CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE
Déclaration de guerre. — Le dragon ; l'abbé Langénieux ; l'abbé Deguerry.
— Réflexions. — Le grand ministre et le grand poète. — Le plan de campagne. — Les corps d'armée. — Premières hostilités. — Wissembourg.
— Le général Ducrot. — Mort du général Douay (Abel). — Frœschwiller ("Wœrth). — Le prince royal de Prusse peu manœuvrier. — Allocution de Frédéric II à l'armée prussienne. — Les cuirassiers de Reichshoffen.
— L'assaut et la charge. — Le cuirassier du 9e régiment et sa béquille.
— Savoir se retirer à temps. — La charge des cavaliers du général Bonnemains. — Mort du général Colson. — Le général Raoult. — Duhousset.
— Le château du comte de Leusse. — L'ambulance du château. — Le général russe Totleben. — Le prince de Saxe-Weimar et Duhousset. — Le général Renard, ministre de la guerre de Belgique. — Monument commémoratif de Frœschwiller. — Le comte de Leusse. — Le cuirassier sans tête. — Le capitaine Angiade. — Le S6« de ligne. — Le capitaine Piket. — Une image, treize ans après Frœschwiller. — Lettre du prince de Saxe-Cobourg-Gotha à sa femme. — Ordre du jour du maréchal de Mac-Mahon. — Emile Delmas et les infirmiers volontaires. — Les maraudeurs. — Le génie et l'étude. — Le prince de Soubise. — Forbach.
— Le général Frossard, ingénieur plein de courage.
L'agitation était extrême en France et surtout à Paris pendant les journées qui précédèrent l'entrée en campagne. Les hommes politiques s'agitaient, le peuple s'enivrait de discours, de cris et d'appels aux armes. La jeunesse, dans l'armée, évoquait les souvenirs d'Iéna, et rappelait les faciles victoires de l'Algérie, et les douteuses
RÉCITS MILITAIRES i
victoires de Magenta et de Solférino. Moins sujets aux illusions, les officiers supérieurs et les généraux jetaient un regard inquiet vers l'avenir. Des nuages apparaissaient à l'horizon, mais la foule détournait les yeux pour ne pas les voir.
La guerre étant déclarée, tout bon Français se préparait à la soutenir dignement. En cette circonstance l'armée seule nous parut sérieuse. Les hommes politiques perdaient la confiance de la nation en laissant trop deviner qu'ils étaient pris au dépourvu. Les masses populaires manquaient à la dignité inséparable de la force.
Pendant que la garnison de Paris se préparait au départ, je reçus un jour la visite de Pierre Noël, brigadier aux dragons de la garde impériale. Il avait servi sous mes ordres dans le 2e régiment, au sortir des chaleurs d'Afrique. Armurier de son état, Noël était employé à l'atelier de son corps, où il donnait l'exemple de toutes les qualités militaires. Sa femme, devenue aveugle, ne pouvait soutenir leur unique enfant âgé de dix ans. Le brigadier venait franchement mettre sa famille sous la garde de son ancien colonel. Celui-ci, alors maire du VIIIe arrondissement de Paris, avait dans sa circonscription deux paroisses importantes: Saint-Augustin et la Madeleine. Le curé de Saint- Augustin, M. l'abbé Langénieux, aujourd'hui archevêque de Reims, fit placer la femme de Noël dans un établissement charitable qu'il avait créé. La pension fut à la charge du bon prêtre. Le curé de la Madeleine, l'abbé Deguerry, fusillé depuis par la Commune* plaça l'enfant dans une école à lui où les soins les plus paternels lui furent prodigués. Le brigadier déposa entre des mains amies la petite somme qui formait toute sa fortune. Les soucis dont son front était chargé se dissipèrent subitement, et, tranquille sur le sort des siens, il ne songea plus qu'à son cheval et à ses armes.
Le jour où les dragons se mirent en marche, Noël était placé à l'arrière-garde. En passant devant l'église de la Madeleine pour tourner à droite vers le boulevard des Italiens, le brigadier aperçut son ancien colonel un peu en avant de la foule. Il salua silencieusement en portant la main droite à la visière du casque, et le cheval ne ralentit pas son allure. Noël était calme, bien posé sur sa selle, la poitrine effacée, la tête haute et ferme. Autour du dragon, la foule s'agitait avec un bruit presque sinistre ; le cri : « à Berlin ! à Berlin ! » traversait l'espace ; on courait autour des cavaliers, et les acclamations se mêlaient à des lambeaux de la Marseillaise, du Chant du Départ, et même à des couplets de la Dame blanche : « Ah! quel plaisir d'être soldat! »
Ce n'était pas de l'enthousiasme, oh ! non, mais du délire, le délire de l'ivresse folle, bruyante et dont la vue est douloureuse.
Le tableau que je viens de vous présenter n'est autre chose qu'une réduction infiniment petite de l'immense tableau que la France mit alors sous les yeux de l'Europe. Sur le premier plan, un trône presque désert, autour de ce trône des rhéteurs et pas un conseiller, des diplomates aux abois et la foule en délire. Sur le second plan, une armée dévouée, se sentant surprise dans son sommeil, mais immolant tout, affections et chères pensées, pour le service de la patrie.
L'année suivante, cette armée, partie en régiments, en brigades, en divisions, en corps formidables, revint homme par homme des prisons de l'Allemagne. Couverts de lambeaux d'uniforme, sans drapeaux, d'une pâleur livide, les blessures encore saignantes, ils entraient à Versailles tout mutilés, et la France leur demandait de reprendre Paris sur la Commune en révolte. On leur donnait des armes et des cartouches que pas un seul ne prenait en murmurant. Cette foule insensée, qui avait
accompagné leur départ de chants de victoire, insultait à leur retour par de lâches insolences. On entendait le mot « capitulards » sur les lèvres qui avaient tant crié : « à Berlin ! »
L'armée sera donc le martyr éternel des populaces ; la fatalité la placera donc toujours entre l'enclume et le marteau ; tel jour on la caressera outre mesure, tel autre on l'immolera sans pitié !
Noël, mon brave dragon, ne revint pas. Sa dépouille mortelle repose dans le cimetière d'Ulm. Sa veuve l'a suivi de près dans la mort, et l'enfant devenu homme est soldat comme l'était son père.
Ainsi va le peuple lorsqu'il est soumis à la discipline, lorsqu'on n'arrache pas de son âme les pensées d'autorité, de hiérarchie, de sacrifice, de devoir. Dieu ne l'a pas fait méchant, mais ignorant. C'est aux chefs de la société à l'instruire, à lui montrer le droit chemin, à lui enseigner ce qui est bon, ce qui est vrai, ce qui est beau, ce qui est juste. Alors, au lieu de troubler sans cesse la société, l'homme du peuple la protégera; il aimera la patrie lorsqu'il la comprendra. Il faut demander à la religion son aide et son appui. Une France chrétienne aurait autrement résisté à l'ennemi ; mais quel ressort faire mouvoir pour élever au-dessus de la terre l'homme qui ne croit pas à l'immortalité de son âme, l'homme qui ne sent pas au-dessus de lui un Dieu pour la récompense, un Dieu témoin de ses actions et juge de sa vie ?
Le phénomène le plus sublime est dans la discipline militaire qui corrige jusqu'à un certain point les vices de l'impiété, en traçant à l'homme la ligne du devoir et en le maintenant sur cette ligne. Une discipline supérieure à celle de l'armée est à la portée de tous. Pour la trouver, il suffit d'entrer dans l'église, de s'agenouiller et de prier.
Les sceptiques diront que la religion peut bien discipli-
ner l'enfant, mais non l'homme dans la force de l'âge. Donnez-la d'abord à l'enfant et songez que la religion est comme une mère : on la quitte au premier succès, on lui revient à la première larme.
Si les pouvoirs publics ne songent pas enfin aux âmes qui leur sont confiées, la société s'engloutira dans un abîme. Le mot qui sert de titre à ce volume, le mot sinistre à? invasion s'inscrira dans nos plaines , sur nos montagnes, aux portes de nos villes, et le sort de la Pologne nous attend.
Les divers ouvrages publiés à l'occasion de la guerre de 1870-1871 seraient, à eux seuls, une bibliothèque. Les uns ont été écrits par les acteurs du drame, les autres sortent de la plume de témoins, habitants des localités envahies par les Prussiens ; enfin, il en est que de véritables historiens ont tracés à tête reposée dans le silence du cabinet. Tous ces ouvrages ont leur mérite particulier. Celui qui les a étudiés peut, à bon droit, se croire parfaitement instruit des moindres détails. Cependant, il n'est pas un de nous qui, dans les réunions, se trouvant en présence d'un officier, d'un soldat, d'un habitant de la ville envahie, ou des villageois placés sur la route de l'ennemi, n'écoute avec intérêt quelque récit ignoré du grand nombre. Ce sont des anecdotes, de menus détails, un portrait saisi à la hâte. Si l'oiseau fait son nid de brins d'herbe, l'histoire se compose de coups de crayon jetés à la hâte et qui, liés entre eux, forment un tout dont les esprits s'accommodent fort bien. Après avoir lu, nous avons écouté. Notre but n'est pas d'ajouter une histoire proprement dite de la guerre aux histoires déjà publiées, mais de redire ce que nous avons entendu un
peu partout. Souvent, lorsque les angles seront trop aigus, nous les adoucirons pour que la blessure soit légère; et si les couleurs du tableau étaient trop vives, nous les fondrions le plus délicatement possible. Avant de venir jusqu'à nous, ces récits ont traversé des cœurs aigris par la souffrance, ils ont été ensevelis pour un temps dans les âmes ulcérées. Les récriminations, les jugements sévères, les injustices même peuvent être pardonnés à ceux qui, après avoir été accablés par le nombre, ont été captifs sur la terre étrangère. Mais l'interprète de tant d'émotions doit conserver le calme du juge. S'il se trompe à son tour, ce sera de bonne foi.
Il serait puéril, en vérité, de composer un ouvrage pour satisfaire de vaines curiosités. Les nombreuses histoires de la dernière guerre passent en revue tous les faits, et cependant nous pourrions leur adresser un reproche. La partie matérielle ne laisse rien à désirer, tandis que le côté moral semble trop oublié. De cette lutte terrible il ressort de précieux enseignements, et la France y doit trouver d'utiles leçons. Ce n'est pas tout encore ; sous ces défaites sans cesse renouvelées il y a de magnifiques dévouements, un courage supérieur, des vertus admirables. Il faut proclamer hautement ces dévouements, ce courage et ces vertus. Chateaubriand disait pendant la première Révolution : « L'honneur français s'est réfugié sous les drapeaux. » Ce mot est toujours vrai. Le Roi de Prusse le traduisait à Sedan en s'écriant : « Oh ! les braves gens ! »
Le public a trop oublié, ce nous semble, les braves gens qui mouraient, non pour la victoire, mais pour l'honneur. Ces escadrons, que conduisait à la charge le brave colonel de Beaufremont, étaient sublimes dans leur mort ; ils personnifiaient la France, notre grande France de Fontenoy et d'Austerlitz, renversée de son piédestal, mais pour un jour seulement. Recueillons pieusement les débris de
notre gloire, cherchons à connaître les noms des morts pour les honorer, interrogeons les survivants, écartons les ronces qui couvrent les tombes et plaçons-y des fleurs ; donnons, sous toutes les formes, l'expression de nos sympathies et de notre reconnaissance à ces vaillants soldats qui ont défendu le sol de la patrie.
S'ils eussent été victorieux, on les aurait vus rentrer dans nos villes en défilant sous les arcs de triomphe. La fortune les a trahis. Chacun d'eux rentre solitairement au foyer. Ne méritent-ils pas plus d'hommages encore, puisqu'aux élans de la bataille ils ont dû joindre les misères de la captivité ?
Pendant la durée de la guerre et depuis la signature de la paix, les hommes qui s'étaient donné la mission de présider aux destinées de la France se sont ingéniés à découvrir les causes de nos défaites. Comparant les armées ennemies à la nôtre, ils ont reconnu dans celle-ci des infériorités. Cherchant des modèles chez le vainqueur, ceux qui voulaient nous rendre aussi forts que lui auraient été bien aveugles, s'ils n'avaient inscrit sur leurs tablettes, un peu au hasard : préparation à la guerre, corps d'armée permanents, artillerie, chemins de fer, état-major, service de santé, administration, loi de recrutement, loi d'avancement, durée du service,
réserves, tactique — Ces questions diverses ont
défilé sans ordre devant des comités, des commissions, des réunions d'hommes étrangers aux armées, et dont les travaux ne pouvaient corriger les vices du passé. 11 eût été sage de laisser le soin des réformes et des progrès à un petit nombre d'officiers supérieurs et de généraux qui auraient avant tout posé les grands principes, arrêté les bases et déterminé irrévocablement le nombre des lois secondaires dont la réunion formerait a loi suprême, brève, claire, immuable, qui devaitl protéger la France.
Tout en perfectionnant les institutions, en améliorant les armes, les hommes de guerre ne perdraient pas de vue les causes morales de nos défaites. Ils donneraient à l'esprit militaire un relief qu'il a perdu ; ils imprimeraient à la discipline une vigueur nouvelle ; ils inscriraient aux portes des casernes la devise de la décoration : honneur et patrie ; ils rendraient à la vie militaire ce noble esprit de corps affaibli par les changements continuels de régiments ; ils tiendraient compte de l'influence de l'uniforme sur la vocation militaire, ils proclameraient deux fois saint le serment du soldat au drapeau; en un mot , ils comprendraient que si l'armée est l'expression de la force, elle est encore plus l'àme de la patrie.
La supériorité militaire de la Prusse tenait à ses canons, mais bien plus encore à ses institutions. Or les institutions militaires d'une nation sont un reflet de la constitution civile, de l'esprit public, de la pensée générale. L'Allemagne avait conservé sa foi religieuse. Parmi le peuple qui allait prier sous les voûtes du temple, les soldats étaient en grand nombre ; la noblesse allemande pas plus que la bourgeoisie ne cherchait à se soustraire au service militaire ; cette noblesse tout entière proclamait son dévouement au roi ; cette bourgeoisie conservait le respect de la hiérarchie. Toutes les classes obéissaient fièrement à la loi, et ne foulaient pas aux pieds les traditions des ancêtres. En prononçant les mots : patrie allemande, le moindre hobereau, le plus humble paysan se découvrait le front.
Avant les repas les officiers debout saluaient le portrait de leur roi. Le respect était partout, et de la société civile pénétrait dans les rangs de l'armée. Voilà les véritables causes des victoires du Germain. Une armée sort toute faite des entrailles d'un peuple esclave des lois, d'un peuple ayant conservé la foi, soumis avec
dignité aux classes dirigeantes et sourd aux clameurs de la populace.
Quelle que fût sa bravoure l'armée française avait respiré l'air corrompu de la cité. On disait autour des casernes que les armées permanentes devaient disparaître ; des discours retentissants ébranlaient peu à peu nos vieilles admirations pour nos pères, soldats du premier empire ; une presse ignorante et vénale semait, jusque dans nos camps, les calomnies et les injures contre l'autorité suprême. Pendant ce temps, le pouvoir encourageait les privilèges et le luxe. L'avancement devenait affaire de palais, et loin d'être encouragé, le travail faisait sourire de pitié ceux qui se croyaient invincibles.
C'est dans ces conditions que la guerre fut déclarée entre la patrie allemande et Y ennemi héréditaire.
Les vieillards de Berlin se souvinrent que, dans leur enfance, on parlait autour d'eux des violences de Louvois, et des tyrannies de Napoléon Ier.
Les deux rives du Rhin se couvrirent de soldats. Toutes les voies ferrées conduisirent nuit et jour des bataillons, des escadrons, des batteries, des munitions et des équipages de guerre. Mais la France improvisait, tandis que l'Allemagne était prête depuis longtemps. C'est ici le lieu de rappeler ce qu'a dit M. Saint-Marc Girardin : « Les torts de notre gouvernement ne créent point par contrecoup au gouvernement prussien les mérites de moralité internationale qu'il s'est attribués ; nos fautes ont fait son triomphe, nous ne le savons que trop ; elles ne font pas sa vertu, et nous demandons qu'il soit bien entendu que, lorsque nous disons : Le gouvernement français aeu tort, cela ne veut pas dire : Le gouvernement prussien a eu raison. »
Cette appréciation est rigoureusement vraie. Le discours de M. Rouher à l'Empereur ne mérite pas cet éloge. Le 16 juillet 1870, il fait entendre ces paroles, en présentant au souverain l'adresse du sénat qui avait voté la. guerre : «... l'Empereur a su attendre ; mais, depuis quatre années, il a porté à sa plus haute perfection l'armement de nos soldats, élevé à toute sa puissance l'organisation de nos forces militaires.
« Grâce à vos soins, la France est prête, sire, et par son enthousiasme elle prouve que, comme vous, elle était résolue à ne tolérer aucune entreprise téméraire.
« Si l'heure des périls est venue, l'heure de la victoire est proche... le génie de l'Empereur le lui garantit... »
Le grand ministre traduisait en prose les chants du grand poète ; mais nous préférons les vers d'Alfred de Musset aux flatteries politiques de M. Rouher :
<* Nous l'avons eu, votre Rhin allemand ; Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu'on s'en va chantant Efface-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux, marqué dans votre sang?
Nous l'avons eu votre Rhin allemand.
Son sein porte une plaie ouverte, Du jour où Condé triomphant A déchiré sa robe verte.
Oti le père a passé, passera bien l'enfant.
S'il est à vous, votre Rhin allemand, Lavez -y donc votre livrée; Combien, au jour de la curée, Etiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant? •
Voilà bien ce qu'on pourrait nommer l'excès de la flatterie ; l'homme d'Etat le plus éminent de l'Empire déclare à la face de l'Europe que la France est prête et il ne craint pas d'annoncer l'heure de la victoire. Un zouave qui se croit invincible ne tiendrait pas un langage plus léger. Autant vaudrait répéter le vers du poète :
« Où le père a passé, passera bien l'enfant. »
Aucun plan de campagne n'était définitivement arrêté. On disait que l'entourage militaire de FEmpereur voulait faire franchir le Rhin à Maxan par un corps sous les ordres de Mac-Mahon. Cette armée se serait jetée sur Wurtzbourg, pour séparer de la Prusse l'Allemagne du Sud et l'obliger à la neutralité. Il était possible aussi de battre les troupes pendant leur mobilisation, et d'entraîner ainsi dans notre alliance l'Autriche et l'Italie. En même temps, les Français auraient marché sur Mayence et Goblentz, pour disperser les corps prussiens qui se réunissaient. La flotte aurait jeté un corps de débarquement sur les côtes de la Baltique. On espérait que la Bavière et le Wurtemberg conserveraient leur neutralité.
Le plan était bien conçu. Il pouvait réussir à la condition d'agir promptement, vigoureusement, de frapper comme la foudre, en déployant toutes les surprises de la furie française. Mais il fallait un chef d'Etat, jeune, ardent, enthousiasmé. L'occasion fut perdue. Notre armée était divisée en huit corps formés les uns de quatre divisions d'infanterie, les autres de trois. Tous avaient une division de cavalerie. La garde impériale composait la réserve forte de deux divisions d'infanterie et d'une de cavalerie. Le 1er août, les divers corps occupaient les positions suivantes : — 1er corps, maréchal de Mac-Mahon (38.000 hommes, 96 canons, 24 mitrailleuses), à Strasbourg ; — 2e corps, général Frossard (28.000 hommes, 72 canons, 18 mitrailleuses), à Saint- Avold et à Forbach ; — 3e corps, maréchal Bazaine (42.000 hommes, 96 canons, 24 mitrailleuses), àBoulay; — 4e corps, général de Ladmirault (33.500 hommes, 72 canons, 18 mitrailleuses), àThionville; — 5e corps, général de Failly (29.000 hommes, 72 canons, 18 mitrail-
leuses), àSarregueminesetàBitche; — 6e corps, maréchal Canrobert (40.000 hommes, 114 canons, 6 mitrailleuses), à Châlons ; — 7e corps, général Félix Douay (27.000 hommes, 72 canons, 18 mitrailleuses), à Belfort. La garde impériale, général Bourbaki, comptait 23.000 hommes, 60 canons et 12 mitrailleuses. Elle était à Metz. La réserve de cavalerie, placée à Lunéville, comptait trois divisions formant un total de 7.000 cavaliers, 30 canons et 6 mitrailleuses. La réserve d'artillerie se composait de 96 canons et de 3.500 hommes.
La France allait donc combattre ayant sous la main une armée de 272.000 hommes, 780 canons et 144 mitrailleuses. Les forces allemandes étaient de 447.000 hommes, et 1.194 canons. La première réserve laissée en Allemagne était de 188.000 hommes et 384 canons ; la seconde réserve, également en Allemagne, se composait de 160.000 hommes (Landwehr de garnison) ; enfin la 3e réserve formait un total de 226.000 hommes (troupes de dépôt). L'Allemagne pouvait donc nous opposer successivement un million vingt et un mille hommes.
L'armée envahissante de 447.000 hommes formait trois armées sous les ordres du Roi de Prusse. Le plan d'attaque était rédigé depuis plus d'un an. L'auteur de ce plan, M. de Moltke, remplissait les fonctions de chef d'état-major. L'armée allemande allait jouer devant l'Europe une tragédie dont les rôles étaient savamment appris, par des acteurs respectueux des pensées de l'auteur.
N'importe le nombre, la mise en scène et l'importance de tel ou tel rôle, un bon général à la tête de 272.000 hommes ne laisse pas l'ennemi tournoyer autour de lui, sans même savoir ce qu'il a fait la veille, ce qu'il fera le lendemain.
La guerre avait été déclarée officiellement à la Prusse le 20 juillet 1870. Le 23, l'Empereur instituait
l'Impératrice régente de France, et quittait Paris pour se rendre à Metz. On ne saurait trop répéter qu'aucun plan de campagne sérieux n'était arrêté par le gouvernement français. Les généraux s'en communiquaient entre eux un certain nombre, et les espions prussiens, qui étaient partout, pouvaient facilement prendre leur part des confidences. Parmi ces plans, il en est un qui mérite un souvenir, parce que le maréchal Lebœuf en a fait mention devant la Commission d'enquête dans l'une de ses dépositions à Trianon. Ce plan de campagne avait été combiné par le général Lebrun, l'intendant Pages et le maréchal Lebœuf : trois armées étaient formées sous les commandements des maréchaux Bazaine, Mac-Mahon et Canrobert. La première se réunissait en Alsace, la seconde à Metz, la troisième se tenait en réserve à Châlons. Deux corps distincts étaient en outre constitués à Belfort et à Lyon, comme noyaux de nouvelles troupes. Prenant pour base Metz et Strasbourg, les deux premières armées devaient, la première masquer Sarrelouis et les trois grandes places du Rhin moyen, la seconde passer par la vallée de la Kinzig, Rastadt et la Forêt-Noire.
L'Empereur comptait, non sans raison, avoir pour alliés l'Autriche et l'Italie. La déposition de M. de Chaudordy, qui est un document officiel, ne laisse aucun doute sur cette question tant débattue. Voici ce qu'a déclaré ce diplomate : « Du 20 juillet au 3 ou 4 août, toutes les stipulations du traité furent arrêtées entre Florence, Vienne et Paris. On y régla la procédure d'après laquelle on passerait de la neutralité armée à l'alliance offensive, dans la supposition que l'armée française réussirait à franchir le Rhin, pénétrerait dans l'Allemagne du Sud, et tendrait la main vers Munich aux troupes autrichiennes et italiennes qui se porteraient au-devant d'elle. Le gouvernement français n'était pas signataire du traité conclu entre l'Autriche-Hongrie et l'Italie seules ; mais,
en réalité, l'Empereur Napoléon avait été consulté sur tous les articles dont il se composait : il les avait approuvés ou modifiés.
Il fallait donc à tout prix prendre l'offensive, franchir le Rhin et ne pas perdre un temps précieux en marches et contre-marches.
Le 19 juillet 1870 le Roi de Prusse signait la déclaration de guerre. A la même heure, trois escadrons du 7e uhlans, qui avaient franchi la frontière avant la rupture de la paix, rencontraient, en avant de Spickeren, une reconnaissance du 5e régiment de chasseurs français. Le 24 du même mois, le comte Zeppelin, capitaine wurtembergeois, à la tête d'une patrouille de 25 cavaliers badois, passait aussi la frontière à Lauterbourg. Le 2° lanciers occupait Soultz, et le colonel du régiment prévenait que les Badois détruisaient la ligne télégraphique. Ils allaient traversant nos villages et s'avançaient ainsi jusqu'à 40 kilomètres. Le lendemain, 25, un escadron du 12e chasseurs surprit l'ennemi non loin de Woerth.
L'ouvrage du grand état-major allemand déclare qu'il n'y avait que 4 officiers et 3 dragons. Cependant le général de Bernis s'empressa de télégraphier à Strasbourg : « Je viens de détruire une reconnaissance badoise composée de 4 officiers et 25 cavaliers occupés à couper les télégraphes : ils sont tous tués, blessés ou prisonniers. »
Le capitaine Zeppelin s'échappa et fît savoir à l'ennemi le peu d'entente qui régnait de notre côté. Les 24, 26, 27, 28, les patrouilles allemandes sillonnaient nos campagnes. Les dépêches télégraphiques se croisèrent de toutes parts. Les détachements prenaient les armes inutilement, les alertes étaient continuelles, et si la terreur ne se voyait nulle part, l'inquiétude régnait partout. Les environs de Forbach semblaient attirer plus particulièrement l'attention des Allemands qui fouillaient minutieusement le pays, observaient nos positions et cherchaient
à pénétrer nos projets. Le général Frossard reste immobile, se bornant à diriger quelques patrouilles autour de son camp. Le maréchal Bazaine lui a dit d'attendre pour prendre l'offensive. Il le peut d'autant moins qu'il ignore les forces et les positions de l'ennemi. Le 2e corps n'avait devant lui, jusqu'au 31 juillet, qu'un bataillon prussien et trois escadrons. Sarrebruck fut ensuite renforcée de 2 bataillons et de 4 pièces d'artillerie.
Si quelque vétéran des guerres du premier Empire était sorti de sa tombe pour assister à notre entrée en campagne, il n'aurait pas reconnu cette antique armée française qui, depuis des siècles, faisait l'admiration du monde. Les guerres d'Afrique et leurs faciles succès ont fait oublier toutes les règles de l'art. C'est en vain que le général Bugeaud a voulu imprimer aux campagnes africaines un sérieux caractère, c'est en vain qu'il a montré à Isly la supériorité de la tactique sur l'élan irréfléchi. Une école s'est formée, sous les auspices d'heureux capitaines, qui dédaigne la science et affirme que le cri : En avant ! tient lieu de tout.
Nous avons payé chèrement nos victoires africaines. L'engouement aurait dû cesser en Crimée, au Mexique, en Italie, où l'œil attentif du Germain remarquait nos faiblesses. Mais l'école africaine occupait le sommet, elle régnait et gouvernait. Son dédain pour l'étude était partagé par le pouvoir suprême qui usait et abusait d'un mot nouveau : se débrouiller. Qu'on ne fût pas tacticien, qu'on ignorât la stratégie, qu'on fût étranger à l'administration, peu importait, pourvu qu'on sût se débrouiller.
On se débrouille pour une razzia, pour une marche entreprise sans cartes ; mais cet art, inventé par l'incapacité, ne suffit jamais pour sauver un pays.
