‹ Récits militairesChapitre 1 sur 12 · LIBRAIRIE BLOUD ET BARRAL · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE BLOUD ET BARRAL

i, RUE DE MADAME, ET RUE DE RENNES, 59

PC

Paris, le 15 octobre 1883

A Messieurs les Directeurs

de la « Gazette du Dimanche »,

Lorsque vous avez fondé en 1881 la Gazette du Dimanche, une part considérable de la rédaction a été consacrée à des études biographiques. Votre publication devait faire connaître les célébrités du xixe siècle, hommes d'Etat, savants, artistes et capitaines.

Les biographies n'étaient pas des éloges académiques, mais la peinture fidèle d'un caractère, le récit véritable des qualités personnelles , le souvenir reconnaissant des services rendus, et parfois aussi quelques critiques sans malveillance, car nous voulions un portrait ressemblant.

Par leur variété même les biographies conduisaient le lecteur sur les routes diverses où l'homme se distingue et sert d'exemple aux contemporains ou aux descendants.

Le succès des études sur les hommes de guerre nous a prouvé que l'esprit militaire n'était pas éteint dans notre France si cruellement éprouvée.

RÉCITS MILITAIRES tL

Depuis longtemps votre patriotisme vous faisait considérer cet esprit militaire comme l'espoir unique et suprême de la France vaincue.

Nous avons pensé, avec vous, qu'il ne fallait pas jeter sur nos armées écrasées par le nombre un voile trop épais. Les biographies militaires de la Gazette du Dimanche nous ont semblé de nature à paraître dans un cadre plus vaste. Au lieu d'une figure seule, nous avons voulu montrer la foule. Le tableau a remplacé le portrait.

Celui-ci était toujours brillamment éclairé, celui-là renfermera des ombres, mais aussi des rayons lumineux.

On a beaucoup écrit sur la guerre de 1870-1871. Les œuvres techniques et les œuvres historiques ont préparé les documents pour les écrivains de l'avenir. En effet, la postérité seule prononcera le jugement définitif. Nous sommes comme ces spectateurs qui ne peuvent embrasser d'un regard l'ensemble d'un vaste monument, parce qu'ils sont trop près ; mais la proximité même permet de saisir les détails qui s'effacent par la distance.

Une partie du public s'étonnera peut-être que, pour réveiller l'esprit militaire, on mette sous ses yeux les images sanglantes de nos défaites. Mais sous ces défaites n'entendons-nous pas les battements du cœur de la patrie ? Tous tant que nous sommes, n'avons-nous pas, aux heures les plus terribles, éprouvé des émotions ignorées jusqu'alors ? Lorsque la fortune nous souriait,

Fidée de patrie n'attirait pas nos esprits. Tout était sujet de distractions passagères. Les arts brillaient d'un éclat véritable, les sciences atteignaient des bornes inconnues, le sol était riche de moissons, notre diplomatie dictait des lois au monde et nos armées ne remportaient que des victoires. C'était là, du moins, ce que voyait la foule superficielle.

Elle oubliait la patrie.

Le mot patrie se prononçait dans les solennités politiques, retentissait aux théâtres, colorait le vers du poète, mais la foule n'y attachait pas un sens précis, encore moins une pensée d'amour. C'est à la vue de nos champs dévastés, de nos soldats captifs, de nos drapeaux souillés, de nos provinces foulées aux pieds de l'ennemi, que l'on a senti se réveiller le sentiment de la patrie. Les plus humbles parmi les hommes de France ont éprouvé un tressaillement douloureux, mais qui ressemblait surtout au réveil d'un malade. La patrie nous est apparue avec son cortège de berceaux et de tombes. La douce chaîne des souvenirs s'est renouée : nous avons revu notre vieille France de saint Louis, de François Ier, d'Henri IV et de Louis XIV. Devant nos yeux troublés, les siècles ont défilé, avec leurs progrès, leurs conquêtes, leurs bienfaits et leur gloire. Dans ce passé la patrie française planait sur l'Europe. Ses armes étaient redoutées sans envie et sans haine, car au glaive du guerrier se joignait toujours la croix du chrétien. Les noms de-Bossuet,

de Fénelon se mêlaient aux noms de Turenne et do* Vauban ; nos pères lisaient tour à tour Corneille et Molière, Lafontaine et Racine. L'air que l'on respirait en France était pur, et le titre de Français attirait le respect. Tous ces souvenirs confus étaient l'image de la patrie. Depuis trop longtemps, la prospérité matérielle, les joies insensées, la soif de l'or avaient effacé cette image.

