rendre son épée au roi de Prusse !

Nous avons fait le récit de ces événements, mais il nous semble nécessaire de résumer rapidement ces pages d'histoire.

Le drame a duré peu de temps, depuis l'été de 1870 jusqu'aux premiers mois de 1871.

Ce drame sanglant doit se graver non seulement dans la mémoire de la jeunesse, mais dans son cœur. Nous voudrions pouvoir en enfermer le récit dans une seule page et la graver sur le bronze. Les académies, les universités, les écoles du village doivent placer sous les yeux de l'enfant l'histoire de 1870 ; en la lisant, cet enfant doit tressaillir, et ses yeux se voiler de larmes ; il y a dans cette cruelle histoire des torrents de sang, mais aussi des gloires, des charités, des sacrifices et des martyres.

C'est pour en mieux conserver le souvenir que nous traçons ce chapitre.

Le 15 juillet 1870, l'empereur des Français déclarait la guerre à la Prusse.

La France pouvait alors mettre en ligne environ 250.000 hommes ; outre ces 250.000 soldats, le gouvernement espérait compter sur 100.000 réservistes qui, bien encadrés, pouvaient rendre d'utiles services. Mais un mois devenait nécessaire pour leur réunion. Quant à la garde nationale mobile, qui devait constituer une réserve très nombreuse, la plupart des bataillons n'existaient que sur le papier avec des cadres incomplets et insuffisants, et des hommes qui manquaient d'instruction.

L'infanterie était bien armée ; le chassepot avait une supériorité sur le iusil à aiguille des Allemands. Notre artillerie était inférieure en nombre et en qualité ; nous n'avions que deux pièces pour 1.000 hommes, et les Allemands, avec un effectif double, cinq pièces pour 2.000 hommes. Leurs canons se chargeaient par la culasse et

GÉNÉRAL WEKDER

étaient de plus longue portée. Les obus étaient munis de fusées percutantes qui éclataient par le choc où il fallait, tandis que les fusées françaises, enflammées au moment du départ, éclataient à 1 .200 ou 2.500 mètres. A distance plus grande, le tir de l'artillerie française perdait toute efficacité : les obus n'éclataient pas.

A nos 250.000 hommes, les Prussiens pouvaient en opposer immédiatement 450.000; leurs réserves, très sérieuses, s'élevaient au chiffre de 600.000 hommes, répartis en trois catégories dont les deux premières pouvaient, à bref délai, renforcer l'armée, et furent appelées en effet. L'artillerie de l'armée active comptait environ 1.200 bouches à feu ; nous en avions à peine 500.

Mais ce n'était peut-être point là notre plus grande infériorité. Quoique la guerre fût attendue, on ne s'était nullement occupé en France d'arrêter un plan de campagne. Aucun général ne savait d'avance le rôle qui loi serait attribué; il n'avait donc pu s'y préparer. En Prusse, au contraire, le chef du grand état-major général, le maréchal de Moltke, qui suppléait au génie par la volonté et le travail, avait un plan préparé depuis longtemps; les officiers généraux: connaissaient chacun son rôle. Dans les écoles de guerre on avait étudié la marche d'une armée allemande ayant Paris pour objectif.

Nous connaissions l'infériorité numérique de l'armée française, mais on doutait de la solidité des soldats prussiens, et on espérait pouvoir rétablir l'équilibre par une offensive hardie. On voulait, prévenant les Prussiens par une mobilisation rapide, constituer trois grandes armées sous le commandement des maréchaux de Mac- Mahon, Bazaine et Canrobert.

Le premier, franchissant le Rhin à Strasbourg, aurait pénétré en Allemagne par la Forêt-Noire et séparé immédiatement de la Prusse les petits Etats de l'Allemagne du Sud, Bade, la Bavière, le Wurtemberg au'il aurait forcé

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à la neutralité, en même temps qu'il tendait la main à l'Autriche, sur l'alliance de laquelle on croyait pouvoir compter. Les deux autres armées auraient tenu les Prussiens en échec. De plus, un corps d'armée serait transporté par la flotte en Danemark. On ne doutait pas de l'alliance de cet état, récemment dépouillé du Sleswig- Holstein.

Mais ce plan demandait à être exécuté très rapidement. Il fallait absolument prévenir les Prussiens, et la guerre était à peine déclarée que les illusions se dissipèrent. Quoique plus nombreuses , les armées prussiennes étaient mobilisées plus rapidement que les armées françaises, et il fallut, renonçant à toute offensive, se tenir sur la défensive. Avec le soldat français, cette attitude était regrettable.

250.000 hommes allaient donc défendre contre 450.000 Allemands l'Alsace et la trouée qui s'étend des Vosges à la Moselle. Ce n'était pas là une œuvre impossible. Deux grandes armées pouvaient être réunies, l'une en Alsace, l'autre en Lorraine ; maîtresses des passages des Vosges, il leur était possible de communiquer et de se soutenir mutuellement. Les Prussiens ne pouvaient tous déboucher en Alsace par la trouée de Landau ; ils se seraient engagés dans une espèce de défilé formé par le Rhin et les Vosges, et il leur aurait fallu franchir ces montagnes de facile défense. Pour déboucher en Lorraine, en tournant les Vosges, sans violer la neutralité de la Belgique, ils étaient forcés de prêter le flanc à unearmée française massée aux pieds des Vosges ; l'opération était hasardeuse devant un ennemi entreprenant, fûtil inférieur en nombre.

Malheureusement, l'Empereur, qui avait pris le commandement, commit la faute de disséminer l'armée le long de la frontière. On forma sept corps d'armée de trois et quatre divisions ; le premier, fort de 38.000 nom-

mes et commandé par le maréchal de Mac-Mahon, prit position à Strasbourg; il devait défendre l'Alsace; il était soutenu par le septième, fort de 27.000 hommes, que commandait le général Félix Douay et qui se réunissait à Belfort ; ce corps était encore incomplet au moment des premières opérations.

Trois corps d'armée défendaient la Lorraine : le 2°, commandé par le général Frossard et fort de 28.000 hommes , occupait Saint-A voici et Forbach; le 3e, commandé par le maréchal Bazaine et fort de 42.000 hommes, était à Boulay ; le 4e, commandé par le général de Ladmirault et fort de 33.000 hommes, à Thionville ; le 5e corps d'armée, commandé par le général de Failly et fort de 29.000 hommes, occupait Bitche et Sarreguemines, et reliait l'armée d'Alsace à celle de Lorraine. La garde impériale, forte de 23.000 hommes et placée sous le commandement du général Bourbaki, formait réserve à Metz. Un 6e corps, commandé par le maréchal Canrobert, et fort de 40.000 hommes, était en formation à Châlons. Un autre corps d'armée à destination du Danemark était aussi en formation dans le Midi ; le général Trochu devait en prendre le commandement.

Tous ces corps d'armée étaient trop faibles pour agir seuls contre les masses prussiennes, et trop dispersés pour pouvoir se prêter un appui efficace.

Les Prussiens s'étaient bien gardés de commettre la même faute ; ils avaient divisé leurs forces en trois armées : la première, sous le commandement du général de Steinmetz, forte de 70.000 hommes, formait la droite ; la troisième, sous le commandement du prince royal, iorte de 190.000 hommes, formait la gauche et devait attaquer l'Alsace par la trouée de Landau ; la deuxième, et la plus forte, comptait 227.000 hommes ; elle obéissait au meilleur général prussien, le prince Frédéric-Charles, et cette armée devait porter les coups décisifs. Elle

n'entra en ligne que la dernière ; au début des opérations, le prince Frédéric-Charles se tenait un peu en arrière.

Nos corps d'armée, si imprudemment disséminés, se constituaient lentement dans notre propre pays ; ils manquaient d'approvisionnements et de munitions. Nous avions à l'égard de la Prusse deux grands désavantages ; l'armée n'était pas en temps de paix constituée en brigades, divisions et corps d'armée; les grands commandements militaires n'existaient pas réellement, il fallait tout organiser. Nos chemins de fer n'avaient pas été construits au point de vue stratégique comme ceux de l'Allemagne, et ils n'étaient pas sous l'action directe de l'Etat.

Dès le lendemain du jour où la déclaration de guerre était signée par le roi Guillaume, des patrouilles et des reconnaissances allemandes ne craignaient pas de s'aventurer sur le territoire français. Une de ces patrouilles fut surprise et sabrée près de Wcerth, le 25 juillet, par des chasseurs de la brigade de cavalerie de l'intelligent et brave général de Bernis. Ce fut le premier engagement.

Nous retrouverons le général de Bernis au siège de Paris, car il était au dernier coup de fusil, comme il avait été au premier.

Le 28 juillet, l'Empereur arrivait pour prendre le commandement de l'armée ; il avait été précédé par le maréchal Lebceuf, major-général. C'est au chant de la Marseillaise, au milieu des cris répétés de : à Berlin! à Berlin ! que les troupes avaient quitté Paris. La décision de l'Empereur de commander l'armée était regrettable à plusieurs points de vue.

Le 2 août, le corps d'armée du général Frossard attaqua Sarrebruck, occupé par un bataillon et trois escadrons prussiens. L'engagement n'était pas sérieux ; mais comme le prince impérial, qui devait, quelques années plus tard, tomber en vrai soldat dans un coin perdu de l'Afrique méridionale, avait reçu le baptême de feu, on donna au combat une importance qu'il n'avait pas. L'opération aurait pu être excellente, si Ton avait occupé Neukirchen, lieu de jonction de plusieurs lignes de chemins de fer, par lesquelles communiquaient le général Steinmetz et le prince Frédéric-Charles. On n'aurait pas rencontré une bien vive résistance ; le mouvement en avant aurait peut-être compromis un instant le corps de Frossard trop en pointe, mais rien n'empêchait les corps d'armée en deuxième ligne de se rapprocher de lui.

Deux jours après notre modeste succès de Sarrebruck, se livrait la première bataille, et c'était un échec sérieux. Le maréchal de Mac-Mahon avait dirigé surWissembourg la division du général Abel Douay. On ne croyait sans doute le prince royal ni aussi fort, ni aussi près. Le 4 août, à huit heures du matin, les Allemands attaquèrent la division française qui ne comptait guère que 6.000 hommes. L'action fut engagée sans ordre .'du prince royal, et au début de l'action, où nos soldats combattaient deux contre trois, l'avantage était aux Français qui se maintenaient dans leurs positions contre toutes les attaques. Mais de nouvelles troupes allemandes ne cessaient d'entrer en ligne ; la faible division française avait en face d'elle tout un corps d'armée. Wissembourg fut enlevé ainsi que le château de Geisberg ; le général Douay avait été tué et le général de brigade Pelle, qui le remplaçait, menacé d'être débordé sur ses deux ailes, dut battre en retraite. Nous avions perdu la bataille et l'Alsace était ouverte aux envahisseurs ; mais 81.000 hommes forçaient

à la retraite une division française. L'ennemi avait perdu 1.200 hommes.

Quelque glorieuse que pût être cette défaite, elle eut en France un grand retentissement et produisit une profonde impression ; on comptait si bien sur la victoire! on croyait nos soldats invincibles !

La désillusion fut terrible et put exercer une influence désastreuse sur les généraux comme sur les soldats.

Le 5 août, l'Empereur abandonnait le commandement de l'armée ; les 1er, 5e et 7e corps étaient placés sous les ordres du maréchal de Mac-Mahon qui était chargé de défendre l'Alsace ; les 2e, 3e, 4e et la garde sous les ordres du maréchal Bazaine qui avait à couvrir la Lorraine. Le général Ducrot remplaçait le maréchal de Mac-Mahon dans le commandement du 1er corps d'armée. Le groupement des forces françaises en deux grandes masses aurait pu produire de bons résultats quelques jours plus tôt ; il venait trop tard, surtout pour le maréchal de Mac- Mahon auquel les Allemands ne laisseront pas le temps de concentrer ses trois corps d'armée, dont l'un, le 7°, commandé par le général Félix Douay, n'avait encore qu'une division en état de marcher, celle du général Gonseil-Dumesnil.

Sans croire le prince royal aussi fort qu'il l'était, Mac- Mahon s'attendait à être attaqué à son tour. Le plus sage aurait été sans doute de renoncer à défendre l'Alsace et de prendre position sur les Vosges, de manière à menacer le prince royal sur son flanc droit et à pouvoir s'appuyer au besoin sur l'armée du maréchal Bazaine. On aurait trouvé dans les Vosges d'excellentes positions.