Kléber disait qu'un bon général, à la tête d'une médiocre armée, valait mieux qu'un général médiocre à la tête d'une bonne armée. Et Napoléon Ier a dicté ces belles
paroles : « Le général est la tête, le tout d'une armée. Ce n'est pas l'armée romaine qui a soumis la Gaule, mais César ; ce n'est pas l'armée carthaginoise qui faisait trembler l'armée républicaine aux portes de Rome, mais Annibal ; ce n'est pas l'armée macédonienne qui a été sur l'Indus, mais Alexandre ; ce n'est pas l'armée française qui a porté la guerre sur le Weser et sur l'Inn, mais Turenne ; ce n'est pas l'armée prussienne qui a défendu sept ans la Prusse contre les trois plus grandes puissances de l'Europe, mais Frédéric le Grand. »
Ces vérités, qui frappent les yeux, passaient en France pour d'antiques préjugés. On confiait des divisions, des corps d'armée à de fort galants capitaines, complètement étrangers aux commandements militaires. On riait dans les réunions d'officiers des choix qui plaçaient à la tête de la cavalerie un chef ne montant plus à cheval, ou à la tête d'un corps d'armée un officier du génie, habile ingénieur, mais qui de sa vie n'avait commandé ni bataillon, ni régiment, ni brigade, ni division, et ignorait ce qu'était une marche en échelons, un changement de front ou une retraite en échiquier. Mais on pensait qu'un favori saurait se débrouiller. D'ailleurs chacun avait sa destinée écrite à la feuille des bénéfices, et nous connaissions d'avance les futurs maréchaux. A ce sujet, rien ne pouvait nous surprendre, mais tout aurait dû nous épouvanter. Combien, pendant cette guerre, de si courte durée, de bons et braves généraux, flanqués à droite ou à gauche, ou dominés au-dessus par des médiocrités, n'ont-ils pas vu tous leurs efforts paralysés, leurs avis repoussés, et leur parole dédaignée ! Les considérations de famille, les parentés ministérielles, de certaines allures admiratives conduisaient aux fortunes militaires.
L'Empereur recevait tous les dimanches, après la messe des Tuileries, les officiers supérieurs et les officiers généraux des armées de terre et de mer. Sa Majesté
NAPOLÉO III
passait devant le rang formé par ces officiers, s'arrêtait devant chacun d'eux, lui adressait une question et l'autorisait ainsi à formuler quelque vœu ou bien à adresser une réclamation. Peu à peu , l'Empereur en vint à connaître de vue et par leurs noms les généraux et la plupart des chefs de corps. L'intention était bonne, car le Souverain voulait approcher de sa personne ceux qui marchaient à la tête de l'armée. Les ministres, les hauts dignitaires et la maison impériale se montraient mécontents de la facilité donnée aux colonels et généraux de voir le Souverain et de lui parler. Malheureusement, l'audience était trop courte, trop solennelle pour que l'Empereur pût connaître réellement celui qui avait l'honneur de l'approcher pendant quelques minutes. A une petite distance, face à la ligne des officiers, se tenaient le ministre de la guerre, le maréchal commandant la garde impériale, le gouverneur de Paris et le service du palais. L'officier près duquel se trouvait l'Empereur se sentait surveillé et ne s'exprimait qu'à demivoix. Le chambellan, placé derrière Sa Majesté, pouvait tout entendre, ce qui n'empêchait pas quelques admirateurs de leur propre personne d'entreprendre leur éloge. Les princes ne sont pas à l'abri de ces pièges, et l'Empereur s'y laissait prendre. Un certain air, une physionomie plus ou moins heureuse, quelque mot bien placé, parfois une hardiesse et le plus souvent l'art de plaire fondaient une réputation. Impressionnable par nature, fataliste, d'une bonté qui allait jusqu'à la faiblesse, l'Empereur faisait ainsi, chaque dimanche, sa collection de grands hommes. Il y avait aussi dans le rang les timides, les naïfs, les fiers et les dignes qui mettaient leur espoir dans le droit et croyaient à la justice ministérielle. L'oubli les attendait. A l'heure des promotions, les dossiers n'étaient même pas ouverts. Les ministres de la guerre se donnaient bien garde de rectifier les jugements trop
prompts de l'Empereur sur le personnel supérieur de l'armée. Ils avaient leurs proches à caser, et Dieu sait l'abus qui fut fait de neveux, de cousins et de gendres. Au moment d'une guerre tous les postes étaient donnés, non pas aux plus capables, mais à ceux qui avaient promesse d'avancement. Il se commit en ces circonstances des fautes dont la France a bien souffert.
Il faut en accuser moins l'Empereur que ses ministres. Pour obtenir de l'Empereur, il suffisait de demander. Ceux qui, sous son règne, n'ont pas été favorisés sont les discrets qu'une dignité, peut-être exagérée, maintenait dans l'ombre. Mais les ministres de la guerre, et d'autres aussi, ont usé et abusé de l'avancement avec un véritable cynisme. Les honorables officiers de l'armée s'épouvantaient en songeant aux guerres futures. Qu'un préfet, un président de tribunal, un financier, même un sénateur soient incapables de remplir la fonction qui leur est confiée, il faut le regretter, mais le mal n'est pas irréparable. Il n'en est pas de même d'un grade injustement donné. Il y va de la vie d'un grand nombre d'hommes, de l'honneur du drapeau, et parfois aussi du salut de la patrie.
Parlant d'ardeur et de courage, Napoléon Ier disait : « Il n'est aucun de mes généraux dont je ne connaisse ce que j'appelle son tirant d'eau. Les uns, disait-il, en s'accompagnant du geste, en prennent jusqu'à la ceinture, d'autres jusqu'au menton, enfin d'autres jusque pardessus la tête, et le nombre de ceux-ci est bien petit, je vous assure. » Napoléon III ne jouissait pas du même privilège, et ne connaissait nullement le tirant d'eau des uns et des autres. Aussi confiait-il des missions militaires importantes à des personnages dont le tirant d'eau ne dépassait pas la cheville. Quoique spirituel, il avait un goût prononcé pour les sots. Etait-ce pour échapper à toute domination en tenant à l'écart les supériorités ? Ou
bien, son mépris pour l'espèce humaine allait-il jusqu'à introduire dans le gouvernement des peuples son goût pour les aventures ? Nous aimons mieux croire que son inépuisable bonté le portait à ne pas refuser les prières humblement récitées.
Il ne faut pas conclure de ces réflexions que tous les grades étaient mal donnés. La dernière guerre a prouvé qu'un grand nombre de divisions et de brigades avaient à leur tête d'excellents chefs. Mais le divisionnaire, lorsqu'il n'est pas isolé, est comme un musicien placé dans un orchestre. Fût-il le plus grand génie musical de son siècle, il a au-dessus de lui, autour de lui, ce qui forme le concert, et lui vient en aide ou le paralyse.
Il y avait certes de bons généraux dans l'armée française qui fit la malheureuse campagne de 1761, les soldats se battaient à merveille, mais les généraux en chef se nommaient le duc de Broglie et le prince de Soubise.
Une petite affaire eut lieu le 2 août. Le Journal officiel disait : « Notre armée a pris l'offensive, franchi la frontière et envahi le territoire de la Prusse. » Le maréchal Lebœuf disait de son côté : « C'est une jolie affaire, presque sans pertes. » On avait mis en mouvement le corps d'armée du général Frossard, pour attaquer Sarrebruck, occupé par un bataillon prussien, trois escadrons et quatre canons ; il est vrai que nos soldats avaient un instant mis le pied sur le territoire ennemi. Ce n'était, à tout prendre, qu'une vaine démonstration : le combat dura deux heures et sembla puéril aux véritables gens de guerre. Il fallait conserver Sarrebruck et s'emparer de Neuenkirchen, nœud d'importants chemins de fer qui permettaient d'interrompre les communications entre le général prussien Steinmetz et le prince Frédéric- Charles.
M. de Mazade, dans son excellent ouvrage : La guerre de France, raconte cette anecdote : « Un des
plus brillants généraux français était venu, vers cette époque, au quartier impérial. L'Empereur lui montrait sur une carte Sarrebruck, où il se proposait d'aller. Le général crut que c'était enfin le commencement de la marche en avant et qu'on allait prendre l'offensive. L'Em pereur le dissuada aussitôt, en réduisant à rien ce petit projet de démonstration, et en laissant trop voir le vide de sa pensée. Le général se retira consterné à son bivouac. Il venait de rentrer, il était assis sur une valise, ayant mis bas son uniforme, la tête dans ses mains, lorsque tout à coup il était surpris par une personne qui lui était chère et qu'il n'attendait pas. Il releva la tête ; il avait les yeux pleins de larmes, lui, l'intrépide. — Qu'y at-il donc ? qu'avez-vous ? lui dit-on. « Nous sommes per- « dus ! » s'écria-t-il avec désespoir. On était aux derniers jours de juillet. »
Une des divisions du corps d'armée de Mac-Mahon était sous les ordres du général Douay (Charles-Abel), frère de Félix Douay, commandant du 7e corps. L'effectif de la division Douay se composait de 7.500 hommes d'infanterie, de trois batteries, cont une de mitrailleuses, et d'une compagnie du génie. Depuis le 3 août, deux régiments de cavalerie avaient été placés sous les ordres de Douay. Trois bataillons détachés occupaient le col du Pigeonnier et deux autres étaient à Seltz, ce qui affaiblissait la division de cinq bataillons. Donc, le 4 août, le général Douay ne pouvait opposer à l'ennemi que huit bataillons, 4.800 hommes environ et trois batteries. Mac- Mahon avait dans son corps d'armée quatre divisions d'infanterie commandées par les généraux Ducrot, Raoult, de Lartigue et Abel Douay, plus une division de cavalerie sous les ordres du général Duhesme. Le 26 juil-
let, la division Ducrot quittait Strasbourg et se portait à Reichshoffen, pour s'étendre jusqu'à la frontière, et le 3 août, la division Abel Douay partait de Haguenau pour s'avancer jusqu'à Wissembourg. En même temps, la division Raoult remplaçait Ducrot à Reichshoffen, et celui-ci se rendait à Lembach dans les Vosges.
Wissembourg est une mauvaise petite place dont les fortifications remontent aux lignes de Villars. Ducrot, qui avait le commandement supérieur, en attendant l'arrivée de Mac-Mahon, avait fait évacuer Wissembourg et Lauterbourg. En véritable homme de guerre fort instruit, Ducrot, bien avant la lutte, avait toujours appelé l'attention du Gouvernement sur les dangers qu'offraient nos petites places fortes tout à fait insuffisantes contre l'artillerie moderne. Lorsqu'il prit le commandement de la 6e division militaire à Strasbourg, il ordonna l'évacuation des places de Wissembourg et de Lauterbourg, occupées la première par 300 hommes d'infanterie, la deuxième par 200 hommes de même arme. En haut lieu, on désapprouva cette sage mesure, sous prétexte qu'il ne fallait pas dégarnir la frontière. Gomme si ces petits détachements étaient de sérieuses défenses !
Nous insistons sur ces détails, parce que dans YHistoire de la campagne de Î870, par V état-major allemand, une accusation fausse a été dirigée contre le général Ducrot. D'après les Allemands, « le maréchal de Mac-Mahon avait placé la division Douay sous les ordres du général Ducrot pour donner plus d'unité à la direction de cette partie de ses forces, placées le plus près de l'ennemi. — Sur l'avis arrivé de Wcerth, le 3 août, que de fortes colonnes prussiennes venaient de quitter Landau, le général Ducrot avait ordonné au général Douay, non seulement de rester à Wissembourg, mais encore d'accepter le combat, le cas échéant. » Cette accusation ferait
retomber sur le général Ducrot la responsabilité de l'échec subi par la division Douay. Le journal de M. le comte de Leusse, ex-deputé du Bas-Rhin et maire de Reichshoffen, prouve que l'accusation des Allemands est fausse. « Maintenant, étant donnée la situation au 4 août, qu'aurait-on pu et dû faire ? Mettre des troupes dans Wissembourg et au bas de la côte du Pigeonnier était une faute dans laquelle Ducrot n'était pas tombé; nul ne le sait mieux que moi qui, comme député et pour rassurer la population, lui demandais de faire cette faute, sachant du reste, comme je l'ai dit aux habitants de Lauterbourg, qu'il allait me refuser. — On a perdu là quelques centaines d'hommes, un général et du prestige bien inutilement ! »
Dans le principe, l'intention formelle du maréchal de Mac-Mahon était de porter toutes les forces du 1er corps sur les crêtes des Vosges, de manière à assurer ses communications avec le gros de l'armée établie sur le revers occidental et à couvrir ainsi le chemin de fer de Strasbourg à Bitche : il ne pensait nullement à occuper Wissembourg.
Les considérations d'approvisionnement dominèrent la question stratégique et, le 2 août, le grand quartier-général donna l'ordre d'occuper Wissembourg. Ducrot adressa de Reichshoffen les instructions les plus minutieuses au général Douay, le 3 août, se préparant, suivant l'ordre qu'il avait reçu, à se porter le lendemain matin à Lembach. En effet, le 4 août de fort bonne heure, il se mit en route à la tête de sa division. Lembach est à 16 kilomètres de Wissembourg ; dans ce pays de montagnes, le son, intercepté par les massifs et les bois, ne se propage pas au loin : c'est ce qui explique comment les Iroupes conduites par Ducrot n'entendirent pas le canon pendant leur marche. Il était environ midi quand Ducrot arriva sur l'emplacement du bivouac. Le général était encore à
cheval lorsqu'un cavalier, arrivant au grand galop, lui remit une dépêche du colonel de Franchessin, commandant le 96e de ligne établi à Climbach. Ce village est à peu près à moitié chemin de Wissembourg à Lembach : « Mon général, écrivait le colonel, j'ai l'honneur de vous rendre compte que l'ennemi tire le canon sur Wissembourg ; on me dit que le feu s'est déclaré dans plusieurs maisons. Cet avis nous est donné par le poste du Pigeonnier.
« Le 78e vient d'arriver. Je fais ployer mes bagages et lever le camp. Je ne me mettrai en route qu'à midi. »
Après avoir pris connaissance de cette dépêche, le général Ducrot fit mettre sac au dos, et prit ses dispositions pour marcher. Il courut à la redoute du Pigeonnier, d'où l'on découvre toute la vallée de la Lauter. Il y arriva justement pour voir nos troupes débordées de toutes parts et obligées d'évacuer le Geissberg, en se repliant dans les directions de Cleebourg et de Pfaffenschlick.
Voici ce qui s'était passé.
Dans la nuit du 2 au 3 août, le général Douay avait reçu l'ordre suivant du maréchal de Mac-Mahon : « Strasbourg, 3 août, 12 h. 10 du matin. Expédié à midi 40. — D'après les nouvelles que vous me donnez, mettez-vous en route demain matin, le plus tôt possible, avec toute votre division, à l'exception des deux bataillons détachés à Seltz, pour vous porter sur Wissembourg ; vous prendrez à Soultz le 3e hussards ; emmenez également les escadrons du 11e chasseurs de Haguenau ; le détachement de Seltz vous rejoindra le 4, après qu'il aura été relevé.
« Le général Ducrot, qui porte également une partie de sa division à Lembach, vous rejoindra en route et vous indiquera la manière de vous relier avec la première division. »
D'après cette dépêche et les instructions reçues lo
même jour du général Ducrot, le général Douay occupait, dans la soirée du 3, les positions du Geissberg, du Vogelsberg et plaçait un bataillon dans Wissembourg.
Vers sept heures du matin, le 4 août, le général Douay recevait une nouvelle dépêche du maréchal de Mac- Mahon : « Strasbourg, 5 heures 27 du matin. Expédiée à 6 heures. — Tenez-vous sur vos gardes, prêt à vous rallier, si vous étiez attaqué par des forces très supérieures, au général Ducrot par le Pigeonnier. Faites prévenir le général Ducrot, en route pour Lembach, d'être également sur ses gardes. »
Précisément, lorsque le général Douay arrivait à Wissembourg, le Prince royal de Prusse recevait l'ordre de prendre l'offensive. Avant huit heures du matin, les Bavarois, qui marchaient en tête, attaquaient Wissembourg.
Cependant Le général Douay s'était fait éclairer, dès les premières heures du jour, jusqu'au delà de la Lauter par deux escadrons de chasseurs qui n'avaient pas aperçu l'ennemi. La division Douay ne fut point surprise comme d'autres l'ont été depuis. Si les troupes n'étaient point rangées en bataille pour recevoir l'ennemi, chacun occupait son poste les armes sous la main.
Malheureusement le peu de forces dont le général Douay disposait ne lui permit pas d'occuper la position d'Altenstadt, où les Prussiens franchirent la Lauter et tournèrent nos troupes. La reconnaissance faite le matin par le colonel d'Astugue, du 11e chasseurs, ne découvrit rien et rentra vers six heures et demie. Se croyant tranquilles pour la plus grande partie du jour, les soldats qui n'étaient pas de service s'occupèrent de la soupe, du nettoyage des armes et du blanchissage. Huit heures sonnaient, lorsqu'un bruit formidable troubla ces soins du ménage. Les obus bavarois éclataient sur Wissembourg. Les soldats courent aux armes et le général Douay, dont
le quartier-général est près d'Oberhoffen, entre le Pigeonnier et le Geissberg, monte à cheval avec son étatmajor. Il télégraphie rapidement à Strasbourg pour prévenir le Maréchal. Le brave Douay n'a que 4.800 hommes et trois batteries, mais il soutiendra l'honneur des armes.
La brigade Montmarie et deux batteries défendent le Geissberg; le général Pelle, avec un régiment de tirailleurs algériens et une batterie, protège la ville ainsi que la gare. En voyant l'attaque subite de l'artillerie bavaroise, les Français durent croire que les forces ennemies suivaient de près. Il n'en était rien. Le 6e corps prussien était encore à 14 kilomètres de Wissembourg. Ce ne fut que vers dix heures du matin que l'avant-garde du 11e corps parvint à deux lieues de Wissembourg, et à onze heures que le général commandant le 11° corps prussien dirigea ses troupes sur le Geissberg.
Il ne faut donc pas répéter trop souvent que la tactique allemande est infaillible.
Une division ennemie était d'abord seule à soutenir le combat', et, loin d'être victorieuse, elle ne s'avançait qu'avec une extrême prudence. La vieille réputation du soldat français intimidait le Germain. Dans cette première rencontre, le moral était de notre côté. Les artilleurs bavarois, décimés par nos tirailleurs, sont effrayés en voyant une batterie française gravir les hauteurs sud de Wissembourg et accabler les assaillants de son tir. Alors trois batteries ennemies dirigent leur feu sur nos pièces, mais nos canonniers sont intrépides, et obligent les Allemands à battre en retraite derrière Schweigen. Une seule batterie prussienne soutient la lutte pendant un moment. Bientôt une batterie nouvelle se joint à celle-là.
Wissembourg est vigoureusement défendu par la troupe et les habitants. Deux fois un officier supérieur allemand, à la tête d'un bataillon et de deux compagnies, s'élance à l'assaut. Ses soldats, écrasés par notre feu, se
dispersent avant d'atteindre la porte. A onze heures, les Français dominent 3a situation. Mais le 11e corps allemand arrive à marches forcées. Le combat dure depuis deux heures et demie, et le général Douay, dont la division est isolée, en pointe, sans appui ni à droite, ni à gauche, ni en arrière, ne bat pas en retraite, parce qu'il a compris qu'il fallait défendre la position et conserve l'espoir d'être secouru. Douay ne pouvait pas supposer que le Maréchal commandant le 1er corps laisserait une de ses divisions à cinq lieues des autres, seule en avant sur le chemin de l'ennemi.
Un peu après onze heures, le 5e corps allemand vient au secours des Bavarois. Une division se dirige rapidement vers le Geissberg, pendant que le 11e corps tente de tourner la position. En même temps, la gare du chemin de fer est attaquée par des forces supérieures. Mais la résistance des nôtres est héroïque, et les charges de l'ennemi sont plusieurs fois repoussées. Au sommet du Oeissberg se trouve une batterie de mitrailleuses qui renverse des rangs entiers.
Cette affaire de Wissembourg mérite le nom de bataille et se divise en deux phases : l'attaque de la ville et celle du Geissberg. Le bataillon du 74e de ligne, enfermé dans Wissembourg, repoussait toutes les attaques. A la gare du chemin de fer, les Turcos résistaient aux Bavarois et aux Prussiens réunis. Français et Allemands rivalisent de bravoure, mais que peuvent 5.000 Français contre 25.000 Allemands ! Un bataillon ennemi est commandé par le lieutenant Spangenberg, car tous les officiers supérieurs et les capitaines sont hors de combat. Le bataillon du 74e se défend dans les rues, dans les cours, dans les maisons. Les Turcos, la baïonnette en avant, refoulent les assaillants. Les compagnies allemandes qui se sont emparées de la gare s'avancent vers la ville, lentement, et fusillées de tous côtés. Ces compagnies
s'engagent sous la porte de Haguenau, dont le pontlevis n'est pas levé. Quelques hommes passent, le pontlevis se relève et une épouvantable fusillade met les Prussiens en fuite. Un grand nombre est renversé, et, parmi eux, ce lieutenant Spangenberg qui commandait le bataillon. Pendant ce temps, la porte nommée porte de Landau est vigoureusement attaquée. Les boulets renversent les murs, les toits des maisons, et vont se perdre dans les rues. Une masse de Bavarois se précipitent vers cette porte, baissent le pont-levis, qui donne passage à trois régiments. Voilà donc notre bataillon du 74e combattant avec rage contre ces trois régiments. Ni les uns ni les autres ne connaissent la ville. On se rencontre dans les rues étroites, on combat corps à corps. Les escaliers, les chambres, les corridors s'emplissent de fumée, car on lutte partout, et nos admirables soldats sont partout un contre cinq, six et douze.
A la porte nommée porte de Bitche, un groupe de soldats du 74e résiste au 6e régiment bavarois, soutenu par des compagnies de chasseurs. Le chef de bataillon français, commandant Liaud, voyant sa troupe écrasée, est réduit à se rendre. Il était alors une heure et un quart et non midi et demi comme le disent les documents prussiens.
La journée de Wissembourg a peut-être décidé du sort de la guerre, son retentissement a produit une véritable révolution dans les esprits. Ces envahisseurs, qui ne franchissaient nos frontières qu'avec une sorte d'inquiétude vague, ont repris confiance dans le nombre ; notre armée au contraire, habituée aux victoires, s'est sentie tout à coup profondément blessée dans son orgueil. Elle a compris instinctivement que la bravoure du soldat ne suffisait plus, si elle n'était dirigée par le commandement supérieur.
Ce fut alors seulement, après la prise deWissembourg, que les Allemands se portèrent vers le Geissberg. Ils disposaient des 11° et 5e corps prussiens et du 11e corps bavarois, dont l'effectif était de 75 bataillons, 36 escadrons, 264 bouches à feu et 9 compagnies de pionniers, formant un total de 80.000 hommes.
80.000 hommes attaquant la petite division Douay qui ne comptait que 5.000 à 6.000 hommes !
Une batterie française, établie sur les hauteurs du Geissberg, écrase les Allemands. Ceux-ci répondent par un feu terrible qui abat nos artilleurs criblés de bombes. Ils veulent changer de position, mais une pièce fort détériorée par les projectiles ne peut suivre le mouvement. Des soldats du 5e corps prussien cherchent à s'emparer de cette pièce ; les Français la défendent avec furie ; une mêlée sanglante entoure la pièce ; on se bat, de part et d'autre, à la baïonnette, à coups de crosse, poitrine contre poitrine. Des secours arrivent aux Allemands qui abattent, à coups de fusils, nos braves soldats. Ils jonchent le sol de leurs corps, et bientôt les Français ne sont plus que quelques-uns, blessés pour la plupart. Ceux-ci parviennent à rejoindre les défenseurs du Geissberg, Notre canon tombe aux mains des Allemands : ce fut leur première conquête.
Le général commandant le 5e corps prussien, Kirschbach, se met à la tête du régiment des grenadiers du Roi pour aborder les hauteurs ; ses colonnes sont précédées de bataillons des 47e, 58e et 59e. Ils gravissent les pentes entre la gare et le Gutleithof. En même temps, une brigade du 11e corps monte vers le Geissberg; elle est soutenue par une autre brigade. Trois corps d'armée allemands se déploient non loin de Wissembourg. Le général
Pelle garnit les hauteurs avec la brigade de Montmane et se prolonge vers le Riedseltz, où se trouve la brigade de cavalerie Septeuil.
La disproportion des forces était telle, que le plus sage eût été de battre en retraite. Mais nos soldats, en proie à une véritable rage, voulaient mourir sur le premier lambeau de terre française foulé par l'ennemi. D'ailleurs, le général Pelle attendait toujours des secours.
Il est un principe de guerre que nous avons souvent méconnu pendant cette campagne, parce que ce principe s'accorde mal avec notre tempérament. Dans une bataille, le général en chef doit découvrir, malgré des succès apparents, le moment où sa défaite devient presque certaine. Alors, pour éviter une effusion de sang inutile et un échec pour ses armes, le devoir du général est d'ordonner une retraite dans de bonnes conditions. Un peu plus tard, sa situation sera plus critique, et la retraite ne sera qu'une sorte de fuite qui permettra à l'ennemi une poursuite désastreuse. Lorsqu'on suit avec attention les phases diverses de nos batailles, terminées par une défaite épouvantable, on découvre presque toujours ce moment, mystérieux pour tous, excepté pour le général digne de ce nom, qui décide du sort des armes. On semble oublier qu'une belle retraite du champ de bataille est l'opération la plus admirable. Nous avons le tort, dans notre pays, d'attacher une pensée de faiblesse à cette opération, comme si Turenne, notre grand maître, n'avait p^s honoré la retraite à l'égal d'une victoire.
Il faut aussi savoir refuser la bataille, à moins que la possession d'un point n'importe au salut de l'armée, et ne se mesurer avec l'ennemi que lorsque les chances de succès paraissent probables. La guerre savante consiste moins à se battre qu'à manœuvrer. La bataille prouve la bravoure du soldat, tandis que les mouvements stratégiques sont le témoignage du savoir des généraux.
Au sommet du Geissberg se trouve un château, ou, pour mieux dire, un assemblage de bâtiments entourés de cours et enfermés dans un mur solide de quinze pieds de hauteur. Il est précédé d'un jardin à plusieurs rangs de terrasses et qui est plus élevé que les terrains du voisinage. Ses ouvertures peu nombreuses et ses fenêtres se trouvent à une grande hauteur.
Le château du Geissberg est occupé par nos soldats, qui attendent fièrement les Prussiens. Ces derniers s'avancent et reçoivent une décharge qui tue un grand nombre d'hommes et le major Winterfeld à leur tête. Repoussés, les Prussiens attendent des renforts avant de reprendre l'attaque.
Les grenadiers du Roi arrivent et l'assaut recommence furieux. Il y eut là un beau spectacle de guerre. Pour enlever ses soldats, un officier allemand saisit le drapeau du régiment; il tombe mort, frappé d'une balle, et le drapeau disparaît un moment. L'officier supérieur qui commande la colonne, le major Kaisenberg, ramasse le drapeau dont la hampe est brisée. A peine flotte-t-il dans l'air, que trois balles françaises le renversent de nouveau, et le major est enseveli dans ses plis. Le lieutenant Lemon le reçoit des mains du major expirant. Des balles françaises tuent le brave lieutenant, et le drapeau disparaît avec lui. Les détonations de la poudre empêchent les Prussiens d'entendre les applaudissements des assiégés ; le cœur de notre soldat est si noble, si généreux, qu'il a des admirations pour tout ce qui est grand, même chez l'ennemi.