Elle nous est apparue à la lueur sinistre des villages incendiés par l'ennemi. Depuis des siècles le paysan sortait de sa chaumière pour partir en guerre. Il avait ainsi traversé les champs de bataille depuis Marignan jusqu'à Fontenoy. Souvent il revenait blessé, mais toujours fier^ et trouvait sa. vieille mère, l'attendant au foyer. Pour la première fois, le paysan ne vit pas l'enfant revenir le lendemain de la bataille. Il était prisonnier, sans armes et sans drapeau. Lorsque le pauvre soldat reprit enfin le chemin du village, les vêtements en lambeaux, le front pâle, la poitrine encore sanglante, il ne retrouva plus ni chaumière, ni aïeule. L'ennemi était venu, semant la mort sur son passage.

Le patriotisme a donc reparu sur nos ruines. Toutes les gloires de Sébastopol, de Magenta ou de Solférino ne sauraient lutter, dans nos souvenirs, contre les capitulations de Metz et de Sedan.

Nous n'avons cependant pas songé un seul instant à écrire une histoire de la guerre de 1870-1871. Cette guerre ne ressemble nullement aux campagnes

de Crimée et d'Italie, où notre armée combattait les armées étrangères.

En effet, ce ne sont pas nos soldats qui ont été vaincus en 1870, mais la nation française ; pour un tel effondrement il fallait de puissantes causes, car un peuple ne s'évanouit pas ainsi en quelques jours.

Le devoir oblige à dévoiler ces causes, non pour flétrir le passé, mais pour préserver l'avenir.

Des Récits militaires nous ont semblé un moyen puissant de réveiller le patriotisme. Les famille;? s'unissent plus intimement dans l'infortune que dans la prospérité, il en est de même des nations. La Prusse doit sa puissance militaire, moins aux victoires de Frédéric II qu'à la défaite d'Iéna. Ne laissons pas perdre un tel exemple et relisons plus souvent le récit de nos capitulations que les bulletins glorieux d'Austerlitz ou de Wagram.

Tous, tant que nous sommes, en ayons plus appris sur cette guerre de 1870, par les conversations familières que par les livres savants. Ceux-ci indiquent le trouble des Etats-Majors, les erreurs stratégiques et les fautes tactiques , tandis qu'au foyer domestique et dans la causerie intime, l'homme occupe la première place. C'est le portrait du général, tombé aux premiers rangs, ou méconnu après la guerre ; c'est le dévouement obscur d'un sergent ou d'un simple soldat ; c'est l'incendie d'un village ; l'assassinat d'un pauvre paysan par un soudard de l'Allemagne... Tout cela

se dit dans le récit, sans trouver place dans l'histoire.

Et cependant, on peut enseigner Fhistoire par le récit. Montrer le soldat sous son jour véritable, prononcer les noms de braves gens trop oubliés ; enfin établir avec la foule une sorte de conversation franche et familière, n'est-ce pas venir en aide à l'historien, comme un simple tirailleur vient en aide à son armée?

Sans préjugés, sans haine et sans crainte, nous avons écrit ces Récits non dans l'intérêt de la science, mais par sentiment patriotique.

Le drame sanglant dont la France a été le théâtre est déjà loin de nous, si Ton mesure le temps par une vie d'homme. Cependant ce drame dure encore, lorsque nous nous plaçons au point de vue de l'histoire. Les principaux acteurs ont disparu de la scène. La mort a frappé la plupart d'entre eux, mais leurs passions et leurs erreurs ont survécu. Les soldats de la guerre ne sont plus sous les drapeaux, et de nouvelles générations, injustes pour le passé, jugeront sévèrement les hommes et les choses de 1870.

De tant de souvenirs, les plus cruels se sont conservés, tandis que s'efïaçaient de la mémoire ce qu'il y avait de noble, de grand et de pur dans les élans individuels. D autre part, il se formait, on ne sait comment, des légendes capricieuses qui menaçaient de se perpétuer. Puis, venaient les erreurs de jugement sur les principes militaires.

tels que se soustraire à la captivité, éviter les conséquences de la parole donnée, etc. Le récit ne pouvait passer ces choses sans les aborder hardiment et loyalement.

