TABLEAU N
Indiquons approximativement le nombre de canons de campagne et d'armes rayées se chargeant par la culasse, existant en service et dans les magasins, soit en province, soit à Paris, à l'époque de l'investissement de la capitale, non compris les armées de Sedan, Metz et les places fortes investies par l'ennemi.
Bouches à feu rayées de campagne.
De 12, à Paris, 52, en province 244
De 8 - 36 46
De 4 265 1.350
De montagne.
De 4 — 73, en province 396
Mitrailleuses.
A Paris, 0, en province 28
Total en province 2.064
Armes à feu rayées se chargeant par la culasse.
[ d'infanterie, Paris. . 150.600
Fusils, modèle 1866 ) — Prov. . 436.260
(chassepots). ) de cavalerie, Paris. . 0
— Prov. . 10.449
Armes dites à tabatière.
Carabines : Paris, 14.339; province, 2.997.
Fusils d'infanterie : Paris, 95.000; province, 104.324.
Fusils de dragons : Paris, 17.565; province, 15.869.
En plus, 1.188.501 armes rayées à percussion de tous modèles.
Total à Paris 158.364
— en province 1,040.137
Total 1.198.501
Au début de la guerre, en province, la marine avait mis à la disposition des armées tout le matériel et les armes qu'elle avait dans ses arsenaux et sur ses navires :
60 pièces de 12 rayées de campagne,
72 — 4 de montagne, 6 mitrailleuses,
28.000 fusils modèle 1866 (chassepots), moins les 8.000 fusils de la division d'infanterie de marine perdus à Sedan.
Ces tableaux 1 et 2 ont été fournis à la Commission d'enquête de l'Assemblée nationale par le ministère de la guerre. Il est donc prouvé que le gouvernement du 4 septembre avait à sa disposition, après l'investissement de Paris, 900.000 hommes levés, 400.000 chassepots et
100.000 fusils et carabines rayés, transformés, se chargeant par la culasse ; enfin 900.000 armes rayées à percussion, de différents modèles.
Etranger à toutes les questions militaires, le gouvernement de M. Gambetta n'a pas su mettre la main sur ces armes, ou les a laissé piller par ses agents.
Il y a loin de ce million d'hommes aux 40.000 soldats et aux 40.000 mobiles de M. de Freycinet !
La France ignore ces faits d'une si haute importance ; elle ignore qu'il nous restait, alors que nos armées de province en manquaient, 2.000 canons rayés, nombre double de celui que possédaient les armées réunies de Metz et de Sedan.
Lorsque M. Gambetta arrivait à Tours pour prendre le ministère de la guerre, des généraux avaient déjà organisé la résistance en réunissant des masses considérables. Le général de La Motterouge se formait derrière la Loire, au sud d'Orléans ; il avait bientôt 60,000 hommes, mais sans la moindre instruction ; le général Fiéreck réunissait un corps autour de Rouen et d'Elbeuf ; le général de La Rue, un entre Vernon et Evreux. A Besançon, un corps sous les ordres du général Cambriels était destiné à défendre le passage des Vosges.
Seuls, en cette circonstance, les généraux préparaient la résistance ; Gambetta était encore à Paris. « Pendant quelques jours, dit un historien, il n'y avait même plus de ministre de la guerre ! Je me trompe, pendant les tristes jours du 3 au 10 octobre, il y avait un ministre de la guerre, c'était M. Crémieux. M. Grémieux était, pour le moment, un factotum, un ministre universel, un dictateur assez grotesque, pour tout dire, et il mettait un amour-propre naïf à établir sa primauté. M. Crémieux avait, il est vrai, un rival, pour le moins aussi sérieux, dans la direction militaire, — M. Glais-Bizoin. La scène eût été comique dans des circonstances moins sombres. M. Glais-Bizoin
disait à M. Crémieux : « Si vous étiez ministre de la « guerre, l'Europe ne pourrait s'empêcher de rire ! » A son tour M. Crémieux disait à M. Glais-Bizoin : « Si vous « Tétiez, ce serait la France qui éclaterait de rire. » Ils avaient raison, l'un et l'autre.
M. de Mazade ajoute : « Le seul travailleur sérieux, dans ce malheureux ministère abandonné, était le général Lefort, qui, depuis le premier jour, mettait un zèle aussi modeste qu'actif à faire tout ce qu'il était possible pour réorganiser quelques forces (1). »
Toujours un général ! Jusqu'au 16 octobre, ce sont les militaires qui ont tout fait et bien fait.
Le général de La Motterouge déclare, dans sa déposition devant le conseil d'enquête, qu'en arrivant à Tours le 15 septembre pour y exercer le commandement dont il avait été investi le 13, il ne trouva que quelques bataillons de mobiles. Il s'occupa d'organiser les détachements qui arrivaient chaque jour et forma ainsi le 15e corps.