Presque tous les officiers allemands sont hors de combat, et nos soldats se battent comme des lions. L'assaut est repoussé de toutes parts. Les Prussiens réunissent trois batteries, après avoir tenté d'incendier le château en lançant des bottes de paille enflammées. Bientôt une véritable pluie d'obus déchire les rangs français. Il est
impossible de résister plus longtemps. Un mouchoir blanc attaché à une perche paraît au sommet d'un mur, et les assiégés cessent le feu. Les Prussiens qui, pour ce siège, ont déployé une véritable armée, pensent qu'une nombreuse garnison va défiler devant eux. Leur surprise est extrême en voyant deux cents hommes seulement, blessés ou meurtris, épuisés de fatigues. Malgré les obus, l'horloge de Wissembourg sonne deux heures et demie. Les restes de la division Douay sont en retraite, et nullement en déroute. Cinq cents hommes de cette division se retirent devant 30.000 Prussiens qui ne poursuivent que mollement. Nos cinq cents braves vont en bon ordre vers Gleebourg, Pfaffenshlick et Glimbach.
Les Allemands reconnaissent avoir perdu 91 officiers et 1.460 hommes. De notre côté, les pertes étaient moins grandes, parce que dans la ville comme dans le château nous étions à couvert.
Pendant cette terrible journée le général Douay et son chef d'état-major s'étaient portés sur la colline des Trois peupliers, pour observer les mouvements de l'ennemi. Là se trouvait la batterie des mitrailleuses. Douay tomba mortellement blessé. Il fut transporté dans la ferme de Schafbuch en même temps que le capitaine d'état-major du Closet , blessé près de son général. On fut contraint de laisser dans cette ferme les deux blessés, au moment de la retraite, parce que la division n'avait ni voiture d'ambulance, ni même un seul cacolet. Ainsi le général en chef mortellement blessé n'a même pas la consolation de mourir au milieu de ses soldats !
La dernière dépêche signée de sa vaillante main est lamentable : « Je n'ai pas une seule carte du pays où j'arrive ! » On a osé dire que le général Douay avait cherché la mort pour ne pas survivre à sa défaite. C'est une odieuse calomnie. Homme de devoir, caractère
énergique, loyal et plein d'honneur, Douay n'aurait jamais abandonné ses soldats au moment même où sa présence était nécessaire. Il est tombé, comme tant d'autres, dans l'exercice de son commandement. Mais que n'a-t-on pas dit sur cette journée, dont le souvenir arrache des larmes ? Dans leur désespoir, quelques historiens ont accusé Ducrot d'avoir abandonné la division Douay, qu'il aurait pu, dit-on, secourir et sauver.
Suivant l'antique usage, le combat de Wissembourg donna lieu à deux bulletins, celui des Français et celui des Allemands.
La dépêche française était ainsi conçue : « Trois régiments de la division du général Douay et une brigade de cavalerie légère ont été attaqués à Wissembourg par des forces très considérables massées dans les bois qui bordent la Lauter. Ces troupes ont résisté pendant plusieurs heures aux attaques de l'ennemi, puis se sont repliées sur le col du Pigeonnier qui commande la ligne de Bitche. Le général Douay (Abel) a été tué. Un de nos canons, dont les chevaux avaient été tués et l'affût brisé, est tombé au pouvoir de l'ennemi. Le maréchal de Mac-Mahon concentre sur les lieux les forces placées sous son commandement. »
Le bulletin allemand laissait percer quelqu'inquiétude :
« Brillante mais sanglante victoire sous les yeux de Fritz (Prince royal de Prusse). Prise d'assaut de Wissembourg et de la montagne du Geissberg. Les corps engagés étaient les 5e et 11e prussiens et le 11e bavarois. L'ennemi est en fuite. Cinq cents prisonniers sans blessures, un canon entre nos mains. Le général de division Douay tué. De notre côté, le général de Kirchbach légèrement atteint. Mon régiment et le 58° fortement éprouvés. »
Après la mort du général Douay, l'homme qui, de
toute sa division , connaît le mieux la journée de Wissembourg est le chef d'état-major de cette division, M. le général Robert, aujourd'hui sénateur. Dans l'intérêt de la vérité le général Robert, ayant lu le récit de l'étatmajor prussien hostile à Ducrot, adresse à celui-ci une longue lettre datée de Versailles, le 15 février 1873. L'état-major général allemand disait dans son 2e fascicule : « Le maréchal de Mac-Mahon avait mis la division Douay sous les ordres du général Ducrot, pour avoir un commandement unique sur la partie de ses forces qui était la plus rapprochée de l'ennemi. Sur des avis qu'il reçut, le 3 août au soir, à Wœrth, et qui annonçaient que de fortes colonnes s'avançaient de Landau sur la frontière, le général Ducrot ordonna à la division Douay, non seulement de rester à Wissembourg, mais encore d'accepter le combat le cas échéant. »
Le général Robert réfute ce récit et prouve qu'il est inexact. Voici, d'après le chef d'état-major du général Douay, comment les choses se sont passées.
1° La 2e division avait, en effet, été mise sous les ordres du général Ducrot, le 2 août, en ce qui concernait les positions à occuper et les opérations de guerre. Douay était prévenu verbalement par le maréchal de Mac-Mahon, et un ordre de mouvement envoyé à Haguenau le 2 confirmait cette disposition motivée sur l'ancienneté de grade du général Ducrot. Il était d'ailleurs conforme aux principes stratégiques de placer sous un commandement unique les deux divisions les plus voisines de l'ennemi.
2° D'après ce même ordre du 2 août, la division Douay devait se mettre en route de Haguenau sur Wissembourg, le 4 au matin, et par étapes, en couchant le 4 à Soultz, pour n'arriver devant Wissembourg que le 5 dans la journée. Le Maréchal prescrivait d'établir la division à Altenstadt, Wissembourg , Weiler et ses
environs, et ait col du Pigeonnier, avec le 11e régiment de chasseurs au Geissberg.
3° Mais, sur un avis télégraphique envoyé le 2 août, à 9 heures du soir, par le sous-préfet de Wissembourg, et qu'il transmit de suite au maréchal, le général Douay reçut de ce dernier dans la nuit même par un télégramme parti de Strasbourg, à minuit 40 minutes, Tordre de faire de suite le mouvement sur Wissembourg. D'après cet ordre, la division se mit en route le 3, de grand matin, pour faire en une seule journée le trajet de Haguenau à Wissembourg (30 kilomètres). Ce télégramme disait au général Douay : « Le général Ducrot, qui porte également demain une partie de sa division à Lembach, vous rejoindra en route et vous indiquera la manière de vous relier avec sa division. »
4° Dans la journée du 3, le général Douay reçut du général Ducrot une lettre datée de ce même jour de Reichshoifen ; cette lettre fut apportée par le capitaine Bossan avec un croquis rapidement tracé, qui servit pour la retraite du lendemain. Ducrot ne croyait pas à une attaque prochaine de l'ennemi, mais, ne voulant rien négliger, il donnait des instructions qui modifiaient sensiblement celles précédemment envoyées par le Maréchal pour l'emplacement à occuper par la division Douay. Au lieu de s'établir entre Altenstadt, Wissembourg, Weiler et le Pigeonnier, c'est-à-dire sur les rives de la Lauter, Ducrot prescrivait : 1° de mettre seulement un bataillon à Wissembourg ; 2° d'envoyer un régiment sur la gauche, pour relier les divisions Douay et Ducrot entre le Pigeonnier, Climbach et Pfaffenschlick, en remplaçant dans ses positions le 96° qui se portait en avant vers Nothweiler ; 3° d'établir le reste disponible de la division Douay sur les hauteurs au sud de Wissembourg, adroite et à gauche de la route de Haguenau, sur le Geissberg d'un côté, et de l'autre sur le plateau qui domine Oberhoffen (Vogels-
berg). Le général Ducrot prescrivait, en outre, quelques mesures urgentes et prévenait Douay que son quartier général serait à Lembach.
5° Les instructions du général Ducrot furent ponctuellement exécutées Les troupes du général Douay, après avoir fait une grande halte de trois heures àSoultz, arrivèrent devant Wissembourg, dans la soirée du 3, et s'établirent dans leurs positions à la nuit tombante, en se plaçant, non pas sur le sommet des crêtes, mais un peu en arrière, et en se gardant par des avant-postes. Le général Douay établit son quartier général dans la partie deSteinseltz voisine de Oberhoffen, suivant l'indication de Ducrot.
Les trois bataillons du 78e partirent le 4, dès la pointe du jour, pour prendre, entre le Pigeonnier, Pfaffenschlick etClimbach, les positions prescrites par le général Ducrot. Une reconnaissance sous les ordres du Colonel du 11e chasseurs fut faite, en même temps, sur Altenstadt et au delà, par un bataillon de tirailleurs algériens, deux escadrons de chasseurs et une section d'artillerie. Cette troupe rentra vers six heures et demie, sans avoir rencontré l'ennemi dans la direction qu'elle avait suivie. Ce fait n'est pas surprenant, si l'on tient compte des heures et du terrain.
6° Le 4, vers sept heures du matin, le général Douay reçut du Maréchal un télégramme parti de Strasbourg à six heures, lui demandant s'il avait des renseignements lui faisant croire à un rassemblement nombreux devant lui. Ce télégramme disait, en outre, de tenir la division sur ses gardes et de se rallier à la division Ducrot, si lui, Douay, était attaqué par des forces très supérieures. Le télégramme se terminait ainsi : « Faites prévenir le général Ducrot, en route pour Lembach, d'être également sur ses gardes. »
Le chef d'état-major de Douay transmit immédiatement
le télégramme à Ducrot. Ce fut la dernière signature donnée par Douay ; il ajouta de sa propre main : « Je suis absolument dépourvu de cartes qui puissent me guider. »
Ce télégramme ne parvint jamais à Ducrot, qui ne connut l'attaque que par la lettre du colonel Franchessin arrivée à midi, lorsque le combat touchait à sa fin.
Vers huit heures moins un quart du matin, le premier coup de canon tiré sur Wissembourg retentit et mit sur pied toute la division Douay. Le général monta à cheval avec son état-major, qu'il précéda de quelques minutes; le combat s'engagea.
7° D'après la lettre écrite par Ducrot à Douay, le 3 août, apportée par le capitaine Bossan, jusqu'au moment où, le 4, la division Douay, marchant en retraite, rencontra le général Ducrot vers cinq heures du soir sur la route de Glimbach, aucun ordre, aucune dépêche de Ducrot ne parvint à Douay, ni à son chef d'état-major. Il était près de huit heures lorsque le combat commença, et Douay fut mortellement blessé vers neuf heures trois quarts. Le général Pelle, qui prit le commandement de la division à onze heures, ne reçut ni ordres, ni lettres de Ducrot qui était en route, ignorant ce qui se passait à Wissembourg.
Seulement, vers six heures du matin, sur le terrain même du combat, le général chef d'état-major Robert reçut un nouveau télégramme du Maréchal. Ce télégramme, parti de Strasbourg à huit heures trente-cinq, annonçait que le Maréchal allait partir à neuf heures pour Wissembourg, dans l'intention de faire la tournée des postes des première et deuxième divisions.
« Il demeure donc bien établi, dit le général Robert, qu'il y a une erreur absolue à attribuer au général Ducrot un ordre donné au général Douay, non seulement
de rester à Wissembourg, mais encore d'accepter le combat le cas échéant. »
L'occupation de Wissembourg n'était que l'exécution de l'ordre donné par le Maréchal. Quant à l'acceptation du combat et à la durée de la résistance, le général Ducrot n'avait à cet égard, ni avant, ni pendant la lutte, absolument rien prescrit, mais elles s'expliquent d'ellesmêmes par les ordres antérieurs du Maréchal et par les circonstances. En effet, le Maréchal, par son télégramme du 4 au matin, avait dit à Douay : « Vous vous rallierez au général Ducrot, si vous êtes attaqué par des forces très supérieures. » Puis, deux heures plus tard : « Je pars pour "Wissembourg. » Dans cet état de choses, le général Douay d'abord, puis son chef d'état-major, et enfin le général Pelle furent conduits nécessairement et successivement aux résolutions suivantes :
1° Accepter un combat qui semblait n'être qu'une forte reconnaissance ;
2° Défendre, pendant un certain temps, la petite place de Wissembourg, qui était un utile point d'appui en même temps qu'un obstacle à l'ennemi, et que l'honneur nous interdisait d'ailleurs de livrer sans combat ;
3° Défendre le passage de la Lauter et la gare du chemin de fer ;
4° Maintenir l'excellent moral des troupes dans ce premier engagement, et en profiter pour attendre, avant de battre en retraite, le moment où la grande supériorité des forces de l'ennemi (qui ne montrait que successivement ses têtes de colonnes) serait complètement prouvée ; mais en veillant à ne pas laisser couper la ligne de retraite.
La retraite se fit en bon ordre, avec le profond regret de laisser aux mains de l'ennemi le bataillon du 74e qui avait défendu Wissembourg. M. le commandant Liaud
ne put réunir à temps les compagnies déployées sur les remparts. Les soldats français s'égaraient dans les rues tortueuses d'une ville où ils n'étaient arrivés que la nuit précédente. L'ennemi connaissait parfaitement la place. D'ailleurs une poterne avait été ouverte aux Bavarois, au moment décisif, par leurs espions introduits dans la ville.
Des erreurs regrettables se sont propagées : on a dit que le général Douay s'était laissé surprendre à Wissembourg, et que, dans son désespoir, il avait cherché la mort.
Une troupe de huit bataillons qui exécute une retraite régulière, après un combat de cinq heures, contre des forces dix fois supérieures, n'a pas été surprise, militairement parlant. Douay ne s'est pas fait tuer, mais il a, été frappé dans l'accomplissement de son devoir, comme nous l'avons dit.
Longtemps après, le jour vint où le maréchal de Mac-Mahon apporta sa déposition devant la commission d'enquête parlementaire sur les actes de la défense nationale. Lorsqu'il eut rappelé le combat de Wissembourg, le comte Daru, président de la commission, lui dit : « Vous devez être bien fier, Monsieur le Maréchal, de raconter un tel fait d'armes, et la commission éprouve à l'entendre une joie patriotique. »
Oui, tout bon Français éprouve une joie patriotique à entendre le récit d'une journée douloureuse, sans doute, mais qui honore nos soldats à l'égal d'une victoire.
Nos huit bataillons formaient, avec la compagnie du génie, un effectif de 4.900 hommes. Nous avions les dix-huit pièces de nos trois batteries. Quant à la cavalerie, le terrain ne lui permit pas de combattre.
La partie de l'armée allemande que la division Douay eut devant elle le 4 août, à la fin de la journée, com-
prenait trois corps d'armée, le 2e corps bavarois, les 5* et 11e corps prussiens.
Les Allemands, répétons-le, ont commis une erreur en disant que le général Ducrot avait ordonné au général Douay, non seulement de rester à Vissembourg, mais encore d'accepter le combat, le cas échéant.
Des Français ont été plus loin et ont accusé Ducrot d'avoir abandonné Douay dans une circonstance extrêmement critique. Ces écrivains supposent à tort que la division Ducrot était déjà à Lembach, lorsque se livrait le combat de Wissembourg. Mais, qu'on se souvienne donc que Ducrot était en route, à la tête de la division, qu'il ne connut le combat que par la dépêche du colonel Franchessin, dépêche partie de Climbach à onze heures et parvenue à midi, au moment où Ducrot terminait sa marche.
Ceux qui ont supposé que Douay a été abandonné par Ducrot oublient donc que la division Douay était sous les ordres de Ducrot, pour les opérations militaires, et que l'intérêt de ce dernier était de combattre à la tête de deux divisions sur un terrain qu'il connaissait Peut-être une victoire n'aurait-eile pas couronné sca efforts, tant l'ennemi était supérieur en nombre, mais la réputation de Ducrot ne pouvait que grandir par cette journée. Son intérêt, ses instincts militaires, son devoir, son honneur, tout se réunit pour prouver que, s'il eût été à portée de connaître le combat, Ducrot eût volé vers Douay, dont il était le chef sur le champ de bataille.
Plus de dix années après ce rude combat, glorieux pour nos armes, le général Ducrot déplorait la fatalité qui l'avait retenu loin de Vissembourg. Sa seule consolation était dans le témoignage des combattants qui, tous, déclaraient hautement la supériorité des mesures prescrites par lui sur les ordres envoyés par le Maréchal.
Le général Ducrot avait vu le terrain, tandis que le maréchal de Mac-Manon ne pouvait que consulter la carte.
Il faut connaître bien peu l'état-major général de l'armée, pour supposer un seul instant Ducrot capable de commettre un acte de faiblesse. Il était de ceux que le péril grandit, et qui, loin de redouter la responsabilité, semblent s'y complaire. Il était fait pour le commandement. Son caractère, d'une prodigieuse énergie, l'entraînait peut-être au delà des bornes que ne franchissent pas les natures calmes. En un mot, il avait ses heures de violence et ne savait pas toujours éviter les froissements. De là des haines instinctives. Son commandement n'admettait pas la demi-obéissance. Il voulait être secondé de tout cœur. Au feu, son ardeur était telle qu'on le voyait pousser, pour ainsi dire, par les épaules, ceux qui n'allaient ni assez vite ni assez loin. Aux uns il communiquait des étincelles du feu qui l'embrasait, aux autres il lançait de ces mots que la poudre fait pardonner, mais qui laissent des cicatrices comme les blessures du fer.
Son patriotisme a pu être égalé, mais jamais surpassé. Il ne pouvait parler des malheurs de la France sans qu'une larme ne voilât l'éclat de ses yeux. Dans le cours de ces Récits, nous aurons plus d'une fois à prononcer le nom du général Ducrot. On le verra donc à l'œuvre dans des circonstances importantes. Qu'il nous suffise de dire aujourd'hui, que le général Ducrot était l'un des chefs de l'armée les plus capables d'exercer les grands commandements. Il avait étudié et possédait une instruction supérieure. Avant la guerre il écrivait des lettres fort remarquables, pour appeler l'attention du gouvernement impérial sur les préparatifs de l'Allemagne. Mais il ne fut pas écouté.
Lorsque la paix fut faite, le général Ducrot eut le
commandement d'un corps d'armée. La fermeté de son caractère, sa loyauté chevaleresque, son patriotisme, ses sentiments inébranlables excitèrent la méfiance des révolutionnaires. Ceux qui voulaient affaiblir notre armée demandèrent la révocation du général Ducrot. L'armée entière espéra qu'un maréchal de France ne sacrifierait pas son espoir presquunique aux clameurs de quelques députés. Le maréchal de Mac-Mahon, devenu président de la République, oubliant que sa main tenait l'épée de la France, osa signer le décret qui éloignait des rangs de l'armée le plus ferme soutien de notre drapeau.
Le général Foy, qui était cependant un grand capitaine, ne lisait jamais le récit d'une guerre sans avoir sous les yeux les cartes du pays, théâtre des opérations. Il se méfiait des histoires écrites comme trop favorables à l'imagination. Si, à l'exemple du général Foy, nous interrogeons la carte pour bien connaître cette affaire de Wissembourg, nous voyons d'abord que les trois armées allemandes ont pénétré en France par la même porte, relativement fort étroite. La première armée, commandée par Steinmetz, formait la droite. Partie de Goblentz, elle remontait la Moselle et marchait vers Sarrelouis. Elle était forte de 61.000 hommes et comptait deux corps d'armée, deux divisions de cavalerie et 180 canons. Cette première armée devait nous combattre à Forbach. La deuxième armée, commandée par le prince Frédéric- Charles, neveu du Roi, formait le centre. Partie de Mayence, elle allait vers Sarreguemines. Sa force était de 206.000 hommes et comptait six corps d'armée, deux divisions de cavalerie et -534 canons. La troisième armée, commandée par le prince royal de Prusse, formait la gauche. Partie de Spire, elle s'avançait par
Landau sur Wissembourg. Sa force était de 180.000 hommes et elle comptait deux corps d'armée prussiens, deux corps d'armée bavarois, deux divisions de cavalerie et 480 canons. Cette troisième armée nous attaquera à Wissembourg et à Reichshoffen. La deuxième armée ne prendra point part aux premières opérations, mais traversera Sarreguemines, Foulquemont, Remilly, Pontà-Mousson, pour contourner Metz jusqu'à Briey. Ainsi la porte par laquelle l'ennemi est passé va de Sarrelouis à Landau. On ne comprend pas que cet espace si étroit ait été laissé libre par le maréchal de Mac-Mahon, qui, étant à Strasbourg, devait pressentir la marche de l'invasion. 447.000 hommes et 1.194 canons franchissent la frontière et ne rencontrent devant eux que la division Douay.
Pendant l'hiver de 1868 à 1869, la Prusse avait arrêté son plan d'attaque. Tout était donc préparé depuis plus d'un an. Les Prussiens opérèrent leur marche et leur concentration près de notre frontière. Leurs divisions arrivaient successivement jusqu'au 3 août, en présence de deux cent mille soldats français. Ces braves gens ne demandaient qu'à tomber sur les divisions allemandes, isolées pendant quelques jours. Mais les ordres ne vinrent pas, et les Allemands éprouvèrent une surprise extrême en s'apercevant qu'à leur plan d'attaque nous n'opposions pas un plan de défense.
L'affaire de Wissembourg ouvrit l'Alsace au prince de Prusse.
Il y avait longtemps que l'armée française marchait fièrement à la tête des armées européennes. On lui avait trop souvent répété qu'elle était invincible. Le secret de sa force consistait dans l'élan individuel qu'on a nommé la furie française. A cette furie le Germain n'aurait pu résister. Il fallait donc éviter tout contact, lutter à grandes distances et se présenter en masses énormes
abritées derrière de puissantes batteries ; en un mot, calculer froidement, tandis que l'adversaire chercherait des inspirations. Devant cette froide tactique les soudaines illuminations de Condé eussent échoué. L'Allemand n'était cependant pas invincible. Si le Napoléon Ier de la campagne de France était sorti de la tombe, sa rapide stratégie, ses grandes vues d'ensemble, ses éclairs de génie eussent appris au monde entier qu'à la guerre l'Allemand est au-dessous du Français. Notre admirable fantassin, nos héroïques cavaliers, nos braves artilleurs le comprirent pendant toute la guerre ; nos officiers de compagnies, capitaines, lieutenants et souslieutenants le comprirent aussi en se faisant tuer par centaines ; nos sous-officiers chevronnés disparurent, pendant cette guerre, admirés des ennemis qui refusaient de croire qu'on vînt ainsi la poitrine découverte se jeter au-devant des canons. Et lorsque, le lendemain de la bataille, ils donnaient la sépulture aux morts, leurs mains détachaient du cœur des plus braves une étoile qui répétait la devise : Honneur et Patrie.
Entre la déclaration de guerre et les batailles, nos camps, bivacs et cantonnements étaient sillonnés de personnages aux allures quasi-guerrières qui observaient, prêtaient l'oreille aux causeries des soldats, interrogeaient curieusement, passaient d'un corps d'armée dans un autre avec une fiévreuse rapidité. Intelligents, ils critiquaient les opérations militaires, comme ils auraient critiqué une comédie ou un roman à Paris, à Londres ou à Florence. Ces hommes étaient correspondants de journaux indiscrets. Sans écouter aux portes, ils pénétraient plus d'un secret, et souvent l'Allemand apprit par une gazette anglaise ou française quel était le triste état de nos affaires. Aucun d'eux ne s'avisait d'aller observer les faits et gestes de M. de Bismarck et de M, de Moltke, en se cachant dans les grands bois,
en compagnie des trois armées allemandes. Le caractère français, franc et loyal, allait mieux à leur nature prime-sautière que le flegme germanique, enveloppé de mystères. Aussi les Allemands savaient-ils nos moindres mouvements, tandis que nous ignorions les plus larges opérations de leurs troupes. Autour des reporters, empruntant jusqu'à leur nom, se glissaient les espions de la Prusse. Actifs, haineux, prompts aux salaires, fourbes et serviles, Juifs pour la plupart, ayant reçu depuis longtemps l'hospitalité de la France, ils servaient à leur façon la patrie allemande. Nos troupes étaient suivies de ces traîtres, comme les caravanes orientales sont suivies de chacals et d'oiseaux de proie. Ce furent les espions prussiens qui, les premiers, prononcèrent le mot de trahison. Sans trop se rendre compte de ce qu'il répétait, le soldat se crut trahi. Par qui? Nul ne le savait. Mais pour qu'il fût battu, la trahison était indispensable. Le mot fît fortune. La vanité nationale aidant, tout s'expliqua par la trahison. Ce procédé judaïque détruisit la confiance et fit naître Tégoïsme. On accusa les généraux de se trahir entre eux, en ne se prêtant pas un mutuel appui; et pendant le siège de Paris par les Allemands, le plus mince bourgeois domicilié près des remparts ne pouvait, la nuit venue, allumer une bougie aux étages supérieurs, sans être arrêté, maltraité, emprisonné et menacé de mort, comme ayant fait un signal aux assiégeants. La lumière immobile exprimait autre chose que la lumière agitée par la marche. Un mot, un geste dans la foule provoquaient les cris de trahison. Avec un peu de sang-froid et le calme du courage, il eût été facile de se convaincre que le cri sans cesse répété de trahison était prononcé d'un accent germanique à ne s'y pas tromper.
On a dit que nous avions été vaincus par les maîtres d'école de l'Allemagne. La plaisanterie est trop inno-
cente pour s'y arrêter; les canons et les obusiers, une discipline sévère, des mouvements calculés et combinés ont autrement fait que les maîtres d'école ; mais canons, obusiers et discipline ont été secondés par la ruse et le mensonge. Notre bonne foi nous a fait dupes des fourberies prussiennes.
Parmi les reporters de journaux, l'Angleterre comptait de fort habiles gens dont les travaux resteront. La France était représentée par M. Àmédée Le Faure, mort depuis membre de la Chambre des députés. Outre le grand et bel ouvrage qu'il a publié, M. Le Faure a fait imprimer ses correspondances de journaliste aux avantpostes. « Vivant, dit-il, avec tous ces intrépides soldats, témoin constant des efforts tentés, je ne pouvais croire à la défaite. Pour nous abattre, il a fallu l'imprévoyance de nos généraux, le nombre, la faim. Combien sont tombés de ces héroïques soldats qui n'avaient qu'un mot sur les lèvres : la Patrie ! Quand la France écrasée a lutté, non plus pour la victoire, mais pour l'honneur, ils n'avaient qu'une espérance : la revanche.
« La revanche !
« Puisse ce jour glorieux luire bientôt ! »
Nous dirons à notre tour : il faut songer à la revanche nuit et jour, mais n'en parler jamais ; s'y préparer sans cesse, mais en silence, sans forfanterie et sans mise en scène. Un travail opiniâtre, des sacrifices constamment renouvelés, de profondes méditations, la pensée tournée vers l'Alsace et la Lorraine peuvent seuls, avec l'aide de Dieu, conduire à la revanche. Les discordes politiques nous en éloignent, et c'est pour cela que le Prussien encourage chez nous la Révolution sous ses formes les plus hideuses, sans se douter que cette Révolution franchira le Rhin et dévorera la Germanie.
Le 17 juillet, avant la déclaration de guerre, M. Amédée Le Faure était à Strasbourg et sa correspondance ren-
fermait ce détail : « L'enthousiasme des troupes est indescriptible. Sur les bords du Rhin, une compagnie campe, attentive au moindre mouvement. Je viens de causer avec tous ces soldats. Us ont tous une seule et même pensée : voir l'ennemi. — Voyez-vous, me disait l'un d'eux, nous sommes sur les dents, nous brûlons la fièvre, et, même pour manger, nous ne pouvons nous décider à quitter nos fusils. Il y a vingt heures que cela dure, et s'il nous faut rester encore deux jours comme cela, je ne répondrai plus des hommes. »
M. Amédée le Faure est donc aux avant-postes ou, pour parler vrai, dans le camp du Polygone, près de Metz, Il étudie la vie militaire. A quatre heures du matin tout s'éveille, et la première pensée de chacun est pour le café. Le café, inconnu du grenadier de Marengo, occupe une grande place dans le régime hygiénique du soldat moderne. Après le café on songe aux armes. On astique, on réastique jusqu'à user le fer. Le blanchissage est de toutes les heures. Le moindre filet d'eau attire la foule, les mouchoirs et le reste en main. Quelquefois le savon est de la partie, mais, le plus souvent, l'eau plus ou moins limpide suffit à l'opération. En frottant un peu sur la toile on fait partir le plus apparent, le reste rentre et peu à peu sert de doublure en se tassant.