Le soldat de la dernière guerre est plus à plaindre qu'à blâmer. Il se croyait invincible. On le lui avait dit en Afrique, en Crimée, en Italie; on le lui avait répété dans les villes et dans les camps. Les orateurs, les poètes, les ministres proclamaient à l'envî la suprématie de la France sur toutes les nations de l'Europe. Le peuple fut trompé et le soldat se laissa enivrer par les louanges.

Le malheureux apportait sous les drapeaux tous les défauts, tous les vices, tout le scepticisme de la cité.

Il fut battu, non parce qu'il était mauvais soldat, mais citoyen sans patriotisme. Comment aurait-il conservé l'esprit militaire, en perdant la foi religieuse et le respect de la loi ? Une société corrompue ne saurait avoir une armée disciplinée, calme et résignée.

Il faut donc le répéter : ce n'est pas l'armée qui a été vaincue à Frœschwiller, àForbach, ce n'est pas Farinée qui a capitulé à Metz et à Sedan, mais bien la France.

On ne savait pas le mal aussi profond qu'il l'était. Les uns, placés au sommet, oubliaient que l'autorité impose de sévères devoirs ; les autres, aux échelons inférieurs, vivaient d'intrigues et de mensonges. Tout le monde voulait de For, des festins, des

spectacles. L'honnête homme, s'il ne possédait ni or, ni pouvoir politique, ne trouvait que dédain, quel que fût son mérite.

Quoique la démoralisation eût moins atteint Farmée que la société civile, ce n'est pas celle-ci qui a le plus souffert. Il serait superflu de rappeler que le sang de l'armée a coulé par torrents ; que les humiliations Font abreuvée ; que ses captifs ont subi tous les outrages ; que des centaines de mille hommes, au mépris des lois humaines, se sont vus transportés dans les provinces lointaines, comme un vil troupeau. Aux souffrances du corps, les douleurs de l'âme se sont ajoutées. Le vainqueur, tout étourdi de sa puissance d'un jour, a oublié qu'entre elles les armées se doivent des égards réciproques, un respect commandé par la dignité de Fépée. Au lieu du soldat discipliné, fier, compatissant au pauvre peuple, nous avons vu Faventurier du moyen âge, prompt au pillage, impito)rable, la torche d'une main, tandis que l'autre enlevait nos richesses.

C'est parce qu'il a le plus souffert, que le soldat de la dernière guerre nous apparaît comme le missionnaire providentiel du patriotisme. Il n'appartient plus à l'armée active. Mieux que tout autre, et peut-être seul entre tous, il peut faire connaître la vérité aux hommes des champs. Sa voix est de force à réveiller de puissants échos ; les cicatrices de son corps sont éloquentes et tout en lui respire l'autorité. Nous voudrions voir cet ancien soldat

ouvrir la porte de l'école, au village voisin, et dire aux enfants des laboureurs, des artisans, des vignerons, des bateliers, des bergers, des paysans d'alentour :

« Mes enfants , aimez votre pays ! aimez-le de toutes les forces de votre âme ; pour lui, sacrifiez tout, jusqu'à votre vie. N'oubliez pas que l'armée est non seulement l'honneur du pays, mais son protecteur éternel. Au temps passé, la loi permettait de se soustraire au service militaire, en fournissant un remplaçant ; désormais tout Français passe sous les drapeaux ; car tout Français se doit à la défense du pays. Acceptez bravement, joyeusement, avec dignité le métier de soldat. Aujourd'hui ce serait une honte à vous de rester, quand les autres partent. Vos bras sont utiles à la famille qui va peutêtre souffrir de votre absence pendant un temps plus ou moins long ; mais qu'est-ce que cette souffrance passagère, si elle préserve votre patrie de l'invasion ennemie , des défaites sanglantes , des capitulations, et vos frères de la captivité ? Qu'est-ce que cette souffrance de la famille, à côté de nos villes bombardées, de nos villages incendiés, de nos moissons foulées aux pieds des chevaux, de vos pères massacrés, de vos mères, de vos filles et de vos sœurs insultées ! Qu'est-ce enfin que cette souffrance de quelques mois, de quelques ans, si vous songez aux provinces arrachées à la France par un ennemi implacable ! Soyez donc soldats, si vous n'avez pas oublié l'Alsace et la Lorraine, et nos malheureux

frères, dont les berceaux étaient français et dont les tombes seront prussiennes !

