‹ Récits militaires (volume 3)Chapitre 15 sur 21 · GARNISONS · texte numérisé non relu

GARNISONS

Voici queis sont les effectifs des principales garnisons de l'Allemagne :

Berlin a une garnison de 18.179 hommes. Viennent ensuite Metz, avec 14.710; Strasbourg, 9.478; Cologne, avec Dentz, 7.925; Mayence, 7.823; Kœnigsberg, 7.051 ; Coblentz, 6.667; Potsdam, 6.462; Magdebourg, 6.446; Dantzig, 6.022 ;. Hanovre, 5.990; Posen, 5.873; Ulm, 5.424; Breslau, 5.233; Spandau, 4.665; Stettin, 4.565; Neisse, 4.408; Rastadt, 4.213; Wesel, 4.130; Trêves, 4.044; Ludwigsbourg, 3.977 ; Francfort-sur-l'Oder, 3.962; Carlsruhe, 3.911 ; Stuttgart, 3.517; Brandebourg, 3.321 ; Cassel, 3.317; Bromberg, 3.285; Darmstadt, 3.192; Àltona avec Hambourg, 3.026 ; Munster, 2.946 ; Glogau, 2.924 ; Dusseldorf, 2.888; Torgau, 2.958; Erfurt, 2.733; Thorn, 2.662 ; Minden, 2.500 ; Oldenbourg, 2.487; Thionville, 2.473; Mulhouse, 2.242; Graudenz, 2.197; Francfort-sur-le-Mein, 2.194; Kustrin, 2.131 ; Schwérin, 2.096; Saarlouis, 2.089 ; Wittenberg, 2.052; Celle, 2.046.

L'Allemagne, non compris la Bavière et la Saxe, possède en tout 298 garnisons ; 252 localités ont une garnison de moins de 2.000 hommes. Dans ces dernières années, les garnisons de villes situées près des frontières est et ouest ont été renforcées ; telles sont, par exemple, les garnisons de Metz, Strasbourg, Trêves, Kœnigsberg, Posen, Bromberg, Thorn, etc.

L'effectif des quinze corps d'armée a été, pendant l'exercice de 1881 à 1882, de 455.794 hommes, qui se répartissent comme suit : infanterie, 236.298 ; cavalerie, 51,714 ; artillerie, 40.912; pionniers, 8.645 ; soldats de la marine, 3.807; infirmiers militaires, 395 ; détachements de la landwehr, 3.897 ; prisons militaires, 2.331 ; ouvriers militaires, 263 ; section de réserve des fortifications, 86 ;

écoles de sous-officiers, 3.633 ; élèves des écoles préparatoires de sous-officiers, 512 ; garde du château et gendarmes des ports, 481 ; total, 455.794.

Il serait facile de multiplier les exemples d'excellentes pensées : l'obligation pour F officier de porter l'uniforme ; son respect pour le souverain, chef de l'armée, et une foule de détails peu importants en apparence et qui sont le signe de la fierté de l'épée.

N'oublions pas ces lignes de Joseph de Maistre : « Qu'on remonte au berceau des nations, qu'on descende jusqu'à nos jours ; qu'on examine les peuples dans toutes les positions possibles, depuis l'état de barbarie jusqu'à celui de civilisation la plus raffinée : toujours on trouvera la guerre. Par cette cause qui est la principale, et par toutes celles qui s'y joignent, l'effusion du sang humain n'est jamais suspendue dans l'univers. De temps en temps il arrive des événements extraordinaires qui l'augmentent prodigieusement, comme les guerres puniques, les triumvirats, les victoires de César, l'irruption des barbares, les croisades, les guerres de religion, la succession d'Espagne, la Révolution française. » De tous les événements extraordinaires, il n'en est pas un seul qui puisse être comparé à l'envahissement de la France par l'Allemagne en 1870. Voilà l'événement le plus extraordinaire peut-être de l'histoire, parce que les conséquences d'une lutte fort courte seront immenses et que nul ne peut les prévoir.

La guerre est le plus terrible des fléaux, il faut la maudire, mais la regarder en face. Un homme éminent qui l'avait vue de près, homme religieux, brave aux champs de bataille, profond penseur, nous disait : La guerre de 1870-71 n'a pas duré assez longtemps. Nous nous étions

affaissés sous le luxe et le bien-être et il n'y avait plus de ressorts dans les âmes. Je voyais arriver, dans ma troupe, après Sedan et Metz, des hommes jeunes, efféminés, ayant au cœur de vagues souvenirs chevaleresques, mais les mains trop délicates pour soutenir une arme. Quelques jours après, le parfum de la poudre les avait réveillés. Le sac aux épaules, le pain grossier du village, les bouffées de neige au front, les misères de toutes sortes, et surtout la mort toujours présente, et par-dessus la mort, la patrie sanglante, transformaient ces faibles enfants en hommes vaillants. Un sang nouveau coulait dans leurs veines, le sang de la guerre.

Celui qui parlait ainsi n'était pas séduit par de généreuses illusions; il croyait avec plusieurs que le fléau peut devenir remède.

Les savants nous répètent dans leurs livres que les arts sont amis de la paix. Cependant aucun temps ne fut moins pacifique que les siècles d'Alexandre et de Périclès , d'Auguste , de Léon X et de François Ier , de Louis XIV et de la reine Anne.