L'exposition des insectes qui a eu lieu à Paris aurait trouvé au camp de curieux spécimens. Le plus remarquable, disait un caporal des zouaves, est la puce d'Afrique, rapportée de la Kabylie par mon régiment. Cette puce naît dans la crinière du lion. Or, le roi du désert étant peu sensible aux chatouillements, la morsure de la puce africaine se fait rudement sentir. Un reporter en fit l'épreuve, et s'éloigna du camp en murmurant : « Brave zouave, si jamais je te rencontre, je passerai de l'autre côté, car je ne suis pas un lion. »
Le reporter change de sujet, en disant : « Les divers
camps sont remplis d'ecclésiastiques qui offrent des médailles aux soldats ; presque tous refusent. 11 y a quelques instants, j'ai vu une femme, une religieuse, traverser le camp : à la main elle tenait des médailles, pas un soldat ne refusait. Cherchez bien, et, dans ce simple fait, vous trouverez l'homme avec tous ses instincts ; sous le rude drap de l'uniforme, vous entendrez battre le cœur. Pour eux comme pour nous, il y a l'idéal qu'ils recherchent. »
Voilà ce que les journaux publiaient pendant les jours du rassemblement. Ceci fait naître une question qui ne manque pas d'importance : La presse ne peut-elle pas devenir un grand danger pendant la guerre ?
La guerre est déclarée au milieu du mois de juillet. L'Impératrice est régente, depuis le 23, et l'Empereur s'est rendu à l'armée, le 2 août. Les Français attaquent Sarrebruck ; le 3, dans la soirée, la division Douay arrive à Wissembourg , le lendemain 4, la bataille de Wissembourg est livrée par cette même division Douay.
Le 5 août, les généraux allemands firent exécuter de nombreuses reconnaissances, car ils ignoraient les positions de l'adversaire. Ce jour-là même l'Empereur donna au maréchal de Mac-Mahon le commandement supérieur des 1er, 5e et 7e corps. En conséquence, les généraux de Failly et Félix Douay, frère du général tué à Wissembourg, reçurent l'ordre de rallier le Maréchal devant Wœrth. Mais la concentration s'opéra avec une telle lenteur, que le 6 août une seule division du 7e corps avait rejoint Mac-Mahon, et qu'une division du 5e corps arriva seulement le soir, après la défaite du Maréchal. Celui-ci ne croyait être attaqué que le 6, et dans la matinée du 5 il ignorait que toute l'armée du prince
royal était près de lui. S'il eût été mieux informé ou mieux inspiré, Mac-Mahon se serait placé à Saverne avec les corps de Failly et de Douay. Il n'eût pas livré cette bataille de Reichshoffen (Vœrth, Frœsclrwiller, car elle porte ces trois noms). Commencée avec 40.000 hommes, pouvait-il espérer battre 90.000 Allemands, exaltés par la victoire de Wissembourg ?
Mac-Mahon avait résolu de livrer bataille à Frœsclrwiller ; la preuve s'en trouve dans cette dépêche adressée au général commandant, à Strasbourg : « 5 août, trois heures 20. Reichshoffen. J'ai été obligé de me replier cette nuit sur les positions de Frœsclrwiller, que je compte défendre. »
Après le combat de Wissembourg, le Maréchal avait adressé à l'Empereur une longue lettre, pour lui rendre compte de l'événement et demander de nouvelles troupes des 5e et 7 e corps, afin de reprendre V offensive avec avantage. Il exprime le désir d'avoir sous ses ordres le corps de Failly. Il obtint plus qu'il ne demandait. Mais, jugeant mal la gravité de sa situation, Mac-Mahon n'ordonna à de Failly de le rejoindre que le 7 août.
On raconte que, plein de confiance dans sa combinaison, le Maréchal s'écria : « Messieurs les Prussiens, je vous tiens. » En effet, il aurait pu les tenir s'il avait été doué de ce génie qui, entre plusieurs combinaisons, fait deviner la meilleure. Pourquoi, par exemple, ne s'arrêtat-il pas à la pensée de se porter en grandes forces au delà de Lembach? Il aurait attaqué avec supériorité le 11e corps bavarois et l'aurait mis en déroute avant qu'il pût être secouru. Le Maréchal, s'il eût vécu sous le premier Empire, compterait parmi les bons divisionnaires. Homme d'exécution, intrépide capitaine, il n'avait peut-être pas dans l'esprit l'ampleur nécessaire pour les grandes combinaisons. Il flottait incertain entre les à peu près, entrevoyant vaguement le vrai, par instinct de capitaine,
plus que par calcul. L'empereur Napoléon Ior a dit dans ses Mémoires : « Les généraux en chef sont guidés par leur propre expérience ou par leur génie. La tactique, les évolutions, la science de l'artilleur et de l'ingénieur peuvent s'apprendre dans des traités, à peu près comme la géométrie ; mais la connaissance des hautes parties de la guerre ne s'acquiert que par l'expérience et par l'étude de l'histoire des guerres et des batailles des grands capitaines. Apprend-on dans la grammaire à composer un chant de l'Iliade, une tragédie de Corneille? »
Au-dessus du maréchal de Mac-Mahon se trouvait Napoléon III : « Souffrant depuis longtemps déjà, il ne lui était pas possible de supporter toutes les fatigues de la guerre. L'indécision qui était la base de son caractère avait augmenté encore dans les dernières années, et le rendait absolument impropre à l'exercice du commandement. Comme militaire, il manquait de compétence et d'autorité ; il était hors d'état d'imposer un ordre à ses maréchaux, d'étouffer leurs discussions et de réduire à l'impuissance leurs mutuelles cabales. L'Empereur avait choisi pour major-général le maréchal Le Bœuf, habile général d'artillerie, mais non préparé à remplir les difficiles fonctions qui exigent des connaissances et une aptitude spéciales. »
Ce jugement semblera peut-être un peu sévère, mais il faut cependant bien que la France, notre glorieuse patrie, notre France de Fontenoy, de Marengo, d'Austerlitz, notre France militaire sache pourquoi son soldat invincible a été vaincu, pourquoi ses drapeaux s'étalent dans les musées de Berlin.
Un Allemand, secrétaire du Roi de Prusse, M. Schneider (A us meinem Leben 1872), fait une observation peu flatteuse pour les chefs de l'armée française, mais juste en ce qui concerne les généraux de l'armée ennemie : « Qui pourrait nier qu'avec toute notre science, notre
bravoure, notre discipline, nous avons eu aussi un bonheur insolent? Les généraux français semblaient pour la plupart frappés d'un aveuglement sans pareil dans l'histoire de la guerre, et la masse des fautes commises par les Français surpasse de beaucoup le nombre de nos succès et de nos combinaisons heureuses. »
La bataille de Frœschwiller se livra sur un terrain dont la base est de huit kilomètres et la hauteur de cinq. Au centre de ce champ de bataille est un triangle formé par Frœschwiller au sommet, Wœrth et Reichshoffen à la base. Là se trouvent de nombreux villages. Un voyageur quelque peu poète a fait un tableau riant de ce pays qui, le 6 août 1870, allait se couvrir de morts et de mourants. M. Emile Delmas est le nom de ce voyageur : « Le paysage est gai, plein de fraîcheur et d'horizons charmants ; le fond du vallon est coupé de prairies et de champs labourés ; les collines de l'est sont garnies de vignes et de vergers ; les ondulations qui s'élèvent en pente douce vers Morsbroon et Frœschwiller sont émaillées de champs de tabac, de houblonnières, de champs de lin et, près des sommets, de bosquets de bois de hêtre et de chêne. A l'horizon, les collines se succèdent, déclinant graduellement dans un moelleux brouillard ; au delà, on rêve des flots bleus du Rhin, et c'est le beau fleuve, en effet, qui coule à quelques lieues derrière le rideau mystérieux et menaçant qu'étale la forêt de Haguenau. »
Combien, parmi nos pauvres soldats, n'ont-ils pas embrassé d'un dernier regard ce coin de terre française qu'ils allaient arroser de leur sang !
Plein de confiance, le maréchal de Mac-Manon se proposait de prendre l'offensive le 7 août, dès le matin. Ne sachant pas l'ennemi aussi près de lui, il négligea plus d'un détail et ne fortifia pas ses positions. Si l'on tire une ligne entre Nechwiller et Morsbroon, cette ligne de
six kilomètres représente la position de l'armée française. 35 à 40.000 hommes occupaient cette ligne. La division Ducrot (lre) avait son aile droite en avant de Frœschwiller, et son aile gauche du côte de Reichshoffen. Vis-à-vis cette première division se trouvait Lemhach et le 11e corps bavarois. La division Raoult (3e) avait une brigade au-dessus de Woerth et l'autre entre Frœschwiller et Elsasshausen. La division Lartigue (4e) se tenait près de ce dernier village et formait une ligne brisée. Elle avait trois bataillons devant Morsbroon.
Les divisions Pelle et Conseil-Duménil étaient en réserve, la première derrière Raoult et Lartigue, la seconde derrière Lartigue, avec la division de cuirassiers Michel. Une deuxième division de cavalerie de réserve, commandée par Bonnemains, et la brigade de Septeuil se tenaient en arrière, entre Frœschwiller et Elsasshausen. La brigade de Nansouty était fractionnée dans les divisions.
Le général-major de Walther, officier à l'armée allemande, faisait, à quatre heures du matin, une reconnaissance. Remarquant quelques mouvements parmi nos troupes, il supposa que Mac-Manon battait en retraite. Voulant s'en assurer, il ordonna une démonstration du côté de Wœrth. Des coups de fusils s'échangèrent, on s'anima de part et d'autre, et, sans le vouloir, on en vint à la bataille de Frœschwiller. Ni l'un ni l'autre des généraux en chef ne désirait une sérieuse rencontre ce jour-là, et sans la reconnaissance du général-major, la rencontre n'eût pas eu lieu.
Les obus prussiens qui tombent sur Wœrth font éclater des incendies. Nos tirailleurs se glissent autour de l'ennemi et bientôt quatre de nos batteries canonnent les batteries prussiennes.
Pendant que l'on combattait ainsi à Wœrth, le canon se faisait entendre à Gunstett, à moitié chemin de Mors-
broon. Le général-major de Walther tente sa reconnaissance sur Wœrth à sept heures du matin. A huit heures un quart, quatre bataillons bavarois nous attaquent et sont repoussés. Le général Ducrot semble remporter quelques avantages, mais jusqu'à dix heures rien de décisif ne se produit. A dix heures et demie, le prince royal de Prusse adresse au général de Kirchbach ce billet laconique : « N'acceptez pas le combat et évitez tout ce qui pourrait en amener la reprise. » L'aide-decamp chargé de porter cet ordre se trompe et remet le billet au général Hartmann. C'est ainsi qu'à la guerre de petites causes, des hasards peuvent avoir de graves conséquences. L'erreur de l'aide-de-camp a peut-être contribué à la victoire des Allemands !
L'heure était décisive pour le maréchal de Mac-Mahon, qui avait deux partis à prendre et n'en prit aucun. Il pouvait lancer sur l'ennemi dispersé les divisions Ducrot et Raoult et briser l'aile droite du prince royal, ce qui changeait toutes les conditions de la bataille. Mais Mac-Mahon ne se sait pas au début d'une grande bataille. Il l'attend pour le lendemain. L'autre parti que pouvait prendre le Maréchal, et qui nous semble le meilleur, était d'opérer une belle retraite vers les passages des Vosges. Là il aurait trouvé des positions défensives et aurait eu, en plus de ses trente-cinq mille hommes, les 1er, 5e et 7e corps. Il aurait tenu tête avec 80.000 hommes.
Sans nul doute la position occupée par Mac-Mahon devait lui inspirer quelque confiance pour le lendemain. Un tacticien pouvait être séduit; la stratégie est plus clairvoyante. Un officier d'état-màjor de l'armée du Rhin a dit à ce propos ": « Les Vosges défendues par l'armée de Mac-Mahon, qui s'y serait méthodiquement établie, ne pouvaient être forcées qu'au prix des plus grands sacrifices. Le Maréchal en jugea autrement. Il
crut qu'il pourrait, dans sa forte position, arrêter un ennemi très supérieur en nombre, et son plan n'eût pas été blâmable, s'il eût pris en même temps l'inébranlable résolution de ne pas compromettre sa retraite par une résistance trop prolongée.
Vers onze heures et demie, le général Hartmann, faiblement poursuivi, parvient à réunir son monde. Mais les Français ont eu l'avantage pendant toute cette matinée. L'état-major prussien a perdu son aplomb, on y discute pour empêcher la bataille, et les ordres qui partent de tous côtés témoignent assez de l'embarras des chefs. C'est alors qu'il eût fallu à Mac-Mahon les soudaines illuminations du grand Gondé.
Les Allemands n'oublient pas que la prudence leur commande d'éviter le contact du soldat français. Leur artillerie donne seule ; aucune attaque n'est risquée contre nos positions, mais les canons ennemis s'alignent avec rapidité, et, à neuf heures et demie, vingt-quatre pièces du 11e corps se joignent à l'artillerie du général de Kirchbach. Nos braves artilleurs sont écrasés par les projectiles ; mais que peuvent nos cinquante canons et mitrailleuses contre les cent huit bouches à feu des Allemands !
A dix heures et demie, un bataillon ennemi s'empare de Woerth abandonné par les Français. Nos batteries foudroient ce bataillon qui cherche un abri derrière les bâtiments. Deux autres bataillons prussiens avaient pénétré entre Wœrth et Spachbach, mais les nôtres les chassèrent vigoureusement. A onze heures et demie, les Allemands sont partout repoussés, quoique notre artillerie ne fasse pas les efforts dont elle est capable. Quant à l'infanterie française, on la voit plus admirable que jamais. Nos fantassins fouillent les haies , les fossés, les maisons où se réfugient les Allemands ; ils élèvent des obstacles , creusent des tranchées ,
font des créneaux dans les murs, montrent un esprit d'initiative qui épouvante l'ennemi. Celui-ci s'arrête à Wœrth et n'ose avancer. Nous allons l'y attaquer et ne sommes pas heureux dans cet effort. Pendant un moment, le général Lhérillier, à la tête du deuxième régiment de zouaves, enlève quelques maisons. Il en est délogé, quoique les zouaves se fassent tuer, au point qu'une compagnie fut anéantie.
Mac-Mahon avait abandonné Junstett comme il avait abandonné Wœrth. Junstett était d'une importance capitale. Des combats presqu'individuels se livraient sur ce vaste théâtre, et, dans toutes les rencontres, le soldat français avait l'avantage ; les Allemands accouraient, traînant leurs canons, et nous accablaient de leurs obus. Ce sont donc quinze, vingt, trente combats qui, réunis, font la bataille de Frœschwiller. Mais une volonté unique ne dirige pas les mouvements, une pensée unique ne combine pas les éléments offensifs et défensifs. Les Allemands ne sont pas commandés avec plus d'habileté. On se bat depuis le matin, les échos de l'artillerie portent au loin l'épouvante, les bataillons, les régiments sillonnent rapidement la campagne, enfin une grande émotion règne depuis longtemps. Le prince royal de Prusse, chef d'armée, se repose paisiblement à Soultz. Entre midi et une heure, il se décide à reprendre son rôle de général, et il monte à cheval pour se diriger du côté de Wœrth. Ainsi, depuis le matin jusqu'à une heure, Mac-Mahon combattait des troupes nombreuses agissant au hasard ou exécutant des ordres contradictoires. Quel avantage un général de l'école de Turenne ou de Napoléon Ier n'eût-il pas tiré de l'absence du prince royal ?
Pendant le reste de la journée, le prince ne déploya pas une grande habileté. Il exposa ses corps les uns après les autres, risquant de les faire écraser successi-
vement. Sans la supériorité numérique de l'armée allemande, le prince royal n'eût pas conquis, ce jour-là, une réputation de capitaine, qu'il a facilement acquise. A une heure de l'après-midi, les Français pouvaient se considérer comme victorieux , puisqu'ils conservaient leurs positions, de Morsbroon à Nechwiller. Mac-Manon devait être complètement rassuré, car il n'appelait pas de Failly et son 5e corps.
On a dit que le général aurait dû marcher au canon. Depuis Waterloo, il n'est pas un bon bourgeois qui ne parle de marcher au canon : c'est la tactique familière. Oui, de Failly aurait dû marcher au canon, s'il n'avait eu des ordres formels du Maréchal d'occuper tel ou tel point, ordre donné le matin même de la bataille de Froeschwiller. Pendant toute la journée du 6 août, le Maréchal pouvait appeler à lui le 5e corps, soit par le télégraphe, soit par le chemin de fer. Le 6 août, pendant la bataille, le commandant du 5e corps avait reçu cette dépêche : « Metz, 6 août, deux heures vingt. Le majorgénéral au général de Failly. Bitche. Le chemin de 1er est coupé entre Sarreguemines et Bitche... Le général Frossard et le maréchal Bazaine sont attaqués. Tenezvous sur vos gardes. »
En allant au canon, de Failly abandonnait une importante position ; d'ailleurs, on ne saurait le répéter, le Maréchal pouvait l'appeler, puisque le 5e corps était sous ses ordres. Pendant la bataille, de Failly, qui entendait le canon depuis le matin, écoutait anxieux, attendant Tordre de rejoindre le Maréchal. Celui-ci s'est cru assez fort pour remporter seul la victoire. Vainement deux des généraux du 1er corps et le comte de Leusse lui firent-ils savoir au Maréchal que l'ennemi était trop nombreux pour lui livrer bataille. Il disait, longtemps après, dans l'enquête parlementaire : « Les 35.000 hommes que j'avais sous mes ordres eurent à combattre 140.000 Allemande.))
Gela est vrai. Le prince royal de Prusse, voyant le succès de notre armée, donna l'ordre de faire avancer toutes les forces allemandes, et, deux heures après, nos 35.000 soldats étaient entourés de ^140.000, secondés par 500 pièces de canons.
Qui oserait dire que- la France militaire n'était pas en décadence ? Notre soldat était celui de tous les temps : ardent, spirituel, fier de son rang dans le monde, prêt à toutes les entreprises, à tous les sacrifices ; mais, comme le soldat des temps passés et des siècles futurs, ayant besoin d'être commandé. A ces jambes qui se portent rapidement d'un point à un autre, à ces bras qui frappent rudement, à ces cœurs qui battent noblement, il faut une tête qui médite froidement, qui juge sainement et plane sur les foules ! Kléber disait, à Nantes, aux démocrates de son époque : « Ce sont les soldats qui gagnent les batailles, mais ce sont les généraux qui seuls préparent les victoires. »
La veille d'une grande bataille, Frédéric II mit à l'ordre du jour cette belle allocution, qui renferme l'histoire de l'armée prussienne et peint à merveille le génie de son général :
« Mes chers amis, voici le moment où la destinée de tout ce que nous avons et devons avoir de cher au monde est remise à cette épée que nous tirons pour le combat ; je n'ai ni le temps, ni le besoin, je crois, de vous parler fort longuement. Vous savez qu'il n'y a ni veilles, ni fatigues, ni peines, ni dangers que je n'aie constamment partagés avec vous jusqu'à présent ; et vous me voyez prêt aujourd'hui à périr avec vous et pour vous. Tout ce que je vous demande, mes amis, c'est de me rendre zèle pour zèle, et amour pour
amour. Je n'ajouterai plus qu'un mot, et ce n'est pas comme encouragement, mais comme une preuve que je veux vous donner d'avance de la reconnaissance que je vais vous devoir. A compter de ce moment jusqu'à celui où nous prendrons les quartiers d'hiver, l'armée touchera la paie double. Allons, conduisez-vous en hommes, et n'espérez qu'en Dieu. »
Frédéric connaît le cœur humain, il fait vibrer les cordes sonores d'amour pour amour, rappelle les veilles, les fatigues, les peines, les dangers en commun. Puis, lorsque l'âme est touchée, il n'ajoute qu'un mot ; pour le soldat ce mot est éloquent aussi bien que pour le noble ou le bourgeois : c'est la paie double. Enfin, ce roi guerrier, fort peu croyant, termine par une invocation à Dieu, suprême espoir du grenadier.
Avons-nous vu rien de semblable pendant la guerre franco-allemande ? L'Empereur ou les généraux en chef ont-ils fait battre le coeur du soldat? L'un d'eux a-t-il réveillé nos souvenirs de gloires , évoqué la mémoire des victimes du premier Empire , dit à la France : «Voici le moment où la destinée de tout ce que nous avons et devons avoir de cher au monde, est remise à cette épée que nous tirons pour le combat?...» Rien n'a été dit, rien n'a été fait de glorieux, parce que l'esprit militaire avait disparu, pour faire place aux intrigues civiles.
Les corps d'armée sont tellement nombreux que l'on peut donner le nom de gênerai en chef à celui qui les commande, puisqu'il peut avoir à livrer seul une grande bataille, et que sa supériorité ou son infériorité peuvent avoir une grande influence sur le sort du pays.
Au moment où la guerre fut déclarée, plus d'un officier général de l'armée française se sentit profondément ému et douloureusement préoccupé, en voyant les noms des commandants de corps d'armée, qui
pouvaient, par des circonstances imprévues, devenir, du jour au lendemain, généraux en chef comme Turenne et le maréchal de Saxe.
Ce dernier a tracé le portrait du général en chef un jour d'affaire : « Il faut qu'un jour d'affaire le général d'armée ne fasse rien ; il en verra mieux, se conservera le jugement plus libre, et sera plus en état de profiter des situations où se trouvera l'ennemi pendant la durée du combat ;... il devra se porter à toutes jambes dans l'endroit défectueux, prendre les premières troupes qu'il trouvera à portée, les faire avancer rapidement et payer de sa personne ; c'est ce qui gagne les batailles et les décide. Je ne dis point où et comment cela doit se faire, parce que la variété des lieux et celle des positions que le combat produit, doivent le démontrer ; le tout est de le voir et de savoir en profiter.
« Le prince Eugène possédait dans la plus grande perfection cette partie, qui est la plus sublime du métier et qui prouve de plus un grand génie ; je me suis fait une application d'étudier ce grand homme, et, sur ce point, j'ose croire que je l'ai pénétré.
« ... Fort peu de gens s'occupent des grandes parties de la guerre , les officiers passent leur vie à faire exercer des troupes et croient que l'art militaire consiste dans cette seule partie ; lorsqu'ils parviennent au commandement des armées, ils y sont tout neufs, et faute de savoir faire ce qu'il faut, ils font ce qu'ils savent. »
Nous lirions le récit de toutes les batailles de la guerre de 1870, nous ferions ressortir la supériorité namérique des Allemands, le manque de préparatifs du côté de la France, que nous n'arriverions jamais qu'à des conclusions matérielles. Or, nous sommes convaincus que nos défaites tiennent surtout à des causes morales ; à la perte de l'esprit militaire en particulier. Quelque profonde
que fût cette perte dans les masses bourgeoises et parmi les gens de la campagne, il y avait dans l'armée de vagues souvenirs de gloire qui se réveillaient, lorsque le soldat sentait la poudre. C'est ce qui explique le prodigieux courage de nos régiments, depuis la matinée de Wissembourg jusqu'à la soirée de Sedan. Les grands et petits états-major avaient respiré l'air du siècle, et le septicisme moqueur régnait en tous lieux. Les promotions les plus scandaleuses produisaient au moins autant de gaîtés que de colères. On riait même lorsque la cavalerie de la garde impériale était placée sous les ordres d'un général aussi étranger àl'équitation qu'à la tactique, et dont la fourchette avait plus de renom que Fépée. On pouvait avec vérité répéter le mot de Beaumarchais : « Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. »
Pour ce qui est des grades tout à fait supérieurs, et des hommes qui étaient appelés aux commandements importants, il ne faut pas oublier que le second Empire avait dû se borner aux lieutenants de l'armée d'Afrique. Les Bugeaud , les Ghangarnier , les Lamoricière , les Bedeau étaient morts ou proscrits. Pélissier et Bosquet n'étaient plus. Il fallut se contenter de la monnaie de M. de Turenne.
M. de Turenne lui-même n'aurait pas eu le secret, avec 35.000 soldats, de battre une armée de 140.000 hommes flanqués de 500 pièces de canons, mais il eût opéré une belle retraite, comme on savait faire en ce temps-là.
On essaya de reprendre Woerth, qui devint le théâtre d'un terrible combat. Un écrivain le décrit ainsi : « Il se passe alors dans Wcerth une scène effroyable. Au milieu des balles et des obus, les renforts allemands remplissent les rues étroites du bourg; les pièces de canon, les caissons d'artillerie, que le prince royal envoie au secours de ses troupes exténuées, renversent, au milieu d'un pêle-mêle sanglant, les habitants affolés
et les soldats prussiens eux-mêmes ; les ponts s'écroulent; les maisons s'enflamment; les morts et les blessés encombrent les rues ; les roues des lourds canons creusent, dans cette boue humaine, d'affreuses ornières de pourpre. Les pontonniers, à leur tour, courent à l'aide des régiments qui se battent au sommet des coteaux ; il ne reste plus un homme sur la rive gauche ; tout le 5e corps, aussi nombreux à lui seul que l'armée entière de Mac-Mahon, écrase une simple division française et l'oblige à abandonner la crête si vaillamment disputée. »
Dans cette bataille chaque division française eut à combattre un corps d'armée allemand. Nous avions les cinq divisions Ducrot, Pelle, Raoult, de Lartigue, Conseil-Dumesnil ; les Allemands leur opposaient les 1er et 2e corps bavarois, les 5e et 11e prussiens, et enfin le corps de Werder. Nous devons laisser aux ouvrages techniques le soin de rappeler tous les mouvements tactiques d'une bataille. Notre ambition n'est pas telle dans ce livre, où nous nous bornons à de simples récits. Peindre la physionomie de la bataille, et faire ressortir les principaux événements, suffit au but que nous voudrions atteindre.
Il y eut un moment de la journée où les Allemands, après s'être emparés de Morsbroon, cherchent à déborder la division Raoult. C'est alors que la brigade Michel exécute cette charge héroïque des cuirassiers de Reichshoffen.
Les deux plus grands spectacles que présente la guerre sont l'assaut d'une place forte et une charge de cavalerie. Lorsque l'artillerie a rendu la brèche praticable, on voit les fantassins se précipiter tête baissée au milieu des murs écroulés. Au sommet du rempart, l'ennemi fait un feu terrible, et les assaillants ne savent ù poser le pied, tant le sol est mouvant. Ils tombent ,
se relèvent, s'accrochent des mains aux saillies de la pierre, et ne peuvent qu'à grand'peine se servir de leurs armes. Les morts et les mourants roulent dans une poussière rouge de sang. Les tambours battent la charge, mais leur voix puissante est étouffée par les déchirements de la fusillade et les grondements du canon. Là-haut, tout au sommet, dans des nuages de poudre, on entrevoit vaguement une forme humaine qui semble se détacher sur le fond d'un ciel gris. Une flamme s'agite dans ses mains, et ses cheveux flottent au vent. C'est le soldat heureux qui plante sur les remparts le drapeau du régiment.
