CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE
Le prince de Joinville et le sous-lieutenant Martin des Pallières. — L'exilé et le général. — Lettre de Gambetta au général Chanzy. — Lettre du prince de Joinville au même. — Le duc de Chartres. — Les princes d'Orléans. — Robert-le-Fort. — Le général de La Motterouge. — Le général d'Aurelle de Paladines. — Le général Martin des Pallières. — M. de Freycinet délégué de la guerre. — Gambetta. — Ressources de la France en personnel et en matérielle 4 septembre 1870. — La loi martiale. — "Révision des grades. — Opinion du général d'Aurelle sur la direction militaire. — Trente-huit francs-tireurs de Saint-Denis tuent 137 Allemands. — Déplorable effet d'une proclamation de Gambetta. — Bataille de Coulmiers, racontée par le sergent Bérail. — Réfler: ons. — L'évêqtie d'Orléans vient au camp. — Dépêche du général d'Aurelle à Mgr Dupsnloup.
Le 15 août 1844, une escadre française bombardait Mogador (1). L'heure de l'assaut était venue, et sur chaque navire l'infanterie de marine, qui allait combattre, se précipitait dans les chaloupes. Un jeune sous-lieutenant, sorti depuis peu de l'école militaire, n'était pas désigné pour marcher à l'ennemi. Il devait rester à son bord et assister impassible aux élans de ses compagnons.
Il ne put se soumettre à cet ordre et se glissa parmi
(1) Mogador, ville maritime du Maroc, assiégée par les Français en 1814
RÉCITS MIMT. — LA LOIRE ET L'EST. — 3e SÉRIE 1
les combattants. Son éclatante bravoure le fit distinguer, et lorsque la ville fut prise, le jeune officier revenait tout sanglant. Ses chefs le proposèrent pour la décoration de la Légion d'honneur.
Mais ramiral était aussi descendu des premiers. Monté dans son canot, sautant à terre, une canne à la main, sans même vouloir se laisser devancer par les tirailleurs, il s'élançait au combat. Il avait donc tout vu et savait que le jeune sous-lieutenant, si brave, n'était pas à son poste.
Lorsque le feu eut cessé, l'amiral manda l'officier et lui dit :
— Vous mériteriez, Monsieur, une sévère punition, pour n'être pas resté à bord comme vous en aviez reçu l'ordre ; mais
— Pardonnez-moi, Monseigneur, dit le sous-lieutenant, je voulais faire ma première campagne près de
vous je ne pouvais supporter la pensée que d'autres
verseraient leur sang pour la France, et que je n'y serais pas
L'amiral était âgé de vingt-six ans, et nul ne pouvait mieux que lui comprendre la faute commise par le jeune officier d'infanterie de marine. Il lui pardonna, fit soigner sa blessure, et plaça sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur.
L'amiral était le prince de Joinville, fils du roi Louis- Philippe; le sous-lieutenant d'infanterie de marine se nommait Martin des Pallières.
Vingt-six années s'écoulèrent, années d'exil pour le Prince, années glorieuses pour le jeune officier, qui parvint au grade de général de division, commandant un corps d'armée sur les bords de la Loire, après s'être distingué à la bataille de Sedan, où il versait encore son sang.
Le général Martin des Pallières, chef du 15e corps,
avait établi son quartier-général dans un petit rendezvous de chasse. Il dictait des ordres à son aide-de-camp lorsqu'on vint lui annoncer qu'un étranger de haute taille, portant à sa boutonnière la rosette de la Légion d'honneur, demandait à le voir.
— Je suis, dit le nouveau venu, le colonel Luttherod ; puis-je vous entretenir quelques instants en particulier?
Le général fixa un long regard sur son interlocuteur et garda le silence. Puis, un peu impatienté, il se leva et conduisit l'étranger sur le palier de l'escalier.
— Ne me reconnaissez-vous pas ? dit le colonel.
— Non, répondit des Pallières, qui, entouré de pièges, était devenu méfiant : non, je ne vous reconnais pas.
— Avez-vous oublié Mogador et l'amiral qui vous a fait faire votre première campagne? Vous avez été blessé près de lui et il vous a décoré. Me reconnaissez-vous maintenant? Je suis le prince de Joinville.
— Oui, Monseigneur, je vous reconnais, s'écria le général, profondément ému.
— Ecoutez, dit le Prince, je vous ai aidé à faire votre première campagne, aidez-moi à faire ma dernière. La demande que je vous adresse a été repoussée à Paris, à Tours, partout ; je n'ai d'espoir qu'en vous, qui heureusement ne m'avez pas reconnu, ce qui vous prouve que personne ne me reconnaîtra. Acceptez-moi comme volontaire : je ne serai pas le colonel américain dont j'ai pris le nom, mais un simple canonnier, un pauvre vétéran qui veut défendre son pays, qui veut mourir au milieu des soldats. Souvenez-vous de l'assaut de Mogador : nous étions jeunes, ardents, et tout dévoués à la patrie. L'âge est venu, mais les cœurs n'ont pas vieilli. Acceptez un volontaire de plus dans votre armée ; j'y serai inconnu et je ne me montrerai que les jours de combat.
Le général des Pallières répondit d'une voix tremblante :
— Monseigneur, je souffre cruellement de ne pouvoir vous accorder une place dans l'armée où vous rendriez de grands services. Mais une surveillance active vous entoure et chacun de vos pas est compté. Vous ne resterez pas vingt-quatre heures dans l'armée sans être arrêté. Croyez bien, Monseigneur, que le sous-lieutenant de Mogador serait heureux et fier de servir près de son ancien amiral, mais je ne puis rien et j'en souffre cruellement : on dirait qu'en présence de l'ennemi j'ai semé la division dans le pays et dans l'armée.
Le visage du prince de Joinville était profondément atterré. Il ne prononça que ces mots :
— Je suis bien malheureux!
Puis il tendit les deux mains au général des Pallières, qui les pressa sur son cœur.
Et le Prince s'éloigna.
Cette scène avait lieu le 26 novembre 1870. Un mois plus tard, le 23 décembre, le fils du roi Louis-Philippe faisait une nouvelle tentative racontée par le général Chanzy dans son ouvrage : La deuxième armée de la Loire.
Le Prince se rendit auprès de l'amiral Jaurès (1) et le pria de solliciter pour lui l'autorisation de suivre l'armée française sous le nom de colonel Luttherod. Il a déjà assisté aux combats soutenus par le 15e corps en avant d'Orléans ; il a même pris part à la lutte dans une des batteries de la marine, et enfin n'a quitté la ville qu'avec les derniers de nos soldats. Il désire ardemment suivre les opérations du général Chanzy, s'engageant à la plus grande réserve et à ne point se faire connaître. Le commandant en chef ne croit pas pouvoir refuser au Prince ce que le gouvernement de la République accorde à tous les Français : l'honneur de défendre la France envahie.
(1) L'amiral Jaurès commandait une division du 21e corps, dans la deuxième armée de la Loire, sous les ordres du général Chanzy.
Cependant il en réfère à M. Gambetta, ministre de la guerre, et celui-ci répond au général Chanzy :
« Le Prince, même sous un nom d'emprunt, ne
peut rester en France sous aucun prétexte. 11 a commis une faute très grave en pénétrant sur le territoire subrepticement, et en se rendant aux armées, où il pouvait devenir, pour la paix publique, si sa présence était révélée, un élément de désordre, et dans le pays un brandon de guerre civile. La question posée par la présence du Prince n'est d'ailleurs pas nouvelle pour nous ; elle s'est posée dès le lendemain de la révolution du 4 septembre, et le gouvernement de Paris fut unanime pour faire ramener à la frontière les imprudents qui l'avaient franchie. Dans une occasion plus récente, les intentions du gouvernement leur ont été signifiées de nouveau. La conduite du prince de Joinville est donc tout à fait coupable. — Gomme républicain, comme membre du gouvernement, je dois faire respecter les lois ; demain M. le colonel Luttherod sera conduit en lieu sûr.
« Telles sont les instructions que je vous prie de faire exécuter.
Signé : « L. Gambetta. »
Après la réception de cette lettre qui était un ordre, le 29 décembre, Chanzy fit annoncer au prince de Joinville que le gouvernement repoussait sa demande, et le pria d'avoir à faire connaître l'heure de son départ du Mans et le lieu où il désirait s'embarquer.
Le Prince assura qu'il partirait le soir même pour Saint-Malo. Il écrivit au commandant de la 2e armée, qui ne l'avait pas revu depuis l'entrevue du 23.
« Le Mans, 29 décembre 1870.
« Général,
« Je ne veux pas m'éloigner sans vous remercier de ce que vous avez fait pour moi.
« Votre loyauté de soldat avait compris qu'on peut vouloir servir son pays, uniquement parce qu'on l'aime. Vous aviez compris la douleur de quelqu'un qui a porté l'épée, de rester seul oisif dans la crise terrible que nous traversons. Tous mes vœux les plus ardents accompagnent vous et votre armée.
« Croyez à mes sentiments reconnaissants.
Signé : « Fr. d'Orléans. »
Arrêté par le commissaire de police, le prince de Joinville fut conduit à la préfecture du Mans, où il séjourna cinq jours, et enfin embarqué à Saint-Malo pour l'Angleterre.
Le général d'Aurelle de Paladines, lui, n'avait point vu le Prince, qui avait été reçu par l'aide-de-camp, M. de Langalerie.
Toutes ces démarches inutiles du prince de Joinville, et la lettre de M. Gambetta, prouvent trop que le salut de la France était loin d'être la préoccupation exclusive des hommes alors au pouvoir. Le mot patrie n'est même pas prononcé, à ces heures terribles, où les partis politiques devaient disparaître, où la monarchie, les dynasties, les démocraties devaient être oubliées pour la sainte patrie française, devenue momentanément la proie des envahisseurs.
Le duc de Chartres, second fils du duc d'Orléans, a la fibre militaire. Il fut l'un des plus brillants élèves de l'école de Turin. L'armée piémontaise, par son organisation, se rapprochait beaucoup de l'armée française, et l'école de Turin ressemblait à l'école de Saint-Cyr.
Lorsqu'éclate la guerre d'Italie (1859), Robert d'Or-
léans (après avoir été l'un des brillants élèves de l'école militaire de Turin) est nommé sous-lieutenant au régiment piéiuontais de Nice-cavalerie.
Il fait la campagne à côté de Tannée française et souvent dans ses rangs. Il devient capitaine.
Après la conclusion de la paix, le jeune duc voulut prendre part à la guerre d'Amérique. Il partit avec son frère, le comte de Paris, et tous deux servirent à l'étatmajor de Mac-Clellan. D'après tous les témoignages, il s'y conduisit d'une façon brillante.