Mais il en coûtait d'abandonner ainsi l'Alsace sans combat, et Mac-Mahon prit la résolution d'attendre l'ennemi dans la position de Frœschviller. C'était une bonne position en effet, mais à condition de pouvoir l'occuper complètement. Or, le maréchal n'avait, outre

son corps d'armée, réduit par Ja défaite de Wissembourg, qu'une division du corps du général Douay. Le 5e corps, commandé par le général de Failly, ne pouvait le rejoindre que le 7 ; même avec ce corps d'armée, la disproportion des forces restait bien grande.

Le maréchal n'eut même pas jusqu'au 7. Le 6 au matin, un général prussien trop pressé, qui se figurait voir l'armée française commencer sa retraite, l'attaqua résolument. Le prince royal était encore loin; il blâma cette offensive et l'aurait même arrêtée, s'il l'avait pu.

Jusqu'à midi, les Français, presque aussi nombreux, avaient des avantages marqués ; toutes les attaques allemandes avaient été repoussées. Il aurait été sans doute possible, sinon facile, au maréchal de se dégager par un mouvement offensif énergique et de battre en retraite sur les Vosges. Il lui répugnait de quitter le champ de bataille et de s'avouer ainsi vaincu alors qu'il était encore victorieux, comme il lui avait coûté d'abandonner la défense de l'Alsace pour se borner à celle des Vosges. Le moment favorable fut perdu. Les forces ennemies arrivaient de plus en plus nombreuses; le prince royal se décidait à prendre la direction de cette bataille que d'abord il voulait arrêter, et son armée entière entrait en ligne. C'étaient 160.000 hommes au moins contre 36.000 Français. Dans ces conditions, l'issue de la lutte n'était pas douteuse; chaque division française avait à combattre contre un corps d'armée allemand.

Vainement les troupes françaises déployèrent un courage héroïque. Vainement les cuirassiers se dévouèrent pour arrêter la marche en avant des Prussiens. Les cavaliers, chargeant dans un terrain peu favorable, furent presque complètement anéantis, et le maréchal put dire à quelqu'un qui lui demandait quelques jours après où étaient les cuirassiers : « Les cuirassiers, il n'en reste plus ! » Courage, dévouement, tout fut inutile; on dut

battre en retraite pour ne pas se laisser envelopper par une armée quatre fois plus forte. Le maréchal se retira avec une quinzaine de mille hommes sur Saverne; les vainqueurs le poursuivirent mollement ; ils furent arrêtés par la division Guyot de Lespare du 5° corps, qui les menaçait sur leur flanc droit. Les Français laissaient 4.000 hommes sur le champ de bataille et 9.000 prisonniers aux mains de l'ennemi ; les Allemands avaient perdu plus de 10.000 hommes.

Si grande qu'elle fût, la défaite était honorable, mais l'Alsace demeurait complètement perdue. Le maréchal ne put même pas essayer de défendre les Vosges; il lui fallait refaire son corps d'armée trop épuisé ; Mac-Mahon reçut l'ordre de se retirer sur Châlons. Il y fut rejoint par le général Félix Douay et par le général de Failly. Celui-ci se trouva un moment fort compromis entre les deux armées prussiennes victorieuses.

Dans cette néfaste journée du 6 août, où la bataille qui porte le triple nom de Wcerth, Reischofïen et Frceschwiller, livrait l'Alsace aux Prussiens, le général Frossard, commandant d'un corps d'armée, perdait la bataille de Spickeren ou Forbach. Après le petit cembat de Sarrebruck, le général, qui se trouvait trop en pointe, avait reculé sur le territoire français. Le 5, il était placé avec les autres commandants des corps d'armée de Lorraine, sous le commandement supérieur du maréchal Bazaine; mais en réalité, celui-ci n'avait pas encore pris le commandement. Le général Frossard se trouvait encore trop exposé, et il devait, le 6, rectifier sa position. Les Prussiens virent dans ce mouvement de recul un commencement de retraite, et un général prussien avec une brigade de l'armée de Steinmetz ne craignit pas d'attaquer un corps d'armée. D'abord Frossard ne vit dans cette attaque qu'une reconnaissance à laquelle il n'attacha aucune importance. Mais de nouvelles brigades prussiennes

entraient en ligne et il comprit trop tard que l'attaque était sérieuse. Au début il lui aurait été facile d'écraser les 7.000 hommes imprudemment engagés; à la fin les forces prussiennes étaient supérieures. Des deux côtés les régiments, les brigades, les divisions prenaient successivement part à l'action, la direction faisait défaut. Mais pendant que les Prussiens, se sentant soutenus et croyant leurs adversaires plus faibles qu'ils ne Tétaient, multipliaient leurs attaques, les Français se bornaient à les repousser; ils se tenaient sur la défensive comme s'ils se trouvaient devant un ennemi trop nombreux, alors que les forces étaient à peu près égales. Dans cette journée, l'occasion fut perdue d'infliger une défaite aux Prussiens.

Se sentant menacé, le général Frossard demanda des secours au maréchal Bazaine qui était à quelques lieues et sous les ordres duquel il était depuis la veille ; il reçut seulement une brigade de cavalerie. Dans la soirée, craignant de se voir tourné sur une de ses ailes, Frossard se décida à battre en retraite sans être inquiété par les Prussiens ; il avait perdu environ 2.000 hommes, la perte des Prussiens était à peu près égale. Certes la défaite de Spickeren n'avait pas la gravité de celle de Reischoffen, mais combien la lutte avait été plus énergique dans cette dernière bataille !

C'est le 6 août que l'armée française perdait ainsi deux batailles. Or, ce même jour, la brigade d'occupation de Rome, qui défendait la papauté, s'embarquait pour revenir en France. Pour expliquer cette mesure, on disait que la France avait besoin de quelques milliers de soldats qui plaçaient le Souverain-Pontife sous la sauvegarde du drapeau français. En quelques heures la France avait perdu, avec le prestige de ses armes, plus de soldats que ne lui en rendait le retour du corps d'occupation. Cette douloureuse coïncidence frappa l'esprit des catholiques.

Le lendemain, une dépêche ainsi conçue apprenait à la France les défaites de Reischoffen et de Forbach :

« Metz, 7 août, trois heures du matin.

« Il est nécessaire que la France et Paris se préparent aux plus grands efforts, aux plus grands sacrifices. Point de défaillance : Mac-Mahon couvre Nancy. Le corps de Frossard est bien dirigé. Le major général est aux avantpostes. »

La dépêche n'était pas exacte, car Mac-Mahon était hors d'état de couvrir Nancy contre l'armée victorieuse du prince royal de Prusse.

L'impression fut profonde en France. Quelques jours avant on voyait nos troupes sur la route de Berlin, et voilà que le territoire était envahi et deux armées défaites. Il ne s'agissait pas d'une division surprise et écrasée après une lutte héroïque comme à Wissembourg, mais de deux batailles dont la perte livrait à l'ennemi l'Alsace et la plus grande partie de la Lorraine. On se refusait à le croire, mais il fallait se rendre à l'évidence.

Le premier résultat des deux défaites du 6 août fut la chute du ministère Ollivier. Le comte de Palikao, qui avait une grande réputation militaire, prit le portefeuille de la guerre. De ses collègues nous ne nommerons que M. Clément Duvernois, qui déploya une grande activité pour approvisionner Paris en prévision d'un siège. Mais, dès ce moment, on pouvait dire que l'empire était condamné, à moins de quelque victoire décisive.

Dès le 5, l'empereur Napoléon avait abandonné le commandement de l'armée, divisée en deux masses placées sous les ordres des maréchaux Bazaine et Mac- Mahon. Mais il paraissait encore commander. L'oppo-

sition, dont l'audace augmentait à mesure que le pouvoir faiblissait, exigea la nomination officielle du maréchal Bazaine au commandement de Tannée de Metz, et du maréchal de Mac-Mahon au commandement de l'armée de Ghâlons, dont le comte de Palikao activait la formation. L'Empereur restait à! l'armée sans commandement dans la plus fausse des situations. De Paris on lui écrivait de ne pas revenir si ce n'est après une victoire.

Il fallait en toute hâte réunir nos corps d'armée dispersés et menacés par deux armées victorieuses. Heureusement la poursuite des Allemands fut lente; ils étaient eux-mêmes surpris de la rapidité de leurs succès, et ils n'avançaient qu'avec précaution. Le maréchal de Mac-Mahon put gagner Châîons où le rejoignirent les corps d'armée des généraux Douay et de Failly. Le maréchal Bazaine réunit à Metz le premier corps toujours commandé par Frossard, le troisième dont le générai Decaen prit le commandement, le quatrième avec Ladmirault, le sixième avec Canrobert qui arrivait de Châlons, et la garde commandée par Bourbaki. Le maréchal Canrobert allait se trouver sous les ordres de Bazaine, encore colonel en Grimée ; il accepta cette situation avec une patriotique abnégation. Un autre exemple de patriotisme et d'abnégation fut donné par le général Changarnier. Ce héros de la retraite de Gonstantine avait vu sa carrière brisée au coup d'Etat de 1851 ; lorsque la France fut en péril, il vint à Metz offrir son épée à l'Empereur qui l'avait proscrit.

Un moment Bazaine eut la pensée de s'établir solidement sur ses positions et d'y attendre l'ennemi ; il y renonça et groupa tous ses corps d'armée sous les forts de Metz. Les Allemands, enhardis par leurs premiers succès, conçurent le projet audacieux de le couper de Châlons où Mac-Mahon reconstituait son armée. Le prince royal devait tourner l'armée française par le Sud,

tandis que le général Steinmetz et le prince Frédéric- Charles agiraient par le Nord. En même temps, le roi de Prusse, dans une proclamation, déclarait qu'il faisait la guerre à l'empereur Napoléon, non à la France ; aux soldats, non aux populations.

On ne pouvait pas se méprendre à Metz sur le but que poursuivaient les Allemands victorieux. Il leur était impossible de forcer l'armée française sous les forts de la ville, sans s'exposer à des pertes énormes, et même à une défaite. Ils allaient donc la tourner et la bloquer. L'entreprise était hardie, mais la supériorité de leurs forces, jointe à l'assurance que donne la victoire, leur permettait de la tenter. Dans cette situation, fallait-il attendre sous Metz la mise à exécution du nouveau plan de M. de Moltke? Ne valait-il pas mieux se retirer de l'autre côté de la Meuse dont on disputerait le passage à l'ennemi? Dans un conseil de guerre tenu le 13 août, la retraite sur Verdun et Châlons fut décidée. C'était déjà bien tard. Pourquoi perdre les sept jours qui s'étaient écoulés depuis la défaite de Spickeren ? Pourquoi n'avonsnous pas profité des hésitations des Allemands qui accéléraient le mouvement? On avait ainsi permis au prince Frédéric-Charles d'arriver à Pont-à-Mousson, menaçant de couper la route de Verdun.

La retraite décidée, il fallait l'effectuer avec résolution et rapidité pour réparer le temps perdu. Le 14 août, Bazaine se met en mouvement avec 150.000 combattants environ. Pour gagner Verdun, trois routes s'offraient à lui, mais ces trois routes aboutissaient à un point unique, étroit défilé que son armée aurait peut-être à passer devant les Prussiens; l'opération était hasardeuse, d'autant qu'avant d'arriver à ce défilé, on avait à craindre des attaques sur les flancs.

En effet, le jour même où commençait le mouvement, alors qu'une partie de l'armée avait franchi la Moselle, la

partie qui était encore sur la rive gauche fut attaquée par les Allemands.

C'était le renouvellement de ce qui s'était passé à Forbach. Steinmetz croyait l'armée française en pleine retraite ; il voulait l'arrêter et l'empêcher de gagner Verdun ou au moins écraser son arrière-garde. Avec 7.000 hommes seulement le général de Goltz attaqua audacieusement le troisième corps ; il fut soutenu, mais les Prussiens ne purent guère mettre en ligne dans cette journée de Borny que 30 à 40.000 hommes. Le général Decaen, du troisième corps, repoussa les attaques prussiennes, mais il fut mortellement blessé; c'était une grande perte. Le général de Ladmirault, dont une partie des troupes était déjà sur la rive gauche de la Moselle, les ramena sur la rive droite et vint appuyer le général Decaen. Le maréchal Bazaine fut contusionné. Il fit bravement son devoir de soldat, mais il ne sut pas profiter de l'occasion qui lui était offerte. Il avait 70.000 hommes environ sur la rive droite de la Moselle ; s'il avait appuyé Ladmirault qui avait pris une vigoureuse offensive, Bazaine pouvait écraser les 40.000 Allemands qui étaient devant lui. Cette victoire aurait singulièrement facilité sa retraite sur Verdun. On lui a fait un autre reproche en disant que, s'il avait compris la faiblesse du corps contre lequel il avait à combattre, il aurait continué sa marche sur Verdun, en renforçant seulement son arrièregarde.