Le 5 octobre, au milieu de ce travail de formation, La Motterouge étant au milieu de ses troupes à Vierzon, à Bourges, reçut de Tours l'ordre de se rendre à Orléans. Il y arriva le 6 dans la soirée. Il fut appelé à Tours, pour assister à un conseil de guerre, mais on apprit que les mouvements des Prussiens annonçaient une attaque. Le général ne connut que le 9 octobre le danger qui le menaçait. Le premier coup de canon est tiré le 10, à onze heures du matin. Nous avions en ligne 10 à 12.000 hommes sans instruction, sans discipline, et les Prussiens comptaient environ 40.000 bons soldats. La Motterouge ne peut que battre en retraite. Le 11 au matin les Allemands poursuivent leur marche, tout en rencontrant une vive résistance.
(1) Charles de Mazade, La guerre de France. Tome Ier, page 3*39-
Les deux journées du 10 et du 11 octobre avaient coûté aux Allemands 1.250 hommes hors de combat. Nos pertes étaient plus considérables.
A la suite de leur victoire d'Artenay (1), les Allemands entrèrent à Orléans. Dans cette lutte de nos troupes inexpérimentées contre les Allemands, il faut remarquer qu'aucun village n'a pu être enlevé par une simple attaque de front. Il a fallu pour tous une attaque de flanc.
Les Allemands, quoique victorieux, ont été arrêtés longtemps par les tirailleurs postés derrière la ligne du chemin de fer, et n'ont triomphé qu'en tournant la position.
Il faut remarquer, en outre, que le trop grand éparpillement des Allemands, au début de l'affaire, a grandement retardé leurs progrès. Les colonnes ne se sont porté que des secours tardifs et ne sont entrées en ligne que lorsqu'elles y ont été naturellement amenées par la convergence des mouvements. Il est incontestable qu'un adversaire actif et entreprenant aurait pu obtenir des avantages, s'il avait eu des troupes aguerries. Il y a, dit Jomini, des généraux qui se troublent en voyant l'ennemi se diviser en plusieurs colonnes pour attaquer sur tous les points à la fois. Ils devraient au contraire sauter de joie; car c'est ce que l'ennemi peut faire de plus avantageux pour eux.
La Motterouge n'eût pas manqué de mettre à profit la faute des généraux prussiens, s'il avait eu sous ses ordres une armée proprement dite. Il n'en était malheureusement pas ainsi.
« Après avoir combattu, soutenu l'honneur de mes armes et ramené derrière la Loire mon corps aussi intact qu'il pouvait l'être après deux journées de combat contre des forces aussi supérieures, j'ai été destitué brutale-
(1) Artenay, chef-lieu de canton du Loiret, arrond. d'Orléans.
ment par M. Gambetta. Il m'a révoqué le 11 octobre, avant d'avoir pu recevoir aucun renseignement sur le combat qui s'était terminé le 11 au soir (1). »
Le général a donc été privé de son commandement le lendemain de l'arrivée de Gambetta, et pendant qu'il combattait encore.
On n'a pas assez remarqué que La Motterouge n'avait pris la direction des opérations militaires que le 8 octobre. Jusque-là, c'était le général De Polhès qui avait commandé.
Pourquoi M. Gambetta et son entourage à Tours ontils été aussi émus de la défaite d'Artenay?
C'est que l'ennemi occupait Orléans. Le gouvernement perdait ainsi une sécurité qui lui était précieuse. « Cette question de Tours nous a été fort préjudiciable; si le gouvernement n'eût pas été là, nous aurions été bien plus maîtres de nos mouvements, et je crois que nous aurions pu agir beaucoup plus facilement (2). »
Aucun historien de la guerre de 1870-1871 n'a arrêté son attention sur cette pensée du général Borel, chefd'état-major. Elle est cependant fort remarquable, et pourrait expliquer quelques mystères de la stratégie de MM. Gambetta et de Freycinet. Couvrir leur quartiergénéral de Tours était leur principal souci, tandis que les généraux avaient des visées moins personnelles.
Les Bavarois entraient donc à Orléans, au moment où l'administration nouvelle s'emparait du pouvoir. Le commandement passait aux mains si fermes de d'Aurelle de Paladines. Il remplaçait le général de La Motterouge
(1) Déposition du général La Motterouge, devant le Conseil d'enquête.
(2) Déposition du général Borel, devant le Conseil d'enquête.
« qui n'était coupable que de n'avoir point réussi dans une opération d'un succès impossible. Ce général était frappé d'une brutale disgrâce (1). »
Ce 15e corps, notre principale force, était alors sans instruction, sans discipline, et son exemple était déplorable pour les corps qui se formaient. Le général Des Pallières comprit qu'il fallait transformer en soldats cette multitude indisciplinée. Il déclara qu'il ne pouvait conserver son commandement si le gouvernement ne décrétait pas la loi martiale.
On a fait honneur à Gambetta de cette mesure extrêmement hardie, mais indispensable.
La loi martiale fut publiée le 2 octobre 1870, avant l'arrivée de Gambetta à Tours ; elle est signée par les membres de la Délégation, pour le gouvernement de la Défense nationale : Crémieux , Glais-Bizoin , et par le ministre de la guerre par intérim, le vice-amiral Fourichon.
Ce décret, rédigé par le général Des Pallières, avait été remis par lui à ce dernier.
M. Gambetta fut étranger à sa rédaction comme à sa promulgation.