« En arrivant sous le drapeau, laissez au village ou à l'atelier toutes les erreurs dont on a nourri votre jeunesse. Sachez obéir en silence, respectez la discipline, aimez-la, et vous en comprendrez bientôt l'utilité, la beauté et la majesté. Avez-vous jamais vu un spectacle plus solennel que celui d'une troupe sous les armes ? Il n'y a là que deux choses : le commandement et l'obéissance. C'est l'image de la vie où les uns commandent et les autres obéissent. Il n'y a pas de société possible sans le commandement et sans l'obéissance; le service militaire vous enseignera que l'on parvient au commandement par l'obéissance. Mes enfants, après l'école où vous êtes aujourd'hui, vous aurez donc tous l'école du drapeau. On vous enseignera là ce qu'avaient oublié vos pères : le sentiment du devoir, la résignation virile dans l'adversité, le respect de la loi et de l'autorité qui la représente ; on vous enseignera surtout ce qu'est la patrie et le drapeau son admirable symbole.

« Si un moment de défaillance courbait vos fronts, à l'heure du départ, rappelez-vous les souffrances et le courage de vos pères, rappelez-vous leurs ossements répandus au loin , rappelez-vous le uhlan maître de votre foyer, rappelez-vous le vieux curé sonnant le tocsin à l'église de votre baptême et de votre première communion , rappelez- vous ce pauvre soldat, mort de misère à la porte de votre chau-

mière, rappelez-vous l'aïeul qui, les bras étendus et la tête tremblante, prononcerait sa malédiction sur tous ceux de sa race, qui ne combattraient pas pour la France, à la grande bataille que Dieu tient en réserve pour le jour de sa Justice. >

Pouvons-nous espérer que les mâles accents d'un soldat de la dernière guerre réveilleront l'esprit militaire dans notre pays , et feront renaître le patriotisme ?

Oui, si la parole du prêtre se mêle aux appels du soldat ; non, si celui-ci fait seul entendre sa voix. Le patriotisme est un sentiment plus que terrestre , et l'esprit militaire touche à l'esprit religieux.

La France a été créée par un génie qui, d'une main, tenait l'épée, et la croix du chrétien de l'autre. C'est de l'union séculaire de la force et de la foi qu'est sortie cette patrie qui a fait dire : Gesta Dei per Francos.

C'est en France seulement que la mort du soldat, au champ de bataille, a été comparée à la mort du martyr, et par cela même sanctifiée.

Mgr de Noë, évèque de Lescar, prononça un jour le discours pour la bénédiction des drapeaux. Le prélat s'écria devant les dragons assemblés : « Oui, vous êtes les martyrs du devoir, les martyrs de la charité chrétienne et nationale, les dignes rivaux des martyrs de la foi, généreux martyrs de la patrie ; et j'oserais vous adresser, au fort de la mêlée, les paroles que saint Cyprien adressait aux martyrs de la foi au milieu de leurs tourments : « C'est ici

< un grand et glorieux combat où le prix du vain- « queur n'est pas moindre qu'une gloire imraor- « telle. »

Préoccupé de ces hautes idées, un grand penseur chrétien (1) disait : « Osons le proclamer: heureuses, malgré leur deuil, les familles dont le sang coule dans le grand travail de la patrie ! Leur noblesse s'y fonde ou s'y rajeunit ; et cet accroissement du patriotisme d'honneur et de vertu qu'elles possèdent déjà devient un gage de leur durée. On le savait jadis, on peut s'en ressouvenir : les familles se perpétuent par les immolations. Dieu ne les fait pas durer en proportion de ce qu'elles gagnent, mais de ce qu'elles donnent. L'aumône et le sang, c'est l'arrosement qu'il faut aux arbres généalogiques. Jamais le lâche et jaloux démagogue, le vil artisan de sédition ne prévaudra tout à fait ni longtemps, au milieu d'une société où il se trouvera des hommes qui puissent lui répondre en montrant leurs blessures reçues dans les combats. »

Le prêtre et le soldat sont frères. Leurs règlesse ressemblent, et tous deux sont unis par un mot : sacrifice. Toute société hostile à l'un est ennemie de l'autre, car tous deux représentent les mêmes principes, quoique la discipline de l'Eglise diffère, en apparence, de la discipline du camp.