Cette bataille de Borny fut honorable pour nos troupes qui restèrent maîtresses du champ de bataille ; mais on avait manqué l'occasion de remporter un succès décisif. Les Prussiens se considérèrent comme très heureux d'avoir pu se retirer, et Steinmetz, dont l'ardeur devenait compromettante, fut relevé de son commandement.

On a dit que le retard causé par le combat de Borny avait rendu impossible la retraite sur Verdun. C'est exa-

géré. Il était regrettable de perdre quelques heures, mais on pouvait les regagner. Seulement, au lieu d'accélérer le mouvement de retraite dans la journée du 15, on fit peu de chemin ; il semblait que le commandant en chef ne pouvait pas se décider à s'éloigner de Metz. La route était difficile et encombrée, mais pourquoi ne pas avoir profité des trois routes qui existaient et qui n'étaient pas assez éloignées les unes des autres pour que les corps français ne pussent pas se prêter appui si besoin était ?

Le 16 août, l'Empereur quitta définitivement l'armée de Bazaine ; il partit escorté par une brigade de cavalerie. Dans la nuit du 15, il eut une entrevue avec le maréchal qu'il engagea — il n'avait plus d'ordre à lui donner — à gagner Verdun au plus tôt. Le départ fut triste ; aucune acclamation ne salua l'Empereur ni le prince impérial.

La lenteur de la marche de l'armée française avait permis aux corps d'armée allemands d'arriver : ils voulurent absolument arrêter le mouvement de retraite de l'armée française qui leur échappait. Le 16, à Gravelotte, ils recommencèrent sur une plus grande échelle la tentative de Borny. Cette fois, ils pouvaient mettre en ligne 50 à 60.000 hommes. C'était peu contre les 100.000 que leur opposait Bazaine ; mais leur artillerie était supérieure. Du reste, le but de cette nouvelle attaque était surtout de retarder la marche de l'armée française ; le prince Frédéric-Charles arrivait avec le gros de ses forces. Le corps du général Frossard essuya le premier choc. Il fut soutenu par le troisième corps dont le maréchal Lebceuf, remplacé dans ses fonctions de major général par le général Jarras, avait pris le commandement, par les corps de Canrobert et de Ladmirault. L'armée française, plus nombreuse, débordait la droite ennemie. Il était facile de tourner les Prussiens et de les

écraser. Sans ordre, le général Ladmirault fut au moment de le faire; une brillante charge de la cavalerie prussienne l'arrêta. Le mouvement aurait pu être repris, mais les préoccupations du maréchal Bazaine étaient ailleurs. Il ne songeait qu'à sa droite, où il avait accumulé ses réserves pour couvrir le débouché sur Metz. Il semblait que son seul objectif fût de conserver ses communications avec la Moselle, alors qu'il était en marche pour gagner la Meuse. Cette préoccupation lui fît perdre encore une fois l'occasion de gagner une bataille décisive. Les écrivains prussiens ont tous avoué que, dans la soirée du 16, les troupes engagées étaient en grand danger, le prince Frédéric-Charles était encore trop éloigné pour les soutenir.

Comme à Borny, les Français restaient maîtres du champ de bataille, mais leur marche avait encore été retardée. Du reste, le lendemain, au lieu de continuer son mouvement vers la Meuse, l'armée se rapprochait de Metz. Les soldats s'en étonnaient; ils se demandaient pourquoi ils reculaient alors qu'ils avaient été vainqueurs. U a été dit pour expliquer le mouvement que les munitions manquaient pour un nouveau combat. Si Bazaine avait continué résolument sa marche le 17, l'armée prussienne n'aurait pas essayé de lui barrer le passage.

Le 18, la situation avait changé ; le prince Frédéric- Charles était arrivé avec le roi ; et aux 170.000 hommes de Bazaine il pouvait opposer 250.000 soldats et une formidable artillerie. S'ouvrir un passage devenait presque impossible, et mieux valait éviter une bataille inutile et disproportionnée en se retirant sous les forts de Metz.

Enhardi par sa supériorité, le prince Frédéric-Charles voulut déborder l'armée française sur sa gauche et la couper définitivement de Verdun. Une circonstance im-

prévue fît échouer son plan. Le maréchal Canrobert, qui couvrait la gauche, avait en face de lui des bois difficiles à surveiller, il se porta en avant et s'établit solidement à Saint-Privat et Sainte-Marie-aux-Moines. Les Prussiens ignoraient son mouvement, et quand ils voulurent déborder le corps du général de Ladmirault, ils se heurtèrent à celui de Canrobert. Quatre corps d'armée furent envoyés contre le maréchal, mais il fît une magnifique résistance, et ce fut à la nuit seulement que les Allemands purent déloger Canrobert de Sainte-Marie-aux-Moines et de Saint-Privat. Toujours préoccupé de sa droite et de ses communications avec Metz qui n'étaient pas menacées, Bazaine n'envoya à Canrobert que des secours insuffisants.

Quoique glorieuse par la résistance du 6e corps, la bataille de Saint-Privat (1), fermait définitivement à l'armée de Bazaine la route de Verdun. Le maréchal ne parutpas le comprendre, car, dans un télégramme à Mac-Mahon,il lui annonçait qu'il continuait son mouvement vers la Meuse. Se faisait-il réellement illusion? Cependant, il se replia sous les forts de Metz, autour desquels s'établirent les différents corps d'armée.

Le 26 août, une attaque fut tentée par l'armée française sur Rupigny et Malroy ; elle commença trop tard et fut interrompue par le mauvais temps. Dans la soirée, un conseil fut tenu au château de Grimoul : il fut décidé que l'armée devait rester à Metz, où elle immobiliserait 200.000 Prussiens. A ce moment, n'était-il pas trop tard pour essayer de gagner la Meuse en présence d'une armée de 200.000 hommes? Du reste, Bazaine ne songeait plus à marcher sur Verdun, il voulait aller vers les places du Nord; c'est ce qu'il avait fait savoir à Mac-Manon. Ayant eu connaissance du mouvement de celui-ci, il fit

(1) 18 août 1870.

attaquer, le 31 août, par le corps du maréchal Leboeuf, les positions de Noisseville et de Servigny, qui furent brillamment enlevées ; les Prussiens, surpris, auraient difficilement résisté si Y attaque avait été poussée à fond; mais on avait commencé tard et la nuit venait. Le lendemain, les Prussiens étaient en forces, et une nouvelle tentative échoua. L'armée française se trouvait définitivement emprisonnée dans Metz.

En voyantla lenteur de la marche du maréchal Bazaine, ses hésitations à Borny et à Gravelotte,sa préoccupation de renforcer sa droite pour assurer ses communications avec Metz, son mouvement de retraite après la victoire de Gravelotte, on s'est demandé si la marche sur Verdun n'avait pas été une feinte, et si le maréchal ne voulait pas rester à Metz. Cette ville, si l'armée l'avait abandonnée, n'étaitpas en état de soutenir un long siège; les forts qui devaient en faire un grand camp retranché n'étaient ni achevés, ni armés. Le départ des troupes aurait permis aux Prussiens de bombarder la ville. Cette considération n'aura-t-elle pas contribué à retenir Bazaine autour d'une place qui était considérée comme le boulevard de la France dans l'Est ?

Quoi qu'il en soit, la retraite sur Verdun était facile si on Pavait commencée dès le 7 août; elle était possible après les batailles de Borny et de Gravelotte, demi-victoires qu'il n'a tenu qu'au général en chef de transformer en succès décisifs ; elle devenait impossible après Saint- Privat, à moins de sacrifier une partie de l'armée pour faire passer l'autre.

Le maréchal de Mac-Mahon opérait sa retraite après la défaite de Reischoffen, grâce en grande partie à l'énergie de la résistance ; mais Tannée du maréchal était tellement désorganisée que la retraite ressemblait à une déroute. Heureusement, la poursuite des Allemands surpris de leur succès ne fut pas active; l'apparition, vers leur droite, de la division Guyot de Lespare, du corps de Failly, suffit à arrêter leur marche. Toutefois, le maréchal ne put ni songer à défendre les Vosges, ni à s'arrêter à Nancy, comme il y avait pensé. On oublia même de détruire les tunnels et de couper les ponts.

Sur l'ordre de l'Empereur, le maréchal de Mac-Mahon se retira au camp de Ghâlons, où le général de Failly le rejoignit. Le général Félix Douay se retira sur Besançon, d'où il gagna Reims quelques jours plus tard. Pour ces mouvements de retraite, les chemins de fer furent habilement employés, malgré le désarroi qui commençait.

Le 6e corps d'armée, commandé par le maréchal Canrobert, avait quitté le camp de Ghâlons pour aller rejoindre l'armée de Bazaine. Mac-Mahon trouva au camp le 12e corps d'armée en voie de formation; il comprenait avec d'autres troupes une division d'infanterie de marine destinée originairement à faire partie du corps expéditionnaire du Danemark. Ge corps d'armée était placé sous le commandement du général Lebrun. Les autres corps furent réorganisés et complétés à l'aide des réservistes. Le ministre de la guerre comte de Palikao déploya, pour reconstituer une armée, une admirable activité. Le 20 août, moins de quinze jours après la défaite de

Reischoffen, cette armée comptait 120.000 hommes, de valeur fort inégale.

L'Empereur, qui avait quitté le maréchal Bazaine le matin de la bataille de Rezonville (1), arriva au camp de Ghâlons. Une sorte de conseil de guerre fut tenu, auquel assistaient le prince Napoléon, le maréchal de Mac- Mahon, les généraux Trochu, Berthaut et Schmitz. Là furent prises des résolutions importantes : le général Trochu fut nommé gouverneur de Paris ; cette nomination était présentée comme une satisfaction donnée à l'opinion; les mobiles de la Seine, organisés à Ghâlons par le général Berthaut, furent renvoyés à Paris; c'était une faute; quoique peu disciplinés, on aurait pu les utiliser dans les places du Nord; enfin, le maréchal de Mac- Manon devait lui-même retourner à Paris avec son armée qui aurait servi d'armée de secours.

Lorsque l'Impératrice et le comte de Palikao apprirent ces décisions, ils acceptèrent les deux premières, mais firent opposition à la troisième. Il ne fallait pas que l'Empereur revînt à Paris autrement que victorieux; il fallait que Mac-Manon allât dégager Bazaine, qui pourrait se croire abandonné. Dans cette opposition, la question dynastique avait une grande part.

Général habile autant qu'audacieux, le comte de Palikao, auquel sa brillante campagne de Chine avait fait une réputation méritée, conçut un plan de campagne d'une grande hardiesse, mais d'une exécution difficile. Il voulait que le maréchal de Mac-Manon, trompant le prince royal quise dirigeait sur Paris avec ses troupes, se portât rapidement sur la Meuse, écrasât une armée de 70.000 hommes (que le prince Frédéric-Charles avait formée et placée sous le commandement du duc de Saxe), et, réuni à Bazaine, battît la principale armée prussienne. Alors,

(1) 16 août 1870. (Appelée aussi bataille de Gravelotte.)

il se serait retourné contre le prince royal qui aurait difficilement échappé à une destruction.

Mac-Manon, plus prudent ou plus timoré, ne se souciait pas d'exécuter le plan; ses troupes lui inspiraient peu de confiance : elles ne savaient ni marcher, ni manoeuvrer. Il lui paraissait beaucoup plus sage de battre en retraite sur Paris, et il avait gagné l'Empereur à ses idées. Le 21, il se porta sur Reims où il trouva le corps du général Douay; cela le rapprochait de Paris, mais à Reims, il reçut une dépêche du maréchal Bazaine qui lui annonçait sa marche sur Montmédy et il ne pouvait dès lors l'abandonner.

La plupart des écrivains militaires ont condamné le plan du comte de Palikao et approuvé les projets du maréchal de Mac-Manon. Quelques-uns cependant pensent que ce plan était d'une exécution difficile, mais non impossible ; s'il réussissait, non seulement il dégageait Bazaine, mais il donnait à l'armée française une écrasante supériorité. Le comte de Palikao avait donc raison d'y tenir, mais il aurait fallu que l'Impératrice lui donnât le commandement. Le succès n'était possible, suivant le mot d'un officier allemand, qu'avec une infatigable énergie et une grande activité, et celui-là seul qui avait pleine confiance dans le plan qu'il avait conçu pouvait l'exécuter avec cette énergie et cette activité.

Quoi qu'il en soit, le maréchal de Mac-Mahon, décidé à aller au-devant de Bazaine, qui semblait lui donner rendez-vous à Montmédy, commença le 23 août son mouvement vers le Nord.

Le maréchal avait pu dérober sa marche au prince royal, sur lequel il avait ainsi une avance de deux jours. Ce fut le 25 seulement que le prince eut connaissance, par l'indiscrétion d'un journal français, du mouvement sur le Nord ; il se lança immédiatement à la poursuite de l'armée française.