Ces lignes n'ont pas pour but d'embellir des images sanglantes, mais d'appeler l'attention des hommes qui pensent sur ce grand fait historique qu'on nomme la guerre. « Il n'y a pas de puissance humaine qui ne serve, malgré elle, à d'autres desseins que les siens », a dit Bossuet (1).

Sans remonter aux siècles passés, demandons-nous ce que sont devenus les desseins de la Révolution française qui combattait l'Europe? les desseins de Napoléon Ier qui remporta de si grandes victoires?

La Révolution avait le dessein d'anéantir toutes les monarchies, et la France est devenue monarchique ; Napoléon avait le dessein d'être l'Empereur de toute

(1) Histoire universelle.

l'Europe et il a cessé d'être l'Empereur des Français ; des souverains et des peuples mettant leur confiance dans une force longtemps triomphante, ou dans une force tout à coup triomphante, ont péri par la suite même de leurs triomphes.

Ne nous laissons donc pas abattre par les succès inouïs de l'Allemagne en 1870-1871, et que chacun de nous se souvienne qu'avec une volonté ferme et persistante, nous reprendrons notre place au soleil.

Mais la chute a été si terrible que nous demeurons étourdis par le choc.

Quinze années après le désastre de Waterloo , ia France ne souffrait plus de ses blessures, tandis que les quinze années qui nous séparent de Sedan n'ont pu rendre le calme à nos esprits.

Il y a là des causes sociales et politiques que nous devons déplorer. Lorsque la paix de Francfort fut signée, toutes nos pensées , tous nos efforts, toutes nos richesses devaient être dirigés vers l'armée. Pour prémunir les fidèles de Corinthe contre le luxe qui corrompt les âmes, et contre les dangers de la mollesse, saint Paul leur montrait les athlètes qui brillaient dans les jeux publics. Voyez, leur disait-il, comment des hommes, pour la gloire frivole de vous plaire, travaillent sans cesse à se rendre plus agiles et plus forts. Ils endurenl; la faim, ils supportent la soif, ils combattent contre les délices et se défendent comme d'un poison mortel de tout ce qui pourrait les affaiblir.

L'exemple des athlètes n'est certes pas à dédaigner ; mais s'il faut rendre les corps plus agiles et plus robustes, cela ne suffit pas ; ce sont les âmes qu'il faut retremper, et les esprits qu'il faut élever. Peut-être pensera-t-on que depuis la paix de 1871 nous avons eu pl)us de souci des choses matérielles que des choses morales.

Il ne faudrait cependant pas croire que, cette terrible

guerre terminée, la pensée publique a repris son cours, sans de graves enseignements nouveaux. Nous savons, ce que nous avions oublié depuis Waterloo, que la France n'est pas toujours victorieuse. Nous savons ce qu'un peuple souffre lorsqu'il est vaincu ; nous savons, comme Turenne, l'importance des gros bataillons ; enfin, nous avons appris beaucoup, mais pas assez.

Au lieu de nous replier sur nous-mêmes et de perfectionner nos institutions basées sur le caractère national, les mœurs de notre pays, les traditions respectables, nous nous sommes engoués des idées et des coutumes de l'étranger, et nous sommes tombés dans les erreurs de ceux qui copient au lieu d'inventer.

En un mot nous n'avons pas tiré de cette guerre tous les enseignements qu'elle renfermait. D'abord nous l'avons crue plus savante qu'elle ne l'était. Nous avons pensé que M. de Moltke était supérieur à Turenne, à Frédéric II et à Napoléon.

En apparence, M. de Moltke a plus calculé, moins donné au hasard que les grands capitaines ; mais il a fallu à l'Allemagne une constante fortune pour ne jamais éprouver, pendant cette lutte, l'un de ces revers qui, en une rencontre, remettent tout en question. Napoléon ïw a dit dans ses Mémoires : « Le succès à la guerre tient tellement au coup d'œil et au moment, que la bataille d'Austerlitz gagnée si complètement eût été perdue si j'eusse attaqué six heures plus tôt... Les multitudes de 1814 et de 1815 n'étaient que de la canaille auprès des vieux soldats russes, autrichiens et prussiens, d'Austerlitz, de Marengo et d'Iéna. »

M. de Moltke, dans ses calculs si savants, n'avait pu faire appel ni au coup d'œil ni au moment.

Quant à M. de Freycinet, il ignorait même que le coup d'œil et le moment sont des éléments de succès.

Les accidents ont été épargnés à M. de Moltke : « La

.guerre ne se compose que d'accidents; bien que tenu de se pliera des principes généraux, un chef ne doit jamais perdre de vue tout ce qui peut le mettre à même de profiter de ces accidents. Le vulgaire nommerait cela bonheur, et ce ne serait pourtant que la propriété du génie (1). »

Depuis que la paix est signée, des écrivains traitant de questions militaires ont réuni en faisceau ce qu'ils ont nommé les fautes de l'armée allemande. Ils ont fait un peu large cette part des erreurs et des fautes, pour conclure que l'ennemi n'était pas aussi redoutable qu'on le pensait, et qu'à l'occasion nous saurions être vainqueurs.

Il y a quelque puérilité à se jouer ainsi de l'histoire. Nous avons été vaincus, donc nous étions les moins forts. Notre seule consolation est d'avoir sauvé l'honneur de la France par la bravoure de nos soldats.