Ce spectacle semble le plus beau de tous, et cependant il est surpassé par la charge de cavalerie. Même sur le terrain de manoeuvre, en pleine paix, une charge de brigade ou de division bien commandée et vigoureusement conduite fait battre le cœur du témoin le plus pacifique. Les escadrons de Murât, de Bessières, de Lassalle renversaient tout devant eux. Les campagnes de Russie et de Warterloo semblaient avoir porté au suprême degré la réputation de nos cavaliers. La guerre de 1870 a prouvé que les fils étaient dignes des pères. Leur gloire est celle du sacrifice. Ils n'avaient même pas l'espoir de vaincre, et tous volaient à la mort pour sauver l'infanterie ou l'artillerie. Leurs sabres frappaient rarement l'ennemi, tant les boulets, la mitraille, les obus, les balles fauchaient les rangs entiers pendant la course folle. Quelques-uns revenaient sanglants au milieu de chevaux sans cavaliers, de cavaliers sans chevaux, la terre jonchée de cadavres. Ceux qui vivaient encore se reformaient à la hâte pour reprendre de nouvelles charges. Le choc des balles sur les cuirasses produisait un bruit sinistre, et les éclats d'obus creusaient des vides effroyables. Le cavalier ne distinguait qu'une épaisse fumée dans le lointain, sa
respiration haletante semblait embrasée, il se sentait entraîné vers l'inconnu, enlevé au-dessus de la terre, et il éprouvait un sentiment de grandeur et de puissance.
A la bataille de Frœschwiller, il y eut un moment où le général Raoult allait être débordé par l'ennemi qui accourait en force. Le commandant de notre 4e division se précipite vers la brigade de cuirassiers du général Michel abritée derrière un ravin, entre les divisions de Lartigue et de Conseil-Dumesnil. Les cuirassiers mettent le sabre à la main et se lancent dans les masses ennemies.
Nous trouvant à la campagne, dans les environs de Chartres, le curé de la paroisse nous apprit qu'un ancien cuirassier du 9e régiment habitait le village. Quoique fort maltraité par la guerre, il allait aux champs manier la charrue. Ses sillons étaient profondément creusés, car l'homme demeurait fort, malgré une jambe brisée à la charge de Reichshoffen. Il fallait saluer ce brave homme, survivant, lui cinquième, d'un escadron de cent vingt cuirassiers. Le soir venu, nous étions dans la chaumière de l'ancien soldat. Il n'y avait là ni casques, ni cuirasses, ni pistolets, ni sabres, ni croix d'honneur. Aucun souvenir de la glorieuse charge ne consolait ce brave. Nous nous trompons, il avait sa relique rapportée de l'armée. C'était la béquille grossière qui, de l'hôpital, l'avait conduit au village. Trop modeste ou trop fier pour la montrer, il dissimulait cette béquille au milieu d'instruments aratoires. En la voyant couverte d'une couche de terre qui cachait mal de larges plaques de sang, un souvenir revint à notre esprit. Souvent, nous avions visité des galeries de portraits chez les plus illustres gentilshommes de France. Il y avait, sous les riches lambris, des toiles séculaires, rappelant les ancêtres. L'un était tombé sous les yeux de saint Louis, l'autre avait défendu François Ier dans la mêlée. Il y avait de
grands prélats et de grands présidents, qui souriaient dans leurs cadres d'or. On s'inclinait à la vue de ces magnifiques serviteurs de la France.
La béquille de ce paysan, cuirassier du 9% me parut aussi majestueusement belle que toutes ces galeries de tableaux. Son langage muet était le même. Il parlait de sacrifice, de gloire et de patrie. Bien plus, cette béquille évoqua, tout comme les portraits illustres, les images de saint Louis et de François Iep, car notre œuvre est la leur, et s'ils ont créé la sainte patrie française, nous voulons la conserver digne d'eux et de nos pères.
Je tendis la main à l'ancien cuirassier, m'annonçant comme un vieux compagnon. Ses yeux lancèrent des éclairs, lorsque je lui dis que peu de temps avant la guerre, le 8e et le 9e cuirassiers ainsi que le 6e lanciers avaient été sous mes ordres à Versailles. Je lui demandai des nouvelles de tel capitaine, de tel lieutenant, d'un sous-officier, d'un brigadier ou d'un cuirassier ; la physionomie du villageois se rembrunit, et sa réponse fut toujours la même : mort.
Ils étaient donc tous morts ces braves gens si beaux, que nous étions fier de commander ; ils étaient morts dans la force de l'âge, lorsque la vie semblait encore longue pour eux, ces cuirassiers doux comme des enfants, qu'un reproche de leur chef faisait rougir. De questions en questions je réveillai la mémoire de l'ancien cavalier, qui me fit ce récit dans son langage militaire :
« Nous étions à cheval dans un ravin, assez mal abrités et fort désireux de prendre part à l'affaire. Un aide-de-camp, arrivant au galop, apporta l'ordre d'envoyer un régiment ; le 8e entendit résonner le garde à vous! Mais je ne saurais vous dire comment le 9e cuirassiers et une partie du 6e lanciers suivit le mouvement. Nous n'avions, jusqu'alors, chargé qu'à Satory et au bois de Boulogne. Aussi le terrain qui se
présenta devant nous fit-il faire la grimace aux plus hardis. Des fossés, des bouquets d'arbres, des souches de vigne nous empêchent d'être unis. Nous allons bien, cependant. Mais une fusillade terrible nous décime. Le colonel Vaternaux, qui commande le régiment, fait déployer trois escadrons et laisse le 4e en colonne. Le 8e cuirassiers, qui a pour colonel Guiot de la Rochère, est en colonne par escadrons ; il marche en tête à cause de son numéro. Les lanciers du 6e sont derrière nous. J'entends mon capitaine dire que nous sommes 1.500 cavaliers. Le bruit des fourreaux de sabres sur les étriers, les balles qui sillonnent les cuirasses, les coups de fusil, le canon qui tonne, les obus qui éclatent produisent un bruit infernal. Nous soutenons un galop rapide sans voir les soldats allemands qui nous abattent. Ils pensaient nous arrêter, mais nous allons toujours, faisant trembler la terre. Nous arrivons au triple galop sur le village de Morsbroon, et une fusillade effroyable met en pièces le 8e cuirassiers, qui, tout en lambeaux, sabre les Allemands. Nous sommes séparés du 8e qui s'engloutit dans le village.
« J'ai su depuis qu'en sortant du village le colonel et dix-sept officiers n'étaient plus au régiment. Nous, du 9e, nous nous portons à gauche et chargeons des pionniers ; ils nous fusillent à bout portant, ce qui ne nous empêche pas de les sabrer jusqu'au dernier. Tout en poursuivant notre course, nous nous trouvons séparés ; les uns contournent Morsbroon, les autres galopent dans le village plein de Prussiens, qui tirent des fenêtres. Personne au monde ne pourrait dire ce qui arriva. Nous chargions sur les murs des maisons pour déloger les Allemands, et nous tombions l'un après l'autre. Enfin mon cheval m'emporta du côté de Diïrrenbach. Nous étions quelques-uns seulement mêlés aux lanciers, lorsque nous rencontrons des détachements
d'infanterie et le 13e hussards prussien. On charge à nouveau trois fois de suite. Nous sommes quelques débris d'escadrons, et nos chevaux tombent de fatigue. Eux, les hussards, sont un régiment complet, bien frais, bien reposé, n'ayant pas combattu. C'est alors que ma jambe fut brisée par deux coups de pistolet. J'avais en outre trois blessures à la poitrine, et je montais le cheval d'un camarade mort, car le mien avait été renversé par un éclat d'obus. »
Tel fut le récit du paysan. Le lendemain je lus dans un livre d'histoire : « La brigade Michel pouvait être regardée comme anéantie, ainsi que le 6° régiment de lanciers ; bien peu de leurs cavaliers durent rejoindre l'armée sains et saufs. »
Cette charge admirable, au point de vue du courage, mais contraire à la tactique de la cavalerie, sauva la droite de l'armée française. Les escadrons eussent été plus utilement employés avant la bataille pour reconnaître les positions et les forces de l'ennemi.
De tels sacrifices, lorsque la journée ne pouvait être à notre avantage , ne sauraient être ordonnés par un général en chef qui voit de haut et de loin.
« Le Maréchal croyait encore que les fautes peuvent se réparer à flots de sang; c'était une cruelle illusion. «A la guerre, aujourd'hui, pour conjurer une fausse manœuvre, il faut être trois fois plus capable que pour la prescrire une première fois, et l'homme qui avait laissé broyer une de ses divisions à Wissembourg n'était pas de force , tout superbement et follement courageux qu'il fût, à tirer son corps d'armée du mortel guêpier de Frœschwiller où il l'avait laissé tomber (1). » — « Je ne puis reconnaître au maréchal de Mac-Mahon le droit de faire écharper son malheureux corps d'armée
(1) Alfred Duquet, Frœschiciller, Châlons, Sedan.
RÉCITS MIUIAIRES 5
en le maintenant en ligne contre des forces triples ou quadruples (1). » — « Pourquoi accepter la bataille lorsqu'on sait qu'on se battra un contre quatre ou cinq? Pourquoi, lorsqu'on voit la bataille perdue, ne pas profiter du reste d'énergie des troupes pour donner, en temps opportun, les ordres nécessaires pour opérer une retraite honorable, pour sauver les bagages, les réserves d'artillerie, la caisse de l'armée (2)? » — « Le Maréchal, en cédant à ses instincts de bravoure et de résistance jusqu'à la dernière extrémité, ne s'était pas aperçu qu'il compromettait à la fois et ses troupes et les positions en arrière (3). » — « Au moment où Mac- Mahon crut enfin à autre chose qu'à des démonstrations, aucun autre parti ne lui restait que de se replier sur Reichshoffen, en se couvrant d'une petite et solide arrière-garde et de quelques canons à sacrifier dans Elsasshausen et Frœschwiller. Les Allemands y eussent été pour leurs frais de convergence ; le ralentissement de leur marche offensive eût permis de leur opposer bientôt des forces plus considérables et intactes au passage des Vosges (4). » — « Peut-on poser le principe qu'on ne doit jamais désespérer du gain d'une bataille, tant qu'il reste des soldats aux drapeaux? Je ne le pense pas, car les circonstances peuvent devenir telles, pendant une bataille, que le général n'ait presque plus de chance d'obtenir la victoire et que s'il diffère de se retirer "pour faire de nouveaux efforts, il s'expose à tout perdre... Un général qui commande une grande armée, qui épuise tous ses moyens pour obtenir la victoire lorsque les chances sont devenues entièrement favorables à son adversaire, et qui est vaincu, éprouvera
(1) De Frœschwiller h Sedan, Journal d'un officier du ior corps.
(2) Lettre écrite le 10 août par un officier-général.
(3) La campagne de 1870, par un officier de l'état-major de l'armée du Rhin.
(4^ Colonel Leconte, Relation de la guerre de 1870-1871.
de telles pertes, que son gouvernement ne pourra les réparer. L'envahissement et peut-être l'asservissement de son pays seront la suite de sa défaite (1) »
Toutes ces opinions réunies, et nous pourrions en multiplier le nombre, condamnent la façon dont fut conduite la bataille de Froeschwiller.
La charge des 8», 9» cuirassiers et 6e lanciers ne fut pas la seule. La division de cavalerie Bonnemains s'abritait dans un pli de terrain non loin de Froeschwiller Cette division se composait des 1", 2% 3° et 4» régiments de cuirassiers. Le maréchal de Mac-Mahon vit neuf bataillons allemands appuyés de huit batteries, et suivis de corps d'armée entiers, s'avancer à l'attaque de Froeschwiller. Il crut possible d'arrêter ces masses profondes et donna l'ordre de charger. Quoique le terrain fut contraire, le 1" cuirassiers, commandé par le colonel Vandeuvre, s'élança en colonne par escadrons. Il fut arrête presque au début par un large fossé, et la fusillade extermina les hommes. A gauche, le 4- régiment, colone Billet, parcourut au galop un espace de plus de mille pas pour trouver un terrain favorable. Ce régiment fut dispersé par un feu épouvantable et ne vit
Rnl ïTkT ?Ui tiraU Sans cesse- Le *™ Lionel Billet fut blesse et tomba au pouvoir de l'ennemi. Rentré
dune rude captivité, Billet fut assassiné à Limoges par un démagogue. v
La brigade des 2* et 3= se précipite à son tour, mais 1 ennemi toujours invisible fait pleuvoir sur les cuirassiers une grêle de balles et d'obus. Bientôt cette superbe division fat anéantie. Le sacrifice devint inutile Le Maréchal, au moment de la retraite, n'eut-il pas d'amers regrets ?
(1) Marquis de Chambray, Physiologie de la qUerre.
« C'est ici qu'il faudrait la plume des grands historiens pour raconter dignement l'agonie gigantesque des régiments... Oui, parmi les décombres fumants, derrière les haies déchirées, les murs ébranlés, dans cette église crénelée, remplie tout à la fois cle blessés affolés et de combattants furieux, au milieu de Frœschwiller embrasé, s'agite encore, sublime de désespoir, une phalange qui meurt et ne se rend pas. C'est rue à rue, maison par maison, pied à pied que les Français disputent le terrain. Et lorsque les Allemands ont achevé leur rude besogne, ils savent ce qu'il en coûte, combien il faut sacrifier de bataillons pour coucher à jamais par terre les survivants de Malakoff et de Magenta (1). »
Le chef d'état-major, officier d'une grande distinction, général Colson, fut tué d'une balle au front ; le général Raoult, commandant de la 3e division du 1er corps, tomba mortellement blessé.
Cet officier-général doit attirer l'attention. Noël Raoult était né à Meaux, le 24 décembre 1810. Fils d'un boulanger, comme le général Drouot, il avait plus d'un point de ressemblance avec ce dernier. La modestie d'abord, la science et le courage ensuite. Tous deux apportaient dans les relations de la vie une vague tristesse et un singulier amour de la solitude. Au milieu des camps, ils méditaient et se livraient à l'étude. Tous deux acceptèrent le célibat du religieux.
Raoult avait un oncle professeur à l'Université de Gand. Latiniste distingué et traducteur d'Horace, cet oncle fît donner à Noël une solide instruction littéraire, historique et scientifique. Parmi ses condisciples, Raoult
(1) Alfred Duquet.
compte l'homme éminent qui devint le général Renard, chef du corps d'état-major belge , aide-de-camp du roi Léopold, gouverneur de la province de Mons, ministre de la guerre, et le premier des auteurs didactiques qui ont préparé les réformes de l'art militaire en Europe. En 1830, les bruits de guerre décidèrent Noël Raoult à s'engager dans un régiment d'infanterie. Voyant la paix assurée, il prit le parti de subir les examens pour entrer à l'école militaire de Saint-Cyr. Après un brillant concours, il fut admis clans les premiers rangs. Le grade de sergent-major, le plus élevé de l'école, fut accordé au jeune Raoult. Sorti en tête de la liste, il entra dans le corps d'état-major. Dès le début de sa carrière, il montra le caractère Spartiate qui ne l'a jamais abandonné. Il vivait à Paris de ses faibles appointements , au milieu de camarades riches et fort répandus dans le monde.
En sortant de l'école d'état-major, il fit son stage d'infanterie en Afrique, dans le régiment commandé par le colonel d'Arbouville, et fut hautement apprécié par ce maître en fait d'honneur, autant qu'en science de la guerre.
Raoult passa ensuite dans un régiment de chasseurs d'Afrique. Ses stages terminés, il fut placé à l'état-major de l'armée d'Afrique pendant la période la plus active de la guerre. Il faudrait rappeler nos expéditions si nombreuses pour écrire l'histoire complète de ce valeureux soldat. Des laborieux faits d'armes auxquels il prit part nous ne citerons que celui des grottes du Dahra, où il était chef d'état-major du colonel Pélissier. Cet éminent homme de guerre avait apprécié, dès le début, les qualités hors ligne du capitaine Raoult ; aussi lorsque les clameurs politiques empêchèrent de récompenser le chef de la colonne, obtint-il, par le maréchal Bugeaud, la décoration d'officier de la Légion d'honneur
pour son chef d'état-major, bien qu'il ne fût que capitaine.
En 1848, le général d'Arbouville pourvu, à Lyon et à Bordeaux, de grands commandements auxquels l'appelaient ses qualités supérieures, choisit pour aide-de-camp son ancien stagiaire, Raoult, dont la valeur trouva un douloureux mais utile emploi dans les troubles qui agitèrent ces deux régions.
Les tristes fluctuations de la politique ayant éloigné de l'armée ce remarquable général, Raoult fut placé, comme chef d'escadron, à r état-major de la division de Bayonne ; et, lorsque la guerre d'Orient éclata, il fut appelé à l'état-major général du maréchal de Saint- Arnaud. Ses labeurs infatigables, sous la direction du général de Martimprey, à Gallipoli, à Gonstantinople, dans la Dobrutscha et au funeste incendie de Varna, ont été connus de toute la génération qui a pris part à cette guerre. Embarqué sur les vaisseaux qui firent la reconnaissance des côtes de Crimée, il fut suivi par le bateau qui portait sa nomination de lieutenant-colonel.
Au lieu de partir pour la France, il resta, afin de prendre part à la bataille de l'Aima, et dirigea la colonne, aux ordres du général Bouat, qui, filant par le bord de la mer, exécuta ce brillant mouvement tournant qui décida de la victoire.
Après cette journée, il fit partie de la reconnaissance devant la tour Malakoff , qui détermina le plan du siège. Aussi fut-il nommé major de tranchée. Il s'établit dans cette maison du Clocheton où , pendant onze mois, toute l'armée, généraux, officiers et soldats ont rendu le plus éclatant hommage à son intrépidité, à son sang-froid inaltérable autant qu'à son savoir. Une batterie était-elle renversée par le canon ennemi, Raoult accourait vêtu de ce manteau d'artilleur qui donna naissance à la criméenne, chaussé de ces grandes bottes
d'autrefois, la main armée seulement de ce bâton blanc qui a guidé nos colonnes dans le dédale de nos tranchées. Il mettait sans désemparer les travailleurs à la besogne, pour réparer le désastre.
Le feu de l'ennemi, les intempéries des saisons, les fanges neigeuses de l'hiver, la poussière suffocante de l'été, rien ne put ralentir son ardeur.
Renversé par un éclat de pierre, laissé pour mort, un obus éclatant près de sa tête oblitéra pour toujours chez lui l'odorat, le goût et l'ouïe. Il fut transporté à l'ambulance. Des soins intelligents lui permirent d'en sortir assez promptement. A peine rétabli, il reprit le chemin du Clocheton, avec cette résignation qui s'alliait si bien à son courage. Le 8 septembre, une nouvelle blessure l'amena de nouveau à l'ambulance.
Il fut nommé colonel, chef d'état-major de la 3e division du 1er corps. Il reçut, pendant le siège de Sébastopol, la décoration de commandeur de la Légion d'honneur, les insignes du Medgidié, ceux des saints Maurice et Lazare, et les médailles de Sardaigne et d'Angleterre : à la paix, la décoration de chevalier compagnon du Bain.
A son retour en France, il fut nommé chef d'étatmajor de la division de Châlons-sur-Marne. Et peu de temps après l'Empereur l'appela au poste de chef d'étatmajor de la garde impériale.
En 1861, le grade de général de brigade Famena à Lille. Tout en s'occupant activement des nombreuses troupes placées sous ses ordres, il employait ses loisirs aux études historiques, littéraires et militaires qu'il n'a jamais interrompues. Voisin de la Belgique, il renoua ses anciennes relations avec ses condisciples de l'Université de Gand.
L'expédition de Mentana l'éloigna de nouveau de la France, où il rentra avec le grade de général de division.
Ni son grade élevé, ni sa situation dans le monde ne modifièrent son modeste et laborieux genre de vie.
La guerre de 1870 devait marquer le terme de sa carrière. 11 commandait la 3e division du premier corps d'armée, aux ordres du maréchal de Mac-Manon.
Le général Raoult avait refusé de quitter le champ de bataille tant qu'un seul de ses soldats y serait encore ; aussi, lorsqu'il tomba, la bataille était-elle terminée.
Un chef de bataillon, le brave et savant Duhousset, aperçut, près de Froeschwiler, le général Raoult mourant sur le chemin : « Epuisé de fatigues, navré de l'affreux désastre auquel je venais d'assister, et couvert d'une boue sanglante, j'ai trouvé le général de ma division étendu sur le dos, au milieu de la route : une large blessure lui interdisait l'usage de ses membres, il allait être foulé aux pieds des chevaux, broyé par les roues des canons ; l'ennemi venait derrière moi, il n'y avait pas de temps à perdre. Malgré l'ordre que me donna le général de l'abandonner, je le saisis par-dessous les bras et le traînai pour le mettre à l'abri derrière la première maison. Il était temps, car les Bavarois se montrent et nous envoient des balles. Le général me dit d'agiter mon mouchoir, la patrouille se jette sur nous en courant. Il y eut un moment pénible : pendant que l'un s'empare de mon sabre,, un autre arrache ma croix avec un morceau de tunique r; mais bientôt l'officier auquel le blessé me fait remettre son épée nous protège. Le général Von der Tann arrive et déplore la fatale circonstance dans laquelle il revoit son ancien compagnon d'Afrique, dont il est aujourd'hui le vainqueur. Nous confiant à un officier, le général allemand fait transporter Raoult dans la maison la plus rapprochée.
« Le prince royal prévenu accourt, il s'apitoie par de généreuses paroles sur la grande infortune de celui dont il a su apprécier le mérite, et il termine en me disant :
Vous êtes libre, Monsieur le commandant, je vais donner des ordres pour que le brave général soit transporté dans vos lignes, hâtez-vous de gagner Strasbourg ou Paris.
« Il nous quitte alors en serrant la main du général, et le recommande aux soins de son premier chirurgien. »
Le lendemain, dès six heures du matin, après une nuit cruelle pour le blessé, qui a cependant été veillé par son sauveur, une grande voiture d'ambulance attelée de quatre chevaux était mise aux ordres de Duhousset, qui aida à y transporter son général. Malheureusement, les conducteurs, deux poméraniens, se trompèrent de chemin. « Impossible de me faire comprendre. Un officier d'ordonnance venant à passer me tira d'embarras en me mettant sur mon chemin. Je fus heureux que le général, étendu sur le dos au fond de la voiture, ne vît pas l'horrible spectacle que j'avais sous les yeux; nous venions de parcourir le terrain sur lequel avait eu lieu le plus fort de la mêlée. Aux environs d'Elsasshausen, les bas-côtés de la route étaient encombrés de cadavres et de mourants ; on commençait à peine à tirer de ces amas informes les malheureux qui donnaient encore signe de vie. On s'était d'abord préoccupé de ceux dont les cris et les plaintes guidaient la recherche des brancardiers.
« L'armée victorieuse occupait nos bivouacs, dont le sol était fouillé par les projectiles, des éclats nombreux couvraient la terre, les arbres brisés, les clôtures enfoncées, les murs percés donnaient au paysage l'aspect le le plus sinistre. Dans le village, quelques chaumières brûlaient encore, des poutres noircies avaient entraîné dans leur chute les fenêtres et les meubles qui se consumaient lentement au milieu des branches chargées de fruits. L'église en ruines n'avait plus que les quatre murs. De minute en minute, d'épais flocons de fumée s'échap-
paient de cette église, en obscurcissant le ciel. A gauche, le hameau d'Elsasshausen offrait l'image la plus fidèle de la désolation. Les récoltes, seule richesse du paysan, disparaissaient sous l'effondrement des granges. Un incendie sourd et lent se glissait de ferme en ferme, brûlant les cadavres dont la chair frissonnait sous la morsure de la flamme. Les soldats allemands, dirigés par leurs officiers, commençaient à faire un triage laborieux de ces amas d'hommes et de chevaux, qui s'entassaient par couche dans les endroits où la veille la mort avait fait une halte. Des monceaux de casques et de cuirasses encombraient les rues et les champs en étaient couverts. Les paysans, revenus pendant la nuit des grands bois, s'approchaient des maisons avec prudence, car l'Allemand n'était plus pour eux un soldat étranger, mais le barbare incendiaire et pillard. Les regards qui s'échangeaient étaient sombres et pleins de haine, haine implacable que les pères légueront aux enfants, et qui étonnera la postérité. Avec ces paysans raidis par la colère, revenaient les mères, leurs petits enfants dans les bras, et les vieillards appuyés sur leur, bâton. Les femmes pleuraient en couvrant d'un mouchoir la tête des petits enfants ; les vieillards, pâles de fureur, murmuraient des menaces de vengeance. Un chien de berger, en revenant à sa ferme, ne trouva plus son troupeau. L'instinct le poussa vers les soldats allemands qui emportaient les provisions du ménage. Il en mordit deux et reçut un coup de baïonnette qui l'étendit sur le sol. Le maître, emporté par une colère folle, se précipita sur ces hommes qui se bornèrent à le repousser à coup de crosses. Alors il s'agenouilla près du chien, lui adressa de caressantes paroles et l'emporta dans ses bras. Tous ne furent pas aussi heureux que ce fermier. On raconte, au pays, les assassinats trop nombreux commis par les Allemands sur nos pauvres paysans. »
M. le commandant Duhousset conduisait donc son général le plus loin possible, pour le mettre à l'abri et en mesure de recevoir des soins. Empruntons à son récit un fait extrêmement remarquable, et digne de l'attention des militaires. « A peine remis des hurrahs et de la satisfaction d'une fatigante victoire , à peine reposés, les Prussiens faisaient l'exercice sur le champ de bataille ; j'eus peine à en croire mes yeux, et cependant le temps que je mis à franchir la côte me permit de concentrer mon attention sur cette école de tirailleurs à blanc. Chaque soldat, pour se séparer de son voisin ou le rejoindre, enjambait le corps d'un compatriote ou celui d'un ennemi, tournait un cheval mort ou s'en faisait un abri. Je me souviens que, suivant du regard, un peu en avant de nous, un jeune homme à l'extrémité de la ligne — sa place l'amenait réglementairement à contourner les sinuosités de l'escarpement qui dominait la route, tout en dépendant de ses camarades — je le vis hésiter dans sa marche, s'arrêter, et ses traits exprimer l'effroi ; un son rauque accentuant un juron, suivi d'un vigoureux coup de poing sur la nuque, lui rappelèrent qu'il perdait l'alignement !
« Quelques tours de roues nous amenèrent à sa hauteur, et je me rendis compte alors de l'émotion dont je venais d'être témoin. Dans un pli de terrain, deux cadavres se tenaient enlacés; on ne voyait pas la face du Français, mais celle de l'Allemand avait les yeux démesurément ouverts, le regard fixe et terne. De sa bouche sanglante, serrée par un rictus effrayant, s'échappaient des lambeaux inexplicables; on sentait que cet homme était mort en se défendant par une dernière morsure,
d'après l'effort qu'indiquait sa tête violemment rejetée en arrière.
« La régularité mathématique de la manœuvre exigeait que le pied du tirailleur se posât sur ce groupe, la seule concession qu'il fit au règlement fut de se placer automatiquement tout contre. Qui sait si ce jeune homme, devenu machine, n'avait pas reconnu un parent dans la hideuse apparition qui subitement frappait sa vue, un frère peut-être dans le malheureux contre lequel il était, de par l'ordonnance, droit et insensible ! »
Pauvre Allemagne sentimentale, savante et artiste, où es-tu? Sympathique Allemagne de Goethe, ton esprit devient un lingot de plomb ; ta liberté, ta poésie s'éteindront dans le cercle de fer d'un camp retranché...
Oui, au point de vue de la guerre, la leçon de tirailleurs était bonne. A la prochaine bataille, les cadavres ne donneront pas plus d'émotion que l'herbe des champs ou les branches du buisson. Les morts seront tout simplement des ennemis désarmés, plus agréables à voir couchés que debout. L'Allemand est en vérité le plus habile des instructeurs !