Les deux premières journées de marche du maréchal avaient été bonnes, mais bientôt le mouvement se ralentit. Mac-Mahon, qui ne recevait aucune nouvelle de Bazaine, était hésitant; les colonnes s'allongeaient dans un pays difficile ; les routes étaient encombrées ; on piétinait presque sur place. Le maréchal se sentait menacé sur sa droite par l'armée prussienne de la Meuse, dont il ignorait la position exacte. Il comprenait que le prince royal n'avait pu ignorer longtemps son, mouvement et qu'il devait le suivre. Il craignait de se voir pris entre deux armées avec des troupes médiocres, et le manque de nouvelles de Bazaine augmentait encore ses irrésolutions.

L'armée de la Meuse était beaucoup plus faible que l'armée française ; elle ne comptait que 70.000 hommes, mais ces hommes étaient des soldats aguerris, exaltés par leurs victoires. De plus, le prince Frédéric-Charles, que Bazaine, immobile sous Metz, gênait peu, pouvait renforcer le duc de Saxe. Il aurait fallu, et c'était l'idée du comte de Palikao, écraser cette armée avant qu'elle pût être secourue.

Au milieu de ses hésitations, le maréchal avançait lentement ; il franchit la Meuse le 29. Aucune nouvelle n'arrivait de Bazaine. Après le passage de la Meuse, l'armée française se trouvait presque en contact par sa droite avec l'armée du duc de Saxe. Les deux armées se côtoyaient à courte distance sans s'en douter. D'autre part, le prince royal avançait rapidement. Toutefois rien ne semblait perdu, et Mac-Mahon se croyait toujours assuré d'une ligne de retraite par les places du Nord.

Le 30 août, le général de Failly, qui commandait le 5e corps, se laissait surprendre à Beaumont par le duc de Saxe. 5.000 hommes seulement purent entrer en ligne et soutinrent héroïquement le choc d'un corps d'armée prussien. Le général Lebrun vint en aide au général de

Failly et put le dégager. Le même jour, le prince royal atteignait l'arrière-garde du général Douay, mais celui-ci évita tout engagement. Cette journée eut des effets désastreux ; le 5e corps d'armée fat désorganisé.

L'armée française se trouvait donc menacée et sur sa droite par le duc de Saxe, et sur ses derrières par le prince royal. Le maréchal Bazaine continuait à ne pas donner de nouvelles, et l'on ne pouvait guère espérer le rencontrer à Montmédy. Mac-Manon renonça à se porter sur cette ville et se dirigea sur Sedan; il croyait se réserver ainsi la faculté de se rabattre sur Montmédy si rarmée de Metz y était, ou de se retirer sur Mézières, s'il se trouvait seul en présence des deux armées prussiennes.

Le 31 août, tous les corps de l'armée française étaient massés autour de Sedan. Bonne autrefois avec les armes à courte portée, la position était mauvaise avec l'artillerie nouvelle. Le corps d'armée du général Lebrun, qui occupait Bazeilles, défendit énergiquement ce village contre les Bavarois du prince royal, qui essayèrent vainement de l'enlever.

Le 1er septembre, l'armée française occupait les mêmes positions que la veille ; mais les Prussiens s'étaient renforcés. Une partie de l'armée de Metz, laissée libre par l'inaction de Bazaine, était arrivée ; prolongeant l'armée du duc de Saxe, elle s'étendait par la droite autour de Farmée française, pendant que le prince royal faisait un mouvement analogue à la gauche. Le cercle se resserrait autour de nos troupes ; il devait se fermer de bonne hevve.

En réalité, il n'y a pas eu de bataille de Sedan ; mais,

du côte des Français, une série de combats partiels, d'efforts isolés, où il a été déployé, en pure perte, beaucoup de courage. Personne ne commandait en chef. Quant aux Allemands, ils n'ont cessé de poursuivre leur plan. Dès le début du combat, le maréchal de Mac-Mahon fut blessé par un éclat d'obus ; il remit le commandement au général Ducrot. Celui-ci comprenait que l'armée allait être entourée ; il voulut briser le cercle qui se formait et profiter d'une retraite par le plateau d'iily. On commençait à peine les mouvements prescrits parle général Ducrot que tout fut arrêté. Le général de Wimpffen était arrivé la veille de Paris pour prendre le commandement du corps d'armée du général de Failly ; il avait sur lui une lettre de commandement du ministre de la guerre pour remplacer le maréchal en cas de nécessité. Il revendiqua le commandement. Le mouvement de Ducrot aurait-il sauvé l'armée ? N'était-il pas déjà trop tard? Il est probable qu'une partie de l'armée aurait passé et aurait pu gagner sinon Méziôres, au moins la Belgique. Gela valait toujours mieux qu'une capitulation, et c'était la dernière chance de salut qui restât.

Le général de Wimpfïen ne jugeait pas ainsi. Il espérait jeter une des armées prussiennes dans la Meuse, puis se retourner contre l'autre. Obéissant à ses ordres, le général Lebrun, qui avait commencé son mouvement de retraite, reprit l'offensive ; il fit plier les corps allemands et déjà Wimpfïen se flattait de son intervention ; mais l'illusion fut de courte durée. Malgré la plus énergique résistance, les corps français étaient successivement obligés de reculer ; ils allaient s'engouffrer dans Sedan. C'est alors, et pour arrêter la marche des Prussiens, que la cavalerie française fit, sous les ordres du colonel de Bauffremont, cette belle charge qui arrachait au vieux roi Guillaume ce cri que nous avons rappelé ailleurs : « Oh ! les braves gens ! » Ce fut le pendant des charges

héroïques de Reischoffen : le même dévouement mutile,

Toute l'armée était dans Sedan, et les obus prussiens arrivaient sur la ville. L'Empereur avait précédé l'armée dans cette place. Jugeant toute défense désormais inutile, il fit arborer un drapeau blanc. Le drapeau fut enlevé et Wimpffen proposa au souverain de tenter une sortie. L'Empereur se refusa à une tentative difficile ; Wimpffen essaya avec Lebrun ; il dut revenir. Le général de Wimpffen a été malheureux, il prenait le commandement de l'armée dans une circonstance très fâcheuse pour lui. Aussi a-t-il été jugé sévèrement par les écrivains. Depuis la guerre, l'attitude politique du générai n'a pas fait ressortir un beau caractère ; il n'en est pas moins vrai que Wimpffen était un bon général, hardi jusqu'à l'audace et tout aussi digne du commandement que les chefs du corps d'armée auxquels il portait ombrage.

Wimpffen a été le seul qui, au dernier moment de la bataille de Sedan, a eu le courage d'inviter l'Empereur à lancer son cheval dans le gouffre, pour sauver la dynastie. Le général ne se séparait pas du souverain accablé par le malheur.

On ne saurait se montrer injuste envers lui. Dans le conseil où se discutaient les conditions de la capitulation, le général de Wimpffen soutenait seul les intérêts de la France, contre deux hommes éminents, MM. de Bismarck et de Moltke. Il se montra fort habile et bon français.

60.000 hommes environ se trouvaient cernés par 240.000 Allemands dans une ville qu'il était impossible de défendre et où tout manquait. L'ennemi usa durement de sa victoire ; il fallut capituler. Wimpffen qui avait réclamé le commandement le 1er septembre lorsqu'il voyait la victoire possible, aurait voulu l'abandonner pour ne pas signer la capitulation ; il fut obligé de le faire et c'était d'ailleurs justice. L'Empereur remit son épée au roi de Prusse le 2 septembre.

Le comte de Palikao, toujours actif, avait organisé un corps d'armée de 30.000 hommes sous le commandement du général Vinoy, et l'avait envoyé au secours de Mac- Manon. Vinoy faillit se trouver pris dans le désastre. Menacé par la cavalerie du prince royal, il se déroba, gagna les places du Nord et se rabattit sur Paris par Laon. C'était la seule force organisée qui restât à la France, l'armée de Bazaine étant enfermée dans Metz.

Les défaites de Reischoffen et de Forbach avaient ébranlé l'Empire ; la capitulation de Sedan amena sa chute. La nouvelle arriva à Paris le 3 septembre; le 4 l'Empire s'écroulait ; les chambres étaient envahies par l'insurrection et les députés de Paris, à l'exception de M. Thiers, constituaient le gouvernement de la Défense nationale, sous la présidence du général Trochu qui, le matin gouverneur de Paris pour l'Empereur, était le soir chef d'un gouvernement issu de la révolution.

Quoi qu'ils aient pris, pour se faire mieux accepter par la France, le titre de gouvernement de la Défense nationale, les hommes du 4 septembre songeaient à traiter avec la Prusse. Avaient-ils cru à la proclamation du Roi, disant qu'il faisait la guerre à l'Empereur et à ses soldats, non à la France? Ils furent promptement détrompés. Dans une entrevue qu'il eut à Ferrières avec M. de Bismarck, M. Jules Favre put se convaincre que le vainqueur userait durement de sa victoire. Dès cette époque, il exigeait l'Alsace et une partie de la Lorraine. Jules Favre refusa de céder aucune partie du territoire, ni une pierre des forteresses. Après la révolution du 4 septembre, il lui était impossible de parler autrement.

Avec la disparition de nos armées, le caractère de la guerre changeait ; les Allemands pouvaient étendre leurs opérations, sans craindre une attaque sérieuse, tant que l'armée de Metz resterait bloquée. Et leur nombre en

France s'était encore augmenté. Le maréchal de Moltke voulait réduire Tannée de Metz par la famine ; investir Paris, activer la domination allemande dans les provinces de l'Est par l'occupation des places fortes, et enfin détruire, avant même qu'elles soient formées, toutes les armées qu'on tenterait de créer avec des soldats improvisés. Les forces dont iî disposait, et le désordre qui accompagnait nécessairement une révolution devant l'ennemi, lui permettaient de poursuivre à la fois ces quatre objectifs.

Dès le 17 septembre Paris était fermé ; la plupart des membres du gouvernement de la Défense nationale y restaient avec le général Trochu. MM. Crémieux et Glais-Bizoin s'étaient seuls rendus en province, où ils furent bientôt rejoints par M. Gambetta, parti en ballon. Le général Trochu commit la faute de garder le corps d'armée du général Vinoy qui, comptant des troupes régulières, aurait fourni un noyau et des cadres pour la formation des armées en province. A Paris, avec les forts détachés et l'enceinte continuée, des gardes mobiles pouvaient suffire à la défense, et le comte de Palikao en avait fait venir un grand nombre.

Laissant de côté le siège de Paris dont il sera question ailleurs, nous ne nous occuperons ici que des opérations autour de Metz et dans les diverses provinces.

Les deux armées allemandes avaient marché rapidement sur Metz et sur Ghâlons, laissant de côté les places fortes, pour détruire l'armée française; mais les généraux ennemis comprenaient qu'ils ne seraient pas les maîtres du pays, et que leurs communications pouvaient être menacées tant que des corps français tiendraient les nombreuses places de l'Est. Il fallait donc les enlever,

et cette mission fut confiée aux nouvelles troupes qui pénétraient en France.

Il serait sans intérêt d'énumérer ici les nombreuses places qui ouvrirent leurs portes après une résistance plus ou moins longue et de résumer des attaques qui se ressemblent presque toutes. Il suffira de dire, d'une manière générale, que ni la défense ni l'attaque ne furent brillantes. Les places étaient toutes en mauvais état. Elles avaient été fortifiées pour résister à une artillerie de courte portée, mais avec les pièces nouvelles des Allemands, qui trouvaient toujours des positions dominantes, les villes se trouvaient transformées, suivant une expression militaire très énergique, en véritables nids à bombes. « Les Allemands sont mauvais saulteurs de fossés», disait au. seizième siècle un vaillant soldat, le maréchal de Tavannes. Ils n'avaient pas changé, et ils ne se souciaient nullement d'enlever les villes par des assauts. Us préféraient avoir recours au bombardement qui décimait les populations et les effrayait tellement qu'elles forçaient même les chefs les plus énergiques à capituler. C'était ce que les Allemands, dans leur jargon à prétentions scientifiques, appelaient le moment 'psychologique. Ainsi tombèrent successivement, après des sièges de peu de durée, Toul, Verdun, Mézières, Thionville, Longwy, Montmédy, et plus tard, Péronne, Soissons, La Fère, etc.

Quatre villes méritent une mention spéciale : Strasbourg, Phalsbourg, Bitehe et Belfort.