En février 1862, il faisait, par un temps de neige, une reconnaissance avec quelques cavaliers ; c'était aux environs de Washington. Arrivé à Peck's-House, il tombe sur un avant-poste de cavalerie confédérée : une mêlée s'engage ; quelques-uns des cavaliers ennemis sautent en selle et gagnent les bois ; d'autres, plus audacieux, rejoignent une maison voisine, s'y retranchent et les fédérés vont leur donner l'assaut.
Chaque fenêtre devient une meurtrière ; le duc de Chartres, visé presque à bout portant par une lucarne, évite la balle ; mais son compagnon de droite, le capitaine Wilson, est frappé et tombe, le cou traversé par le projectile.
Le Duc assista au siège de York-Town et aux combats auxquels ce siège donna lieu.
Vers la fin de la campagne, lorsqu'il était campé au bord des marais qui avoisinent Richmond, Chartres ressentit de subites atteintes des fièvres qui décimaient l'armée. Nature énergique, il lutta longtemps ; mais il fallait, sur des ordres formels, se rendre à Washington. Il se mettait en route le 25 juin, lorsque le canon se fit entendre. Alors personne n'eut assez d'autorité pour lui faire continuer son chemin ; revenir sur ses pas, se faire détacher auprès du général Porter, commandant le corps engagé, fut l'affaire d'un instant. Malgré sa fièvre, le
Duc prit la part la plus active à la bataille de Gaine' shill.
Après la guerre d'Amérique, Chartres, ne pouvant plus combattre, employa ses loisirs à visiter les nombreux champs de bataille de la vallée du Rhin. Au commencement de l'année 1869, il publia sur ce sujet une étude fort remarquable. Les officiers allemands, désireux de s'instruire, recherchèrent cet ouvrage, et l'un d'eux le traduisit. L'œuvre a pour titre : Souvenirs de voyage ■, une visite à quelques champs de bataille de la vallée du Rhin (1).
Le duc de Chartres est non seulement un officier de guerre, mais un lettré.
En 1870, le corps législatif repousse la pétition des princes d'Orléans demandant l'abolition des lois d'exil. Les événements se précipitent, l'Empire tombe, et un nouveau gouvernement s'établit le 4 septembre.
Le duc d'Aumale, le prince de Joinville et le duc de Chartres arrivent à Paris le 6 septembre ; mais leur seule présence effraye le gouvernement de la Défense nationale, qui fait appel aux sentiments patriotiques des princes et les supplie de s'éloigner.
Ils font à leur pays le plus grand des sacrifices en se privant de l'honneur de le servir, et ils reprennent le chemin de l'Angleterre.
Vers la fin du même mois, un jeune officier se présente à Rouen, au chef d'un bataillon de mobiles de la Seine- Inférieure. Ce jeune homme, aux allures militaires, demande à s'engager comme simple soldat. Il est accepté,
(1) A la fin de l'année 1869, les princes de la famille d'Orléans ayant résolu de publier l'ouvrage du duc d'Orléans sur la campagne d'Afrique, et le comte de Paris ayant écrit quelques lignes d'avant-propos, le duc de Chartres, afin de suppléer à une lacune considérable de l'ouvrage (qui ne commence qu'en 1835), traça le récit de l'expédition depuis 1830 jusqu'à cette date, et en fit l'introduction de l'ouvrage de son père.
lorsque le chef de bataillon exige que le volontaire se mette en règle avec l'intendance pour constater son identité. Un peu embarrassé, le nouveau venu s'adresse à M. Estancelin, commissaire général en Normandie, chargé d'organiser les gardes nationales. M. Estancelin, dévoué à la maison d'Orléans, accepte le jeune officier en qualité de capitaine, sous le nom de Robert-le-Fort.
Dans le trouble du moment, on oublie qu'un Robert-le- Fort avait été investi du comté de Paris en 861, qu'après de rudes combats contre les Normands, il périt en Anjou, accablé par le nombre. On oublie que ce Robert fut le père de deux rois de France, Eudes et Robert Ier. Nul ne songe à remonter à l'origine de la dynastie.
Le duc de Chartres est admis dans les rangs de l'armée sous ce nom historique.
M. Estancelin, M. Hermel, chef d'état-major, et le capitaine Beaumini seuls connaissaient le Duc. Un Anglais attaché à l'ambulance de la préfecture le reconnut immédiatement, mais ne trahit pas le secret de sa présence.
Robert-le-Fort est placé à la tête d'un petit détachement de cavaliers, nommés « les éclaireurs de la Seine- Inférieure », formant un groupe de vingt à trente hommes. Envoyé à Fleury-sur-Andelle (1), alors menacé par l'ennemi qui tient Gisors (2), il bat le pays, fait des reconnaissances et surveille les routes. Les nuits se passent dans les villages, souvent sur la paille ; mais le jeune capitaine dit en riant : A la guerre comme à la guerre !
Il est assez heureux pour prendre part à quelques brillantes escarmouches, botte à botte avec le 1er hussards, à Longchamps, au Thil (3).
Le général Briand commandait alors à Rouen. Il prépare une expédition contre la petite ville de Gisors occu-
(1) Fleury-sur-Andelle (Eure), chef-lieu de canton.
(2) Gisors (Eure), sur l'Epte, chef-lieu de canton.
(3) Longchamps et le Thil, deux villages de l'Eure, canton d'Etrapégny.
pée par l'ennemi. Le capitaine Robert-le-Fort se distingue pendant une retraite dans la neige ; le général remarque ce jeune capitaine intrépide mais calme, connaissant bien le métier et conduisant sa troupe vigoureusement.
Le capitaine Robert entre dans l'état-major de Briand, qui recherche les bons officiers. D'abord détaché au Havre, il rejoint bientôt son général à Cherbourg, où il apprend qu'il est proposé pour le grade de chef d'escadrons à titre auxiliaire.
Ici se place un épisode remarquable, qui peint bien le caractère intrépide et plein d'initiative de Robert-le-Fort.
Pendant son séjour à Cherbourg, le général Briand était privé de cartes de France assez détaillées pour combiner les opérations militaires. Il se sentait arrêté à chaque instant et n'osait tenter aucune entreprise sérieuse : « Mon général, permettez-moi de m'absenter pendant trente-six heures, lui dit le capitaine Le Fort, et je vous rapporterai la carte complète de l'étatmajor. » — Très heureux, le général Briand accepta.
Chartres part pour l'Angleterre. Il a quitté l'uniforme et se présente à Morgan-House enveloppé dans une peau de bique de campagne. A peine peut-on le reconnaître, tant les bivouacs ont bruni son visage. Vingt-quatre heures après, il revient avec ses cartes. Pendant sa courte absence, Gambetta signait la nomination du capitaine Robert-le-Fort au grade de chef d'escadrons.
Les Allemands n'ignoraient pas que le duc de Chartres servait dans l'armée française, mais ils ne savaient dans quel corps et sous quel nom. Un personnage, qui n'était pas étranger au gouvernement prussien, fit quelques démarches pour connaître la situation du Prince, afin que, s'il était fait prisonnier, la famille royale de Prusse pût intervenir pour empêcher un malheur. Ce fut le duc d'Aumale qui reçut le messager auquel il répondit :
ce Chartres est là où il doit être ; si vous le faites prisonnier, fusillez-le, pendez-le, brûlez-le même, si vous voulez ; il fait son devoir, et nous ne dirons pas le nom sous lequel il se cache pour l'accomplir. »
Le 49e corps d'armée (1) s'organisait à Cherbourg sous l'impulsion du général d'Argent. Chartres prit place dans l'état-major du 19e corps, en qualité de chef d'escadrons. Ce corps laborieusement organisé se mit en marche au moment même où venait de se livrer la bataille du Mans. Le 19e corps se trouva donc isolé de l'armée de la Loire et ne livra que des combats sans importance contre les troupes du grand-duc de Mecklembourg. La nouvelle de l'armistice lui étant parvenue, les troupes durent conserver leur position sans combattre -
M. Jules Favre ne connaissait pas les positions de nos armées, et dut confier aux généraux qui tenaient la campagne le soin de déterminer les lignes de démarcation entre les Français et les Allemands.
La délimitation sur place fut une œuvre très délicate. Les Allemands insistaient pour s'emparer des bonnes positions. Sur un grand nombre de points il y eut des discussions graves et des transactions onéreuses. Sa complète connaissance de la langue allemande désignait naturellement le commandant Le Fort au choix du général en chef. Il fut donc envoyé avec le chef d'escadrons Sénault pour disputer le terrain au vainqueur. On fut assez heureux pour sauver Lisieux et Argentan de la rude occupation de l'ennemi.
Les conditions de l'armistice bien arrêtées, le 19° corps se mit en marche pour former l'aile gauche de l'armée de Chanzy.
Après la signature du traité de paix, les états-majors
(1) Le 19e corps se composait d'uue division de cavalerie, général Abdelal, et de trois divisions d'infanterie, commandées par les généraux Bardin, Girard et Saussier.
furent licenciés et le commandant Le Fort se rendit en Angleterre , après un séjour de vingt-quatre heures à Paris. C'était le 18 mars, jour où l'insurrection de la Commune obligeait le gouvernement de M. Thiers à se retirer à Versailles.
On organisait une armée pour reprendre Paris, et le duc de Chartres sollicita l'honneur de rentrer dans les rangs. Il fît le voyage pour offrir son épée au gouvernement qui refusa. On lui fit observer que les officiers revenant de captivité suffiraient et, au delà, pour former les cadres de la nouvelle armée.
Ce fut le 18 mars qu'il apprit que Robert-le-Fort était nommé chevalier de la Légion d'honneur (1).
L'histoire dira donc qu'à l'heure de nos désastres les princes de la maison d'Orléans ont voulu partager le sort des soldats de la France.
On accourait de toutes parts, les bourgeois près des princes, les enfants près des vieillards, les vétérans près de leurs anciens généraux. On ne sollicitait pas les commandements élevés, mais seulement une place dans les rangs qui marchaient à l'ennemi.
Parmi ces généraux qui offraient leur épée, se trouvaient trois hommes de grande valeur, qui furent successivement sacrifiés aux ambitions et à de sottes vanités.
(1) Le gouvernement appela le duc de Chartres à un commandement. Il entra donc au 3° chasseurs d'Afrique, qui servait dans la province de Constantine... Le commandant rejoignit la colonne du général Saussier, qui était en marche sur Batna, et devait opérer contre Bou-Mezrag, dans le midi de la province. Le Prince commandait trois escadrons attachés à la colonne. En tête de ces escadrons il assista à deux affaires importantes. Dans la seconde, qui eut lieu le 8 octobre, on s'empara de la smalah de Bou-Mezrajr.
Ces trois généraux étaient La Motterouge, d'Aurelle de Paladines et Martin des Pallières. D'autres pourraient encore être cités, dont les anciens et bons services furent outrageusement méconnus.
Nous voudrions tracer à grands traits les portraits des trois généraux que nous venons de nommer, car il importe à l'histoire d'être en mesure de comparer les généraux disgraciés aux ingénieurs civils, transformés subitement en chefs de grandes armées.