La guerre de 1870 a été admirablement préparée par la Prusse. « C'est un principe de guerre, dit encore Napoléon Ier, que lorsqu'on peut se servir de la foudre, il la faut préférer au canon. » Les Allemands se sont servis de la foudre pour abattre une armée trop confiante dans sa baïonnette.

Cette terrible campagne de 1870 a été méthodique du côté des Allemands. La guerre méthodique est celle qui est conduite conformément aux principes et aux règles de l'art et qui a un but bien déterminé. Elle est faite avec des forces proportionnées aux obstacles que l'on prévoit. Toutes les guerres d'Alexandre, d'Annibal, de César, de Gustave-Adolphe, de Turenne, du prince Eugène, de Frédéric II, s'exécutaient suivant ces règles. « Même les guerres de Gengis-Kan, de Tamerlan étaient méthodiques parce qu'elles étaient conformes aux règles, et raison-

(1) Napoléon I".

nées parée que leurs entreprises étaient proportionnées à la force de leurs armées (1). »

La guerre faite par l'Allemagne à la France a donc été méthodique, ce qui ne veut pas dire que M. de Moltke se conformait aux mêmes règles que Frédéric II, « car le système de guerre a souvent changé, a dit Napoléon Ier, et de nos jours, il n'est déjà plus celui des temps de Turenne et de Vauban. »

Ne cherchons donc pas à critiquer outre mesure la puissance des armées allemandes, mais redoutons un mal qui aurait de plus graves conséquences encore, Yimitation servile.

Nous avions fait la conquête de l'Algérie, vaincu les Russes en Crimée et les Autrichiens en Italie ; cependant aucune puissance ne cherchait à imiter notre constitution militaire, notre organisation ou nos manœuvres. Notre loi de recrutement, profondément entrée dans les mœurs, donnait au pays d'excellents soldats. Cette armée, à fort peu de chose près, était celle dont la France était fière depuis 1814, et même depuis la Révolution.

Après des victoires sans nombre , cette armée a éprouvé d'incroyables défaites. Quelques mois après elle était condamnée à périr et on cherchait un modèle dans l'armée victorieuse.

On ne tenait aucun compte des caractères si différents du Gaulois et du Germain, on ne considérait pas l'état de civilisation de l'un et l'autre peuple, ses mœurs, ses traditions, ses coutumes.

Dans la lutte, trop courte d'ailleurs, l'une des armées avait été victorieuse, et l'autre complètement battue ; celle-ci devait abandonner tout son passé, pour reparaître devant l'Europe sous l'image de la première.

Une idée nouvelle avait été forgée tout à coup, exprimée par les mots : Tout le monde sera soldat.

(1) Mémoires de Napoléon Ier

Les barbares l'avaient dit avant nous , et lorsque Tannée française débarqua sur la côte africaine en 1830 tous les Arabes portaient les armes.

Il est vrai qu'ils n'avaient ni science à cultiver, ni industrie , ni commerce, ni agriculture ; c'est ce qui a fait dire à M. Thiers que faire tout le monde soldat c'est retourner à la barbarie.

La formule n'en a pas moins été appliquée par tous les Etats de l'Europe, excepté l'Angleterre, qui se considère comme un vaisseau à l'ancre à l'abri des abordages.

Après avoir dit : Tout le monde sera soldat depuis 21 jusqu'à 40 ans, on s'est trouvé en présence de millions d'hommes.

Mais leur entretien sera la ruine universelle ; et pour les commander il faudra, en chaque pays, un homme de génie.

Puis, afin d'utiliser ces millions d'hommes, il faudra réduire le temps de service à un espace de temps tellement court, que l'instruction sera insuffisante.

On s'est montré bien sévère pour l'armée qui avait conquis l'Algérie , fait le siège d'Anvers , vaincu les Russes à Sébastopol et les Autrichiens en Italie. La politique, le luxe, les idées bourgeoises portaient atteinte, depuis longtemps, aux idées militaires et de nombreux abus s'étaient glissés dans nos rangs.

Il eût été sage de détruire les abus, de combattre le luxe, de réveiller les idées militaires, enfin de corriger les détails au lieu d'abattre tout l'édifice.

Les armées permanentes étaient nées en Europe à l'époque de la Renaissance, avec les grandes institutions sociales. En devenant permanentes, les armées devinrent nationales, et furent la condamnation de ces grandes compagnies d'aventuriers, de ces mercenaires qui par métier ruinaient les nations.

Au sortir du Moyen Age les esprits sérieux se préoc-

cupèrent de l'organisation des armées. Parmi eux, lo plus profond, le plus savant fut un homme étranger aux armées , l'italien Machiavel. Il écrivait à l'époque qui tient, en quelque sorte, le milieu entre les institutions militaires de l'antiquité et celles de nos jours. On sait que Nicolo Machiavelli était né à Florence en 1469 et qu'il fut secrétaire de la République florentine.

Machiavel vit la France sous Louis XII, et fut frappé

du désordre qu'entretenaient les grandes bandes armées

qui déjà à cette époque pouvaient dire : La force prime le

droit. Il comprit la liaison et les rapports qui doivent

exister pour le bien des peuples entre les gens armés et

les hommes de travail, entre la science de la guerre et

les besoins de la paix, entre le régime tactique et le

régime politique, en un mot entre l'art militaire et les

autres arts du gouvernement.