Strasbourg fut l'une des premières villes attaquées ; le siège commença dès le 9 août, trois jours après Reischofïen. Le général Uhrich, rappelé du cadre de réserve, commandait la ville ; il avait sous ses ordres e contre-amiral Excelmans et le capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars. La garnison était passablement nombreuse, mais elle manquait de consistance et d'homogé-

néité ; 5.000 échappés de Reischoffen en fermaient la principale partie. Commencé par la division badoise aux ordres du général Beyer, le siège fut continué par le général de Werder, avec 60.000 hommes. Très forte avec les armes à courte portée, la place de Strasbourg, qui n'était pas couverte par un camp retranché, n'était plus à l'abri d'un bombardement. Werder essaya d'enlever la ville par ce moyen ; il ne réussit pas et dut faire un siège à peu près en règle, sans discontinuer le bombardement. La ville capitula le 28 septembre. La défense avait été honorable sans être héroïque. Trop glorifié alors, le général Uhrich a été trop attaqué depuis.

Les deux places de Phalsbourg et de Bitche firent une résistance admirable. Le commandant Taillant ouvrit les portes de Phalsbourg lorsque le dernier morceau de pain eut été mangé. La forteresse de Bitche, plus heureuse, arborait encore le drapeau français au moment de la paix.

Pendant que la dernière armée régulière de la France capitulait à Sedan, l'armée du maréchal Bazaine était maintenue sous les murs de Metz par l'insuccès des attaques de Noiseville et de Servigny. Le 7 septembre, l'armée apprenait le désastre de Sedan ; le 10, la révolution du 4 septembre et la proclamation de la République. Aucun doute n'était possible sur ces deux événements, dont le prince Frédéric-Charles affirma l'exactitude dans une communication au maréchal Bazaine, en même temps qu'il lui dépeignait la situation de la France sous des couleurs quelque peu forcées, lui dissimulant que, par patriotisme, tout le monde s'était rallié au gouvernement de la Défense nationale. Dans une proclamation qui faisait connaître aux troupes les événements, le maréchal pa-

raissait également accepter les faits accomplis ; il décla rait que son devoir envers la France restait le même. C'était se placer sur le vrai terrain. Mais bientôt, soit de lui-même, soit plutôt à l'instigation d'un étrange personnage du nom de Régnier, il voulut jouer un rôle plus important et se laissa aller à rêver une restauration impériale faite par son armée, avec l'appui suppose des Prussiens qui déclaraient faussement ne vouloir pas traiter avec un gouvernement issu de l'émeute et sans consistance ; ce qu'ils ont fait plus tard, après avoir épuisé l'armée de Bazaine.

Dès les premiers jours de septembre, les distributions commencèrent à diminuer, et l'on s'attaqua aux chevaux, non sans une certaine réserve, parce qu'il fallait en conserver pour le service de l'artillerie et de la cavalerie. La plus grande partie du mois se passa sans opérations, ce qui étonnait et même indignait l'armée, où Ton commençait à se demander si tout cela ne finirait point par une capitulation analogue à celle de Sedan. Le 22, une attaque fut dirigée contre Lanvallier pour enlever de la paille et des provisions; elle réussit pleinement; les Prussiens plièrent. Le lendemain, 23, autre attaque sur Vau; mais les Prussiens se tenaient sur leurs gardes et l'opération échoua. Le 27, double attaque plus sérieuse : l'une de la brigade Lapasset sur Peltre, l'autre des voltigeurs de la garde et du 1er corps sur Ladonchamps ; le but de l'opération était de s'emparer d'un immense convoi de vivres signalé à Courcelles. Les deux villages de Peltre et de Ladonchamps furent brillamment enlevés ; les Prussiens perdirent beaucoup de monde ; mais des coupures avaient été faites sur la ligne du chemin de fer, et Ton ne put s'emparer du convoi. Le 7 octobre, l'armée de Metz livra encore un combat à Saint-Rémy et à Bellevue, qui lui coûta un millier d'hommes; les Prussiens furent débusqués de leurs positions. C'était le dernier effort des

troupes qui n'avaient plus désormais qu'à attendre le moment où le manque de vivres les forcerait à capituler, et l'on comprenait que ce terrible moment approchait.

L'espion prussien Régnier se joua du maréchal Bazaine : il lui persuada que l'Impératrice mandait auprès d'elle, pour une communication importante, le maréchal Ganrobert ou le général Bourbaki. Le premier refusa, le second se rendit en Angleterre, où sa présence étonna fort l'Impératrice. Ne pouvant rentrer dans Metz, le général Bourbaki alla offrir son épée au gouvernement de la Défense nationale.

Pendant ces négociations et ces voyages, le temps marchait; les vivres diminuaient; les soldats, insuffisamment nourris, perdaient leurs forces. Un moment vint où le maréchal Bazaine, qui n'avait pas renoncé à ses illusions, envoya son aide-de-camp de confiance, le général Boyer, ix Versailles pour traiter de la paix. Boyer échoua complètement auprès de M. de Bismarck ; il ne fut pas plus heureux auprès du prince Frédéric-Charles. Le terme final était arrivé ; la lumière était venue ; si dans l'armée les vaillants voulaient encore tenter un effort désespéré, d'autres n'en avaient plus la force. Bazaine se décida à capituler le 30 octobre 1870.

La capitulation de Metz permit au prince Frédéric- Charles de se porter au sud de Paris- au moment où le général d'Aurelle de Paladines , vainqueur à Coulmiers (1), semblait menacer l'armée qui assiégeait Paris.

Le maréchal Niel, officier du génie, avait déclaré solennellement que l'investissement de Paris était impossible ; on croyait qu'il y faudrait trop de troupes. Il fallut

(1) 9 novembre 1870.

se rendre à l'évidence ; les lignes de chemins de fer et les routes étaient coupées les unes après les autres ; la ligne de l'Ouest fonctionna la dernière; un convoi put encore passer dans la soirée du 17 septembre.

Devant cette menace d'un investissement, le gouvernement de la Défense nationale avait dû prendre des mesures. Il semblait naturel que la plupart des membres du gouvernement se rendissent en province pour organiser la défense nationale, laissant dans Paris les trois ou quatre membres les plus énergiques. On agit tout autrement ; on envoya d'abord en province deux vieillards, MM. Crémieux et Glais-Bizoin, d'une insuffisance notoire pour la lourde et délicate mission qui leur était confiée. On leur adjoignit le vice-amiral Fourichon, qui devait prendre le ministère de la guerre et qui était à peu près compétent; mais il n'était connu ni dans le parti républicain, ni dans l'armée.

La délégation s'établit à Tours, et dès les premiers jours les difficultés commençaient. Les préfets et les comités républicains étaient en conflit continuel avec les généraux auxquels ils prétendaient imposer leur autorité. Dans certaines villes, des généraux furent arrêtés, notamment le général Mazure à Lyon. Une ligue du midi se constitua à Marseille, ayant à sa tête le préfet Esquiros.

A la suite d'un conflit soulevé par l'arrestation du général Mazure, l'amiral Fourichon donna sa démission de ministre de la guerre, et Crémieux allait prendre ce portefeuille trop lourd pour ses mains débiles, lorsque M. Gambetta, qui était sorti de Paris en ballon, arriva et prit en mains le ministère de la guerre qu'il joignit à celui de l'intérieur. Ses collègues s'inclinèrent devant sa volonté.

Au milieu de ces difficultés, la délégation de Tours, grâce aux efforts de l'amiral Fourichon et du général

Lefort, alors délégué du ministre de la guerre, avait commencé l'organisation d'un corps d'armée. On avait réuni pour cela quelques régiments venus d'Algérie, les dépôts des régiments de l'armée de Metz, auxquels on avait joint des gardes mobiles et des mobilisés. Ce corps d'armée devait se composer de 60.000 hommes, mais il n'avait qu'une artillerie insuffisante. Le commandement avait été confié au général de la Motterouge, rappelé du cadre de réserve.

En investissant Paris, les Prussiens étaient forcés de s'étendre dans toutes les directions pour approvisionner l'armée assiégeante, qui ne pouvait pas tout recevoir d'Allemagne. Ils se proposaient en même temps d'écraser, avant sa complète organisation, tout rassemblement de troupes. Mais de ce côté ils croyaient avoir peu à craindre et peu à faire. Ils plaisantaient volontiers de la soi-disant armée de la Loire, dont certains journaux commençaient à parler. C'était une heureuse illusion dans laquelle il fallait les laisser jusqu'au moment où on se verrait assez fort pour agir vigoureusement. Gambetta ne le comprit pas.

Un corps prussien peu considérable descendait dans la direction d'Orléans ; il rencontra une résistance à laquelle il ne s'attendait pas, et fut même obligé de reculer après un échec à Toury.

Cet événement appela l'attention des Allemands sur cette armée. Ils se gardèrent de lui laisser le temps de se former. Le général Von der Thann marcha sur Orléans avec le premier corps bavarois, qui comptait 40.000 hommes. La Motterouge, qui prévoyait une attaque sérieuse après le facile succès de Toury, aurait voulu reculer au delà de la Loire, abandonnant même Orléans ; les Prussiens ne l'auraient pas poursuivi bien loin, ils ne pouvaient s'éloigner de leur base d'opérations. Ordre fut donné par Gambetta au général français non

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seulement de couvrir Orléans, mais de se porter audevant des Prussiens et de les arrêter. Après d'inutiles observations, le général obéit, mais son corps d'armée de 60.000 hommes sur le papier était encore bien loin de ce chiffre, et lorsqu'il rencontra les Bavarois à Artenay il avait à peine 15.000 hommes avec lui. L'issue de ce combat ne pouvait être douteuse ; les Français furent battus ; le lendemain, ils essayèrent vainement de défendre Orléans. C'est à ce dernier combat que les zouaves pontificaux, devenus les volontaires de l'Ouest, entrèrent en ligne pour la première fois; arrivés le matin même, ils soutinrent vaillamment la retraite.

Battu à Artenay et à Orléans, avec des troupes sans cohésion qu'une double défaite désorganisait complètement, le général de La Motterouge s'était retiré à Salbris. Il y apprit sa destitution. Le général d'Aureile de Paladines, également rappelé du cadre de réserve, prenait le commandement du 15e corps.

Pour excuser les ordres imprudents de M. Gambetta, on a dit qu'il craignait que Paris ne pût tenir longtemps. Cette raison ne doit pas être admise sans réserve : ministre de l'intérieur, M. Gambetta devait savoir pour combien de temps à peu près Paris était approvisionné ; il n'ignorait pas qu'une attaque de vive force n'était pas à redouter; s'il n'était pas suffisamment édifié sur ces approvisionnements, c'est la condamnation du gouvernement de la Défense nationale qui avant tout devait se renseigner à ce sujet et rationner immédiatement la population de la capitale et son armée

M. Gambetta, qui avait réuni dans ses mains les deux ministères de la guerre et de l'intérieur, déploya une activité un peu fiévreuse, mais incontestable. Il avait

pour principaux auxiliaires MM. de Freycinet, le polonais de Serres, et le général de Loverdo. De nouveaux corps furent organisés rapidement ; ils étaient faibles en artillerie, en cavalerie, et manquaient de cohésion. Mais, les circonstances étant données, il faut reconnaître qu'on avait beaucoup fait. Seulement M. Gambetta et ses collaborateurs ne se bornèrent pas à organiser des corps d'armée, ils voulurent les diriger; ils imposèrent leur plan aux généraux et contribuèrent ainsi grandement aux désastres.

Obligé de chercher partout des généraux, M. Gambetta avait été assez heureux ; il avait rencontré d'Aurelle de Paladines, Chanzy, de Sonis, Martin des Pallières, Jauréguiberry, Gougeard et quelques autres.

Le général d'Aurelle avait à peine remplacé La Motterouge que M. Gambetta l'invitait à se porter en avant; d'Aurelle s'y refusa, offrant sa démission; il comprenait qu'essayer une attaque avec des troupes désorganisées, c'était aller au-devant de la défaite. Gambetta n'insista pas. D'Aurelle, mettant à profit le temps qui lui était donné, réorganisa solidement le 15e corps, en même temps que se formaient le 16° corps avec Chanzy, le 17 ° avec de Sonis, le 18e avec Billot, commandant provisoire, et le 20e avec Grouzat ; le 21e, que commanda Jaurès, fut formé plus tard.

Dans les premiers jours de novembre, le général d'Aurelle était prêt à prendre l'offensive. Le temps pressait, car la capitulation de Metz, qu'on ne connaissait pas encore, allait rendre disponible l'armée du prince Frédéric-Charles, la meilleure des armées allemandes. Avec le 15e et le 16e corps, le général d'Aurelle se proposait de tourner par les deux ailes le général Von de Thann qui occupait Orléans avec le 1er corps bavarois et qui ne croyait pas encore à l'organisation d'une armée sérieuse. Le général bavarois devina le danger qui le

menaçait et vint prendre position à Coulmiers, où l'armée française le trouva le 9 novembre. Les diverses positions des Allemands, et notamment le village de Coulmiers, furent brillamment enlevés par les troupes françaises, mais le général Martin des Paillères qui devait tourner la gauche allemande ne put arriver à temps, malgré une marche forcée ; la distance était trop grande. D'autre part, le général Reyau, qui était à la gauche avec une division de cavalerie, se montra d'une extrême faiblesse.