Avant d'esquisser ces profils, rappelons ce que disait un ancien écrivain (1) :
« Qu'importe, après tout, par où l'on commence un portrait, pourvu que l'assemblage des parties forme un tout qui rende parfaitement l'original? Le fameux Plutarque, qui traite ses héros comme ses lecteurs, commence la vie des uns comme bon lui semble, et promène l'attention des autres sur de curieuses antiquités, ou d'agréables traités d'érudition qui n'ont pas toujours rapport à son sujet...
« Ce que j'en dis n'est pas pour reprocher quelque chose à l'historien de toute l'antiquité auquel on doit le plus ; c'est seulement pour autoriser la manière dont j'écris une vie... »
Fils d'un chef de bataillon en retraite, issu d'une vieille famille bretonne , Joseph-Edouard de La Motterouge était né à Pléneuf (2). A l'âge de seize ans, il fut admis à l'école militaire de Saint-Cyr, d'où il sortit sous-lieutenant, en octobre 1821, au 22e de ligne. Il fit la campagne d'Espagne et le siège d'Anvers (3).
Les longues années de paix qui suivirent permirent à La Motterouge de se bien pénétrer des devoirs de l'offi-
(1) Hamilton, Mémoires du comte de Grammont.
(2) Chef-lieu de canton des Côtes-du-Nord.
(3) Anvers, place forte de Belgique (96.000 hab.), fut prise par les Français pour les Belges en 1832, après un long siège.
cier de troupe. Capitaine en 4 832, chef de bataillon en 1841, lieutenant-colonel en 1846, colonel en 1848 et général de brigade le 28 décembre 1852, La Motterouge était un de ces officiers réglementaires qui n'avaient pas oublié dans les expéditions africaines l'importance de l'instruction, de Tordre, de la tenue et de la discipline.
Il fit partie de l'expédition de Grimée (1) et se trouvait presque seul à représenter l'armée de l'intérieur. Ses compagnons d'armes étaient de brillants africains habitués à entraîner les troupes, et à les précipiter sur l'ennemi.
Nous avons entendu, quelques années après la guerre de Crimée, le général Pélissier déclarer hautement que La Motterouge, homme d'ordre, lui avait semblé meilleur pour la grande guerre que ces officiers généraux magnifiques au feu, insouciants la veille du combat, et sans inquiétudes le lendemain.
La Motterouge n'en était pas moins magnifique au feu, parce qu'il avait passé la revue de ses soldats, visité les armes, compté les cartouches ; il amenait un plus grand nombre d'hommes devant l'ennemi, parce que lui-même avait réglé les allures de la marche, fait arrêter la tête pour éviter l'allongement des colonnes ; avec lui, les attaques ne devenaient pas des élans désordonnés, mais s'opéraient avec un ordre parfait, les réserves à leurs places et chaque officier devant sa troupe.
La Motterouge nous rappelle le maréchal de Boufflers (2), ce rival du prince Eugène dont Saint-Simon a dit : « L'ordre, l'exactitude, la vigilance, c'était où il excellait. Sa valeur était nette, modeste, naturelle, franche, froide. Il voyait tout et donnait ordre à tout, sous le plus grand
(1) France et Angleterre contre la Russie, en 1854 et 1855.
(2) Le marquis de Boufflers, maréchal de France (1644-1711), se signala à Fieurus (1G9U), à Furnes (1693), à Namur (1695), à Lille (1708), et sauva Tannée, par une retraite savante, après la défaite de Malplaquet (1709).
feu, comme s'il eût été dans sa chambre ; égal dans le péril, dans l'action, rien ne lui échauffait la tête, pas même le plus fâcheux contre-temps. Sa prévoyance s'étendait à tout, et dans l'exécution il n'oubliait rien. Sa bonté et sa politesse, qui ne se démentaient en aucun temps, lui gagnaient tout le monde ; son équité, sa droiture, son attention à se communiquer et à prendre conseil, sa patience à laisser débattre avec liberté, sa délicatesse à faire toujours honneur de leurs conseils, quand ils avaient réussi, à ceux qui les lui avaient donnés, et des actions à ceux qui les avaient faites, lui dévouèrent
les coeurs Les soins infinis qu'il fit prendre et qu'il
prit lui-même des hôpitaux, le firent adorer des troupes et des bourgeois.
« Accessible à toute heure , prévenant pour tous, attentif à éviter, autant qu'il le pouvait, la fatigue aux autres et les périls inutiles, il fatiguait pour tous, se trouvait partout, et sans cesse voyait et disposait par luimême, et s'exposait continuellement. »
Tels sont les traits principaux du portrait du général de La Motterouge.
La campagne de Grimée a fait connaître le général de La Motterouge à tous les points de vue. Nul, en France, ne pouvait mettre en doute sa supériorité, qui marquait sa place à la tête d'une armée.
A Inkermann, pendant qu'une partie de l'armée française repoussait l'armée russe venue au secours de Sébastopol, le général de La Motterouge, de service à la tranchée, chassait, avec une poignée d'hommes (5 novembre 1854), 45.000 Russes de la garnison qui effectuaient une vigoureuse sortie sur la gauche de nos attaques.
Ceux-ci, à la faveur d'un brouillard épais et par des ravins qui facilitent leur marche, ont déjà envahi deux de nos batteries, mais La Motterouge, à la tête de quelques
compagnies du 20e léger, les rejette hors des points d'attaque, puis, entraînant ses soldats, franchit la première enceinte de défense, poursuivant l'ennemi par un feu terrible.
Le général de Lourmel arrive. Il se joint à son compatriote La Motterouge, et tous deux, toujours à la poursuite des Russes, s'élancent en avant et pénètrent jusque sous les murs de la place ; mais de Lourmel tombe, la poitrine traversée par une balle. Le général Forey, jugeant qu'ils ont été entraînés trop loin, décide la retraite.
De Lourmel, le compagnon d'armes, l'ami, le parent de La Motterouge, mourut le jour même.
On sait ce que fut le siège de Sébastopol. Outre les grandes batailles de l'Aima, d'Inkermann, de Balaclava, de Tractir, de la Tchernaï'a, des combats de tous les jours, de toutes les nuits, pouvaient faire penser que nos soldats étaient invincibles. Dans les rencontres corps à corps, dans les embuscades, ils se trouvaient face à face avec un ennemi brave, généreux, loyal, sans haine, et digne de la plus grande estime.
Entre tous, La Motterouge se fit remarquer par son dévouement au devoir, son indomptable énergie et la promptitude de ses décisions.
Les simples soldats, qui s'y connaissent, l'avaient jugé ; ils l'aimaient pour sa bravoure, sa franchise et sa bonhomie bretonne. Les coeurs forts sont de bons cœurs, et le soldat exprime son affection par quelque locution familière. Napoléon Ier était le Petit Caporal, le général Bugeaud, le père Bugeaud, et La Motterouge, la Carotte, à cause de son teint plus que blond, et aussi à cause de son nom. Lorsqu'il était de service à la tranchée, les soldats disaient : Bon, c'est la Carotte, il y aura du tabac.
Il y eut souvent du tabac ; il y en eut surtout le jour de l'attaque de la Quarantaine. Les 22 et 23 mai 1855, une bataille de nuit commença à 9 heures du soir et se prolon-
DE LA MOTTEROUGE
gea jusqu'à six heures du matin. Cinq fois les barricades furent prises et reprises. Le point attaqué par La Motterouge resta en notre pouvoir.
Il est cité à l'ordre de l'armée « pour s'être fait remarquer hautement dans les combats du 1er au 2 mai (où l'on se battit aussi de nuit pendant sept heures), et du 22 au 24 mai, devant Sébastopol. »
Le 22 juin 1855, il est nommé général de division commandant la 5e division du 2e corps.
C'est en cette qualité qu'il joua un rôle si brillant à l'assaut de Malakoff, et à la prise de Sébastopol. (8 septembre 1855).
Un des témoins, officier d'infanterie, écrivait : « La tunique du général La Motterouge est percée à jours ; son épaulette est labourée par une balle ; 2.000 de ses soldats sur 5.000 sont tués ou blessés. Il n'importe, notre général s'est emparé de la courtine Malakoff, il la garde. Plaçant son képy à la pointe de son épée, il se fait le point de ralliement de son intrépide division.
« Mais l'ennemi, en se retirant, a fait sauter un magasin à poudre dépendant de l'ouvrage enlevé ; le général est lancé en l'air avec un grand nombre de ses soldats qui l'entourent. Blessé gravement à la tête et à la main, le visage ensanglanté, il revient à pied à la redoute Lancastre avec un de ses officiers, blessé comme lui. L'armée entière applaudit en voyant ce général tout sanglant, la tête nue, appuyé sur un bâton, ne quittant le champ de bataille qu'après la victoire. »
Arrivé le premier à l'armée d'Orient, il n'en revint que le dernier.
Entre la campagne de Grimée et celle d'Italie (1), le général de La Motterouge eut le commandement de la 15e division militaire à Nantes.
(1) C'est-à-dire de 1855 à 1859.
RÉCITS MILIT. — LA LOIRE ET L'EST. - 3e SÉRIE S
En Italie, il était du corps d'armée du général de Mac- Mabon. Celui-ci, dont la bravoure est bien connue, doit cependant à son divisionnaire quelques fleurons de sa couronne ducale.
C'est, en effet, La Motterouge qui à Turbigo (3 juin 1859) enlève le village ; à Magenta (4 juin 1859) son cbeval est tué sous lui. Mais en voyant le général se relever, toute sa division acclame le valeureux chef qui, se remettant à sa tête, attaque la position énergiquement défendue. Il y pénètre le premier, suivi du général Camouet du général Auger, qui devait être frappé à mort quelques jours plus tard.
Après la bataille de Magenta, le général La Motterouge fut élevé à la dignité de grand officier de la Légion d'honneur.
A Solférino, après plusieurs assauts, il s'empare des monts Fontana ; ses troupes pénètrent dans Cavriana, quelques instants après le départ de l'empereur d'Autriche.
Le général n'était pas moins aimé des citoyens que des soldats. Pendant plus de douze ans, il exerça le commandement de la division militaire à Nantes. Lorsque,, atteint par la limite d'âge, il dut s'éloigner, la cité nantaise tout entière voulut lui exprimer ses regrets.
Les électeurs de Saint-Brieuc choisirent La Motterouge pour leur député, aux lieu et place de Glais-Bizoin, aux élections de 1869.
Après avoir exercé le commandement en chef des gardes nationales de la Seine jusqu'à la révolution du 4 septembre , il organisa la première armée de la Loire (1). Le brave La Motterouge fut destitué par le
(1) Ce corps d'armée se composa tout d'abord de trois divisions d'infanterie et de deux divisions de cavalerie sous le commandement des généraux La Motterouge, d'Aurelle de Paladines, de Chabron, Martin des Pallières, Dastugue, Martineau des Chenez, Rébillard, Peytavin, Reyau, deLonguerue.
ministre de la guerre Gambetta, après le combat d'Àrtenay (Loiret), qui eut lieu le 10 octobre.