Les nations ne se combattaient les unes les autres qu'en payant à prix d'or des condottieri qui rançonnaient les peuples amis presqu'autant que les ennemis. À la tête de ces bandes armées composées de gens de tous pays , se trouvaient parfois des aventuriers de grande ambition ne manquant pas de mérites, et qui sont devenus célèbres, tels qu'Albéric de Gôme, Braccio et surtout Sforce, paysan qui devint la tige d'une lignée des ducs de Milan.

Machiavel commence par déclarer qu'il faut renoncer à introduire quelques réformes dans ces bandes, qu'il faut les supprimer et leur substituer des soldats citoyens.

« Ne croyez pas , dit-il à Strozzi , auquel il adresse ses sept livres (1) sur l'art militaire, ne croyez pas qu'il soit si difficile d'établir l'harmonie et l'accord entre les avantages de la vie civile et ceux des institutions militaires ; il n'existe entre ces deux états qu'une répugnance

(1) De Vart de la guerre.

abusive et qui n'a d'autre cause que notre fausse manière de juger. Ces hommes qui veulent nous imposer par les grandes moustaches et les blasphèmes qui font l'ornement de leurs discours (il parle des condottieri) ne sont pas de véritables soldats ; les meilleurs soldats de la Grèce et de Rome en furent aussi les meilleurs citoyens. »

Machiavel ajoute que si la France avait été constituée militairement aussi bien qu'elle pouvait l'être, elle aurait été la plus redoutable, sans comparaison, de toutes les puissances militaires de l'Europe.

Il veut des troupes formées seulement à l'heure de la guerre, mais composées de citoyens exercés aux armes pendant la paix. Pour créer et organiser cette force, il inscrit tous les citoyens de dix-sept à quarante ans. Machiavel, qui n'ignore rien des constitutions militaires des Grecs et des Romains, fait ressortir les avantages de l'ordre, des divisions et subdivisions de troupes, des signaux, des marques distinctives, et il va jusqu'à soupçonner l'utilité de l'uniforme qui ne fut établi que sous Louis XIV.

L'œuvre delà réforme militaire entreprise par Machiavel à l'époque de la Renaissance devait amener la création des armées nationales permanentes , instruites et solides. Les souverains, en se succédant, rendirent une foule d'ordonnances concernant les gens de guerre.

On pourrait reprocher à notre époque de faire abus de l'artillerie, et de substituer les machines à l'homme. Les restaurateurs de l'art repoussaient ce système. Vers le milieu du xvr9 siècle, les équipages de cette arme deviennent moins nombreux que sous Charles VIII ; soit que les guerres civiles et religieuses retardent les progrès des arts en France, soit faute d'argent, on semble délaisser l'artillerie.

Mais on se rapproche chaque jour d'une armée nationale permanente. Après la bataille de Saint-Quentin,

Henri II entreprend de remettre en vigueur le travail de François Ier sur les légions, qu'il ne compose que d'une seule arme, s'éloignant ainsi, en un point capital, de l'usage des Romains à leur belle époque militaire.

En 1557, le Roi avait rendu une ordonnance pour la levée de sept légions de six mille hommes d'infanterie chacune. Dix ans après, Charles IX établit la légion de Guyenne sous le nom de régiment.

Les rois de France étaient puissamment secondés dans leurs efforts, pour la création des armées nationales, par des hommes de génie qui contribuaient aux progrès de l'art et de la science : les Montluc, les Dubellay, les Lrnoue, les Gastelnau, les Coligny, les Rohan, lesBiron.

Plus tard vinrent les Turenne, les Vauban, le maréchal de Saxe, le maréchal de Belle-Isle, enfin les généraux Kléber, Desaix, les maréchaux du premier Empire, jusqu'à Gouvion-Saint-Cyr, Foy, Lamarque et Bugeaud. Tous contribuent, par la plume et l'épée, à constituer les armées nationales, permanentes, avec service prolongé.

Si, au milieu du progrès, on trouve des époques de décadence, ce n'est qu'aux jours où le génie français , obscurci par le malheur, se met à la remorque de l'étranger, en imitant ses méthodes.

En France, l'armée permanente nationale doit être assez puissante pour assurer le repos de la nation contre les troubles intérieurs et les entreprises de l'étranger. Sous la garde de cette armée, les sciences, les arts, l'industrie, l'agriculture, les métiers doivent s'exercer sans le moindre souci. La population est assez nombreuse pour fournir en même temps des hommes de science et des soldats.

Nos armées n'ont jamais été vaincues par une nation, mais par des nations réunies; à Waterloo, nous étions seuls contre l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche, la Rus-

sie. A Sedan et à Metz, nous avions à lutter contre, non le royaume de Prusse, mais tous les royaumes de l'Allemagne.

La conscription avait donné à Napoléon Ier une armée incomparablement supérieure aux armées européennes ; il fallut de longues guerres, depuis le Portugal jusqu'à la Russie, pour l'affaiblir. Les gouvernements qui succédèrent à l'Empire conservèrent à notre armée toute sa grandeur , sous les habiles directions des maréchaux Gouvion-Saint-Cyr et Soult.