Von der Thann put donc battre en retraite ; mais il perdait, avec le champ de bataille, 4.000 hommes. Le lendemain l'armée rentrait victorieuse dans Orléans.

Quoique le plan du général d'Aurelle n'eût pas pleinement réussi, la victoire de Coulmiers eut un grand retentissement. Les Allemands comprirent que l'armée de la Loire n'était pas à dédaigner ; les Français reprirent quelque espérance.

Après la bataille, le général d'Aurelle pouvait-il poursuivre l'ennemi et arriver ainsi jusque sous Paris? On l'a dit; mais on oublie que l'armée française se composait de jeunes troupes manquant de solidité. De plus les Allemands avaient d'autres corps que celui du général Von der Thann qui se trouva bientôt appuyé par le grand-duc de Mecklembourg. Une marche en avant, avec deux corps d'armée seulement, était hasardeuse, et l'on ne peut blâmer d'Aurelle de ne pas l'avoir tentée.

Le plan du général était de s'établir solidement à Orléans, dont il faisait comme un immense camp retranché, d'y réunir tous les corps d'armée en formation et d'y attendre l'ennemi qui serait ainsi dans de mauvaises conditions. Un succès pouvait avoir les plus heureuses conséquences, mais il fallait pour cela conserver son armée réunie afin d'avoir des troupes suffisantes pour défendre le camp.

Dans l'entourage de M. Gambetta, on se persuadait que,

puisque deux corps d'armée avaient battu le corps de Von der Thann, cinq corps d'armée viendraient à bout de l'armée prussienne , même renforcée du prince Frédéric Charles venant de Metz et qui d'ailleurs n'était pas encore arrivé. D'Aurelle reçut l'ordre de marcher sur Paris, en débordant les Prussiens par les deux ailes. Une marche semblable, avec des troupes peu manceuvrières, était des plus imprudentes. Le général l'affirma; il ne fut pas écouté. La marche en avant fut imposée dans un conseil de guerre présidé par MM. Gambettâ et de Freycinet. Une erreur du premier qui confondit Ëpinay-sur-Orge avec Epinay-sur-Seine et donnait à croire qne le général Ducrot avait forcé les lignes d'investissement de Paris, leva toutes les hésitations. L'armée de la Loire se lança au-devant de l'armée de Paris.

Or, au moment où commençait ce mouvement, le prince Frédéric-Charles, qui arrivait à marches forcées, était en mesure de soutenir le grand-duc de Mecklembourg. Quanta l'armée de Paris, elle avait échoué dans sa tentative de sortie, et l'on pouvait même réduire les troupes d'investissement. L'armée de la Loire allait donc se heurter à des forces supérieures. Les bureaux du ministère de la guerre ne voulaient pas le croire, ils persistaient à soutenir que la gauche française n'avait devant elle que des troupes peu nombreuses. Dans cette conviction, MM. Gambettâ et de Freycinet prenaient la direction de la droite composée des 18e et 20e corps d'armée et les envoyaient faire une diversion à Beaune-la- Rolande, au lieu de laisser toutes les troupes sous la direction exclusive du général d'Aurelle. La diversion ne réussit pas; les deux corps d'armée se heurtèrent à des forces considérables le 27 novembre, et turent repoussés.

Le 30 novembre, le centre et la gauche de l'armée de la Loire recevaient l'ordre de se mettre en mouvement.

Le 1er décembre, le général Chanzy, avec le 16e corps, prenait l'offensive, suivi par le 17e, que commandait le général de Sonis. Les positions de Gommiers, Terminiers, Guillonville, Villepion étaient enlevées, et nos troupes restaient maîtresses du terrain. Mais la résistance avait été acharnée, et Chanzy comprenait qu'il avait devant lui, non des corps isolés et un rideau de cavalerie, comme on le lui écrivait du ministère de la guerre, mais une véritable armée. Le lendemain 2 décembre, il continuait son mouvement, et se heurtait à Loigny à l'armée entière du duc de Mecklembourg. Se voyant arrêté, il faisait appel au général de Sonis qui commandait le 17e corps, encore incomplet et mal organisé. De Sonis arriva avec quelques troupes, parmi lesquelles les volontaires de l'Ouest commandés par Gharette. Ceuxci firent alors l'admirable charge qui est restée l'un des épisodes les plus héroïques de la guerre. De Sonis, Charette tombèrent blessés; les volontaires durent battre en retraite, après avoir sauvé le 16e corps. Le même jour, le centre de l'armée se heurtait à un corps de l'armée du prince Frédéric-Charles à Poupry.

Le mouvement offensif imposé au général d'Aurelle par MM. Gambetta et de Freycinet avait échoué, et l'armée se trouvait sérieusement compromise. La gauche avec le général Chanzy était rejetée sur Blois, le centre en pleine retraite sur Orléans, la droite restait désorganisée par le combat de Beaune-la-Rolande. Le centre, entamé par le combat de Poupry, ne pouvait seul défendre le camp retranché d'Orléans, disposé pour l'armée tout entière; il était facile aux corps prussiens de tourner les défenses en passant dans les intervalles insuffisamment défendus.

L'armée de la Loire se trouvait divisée en trois parties : la droite toujours désorganisée; le centre qui se retirait en Sologne, poursuivi par les Prussiens ; et la gauche

avec Chanzy qui descendait la Loire par la rive droite. Irrité de ces échecs, dont cependant il était en grande partie responsable, M. Gambetta s'en prit aux généraux d'Aurelle et Martin des Pallières qui perdirent leurs commandements : le premier fut révoqué, le second donna sa démission.

On prête un mot étrange à M. Gambetta, lorsqu'il apprit les déplorables résultats du plan de campagne qu'il avait imposé au général d'Aurelle : « Nous avions une armée, nous en aurons deux. » Etait-ce sérieux? Etait-ce pour dissimuler sous un enjouement affecté l'émotion que devait produire chez lui l'échec de ses combinaisons et la responsabilité qu'il assumait sur sa tête?

La gauche et le centre de l'ancienne armée de la Loire, composés des 15e, 18e et 20e corps d'armée, étaient maintenant placés sous les ordres du général Bourbaki et se reconstituaient péniblement à Bourges. La droite, composée des 16e et 17° corps d'armée auxquels venait s'adjoindre le 21e nouvellement formé et placé sous le commandement de l'amiral Jaurès, formait la deuxième armée de la Loire sous les ordres du général Chanzy. Il aurait été facile à celui-ci, que les Prussiens poursuivaient mollement, de passer sur la rive gauche de la Loire et d'aller rejoindre Bourbaki; mais il ne se résignait pas à abandonner l'objectif naturel des armées de province, la délivrance de Paris.

Au lieu de descendre vers le Sud après avoir franchi la Loire pour se dérober aux Allemands qui ne l'auraient plus suivi bien loin (car ils ne voulaient pas trop s'éloigner de leur armée de Paris et n'étendaient leurs excursions que dans la mesure strictement nécessaire;,

Chanzy forma le projet de pivoter autour de Paris, faisant toujours face à l'ennemi dans de bonnes positions défensives. C'était hardi, surtout avec de jeunes troupes peu aguerries, déjà fatiguées et n'ayant pas la force de résistance de vieux soldats. Il le fit cependant, et si le succès n'a pas couronné ses efforts, il lui reste l'honneur d'avoir seul lutté jusqu'au bout, en essayant la seule manœuvre qui pouvait, en délivrant Paris, changer la face de la guerre.

Il existe sur la rive droite de la Loire une position défensive appuyée à droite sur le fleuve, à gauche sur la forêt de Marchenoir, et fortifiée au centre par quelques villages de défense facile. Chanzy y porte son armée; ie 21e corps, qui entra en ligne, occupait la forêt de Marchenoir; une division mixte envoyée de Tours et placée sous les ordres du général Camô défendait les ponts et les deux rives de la Loire; Chanzy, lui-même, était à Josnes.

Les Allemands ne s'attendaient pas à une résolution aussi hardie; ils croyaient la gauche de l'ancienne armée de la Loire en pleine retraite comme la droite et le centre; ils pensaient que Chanzy, avec le gros de ses forces, avait passé sur la rive gauche, laissant tout au plus sur la rive droite une division incapable de résistance sérieuse. Dans cette conviction, le grand-duc de Mecklembourg avait commis l'imprudence de lancer à la poursuite de Chanzy des troupes insuffisantes; le 6, ces troupes furent brusquement arrêtées par une résistance à laquelle elles ne s'attendaient pas. Les Allemands reçurent des renforts, mais la résistance continuait énergique, et le 8, les assaillants n'avaient pas pu débusquer les troupes françaises des positions habilement choisies. Chanzy pouvait se croire victorieux, lorsqu'il fut prévenu que, dans la soirée, sur un ordre venu de Tours, le général Camô avait dû abandonner Vernon et Beau-

gency. Encore une fois la délégation de Tours donnait des ordres directs aux troupes, et elle compromettait ainsi la situation de Chanzy dont la droite se trouvait en l'air et pouvait être tournée. Il essaya cependant encore de tenir tête aux Prussiens, en prenant l'offensive sur sa gauche. En même temps, il pressait Bourbaki de dessiner un mouvement en avant qui aurait arrêté les Allemands; lui disant qu'il n'avait en face de lui qu'un faible corps de troupes. C'était exact, mais l'armée de Bourbaki était tellement désorganisée, que ce général la regardait comme incapable du moindre mouvement; il offrit même sa démission à M. Gambetta qui le pressait d'agir.

Abandonné à ses seules forces, assailli par un ennemi chaque jour plus nombreux, Chanzy ne pouvait lutter longtemps; il le comprit et se décida à battre en retraite, mais sans s'éloigner de Paris.* Après une journée de combats le 10, il se déroba dans les journées du 11 et du 12, et vint s'établir à Vendôme dans le bassin du Loir. Il continuait à pivoter autour de Paris.

La posiiion de Vendôme était assez bonne à certains points de vue; la vallée du Loir, très accidentée, est favorable à la défensive. Chanzy, maître de Vendôme, tenait plusieurs lignes de chemins de fer. Mais, il fallait défendre la ville à une assez grande distance en avant, et il disposait pour cela de forces peut-être insuffisantes.

Dans son mouvement de retraite habilement exécuté, surtout avec des troupes peu solides et fatiguées par d'incessants combats, Chanzy avait gagné deux jours qu'il sut mettre à profit; ce n'était pas suffisant. Dès le 13, ses corps d'armée étaient attaqués à Morée et à Freteval, et repoussaient les Allemands. Le 14 une attaque plus séri euse avait lieu ; les troupes françaises conservaient leurs positions jusqu'à la nuit. Mais la résistance s'épui-

sait et Ghanzy voyait arriver le moment où il serait forcé dans Vendôme même. Le 16, après avoir trompé l'ennemi par des préparatifs d'attaque, il se mit en retraite sur le Mans, où il arriva le 20, sans être poursuivi. Il avait pu sauver à Vendôme même un immense convoi de vivres.

La retraite sur le Mans par des routes difficiles aurait dégénéré en déroute sans l'énergie du général Chanzy. Les corps se débandaient ; les soldats voulaient arriver au Mans au plus vite. Il fallut réorganiser les corps d'armée, faire des distributions de vivres, d'effets, de munitions. Au bout de quelques jours, l'armée présentait de nouveau une certaine solidité.

Au Mans, le général Ghanzy reçut des nouvelles de Paris; Trochu le prévenait qu'il ne pourrait tenir que jusqu'au 20 janvier. Immédiatement Ghanzy proposa à M. Gambetta un plan d'attaque concentrique contre les Allemands; l'armée du Nord commandée par Faidherbe, l'armée de Bourbaki et celle de Chanzy devaient toutes les trois marcher sur Paris. Le plan ne fut pas agréé, aucun des généraux n'était peut-être en mesure de remplir le rôle que lui assignait Chanzy ; Faidherbe se maintenait, appuyé sur les places du Nord; aurait-il pu descendre sur Paris? Bourbaki, auquel un autre rôle était déjà destiné, ne se croyait pas de force à refouler l'armée prussienne qu'il avait devant lui. Chanzy, luimême, malgré son énergie, aurait-il pu venir à bout du grand-duc de Mecklembourg renforcé par des secours détachés de l'armée d'investissement? On ne peut donc pas trop reprocher à M. Gambetta de n'avoir pas accepté ce plan, qui était cependant le seul qui pût délivrer Paris.