Devant la commission d'enquête parlementaire, dans la séance du 11 juillet 1871, le général a dit : « Après avoir combattu pendant sept heures, soutenu l'honneur de mes armes et ramené derrière la Loire mon corps d'armée aussi intact qu'il pouvait l'être après deux journées de combats contre des forces aussi supérieures, j'ai été destitué brutalement par M. Gambetta qui était tombé de ballon ministre de la guerre. »
Le général de La Motterouge siégea dans le conseil de guerre appelé à juger le maréchal Bazaine. Là, comme toujours, il se montra sans faiblesse (1).
La Gazette de Cologne publiait, après la bataille de Coulmiers (Loiret), une lettre qui lui était adressée de Versailles le 14 novembre :
« ...Cependant Von der Tann, avec sa. petite bande (2), s'avançait résolument à la rencontre de l'armée française. Il la trouva à Coulmiers ; elle était commandée par un jeune officier (3), le général Paladines... On reconnut bientôt que les troupes françaises étaient conduites avec plus d'habileté et de circonspection qu'aucun corps français ne l'avait été dans cette guerre.
« Le général Paladines s'était approprié notre tactique ; il répandit des éclaireurs sur les flancs et disposa
(1) Le général de La Motterouge est mort le 29 janvier 1883.
(2) Infanterie 24 .000 \
Cavalerie 6.200 34.200 hommes.
Train, artillerie 4 .000 )
(3) Le général d'Aurelle de Palad.ues était né au commencement de- 1804, il était donc âgé de soixante-six ans. — Nos lecteurs trouveront des. détails sur la bataille de Coulmiers : Récits militaires, 2e Série.
sur ses côtés des colonnes destinées à le protéger de toute attaque. »
Tel fut le jugement porté tout d'abord sur le général d'Aurelle par Tétat-major allemand établi à Versailles.
A peine d'Aurelle était-il arrivé à l'armée de la Loire qu'un écrivain (1) le dépeignait ainsi : « Vieux soldat d'Afrique, calme et vaillant général devant Sébastopol, il avait gagné le droit au repos par ses services et par son âge ; mis au cadre de réserve le 14 janvier 1870, on lui avait demandé, en octobre, de reprendre sa forte et brave épée, et, son âge ne l'empêchant point de la tenir avec vigueur, il avait apporté à l'armée mal organisée de la Loire toutes les qualités dont elle avait besoin dans son chef. Robuste encore, actif et simple, d'Aurelle laissait voir sur son visage froid et dans son regard tranquille toute la sévère dignité de son commandement. Les officiers connaissaient sa prudence toujours attentive, la sûreté de son jugement militaire, l'énergie de ses résolutions ; on avait en lui un général studieux de son métier et capable d'une guerre savante. Quant aux troupes, elles n'ignoraient point la réputation d'inflexible justice qu'il s'était depuis longtemps acquise : soigneux de leurs intérêts, zélé pour leur bien-être, il exigeait l'obéissance absolue, ne pardonnant rien devant l'ennemi à la lâcheté et au désordre. Dans une proclamation, luimême leur avait dit, dès son arrivée : « Ce que je vous « demande avant tout, c'est de la discipline et de la fer- « meté. Je suis parfaitement décidé à faire passer par les « armes tout soldat qui hésiterait devant l'ennemi. Quant à « moi, si je recule, fusillez-moi. » En trois semaines d'Aurelle avait suffisamment rétabli l'empire du devoir dans son armée. Aidé de son habile chef d'état-major, le
(.1) Auguste Boucher, alors professeur au lycée d'Orléans. 11 était l'interprète de l'opinion publique et se trouvait sur le théâtre des opérations.
Ol
général Borel, il allait rétablir aussi l'honneur militaire de la France. »
Nous avons sous les yeux une grande quantité de documents, lettres officielles et privées, notes et renseignements divers laissés par le général d'Aurelle. Sur une demi-feuille de papier écolier se trouvent quelques lignes vigoureusement tracées par une main habile et habituée à la plume. Au-dessous se lisent ces mots écrits au crayon , peut-être après la mort du général d'Aurelle : « note qu'on pense être de l'écriture de M. de Serres, délégué de M. de Freycinet. »
« Général,
« Faites fusiller les mobiles réfractaires. Vous serez approuvé.
« Donnez du courage avec de l'eau-de-vie, et faites chanter la gaudriole ci-incluse avec animation. »
Quel que soit l'auteur de cet ordre envoyé au général d'Aurelle, il appartenait certainement à ce monde civil qui avait usurpé le commandement des armées.
Dans les papiers du général d'Aurelle se trouve aussi une lettre de M. Desh..., officier supérieur, qui est datée de Besançon, le 11 janvier 1871 :
« Mon général, j'ai effectivement quitté le ministère par suite d'une disgrâce. M. de Freycinet, qui m'avait cependant appelé pour remplacer le général Loverdo, s'est mis en désaccord avec ce dernier, et, profitant de l'absence de Gambetta qui me témoignait de l'amitié, on m'a jeté par-dessus bord en dix minutes. Je gênais probablement, bien que je me tinsse strictement dans l'exercice de mes modestes fonctions.
« Vous n'avez pas été plus heureux, mon général, vous avez été sacrifié à l'incapacité du même Freycinet et de son ami de Serres, stratégistes en chambre, qui,
parce qu'ils sont de médiocres ingénieurs, s'imaginent qu'ils peuvent diriger des armées.
« Après avoir été perdus par les avocats, nous le serons encore par les fameux polytechniciens qui envahissent tout.
« Pauvre France î puisse-t-elle résister à de telles épreuves !
« ...Vous savez, sans doute, que le général Chanzy a obtenu carte blanche de Gambetta, qu'il est le maître absolu de ses mouvements, et qu'il a été interdit aux ingénieurs stratégistes du ministère de s'occuper de la direction des opérations militaires.
« Le général Bourbaki, moins heureux, s'est vu imposer M. de Serres comme délégué. Ce dernier ne le quitte pas plus que son ombre. »
Lorsque le général d'Aurelle de Paladines était, après ia guerre, questeur du Sénat, il nous raconta qu'ayant par hasard rencontré M. Gambetta, celui-ci lui avait fait un accueil des plus sympathiques et exprimé ses regrets sur ce qui s'était passé à l'armée de la Loire. D'après cette conversation, l'ancien dictateur voulait, non pas diriger les opérations militaires, mais soutenir, exalter le patriotisme de l'armée. MM. de Freycinet et de Serres, soutenus par l'entourage de Gambetta, moins éclairés que ce dernier, moins patriotes, pleins de haine pour les généraux qu'ils jalousaient, entraînèrent le ministre de la guerre dans les déplorables intrigues qui éloignèrent les généraux et livrèrent les armées à l'autocratie civile.
Gambetta, peu de jours après cette conversation avec le général d'Aurelle, en eut une semblable avec le général Martin des Pallières, questeur du Corps législatif. L'ancien ministre du gouvernement de la Défense nationale se montra plus que sévère pour M. de Freycinet.
De ces deux entretiens, qui furent pour les généraux
si maltraités une véritable consolation, il faut conclure que Gambetta comprenait enfin, que les Freycinet et les de Serres avaient perdu la France par leur orgueil et leur sotte ignorance.
Quoi qu'en disent les graves historiens politiques, nous pouvons affirmer que, dans les dernières années de sa vie, M. Gambetta regrettait amèrement de n'avoir pas laissé le commandement des armées aux généraux et d'avoir souffert que des hommes étrangers à toutes les questions militaires eussent pris la direction des mouvements stratégiques.
Au temps où Gambetta avait les conversations que nous venons de rappeler avec d'Aurelle et des Pallières, celui qui trace ces lignes entra un jour dans une des principales librairies de Paris. Gambetta s'y trouvait, entouré d'un cercle nombreux. Le nom de M. de Freycinet fut prononcé, et Gambetta, pour exprimer son opinion sur son ancien délégué, se servit d'un mot, le plus injurieux, le plus méprisant de la langue française, et qu'aucun dictionnaire n'a jamais imprimé. Gambetta faisait volontiers usage de la langue verte, plus énergique et plus expressive que le langage parlementaire.
Le général d'Aurelle ne niait pas l'influence de Gambetta sur l'esprit public. Ses discours enflammés, ses exagérations qui lui ont valu, de M. Thiers, l'épithète de fou furieux, n'étaient pas toujours hors de saison en présence des Prussiens.
Sa folie valait mieux que la sagesse hyprocrite, froide, envieuse de M. de Freycinet. Passionné souvent au point d'en perdre la raison, Gambetta pouvait longtemps après s'approcher des généraux qui avaient eu à se plaindre de lui ; M. de Freycinet, en les voyant, ne devait que s'écarter.
Si, comme le dit une lettre déjà citée, le général Chanzy a obtenu carte blanche, s'il est le maître de ses mouvements, si les ingénieurs cessent de commander les armées, il en faut conclure que Gambetta avait ses heures de raison.
Gomment ces généraux de l'armée de la Loire n'ont-ils pas compris cette nature changeante, ce caractère mobile, cette volonté allant par bonds aveugles, ces décisions fiévreuses, ces colères puériles, enfin cet homme qu'il fallait conquérir ou emprisonner? Mais non, tous ces braves généraux se laissaient destituer par des commis aussi facilement que leurs prédécesseurs de 1793 se laissaient trancher la tête à la suite d'un échec.
On ignorait donc, dans les bureaux civils du ministère de la guerre, que le grand Frédéric a perdu autant de batailles qu'il en a gagnées ?
Nos ennemis rendaient justice aux talents militaires du général d'Aurelle. Un officier allemand lui écrivait, le 29 mai 1875 :
« Monsieur le général, j'avais l'honneur de recevoir Tannée passée votre permission de traduire en allemand : La première armée de la Loire.
« J'ai eu l'honneur de combattre contre cette armée à Ladon, Lorcy , Beaune-la-Rolande et à Orléans; plus tard contre la fraction qui marchait sur Beaugency. Le 27 novembre, à Ladon, nous fûmes étonnés d'avoir contre nous des troupes disciplinées et de très bonne tenue.
« Le 26, ma compagnie eut une affaire à Lorcy avec des chasseurs à cheval , dans laquelle le lieutenant-
colonel Gérard fut tué tout près de moi par une balle.
« La bravoure de ces cavaliers était excellente, et Ton pouvait bien reconnaître que ces troupes étaient animées d'un bon esprit.
« Plus tard, ayant lu votre œuvre, je souhaitais de faire connaître le caractère de Gambetta et de Freycinei dans ma patrie, afin qu'on y pût étudier le péril d'une dictature civile et de chaque révolution.
« J'ai l'honneur, monsieur le général, de vous présenter ma traduction, et j'espère l'avoir faite dans votre sens. »
A côté de cette lettre d'un officier étranger, plaçonsen une autre du général d'Ariés, blessé d'un éclat d'obus, le 3 décembre 1870.