Le fourgon qui emportait le général Raoult et son brave protecteur traversa de nouveau Frœsclrwiller, pour prendre la route de Reichshoffen . Elle semblait tracée par une masse confuse de débris, des centaines de charrettes renversées obstruaient le passage. Parmi elles se trouvaient des voitures d'ambulance qui, n'étant pas protégées par la croix rouge de Genève, avaient subi le sort commun. Les blessés confiés à ces voitures étaient encore sur les banquettes, renversés les uns sur les autres. Des têtes, des bras, des jambes, des corps inondés de sang sortaient à demi des portières. Un vieux capitaine pressait sur sa poitrine un tout jeune sous-lieutenant, dont la chevelure blonde se mêlait aux cheveux blancs du vieillard. Ce devaient être le père et le fils.
Voici le campement de la grosse cavalerie ; des cuirasses bossuées brillent dans les champs qui séparent le fourgon du général du village voisin. Cà et là quelques chevaux respirent encore ; quand un animal vient à passer non loin d'eux, les chevaux se dressent convulsivement sur leurs membres raidis. Après ce suprême effort ils retombent inertes.
Un peu plus loin, le général se plaint du froid. Le commandant Duhousset n'eut qu'à descendre pour ramasser, dans un petit bois longeant la route, plusieurs manteaux d'artilleurs tout roulés, qui furent étendus au fond de la voiture et autour du blessé. Ce drap maintint la paille et amortit les secousses. Le malheureux Raoult souffrait cruellement, et sa figure portait l'empreinte d'une vive douleur, supportée sans proférer une plainte. Le commandant Duhousset comprenait l'importance de gagner le plus promptement possible les lignes françaises et, pour cela, de hâter la marche. Mais une préoccupation s'empara de son esprit. Le général était-il en état de supporter une fatigue de quelques heures ? Le parti le plus sage était de consulter un chirurgien. Il y en avait précisément à l'ambulance établie par le comte de Leusse dans son château de Reichshoffen. Sur la réponse du chirurgien, le commandant Duhousset fit déposer le général dans l'habitation, congédia son fourgon et renonça pour luimême à la liberté que lui avait accordée le prince royal de Prusse. « Mon devoir exigeait que je fisse le sacrifice de la liberté qui m'avait été rendue. »
Voilà donc un homme qui comprend le devoir ! qui l'accomplit simplement et accepte d'avance les injustices que soulèvera sa noble conduite.
Le général Raoult fut placé dans une vaste chambre bien aérée. 11 reposait à terre sur un matelas, pour maintenir autant que possible l'horizontalité de sa jambe fracturée. Dans cette même chambre étaient les colonels
de Gramont et de Vassart. Ce dernier, blessé de trois balles dans les reins, succomba le 7 août. Le colonel de Gramont, soustrait au foyer pernicieux dans lequel on vivait, se guérit malgré l'opération terrible de la désarticulation du bras gauche qu'on lui avait faite sur le champ de bataille.
Gramont est mort depuis.
Le général Raoult fut chloroformisé le 22 août. Les chirurgiens lui firent une large entaille, par laquelle on put extraire de la blessure de fortes esquilles provenant du fémur brisé. Ce fut la seule fois que l'on pansa l'excavation produite par la sortie du projectile.
Le 23 août, le commandant Duhousset ferma les yeux de M. Varmé, chef de bataillon au 99e de ligne. Une balle entrée au-dessous du cœur était incrustée d'un fragment de sa croix d'officier. Duhousset recueillit cette précieuse relique qui fut envoyée à la famille. Le 29 août, l'aumônier et les médecins quittèrent le château, ce qui causa un vif chagrin au général Raoult dont la fin approchait. Le 1er septembre, Duhousset eut encore la douleur de recevoir le dernier soupir d'un brave soldat et d'un charmant camarade, le capitaine comte de Saint-Sauveur. Une blessure lui traversait la poitrine. Il avait vingt-huit ans. Quelques heures après sa mort, au moment où on le déposait dans le cercueil, ses traits ayant repris leur calme, il ressemblait, avec sa barbe blonde et ondoyante, avec les lignes pures de son visage et sa taille parfaite, à ces images du Christ peintes par les grands maîtres.
Le 2 septembre, le typhus se déclara au château. Tous les blessés transportables furent évacués. Ceux qui ne purent s'éloigner moururent à quelques jours de distance ; pas un seul ne put échapper. Mais le lendemain de l'apparition du typhus, le 3 septembre, vers minuit, le général Raoult, très agité depuis quelques heures, arracha le bandage qui maintenait ses compresses
en éparpillant la charpie. Ce ne fat pas sans de grandes peines qu'on se rendit maître du moribond. Enfin, épuisé par cette agitation, il ferma les yeux ; sa respiration, d'abord violente, s'abaissa graduellement ; à une heure du matin, il rendit le dernier soupir, sans proférer une plainte.
Le 4 septembre, tout ce que l'ennemi avait d'officiers et de soldats valides autour de Reichshoffen, à plusieurs lieues à la ronde, fut convoqué pour rendre les honneurs militaires à celui qui emportait les regrets de la France et l'admiration de l'étranger.
Le séjour des Allemands à Meaux avait empêché les amis du général de rendre à sa dépouille mortelle, rapportée dans sa ville natale, le religieux souvenir si justement mérite par la noblesse du cœur, les vertus militaires et la mort glorieuse de l'un de ses enfants ; enfin, le 6 novembre 1871, se fit, dans la cathédrale de Meaux, et en grande pompe, cette lugubre cérémonie à laquelle assistaient les autorités de la ville et un très grand nombre d'officiers.
Lorsque le général Tottleben, l'admirable défenseur de Sébastopol, vint en France, l'empereur Napoléon lui fit l'accueil le plus flatteur. En prenant congé de Sa Majesté, Tottleben dit au souverain : Je vais passer au camp de Châlons pour embrasser le général Raoult, chef d'état-major. Voyant la surprise de Napoléon, le général Tottleben exprima son admiration fraternelle pour Raoult qui, pendant le siège de Sébastopol, avait été son plus redoutable adversaire. L'Empereur apprit ainsi, par un étranger, qu'il comptait dans son armée l'homme dont la Russie connaissait les mérites. Juste, lorsqu'il le pouvait, l'Empereur, sur la recommandation de Tottleben, nomma le général Raoult chef d'état-major de la garde impériale.
Peut-être l'Empereur eût-il dû faire observer à ses
ministres de la guerre que leur devoir le plus sacré était de l'éclairer sur les mérites de ses officiers. Un souverain ne voit d'ordinaire que ce qu'on ne lui cache pas. Si les ministres ne se soucient que des fortunes militaires de leurs parents, si les courtisans appartenant à l'armée n'ont d'autre souci que leurs intérêts personnels, le souverain, quelque juste qu'il soit, commet de déplorables injustices. Les rois ne sont responsables que dans une certaine mesure, et Tottleben est venu fort à propos pour apprendre à l'Empereur qu'il avait au camp de Châlons l'homme propre au commandement d'un corps d'armée, et au ministère de la guerre.
Le lecteur ne voudra pas laisser Duhousset s'éloigner sans l'accompagner d'un regard amical. Le 12 septembre, l'ordre d'évacuer Reichshoffen arriva brusquement ; les Allemands mirent en wagon tous ceux qui pouvaient être transportés, en les plaçant tant bien que mal dans des voitures de 3e classe ou de bagages. Malgré les bienveillantes paroles, pour ne pas dire l'ordre du prince royal, Duhousset fut conduit en captivité. Les prisonniers arrivèrent le lendemain, 13, à une heure du matin, dans la gare de Stuttgart. Au moment où le commandant Duhousset descendit du chemin de fer, un peu attristé par la pensée qu'il allait être enfermé dans la citadelle d'Ulm, terme du voyage, il se sentit pris sous le bras. Se retournant vivement, il reconnut le prince de Saxe- Weimar.
Voici en quelles circonstances ce prince avait connu le commandant Duhousset. Pendant le séjour de cet officier supérieur dans la maison hospitalière du comte de Leusse, un certain nombre de personnages allemands s'arrêtaient au château de Reichshoffen. Seul valide avec le comte, Duhousset prenait place à table en face de son hôte, pour l'aider à faire les honneurs. La réunion était de douze à seize pour chaque repas. Le prince de Saxe-
GUILLAUME Ie'
Weimar, beau-frère du roi de Wurtemberg, général de cavalerie et inspecteur des ambulances , fit la connaissance du commandant Duhousset, pendant son séjour au château de Reichshoffen.
Le prince de Saxe-Weimar s'occupait avec une touchante sollicitude des blessés dont le château et le village étaient encombrés. Il leur prodiguait ses soins et ceux de ses ambulanciers. Or, un jour, le prince de Saxe- Weimar étant au château reçut la visite du comte de Leusse. Le prince lisait avec une grande attention , dans un volume illustré du Tour du Monde, un article sur les mœurs et les coutumes des kabyles du Djurjura. Le prince exprime le vif intérêt qu'éveille en lui cet article. Le comte sourit et prend congé du prince. A table, M. de Leusse dit tout haut : Monseigneur, vous pouvez faire votre compliment à Fauteur du travail que vous admiriez ; c'est votre voisin.
Surpris au delà de toute expression, le prince adresse ses félicitations au commandant Duhousset, et la conversation s'établit sur les voyages.
Duhousset, qui a longtemps habité la Perse, parcouru l'Orient et guerroyé en Algérie, charme le prince par des récits où l'esprit se mêle à la science.
Dès ce jour, le prince de Saxe-Weimar devint la providence de Duhousset.
En l'abordant à la gare de Stuttgart, le prince lui demanda quel service il pourrait lui rendre. Le commandant, après avoir exprimé sa reconnaissance, fit connaître le désir qu'il avait de rester à Stuttgart, ville fort riche en bibliothèques, et dans laquelle le prisonnier de guerre pourrait continuer ses études sur les chevaux.
La protection du duc de Saxe-Weimar valut à Duhousset la faveur d'être interné à Stuttgart. Pour mettre le comble à ses bontés, le prince offrit sa bourse au prisonnier. Mais, quoique d'une pauvreté voisine de la misère,
RÉCITS MILITAIRES b
le commandant préféra améliorer son sort par les travaux scientifiques.
« J'étais arrivé à Stuttgart, dit le commandant, avec quelques sous, les pieds dans des souliers de turco, les jambes dans un pantalon de soldat du 7e chasseurs à cheval, et portant sur les épaules une criméenne fabriquée avec un manteau d'artilleur ; je possédais aussi une chemise. »
Bientôt, par ses travaux, il devint presque riche.
Il ne faut nullement regretter que la généreuse pensée du prince royal de Prusse ne se soit point réalisée, et que Duhousset, au lieu de rentrer en France, ait partagé la captivité de ses compagnons d'armes. En voyant un officier aussi laborieux et aussi instruit, les Allemands ont eu de nous une opinion meilleure. On ne cessait de répéter, au delà du Rhin, que l'officier français, fort brave, d'ailleurs, était d'une complète ignorance. Duhousset a prouvé le contraire, et a répandu dans la société étrangère des idées extrêmement favorables à l'armée française.
Depuis la paix, des travaux fort importants ont placé le colonel Duhousset parmi nos artistes et nos savants. Quoique en retraite, le soldat de Wœrth a conservé ce fier regard et ce coeur d'or qui distinguent sa race.
Nous ne voudrions pas abandonner le général Raoult, sans rappeler l'opinion qu'avait de lui le général Renard, ministre de la guerre en Belgique, et l'un des hommes qui honorent le plus ce royaume : «... Je l'ai beaucoup aimé. C'était un noble cœur, froid, il est vrai, avec les étrangers, peu sympathique peut-être à première vue ; mais dès qu'on avait pénétré ce beau caractère, on se prenait d'une estime profonde pour le soldat, esclave du
devoir, dur pour lui-même, affable et même tendre pour ses amis. Il était modeste autant qu'instruit et capable. Il était revêtu de qualités qui ne sont plus de notre temps et qui, par cela même, sauf pour quelques esprits d'élite, sont passées inaperçues dans notre armée. Il est vrai que les Russes les avaient appréciées, et c'est le général Tottleben qui a appris à Napoléon III ce que valait le major de tranchée des attaques de gauche de Sébastopol ; aujourd'hui ce sont les Prussiens qui nous apprennent ce que valait le chef de la 3e division du 1er corps.
« Chose étrange, Raoult prévoyait son sort. Je me rappelle qu'en 1869, me promenant avec lui aux Champs- Elysées, je lui parlai de ma retraite qui était proche, et que je comptais prendre à ma sortie du ministère de la guerre. Je lui disais que je m'établirais aux environs de Paris et qu'il viendrait me rejoindre dès que son temps serait venu. « Hélas ! me répondit-il, ce serait un beau « rêve; mon sort, à moi, est de tomber sur un des « champs de bataille de l'Allemagne. Dieu veuille que ce « soit glorieusement!... »
Cette lettre, adressée par le général Renard au colonel Duhousset, fait partie d'une collection extrêmement intéressante réunie par cet officier supérieur.
Faisons encore quelques pas sur le champ de bataille de Wœrth, car c'est bien le vrai nom de la lutte, Froeschwiller n'est que la défaite. Reichshoffen a été, avant l'engagement, le premier lieu de réunion des troupes, qui ne firent qu'y passer pour arriver à Frœschwiller, distant de 5 kilomètres. Ce dernier village, centre de notre résistance, était, par cela même, le point objectif de l'action ennemie.
Les cuirassiers de Reichshoffen sont devenus légendaires. Cependant, l'appellation n'est pas exacte, si on veut rappeler le terrain où ils se sont immortalisés. On
peut admettre cette appellation, afin de réunir dans un seul mot l'idée de deux efforts héroïques et désespérés que ces vigoureux cavaliers tentèrent à Morsbroon et à Elsasshausen.
Le 5 août 1875, un monument commémoratif fut inauguré à Frœschwiller. C'est une chapelle à huit pans. Sur huit sarcophages, on lit les numéros, par armes, de tous les régiments qui ont combattu pendant cette journée. C'est là que reposent les ossements épars recueillis dans les environs. On doit à Mlle Fanny de Diétrich l'initiative de la souscription alsacienne qui permit d'élever ce monument. On doit aussi une vive reconnaissance au Père Joseph, agent dévoué et modeste de l'œuvre des tombes, qui, dès le lendemain de la bataille, marquait sur le terrain la place où la croix de pierre devait fixer un souvenir durable du soldat mourant pour la patrie.
On voit à Morsbroon le tombeau des cuirassiers, et à Reichshoffen la pyramide élevée dans le cimetière par 'les habitants qui y ont enterré un nombre considérable de morts. Il y a aussi sur ce vaste terrain un certain nombre de tombes. En voici une sur laquelle on lit : « A la mémoire des officiers du 2e régiment de tirailleurs algériens, morts le 6 août 1870. Tci reposent cinq officiers. » Un peu plus loin, deux croix attirent les regards. On a tracé sur l'une d'elles ces seuls mots : « Ici repose mon fils, P. -A. Anglade, capitaine de turcos, trente-quatre ans, mort au champ d'honneur. » Sur l'autre : « A la mémoire des officiers et soldats français tombés là, le 6 août. » Il y en eut beaucoup à cette place : Bonneville, commandant le 13e bataillon de chasseurs à pied ; Poyet, chef du 1er bataillon de chasseurs à pied ; tous les officiers supérieurs du 2e régiment de turcos, y compris le colonel Suzzoni, ancien élève de l'Ecole Polytechnique, jeune et plein d'avenir.
Les paysans indiquent au voyageur l'endroit où tomba
le colonel Franchessin, commandant le 96e régiment de ligne. Il avait assisté au désastre de Wissembourg, et devait mourir à Wcerth. Il reçut successivement trois blessures et ne voulut pas quitter ses soldats. La troisième blessure l'ayant renversé, on voulut le mettre à l'abri. Pendant que quelques soldats le transportaient, un quatrième projectile lui traversa le corps.' On lui creusa une fosse à Neewiller,
Le voyageur apprend des paysans une foule de détails intéressants. Le capitaine de spahis de Vogué, officier d'ordonnance du maréchal de Mac-Mahon, avait été jeté dans une vaste fosse, et la famille fit, pendant plusieurs mois, de vaines recherches pour retrouver ses restes. Enfin, on s'arrêta devant une fosse qui renfermait quatrevingts corps , complètement méconnaissables. Des témoins de l'action affirmaient que Vogué était tombé à soixante mètres des premières maisons de Wcerth. Une balle l'avait frappé entre les deux yeux, brisant le front. Une reconnaissance par les traits du visage était donc impossible. Les parents et amis n'espéraient découvrir son corps que par un de ces événements providentiels qu'on nomme le hasard. On ramena à la surface soixantedix-huit cadavres, sur les quatre-vingts qui reposaient en cet endroit. Au soixante -dix- neuvième , un paysan de Froesclrwiller qui avait aidé , le lendemain de la bataille, à cette mise en terre, fut frappé par la vue d'une gourmette couverte de vert-de-gris et de terre, pendant à un lambeau de vêtement; il se souvint d'avoir arraché, d'un pantalon, une petite chaîne de cuivre dont le brillant avait attiré son regard; constatation faite, on reconnut les sous-pieds du capitaine Vogué. C'est le maréchal ferrant de Froesclrwiller , acteur dans l'inhumation et dans l'exhumation, qui a fait reconnaître le corps de Vogué.
Nous avons dit que le château de Reichshoffen appartient au comte de Leusse, qui y établit la première ambu-
lance. M. le duc d'Audiffret-Pasquier, dans un grand discours au Sénat sur l'administration de l'armée, a rendu une éclatante justice aux efforts du comte de Leusse pour secourir notre armée. L'honorable sénateur parle de la comtesse de Leusse en termes qui sont, pour sa maison, de véritables titres de noblesse.
Les divisions qui arrivèrent à Reichshoffen ne possédaient ni intendants, ni médecin en chef. Un capitaine de chasseurs fut improvisé sous-intendant, mais sans troupe spéciale, et sans ressources. Le docteur S.., secondé par M. de Leusse, organisa les ambulancces chez, les sœurs des écoles. Tout d'abord on parvint à réunir 1.200 blessés dans un village de 2.800 âmes. Les premières ambulances furent remplies par des zouaves et des turcos blessés dans les combats du Sud-Oranais, qui avaient été évacués des ambulances algériennes, pour combattre les Allemands, et dont les blessures s'étaient rouvertes sous l'influence des fatigues.
Le comte de Leusse, aidé par les maires des communes environnantes, a nourri et soigné ces malheureux. Les fournisseurs n'eurent comme garantie que la parole du comte, dont la fortune était insuffisante pour de telles dépenses. Les ambulances regorgeaient donc de blessés, même avant la bataille. Après la retraite de l'armée, les docteurs et deux intendants eurent des ressources, grâce aux chevaliers de Saint-Jean, Allemands qui avaient le droit de réquisition et vinrent en aide au comte de Leusse. Son Altesse Royale le prince de Prusse, témoin des efforts de M. de Leusse, s'intéressa vivement à ses ambulances.
M. de Leusse avait été député, homme de lettres, marin, voyageur et quelque peu philosophe. Avant de montrer son grand cœur près du lit des blessés, il avait montré son noble courage dans les batteries qui assiégeaient Sébastopol, son vrai patriotisme à la chambre des
députés, et son charmant esprit en écrivant les Souvenirs d'un aspirant de marine.
Nous avons sous les veux ce livre de jeunesse, spirituel et joyeux. Il fait connaître l'homme qui le premier devait soigner nos blessés, et qui nous apprend qu'à l'âge de dix-huit ans, il veillait près des matelots atteints du choléra. — 300 cholériques malades et 130 morts en trois jours sur le navire le Montebello ! — « J'ai vu mourir bien des hommes, dit le volontaire, jeunes et vieux soldats, officiers, mousses de quinze ans et troupiers à trois chevrons ; dans ces moments-là, chacun retrouve la prière qu'enfant sa mère lui a apprise. »
Au début de la campagne de Grimée, les infirmiers manquaient, et le cholérique est un terrible malade pour celui qui le soigne. Le jeune de Leusse dit simplement : « J'eus l'heureuse pensée de m'offrir pour aider les chirurgiens dans leur service... » Il fit si bien, qu'il fut décoré de la médaille militaire.
Un peu plus tard, en servant les pièces d'artillerie, de Leusse parvint au grade d'officier ; plus tard encore, il fut mis à l'ordre de l'armée pour sa belle conduite ; enfin, à la suite d'une action d'éclat, de Leusse, âgé de dix-neuf ans, reçut la décoration de la Légion d'honneur que l'amiral attacha sur sa poitrine.
Voici donc le résumé de sa vie :
En sortant du collège, de Leusse s'engage dans la marine. Il est embarqué pour la Grimée. En treize mois l'enfant devient homme, il sert son pays avec ardeur, gagne la médaille militaire, le grade d'officier; la décoration de la Légion d'honneur et se fait admirer de tous.
Nous devions bien cet hommage à celui qui a soigné nos blessés de Froeschwiller. Il nous pardonnera d'avoir soulevé le voile qui cache sa vie de dévouement à la patrie.
La prise de Froeschwiller fut le dernier acte de ce
drame sanglant. L'armée se retira sur Saverne. Nous ne disons pas qu'elle battit en retraite, car ce serait supposer une pensée stratégique et des mouvements tactiques.
La France possédait dix magnifiques régiments de cuirassiers. Dans cette seule journée les 1er, 2% 3e, 4% 8e et 9e furent sacrifiés. Les Allemands ont écrit : « Les cuirassiers français se jetèrent sur nos troupes avec une sauvage impétuosité et avec un héroïque esprit de sacrifice. » Le lendemain de la bataille, le maréchal de Mac- Mahon, répondant à une question, disait tristement : les
CUIRASSIERS ! IL N'EN RESTE PLUS i
Au plus fort de la bataille, on vit un de ces cavaliers auquel un boulet venait d'enlever la tête, rester sur son cheval emporté. Ce fantôme, balancé par la mort, chargeait en tête des escadrons, le sabre en main. Ce fait incroyable est absolument historique.
Y avait-il là un fatal symbole ? Ce cuirassier dont la tête est enlevée par un boulet, et que son coursier emporte au hasard dans les abîmes, n est-il pas l'image de notre malheureuse France?
La bataille de Frœschwiller est perdue, Mac-Mahon se retire avec 15.000 hommes, il ne peut détruire ni les tunnels des Vosges ni les chemins de fer, qu'on abandonne aux Allemands. Ce n'est que le 22 janvier 1871, à la fin de la guerre, que l'on coupa le chemin de fer et les communications des Prussiens, en faisant sauter le pont de Fontenoy, sur la Moselle, entre Toul et Nancy. Ce beau coup de main fut exécuté par 300 chasseurs des Vosges, sous les ordres de deux officieurs de l'armée, le capitaine Bernard et le lieutenant Gournès.
Aujourd'hui le voyageur parcourt ce champ de bataille. Il va tout songeur de Frœschwiller à Wœrth, de Wœrth à Morsbroon, de Morsbroon à Reichshoffen. Il interroge les habitants, mais nul ne connaîtra jamais les
impénétrables mystères de cette journée. L'œil fixé sur les tombes, le cœur serré, le voyageur ne peut comprendre rindifférence des hommes en présence de ces cruels souvenirs. La campagne est souriante. Le laboureur fait entendre un chant monotone, les ménagères vont au ruisseau d'un pas léger, les petits enfants jouent sur le seuil des chaumières, les vieillards cherchent les rayons du soleil. Cependant, à la surface de la terre, les ossements blanchis du soldat se montrent de toutes parts. La charrue est sans cesse arrêtée par un corps. Est-ce un châtiment que nous avons subi? Est-ce une épreuve ? Ou bien cet écrasement du Gaulois par le Germain n'estil que la conséquence logique de notre état social ? Depuis le grand siècle de Louis XIV, ceux qui occupaient ou entouraient les trônes donnaient trop souvent l'exemple des scandales. Aux heures du péril, ils abandonnaient les peuples dont Dieu leur avait confié la garde. Ces peuples, semblables au cuirassier sans tête, étaient emportés, renversant tout, amis et ennemis, jusqu'à la minute inévitable de la chute dans le sang des victimes. Il y a du châtiment, il y a aussi des épreuves, il y a surtout une logique divine, dans le sort qui nous attendait. Souverains et sujets parlaient sans cesse de leurs droits et jamais de leurs devoirs. Tous commettaient l'injustice, sans se douter qu'elle est criminelle et appelle le châtiment.
Notre héroïque armée a été vaincue, puis conduite en captivité. Après sa chute, l'Allemand a foulé nos moissons aux pieds de ses chevaux, il a incendié nos hameaux, pillé nos villes, insulté nos femmes et nos enfants et déchiré le vieux royaume de France, pour nous arracher l'Alsace et la Lorraine. Avec l'or qu'il nous prenait à pleines mains, l'ennemi a payé la guerre civile. Avant de franchir le Rhin pour rentrer dans ses provinces, il a fait brûler Paris par ses complices de la Commune. Il a
salué la destruction de la colonne Vendôme par de sauvages cris de victoire.
Telles étaient nos réflexions en parcourant le champ de bataille de Reichshoffen. Le souvenir de tous ces morts se réveillait en nous. Du moins, ceux-là ont emporté l'estime de l'ennemi. Il sait que s'il y a eu des défaillances, elles n'ont pas été dans les rangs militaires, parce que nous n'avions ni trésors à conserver, ni ambitions à satisfaire, ni vengeances à préparer.
Une pensée doit consoler les débris épars de l'ancienne armée : c'est d'être tombés avec la France, tandis que tant d'autres sortaient de leur obscurité, se faisant un piédestal de nos ruines.
Il y avait à Frœschwiller des soldats africains que nous nommons les turcos. Le 2e régiment était sous les ordres du brave colonel Suzzoni. Quoique blessé, il était à la tête de quelques hommes, seuls survivants de ses beaux bataillons. Le drapeau du régiment est encore debout, percé de balles, noirci par la poudre. Il va tomber au pouvoir de l'ennemi, et Suzzoni veut le conserver à la France. Il appelle un vieux sergent et lui dit : Prends notre drapeau et sauve-le. Le sergent connaît les plus intrépides, il en choisit quatre, roule la flamme du drapeau autour de la hampe, serre la main que lui présente son colonel, et, bravant les balles, se glisse dans un bois. Ses quatre compagnons, enfants de la Kabylie, reprennent leurs habitudes du désert. Ils s'abritent dans les buissons, se glissent comme des serpents dans des fourrés impénétrables, demeurent immobiles derrière les arbres, pour n'être pas découverts. Ils se séparent et se rejoignent, essuient des feux de pelotons, sont chargés et poursuivis par les cavaliers , se cachent sous les roseaux de la rivière, et n'en sortent que pour marcher rapidement dans l'obscurité de la nuit. Ils vont ainsi, pendant deux journées, dans un pays inconnu, ne parlant ni
la langue allemande, ni la langue française, se nourrissant de racines, à peine vêtus, et les pieds ensanglantés. Le troisième jour, ces cinq hommes entrèrent dans la ville de Strasbourg, leur drapeau déployé. Salués, acclamés par la population, ils furent portés en triomphe chez le gouverneur. Le drapeau était sauvé. Les cinqturcos, en se séparant de lui, poussèrent leur cri de guerre, qui rappelle le rugissement du lion dans la montagne.
Le 36e de ligne épuisait ses derniers efforts, lorsqu'il fut rejoint par une compagnie de turcos séparée de son corps. Cette compagnie était commandée par le capitaine Anglade. Complètement entourée par un bataillon bavarois, la compagnie Anglade fut sommée de se rendre. Un Bavarois qui parlait la langue française s'avance en disant : Bas les armes, larésistance est impossible. — Je m'en vais te le faire voir, répond Anglade, et il enfonce la lame de son sabre dans la poitrine du Bavarois. Le capitaine français n'a même pas le temps de retirer le fer, il tombe percé de cent coups de baïonnette. Le chevalier d'Assas n'a pas mieux fait.