Cette armée française, qui avait couronné tant de victoires par les journées de Crimée et d'Italie, était donc l'oeuvre de plusieurs siècles.

Ce n'est ni en dix, ni en vingt ans, qu'au milieu de la civilisation efféminée qui nous dévore le législateur peut créer une vaste corporation, indifférente aux passions politiques, animée d'un esprit particulier, que résument les deux mots honneur et patrie, recevant chaque année un sang nouveau puisé dans les veines de la nation, grande famille fière de ses ancêtres, aristocratique par sa hiérarchie, démocratique par les éléments qui la composent et chevaleresque par ses traditions. Cette corporation, sans cesser d'appartenir à la société civile, a ses lois particulières, imitées des codes de l'antiquité grecque et romaine, elle a aussi ses sciences, et, par un effort constant, elle produit un phénomène admirable qui consiste à transformer l'homme le plus grossier en héros.

Réunir des foules et leur enseigner l'usage des armes n'est pas chose difficile, mais créer le véritable soldat avait été l'un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Ce soldat, tel que nous l'avons vu, tel que nous l'avons commandé pendant de longues années, était discipliné, humain dans la guerre, dévoué à la France et résigné comme le religieux. Le drapeau du régiment était pour lui le symbole de la religion militaire ; sous ce drapeau,

on parlait un langage inconnu aux villes et aux champs. Les cœurs battaient sous le drapeau plus haut qu'ailleurs, et, pour mériter un bout de ruban rouge, des centaines d'hommes tombaient sous la mitraille.

La société était fière de son armée, et chaque famille avait un fils, un père, un frère dans nos rangs.

Enseigner l'exercice des armes comptait pour peu, car ce n'était pas les corps seulement que nous voulions transformer, mais les âmes, les esprits, enfin le moral. Nous voulions que cette armée, représentant la France entière, permît aux sciences, aux arts, à l'industrie, à l'agriculture, au commerce de se développer en toute liberté, à l'abri du service militaire.

Il faut bien le dire, au risque de se répéter : l'armée permanente est la compagnie d'élite de la nation. Or, l'élite ne saurait être le plus grand nombre, encore moins tout le monde. Du moment où le service militaire est obligatoire, le soldat de profession cesse d'exister et la quantité remplace la qualité. Le temps de service pour chacun devient tellement court qu'il n'y a sous les drapeaux que l'apprenti-soldat. Dès lors, l'instruction reste insuffisante, l'esprit militaire se perd, et les cadres inférieurs disparaissent. Ces cadres inférieurs sont pour les troupes de la plus absolue nécessité, ils se composent de sous-officiers rompus aux détails du métier par une longue expérience, de caporaux alertes, vigoureux, autoritaires, et enfin d'anciens soldats habitués aux accidents de la paix et de la guerre, fiers de leur métier et s'estirnant plus haut que ne le pense le vulgaire.

Non seulement ces cadres inférieurs enseignent aux nouveaux venus les secrets du métier, mais ils ont une influence énorme sur le mcral de la troupe. Le service

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de courte durée supprimera complètement les cadres inférieurs, que les cadres supérieurs ne remplaceront pas, car ni colonels, ni commandants, ni capitaines, ni lieutenants ne seront en contact avec le soldat, le jour et la nuit, aux heures de corvée, au moment de la soupe, au corps-de-garde, à la cantine ou à l'hôpital.

Les conséquences de la guerre de 1870-1871 sont donc fort importantes. La Prusse, puissance militaire, aura tué l'esprit militaire en Europe. Nous ne répéterons pas que ces multitudes armées, envahissant la France, ont méconnu les lois de la guerre et le droit des gens, et ramené au milieu de la civilisation du xixe siècle les coutumes de la barbarie. Mais les nations doivent savoir que les armées permanentes, instituées dans l'intérêt de leur sécurité, ont cessé d'exister.

Le public se berce d'illusions. Il s'imagine volontiers qu'un fusil aux mains d'un homme et une casaque de soldat sur ses épaules donnent un Jétenseur à la patrie. On oublie que la création des armées permanentes avait précisément pour but de rendre inutile le service obligatoire.

Les vieux officiers russes et autrichiens d'Austerlitz, les vieux officiers prussiens d'Iéna eussent été fort heureux s'ils n'eussent eu devant leurs bataillons que nos soldats d'un jour, au lieu des régiments qui enlevaient au pas de course les étendards et les canons.

Ce n'est pas sans émotion que notre plume trace le mot sacré de régiment.

L'armée permanente entretenait l'esprit militaire et le régiment l'esprit de corps. Demandez à ces vétérans, capitaines en retraite, entrés simples soldats au régiment, vieillis sous le harnais, ce que valait un simple numéro !

Si, au plus fort de la bataille, le colonel faisait entendre le cri : En avant, le Î3* ! un frisson de gloire caressait

tous les fronts, les cœurs battaient d'orgueil, la flamme du drapeau se balançait dans l'air, et tous couraient à la mort avec une joie surhumaine.il n'était pas un régiment qui n'eut eu sa journée dont le souvenir se conservait de génération en génération.

Ces journées étaient inscrites en lettres d'or sur la soie du drapeau, et nous étions fiers de nos aînés en lisant au-dessus de nos têtes ces noms de Marengo, de Wagram ou de la Bérésina.