Il faut qu'en levant les yeux vers le ciel, un Français puisse contempler à la même hauteur la croix du prêtre et l'épée du soldat. C'est donc

(1) Louis Veuillot.

vainement que nous tenterions de relever l'épée, si nous ne relevons la croix. Les mots Dieu et Patrie sont inséparables.

Ceux qui gouvernent les nations seraient bien aveugles s'ils ne voyaient pas qu'en affaiblissant la religion dans les armées ils rendent la discipline impossible. Or, sans discipline, l'armée devient un fléau et la patrie sera tôt ou tard la proie deFennemi.

« Partout dit Xénophon, où les hommes sont religieux, guerriers et obéissants, comment ne serait-on pas à juste droit plein de bonnes espérances ?» « Oui, tant que le prêtre et le soldat se donneront la main, il y aura en France « des gens braves et des braves gens (1). >

Sans nul doute l'avenir est sombre et un effort suprême pourra seul nous rendre l'esprit militaire. Tentons cet effort, ne renonçons pas à la lutte et ne donnons jamais au monde le spectacle d'une France sans force et sans foi.

Un jour Louis Veuillot s'arrêta, à une exposition de peinture, devant un tableau qu'il nous désigna de la main en disant : nous voilà ! Le peintre, nommé Couture, avait voulu représenter Vorgie romaine. Deux hommes, jeunes encore, debout, le front pâle, embrassent d'un regard désolé les débris du festin et la souillure des convives.

L'un de ces hommes est encore couronné de fleurs, l'autre vient d'arracher de son front cette couronne flétrie et la déchire d'une main fébrile.

(1) De Maistre, Lettres.

Que sont ces deux jeunes Romains ? Appartiennent-ils à la race des anciens légionnaires qui commandaient en maîtres, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'au fond de la Germanie ? S'ils sont de cette race, ils en ont oublié les vertus. Ils étaient allés au festin et vidaient les coupes avant de les briser. Ce qu'ils méprisent maintenant, ils l'admiraient au début de l'orgie. Leurs compagnons, que l'ivresse a renversés de leurs sièges et dont les têtes sont livides, leur semblaient beaux ; ils avaient des sourires pour Laïs et des flatteries pour le patricien enrichi de dépouilles. Au milieu de tant de convives, il s'en est trouvé deux que l'ivresse n'a pas aveuglés. Un vague remords s'éveille en leurs âmes, et leurs lèvres sont prêtes à maudire les joies misérables qui déshonorent la Rome nouvelle. Au delà des étoffes précieuses tendues sur les murs, au delà des vases grecs, au delà des splendeurs du festin, ces deux hommes voient la patrie.

C'est elle qui s'endort convulsivement dans l'orgie, c'est elle qui est tombée à ce degré d'avilissement, c'est elle qui ne pourra se tenir debout, l'épée à la main, lorsque le barbare apparaîtra armé de la torche et de la hache !

Louis Veuillot a-t-il raison de dire : nous voilà !

Je ne sais. Cependant j'aime à l'écouter lorsqu'il ajoute : « Laissez ces convives s'enivrer, laissez-les à la honte de leurs orgies, hommes meilleurs et plus heureux ! Emportez votre colère, gardez et nourrissez votre douleur. Quand le mal triomphe,

heureux qui peut s'honorer de le haïr ; quand la patrie succombe, heureux qui l'aime encore et sait la pleurer !... Sortez du banquet et de la ville, allez par les voies où dorment les ancêtres, dans l'air libre des champs. Le spectacle du tombeau vous sera plus doux que le son lascif des flûtes.

« Passant devant les grands restes de ceux qui ont été la force et la gloire de la patrie, vous leur direz : 0 Pères, venez-nous en aide... Ne nous laissez pas périr sans qu'une lumière divine n'éclaire nos pas. >

Général Baron AMBERT.

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