Cependant le 36e de ligne était comme enfermé dans un cercle de fer, et les rangs entiers disparaissaient. Tout à coup le drapeau tombe, avec l'officier qui le portait. Un lieutenant se précipite et le relève. Quelques hommes l'entourent et l'un d'eux s'écrie à haute voix : Au drapeau , camarades , au drapeau ! Ils traversent ainsi le village de Frceschwiller. L'ennemi concentre ses feux sur cette vaillante troupe, le capitaine Pihet prend le commandement. Une grange ouverte se trouve sur leur passage, ils y entrent et barricadent la porte. Pihet saisit le drapeau, et tous, creusant la terre avec leurs sabres, enfouissent leur glorieux étendard. Mais dans la précipitation l'aigle d'or s'est détaché de la hampe. Les coups redoublés ont fait céder la porte, l'ennemi se précipite dans la grange ; ce sont des Bavarois. Un de leurs
officiers s'élance sur le soldat qui tenait encore l'aigle suspendue à la cravate tricolore, et s'empare delà relique du 36e : ce fut la seule, quoiqu'on en ait dit, qui tomba, ce jour-là, au pouvoir des Allemands.
Après la guerre, un digne prêtre des environs, qui avait découvert le drapeau enfoui dans la terre, le fit rendre au 36e, par un officier de tirailleurs. Il fut reçu avec de grands honneurs, et le régiment défila devant ce lambeau de soie dont le blanc avait disparu sous de larges taches de sang.
Les braves qui avaient suivi le drapeau furent tous faits prisonniers. Couverts de blessures, ils marchèrent lentement sous les regards cruels de l'armée bavaroise. On les insulta jusque dans la mort.
Nous venions de tracer cette dernière ligne, treize années après la défaite de Reichshoffen, lorsqu'au centre de Paris une foule attira nos regards : elle entourait la boutique d'un libraire. Les yeux étaient fixés sur une image qui provoquait le rire joyeux des uns, l'indignation contenue des autres. On voyait là le duel d'un cuirassier et d'un chasseur. La physionomie des deux adversaires exprimait une peur vraiment comique. Les témoins du duel cherchaient en vain à encourager les combattants. La couardise invincible des deux cavaliers excitait la joie des spectateurs : le cuirassier prêt à fuir tenait son sabre la pointe en l'air, d'une main tremblante ; le chasseur, d'une pâleur livide, semblait aveuglé par la vue d'une lame de sabre. Le public trouvait l'image charmante et la saluait de ses lazzis. Ce public imbécile ne se souvenait ni des cuirassiers de Reichshoffen, ni des chasseurs, leurs compagnons. Où était donc ce public, à l'heure des sacrifices ? Où était ce des-
sinateur, quand mouraient nos cavaliers ? Et, de cette foule rieuse, il ne sortit pas un homme pour déchirer l'image et bâtonner l'artiste. Voilà comment les nations s'avilissent ; voilà le chemin qu'elles suivent pour arriver au déshonneur ; sous prétexte de liberté, le gouvernement laisse insulter et calomnier les défenseurs de la patrie, les martyrs de la religion militaire!
Ne parlez donc plus de revanche, inclinez-vous humblement, et surtout gardez-vous bien de représenter deux soldats bavarois ou badois, tremblants de peur : la Bavière ou le pays de Bade enverraient quatre hommes et un caporal occuper militairement l'hôtel-de-ville de Paris et le palais présidentiel !
Détournons les yeux de cette turpitude, et reprenons notre récit.
Après la bataille, la poursuite de l'ennemi fut tellement faible , qu'il ignora même qu'elle était notre ligne de retraite. Un télégramme du prince royal daté de Wœrth, le 6 août, à quatre heures et demie du soir, est ainsi conçu : Les Français sont rejetés sur Bitche. Le 8 août, le roi de Prusse envoie un nouveau télégramme : L'ennemi s'est retiré par la route de Bitche.
L'erreur était d'une sérieuse importance, et prouve que l'armée allemande n'était pas commandée par des personnages infaillibles. Que seraient devenues les troupes de Mac-Mahon , si le prince royal avait ordonné une poursuite à outrance, lançant toute son armée sur les débris de nos divisions ?
Au lieu d'agir ainsi et de se conformer aux principes de la guerre, les Allemands se réunissent sur le champ de bataille, et font retentir tous les échos de hurras et de cris de triomphe. Le prince royal accourt heureux et fier. Il passe les troupes en revue sur les positions qu'elles ont enlevées. La terre est couverte de morts et de mourants ; les appels douloureux des blessés se mêlent aux
chants de la soldatesque allemande ; heureux de vivre après un tel carnage, les Germains s'embrassent et brandissent leurs armes en signe de défi ; les drapeaux sont promenés triomphalement, les musiques militaires exécutent le chant national. Le prince royal est acclamé avec furie. Ce n'est plus le noble sentiment du soldat vainqueur , mais une sorte de délire , une véritable* ivresse.
Le soir même, le duc Ernest de Saxe-Cobourg-Gotha écrivait du champ de bataille une longue lettre à sa femme , princesse Marie-Clémentine d'Orléans, fille du roi Louis-Philippe. Nous y lisons ce qui suit :
« Le spectacle de la dévastation autour de nous
est horrible. Partout des villages et des fermes incendiés ; au milieu de monceaux de morts et de blessés, notre armée victorieuse fait retentir l'air de ses cris et de ses clameurs ; on agite de toutes parts les étendards, et les musiques militaires exécutent le chant national.
« Les survivants s'embrassent et s'étreignent. Nous faisons notre marche triomphante au milieu de milliers de prisonniers français. Je ne saurais dire avec quel sentiment de joie mêlée de regrets j'ai revu mon régiment cruellement décimé. On ne peut pas venir en aide à de nombreux blessés. Tout manque , même l'eau. Je suis navré pour ma part.
« Quelles fatigues depuis trois jours ! deux batailles. Je suis resté treize heures à cheval, sans avoir seulement pu me désaltérer avec une goutte d'eau et de vin, sans avoir un morceau de pain. Chacun n'avait d'autres ressources que celles qu'il avait en poche.
« Hier soir, j'ai pris ma première cuillerée de potage. Nous sommes tellement resserrés que le sommeil est impossible. Il se fait un bruit étourdissant. Je crains bien qu'à ces rudes journées n'en succèdent d'autres. Dieu nous en préserve ! »
Le duc lui-même déclare qu'on ne peut pas venir en aide à de nombreux blessés. Il ajoute : « tout manque. »
L'armée allemande n'était donc pas dans un parfait état, puisqu'on pouvait dire : « tout manque. »
La tactique manquait aussi, puisqu'aulieu de poursuivre les débris épars de l'armée française, on chantait des refrains sur les monceaux de cadavres.
La barbarie reprenait le dessus. Une folie furieuse s'empare de l'homme qui respire la poudre et le sang.
Pour se retirer sur Saverne, nos soldats marchèrent toute la nuit, et firent leur entrée dans la ville à huit heures du matin. Le Maréchal, qui était à l'arrière-garde, ne descendit de cheval qu'à une heure de l'après-midi. Le dimanche, 7 août, il adressa au major-général cette laconique dépêche : « Je me suis battu toute la journée. J'ai perdu la bataille ; envoyez-moi des vivres et des munitions. »
Ce jour-là même , le Maréchal reçut de l'Empereur l'ordre de se retirer sur Châlons. Il quitte Saverne à six heures du soir, pour une marche de nuit, redoutant une poursuite de l'ennemi. Dans la précipitation du départ, le paquet des dépêches télégraphiques échangées avec le quartier-impérial fut oubliée sur une table, dans la chambre occupée par le maréchal de Mac-Mahon. Ce paquet fut sauvé par un journaliste de passage qui s'empressa de copier les dépêches.
Mac-Mahon mit à l'ordre du jour cle l'armée la proclamation suivante :
Soldats,
« Dans la journée du 6 août, la fortune a trompé votre courage ; mais vous n'avez perdu vos positions qu'après une résistance héroïque, qui n'a pas duré moins de neuf heures. Vous étiez trente-cinq mille combattants contre cent quarante mille, et vous avez été accablés par le
nombre. Dans ces conditions, une défaite est glorieuse, et l'histoire dira qu'à la bataille de Reichshoffen , les Français ont déployé la plus grande valeur.
« Vous avez éprouvé des pertes sensibles ; mais celles de l'ennemi sont plus considérables encore. Si vous n'avez pas été suivis, cherchez-en la cause dans le mal que vous lui avez fait. L'Empereur est content de vous ; et le pays tout entier vous est reconnaissant d'avoir si dignement soutenu l'honneur du drapeau. Nous venons d'être soumis à de rudes épreuves quil faut oublier. Le premier corps va se reconstituer, et, Dieu aidant, nous reprendrons bientôt une éclatante revanche. »
En se retirant, plus d'un officier dut songer à la belle défense de l'Alsace par Turenne.
Parmi les cavaliers français tombés à Frœschwiller, se trouvait un jeune officier plein d'avenir. 11 se nommait Philippe de Chamlay. Il vivait encore, lorsqu'on le releva parmi les morts. Philippe de Chamlay porte aujourd'hui la robe du religieux.
La bataille de Frœschwiller nous a coûté : 1 aigle, 28 canons, 5 mitrailleuses, 91 avant-trains, 23 fourgons de fusils et d'armes blanches, 158 autres voitures et 1.193 chevaux, 200 officiers et 9.000 sous-officiers ou soldats prisonniers, enfin, 4.000 hommes hors de combat. Parmi les morts se trouvaient le général Golson, à la physionomie énergique et pensive, jeune encore et plein d'avenir; le général Raoult que nous nommions le triste et doux Raoult, et qui a trouvé la mort en la cherchant ; le général Maire ; le colonel Franchessin du 96e ; le colonel Suzzoni du 2° tirailleurs algériens ; le colonel Lafutsun de Lacarre, tué dans la charge des cuirassiers de Bonnemains; le colonel Poissonnier du 6e lanciers, tué aussi dans la charge ; Robert de Vogué, aide-de-camp du maréchal de Mac-Mahon , dont le front chauve contrastait avec son air de jeunesse.
Les Allemands laissaient sur le champ de bataille 489 officiers et 10.153 soldats, 2 généraux blessés et 15 colonels. Des deux côtés, les officiers payaient de leur personne.
A la suite de la bataille de Froesclrwiller, un décret impérial récompensa les plus méritants. Les généraux Ducrot , de Lartigue , du Postis de Houlbec et Michel furent nommés grands officiers de la Légion d'honneur. Il y eut une promotion de 10 commandeurs, de 80 officiers et de 194 chevaliers. On remarque parmi les chevaliers le canonnier Laforêt, avec cette mention : A sauté à bas de son cheval pour sauver une pièce de son attelage. On voit aussi la promotion d'un élève de l'Ecole polytechnique, nommé Pistor, soldat volontaire, qui, pendant la bataille, a sauvé un canon ; 235 sous-officiers et soldats recevaient la médaille militaire.
Le lendemain de la bataille de Froeschviller, 7 août 1870, un groupe de 21 Français, conduits par M. Emile Delmas , se présentait à Haguenau , devant le général badois qui commandait la place au nom du roi de Prusse.
Emile Delmas dit au général : Nous sommes des infirmiers volontaires, voulez-vous nous donner un laissezpasser pour nous rendre sur le champ de bataille ?
Le laissez-passer fut accordé. Une nuit entière s'était écoulée , pendant laquelle des centaines de blessés avaient souffert, sans abri, sans une goutte d'eau. Les infirmiers partent avec 80 voitures portant chacune trois paysans. Les voitures sont tapissées de paille et chargées de linge, de charpie et de provisions. On se met en route pour Wœrth et les environs. A moitié chemin, nos infirmiers rencontrent la première charrette qui ramène à Haguenau des blessés français dirigés sur l'Allemagne. «Leur visage exprime cet abattement sombre que donnent la souffrance physique et le sentiment d'un abandon sans
espoir... toute la patrie est là, incarnée dans ces pâles victimes. » Les infirmiers s'arrêtent, descendent de leurs voitures et entourent les prisonniers, qui soulèvent péniblement le front ; un fugitif sourire et un serrement de main fut la seule réponse des blessés. Quelques-uns secouent tristement la tête, et les convois se remettent en route. Nos infirmiers rencontrent ensuite un corps d'armée allemand qui prend la direction de Strasbourg. Les champs sont couverts de bataillons, d'escadrons, de batteries d'artillerie. Vers trois heures du soir , des nuages assombrissent le ciel et annoncent un orage, les éclairs illuminent la plaine et le bruit lointain du tonnerre fait hâter la marche ; car nos pauvres soldats couchés dans les fossés vont être inondés par la pluie.
On arrive à Wcerth, dont le clocher orné de faïences coloriées étincelle sous les éclairs de l'orage. Quelques voitures vont à Morsbroon. Le village est plein de blessés que les chars des paysans évacuent sur Haguenau. Les infirmiers se dirigent dans le fond d'un vallon, vers la ferme de Bruckmuhl. Dans un fossé qui borde la route, des turcos sont étendus, tombés à la place où la balle les a frappés. Au milieu d'eux est un jeune capitaine français. Il a la main crispée sur la garde de son sabre d'acier ; ses yeux, largement ouverts, sont vitreux ; une écume rougeâtre entoure ses lèvres. Le teint d'ébène de ses soldats, couchés autour de lui, fait ressortir les tons d'ivoire de son visage et de ses mains fines et frêles. Les uns ont la face contre terre, les autres sont étendus sur le dos, dans l'attitude du sommeil ; il en est qui, repliés sur eux-mêmes, expriment les souffrances des dernières convulsions. Plus loin, des cuirassiers dorment du dernier sommeil, et le fer de leur armure est rouge de sang. Leurs chevaux reposent près d'eux. Tous ces chevaux ne sont pas morts ; il en est qui gémissent en cherchant à se relever. Partout des cadavres, des casques, des
cuirasses trouées par les balles. En voici une qui appartenait a un officier, et qu'un boulet a percée en son milieu Des blesses se sont traînés à l'abri de quelques buissons' pour mourir en paix. Les infirmiers voient à chaque pas des mutilés à l'agonie, ils entendent des appels douloureux qui ressemblent à la prière, ils entendent aussi les malédictions que le délire arrache à ces âmes prêtes à quitter la terre. F
En descendant vers la ferme, les infirmiers remarquent
eTiÏchfrdre TTé de CadavreS prussiens- ** «>1 est jonche de fusils, de casques noirs surmontés d'une
pointe ou de l'aigle à deux têtes. Les armées n'ont pas quitte ces champs depuis vingt-quatre heures, et déjà les mfames ma ,udeurs ont dépouillé les morte. Les sa t sont déchires par une large entaille faite avec le couteau, afin de ne pas perdre une minute à déboucler les cour- ^eS'fr°Ur>CeCte Profanation, les corps sont jetés de
dt IT T Pi6dS- Mn de S'emParer des —aux Le SkE S* C°T? l6S d°igts et tordent les m^s. mes -u? .'' } a ^ td6S maraude^ : « Nous ne sommer ÏÏLÏ C6US qQ1 f 3ttent k gUerre ; 1uaild ^'occasion ,fff Fœseme, nous lui disons ses vérités. La guerre a
a aÏÏH eaU'eS qUe D0US n'aV0ns P°int cac^es ; elle a aussi, convenons-en, quelques laideurs. Une des plus
surprenantes, c'est le prompt dépouillement des morts après la vmtoire. L'aube qui suit une bataille se Se toujours sur des cadavres nus.
■' QJ faij cela? Qui souille ainsi le triomphe? Quelle et cette hideuse main furtive qui se glisse da'ns la po e de la vie oire? Quels sont ces filoux faisant leur coup derrière la gloire?... Cueillir des lauriers et voler les
ait: matm11 "°* °* — ^ ****A
(1) Victor Hugo, Les Misérables.
<( Ce qui est certain, c'est que, d'ordinaire, après les vainqueurs viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat contemporain, hors de cause. »
Après ce préambule, le poète raconte fort dramatiquement l'histoire d'un officier de cuirassiers dépouillé la nuit sur le champ de bataille de Waterloo par un maraudeur.
L'un des plus célèbres maraudeurs dont parle l'histoire, tout en ignorant son nom, fut celui qui assassina le marquis de Fervacques, dans la nuit du 14 au 15 avril 1544. Fervacques était tombé blessé sur le champ de bataille de Cérisolles. Un homme qui passait la revue des morts , en fouillant leurs pourpoints , dépouilla le marquis et lui plongea un poignard dans la gorge pour l'empêcher de se plaindre.
Ce maraudeur, fort indifférent aux querelles de François Ier et de Charles-Quint , poignardait les blessés , vainqueurs ou vaincus.
Le plus sage, pour un blessé, est de faire le mort pendant l'obscurité, et d'attendre la lumière du jour avant d'invoquer la pitié du passant.
Des cartouches, des brosses, du linge, des lettres, des carnets, du biscuit, des sachets de riz, des gourdes, des manteaux souillés de boue, des éclats d'obus, des sabres, des dragonnes, des débris de toute espèce couvrent la terre. Le maraudeur a surtout soin d'emporter les chaussures, car presque tous les cadavres sont nu-pieds. Cette remarque avait déjà été faite pendant les guerres de Louis XIV. Quelques éminences de terre fraîchement remuée indiquent la sépulture d'un officier ou d'un soldat tué pendant une halte, et que ses camarades ont enseveli. On peut suivre facilement le terrain parcouru par les cuirassiers, car il est couvert de chevaux morts et d'armures. Des soldats allemands qui ont réquisitionné un grand nombre de paysans s'occupent, depuis
quelques heures, à creuser de grandes fosses où ils précipitent les cuirassiers français presque sans vêtements. Armés de pelles et de pioches, les fossoyeurs improvisés n'ont aucun respect pour la mort, et jetten les cadavres comme si une âme immortelle n'avait pas habité ces corps. Pauvres et malheureuses familles, qui auriez donné au père ou à l'enfant une sépulture chrétienne dans le cimetière du village, pleurez en détournant les yeux de ces fosses immenses, comblées le lendemain de la bataille !
Aussi loin que les yeux peuvent distinguer, dans la direction de Frœschwiller, c'est la même dévastation. Les fossoyeurs poursuivent leur sinistre besogne, interrompue parfois par un éclat de rire. L'homme est ainsi fait, qu'en grattant l'épiderme, la bête reparaît, féroce et lâche. Presque tous ces cadavres mutilés, couverts de sang, étaient la veille de beaux jeunes gens, véritables héros.
En passant près d'une fosse moins large que les autres, l'un des infirmiers volontaires, bourgeois de Paris, s'arrêta tout à coup. Il était en présence d'un vieil officier d'infanterie dont les cheveux blancs et les moustaches plus blanches encore attiraient l'attention. Un calme religieux entourait cette belle tête de guerrier. La mort semblait l'avoir surpris dans une minute de résignation, lorsqu'il montrait à ses jeunes soldats comment on meurt pour la patrie. Quel était cet homme? Un père de famille sans doute qui avait laissé dans sa garnison une femme et des enfants. Ils attendront avec angoisse des nouvelles du mari, du père, pendant une semaine ou deux, tremblants, priant Dieu, espérant toujours.
Mais est-ce bien un capitaine, un commandant ou un
colonel ? Dépouillé de son uniforme, il est à peine entouré d'une capote de simple soldat ramassée dans le sillon.
La ferme est située au fond du vallon; les murs sont criblés de boulets et de balles ; dans le verger, les branches des arbres sont hachées et les troncs déchirés. Le ruisseau coule, faisant entendre un doux murmure. L'eau entraîne doucement des casques que retiennent les racines et les cailloux. Les abords de la ferme sont encombrés de blessés et les bâtiments en sont remplis. Il n'y a pas de chirurgiens français , mais deux Allemands fort empressés l'un et F autre. Ils accueillent avec reconnaissance nos infirmiers volontaires qui se hâtent de faire les pansements. Puis ils placent les blessés sur les chars, en les séparant par nationalité, car les Allemands sont dirigés sur Rastadt et les Français sur Haguenau. Les uns et les autres se regardent sans colère et se soulagent même au besoin. Nos infirmiers prodiguent leurs soins aux amis et aux ennemis. Ils distribuent des aliments à tous ces malheureux qui depuis vingt-quatre heures n'ont eu ni un morceau de pain ni un verre d'eau.
Pour un homme étranger à la guerre, la vue des blessures est horrible. Voici un zouave qui a la bouche et le palais fracassés ; il demande à boire par un geste douloureux, mais la bouche est remplie de caillots de sang, de fragments de mâchoire, et la langue tuméfiée ne laisse plus passer le liquide. Nos infirmiers épongent minutieusement cette blessure, et font, au moyen d'un tube, avaler quelques gorgées d'eau fraîche au malheureux.
Plus loin, c'est un sergent dont le bras a été broyé depuis le poignet jusqu'au coude, et dont la main semble suspendue à un ruban de chair humaine. Un jeune officier de zouaves s'avance en montrant ses deux bras repliés et paralysés; d'une voix douce il explique qu'une
balle Fa frappé à la nuque. La colonne vertébrale est sans doute atteinte... Il ajoute avec résignation : Mon père n'a plus que moi, et il doit être joliment inquiet !
Un officier de chasseurs à pied, blessé d'un coup de crosse à la tête, regarde autour de lui avec une rage muette ; le côté de la face atteint par la contusion est enflé et a pris des tons violacés ; son fourrier, placé dans la même voiture d'ambulance, et dont les deux cuisses ont été traversées par une balle, lui dit en riant : Allons, mon lieutenant, la veine est pour vous ; si ça vous va, je vous change mes deux trous pour votre œil au beurre noir. Mais le lieutenant ne se déride pas et avale en grommelant la gorgée de kirsch offerte par le brave Emile Delmas.
Trois heures suffisent à peine pour charger les voitures, et le convoi s'ébranle en arrachant aux malheureux mille gémissements.
Les soldats allemands apportent sans cesse sur des civières des blessés et des morts. Les premiers sont abrités dans des chambres ou sous des hangars, les seconds sont entassés sur le bord d'une fosse creusée dans le verger. Ils sont encore revêtus de leur uniforme français ou allemand. Le tambour bat, deux compagnies prussiennes viennent s'aligner en armes des deux côtés de la fosse. A l'une des extrémités un prêtre catholique en surplis et un ministre protestant prononcent des prières l'un après l'autre. Nos infirmiers volontaires s'approchent et se mêlent respectueusement à cette troupe. Un roulement de tambour se fait entendre, les soldats abaissent leurs armes et les fossoyeurs font rouler les corps dans la terre. Parmi les soldats allemands, quelques-uns versent des larmes. D'autres sont absorbés par de tristes pensées et semblent prévoir le sort qui les attend demain.
Une pluie fine tombe et le jour baisse. Les blessés
appellent les infirmiers pour les prier de ne pas les isoler. C'est un phénomène à étudier que l'horreur qu'éprouve l'homme à se trouver seul sans être vu ni entendu. Il aime le secours de ses semblables, et, même sur le champ de bataille, les infirmiers rencontraient des Français qui s'étaient rapprochés des Allemands pour fuir ia solitude. Quelques mourants se traînaient cependant à l'ombre des buissons pour y attendre la dernière heure.
Tous recherchent la fraîcheur de l'air et demandent un verre d'eau ; la pluie qui tombe caresse doucement leurs visages et diminue leurs souffrances. Un pauvre sergent a les yeux enlevés et les orbites sont vides, on lui couvre le visage d'un linge mouillé et il fait entendre cette plainte ou cette prière : Ah! mon Dieu! Presque tous les fantassins sont atteints à la partie supérieure du corps, aux épaules et à la tête.
Nos infirmiers trouvent dans les étables et les granges une grande quantité de blessés couchés sur la paille. Ce sont généralement des chasseurs à pied et des turcos. Ceux-ci, vigoureusement constitués, poussent des cris formidables sous le bistouri du chirurgien, tandis que les Français supportent sans se plaindre les opérations les plus douloureuses. Les turcos cependant ont été d'une bravoure admirable sur le champ de bataille, mais ils semblent plus nerveux et plus impressionnables que nos paysans.
Un jeune parisien, maigre et pâle, soldat des chasseurs à pied, appelle M. Emile Delmas qu'il prend pour un chirurgien. Un éclat d'obus l'a déchiré. « Major, dit, le blessé, dites-moi la vérité. Est-ce grave? — Non, camarade, répond Delmas, en hésitant. — Ah ! Major, fait le blessé, en regardant l'infirmier avec des grands yeux fixes, vous me trompez. » Il y a tant d'angoisse dans la voix de ce soldat, tant d'amour de la vie, que M. Delmas répond
brusquement pour mieux tromper son blessé : — « Eh bien ! oui, mon garçon, c'est grave ! Ce sera long, tu boiteras probablement, mais enfin tu sauveras ta peau. »
A ces mots, la figure du soldat s'illumine, et il peut dire : « Merci, Major, le père Dupont n'a que moi de garçon ; qu'est-ce que ça fait que je boite? Je suis typographe dans l'île Saint-Louis, à Paris; c'est le vieux qui sera content que je revienne, lui qui ne voulait pas que je m'engage ! »
Pauvre, pauvre Dupont ! Il repose sans doute dans quelque coin du cimetière de Haguenau. Le père devenu tout à fait vieux ne peut plus travailler, et lorsque la troupe passe dans la rue tambour battant, le père Dupont essuie une larme suspendue à sa paupière.
Nos ambulanciers allument leurs lanternes, car la nuit est venue. Ils montent dans les greniers de la ferme. Là se trouvent entassés des Badois et des Bavarois. Tous sont tristes, silencieux, résignés, presque immobiles. Le bon M. Emile Delmas aperçoit dans l'angle sombre de ce grenier un jeune officier bavarois étendu sur un manteau de soldat ; il a reçu trois balles dans le corps ; ses yeux sont fermés; il gémit douloureusement. Près de lui, adossé contre le mur, quoiqu'il ait l'épaule fracassée, son ordonnance jette sur lui un regard désolé. M. Delmas se penche vers l'officier et lui tend une gourde ; l'officier ouvre les yeux, comprend et refuse. Gomment exprimer ce regard! Tout s'y trouve, amertume et reconnaissance, dédain d'un soulagement impuissant pour les souffrances de l'âme, la mort entrevue comme une certitude, irrémédiable douleur de quitter la vie, un désespoir sans bornes. A n'en pas douter, cet infortuné subit une torture morale mille fois plus cruelle que le déchirement de la chair. M. Delmas s'informe à voix basse ; c'est un jeune capitaine, le comte Von Elberfeld; il songe à sa femme et aux petits êtres chéris qu'il ne reverra jamais; ils ne sont pas
là pour recevoir son dernier baiser et lui fermer les yeux; oh î oui, la mort est trop douloureuse ainsi ! Nos infirmiers volontaires s'éloignent respectueusement de cet infortuné. Le lendemain matin une croix grossière, plantée sous les pommiers du verger, marqua la place où le corps du jeune comte a été confié à la terre.
Cette funèbre nuit fut longue et la pluie ne cessa de tomber : de minute en minute, de seconde en seconde, les civières déposaient de nouveaux cadavres. Combien n'avaient été que blessés à la bataille, et qui étaient morts faute de soins ! On entendait un murmure confus de gémissements, une plainte sourde et sinistre qui répandait une vague épouvante ; des coups de fusil isolés se font entendre, ce sont des soldats qui tirent sur les maraudeurs dépouillant les morts. En tout temps, les soldats ont eu horreur de ces misérables.