Chanzy n'était pas homme à rester inactif; ne pouvant exécuter sa marche concentrique sur Paris, il prit l'offensive; les généraux Rousseau, de Jouffroy, de Gurten, avec des corps importants, s'avancèrent sur divers points.

Les Prussiens furent surpris de ces attaques; ils croyaient l'armée de Chanzy en pleine déroute, et ne s'attendaient pas à une réorganisation aussi prompte. On voulut en finir avec cette armée qui, grâce à son chef, reparaissait au moment où on croyait qu'elle n'existait plus.

Le 1er janvier, le prince Frédéric-Charles commença son mouvement contre l'armée de Chanzy avec 80.000 hommes. Le 6, les corps allemands se trouvaient aux prises avec les diverses colonnes françaises. Partout elles rencontrèrent une vive résistance; souvent elles étaient repoussées; mais la disproportion des forces était trop grande et elle était encore augmentée par la supériorité des troupes allemandes. Les positions les mieux défendues finissaient par être enlevées ; et le cercle se resserrait autour du Mans. Le soir, après une résistance souvent héroïque, il se produisait presque toujours sur quelques points un acte de faiblesse qui compromettait tout. Le 9 janvier, les Allemands n'étaient plus qu'à huit lieues du Mans; le 9, ils gagnaient du terrain pied à pied; le 10, ils se trouvaient à une lieue de la ville ; ils enlevaient même une position des plus importantes, le plateau d'Auvours; mais le général Gougeard le reprenait avec les zouaves pontificaux, dont la conduite n'était pas moins brillante qu'à Loigny. Le 11, le combat s'engageait sur toute la ligne; chaque position, vivement attaquée, fut énergiquement défendue. Lé soir, à six heures, Chanzy se félicitait d'avoir conservé toutes les positions importantes, et il préparait ses dispositions pour le lendemain, lorsqu'il apprit que les Prussiens occupaient la Tuilerie et pouvaient couper l'armée en deux. Des mobilisés bretons nouvellement arrivés et mal armés gardaient cette position de seconde ligne qui ne devait pas être attaquée; ils avaient été surpris. Ordre fut donné de reprendre la position, mais îa panique avait gagné d'autres points importants, et il

était impossible de songer à les enlever avec des troupes épuisées. Le plus énergique des lieutenants de Chanzy, l'amiral Jauréguiberry, lui-même, affirma que la retraite était nécessaire.

Il fallait encore reculer avant que les Prussiens s'emparassent du Mans. Le mouvement se fit le 12, couvert par le 21e corps qui avait le moins souffert. Les Prussiens épuisés et peu désireux de s'éloigner dans la direction de l'Ouest ne firent qu'une station à Sillé-le-Guillaume pour couper un corps d'armée; ils furent repoussés. Cette fois Chanzy avait dû renoncer à son mouvement de conversion autour de Paris ; il se retirait sur Laval.

Sans se préoccuper des doléances des habitants de cette ville, Chanzy réorganisa son armée; il y était parvenu, et il se préparait à reprendre l'offensive, lorsque l'armistice vint l'arrêter. Il avait tenu tête à l'ennemi jusqu'au dernier moment, disputé le terrain pied à pied, et trois fois reconstitué son armée. Au dernier jour il ne désespérait pas encore.

A côté des grandes armées de la Loire dont nous venons de rappeler les services, il eti était de moins importantes; on se battait un peu partout. Il n'entre pas dans le plan d'un résumé de ce genre de parler de toutes ces armées grandes ou petites, et nous nous bornerons à ce qui s'est passé en Normandie, dans le Nord et dans l'Est.

En Normandie, M. Estancelin avait été, au lendemain du 4 septembre, chargé d'organiser la défense avec le titre de général auxiliaire ; il fit appel aux gardes nationales et forma un corps de troupes sans consistance avec lequel il essaya cependant de faire une pointe sur Mantes et Meulan, à la fin de septembre. Mais, menacé par deux corps allemands, il dut reculer.

Une défense plus sérieuse fat organisée par le général Briant, qui parvint à constituer un corps de 15.000 hommes environ. Lorsque le général de Manteuffel marcha d'Amiens sur Rouen, tournant ainsi toutes les défenses préparées sur l'Andelle et sur l'Epte, le général Briant essaya de l'arrêter à Buchy. Les forces étaient trop inégales; le faible corps français, repoussé en désordre, dut se replier sur le Havre, abandonnant Rouen où entrèrent les Prussiens. Le général Briant fut remplacé par le général Loysel qui se maintint jusqu'à la fin de la guerre au Havre où il ne fut pas sérieusement menacé. Cette ville était en dehors du terrain d'opération des armées prussiennes, qui avaient occupé les plaines de la Normandie dans la mesure où cela était nécessaire pour les garantir contre toute attaque et pour leur assurer les approvisionnements que les grasses plaines normandes pouvaient leur fournir.

Dans le Nord, la lutte fut plus sérieuse. Le docteur Testelin avait eu à Lille la même mission que M. Estancelin en Normandie.

Après sa sortie de Metz et sa tentative inutile auprès de l'Impératrice, Bourbaki se mit à la disposition du gouvernement de Tours et fut envoyé à Lille pour prendre un commandement qu'il abandonna bientôt.

Le général de Manteuffel avait été chargé d'opérer dans le Nord avec un corps de 40.000 hommes environ ; il devait observer les places du Nord, couvrir l'armée d'investissement contre toute menace d'attaque, enlever les places trop voisines de Paris, assurer les approvisionnements et, enfin , empêcher la formation de toute armée sérieuse. Il menaça d'abord Amiens que le général Farre ne voulut pas abandonner sans combat. Une véritable bataille s'engagea le 27 novembre à Villers- Bretonneux. Les pertes furent à peu près égales et à la fin de la journée les deux armées gardaient leurs posi-

tions. Mais, dans la nuit, Faire craignant de ne pouvoir soutenir une nouvelle attaque d'ennemis qui étaient en mesure de recevoir des renforts, se retira vers le Nord ; cette retraite entraîna la capitulation de la citadelle d'Amiens et de la petite place de La Fère.

Le général Faidherbe, qui s'était fait au Sénégal et en Algérie une sérieuse réputation, arriva à Lille pour prendre le commandement le lendemain de la bataille de Villers- Bretonneux. Il commença immédiatement une série de petites opérations qui avaient le double avantage d'aguerrir ses troupes et d'inquiéter l'ennemi. Le 23 décembre, il livra au général deManteuffel la bataille de l'Halleux ou de Pont-Noyelle. Les Allemands avaient 40.000 hommes ; les Français un peu plus, mais ils étaient moins aguerris et leur artillerie était beaucoup plus faible. La lutte fut très acharnée ; Pont-Noyelle, pris et repris plusieurs fois, resta aux mains des Français. Mais Faidherbe se retira dans la nuit ; il considérait la victoire comme impossible dès qu'elle n'était pas décisive, le lendemain, les Allemands devant recevoir des renforts importants.

Quelques jours après , l'armée allemande mettait le siège devant Péronne; l'occupation de cette place fermait au général Faidherbe une des principales routes sur Paris ; il fallait donc dégager la ville. Le 2 janvier un combat s'engagea à Achiet, qui se continua le lendemain à Bapaume. Dans ces deux jours de combats, les Français conservèrent l'avantage ; les tentatives des Allemands pour les tourner échouèrent ; mais le succès n'était cependant pas assez décisif pour forcer les Prussiens à la retraite et leur faire abandonner le siège de Péronne. Faidherbe craignit, s'il poursuivait l'attaque, de se voir écrasé par des forces supérieures ; il se retira sans être poursuivi par un ennemi trop éprouvé ; mais la place tomba entre les mains des Allemands.

Quinze jours après, le 18 janvier, Faidherbe faisait une

dernière tentative pour marcher sur Paris; il avait 50.000 hommes et rencontra près de Saint-Quentin le général Gœben qui remplaçait le général de Manteuffel. La lutte fut vive, mais encore indécise, et Faidherbe dut battre en retraite sur les places du Nord, renonçant à toute nouvelle marche sur Paris.

XÏII

Dès le mois de septembre, des opérations avaient commencé dans l'Est. Le général Cambriels, un blessé de Sedan, avait pris le commandement de cette région. Là se trouvait encore Garibaldi avec ses aventuriers, auxquels les troupes françaises ne se joignaient pas volontiers. Enfin un jeune capitaine d'état-major, Cremer, avait été improvisé général. Cambriels n'avait que des moyens insuffisants et il fut peu de temps à la tête des troupes. Garibaldi , impotent , restait inactif ; ses volontaires , recrutés partout, se trouvaient heureux de vivre largement ; rien ne leur était refusé. Ils se conduisaient comme en pays conquis et faisaient plus volontiers la guerre aux « religieux » qu'aux Allemands.

Lé commandant supérieur des Allemands dans l'Est était le général de Werder qui, de sa personne, dirigeait les opérations. Il avait en même temps à soumettre les diverses places, à surveiller Langres et Besançon, à tenir en échec les divers corps français et à assurer les communications avec l'armée qui assiégeait Paris ; à se défendre contre les nombreux corps de francs-tireurs dont quelques-uns rendirent de réels services. C'était peut-être la partie la plus difficile de sa mission.

Commencé tard, le siège de Belfort ne fut pas poussé avec une grande activité ; la garnison était suffisamment nombreuse ; les gardes mobiles, qui en formaient la majorité, auraient fait peut-être médiocre figure en rase

campagne ; dans une place forte ils pouvaient résister. Le lieutenant-colonel Denfert-Rochereau commandait la défense. Ce qui aida surtout la résistance de la place et aurait permis de la prolonger, c'est que la ville est couverte par des forts détachés.

Le colonel Denfert-Rochereau fut , sur sa demande , autorisé à rendre Belfort, qui pouvait résister plusieurs semaines encore. Cet officier se montra très faible et supposa qu'il avait V ordre de capituler.

Pour mieux se couvrir contre toutes les attaques françaises, les Prussiens étaient descendus en Bourgogne et avaient occupé Dijon. Ils y furent attaqués le 29 novembre par Garibaldi, qui voulait enfin paraître. L'attaque avait été mal préparée et mal conduite ; elle échoua, et les garibaldiens furent ramenés en désordre sur Autun. Les Prussiens les poursuivirent, et le 1er décembre ils attaquaient Autun à leur tour. Mais ils échouèrent par nue trop grande confiance ; quelques bataillons démarche résistèrent, l'artillerie française qui occupait une position dominante fit taire l'artillerie prussienne, insuffisante pour une attaque de ce genre. Les Prussiens battirent donc en retraite à leur tour, et ils durent défiler à portée du corps de Cremer qui leur infligea des pertes sérieuses à Ghâteauneuf. Peut-être aurait-il détruit le corps prussien s'il s'était engagé à fond et si Garibaldi l'eût ensuite soutenu.

Après ces divers échecs, le général de Werder voulut réduire à l'impuissance le corps de Cremer qui pouvait devenir dangereux. Une double attaque fut dirigée contre lui, mais les corps allemands étaient trop éloignés l'un de l'autre; Cremer évita le premier en lui tuant 1.200 hommes, et s'éloigna du second par une retraite en bon ordre. C'est le combat de Nuits, livré le 18 décembre, et qui fait honneur aux jeunes troupes françaises.

Nous avons laissé Bourbaki à Bourges avec les 15%

18° et 20° corps, après la reprise d'Orléans par les Allemands. Son premier soin fut de réorganiser ses corps de troupes, qui étaient incapables d'aucune action sérieuse. C'est pour cela qu'il ne put prêter nul concours à Chanzy clans sa retraite sur Josnes et puis sur Vendôme. Lorsque, quelques jours plus tard, ses troupes étant réorganisées d'une manière suffisante, il se montra disposé à faire, de concert avec Chanzy et Faidherbe, un mouvement sur Paris, un autre objectif lui fut donné.

Dans le courant du mois d'octobre, on avait agité à Tours l'ordre de porter une armée dans l'Est par la Bourgogne et la Franche-Comté pour dégager Bazaine en attaquant les Prussiens du côté où ils devaient croire qu'ils n'avaient rien à craindre. L'on pouvait réussir avec des forces sérieuses et suffisamment organisées. Du reste, le général Le Flô l'avait indiqué un peu sommairement au général Lefort au moment où celui-ci quittait Pans pour aller prendre en province la direction des affaires militaires. Cambnels avait bien été envoyé dans l'Est, mais il ne possédait que des moyens par trop insuffisants . Garibaldi, auquel on accordait tout, aurait pu tenter quelque opération, mais il était usé et physiquement et moralement.