Nous allions au delà, et tel régiment descendait des dragons de Condé, tel autre de Turenne-Infanterie ; tous les maréchaux du premier Empire se souvenaient avec orgueil de leur régiment. Soult, duc de Dalmatie, rappelait qu'il avait été sergent dans le régiment du Roi ; le maréchal Davout se souvenait du temps où il servait au régiment Royal-Champagne-Cavalerie , et le roi de Suède Bernadotte, à l'ombre de son trône, écrivant à un officier de l'armée française, en 1842, disait fièrement qu'en 1789 il était sergent-major dans le régiment de Royal-Marine, après huit années de services.

Le régiment était une famille où quelques-uns servaient trente ans de suite. Il entretenait des traditions précieuses, formées de glorieux souvenirs de guerre ou de généreux souvenirs de paix.

Le régiment aurait pu servir de modèle à toute société. Il y avait là des lois auxquelles nul ne pouvait se soustraire, et une hiérarchie bien tranchée qui n'empêchait pas l'égalité, car tous, depuis le colonel jusqu'au simple tambour, partageaient les mêmes sentiments, parlaient le même langage et portaient le même habit. Il fallait parcourir tous les échelons pour arriver au premier. Très souvent, le chel avait été soldat, et son fils l'était à son tour, faisant faction à la porte de son père.

On ne saurait croire, dans la société civile, et en particulier dans les administrations où la morgue est de mise.

combien le chef militaire, capitaine, colonel ou général, apporte de cordialité dans les relations militaires. Tous, tant que nous sommes, avons vu les plus grands seigneurs de France traiter en camarades les simples soldats, tandis que le commis de bureau tremble devant son chef de division.

Le secret de cette différence est dans la nature humaine : le sang du soldat se mêle à celui d'un maréchal de France. Le duc de Montebello, le duc d'Istria tombent sur le champ de bataille frappés par le boulet qui a renversé un caporal ou un sergent. Turenne, lui-même, a mêlé son sang au sang de ses compagnons d'armes.

Le régiment se meurt. Au lieu de ce corps solide, animé d'une âme, on forme pour les expéditions ce qui se nomme : régiment de marche, formé d'éléments étrangers les uns aux autres, et commandés par des lieutenants-colonels. Le chef, inconnu de ceux qu'il conduit au feu, en est ignoré presque complètement. Le drapeau est absent et le feu sacré ne brille plus.

En temps de paix , le régiment est un terrain de passage où le capitaine n'a pas été lieutenant, où le lieutenant n'a même pas occupé le grade de sous-lieute nant. Il n'y a plus d'esprit de corps, plus de franche camaraderie, plus de vieux souvenirs. Or, la perte de l'esprit de corps menace d'une fin prochaine l'esprit militaire sans lequel l'armée n'est qu'une vaste agglomération d'hommes.

Avec le système du service militaire obligatoire pour tous, l'armée se compose donc à" apprentis soldats. En effet, si l'on veut instruire aux exercices militaires une nation tout entière, chaque homme ne peut passer dans le rang qu'avec rapidité, sans avoir le temps de compléter

son éducation technique. A peine l'apprenti soldat sait-il manier son arme et marcher au pas que la loi le renvoie dans ses foyers. La question militaire est dominée par les considérations financières.

La Prusse a remporté de grands succès avec des armées qui ne nous semblaient pas supérieures à la nôtre. Est-il bien prouvé que cette armée prussienne, si excellente à Berlin, mériterait à Paris la même admiration? Nous ne le pensons pas.

L'action militaire de la France est assurément tout autre que celle de la Prusse ; dès lors, les armées de ces deux nations doivent différer entre elles. Avec la machine formidable organisée par la loi de 1872, et qui est une imitation servile de l'armée prussienne, nous pouvons, en quinze jours, jeter huit cent mille hommes sur nos frontières, tandis qu'il nous est impossible d'envoyer un corps de trente mille soldats sur le Nil ou sur le Bosphore. L'expédition de la Tunisie ne l'a que trop prouvé. La Tunisie est à nos portes, et nous n'avons pas eu à combattre des troupes régulières, mais quelques milliers d'Arabes. On se souvient cependant des efforts qu'il a fallu tenter pour constituer le corps d'armée qui a opéré la marche sur Kairouan.

Les difficultés sont encore plus grandes pour le Tonkin. Nos douze cent mille soldats sont là, prêts à partir clés que l'ordre de la mobilisation sera donné, et cependant il a été impossible d'expédier au général qui représente Tépée de la France en ce pays d'Orient, la division de douze ou quinze mille hommes qui lui aurait été nécessaire pour pousser jusqu'à la frontière chinoise et faire du Tonkin une terre française. Ce qui prouve, en dépit du proverbe, que qui peut le plus ne peut pas toujours le moins.

On sait parfaitement en Europe que nous sommes outillés, depuis 1872, pour faire une guerre nationale, et

non pour une guerre politique, comme la plupart de nos guerres. On sait que si notre territoire était envahi ou même menacé, tous les citoyens en état de porter les armes seraient debout pour le défendre. Aussi, sommesnous à l'abri d'une attaque, mais cela nous suffit-il? Devons-nous borner notre ambition à sauvegarder notre indépendance et à veiller sur les frontières que les traités de 1871 nous ont assignées? Faudra-t-il désormais nous désintéresser de ce qui pourra se passer en Europe ? Telle est la question qui se pose en face de nos millions d'hommes prêts à se lever. Alors, on jette tout naturellement un regard en arrière et l'on se demande si notre ancienne armée, avec le service de sept ans, ne pouvait pas être conservée, en la complétant au moyen de fortes réserves.