• Rennes, 14 mars 1872.
« Mon général,
« Je viens de lire votre remarquafre ouvrage. Un long voyage ne m'avait pas permis de le faire jusqu'à présent.
« Combien tous ceux qui ont eu l'honneur de servir sous vos ordres doivent vous savoir gré d'avoir présenté sous leur vrai jour les opérations de la première armée de la Loire, d'avoir fait justice des hommes dont les plans insensés ont été si funestes, dont l'Incapacité, pour tout ce qui avait trait à la direction de la guerre, n'était égalée que par leur immense orgueil ! »
En vérité, nous serions tentés de dire que la mission du général d'Aurelle était de sauver la France en 1870. Nous avions des réunions d'hommes, mais peu de soldats ; nous avions des courages individuels par milliers, mais aucune organisation. Un vigoureux capitaine qui a l'expérience de la guerre se trouve là : son âge le rend
respectable, ses services sont éclatants, il est brave, honorable, dévoué. Le commandement dos troupes lui est familier, et toute l'ancienne armée connaît son talent d'organisation. Il sait ce qu'est le soldat, et l'aime assez pour ne pas le sacrifier inutilement. Il y a près d'un demi-siècle qu'il vit avec lui ; des, générations militaires sont passées dans ses mains, et nul ne sait mieux que lui les secrets du métier, ces mots, ces gestes, ce regard qni transforment en héros les natures les plus simples.
Tout marquis que l'ait fait sa naissance, il est un véritable ami du peuple. Lorsque l'épidémie désolait la Provence, en 4865 et 1866, d'Aurelle préserva ses soldats et les ouvriers par des efforts inouïs. Les ouvriers de Marseille reconnaissants lui offrirent une médaille d'argent qu'ils firent frapper pour le bon général.
Oui, à l'heure suprême où les enfants de la France accouraient de toutes parts, tendant les mains pour demander des fusils, le Dieu des armées leur envoyait un chef.
Quelle ne fut pas la joie de M. de Moltke, de M. de Bismarck, et surtout du roi Guillaume, lorsqu'ils apprirent que le général d'Aurelle de Paladines était destitué, et qu'à l'avenir les armées françaises ne seraient plus commandées par des généraux, mais par des bourgeois inconnus !
Beaumarchais avait-il prévu M. deFreycinet, lorsque, parlant d'un emploi, il écrivait cette phrase si connue : « Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint? »
Nous voudrions faire entrevoir la vie privée du général d'Aurelle. Des lettres à sa femme suffiront pour peindre l'homme simple et bon. Voici comment il annonce la victoire de Goulmiers :
« Château du Grand-Lus, 10 novembre 1870.
« Ma chère Hortense,
« La journée d'hier a été heureuse pour nos armes. Après une longue marche (le 8 novembre) et des combats importants livrés le 7, je me suis porté hier à la rencontre des Prussiens sortis d'Orléans et établis jusqu'à six lieues autour de la ville.
« J'ai attaqué, vers les dix heures, les villages où ils s'étaient retranchés et fortifiés, au nombre de cinq. Ils ont été successivement enlevés avec vigueur par nos troupes.
« Le bourg de Coulmiers a été pris et repris, et défendu par les Prussiens avec un acharnement désespéré. Nous en étions maîtres définitivement à cinq heures du soir. J'ai campé sur les lieux. Terrifiés par notre attaque, les Allemands ont abandonné, pendant la nuit, d'autres positions importantes qu'il aurait fallu enlever aujourd'hui.
« Je n'ai pas de félicitations à recevoir, ma chère amie, c'est à Dieu qu'il faut rendre des actions de grâces. Puisse-t-il nous continuer sa protection ! »
Une seconde lettre datée de la Motte-Beuvron (Loiret-Cher), le 6 décembre 1870, moins d'un mois après, annonce la défaite :
« Ma chère Hortense,
« Après les jours de bonheur et d'espérance sont arrivés les jours de revers. Trois jours consécutifs de combats héroïques, livrés par l'armée de la Loire, n'ont pas empêché qu'elle a été écrasée par trois armées réunies. Orléans a de nouveau été occupé par les Prussiens.
« J'ai dû battre en retraite, je suis à la Motte-Beuvron d'où je partirai demain pourSalbris.
« Ma fatigue est extrême, et j'ai la douleur de n'avoir pu réussir à sauver la France.
« J'ai fait mon devoir en brave soldat, la fortune m'a abandonné. »
Une troisième lettre annonce sa destitution.
Lyon, 9 décembre 1870.
« Ma chère Hortense,
« Le commandement de l'armée de la Loire a été supprimé. L'armée est partagée en plusieurs corps donnés à des généraux dépendant directement du ministre de la guerre Gambetta.
« On m'avait offert le commandement des lignes stratégiques de Cherbourg, que je n'ai pas accepté. Il aurait amoindri ma position de général en chef.
« C'est une disgrâce que je dois accepter avec le calme d'un homme qui a fait son devoir. Nous avons combattu avec courage devant des forces très supérieures.
« Après trois jours de luttes héroïques, Orléans a dû être évacué. L'armée était épuisée par des pertes énormes et une affreuse température. Elle s'est démoralisée. Tous les efforts ont été impuissants pour maintenir les soldats dans les rangs.
« J'ai été autorisé à me retirer dans mes foyers. Je partirai demain de Lyon, si le temps le permet. Il y a énormément de neige.
« J'ai besoin de ta tendresse et de celle de mes enfants pour supporter tant de peines et de chagrins. »
Dans ces lettres, écrites à la hâte et pour ainsi dire
sur les champs de bataille, sous l'émotion des luttes les plus terribles, il n'y a pas la moindre récrimination. Le général d'Aurelle n'accuse personne, son grand cœur le soutient.
Le général Changarnier disait de lui à Mgr Dupanloup : « Je ne connais pas dans l'armée un homme plus honnête et un meilleur soldat que le général d'Aurelle. Je ne lui sais qu'un défaut, c'est de ne pas s'estimer ce qu'il vaut. »
On a beaucoup parlé de M. de Serres. Nous devons à nos lecteurs quelques détails sur cette personnalité.
De Serres est un nom d'emprunt. Le vrai nom, Wieckzfinski, eût éveillé l'attention, et peut-être le Polonais ne serait-il pas arrivé aussi promptement au commandement des armées françaises. Le collaborateur de MM. Gambetta et de Freycinet en stratégie et tactique était l'intelligent enfant d'un citoyen de Varsovie et d'une mère française. Il étudia d'abord à Bordeaux, puis à Paris. Ses succès attirèrent sur lui l'attention de l'ambassade de Russie, et l'on assure que M. de Kissehleff compléta plus d'une fois le chiffre de sa pension (1).
Sorti brillamment de l'école centrale, il obtint d'être employé dans un chemin de fer autrichien. Il se trouvait à Vienne lorsque la guerre éclata.
Après la capitulation de Sedan, il se rendit à Tours, voulant, disait-il, servir dans l'armée française. Quelques lenteurs retardèrent son engagement, et Wieckzfinski en profita pour devenir de Serres.
Il avait en sa possession d'excellentes cartes géogra-
(1) Gazette de V Ouest.
phiques apportées de Vienne, et il connaissait mieux qu'un autre l'état de l'armée allemande. Instruit et habile tout à la fois, il ne tarda pas à se taire une place dans les bureaux de la guerre, s'empara de l'esprit de M. de Freycinet, et, peu de jours après, les généraux français étaient sous ses ordres.
Il fut particulièrement chargé de diriger le général Bourbaki et de lui enseigner l'art de la guerre.
Cet ingénieur de vingt-sept ans a eu le bon esprit de disparaître, après avoir déclaré, dans l'enquête parlementaire, qu'il avait cru devoir refuser le grade de général : plus modeste, paraît-il, que les Bordone, les de Kératry et autres civils improvisés généraux par la Délégation.
Ne savait-on pas à Tours que, d'après les lois, ordonnances et règlements de l'armée française, le commandement appartient exclusivement aux combattants? Si, en campagne , ou dans un siège , tous les officiers ont disparu et qu'il ne reste qu'un sous-lieutenant, c'est lui qui commandera, et non pas l'intendant général, non plus que le médecin en chef. Dans la hiérarchie sociale, ils sont au-dessus du sous-lieutenant, leur instruction est supérieure ; l'intendant a été capitaine et peut-être officier supérieur, mais il n'est pas dans la catégorie des combattants et n'a d'autorité que dans sa sphère administrative.
Le commandement appartient au sous-lieutenant, et même au simple sergent, parce qu'ils sont combattants.
Il serait vraiment étrange que MM. Gambetta, de Freycinet et de Serres aient pu supposer, un seul instant, que la guerre n'était ni un art, ni une science, et que quelques jours suffisaient pour apprendre ce que La Motterouge, d'Aurelle ou des Pallières n'avaient pu comprendre qu'après trente ou quarante ans d'études et de guerres.
L'orgueil humain est donc sans bornes !
L'égoïsme éteint donc tous les sentiments généreux, même le patriotisme, pour que des hommes honorablement placés dans la société, tels que des ingénieurs et des avocats, osent, à la face de l'Europe, compromettre le salut de leur pays en arrachant aux généraux leur autorité. Il y a là un mystère terrible qui prendrait sa source dans le sentiment le plus vil.
Les généraux de la première révolution montaient fatalement sur l'échafaud, lorsqu'ils n'étaient pas vainqueurs. Leurs gestes, leurs paroles, leurs actions les rendaient esclaves des représentants du peuple, et le brevet de général se nommait un brevet de guillotine.
Les maîtres à l'armée de la Loire n'étaient pas sanguinaires, mais s'ils respectaient la vie de l'homme, ils se jouaient de sa dignité, de sa réputation et de son honneur.
Serait-il vrai que les louanges données aux gens de guerre, dans les discours officiels, cachent de mauvais sentiments? Serait-il vrai que l'autorité civile ne saurait voir l'épée d'un général sans songer à César, à Gromwell ou à Bonaparte ?
S'il en était ainsi, il faudrait le déplorer amèrement, parce qu'un pays ne sera jamais sauvé par l'élément civil, mais par une épée. Le patriotisme est inséparable de l'esprit de sacrifice qui anime assez peu le commerce, l'industrie, l'agriculture et la politique. Seules les armées de tous les temps et de tous les pays ont sauvé leur patrie. Peut-être trouverait-on dans l'histoire quelques généraux qui ont fait sentir le poids de leur épée, mais ces exceptions fort rares ne doivent pas faire oublier qu'à l'heure des périls , les peuples n'ont jamais dû leur salut qu'à leurs armées. Dans une cérémonie à laquelle assistait, à Nantes, le général Kléber, un orateur populaire disait :
« — Ce sont les soldats qui gagnent les batailles. »
« — Oui, s'écria Kléber, mais ce sont les généraux qui les préparent et les rendent possibles. »
Nous connaissons maintenant le général d'Aurelle de Paladines, et peu de lignes nous suffiront pour rappeler les principaux actes de sa vie militaire.