A la suite de l'échec d'Orléans, on revint à cette idée; Bourbaki fut envoyé dans l'Est pour écraser les corps de Werder et menacerles Prussiens dans leurs communications. Bonne deux mois plus tôt, alors que Bazaine tenait encore, cette opération devenait, au moment où nous sommes arrivés, non seulement inutile, mais dangereuse. La saison était rigoureuse et les chemins difficiles, surtout pour de jeunes troupes. De plus, la résistance de Paris ne pouvait se prolonger longtemps ; la famine devant forcer le général Trochu à bientôt capituler. Quant à entrer en Allemagne et à transporter la guerre dans

le pays des envahisseurs qu'on aurait ainsi rappelés à la défense de leurs foyers menacés, on ne devait pas y songer : les contingents de la landsturm étaient suffisants pour résister à une armée comme celle de Bourbaki.

L'opération décidée, deux voies s'offraient pour l'exécuter : ou l'armée française déboucherait par Langres sur la route de Belfort et prendrait directement en flanc l'armée de Werder ; ou elle se porterait sur Belfort par les vallées du Doubs et de l'Ognon. La première voie était plus directe et plus facile; elle promettait de battre en retraite en cas d'échec. La seconde, plus longue, était difficile, surtout dans la saison où l'on se trouvait : la vallée de l'Ognon, étroite, accidentée, offrait aux Allemands de bonnes positions défensives; la retraite devenait difficile. Tous les généraux étant d'avis qu'il fallait prendre le chemin de Langres, les ingénieurs du ministère de la guerre imposèrent le second moyen.

Le 20 décembre, l'armée de Bourbaki se mettait en mouvement ; le 20e corps se dirigeait de Bourges sur Chalon-sur-Saône ; le 18e, de Saincaize sur Ghagny ; le 24e, de Lyon sur Besançon; le 15e restait à Bourges pour tromper l'ennemi ; il devait partir dès que le 25e, en voie de formation, pourrait le remplacer. Malgré les précautions prises pour laisser l'ennemi dans l'ignorance de nos mouvements, le général de Werder fut immédiatement prévenu qu'il était menacé. Ordre lui fut donné de concentrer ses forces ; il rappela notamment le corps qui occupait Dijon. En même temps, on lui envoyait des renforts en lui annonçant qu'une armée se mettait en marche sous les ordres du maréchal de Manteuffel pour prendre l'armée française en flanc.

Le mouvement des corps français se fit lentement à cause des difficultés de transport; le nombre des troupes contribuait à ralentir le mouvement. Pendant ces marches de notre armée, Werder prenait ses mesures

RÉCITS MIMT. — LA LOIRE ET L'EST. — 3e SÉRIE 29

pour recevoir les Français, à la solidité desquels il ne croyait pas. Il laissait le général de Treskow devant Belfort, dont on lui avait ordonné de ne pas lever le siège, et de lui-même il se portait le [6 à Vesoul, sur le flanc gauche des troupes françaises. Mais rassurépar l'annonce de l'arrivée de Manteuffel, et certain d'avoir toujours une retraite en Alsace, il se décida à couvrir directement Belfort. Dans ce but, il devait suivre une direction parallèle à celle de Bourbaki, et les deux armées se côtoyaient à peu de distance. Elles se rencontrèrent le 9 janvier à Villersexel. Par une brusque attaque, le général Schmerling enleva cette position importante, mais il en fut chassé après une lutte très vive, à sept heures du soir. Bourbaki, prenant lui-même la direction d'une dernière attaque, s'empara du Château. Les Français restaient maîtres du champ de bataille, et ils se trouvaient plus rapprochés de Belfortqueles Allemands. Quoique surpris de la vigueur des attaques françaises, Werder ne s'effraya pas de l'avantage que nous venions d'obtenir; il comptait bien le regagner avec ses troupes plus manœuvrières et plus mobiles. En effet, le 11, il arrivait le premier àHéricourt et couvrait ainsi la route de Belfort. Avec 60.000 hommes, il s'établit solidement à Héricourt, a Montbéliard, décidé à défendre jusqu'à la dernière extrémité le difficile passage de la Lisaine.

C'était sa dernière position en avant de Belfort ; elle était très forte, et la ville et le château de Montbéliard, quoique déclassés, lui donnaient un solide appui.

Le 13, les Français arrivaient à Arcey, dont ils chassaient les avant-postes allemands. Le 14, après une marche des plus pénibles, ils arrivaient sur la Lisaine. Le 15, Bourbaki attaque résolument l'armée prussienne ; le 20° corps, commandé par le général Clinchant, enlève le plateau, puis la ville de Montbéliard ; mais le château reste aux mains des ennemis ; AVerder l'avait garni avec

des pièces de siège amenées de Belfort. Le 16, l'attaque recommença sur toute la ligne : la droite allemande cède d'abord, mais sur tous les autres points les Allemands maintiennent leurs positions. La garnison de Belfort, qui entendait le canon, ne tente aucune sortie.

L'échec était complet; il fallait battre en retraite. Toujours difficile, une retraite semblable le devenait bien plus encore avec de jeunes troupes épuisées, par un froid très vif et dans des terrains accidentés. Le général de Manteuffel arrivait à marches forcées, menaçant la gauche de l'armée. Dès qu'il sut Werder victorieux, il modifia sa marche et se porta résolument sur les derrières de Bourbaki pour lui couper la retraite.

Le général français ne se croyait pas ainsi menacé d'être tourné; il devait croire que Garibaldi, posté à Dijon avec au moins 30.000 hommes, le couvrait. Mais l'aventurier italien n'avait fait aucun mouvement pour arrêter la marche de Manteuffel; il avait laissé les troupes prussiennes exécuter à quelques lieues de lui une longue marche de flanc dans des terrains accidentés où quelques centaines d'hommes auraient pu les arrêter. Manteuffel avait fait menacer Dijon par une seule brigade, qui faillit enlever la ville. Garibaldi était tout fier d'avoir, avec 25.000 hommes, repoussé quelques milliers d'Allemands, et les ingénieurs du ministère de la guerre célébraient son héroïsme.

Bourbaki descendait la vallée du Doubs, poursuivi par Werder. Le 22, il arrivait à Besançon avec des troupes épuisées ; Manteuffel manœuvrait pour tourner Besançon et pour enfermer Bourbaki comme Bazaine à Metz. Les nombreux traînards et malades que rencontrait à chaque pas l'armée allemande, l'encourageaient encore dans sa. poursuite.

Le 25, Bourbaki partit de Besançon se dirigeant sur Pontarlier ; son plan était de passer entre l'armée prus-

sienne et la frontière suisse et de gagner Lyon. Dans cette retraite chaque jour plus difficile, Bourbaki reçut de Bordeaux les reproches les plus violents et les plus immérités; il voyait se fondre son armée ; il appréhendait une catastrophe. L'infortuné soldat eut recours au suicide, mais il revint à la vie.

Le général Clinchant prit le commandement ; il continuait la retraite dans les plus mauvaises conditions lorsqu'arriva la nouvelle de la signature de l'armistice, il arrêta un mouvement qui épuisait ses troupes déjà fatiguées, et perdit ainsi un temps précieux que les Allemands mirent à profit. L'armée de l'Est avait été exceptée de l'armistice par un article spécial que le gouvernement de la Défense nationale laissa ignorer au général Clinchant.

Lorsque ce général, tardivement prévenu que l'armistice ne s'étendait pas à la malheureuse armée de l'Est, reprit son mouvement de retraite, la situation était devenue encore plus critique. Le 1er janvier, le général de Mante uffel enlevait presque sans résistance la ville de Pontarlier; le 18e corps résistait bravement à la Cluse. L'armée évita la capitulation en entrant en Suisse, où elle fut internée.

Ceux qui, en 1871, avaient atteint l'âge de raison, n'oublieront jamais les sensations douloureuses éprouvées par chacun, riche ou pauvre, ignorant ou lettré. Le monde semblait bouleversé et la France entière ressemblait à ces humbles villages le lendemain d'un incendie. Ce n'était partout que murailles renversées, poutres calcinées et monceaux de débris. Les décombres fumaient encore et les étincelles se voyaient sous la cendre.

Dans les villes, la sentinelle prussienne veillait aux

portes, tandis qu'aux champs le soldat allemand troublait l'eau de nos sources sous les pieds de son cheval.

Si nous promenions autour de nos maisons le regard douloureux du proscrit, nous ne voyions qu'Allemands, allant et venant avec l'insouciance du maître ; on entendait des paroles étranges, que l'on ne comprenait pas ; aux carrefours du chemin le poteau portait des phrases, des mots, des lettres inconnues qui semblaient une menace au passant.

Pour tout dire : le Français n'avait plus de patrie.

Il fallait reconquérir cette patrie ; et l'Europe, attentive à nos paroles, ne cesse de répéter que nous ne songeons qu'aux fêtes et aux plaisirs.

Un spirituel académicien (1) a dit : « Qui est-ce qui est nous, pour ceux qui ne nous connaissent pas ?

« C'est ce ramassis d'hôtes étrangers, de toute race, de toute religion, de tout pays — même du nôtre ; mais qui n'ont en réalité ni pays, ni religion, ni race ; en dehors de nos devoirs, au-dessus de nos préjugés, réunis chez nous pour leur amusement ou leur intérêt : millionnaires exotiques, gentilshommes d'outre-mer aux aventures épiques, aux fortunes tapageuses, à l'existence retentissante, qui n'ont de caché que leur origine ; gens de plaisir dont les succès aux courses prennent les allures de victoires nationales et les erreurs au jeu des proportions de malheurs publics ; désœuvrés qui se vengent de leur ennui par des mots cyniques ; déclassés qui, ne pouvant rien être, veulent que rien ne soit; personnalités bruyantes, turbulentes , encombrantes, enragées de célébrité, toujours en vue, toujours en scène, se prêtant à toutes' les curiosités, s'offrant à toutes les enquêtes, usant de tous les moyens, depuis le scandale jusqu'à la dynamite, pour faire leur trou dans cette mêlée

(1) M. Pailleron, Rapport sur les prix de vertu, séance du 20 novembre

d'ambitions exaspérées et de vanités folles voilà,

sans parler du reste, le monde qui s'agite et passe à la surface de notre monde ; voilà ceux qui donnent, par le bruit qu'ils mènent, l'illusion de leur nombre, et produisent, par la place qu'ils occupent, le mirage de leur importance, au point de faire croire qu'ils sont la nation elle-même. C'est d'après ceux-là qu'on nous juge, et qu'aux heures de découragement nous avons le tort de nous juger, nous aussi. »

Ce monde-là n'est pas nous. Aux jours de l'invasion, vous l'auriez vainement cherché dans les rangs ensanglantés, quoiqu'à l'heure des récompenses la part de l'intrigue ait été largement faite.

La vraie nation française n'a pas perdu le souvenir de l'invasion. Cette vraie nation conserve le cœur de notre race. Elle donne, sans compter, son intelligence à la grandeur du pays, son travail à sa richesse, sa vie à la défense des frontières et son dévouement à toutes les misères.

« Il y a dans l'âme de ce pays, disait encore l'académicien, des réserves inconnues, des trésors ignorés, semblables à ces épargnes péniblement amassées, jalousement cachées, qui, aux heures de crise, soutiennent la maison et quelquefois la sauvent. »

Ils sont nombreux, ceux qui, parmi nous, conservent comme une relique précieuse le débris d'un obus ou la balle d'un fusil prussien. Sur la boîte qui les renferme on lit ces mots : Souviens-toi !

Nous avons parlé du plan formé par le comte de Palikao qui voulait que le maréchal de Mac-Mahon, en partant de Châlons, vînt très promptement attaquer le duc de S axe.N ous croyons que ce plan était le meilleur

mais, avons-nous dit, rimpératrice régente devait donner à Montaubanle commandement de l'armée qui partait de Châlons.

Mac-Mahon aurait été appelé à la tête de toutes les armées autres que celles de Sedan et de Metz. Il aurait fallu dès ce jour s'occuper de la formation de ces armées. L'Empereur aurait suivi le maréchal de Mac-Mahon et le grand quartier-général se serait établi dans l'une des principales villes de province. La haute position de Mac- Mahon et la présence de l'Empereur auraient mis obstacle aux tentatives ambitieuses des Gambetta et des Freycinet. La défense serait devenue sérieuse, et l'Empereur eût été plus heureusement placé au milieu du peuple armé, qu'à la suite de bataillons auxquels il ne donnait pas un ordre.

Secondé par le maréchal de Mac-Mahon d'abord, ensuite par les d'Aurelle, les des Pallières, les Chanzy, l'Empereur aurait peut-être sauvé la situation. De son côté, le comte de Palikao aurait remporté une victoire sur le chemin de Metz, et délivré la place.

Nous ne pouvons, maintenant, qu'exprimer des regrets et nous écrier :

Sursum corda !

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