De graves événements peuvent se produire d'un moment à l'autre dans la Méditerranée, dans la péninsule balkanique, peut-être ailleurs. Devons-nous en demeurer simples spectateurs et souffrir qu'on remanie sans nous la carte d'Europe ? Alors, nous cesserions d'être une grande puissance pour devenir un Etat de second ordre. Ce serait déchirer notre histoire et raccourcir l'épée de la France.

Ils sont rares, les hommes qui se rendent compte des conditions de fonctionnement d'une société démocratique, où le principe du service militaire obligatoire est admis ; ceux-là sont les seuls à comprendre qu'avec la nouvelle armée imitée de la Prusse, nous aurions pu, en 1870, repousser l'invasion allemande, mais que nous n'aurions pu faire ni la guerre de Crimée, ni la guerre d'Italie ; peut-être même la conquête de l'Algérie nous devenaitelle impossible.

Nos législateurs, manquant de lumières et d'expérience sur les choses militaires, ont aboli la loi de 1868 sans en avoir mesuré tous les avantages. Cette loi suffisait pour

parer à toutes les éventualités. Elle mettait à la disposition du gouvernement 400.000 soldats de profession, auxquels les décrets successifs permettaient d'adjoindre trois ou quatre cent mille hommes des réserves. Elle créait en même temps la garde nationale mobile, qui ne pouvait être mise en mouvement que par uneloi, c'est-à-dire dans des conjonctures très graves, et où entraient tous ceux qui, n'ayant nulle vocation pour servir en dehors de ces conjonctures, s'étaient fait remplacer dans l'armée active.

La loi de 1868 suffisait, et au delà, pour toutes les entreprises qui auraient pu engager la France hors de ses frontières. Nous devons même ajouter que cette loi suffisait également, avec l'aide de la garde mobile bien organisée, pour tenir tête à toute invasion. Il serait puéril de tomber d'une légende dans une autre, et d'avoir désormais autant de méfiance de nous-mêmes que nous avons eu de folle assurance. Gardons-nous d'une trop grande admiration pour la puissance militaire de l'Allemagne ; ses constantes victoires de 1870 sont dues à nos fautes plus qu'au génie de l'adversaire. Sinous avions été outillés comme nous le sommes à cette heure, l'armée que pouvait donner la loi de 1868 n'aurait pas été vaincue.

Il y a une telle différence entre les guerres prussiennes et les guerres françaises, que le législateur, en créant notre armée nouvelle, aurait dû éviter avec soin d'imiter ce qui se passait au delà du Rhin. Depuis Napoléon Ier et même à dater de 1704, les guerres prussiennes ont pour but des agglomérations successives, peu bruyantes et rapportant profit, tandis que la France, depuis un demisiècle, a combattu pour des idées en Grèce, en Espagne, en Algérie, au Maroc, à Anvers, en Grimée, dans la Baltique, en Italie, en Chine, en Syrie, au Mexique, sans compter les démonstrations armées, quoique pacifiques en apparence.

Avec notre nouvelle loi militaire, qui fait que tout le monde est soldat pour peu de temps, le rôle militaire de la France deviendra très difficile sinon impossible, et l'on ne dira plus comme jadis que l'Europe ne tirera pas un coup de canon sans la permission de la France.

Le service obligatoire rendra le gouvernement circonspect, pour ne pas dire timide. Tout ce qui touche à l'universalité des citoyens, soit suffrage universel, soit service militaire obligatoire, devient affaire délicate à manier, parce que le moindre contact se répercute jusque dans les couches les plus profondes de la population.

La loi de 1868 avait été faite dans le même esprit que celle de 1832, qui elle-même avait été inspirée par les pensées de 1818; toutes ces législations descendaient en droite ligne de la loi sur la conscription, loi devenue populaire et entrée dans les mœurs du pays.

Nous regrettons que la France ait renoncé à ce qui convenait à son génie particulier pour adopter le système militaire de l'Allemagne.

Nous aurons des apprentis soldats sous les armes pour un temps très court; à côté d'eux, de nombreux réservistes; derrière eux, l'armée territoriale; autour d'eux, les bataillons scolaires; mais le vrai soldat aura disparu, le vieux sous-officier sera remplacé par un jeune aspirant à Técole, et, lepédantisme aidant, l'esprit militaire s'éteindra sous prétexte que ce sont les maîtres d'école de l'Allemagne qui ont vaincu la France en 1870. Telle est parfois la force d'un préjugé.

« Les succès des Allemands ont faussé, chez nous, beaucoup d'idées. On a eu la tête tournée de leurs exploits, de cette immense invasion qui s'était déroulée avec l'ordre et l'éclat d'une parade. Gomment dès lors ne pas attribuer à leurs officiers des qualités exceptionnelles, et parmi ces qualités, ne pas supposer particulièrement celles qui rentrent dans le programme du jour? On s'est

bien gardé de dire que les officiers proviennent d'une caste pauvre, orgueilleuse et énergique, dont on a utilisé la pauvreté au profit de l'esprit militaire, Y orgueil au profit de l'esprit de corps, et l'énergie au profit de l'esprit de conquête. Nous avons mieux aimé voir en eux un phénomène explicable seulement par de hautes études, comme si nos officiers français n'étaient pas capables d'en faire autant dès qu'on le voudra. Si l'on est parti, en 1870, sans

savoir où l'on allait, est-ce la faute de nos officiers?