Louis-Jean-Baptiste, marquis d'Aurelle de Paladines, était né à Malézieux (Lozère), le 9 janvier 1804. Sorti de l'école militaire de Saint-Cyr en 1824, il servit longtemps en Afrique, fit la campagne de Rome (1849) et fut nommé général de brigade en 1851. Il se distingua pendant l'expédition de Crimée, qui lui valut le grade de général de division.
Lorsque la guerre d'Italie fut déclarée, d'Aurelle commandait la 9e division militaire à Marseille. Il s'y occupa avec zèle d'envoyer du renfort et du matériel à l'armée expéditionnaire. Elevé alors à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur, il devint, en 1868, grand-croix de l'ordre. -*
Le général d'Aurelle de Paladines, comme nous l'avons déjà dit, venait de passer dans le cadre de réserve, au moment où éclata la guerre de 1870.
Il offrit ses services au gouvernement, qui le rappela à l'activité et lui rendit le commandement de la 9e division. $
La révolution du 4 septembre eut à Marseille un violent contre-coup, et le général, qui n'avait pas les forces nécessaires pour la résistance, dut évacuer son quartiergénéral.
Le 14 novembre 1870, la Délégation de Tours lui confia le commandement en chef (1) de la lre armée de la Loire.
(1) Après la destitution de La Motterouge.
On n'a pas oublié les succès de cette armée et la victoire de Goulmiers remportée par d'Aurelle, victoire qui força les Prussiens à se retirer sur Saint-Péravy et sur Tours.
Malheureusement la chute de Metz permit aux Alle- " mands de concentrer des forces écrasantes sur la Loire. Devant ces masses d'ennemis, le général fut contraint de battre en retraite.
La Délégation de Tours se montra d'autant plus exaspérée de cet échec, qu'elle dut se replier en toute hâte sur Bordeaux. M. Gambetta destitua d'Aurelle et nomma une commission d'enquête chargée d'examiner la conduite du vainqueur de Coulmiers.
Celui-ci demanda à être jugé par un conseil de guerre et se retira à Belley, département de l'Ain.
Il refusa dès lors d'accepter aucun commandement, malgré les offres empressées du gouvernement de la Défense nationale. M. Gambetta comprenait enfin la faute qu'on lui avait fait commettre.
La bravoure du général d'Aurelle et son inflexible sévérité en avaient, de bonne heure, fait un officier légendaire. Au milieu du débraillé des troupes servant en Afrique, il conserva les rigides traditions de discipline, de tenue et de service qui honoraient l'armée française.
Ses allures un peu raides, sa réputation de sévérité avaient empêché son admission dans la garde impériale, où la douceur était peut-être un peu trop recommandée. v
Aux élections générales de 1871, d'Aurelîe fut élu député à la fois dans la Gironde et dans l'Allier. Il opta pour ce dernier département, et se fit inscrire à la droite modérée. Désigné comme membre de la commission chargée des négociations avec la Prusse, d'Aurelle remplit avec fermeté sa douloureuse mission. Le 3 mars 1871,
(1) Le 9 décembre.
BKC1TS MILIT. — LA LOIRE ET l'hsT. — 3e SÉRIE 3
le gouvernement l'appela au commandement des gardes nationales de la Seine. Remplacé peu de temps après par l'amiral Saisset, il fut placé à la tête de la division territoriale de Bordeaux, et obtint la médaille militaire.
En 1876, il fut nommé par ses collègues sénateur inamovible, et le Sénat lui confia les fonctions de questeur.
Le général d'Aurelle de Paladines est mort à Versailles au mois d'avril 1878, à l'âge de soixante-quatorze ans.
Au mois de juin de la même année, le Sénat et la Chambre votèrent par acclamation une pension nationale à la digne veuve du vainqueur de Goulmiers. Voici en quels termes s'exprimait en cette circonstance (le 8 juin 1878) le rapporteur de la Chambre des députés :
«Votre commission s'associe aux sentiments du gouvernement. Ces sentiments évoquent des souvenirs qui nous réunissent tous dans une même pensée ; cet hommage s'adresse au général qui a attaché son nom à la glorieuse bataille de Coulmiers, à l'armée qui a ajouté une page émouvante à nos annales militaires, à la France entière répondant à un suprême et patriotique appel qui n'a pu conjurer nos malheurs, mais qui a sauvé notre honneur. »
D'Aurelle a donc servi la France pendant plus de cinquante ans, dans ses armées et dans ses conseils. Ses concitoyens lui ont confié la mission de les représenter; ses collègues l'ont nommé sénateur et questeur. Il était comblé de distinctions honorifiques et tout pouvait faire supposer que les souhaits de l'homme avaient été comblés. Ses consolations de famille ne laissaient rien à désirer. Son foyer plein de charmes, sa foi religieuse le soutenaient aux yeux du monde ; mais ni l'épouse admirable, ni les enfants bien-aimés, ni le repos de la conscience ne pouvaient calmer les douleurs secrètes du soldat et du Français. La plaie ne pouvait se cicatriser; elle
saignait nuit et jour. Souvent, le front appuyé sur ses mains, il tombait dans de longues rêveries, et l'image du passé portait dans son âme un trouble douloureux.
Nous l'avons ainsi surpris après la guerre, souffrant des maux de la patrie. Il gardait un silence digne et fier sur les injustices dont il avait été victime ; mais, au souvenir de Coulmiers, le sang refluait vers le cœur, le vétéran se redressait de toute sa "taille, et la poitrine effacée, la tête haute, il disait, en quelques paroles brèves, que, libre de ses actions, il eût été vainqueur.
Savez-vous rien de plus douloureux, pour un vieux soldat patriote, qui sait tout ce que peut encore la lame de son épée, que de voir cette épée arrachée de sa main, en présence de l'ennemi ? Il allait vaincre, et on l'éloigné en cherchant à le déshonorer I
Cette souffrance est mortelle. Le général d'Aurelle de Paladines en est mort lentement. Ses concitoyens n'ont pas été ingrats, et les honneurs sont venus à lui après les disgrâces ; mais il n'avait pu sauver son pays, ses yeux voyaient le Prussien incendier nos villages, ses oreilles entendaient les cris désespérés de nos paysans, il était témoin des mouvements insensés de nos armées! Et ce spectacle était pour lui une source de cruelles douleurs.
Ce portrait nous semble pourtant incomplet ; ajoutons quelques lignes encore.
Après le 4 septembre, il dut lutter à Marseille contre la commission municipale, sorte de Commune qui gouvernait la grande cité. Le commissaire provisoire Labadié, qui devint député, télégraphiait à Gambetta qu'il fallait « destitution immédiate du général d'Aurelle, sans quoi il ne répondait de rien; malheurs fort à craindre. » Ne recevant pas de réponse, il prit sur lui de destituer le général et le colonel Camo, et en informait le gouvernement en ces termes : « J'ai révoqué le général d'Aurelle de Paladines et nommé le sous-intendant
Brissy commandant de la "place. Cette mesure a calmé les esprits... » Le citoyen Brissy fut plus tard condamné à mort par un conseil de guerre, pour s'être mis à la tête des insurgés marseillais. Le général d'Aurelle s'éloigna, pour éviter de regrettables complications.
Un Labadié révoquant le général d'Aurelle ! Un Brissy le remplaçant ! N'est-ce point le comble de la dérision?
Le gouvernement de la Défense nationale ne voulait cependant pas se priver des services de d'Aurelle. Gambetta écrivit à M. Gochery, membre de la commission de défense : « Je partage votre opinion sur La Motterouge. Il est remplacé par le général d'Aurelle de Paladines. Faites tenir bon. »
En même temps, le dictateur osait dire au général Lefort : « C'est moi qui ai envoyé à La Motterouge l'ordre de se porter en avant et de vaincre, et vous allez me faire immédiatement un rapport pour le traduire devant un conseil de guerre, parce qri il ri a pas vaincu (1). »
Le général Lefort eut l'indépendance et le courage de répondre à Gambetta que le seul tort du général La Motterouge avait été d'avoir obéi à des ordres inexécutables.
D'Aurelle remplaça donc La Motterouge, et le général Lefort se retira devant M. de Freycinet.
Le général d'Aurelle prit possession du commandement de l'armée de la Loire le 12 octobre, à La Ferté-Saint- Aubin, sur la rive gauche de la Loire, à quelques kilomètres d'Orléans. Il se porta le 15 sur Lamotte-Beuvron, et s'occupa très activement de l'organisation de son armée.
« Le général d'Aurelle, dit Chanzy, avait créé cette armée avec un soin et une promptitude qui lui font le plus grand honneur... C'est à lui qu'elle doit son existence et ses succès. »
(1) Déposition du général Lefort devant la Commission d'enquête. T. III.
Le 17 octobre, M. de Freycinet donna des conseils stratégiques an général en chef: « ... Il faut prendre l'ennemi entre deux feux, ou le prendre à revers... Il ne faut pas agir isolément, mais faire converger vos forces et celles du général Pourcet (4) dans une action commune. Tout est là. »
Puis M. de Freycinet donne une leçon au général d'Aurelle : « Il faut posséder une connaissance complète des mouvements et des forces de l'ennemi... Mieux vaut trois ou quatre bons chevaux que deux cents médiocres... Usez du système d'espionnage... Maintenez-vous en relations régulières avec Bourges, Vierzon, Tours etBlois... J'appelle votre attention sur le service de l'intendance. Sur ces divers points, je vous invite à me passer des dépêches fréquentes et précises. »
Après avoir lu cette dépêche, d'Aurelle rit cette réflexion à son chef d'état-major, le général Borel : « Voilà, certes, une longue leçon sur l'art de faire la guerre, donnée par un ingénieur des mines improvisé professeur de tactique et de stratégie ! . . . »
De son côté, le commandant en chef écrivait au général Pourcet :
« Mon cher général, je suis heureux de vous avoir pour coopérateur dans l'accomplissement de la lourde tâche qui m'est imposée.
« Relever le moral du soîdat, ramener la discipline dans l'armée, arrêter l'invasion, et, avec l'aide de Dieu, repousser l'ennemi du sol de la patrie, tel est notre but. C'est un noble devoir qui réclame tous nos efforts. »
MM Gambetta et de Freycinet entendaient donner des ordres stratégiques aux généraux. Le délégué à la guerre écrivait encore à d'Aurelle, le 7 octobre : « Prenez garde de trop isoler votre première division, et ne perdez pas de
(1) Le général Pourcet commandait le 15° corps d'armée.
vue que vous devez avoir tout votre corps sous la main, pour exécuter sans retard l'ordre que je puis avoir à vous donner d'un moment à Vautre. »
Cet ordre arriva bientôt ; mais le mouvement était à peine commencé, que d'Àurelle reconnut que son armée n'était pas suffisamment prête à entrer en action. Il suspendit sa marche et en avisa M. Gambetta. Il reçut de M. de Freycinet cette réponse :
« Général, nous avons dû, en présence de votre dépêche, renoncer à la magnifique partie que nous vous préparions à jouer, et que, selon moi, nous aurions gagnée.