Tout en parcourant le vaste champ de bataille, les brancardiers aperçoivent au loin, dans une prairie, des amas de vêtements, de sacs et d'armes sous la garde de sentinelles prussiennes. A leur approche des maraudeurs prennent la fuite, après avoir pillé pendant toute la nuit. L'église de Spachbach est remplie de blessés français et allemands couchés sur la paille. Pour soigner tant d'hommes que chaque maison du village a recueillis, il n'y a qu'un seul chirurgien prussien. Nos infirnliers volon taires, qui s'habituent à manier les instruments de la trousse, font de petites opérations, extraient des balles faciles à distinguer entre elles. Les prussiennes ont la forme d'olives, et les françaises rappellent un cylindre allongé, arrondi à l'une de ses extrémités.
L'hôpital de Haguenau et toutes les maisons de la ville sont encombrées de blessés français. Une des salles de l'hôpital est consacrée aux amputations. Les internes de Strasbourg sont arrivés et prennent le service. La salle des amputations est interdite à tout le monde, et Ton n'y
transporte que ceux qui doivent être opérés ; une forte odeur de chloroforme, mêlée à l'acre senteur de la chair et du sang, saisit les malheureux que l'on dépose dans cette salle. Presque tous ferment les yeux pour ne pas voir des bras, des jambes, des pieds, des mains jetés au hasard le long des murs. Le sang coule à terre avec des lambeaux de linge et de vêtements. Quelques cris se font entendre, et de bonnes sœurs grises se multiplient pour soulager les souffrances. Les soldats les appellent : Ma sœur, ma sœur, venez près de moi, ne me quittez pas!! Plus d'un blessé saisit le chapelet de la sœur et presse le christ sur ses lèvres. La religieuse, les mains rouges de sang, fait le signe de la croix.
Tandis qu'à Morsbroon M. Emile Delmas visite une ambulance où se trouvent des Bavarois, des Badois, des turcos et des cuirassiers des 8e et 9e régiments, il s'arrête près d'un lieutenant bavarois, pour renouveler les bandages de cet officier, jeune encore, qui a les deux jambes traversées par une balle. Pendant que le Français donne ses soins à cet ennemi, la porte de la salle s'ouvre et un groupe d'officiers supérieurs s'avance lentement. L'un d'eux précède les autres de quelques pas. Les blessés allemands cherchent à se soulever par respect et reconnaissance. Celui qui attire tous les regards est un superbe capitaine, à favoris blonds, et dont les traits respiraient, en cette circonstance, une bienveillance paternelle. Le prince royal de Prusse, le vainqueur de Frœschwiller, visitait les blessés. Il s'approche d'un officier qui, malgré son émotion, porte fièrement sa main à hauteur du front.
— Gomment vous nommez-vous, lieutenant? dit le prince royal. — Kammerer, mon Prince. — Gomment ! seriezvous des Kammerer de Munich? — Oui, mon Prince. — J'ai connu votre digne père, il était à Kœnigsgratz, c'était un brave. — Il est mort, mon Prince ! — Je le sais, lieutenant, il revit en vous, et vous honorez sa mémoire; que Dieu
vous garde! Vous guérirez, et je me souviendrai de vous.
Le prince souriant tend la main au blessé. Celui-ci s'en empare fiévreusement et la presse. Le prince donne quelques ordres à ses officiers et salue courtoisement, mais en silence, les infirmiers français.
Trois jours se sont écoulés depuis la bataille, et les maisons de Morsbroon ne désemplissent pas. Nos ambulanciers entrent dans le presbytère et le curé leur dit qu'il a recueilli M. le commandant Finance, du 8e cuirassiers. Cet officier supérieur a été renversé pendant la charge. Heureux de voir des Français, il leur raconta ce qui lui était arrivé :
« Au sortir de Morsbroon, je chargeais dans le fond du vallon, à la tête de mes escadrons. Une balle abattit mon cheval; j'étais déjà parvenu à me dégager et, à genoux sur le sol, je m'apprêtais à me relever, lorsqu'une seconde balle me traversa les deux jambes à hauteur du genou. J'ai été transporté ici, par bonheur, et cependant je soupire après l'heure où je serai évacué sur une ville, pour faire parvenir à ma famille quelques mots sur ma situation. »
Emile Deimas écrivit à Mme Finance, mais elle ne put obtenir de l'autorité prussienne la simple faveur de se rendre à Haguenau pour donner des soins à son mari.
En partant du presbytère, les infirmiers entendent de nombreuses détonations. On dirait un combat. Ce sont des soldats allemands qui tirent sur les chevaux errants de tous côtés. Un grand nombre de ces animaux ne sont que blessés et se sauvent au galop. Cette chasse est triste à voir et l'on peut même dire qu'elle semble cruelle. En laissant vivre ces chevaux, ils eussent été guéris par. les paysans et le plus grand nombre serait utilisé pour la culture. Mais l'Allemand veut tout ruiner, tout détruire. Le quatrième jour après la bataille1, les environs de
Woerth sont encore couverts de soldats prussiens, tous refroidis par la pluie. Il en est qui terminent une lente agonie.
A Wcerth, les officiers français sont plus nombreux que partout ailleurs. Ils servaient dans l'infanterie de ligne, les turcos, les zouaves et les chasseurs à pied. Nos infirmiers emploient deux heures à les panser ; ils prennent ensuite leurs commissions et leur serrent la main.
En parcourant le terrain couvert de cadavres, nos ambulanciers observent l'effet des blessures. Si la balle a produit une hémorrhagie interne, le visage est noir et gonflé ; si la blessure a causé une vive souffrance, les ongles des mains ont labouré la terre ; les mains serrent convulsivement des touffes d'herbes ; beaucoup de blessés, la poitrine découverte, voulaient respirer, et déchiraient leurs vêtements. Le lendemain de la bataille, on entendait de grands appels dans la campagne, on voyait la nuit de grands fantômes errer çà et là, tomber, se relever, et retomber pour toujours. Deux et trois jours après, tout est silencieux, immobile, sinistre, ce sont des débris sans sépultures. L'armée d'invasion foulait aux pieds ces cadavres ; elle s'avançait en bon ordre, non pas à cette allure rapide de notre infanterie, mais lentement, sourdement, et même silencieusement. On n'entendait que la voix des chefs, voix brève et sans pitié pour le soldat, instrument aveugle des haines et des vengeances. Les ambulanciers français suivent cette armée ennemie pour se rendre à Frceschwiller.
Les officiers allemands se plaignent hautement du peu de respect de nossoldats pour la croix de Genève, insigne de neutralité. Il est vrai que l'armée Irançaise ignorait,
en général, la convention de Genève, tandis que les troupes allemandes avaient été instruites des droits conférés par cette croix de drap rouge. À Frœschwiller, maisons, granges, hangars, escaliers, tout est rempli de blessés. M. Delmas pénètre dans un cabinet qu'une étroite fenêtre ne peut éclairer suffisamment. Là sont étendus l'un près de l'autre un chef de bataillon et un capitaine français du 13e bataillon de chasseurs à pied. Le capitaine se nomme Armand. Une balle lui a traversé la poitrine et sa respiration inégale est oppressée. Entendant marcher, il ouvre les yeux. « Capitaine, lui dit le chef des ambulanciers, voulez-vous que je renouvelle votre pansement ? — Le capitaine fait de la tête un signe négatif et ses yeux se referment. — Je suis un Français, un ami ; puis-je vous obliger? — Oui, dit le blessé, d'une voix sifflante et saccadée ; j'ai deux petits enfants, écrivez à ma femme, dites-leur que vous m'avez vu, que
ma blessure est légère , qu'il faut qu'ils espèrent ; merci î »
Le regard du capitaine exprimait un affreux désespoir... Il mourut dans la nuit.
Le comte de Leusse est propriétaire du château de plaisance de Reichshoffen. Ce château est situé près de Téglise, au sommet du chemin d'où nos zouaves firent un feu violent contre les colonnes qui montaient à l'assaut. Les murs sont criblés de balles, et une foule d'officiers français sont déposés dans les appartements ; depuis la nuit qui a suivi la bataille il en arrive sans cesse. Mme de Leusse, dans son inépuisable charité, se multiplie et soigne elle-même les blessés. Le château est mis au pillage, mais à un pillage volontaire. Tout est
donné aux blessés, linge, meubles, provisions de toutes sortes.
Le 10 août, quatre jours après la victoire des Allemands, M. le comte de Flavigny parcourt les environs de Frœschwiller. Il apporte des caisses de pharmacie, des ballots de linge, des sirops, des biscuits, des chemises, que tous réclament avec instances. A ceux qui peuvent encore marcher avec des béquilles ou des bâtons, M. de Flavigny distribue quelque argent, et les malheureux s'éloignent tristement, mais ayant pu se procurer des souliers et une coiffure quelconque.
Après ces quatre longues journées, nos infirmiers trouvent encore des hommes vivants dans les sillons. Lorsqu'on les relevait, beaucoup disaient : Retournonsnous au pays? ou bien: Sommes-nous prisonniers? — Et toi, camarade, qu'est-ce que tu as ? dit un infirmier à un homme assis, la tête dans ses mains, les yeux fermés. — Il ne répond pas. — C'est drôle, dit un zouave, son voisin, il ne remue pas. — L'infirmier prend la main de l'artilleur. Elle était raide et froide. Il était mort depuis longtemps. Non loin, un homme fort jeune se tenait debout, le bras cassé par deux balles ; il faisait quelques pas et s'arrêtait, puis, à haute voix, il semblait déclamer. Son langage était pur, vif, presque élégant. Il parlait de Paris, des écoles, de l'Institut, du Théâtre Français, et ne faisait pas entendre une plainte. Il était devenu fou. Ce devait être un étudiant, un lettré, l'espoir d'un famille, l'orgueil d'une vieille mère qui l'attendait.
Il y avait dans l'une des ambulances du château un cuirassier devenu aveugle. En roulant à terre avec son cheval, il y voyait encore. Lorsqu'on le releva le lendemain matin, le malheureux n'y voyait plus.
Des soldats prussiens conduisent des maraudeurs pris en flagrant délit de vol. Ils emportaient de véritables richesses recueillies pendant la nuit. Il y a dans la troupe
des hommes et des femmes, les enfants ont pu se sauver. Tous, hommes et femmes, sont fusillés sans pitié et leurs corps exposés sur le chemin pour servir d'exemple.
Malgré la douceur de son caractère, M, Emile Delmas ne plaignit pas le sort des maraudeurs. Il raconta même aux ambulanciers, ses compagnons, une anecdote épouvantable. La voici dans toute son horreur : Dans la nuit qui suivit la bataille de Solferino, un capitaine d'infanterie laissé pour mort, ranimé par une impression de fraîcheur, revint à lui. Une main avait déboutonné sa tunique, écarté ses vêtements, et le capitaine, convaincu que des soins amis viennent le rendre à la vie, demande d'une voix faible et suppliante : De l'eau ! de l'eau ! Il ouvre les yeux avec peine en articulant cette prière et son regard rencontre celui d'une femme penchée sur lui ; épuisé de cet effort, le capitaine laisse retomber sa tête, attendant le secours ; il reçoit sur les yeux deux coups violents suivis d'une douleur aiguë. La misérable créature, pour qu'il ne pût jamais la reconnaître, lui avait crevé les deux yeux à coups de couteau. Cependant le capitaine fut sauvé. Il vit encore, aveugle et désolé (1).
Soyez donc sans pitié pour les maraudeurs. Les uns sont des villages voisins, d'autres viennent de loin et suivent les armées comme les bandes de corbeaux qui planent dans les airs.
Voilà ce qu'on nomme la guerre. Un peu de gloire et beaucoup de sang; de l'honneur et des larmes. Nul ne l'aime et nul ne la fuit. Elle va dans les chaumières appeler la jeunesse et l'entraîner à sa suite. Elle a été le berceau de la noblesse française, l'orgueil de nos rois, et c'est elle qui a créé les plus grands hommes de notre histoire, les Turenne et les Condé.
(I) De Frœschwiller à Paris, notes prises sur le champ de bataille, par Emile Delmas,
Ceux-là avaient embelli la guerre en lui prêtant les charmes de la chevalerie. Mais les progrès des sciences, qu'il ne faut pas confondre avec les progrès des mœurs, ont fait de la guerre moderne, telle que la pratiquent les Allemands, une chose indigne de l'humanité, mélange d'assassinats, de vols et de pillage. Il n'est pas un citoyen assuré de conserver son bien ; il n'est pas une femme dont l'honneur soit sacré ; ce n'est plus la guerre mais l'invasion des barbares.
L'Allemand, abrité derrière ses innombrables canons, évite nos baïonnettes qu'il redoute. Pendant toute la bataille, à cent hommes il en oppose cinq cents. Le point d'honneur est en lui peu de chose, et il fait bon marché du droit des gens et du droit de la guerre. Lorsque l'épée ne suffit pas, il a la torche. Nos villages incendiés sont pour lui des trophées.
C'est bien à tort qu'on a placé leurs généraux audessus des nôtres. Condamnés à l'improvisation, faute d'une direction supérieure, nous nous égarions, tandis que nos adversaires jouaient un rôle appris d'avance. Chacun d'eux obéissait à la pensée du maître, suivait une route tracée, marchait, s'arrêtait, agissait en combinant toutes ses actions avec celles du voisin. Aucun d'eux ne se montra grand capitaine dans l'acception vraie de ce mot. On ne vit chez les généraux allemands, ni les inspirations de Condé, ni les calculs de Turenne, et pas un seul ne s'éleva à la hauteur des Vendôme, des Saxe, des Yillars, des Hoche, des Kléber, des Desaix, des Suchet, des Davoust, des Lannes, des Masséna, des Moncey et des Soult.
Si un plan, même approximatif, eût été tracé aux généraux français, si chacun d'eux avait eu ses instructi®œ$ précises dès le début de la guerre, l'ennemi arrêté à la frontière aurait appris que l'armée française est invincible, lorsqu'elle est commandée de haut par un chef
unique. Tout l'outillage des Allemands, tous leurs canons, et toute notre imprévoyance n'auraient pas empêché l'Allemand d'être vaincu par le Français.
Mais nos généraux étaient accablés d'ordres et de contre-ordres, ne trouvant nulle part un point d'appui, ignorant même quel secours leur pouvait venir des horizons les plus proches. Ils ne pouvaient former un projet, combiner entre elles des probabilités, connaître les forces réelles de l'adversaire, ni même le projet le plus récent de son chef.
Avec ces colossales armées qui se meuvent sur un champ de bataille de dix kilomètres en tous sens, il faudrait des généraux de grande taille, planant, pour ainsi dire, au-dessus de la terre. La nature n'en avait produit ni en deçà ni au delà du Rhin. Mais l'Allemagne avait eu la bonne fortune, de trouver sous ses drapeaux un officier d'état-major qui suppléa au génie par l'étude. Le maréchal de Moltke sut organiser patiemment une vaste machine de guerre, comme un horloger combine, avec les secours de la science, ces ingénieux mécanismes, qui, malgré le soleil de l'été, la neige de l'hiver, les pluies et les tempêtes, donnent l'heure à une seconde près. L'horloge était montée à Berlin, et, pour troubler sa marche, il aurait fallu un coup violent de cette épée qui, aux premières années du siècle, abattait les murs des capitales et dispersait les armées.
Cette épée dormait depuis longtemps sous le dôme doré des Invalides.
Deux défaites en un jour ! c'était trop. Et cependant cette épreuve nous était réservée. Aux heures mêmes où l'aiie gauche des Prussiens gagnait la bataille de Frœschwiller, leur aile droite battait le général Frossard à Forbach. Ancien élève distingué de l'école polytechnique, officier du génie, ayant fait partie des maisons militaires du roi Louis-Philippe et de l'empereur Napo-
léon III, le général Frossard, très brave officier, habile ingénieur, était gouverneur du prince impérial. Certes, nul plus que lui ne méritait l'estime publique. Mais de là au commandement d'un corps d'armée, il y avait loin. L'Empereur ne le pensa pas ! Dans son aveugle bonté, Sa Majesté voulait fournir à ceux qu'elle aimait l'occasion de gagner le bâton de maréchal de France. Aussi savions-nous tous, avant une entrée en campagne, quels seraient les héritiers désignés des Villars et des Vauban.
Le prince de Condé, Lazare Hoche, le jeune vainqueur de l'Italie avaient laissé croire à quelques personnes que la guerre n'était ni un art ni une science, mais un don. D'autres pensaient que ce n'était qu'un jeu de la fortune et du hasard. Il se trouva même que plus d'un général eut, sur les lèvres, un sourire de dédain, en entendant parler des oeuvres de Jomini.
L'Empereur avait un faible pour les armes spéciales qui lui inspiraient une confiance absolue. Les officiers d'artillerie, du génie, et, un peu plus loin, ceux du corps d'état-major lui semblaient très supérieurs à leurs collègues de l'infanterie et de la cavalerie. Le ministère de la guerre en savait quelque chose, comme si les leçons de l'école polytechnique étaient un baptême pouvant donner une vie nouvelle.
L'armée ne partageait pas entièrement les idées de l'Empereur, et nous pensions, dans nos corps d'officiers, qu'avant de commander une compagnie il fallait marcher à la tête d'un peloton. Nous allions jusqu'à dire que les commandements successifs d'un bataillon, d'un régiment, d'une brigade, d'une division n'étaient pas complètement inutiles pour le commandement d'un corps d'armée. Il est vrai que le trajet se fait lentement, péniblement, et sans éclat. Loin des soldats, l'ascension est plus rapide.
Nous sommes vraiment trop sévères pour le prince de Soubise ; nous en avons fait la personnification de Finca-
pacité militaire. Les Prussiens, en 1870, prononçaient souvent le nom du maréchal de Soubise. Protégé par la marquise de Pompadour, au début de la guerre de sept ans, le prince de Soubise était placé sous la direction supérieure du maréchal d'Estrées, et obtint plus d'un succès. Il battit les Prussiens, qui ne s'en souviennent plus. Mais un jour, il fit la rencontre, à Gotha, d'un homme de guerre habitué au commandement des escadrons, des régiments et des brigades. Cet officier se nommait Seidlitz. A la tête de 1.500 cavaliers, ce vrai soldat battit l'armée de Soubise huit fois plus forte, et prépara la journée de Rosbach. Oui, nous avons été sévères pour le prince de Soubise qui avait eu le malheur d'être mis à la tête d'un corps de 24.000 hommes, sans avoir eu l'honneur de commander un bataillon.
La veille de Reichshoffen et de Forbach, l'Empereur avait placé les 2e, 3e et 4 e corps sous les ordres du maréchal Bazaine ; mais le quartier-général suspendit la concentration des trois corps et régla leur emplacement sur une étendue de 60 kilomètres. Une armée de 70.000 hommes les menaçait et la distance les empêchait de se soutenir. Bazaine obéissait.
Le 2e corps d'armée commandé par le général Frossard avait reçu l'ordre de se replier sur Forbach. Il prit donc position sur les hauteurs de Spickeren. Une grande bataille s'y engagea par hasard le 6 août. Les trois armées allemandes allaient accomplir une conversion à droite, pour se porter vers Metz et Mézières. La 3e armée était l'aile marchante et la première le pivot. Le général prussien Steinmetz attendait, par ordre, que l'armée du prince royal (3e) eût accompli son mouvement de conversion. Deux des lieutenants de Steinmetz crurent que Frossard battait en retraite et le firent attaquer par une division. Le général Frossard avait négligé de laisser sur les crêtes une lorte avant-garde pour con-
trarier les concentrations des troupes ennemies, prévenir de leur passage sur la rive gauche et livrer un combat d'artillerie. Il abandonna complètement le premier plateau.
Le 6 août, dès sept heures du matin , de nombreux escadrons prussiens traversèrent Sarrebruck et se montrèrent sur les hauteurs de l'Exerciz Platz. En même temps des masses d'infanterie, venant de la direction de Sarrelouis, se dirigèrent vers la ville, le long de la rive droite de la Sarre.
Vers neuf heures, les masses de cavalerie prussienne grossissant de plus en plus, le brave et intelligent général Laveaucoupet les fit canonner par deux pièces. L'ennemi établit alors une batterie sur l'Exerciz Platz. La bataille commençait à trois heures. Toutes les troupes de la division prussienne Kamecke étaient engagées et assez compromises. La division française (Vergé), qui occupait Stiring, luttait avec une grande énergie.
« Pendant ce temps, le général Frossard, croyant probablement que ce n'était qu'une affaire d'avant-poste, réglait, chez le maire de Forbach, des questions plus que secondaires (1). »
Vers quatre heures, trois divisions prussiennes, accourues au canon, firent une attaque générale appuyée par leur artillerie. Deux bois , qui servaient d'appui, l'un à notre aile droite, l'autre à notre aile gaucbe, furent occupés par l'ennemi. Dans ce moment même, notre artillerie qui, sans doute, manquait de munitions, ralentit son feu, et le centre de notre position fut abandonné. Nos troupes se retirèrent vers le village de Spickeren. Après d'inutiles retours offensifs pour reprendre le bois de notre droite
(1) La Campagne de 1870, par un officier de l'armée du Rhin.
le mouvement de retraite s'accentua rapidement, et les troupes se dirigèrent vers Sarreguemines. L'ennemi poursuivit mollement comme à Wœrth. « Peut-être les Allemands n'étaient-ils pas fiers de leurs succès, et craignaient-ils d'être arrêtés de nouveau devant une autre bonne position défensive. »
Nos troupes, qui avaient combattu toute la journée, se mirent en route à neuf heures du soir, et, après une marche de nuit , arrivèrent à Sarreguemines vers dix heures du matin.
Par un singulier hasard , le général Frossard nous avait dit lui-même, à Paris, avant la guerre, mais en riant : « Une bataille est comme la confiance, qui se gagne, mais ne se commande pas. »
Un bon divisionnaire comme en possédaient les armées du premier Empire eût remporté une belle victoire à Forbach. Il aurait opéré au début , avant l'arrivée des forces supérieures, il aurait combiné l'action des différentes armes, enfin il eût parcouru le champ de bataille en tous sens, au galop de son cheval, encourageant les soldats par sa présence , poussant d'un côté , arrêtant d'un autre, réparant les fautes, se servant du terrain, en un mot, manœuvrant.
La science de l'ingénieur est tout autre. A Solférino, le maréchal Niel éprouva les mêmes embarras que le général Frossard à Spickeren , mais, en lui venant en aide, le maréchal Ganrobert le sauva. Frossard fut moins heureux. Tandis que les troupes prussiennes accouraient au canon de 38 kilomètres , les divisions du 3e corps français placées à 16 kilomètres ne venaient pas au secours de Frossard. « En vain, ce général télégraphie au général Montaudon, au général Mettman el au maréchal Bazaine, la brigade de dragons Juniac arrive seule, et le commandant du 2e corps, ne comprenant pas tout le parti qu'il peut tirer de ces cavaliers armés du fusil à
tir rapide, qui pouvaient combattre comme le firent au Kaninchensberz les dragons de la brigade Bachelier, les renvoie en arrière, pour surveiller les débouchés de la frontière.
« Les dépêches du général Frossard se succèdent de plus en plus pressantes ; à cinq heures quarante-cinq, enfin, il annonce que la droite est obligée d'abandonner les hauteurs, et qu'il lui faut, à tout prix, des renforts. En une demi-heure, par le chemin de fer, les troupes peuvent arriver à Forbach. A six heures, le Maréchal annonce qu'un régiment va partir ; mais on a trop attendu ; c'est le seul renfort qu'ait reçu le général Frossard.... (1). »
C'est précisément parce qu'il était ingénieur et non manieur de troupes qu'il fallait voler à son secours ; seul, il ne pouvait donner à la France une victoire tant désirée et qui, peut-être, aurait changé nos destinées. Plus d'une fois, en semblable occurrence, le prince de Soubise avait été secouru parle maréchal d'Estrées.
Sous le premier Empire, un colonel demandait à Napoléon un autre régiment que celui dont il était le chef. — Pourquoi ? dit l'Empereur. — Parce que le mien est mauvais. — Il n'y a pas de mauvais régiments, s'écria Napoléon ; il n'y a que de mauvais colonels.
Rien n'est plus vrai. Une troupe, même sur le terrain de manœuvre, en pleine paix, est animée par le souffle de celui qui la commande. Tous, officiers et soldats, se redressent, lorsqu'ils passent de mains débiles sous une serre vigoureuse. Bien plus, dans la cavalerie, les chevaux, excités par les cavaliers, relèvent le front, tendent les jarrets et prennent des allures énergiques.
Qu'est-ce donc à la guerre ? Le soldat sait par instinct si celui qui le commande est doué du fluide impératif. Il y a là un mystère du cœur humain digne des méditations d'un philosophe. Quoi qu'en disent les sages, il y a des
(1) La Guerre franco- allemande, par Amédée Le Faure.
hommes faits pour commander et d'autres pour obéir. Les souverains l'oublient trop souvent et compromettent leurs couronnes en confondant les grades militaires avec les faveurs de la cour.
Ce sont, par-dessus tout, les corps d'armée et les divisions de cavalerie qu'il faut confier à des hommes éprouvés. Le chef d'un corps d'armée exerce une influence sur le sort d'une guerre, tandis que le commandant d'une division de cavalerie, s'il est éclairé, vigoureux, inflammable, doit, dans une minute passagère, arracher la victoire à l'ennemi. Les Murât, les Bessières, les Lassalle, les Montbrun sont rares, mais, entre ces entraîneurs d'escadrons, si nerveux, si bouillants, et les généraux commandant les divisions de cavalerie en 1870, il y avait par trop de distance. A peu d'exceptions près, ils rendaient leurs troupes inutiles. Ils se traînaient à la remorque de l'infanterie, n'osaient s'éloigner de l'armée, ne cherchaient pas l'ennemi et s'abritaient derrière l'artillerie.
Le commandement des divisions d'infanterie était mieux exercé et n'eût peut-être rien laissé à désirer, si le commandement supérieur avait été sérieux. Presque toujours les colonels de toutes armes, les officiers supérieurs et les cadres régimentaires se montraient admirables. Quant aux soldats, ils furent, depuis Wissembourg jusqu'au lendemain de Sedan et de Metz, les dignes fils des hommes d'Austerlitz et de Wagram.
Nous ne pouvons terminer le récit de la journée de Forbach sans rappeler ceci : « On dit que le maréchal Bazaine fit demander, le matin du combat, au général Frossard, s'il avait besoin de sa coopération, et que celuici l'avait remercié. Dans pareille circonstance, il n'y a rien à demander et le devoir impérieux de tout chef est de marcher quand même au canon (1). »
(1) Campagne de 1870, par un officier de l'armée du Rhin.
Une dépêche du quartier-général apprit à la France le double désastre de Froeschwiller et de Forbach (Spickeren) : « Metz, 7 août, 8 heures du matin. — Il est nécessaire que la France et Paris se préparent aux plus grands efforts, aux plus grands sacrifices. Point de défaillance. Mac-Mahon couvre Nancy. Le corps de Frossard est bien dirigé. Le major-général est aux avant-postes. »
Les Allemands furent moins indulgents que nous. Le Roi de Prusse enleva à Steinmetz son commandement, malgré sa victoire, parce qu'il s'était laissé entraîner par ses lieutenants Kamecke et Rheinbaben, qu'il avait combattu au hasard, en dehors du programme, et vaincu par les fautes de Frossard. Steinmetz ne fut cependant disgracié qu'après le combat de Borny, qu'il livra dans les mêmes conditions.
Le combat de Forbach nous coûta 2.000 hommes tués ou blessés et 2.000 prisonniers. Les Prussiens éprouvèrent autant de pertes. On abandonna encore à Forbach un équipage de ponts, faute d'attelages pour l'emmener. Le quartier-général avait bien envoyé de Metz l'équipage ; mais, s'étant servi du chemin de fer, il avait oublié ou négligé d'envoyer en même temps les chevaux. Les grands magasins de Sarreguemines tombèrent aussi au pouvoir de l'ennemi, après le départ du 2e corps.