Un orage nous a. réveillés et nous avons vu où était le mal. Mais au lieu de chercher simplement à le réparer, à en prévoir le retour, pourquoi un bouleversement complet? pourquoi de la réforme de quelques services et de quelques méthodes conclure à la nécessité de faire table rase (1)? »

Le plus fâcheux, c'est qu'en bouleversant nos institutions militaires dans leur partie pour ainsi dire matérielle, on en a transformé l'esprit. Au temps passé, l'héroïsme était personnifié par Murât, Lasalle ou Daumesnil chargeant à la tête des escadrons ; ou bien par le maréchal Ney en Russie, soutenant la retraite, un fusil dans la main, au milieu des soldats couverts de neige ; désormais, le moindre lieutenant breveté ne rêve la gloire que sous l'image d'un chef d'état-major général entouré de cartes, ou bien encore sous la forme d'un examinateur jugeant au tableau de la valeur militaire d'un candidat troublé par un problème.

Il y aurait faiblesse à se laisser entraîner vers la terre. Elevons-nous, au contraire, à une hauteur si grande que les erreurs et les bruits d'en bas ne parviennent pas jusqu'à nous.

(1) La Puissance française, par un. ancien officier.

Qu'une armée permanente, toute militaire, soit appelée à la protection du pays, ou que tous les citoyens soient soumis au service, la patrie n'en met pas moins des armes aux mains de ses enfants.

Ne voyons donc que la patrie. Soldats ou citoyens armés, serrons nos rangs pour les jours à venir. Soldats, souvenons-nous des combattants de Frœschwiller, de Forbach et de Metz ; citoyens, invoquons la mémoire des mobiles de la Loire, du Nord et de l'Est. Parmi ces hommes, beaucoup n'ont pas revu leurs foyers ; ils dorment de l'éternel sommeil dans les champs que nous foulons aux pieds. Nos Thermopyles sont à tous les horisons. Comme les contemporains des trois cents Spartiates, nous pourrions lire au sommet des rochers cette inscription fameuse tracée par le fer d'un mourant : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois. »

N'exaltons pas outre mesure les vertus nécessaires pour ainsi mourir ; ne croyons pas qu'il faille à l'homme un rare courage pour défendre sa patrie.

Une seule force est nécessaire : le mépris de la mort.

« Le mépris de la mort, a dit un grand orateur moderne (1), voilà le principe de la force morale. Tant que la conviction de la justice ne va pas jusque-là, tant qu'on

craint de mourir il n'y a rien à espérer de l'homme

dans les grandes occasions. Une menace suffira pour le vaincre ; il flottera, sans caractère, à la merci des événements, et, si l'histoire le connaît, elle ne connaîtra que sa honte. C'est le mépris de la mort qui fait le soldat, qui crée le citoyen, qui donne au magistrat sa toge, au prince sa sauvegarde dans les périls et sa majesté dans l'infortune. »

Ayons pour la mort le plus souverain mépris, et toutes

(1) Le II. P. Lacordaire.

les autres vertus nous seront données sans peine. Ils méprisaient la mort les gardes-mobiles, les francs-tireurs, les soldats de toutes armes dont les ossements blanchissent nos plaines et nos coteaux. Nous croyons lire au-dessus de ces milliers de tombes ces vers du poëte (1) :

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor !

Puisse un jour de nos ossements sortir notre vengew

Terminons ce livre par une page qu'il nous semble avoir écrite, tant elle est tracée dans notre âme. Nous l'adressons à cette jeunesse qui, à un jour plus ou moins prochain, sera appelée à la défense de notre chère patrie :

« Jeunes gens, je me tourne vers vous. C'est une habitude ancienne qu'il faut que vous me pardonniez. Je vous ai si souvent appelés au chemin des grandes choses qu'il m'est malaisé d'écarter de ma parole votre souvenir et votre nom. Vous avez devant vous une longue carrière ; mais si vous préférez la vie à la justice, si la pensée de la mort vous trouble, cette carrière, que vous vous peignez si belle, sera tôt ou tard obscurcie par des faiblesses indignes de vous. Citoyens, magistrats, soldats, vous rencontrerez des heures où le mépris de la mort est la seule source du bien dire et du bien faire, où les vertus privées ne servent plus à couvrir l'homme, mais où il faut l'intrépidité d'une âme qui regarde plus haut que le monde et quiy a placé sa vie avec sa foi. Si cette foi vous manque, c'est en vain que la patrie comptera sur vous, c'est en vain que la vérité et la justice vous regarderont du haut du ciel, leur éternelle demeure, et que la Providence

(1) Virgile, Enéide,

amènera sous vos pieds des événements capables d'immortaliser votre vie. Vous ne les comprendrez pas. La gloire passera devant vous, elle vous tendra la main, et vous ne pourrez pas même lui dire son nom (1). »

Cl) Le P. Lacordaire, Conférences 1854.

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