« Mais puisque nous devons renoncer à vaincre étant deux contre un, alors qu'on triomphait un contre deux, n'en parlons plus... »
Tout homme de bonne foi reconnaîtra que M. Gambetta a usé de son pouvoir dictatorial pour prendre la direction des opérations militaires, ou la laisser à M. de Freycinet, aussi étranger que lui à l'art de la guerre.
Il est prouvé que tous les généraux ont subi la domination des autorités civiles.
Les revers de l'armée de la Loire doivent être mis à la charge des dictateurs.
Le général d'Aurelle les a ainsi jugés :
« M. Gambetta, dévoré d'un fanatisme ardent pour la République, que le peuple prenait pour du patriotisme, aurait voulu que la guerre pût marcher au gré de son impatience.
« Malheureusement, il n'entendait rien à la stratégie, et il avait près de lui pour le conseiller, sous le titre de délégué à la guerre, le mauvais génie de notre patrie.
« Imbu d'un orgueil sans mesure, d'un entêtement aussi grand que son orgueil, le délégué a contribué plus que personne aux désastres de la France. »
Au moment de la guerre de 1870, le général Martin des Pallières, qu'il nous reste à faire connaître, était dans la force de l'âge. Né en 1823, il avait quarante -sept ans.
Gabriel Martin des Pallières était fils d'un officier supérieur d'état-major et d'une Anglaise de la noble famille de Teynam.
Ses études achevées à La Flèche, il entra à l'école militaire de Saint-Cyr, d'où il sortit au mois d'octobre 1842, en qualité de sous-lieutenant, le plus jeune de sa promotion. Son caractère énergique, son esprit aventureux lui firent choisir l'infanterie de marine. Il débuta brillamment à Mogador, où il fut remarqué du prince de Joinville qui commandait Pexpédition contre le Maroc. Blessé au bras, il refusa l'amputation, eut le bonheur de guérir et fut décoré à dix-neuf ans.
Des Pallières fit partie de toutes les expéditions. Sa robuste constitution et son entrain lui permirent de braver les climats les plus meurtriers. Il était, d'ailleurs, à bonne école pour apprendre à connaître les difficultés de la vie. Presque toujours en guerre contre des ennemis divers, soumis aux ordres des officiers de marine, ayant souvent des responsabilités à prendre, le jeune Des Pallières se forma promptement aux rôles supérieurs.
Martin des Pallières, à peine âgé de vingt-huit ans, fut nommé officier de la Légion d'honneur en entrant au Sénégal.
L'une de ses qualités était l'énergie. Abandonné pendant près d'un an dans la rivière de Grand-Bassam, n'ayant sous ses ordres que quelques soldats européens et pour défense qu'un misérable retranchement, il parvint à sauvegarder les intérêts du commerce français dans un pays peut-être le plus malsain de l'univers.
A force d'audace et d'infatigable activité, il fit respecter sa petite troupe, en inspirant une véritable terreur à toutes les populations hostiles.
Blessé en Crimée à l'attaque des ouvrages blancs et mis à l'ordre de l'armée, le jeune officier fut promu chef de bataillon.
Il fit partie de l'expédition de Chine sous les ordres du général de Montauban. Après la prise de Pékin par les armées alliées, il fut envoyé avec deux compagnies dans le poste difficile des îles Chouzan, où ses relations avec les Anglais et sa fermeté à l'égard des pirates chinois mirent en relief ses qualités diplomatiques.
Nommé lieutenant-colonel, Des Pallières reçut ordre d'aller en Cochinchine. Il eut bientôt après la douleur de perdre, dans d'horribles circonstances, son plus jeune frère qui tomba vaillamment devant les lignes de Villelongue.
De retour en France, il vint prendre à Brest le commandement du 2a régiment d'infanterie de marine, dont le colonel était au Mexique. Peu de temps après, il s'embarquait à nouveau pour le Sénégal où il était nommé colonel, après une expédition fort brillante.
A son retour, il commanda pendant cinq ans le 2e régiment d'infanterie de marine à Brest.
Elevé au grade de général de brigade en 1868, il passa des inspections générales qui furent poussées jusqu'en Calédonie et au Japon.
Lors de la déclaration de guerre contre l'Allemagne* le général Martin des Pallières eut le commandement de la 2e brigade de la division Vassoigne, faisant partie du 12e corps de l'armée de Châlons. Il se conduisit héroïquement à Bazeilles. Les habitants de Sedan ont conservé le souvenir de cette page immortelle. Blessé le soir de cette sanglante journée, le général fut évacué sur Mézières après la capitulation. Les Prussiens le con-
sidéraient comme hors d'état de continuer la guerre, et le général fut laisse en liberté.
Le blessé se rendit à Paris et ne put y obtenir un commandement ; il reçut l'ordre d'aller à Cherbourg. Dès les premiers jours du mois d'octobre, il était à Nevers et s'occupait activement, malgré sa blessure encore ouverte, de la formation du 15e corps d'armée. Il fut placé à la tête de la première division de ce corps.
Il se distingua comme organisateur, développa chez tous l'initiative, en les couvrant largement de sa responsabilité, ne désespérant jamais, aussi bouillant qu'au début de la campagne.
Témoin de plusieurs actes d'insubordination que la loi était impuissante à réprimer, il rédigea la loi martiale et la fit décréter. On a fait honneur à M. Gambetta de cette mesure, mais elle est due à la fermeté du général Des Pallières, que la discipline de l'infanterie de marine avait rendu sévère et juste.
Lorsque la bataille de Goulmiers fut livrée, Des Pallières était à la tête d'une magnifique division de 32.000 hommes et 44 pièces de canon.
Il reçut le commandement du 15e corps à l'époque où le général d'Aurelle fut nommé commandant en chef de l'armée de la Loire, après la destitution de La Motterouge.
Au commencement du mois de décembre, le 15° corps atteignait le chiffre de 72.000 hommes, avec une nombreuse artillerie , bien équipés , bien armés , animés d'un excellent esprit, grâce à la sollicitude du jeune général qui avait communiqué son ardent patriotisme à tous ses soldats.
Nous n'avons pas à rappeler à cette place les opérations militaires de la campagne; qu'il nous suffise de dire que le général Des Pallières ne put admettre la direction stratégique absolue de la bourgeoisie sur les opéra-
tions militaires. Ses observations n'étant pas écoutées, la dignité des généraux ayant à souffrir, il refusa de conserver, dans ces conditions, le commandement du corps d'armée qu'il avait organisé ; Des Pallières donna sa démission (1). Aucun acte de sa vie ne s'accomplit plus douloureusement; mais il savait que le salut de la France était compromis par l'incapacité, l'ignorance et la vanité. En faisant ce sacrifice il obéissait au patriotisme le plus pur. Il espérait aussi que le gouvernement comprendrait enfin que les opérations militaires ne peuvent pas être abandonnées aux fantaisies de personnages étrangers à l'armée.
Les électeurs de la Gironde envoyèrent le général Des Pallières à l'Assemblée nationale, où ses collègues, pleins d'estime pour la noblesse de son caractère, le nommèrent questeur. Par une singulière coïncidence, cette fonction de questeur avait été remplie par son aïeul paternel, pendant huit ans, au Corps législatif, dans les premières années du siècle.
La politique était peu dans les goûts du général. Aussi se tenait-il en dehors de tous les groupes; son siège était entre la droite et le centre droit. Mais si la tribune n'avait pour lui .aucun charme, il fut l'un des membres les plus autorisés et les plus laborieux de la grande commission de l'armée.
Des Pallières s'apprêtait à reprendre un service actif, nécessaire à son infatigable activité, et allait être nommé inspecteur-général permanent de l'infanterie de marine, lorsque sa fprte constitution fut sérieusement atteinte. Après de longues souffrances, il succomba le 40 septembre 1876. Nous lisons dans une biographie consacrée à sa mémoire : « Il se maria à Livourne, dans un voj^age qu'il fit en Italie, peu avant l'expédition de Chine. Sa
(1) 11 demanda le 6 décembre à être relevé de son commandement. Sa démission fut acceptée le 12.
femme fut la compagne fidèle et dévouée de sa vie, en France comme aux colonies, jusqu'à son dernier soupir. Si les sympathies universelles peuvent atténuer la douleur d'une perte si cruelle, nous la prions respectueusement de regarder autour d'elle ; elle verra que son deuil est partagé par tous les gens de cœur. »
Voilà donc trois généraux distingués, anciens élèves de l'Ecole militaire, ayant pratiqué la guerre, jouissant dans l'armée d'une brillante réputation, estimés de leurs concitoyens, puisque le mandat de député vient les chercher dans leur retraite ; deux sont des vétérans, le troisième est encore jeune et souffrant d'une blessure. Ils sont aussi grands citoyens que bons capitaines, ils honorent le foyer domestique, comme ils ont honoré le camp.
La patrie est en danger, et la Providence les envoie, comme par miracle, pour sauver leur pays.
Et il se trouve qu'un jeune avocat, ardent, d'une ambition bruyante, ayant l'audace de la parole, brise ces trois hommes ! Il n'est pas seul. Près de lui, derrière lui, un ingénieur des mines, calculateur habile et sans croyances, d'une ambition sournoise, sacrifie tout pour s'élever.
Au moins l'avocat a des accents qui rappellent le patriotisme, ses cris réveillent des échos dans les cœurs, on l'écoute, on le croit même et l'on marche au combat ; mais l'ingénieur est muet. Tout à sa besogne souterraine, il compromet le salut de la France pour faire un pas de plus. Courtisan de son maître l'avocat, il le flatte pour le tromper plus sûrement. Les victoires, les défaites, les espérances, les désespoirs ne troublent guère ses combinaisons, qui, toutes tendent à sa fortune politique, à sa renommée, à ses succès personnels.
Il nous donne la mesure de ce que peut produire, dans une âme étroite, le flegme du mathématicien, joint à la vanité du comédien.
Des hommes le gênent, il les calomnie le matin et les brise le soir. Il les a humiliés, il les a trompés, et sans pitié pour l'âge et les services, il a osé prendre en ses mains inexpérimentées et débiles l'épée arrachée à La Motterouge, à d'Aurelle et à Des Pallières !
L'ingénieur de Freycinet a été le mauvais génie de Gambetta, le mauvais génie de la France.
Ces faits rappellent à notre souvenir une page de l'histoire romaine : Tarquin se promenait dans un jardin, lorsque l'envoyé de son fils Sextus lui fut présenté. Sextus demandait à son père ce qu'il fallait faire pour ruiner les Gabiens, peuple du voisinage. Au lieu de répondre à l'envoyé, Tarquin garda le silence, et tout en marchant abattit avec une baguette les têtes les plus élevées des pavots dont le parterre était rempli.
Sextus comprit que Tarquin ne voulait que des petits hommes. Il en fut ainsi, chez nous, en 1870, pour que la taille de M. de Freycinet ne pût être dépassée. Les pavots à haute tige furent de braves et vaillants généraux dévoués corps et âme à la patrie.
« Il est singulier, a dit un critique bienveillant, qu'avec une telle réputation d'organisateur, M. de Freycinet ait laissé derrière lui une telle désorganisation. »
Le critique portait ce jugement non pas après la guerre, mais lorsque M. de Freycinet avait été deux fois ministre, et président du conseil.
Désorganiser semble en effet être la mission de cet homme, créé pour les rôles secondaires et non pour les premiers, les seuls qu'il ait jamais ambitionnés (1).
(1) M. de Freycinet est né à Foix (Ariège) en 1828, d'une famille de marins et de savants. Ses instincts l'entraînèrent vers les sciences, et il
Pendant que les savants et les philanthropes admiraient ses travaux sur l'assainissement industriel, M. de Moltke écrivait, de son côté, des mémoires sur la guerre que M. de Freycinet ne lisait pas. La stratégie et la tactique ne peuvent avoir que peu d'intérêt pour un ingénieur des mines. Jusque-là tout éloignait M. de Freycinet de la République : son origine aristocratique, ses relations avec l'empire, comme son tempérament. Il fut cependant un des premiers à saluer la fortune de Gambetta. Le jeune dictateur à l'imagination ardente fut séduit par les projets de l'ingénieur, qui flatta son maître, se fit devant lui plus petit qu'il n'était, et tous deux alors se livrèrent à des aperçus nouveaux sur la stratégie et la tactique militaire. L'ère des généraux était passée et l'on devait vaincre par inspiration.
Sans connaître ni les affaires, ni les hommes, M. de
entra a l'Ecole polytechnique. A sa sortie, en 1848, il aurait pu prendre une place distinguée dans l'armée ; peut-être en étudiant l'art de la guerre pendant de longues années, M. de Freycinet eût-il fait quelques progrès. Mais l'élève de l'Ecole polytechnique préféra une carrière civile et fut admis dans les mines. Il servit l'Etat pendant quelques années et passa, à l'âge de vingt-huit ans, dans les chemins de fer du midi, où il parvint à une position fort élevée. Après cinq années, la compagnie jugea que, malgré sa capacité, l'ingénieur empiétait trop ouvertement, et il fut invité à donner sa démission.
M. de Freycinet publia à cette époque son Traité de mécanique rationnelle ; sa Théorie mathématique de la dépense des rampes de chemins de fer, et son grand ouvrage intitulé : Etude sur l'analyse infinitésimale, ou Essai sur la métaphysique du haut calcul.
Voilà certes de la science spéciale et de qualité supérieure. Mais l'esprit préoccupé de ces profondes études se repose rarement sur les questions de politique, d'administration et de puissance militaire. L'intelligence de l'ingénieur des mines s'exerçait dans les sphères abstraites où vit le savant.
Rentré dans les services de l'Etat, M. de Freycinet fut chargé de missions scientifiques et publia de nombreux rapports : Assainissement des industries en Angleterre (1854); Sur l'assainissement industriel et municipal en Belgique et en Suisse (1865) ; Sur V assainissement industriel et. municipal en France (1866) ; Sur V emploi des eaux d"égouts à Londres . Sur le travail des femmes et des enfants dans les manufactures de l'Angleterre (1867-1869).
Freycinet se chargea, le cœur léger, de rejeter hors de France les armées allemandes.
Après avoir été nommé préfet de Tarn-et-Garonne, le 6 septembre, dès le 10 octobre, il obtint de M. Gambetta d'être le délégué personnel du ministre au département de la guerre.
En présence des malédictions méritées qui de toutes parts s'élevaient contre lui, M. de Freycinet a publié son livre : La guerre en province pendant le siège de Paris. Cet ouvrage dans son ensemble n'est le plus souvent qu'une apologie naïve de son auteur.
Après l'armistice (i), M. cle Freycinet se retira en même temps que Gambetta.
Nous n'avons pas voulu, en parlant de M. de Freycinet, juger l'homme politique. Nous nous sommes borné à apprécier le rôle militaire qu'il a joué en 1870-1871, pour le malheur de la France.
Dans le cours de ces Récits (2) nous avons eu à apprécier le rôle de M. Gambetta. On a bien voulu reconnaître que nous n'avions manqué ni de justice ni de modération envers lui.
Nous voudrions, aujourd'hui, brièvement compléter notre portrait.
Non, M. Gambetta n'a pas été l'image sainte et pure de la patrie ; il n'a pas sauvé l'honneur de la France, comme l'ont écrit ses panégyristes. L'honneur de la
(1) Les préliminaires de la paix furent signés a Versailles, le 26 février, en même temps qu'un armistice qui devait durer jusqu'au 12 mars. Le 28 février, l'Assemblée nationale, persuadée par M. Thiers que toute résistance était impossible, accepta le traité qui devint définitif.
(2) Chapitre m, 2° série : Après Sedan,
France, qu'on ne l'oublie pas, est fait par dix siècles d'histoire. Le désastre de Sedan, les coupables défaillances de Bazaine ne portent aucune atteinte aux gloires du passé. Les savantes combinaisons de M. de Moltke ont pu voiler pour quelques jours les rayons du soleil d'Austerlitz, mais notre honneur reste tout entier, et c'est nous faire injure que d'oser dire qu'un homme, quel qu'il soit, a sauvé l'honneur de la France, ce patrimoine sacré légué par nos pères et toujours intact, malgré nos malheurs.
Ou a dit et répété que Gambetta et Freycinet seuls avaient rendu possible la défense nationale. C'est une erreur profonde et , disons-le , regrettable. Lorsque M. Gambetta vint à Tours, le 159 corps était formé et discipliné par le général d'Aurelle. Le 16e corps achevait son organisation sous le général Pourcet. Martin des Pallières réunissait 30.000 soldats à Nevers. Ainsi les 70.000 hommes qui combattaient à Coulmiers avaient été préparés à la lutte par d'autres que MM. Gambetta et Freycinet. Les cent mille hommes qui le lendemain du 9 novembre, après Coulmiers, auraient pu marcher sur Paris, avaient été réunis, organisés, disciplinés par nos généraux. Toutes les troupes qui prirent part aux batailles en avant d'Orléans étaient formées (1) lorsque le dictateur parut à Tours, le 7 octobre.
Le 30 novembre, à Villepion, c'est le 16° corps qui combat. Le 1er décembre, à Loigny, c'est encore le 16e corps; une partie seulement du 17e entre en action, vers le soir. Les 2 et 3 décembre, sur la ligne d'Artenay- Orléans, c'est le 15° corps qui porte tout le poids de la lutte. Le 28 novembre, àBeaune-la-Rolande, le 20e corps seul s'était battu. Or, le 20e corps (alors général Crouzat) n'était que l'ancien corps du général Cambriels, plus tard
(1) Récits, 2° série. Général Lefort.
du général Michel. Il avait été porté rapidement de l'Est dans l'Orléanais.
Ni M. de Freycinet, ni M. Gambetta n'ont créé ces armées, pas plus qu'ils ne les ont dirigées. Elles ont été formées par des hommes du métier, qui, malheureusement, n'ont pu les commander.
Des sentiments généreux ont égaré les amis de M. Gambetta; une légende s'est faite qui présente le jeune avocat, sans expérience, mais à l'esprit ardent, à la parole puissante, comme le génie de la France, comme la personnification du patriotisme. Soyons juste et disons qu'il fut quelqu'un , lorsque ceux qui gouvernaient la France n'étaient rien. Soit patriotisme, soit ambition, soit mélange de ces deux sentiments, Gambetta eut la bonne fortune de comprendre l'instinct national et de le seconder avec ardeur.
Il manquait à Gambetta les avantages, les qualités ou les vices qui rendent un homme supérieur à ses concitoyens et en font un maître. Petit bourgeois, les 18 brumaire lui étaient interdits ; son audace n'égalait pas celle de Cromwell, sa vie ne pouvait être comparée à l'existence de Washington, et, mis à côté de Danton, il méritait à peine le nom de révolutionnaire qui lui était si cher.
Un rôle magnifique lui était échu, c'était celui de sauveur de la France ; il préféra le titre de fondateur de la République. Avait-il le pressentiment que les passions révolutionnaires sont hostiles à toute autorité, à toute hiérarchie, à toute discipline? On peut le penser, car après Sedan, il n'eût fallu qu'un cri, celui de Vive la France /Tout autre, quelque désintéressé qu'il pût être, ne pouvait qu'engendrer la désunion.
M. Thiers a dit que la forme républicaine est celle qui nous divise le moins. L'ancien ministre du roi Louis- Philippe était-il de bonne foi? L'ambition rend aveugle, et tous deux, Thiers et Gambetta, se laissèrent aveugler.
Pour chasser l'ennemi de nos champ'»*, il fallait un grand calme, un ordre parfait, un silence solennel dans les foules, une abnégation religieuse, un profond respect pour l'autorité, chacun dans le rang et à sa place; tandis que la fondation de la République, telle qu'on la comprend chez nous, apportait le trouble dans les esprits et dans les masses populaires, amenait le soulèvement des passions , l'indiscipline et la confusion dans les rangs de la société, où chacun voulait être le premier.
Oui, M. Gambetta eût été vraiment grand si, laissant de côté la forme du gouvernement, il n'eût parlé que de la patrie, n'eût pensé qu'à elle, n'eût vécu que pour elle.
Quand on relit ses harangues, ses proclamations, ses ordres du jour, comme ministre de l'intérieur et ministre de la guerre, c'est-à-dire comme chef d'une grande nation malheureuse, on trouve un style plein de chaleur, une verve généreuse, mais le parfum de rhétorique l'emporte sur le reste ; les accents si vrais de notre patriotisme séculaire font défaut, il ne s'y rencontre pas une pensée militaire capable d'enlever le soldat. Henri IV, Louis XIV, Kléber et Desaix eussent moins bien parlé, peut-être, mais après les avoir entendus, paysans et soldats auraient senti leur sang refluer vers le cœur.
Tous les beaux discours de M. Gambetta ne sentaient ni la poudre ni le sang.
A sa sortie de l'Ecole polytechnique, M. de Freycinet se sentit entraîné vers la carrière qui exige le plus de calculs. Cependant il a commis une grande erreur en disant (1) que le gouvernement de la Défense nationale ne
(1) La guerre en province.
disposait, au début, que « de 40.000 soldats, autant de mobiles, et 100 canons. »
Il est fort important, au point de vue historique, de savoir quelles étaient nos ressources en hommes et en matériel.
Les deux tableaux officiels suivants, dressés au ministère de la guerre, prouvent que des mesures sérieuses avaient été prises par l'administration militaire avant le 4 septembre.